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Voyage en Espagne (Doré et Davillier)/08

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Le déjeuner de la bohémienne.


VOYAGE EN ESPAGNE,

PAR MM. GUSTAVE DORÉ ET CH. DAVILLIER[1].



D’ORIHUELA À GRENADE.

1862. — DESSINS INÉDITS DE GUSTAVE DORÉ. — TEXTE INÉDIT DE M. CH. DAVILLIER.


Orihuela et sa huerta. — Murcie. — La fête du Corpus Domini. — La Cruz de Caravaca. — Carthagène.

La huerta, qui s’étend entre Elche et Orihuela, nous offrit, presque sans interruption, l’aspect d’un verger merveilleusement fertile : la végétation y est peut-être plus tropicale, plus vigoureuse encore que dans les huertas du royaume de Valence : les grenadiers, les orangers, les figuiers y atteignent des dimensions colossales ; les tournesols, dont les gens du peuple mangent la graine, penchent leurs tiges sous le poids de leur énorme disque noir et jaune ; les roseaux ressemblent presque à des bambous, les adelfas ou rosiers roses, qui croissent le long des ruisseaux, sont des arbres véritables, et les aloès qui bordent la route se dressent comme des yatagans gigantesques.

D’innombrables canaux d’irrigation entretiennent, dans ce paradis terrestre, une humidité continuelle, et le soleil fait le reste ; aussi les habitants ne craignent ils pas ces années de sécheresse, si fatales à d’autres contrées de l’Espagne : Llueva o no llueva, hay trigo en Orihuela : « Qu’il pleuve ou qu’il ne pleuve pas, il y a du blé à Orihuela : » tel est le dicton populaire, qui peint bien la fertilité du pays.

Les paysans qui cultivent la huerta d’Orihuela ressemblent beaucoup plus à des Africains qu’à des Européens : à les voir travailler par le soleil le plus ardent, les bras et les jambes nus, n’ayant pour vêtement qu’une chemise et leurs zaragüelles, larges caleçons de toile blanche, et pour coiffure qu’un mouchoir roulé autour de la tête, on les prendrait volontiers pour des Khabyles ou pour des fellahs égyptiens. Tels sont les segadores ou moissonneurs ; ils ne se servent pas de la grande faux au long manche, en usage dans les campagnes des environs de Paris, de cette faux que les peintres mythologiques donnent invariablement pour attribut au Temps ; une très-petite faucille, au manche très-court, dont la lame, en forme de croissant, est armée de dents fines et acérées leur suffit pour abattre leurs épaisses moissons. La peau de ces segadores reproduit exactement les différentes nuances du bronze, depuis la patine florentine jusqu’à la patine noire : une fois nous remarquâmes parmi eux un véritable nègre, dont la peau ne différait pas d’une manière sensible de celle de ses voisins.

Moissonneurs de la huerta de Murcie.

Orihuela, qui a conservé son nom arabe, est une assez grande ville, séparée en deux par le Segura (notons en passant que les noms de fleuve sont toujours au masculin en espagnol). Le Segura est le plus grand cours d’eau de la province de Murcie, et malgré les nombreuses saignées qu’on lui fait subir pour les irrigations de la huerta, il a le rare privilége de n’être jamais à sec, même pendant les plus fortes chaleurs. Avec ses longues rues, ses nombreuses églises et ses maisons peintes au lait de chaux, la ville a un air de richesse et de propreté qu’on ne retrouve pas partout en Espagne ; les hauts palmiers, les énormes orangers qui ornent l’Alameda et quelques jardins particuliers, nous parurent d’une physionomie suffisamment orientale, même après notre séjour à Elche : quelques épaisses murailles, du ton le plus roussi, complétaient très-heureusement le tableau. Les Romains, les Goths et les Arabes ont tour à tour édifié et détruit ces vieux murs ; on nous eu fit remarquer une partie qui était l’enceinte de l’ancienne Orcelis des Goths, que le roi Théodemir défendit si ingénieusement contre les Arabes. Ce roi, dit un auteur arabe, ayant perdu la plus grande partie de ses troupes dans un grand combat, s’enferma dans Auriola, et ordonna aux femmes de prendre des habits de soldats ; pour compléter le déguisement, elles ramenèrent leurs cheveux sous le menton, de manière à figurer la barbe, et elles garnirent ainsi les tours et les murailles. Abdelazez, le chef des Arabes, voyant la place si bien défendue, accorda à Théodemir une capitulation honorable ; mais étonné ensuite de voir si peu d’hommes armés, il lui demanda ce qu’il avait fait de ses troupes. Théodemir lui raconta alors son stratagème, qu’Abdelazez, trouva fort ingénieux et admira beaucoup. Deux heures après notre départ d’Orihuela, nous quittions la province d’Alicante pour entrer dans celle de Murcie, qui formait autrefois un des petits royaumes arabes d’Espagne ; les environs de Murcie ne sont pas moins verdoyants, moins fertiles que ceux d’Orihuela : les Murciens ont la réputation d’excellents agriculteurs, et savent parfaitement se suffire avec les produits de leur sol, comme en témoignent deux vers que nous lûmes sur un de ces pliegos ou images populaires, que nous avions acheté sur la place du marché d’Orihuela, et qui représentait, avec leurs attributs, les habitants des différentes provinces d’Espagne : on voit un labrador murcien, armé de sa pioche, et on lit au-dessous :

 « Tiene el Murciano en su huerto
De su subsistencia el puerto. »

Un autre dicton populaire, tout en célébrant la fertilité du sol, n’est guère flatteur pour les Murciens : El cielo y suelo es bueno, el entresuelo malo, c’est-à-dire que le sol et le ciel sont bons, mais que les habitants ne valent rien ; il est certain qu’ils passent pour être vindicatifs et pour avoir conservé quelques traits du caractère arabe. Peut-être y a-t-il là de l’exagération ; mais une chose dont il nous fut facile de nous assurer, c’est qu’il n’y a pas de province d’Espagne qui ait conservé, extérieurement du moins et jusque dans les plus petits détails, autant de traces de traditions orientales. Ainsi les harnachements ou aparejos des mules ressemblent beaucoup à ceux qu’on voit au Maroc ; les guadamacileros, ouvriers qui travaillent le cuir, font toutes sortes d’ouvrages brodés en soie, tels que des cananas ou cartouchières, où l’on retrouve, avec très-peu de changements, les mêmes procédés et jusqu’aux mêmes dessins que dans ces grandes adargas vacaries ou boucliers de cuir à l’usage des Mores de Grenade, et dont on voit encore quelques-uns à l’Armeria real de Madrid. La physionomie même des habitants a quelque chose d’oriental ; ce qui s’explique du reste assez facilement. Au commencement du dix-septième siècle, les Moresques étaient encore en très-grand nombre dans la province de Murcie ; quand Philippe III ordonna leur expulsion, beaucoup de jeunes filles, ne pouvant se décider à quitter le sol natal, obtinrent la permission de rester dans le pays, à la condition d’épouser des Espagnols de vieille souche, ou Cristianos viejos, comme on les appelait.

Le costume des Murciens ne diffère que par certains détails de celui des Valenciens : ce sont les mêmes caleçons de toile blanche, mais beaucoup plus amples encore ; le gilet et la veste sont ornés de passementeries et d’agréments brodés sur velours, qui annoncent le voisinage de l’Andalousie ; le dernier genre, chez les paysans est de porter les jours de fête d’énormes boutons en filigrane d’argent, qui dépassent en grosseur tous ceux qu’on voit ailleurs, et atteignent quelquefois le volume d’une noix. Ces boutons coûtent jusqu’à six ou huit francs chaque, et nous avons vu des paysans qui en avaient jusqu’à quarante. Quant à la coiffure, elle mérite une mention particulière : outre le mouchoir roulé autour de la tête et s’élevant en pointe, on en voit très-souvent une autre, la montera ou bonnet de velours noir ; cette montera, suivant la manière dont on la place, ressemble quelquefois à une espèce de cône qui s’élève entre deux cornes, coiffure bizarre qui ressemble assez au bonnet des Chinois ; placée d’une autre façon, elle rappelle très-exactement le bonnet que portait Louis XI, et dont la forme est si connue. Cette mode, qui n’existe que dans la province, vient évidemment du moyen âge. Comme à Valence, on porte sur l’épaule la mante de laine rayée ; on en fabrique à Murcie qui ont une certaine réputation. Nous en remarquâmes aussi d’un autre genre : celles-ci sont moins larges, beaucoup plus longues, et leur dessin est formé de carreaux gris, comme les plaids écossais.

Quant aux femmes, dont la beauté nous parut très-digne d’être remarquée, leur costume se rapproche beaucoup de celui des Andalouses, du moins celui qu’elles portent les jours de fête : la jupe courte à plusieurs volants, tantôt en soie brodée, tantôt en velours bleu ou grenat orné de paillettes d’or ou d’argent, laisse voir une jambe fine et un petit pied cambré, chaussé d’un étroit soulier blanc ; les plus élégantes portent des bas de soie couleur de chair, brodés de dessins en zigzags ; nous en vîmes également qui portaient les mêmes souliers, mais sans bas. La mantille est la même, à peu de chose près, que celle appelée en Andalousie mantilla de tira ; elle est en velours noir, à bords découpés en scie, et, posée sur le chignon, va se croiser sur la poitrine ; quelquefois aussi elle se pose simplement sur les épaules. Rien n’est plus simple que la coiffure, et rien n’est plus élégant : deux petites nattes rondes, composées de tresses excessivement fines, sont coquettement fixées sur la tempe, comme chez les femmes du Trastevere ; le chignon est composé de nattes également très-fines, arrangées derrière la tête, et offre exactement la forme d’un 8 placé debout, et dont la partie inférieure serait plus grosse que l’autre. Un petit peigne crânement posé sur le côté, et un œillet rouge, un dablia ou une fleur de grenadier, complètent cette ravissante coiffure. Il n’est question ici, bien entendu, que des femmes du peuple ; les senoras suivent, le plus exactement qu’il leur est possible, les dernières modes de Paris, sauf en ce qui concerne le chapeau, que la plupart remplacent par la mantille nationale : elles trouvent ainsi le moyen de montrer les plus beaux cheveux qu’on puisse voir, et on ne saurait trop les en louer.

Pour avoir une idée de la richesse et de l’élégance des costumes populaires de Murcie, il faut avoir assisté à la Fête-Dieu ou du Corpus Domini, comme on l’appelle ici. Nous eûmes l’heureuse chance de jouir de ce charmant spectacle le lendemain de notre arrivée. Dès le matin, les cloches de la cathédrale et des différentes églises sonnèrent à repique, c’est-à-dire à coups redoublés, pour annoncer la solennité du jour ; les habitants des campagnes arrivaient en foule, vêtus de leurs plus beaux costumes ; les maisons se pavoisaient, chacun garnissait ses balcons de ses plus belles tapisseries ou de ses soieries les plus riches ; ceux qui ne pouvaient trouver place aux fenêtres commençaient à faire la haie de chaque côté des rues. Bientôt les balcons se garnirent de femmes, et une musique lointaine nous annonça le passage du cortége : en tête venaient les châsses, les saints, les reliques et les madones des différentes églises, portés par les paysans ; les vierges étaient en bois peint et de grandeur naturelle ; nous en comptâmes environ huit, chacune accompagnée du clergé des paroisses et d’une longue file de paysans, un grand cierge de cire à la main ; venaient ensuite le reste du clergé et les autorités civiles, puis différentes musiques ; nous remarquâmes une de ces musiques entièrement composée d’ecclésiastiques vêtus d’aubes et de surplis empesés. La marche était fermée par des maceros ou massiers en costume du seizième siècle, toque, pourpoint et chausses à creuvés en velours rouge et portant au cou la golilla empesée. À mesure que le saint sacrement passait, la foule se mettait à genoux et se prosternait, et les femmes faisaient pleuvoir du haut des balcons une pluie de fleurs.

Paysan d’Orihuela.

Les Espagnols aiment les cérémonies et par-dessus tout les cérémonies religieuses ; les fêtes de ce genre sont chez eux une tradition et un besoin ; il suffit d’en avoir vu quelques-unes pour demeurer convaincu que le protestantisme a bien peu de chances de prendre jamais racine dans la Péninsule.

Après avoir assisté aux fêtes de la rue et aux fêtes de l’église, nous suivîmes la foule qui se répandait dans les Alamedas, où nous achevâmes d’étudier les costumes variés à l’infini dans leurs détails. Murcie est très-riche en promenades publiques : les arbres d’Afrique et d’Amérique y croissent à côté des arbres d’Europe : nous remarquâmes dans le Paseo del Carmen de superbes orangers, qui nous rappelèrent les vers de Victor Hugo :

… Murcie a ses oranges.

En effet, les oranges de Murcie sont les meilleures qu’il y ait en Espagne, meilleures même que celles de Valence, surtout les naranjas de sangre, qu’on appelle ainsi parce que l’intérieur en est rouge comme du sang.

C’est dans le Paseo del Carmen que nous commençâmes à voir un certain nombre de ces gitanos, étrange population assez nombreuse dans la province de Murcie, et que nous devions rencontrer si fréquemment en Andalousie : quelques gitanas au teint cuivré, se faisaient remarquer par leurs robes à falbalas, de couleurs très-éclatantes, et par les quolibets qu’elles lançaient aux passants dans leur langage inintelligible.

On nous fit aussi remarquer des paysans d’une physionomie toute particulière, qui étaient venus d’Algezares et de Fortuna, villages très-rapprochés de la ville : ils ont un type tellement tranché, qu’il est facile quand on en a observé quelques-uns, de les reconnaître à première vue ; ils professent pour leurs anciens costumes et pour leurs usages un véritable culte que rien ne saurait affaiblir ; et c’est à un tel point que, bien que nombre d’entre eux exercent le métier de colporteurs dans les villes éloignées, telles que Gibraltar, Cadix, Séville, Malaga, ils ne modifient jamais en rien leur vêtement national ; ils passent pour être très-unis entre eux, et pour se secourir mutuellement en toutes circonstances, surtout les Algezarenos qui, assure-t-on, ne forment pour ainsi dire qu’une seule famille.

Maraîchers de Murcie.

C’est à une quinzaine de lieues de Murcie que se trouve la petite ville de Caravaca, un des pèlerinages les plus fréquentés de l’Espagne : une foule immense s’y donne rendez-vous le 3 mai de chaque année pour vénérer la fameuse cruz de Caravaca. Nous avons dit que cette croix, qu’on représente à quatre branches comme la croix de Lorraine, sert de palladium à toutes les cabanes de paysans du royaume de Valence : il en est de même dans la province de Murcie : le jour de la fête, on montre aux fidèles la croix miraculeuse, œuvre très-richement sertie en or ; l’étui qui la renferme, et qui offre lui-même la forme d’une croix, est également en or et orné de pierres d’un grand prix, telles que plusieurs rubis et trois diamants d’une grande dimension. La principale cérémonie de la fête consiste dans ce qu’on appelle el baño de la Santa reliquia : on place la croix sur un grand char richement orné et on la transporte jusqu’à une fontaine où le prêtre la plonge ; pendant ce temps, les cloches sonnent à repique, les musiques jouent, et de nombreuses processions défilent. Aussitôt que la croix est retirée de l’eau, les fidèles se baignent dans la fontaine avec l’espoir d’être guéris : elle passe pour être principalement efficace à l’égard des aveugles et des perclus. La fête se termine par des cavalcades de Mores, dans le genre de celle que nous avons vue à Alcoy, et le soir un feu d’artifice mêle ses détonations au bruit des guitares et des castagnettes.

Croquis fait à Murcie.

Comme Murcie n’est qu’à dix ou douze lieues de la mer, nous fîmes une petite excursion à Carthagène. Ce port, qu’on appelle Cartagena de Levante, pour le distinguer de la ville de l’Amérique du Sud, est bien déchue de sa splendeur passée : fondée par les Carthaginois, qui y avaient établi leur grand arsenal, la ville devint extrêmement riche, et lorsque Scipion s’en empara, les Romains y trouvèrent un butin prodigieux, « à tel point, dit un auteur latin, qu’il est impossible d’en donner une idée. » L’argent était si abondant, que les vainqueurs en firent des ancres pour leurs navires. Il y a cent ans, sous Charles III, Carthagène était très-florissante ; elle avait alors soixante mille habitants ; elle n’en a plus guère que la moitié. Les immenses bâtiments de l’arsenal, les vastes bassins, les fonderies, tout cela est aujourd’hui dans un état qui fait peine à voir : si on les compare à Toulon, ce sont de vraies ruines : dans peu de temps, Carthagène sera unie à Madrid par un chemin de fer, et il faut espérer qu’elle ne tardera pas à se relever.

Le port, situé à une distance à peu près égale de Cadix et de Barcelone, est un des plus vastes et en même temps un des plus sûrs de la Méditerranée : entouré de tous côtés de hauts rochers arides et noirâtres, il ne communique avec la mer que par une passe étroite : cette passe est assez dangereuse à cause d’une roche plate appelée la Losa, qui s’élève à fleur d’eau au milieu, et qui cause quelquefois des accidents, malgré le drapeau qui la signale aux marins ; mais une fois entrés dans la rade, les bâtiments n’ont rien à craindre des plus furieuses tempêtes, aussi a-t-on appliqué à ce port le même proverbe qu’à Mahon : Juin, Juillet et Carthagène sont les meilleurs ports de la Méditerranée. Les mines des environs étaient très-productives dans l’antiquité : on exploite aujourd’hui les scories, abandonnées par les Romains, et on en extrait encore une grande quantité de plomb.

Jeune fille de Carthagène.

Quant à la ville, elle est triste, maussade et monotone ; nous quittâmes sans regret notre posada où nous mourions de soif, ne pouvant boire ni le vin épais ni l’eau saumâtre qu’on nous donnait, et quelques heures après, nous étions de retour à Murcie. Ce trajet, que nous fîmes sur une assez bonne route, se franchit rapidement depuis quelques mois en chemin de fer.

Rien ne nous retenait plus à Murcie ; nous avions visité ses monuments peu nombreux : sa cathédrale, vaste et imposante, malgré son style hybride, et une construction arabe, el Almudi, mot à mot le grenier, qui a conservé son nom et sa destination. Nous avions projeté un grand voyage de Murcie à Grenade, c’est-à-dire de traverser une partie de l’Espagne, de l’est à l’ouest ; la distance n’est pas très-considérable, mais il n’y a aucune distance, aucun moyen de transport régulier ; le pays est extrêmement accidenté et les routes en fort mauvais état. Nous résolûmes néanmoins de partir à l’aventure, et d’aller, s’il le fallait, à cheval, à mulet, en galère, et même à pied au besoin. Nous fixâmes notre première étape à Totana, où nous comptions séjourner assez de temps pour étudier à notre aise les nombreux gitanos qui l’habitent. Nos places étaient retenues dans une galera atartanada, et nous fîmes nos préparatifs de départ comme s’il avait fallu traverser le grand désert ; nous allâmes d’abord acheter dans la calle de la Traperia de ces belles mantes murciennes, aux couleurs si chaudes, et dont chaque extrémité se termine par une grappe de pompons de laine ; nous achetâmes également des alforjas, autre accessoire de voyage non moins utile que la mante ; on appelle alforjas une espèce de grand bissac de laine dont chaque extrémité se termine en carré, et dont les deux vastes poches se ferment au moyen de cordons ornés de toutes sortes d’agréments et de passementeries. Il serait très-imprudent de s’embarquer sans alforjas dans un pays où les auberges sont souvent, comme au temps de Cervantes, tout a fait dépourvues de vivres, et ou le voyageur s’expose à souffrir de la faim s’il n’emporte avec lui ses provisions : nous ne partîmes donc qu’après avoir bien garni nos alforjas, à l’exemple du bon Sancho. Il était à peine jour quand notre galera atartanada se mit en route, et nous n’avions pas trop de la journée pour faire les dix lieues qui nous séparaient de Totana. Notre véhicule, ainsi que l’indique son nom, était une espèce de compromis entre la galère et la tartane ; c’était la galère avec atténuation de peine.

Longtemps encore nous aperçûmes la haute tour de la cathédrale de Murcie, dorée par les rayons du soleil levant, et il était près de midi quand nous atteignîmes Lebrilla, petite ville à l’aspect sauvage et misérable, aux maisons basses, bâties en pisé, et habitées en partie par des gitanos, qui deviennent de plus en plus nombreux à mesure qu’on s’éloigne de Murcie. Après une halte de deux heures, dont nos mules avaient grand besoin, nous nous remîmes en marche par une chaleur écrasante.


Totana. — Les gitanos. — Lorca ; le pantano de Puentes. — Velez-Rubio. — Cullar de Baza ; une population troglodyte. — Baza. — Guadiz. — Diezma ; la toilette d’une gitana. — Arrivée à Grenade.

La nuit approchait quand nous arrivâmes à Totana, et la pénombre du crépuscule ajoutait à l’aspect sauvage de cette petite ville un air mystérieux et tout à fait rébarbatif : les groupes de gitanos, prenant le frais devant des maisons quelque peu en ruine, nous faisaient penser involontairement à la cour des miracles, et il ne nous fallait pas de grands efforts d’imagination pour nous croire transportés en plein moyen âge, six ou sept siècles en arrière.

C’est que Totana est le quartier général des gitanos du royaume de Murcie, de même que Séville est la métropole des gitanos de l’Andalousie ; et c’est sans doute en souvenir de leurs frères andalous que les bohémiens de Totana ont donné à deux quartiers de leur ville les noms de Sevilla et de Triana : on sait que Triana est un faubourg de Séville presque exclusivement habité par des gitanos.

Le maître de l’auberge où nous nous arrêtâmes était un gitano, comme un assez bon nombre des posaderos de la contrée ; il nous raconta comment, le métier n’étant pas toujours bon, il était obligé, pour avoir deux cordes à son arc, de faire également le commerce de la neige. Ce commerce est beaucoup plus important qu’on ne pourrait le croire, dans un pays où la chaleur est suffocante pendant une bonne partie de l’année ; il est entièrement, ou peu s’en faut, exercé par les gitanos, qui vont la chercher dans une des plus hautes montagnes du royaume de Murcie, la Sierra de España, et c’est une des principales ressources du pays. Les gitanos vont prendre la neige sur les cimes les plus abruptes et dans les crevasses les plus profondes des flancs de la Sierra, et la chargent sur des ânes qui parcourent d’un pied assuré des sentiers qu’on ne croirait accessibles qu’aux chèvres et aux chamois. C’est un curieux spectacle de voir ces ânes, qui plient sous leur charge, descendre la montagne en files interminables, comme de longues caravanes.

Une fois descendus dans la plaine, les neveros se dirigent vers les villes voisines, où ils trouvent facilement à placer leur marchandise ; car la neige, qu’on emploie pour les rafraîchissements à l’exclusion de la glace, est dans toute l’Espagne un objet de première nécessité. Chaque ville à ses pozos de nieve, ou puits de neige, où viennent s’approvisionner les revendeurs, qui la débitent au détail dans leurs boutiques, et ces petits industriels ambulants, si nombreux en Espagne, les Aguadores, qui offrent aux passants altérés toutes sortes de boissons glacées, bebidas haledas, aux prix les plus modiques.

Le lendemain de notre arrivée à Totana, c’était jour de marché : nous ne pouvions trouver une meilleure occasion d’étudier les gitanos de Totana et ceux des environs ; ils formaient une foule compacte et bruyante, qui grouillait au soleil sur la grande place, en groupes des plus pittoresques, et offrant des tons chauds à faire pâmer le coloriste le plus exigeant.

Le type des gitanos est d’ordinaire tellement caractérisé, et diffère tellement de celui des Espagnols, que rien n’est plus facile que de les distinguer à première vue. Ces pauvres diables, qu’on peut bien appeler les parias de l’Espagne, ont formé de tout temps, et forment encore aujourd’hui un peuple à part, une nation dans la nation, et on ne trouverait pas un seul Espagnol qui voulut reconnaître en eux des frères et des compatriotes.

Que sont les gitanos ? À quelle race appartiennent-ils ? De quelle contrée se sont-ils répandus sur l’Europe ? Toutes ces questions n’ont pas encore été parfaitement résolues. Suivant l’opinion la plus accréditée, ils seraient les descendants des anciens Tchinganes, originairement établis sur les bords de l’Indus, et qui furent forcés d’abandonner leur pays à l’époque de l’invasion de Tamerlan : leur physionomie, bien plus asiatique qu’européenne, et leur langage, qui contient un nombre assez considérable de mots dérivant du sanscrit, donnent une grande vraisemblance à cette hypothèse.

Le nom de bohémiens, qu’on donne chez nous à cette race étrange et mystérieuse, vient sans doute de ce que les premières bandes qui émigrèrent en France se fixèrent d’abord en Bohême. C’est principalement dans les Vosges, et dans quelques endroits du Languedoc et de la Provence qu’on en retrouve encore chez nous, presque tous vivant à l’état nomade ; leur nombre paraît avoir diminué d’une manière assez sensible, surtout dans le Midi. On les retrouve encore, sous différents noms, dans presque toutes les contrées de l’Europe : en Angleterre, où ils sont assez nombreux, et où ils exercent quelquefois la profession de boxeurs, on les appelle Gypsies, c’est-à-dire Égyptiens, à cause d’une ancienne colonie qu’on croit venue d’Égypte, il est probable que cette émigration aura stationné assez longtemps dans ce pays : on assure qu’eux-mêmes se considèrent comme originaires d’Égypte ; ils se donnent quelquefois entre eux le nom de pharaons.

Les Allemands les nomment zigeunes, les Suédois et les Danois Tartares, désignation qui tendrait à confirmer leur origine asiatique. Les Italiens et les Turcs les appellent zingari ou zingani, et enfin, comme nous l’avons vu, on les connaît généralement en Espagne sous le nom de gitanos ; quelquefois aussi on les désigne sous le nom de zincali : c’est le nom qu’ils se donnent ordinairement entre eux.

On a estimé entre six cent mille et un million le chiffre des bohémiens qui existent aujourd’hui en Europe : ils se trouvent en assez grand nombre en Hongrie, en Turquie et dans les provinces méridionales de la Russie ; mais leur plus grande colonie est sans aucun doute dans la Péninsule espagnole.

C’est dans la première moitié du quinzième siècle que les gitanos apparaissent pour la première fois en Espagne ; un auteur prétend qu’ils y seraient venus sous la conduite d’un certain Zingo, leur capitaine, qui leur aurait donné le nom de Zincali. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’on a la preuve que dès le quinzième siècle ils étaient établis dans le pays : les rois catholiques Ferdinand et Isabelle, rendirent en 1499, à Medina del Campo, un édit contre eux dans lequel il leur était enjoint de résider dans certaines villes, sous peine d’être chassés du royaume dans un délai de soixante jours.

Don Carlos et dona Juana confirmèrent à Tolède, en 1539, l’édit de Medina del Campo, et ils y ajoutèrent un article portant que « si les Égyptiens, après l’expiration des soixante jours, étaient trouvés en état de vagabondage, ils seraient envoyés aux galères pour six ans. »

Paysans de Totana.

Philippe II fit publier à Madrid, en 1586, un édit qui confirmait ceux de ses prédécesseurs ; de plus, dans le but de restreindre les vols et les fourberies dont ils se rendaient constamment coupables, il leur était défendu de vendre aucune marchandise dans les foires et marchés, sans avoir obtenu une permission particulière, mentionnant le lieu de leur résidence ; faute de quoi, les objets mis en vente par eux étaient considérés comme ayant été volés, et devaient être confisqués.

Philippe III venait de priver son pays d’un million de sujets laborieux et industrieux, en expulsant, par un décret aussi barbare qu’impolitique, les Morisques établis en Espagne depuis tant de siècles : le fils de Philippe II ne pouvait manquer d’ajouter à cette persécution celle contre les gitanos : il leur ordonna, en 1619, de quitter l’Espagne dans un délai de six mois, et leur défendit de revenir, sous peine de mort. Cependant quelques-uns obtinrent par exception la faveur de rester, à la condition de vivre sédentaires dans une ville de mille feux au moins. Il leur était interdit de porter le costume et le nom d’Égyptiens, et de parler leur langage, « parce que, n’existant pas comme nation, leur nom devait être à jamais confondu et oublié. »

Philippe IV déclara, dans un édit de 1633, que les lois publiées contre eux en 1499 étaient insuffisantes pour réprimer leurs excès ; qu’ils n’étaient Égyptiens en aucune façon, ni par origine, ni autrement ; il leur défendit tout commerce, grand ou petit, et leur enjoignit de vivre dans un quartier à part, séparés des autres habitants, comme les Juifs ; « et pour détruire par tous les moyens le nom de gitanos, nous ordonnons que personne n’ose les appeler ainsi, ce nom devant être regardé comme une grave injure ; et rien de ce qui leur appartient, nom, costume ou actions ne sera représenté soit en danses, soit de tout autre manière, sous peine de deux années de bannissement, et d’une amende de cinquante mille maravédis, laquelle sera doublée en cas de récidive, etc. »

En 1692, Charles II défendit aux gitanos d’habiter des villes de moins de mille feux ; il leur interdit également de porter des armes à feu, et d’exercer d’autre état que celui d’agriculteurs. Par un édit plus sévère encore, publié en 1695, et qui ne contient pas moins de vingt-neuf articles, le même roi leur défend particulièrement d’exercer l’état de forgeron, et de posséder des chevaux ; il leur est accordé une mule et un âne pour les travaux des champs ; ceux qui abandonneront leur village seront punis de six ans de galères. Un document publié à Madrid en 1705 montre que les routes et les villages étaient infestés par des bandes de gitanos, qui ne laissaient aux paysans ni repos ni sécurité ; les corregidores et autres agents avaient le droit de faire feu sur eux comme bandits publics, dans le cas où ils refuseraient de livrer leurs armes ; on avait le droit de les poursuivre jusque dans les églises de refugio, asiles inviolables ordinairement pour tous les autres criminels, et même pour les parricides. Ces églises, qui servaient de refuge, étaient désignées par ces mots : Es de refugio, placés au-dessus de la porte principale ; on retrouve encore cette inscription sur quelques églises d’Espagne : nous l’avons remarquée notamment au-dessus du portail de la cathédrale d’Orihuela, où on peut la lire encore.

Famille de gitanos, à Totana.

Malgré les persécutions séculaires dont on vient de lire un aperçu, les gitanos, plus heureux que les Juifs et que les Morisques, ont trouvé le moyen de se maintenir en Espagne ; il faut dire que la plupart vivent dans la plus grande misère, méprisés des Espagnols qui continuent à les regarder comme une race maudite ; mais leur rendant haine pour haine, mépris pour mépris.

Il n’est pas de vices, pas de crimes, dont les gitanos n’aient été accusés depuis plusieurs siècles par les écrivains espagnols : Martin del Rio, dans son curieux livre sur la magie publié à la fin du seizième siècle, raconte comment il arriva, un jour qu’on célébrait la fête du Corpus Domini (la Fête-Dieu), que les gitanos demandèrent a être admis dans l’intérieur d’une ville, pour danser en l’honneur du saint sacrement, comme c’était la coutume : ils se livrèrent donc à leurs danses, mais vers midi, une grande rumeur s’éleva parmi la population, à cause des nombreux vols que les gitanos venaient de commettre ; les bohémiens s’enfuirent vers les faubourgs, et quand les soldats vinrent pour les arrêter, ils résistèrent d’abord à main armée, et leur opposèrent ensuite des sortiléges et maléfices ; « en sorte que tout d’un coup, ajoute Martin del Rio, tout s’apaisa comme par enchantement, sans que j’aie jamais pu savoir comment. »

On se souvient de la façon dont Cervantes traite les gitanos dans les premières lignes de la gitanilla de Madrid, une des plus connues parmi ses Novelas ejemplares : « Il semble, dit.-il, que les gitanos et les gitanas ne soient venus au monde que pour être voleurs ; ils naissent de pères voleurs, sont élevés au milieu de voleurs, étudient pour devenir voleurs… »

Un auteur assure qu’en 1618, une bande, composée de plus de huit cents de ces malfaiteurs, parcourait les Castilles et l’Aragon, commettant les crimes les plus atroces. Francisco de Cordova raconte dans ses Didascalia comment, vers la même époque, ils essayèrent de mettre au pillage la ville de Logroño, dans la vieille Castille, presque abandonnée de ses habitants à la suite d’une peste qui avait désolé la contrée. On n’en finirait pas si on voulait rapporter les accusations sans nombre qu’on faisait peser sur les gitanos ; j’ai seulement voulu en donner quelques exemples pour faire comprendre comment, encore aujourd’hui, ils vivent pour ainsi dire isolés au milieu de la population, formant une caste à part, se mariant toujours entre eux, et parlant une langue qui n’est intelligible que pour eux seuls.

Les gitanos d’aujourd’hui sont loin d’être aussi redoutables que ceux d’autrefois : parmi les nombreux défauts qui leur étaient reprochés, un seul reste, c’est leur penchant au vol ; ce penchant est général chez les gitanos, hommes ou femmes, enfants ou vieillards, et on peut affirmer que les lignes de Cervantes, citées un peu plus haut, sont restées vraies de tout point. À part cela, ils sont généralement de mœurs fort inoffensives, et il est assez rare d’en voir condamner pour assassinat ; il n’est pourtant pas sans exemple qu’ils aient entre eux de ces sanglantes querelles, riñas, dans lesquelles le fer doit décider de la victoire ; la cause en est souvent la jalousie, jamais le vol ; car les gitanos, qui s’entendent si bien à voler les chrétiens, les busnés comme ils les appellent dans leur jargon, ne se volent jamais entre eux.

Quelquefois, c’est la redoutable navaja, à la lame longue et aiguë comme une feuille d’aloès, qui est leur arme de combat, mais les cachas, longs ciseaux qui leur servent à tondre les bêtes de somme, sont une arme plus terrible encore, et qu’eux seuls savent manier avec dextérité. Il n’est guère en Espagne, depuis les Pyrénées jusqu’aux Alpujarras, de cheval, mulet ou âne qui ne passe chaque année par les mains d’un esquilador ou tondeur gitano : cette industrie semble avoir été depuis plusieurs siècles leur privilége exclusif, et parmi les Espagnols de vieille souche, cristianos viejos y rancios, chrétiens rances et vieux, comme ils aiment à s’appeler eux-mêmes, on ne trouverait que difficilement des esquiladores, si ce n’est dans quelques parties de l’Aragon. Les gitanos sont donc les seuls qui se servent pour le combat de cette arme d’un nouveau genre : comme ils portent presque toujours suspendue à leur ceinture la grande trousse qui contient leurs cachas de différentes dimensions, ils ne sont pas longtemps à se mettre en garde en cas de duel. La longueur de leurs grands ciseaux atteint presque un pied et demi ; seulement, au lieu de les tenir fermés et de s’en servir comme d’un puñal ou d’une navaja, ils les tiennent ouverts, les serrant de leurs mains noires et calleuses au point d’intersection des deux branches, de manière qu’on les croirait armés de ces anciens poignards italiens dont la lame s’ouvrait en deux au moyen de la pression d’un bouton.

Un autre métier dont les gitanos ont le monopole, c’est celui de maquignon : il n’est pas de secret qu’ils ne connaissent pour donner aux rossinantes les plus maigres la vigueur, ou du moins l’apparence de la vigueur ; nous eûmes, au marché de Totana, l’occasion d’admirer leur merveilleuse adresse sous ce rapport. Quant aux femmes, elles n’exercent guère d’autre métier que celui de danseuses et de diseuses de bonne aventure : dès qu’elles aperçoivent un étranger, elles se dirigent vers lui, prennent sa main, et, lisant dans les plis, elles prononcent d’un air inspiré quelques paroles inintelligibles, qui leur valent ordinairement quelques menues pièces de monnaie.

M. Georges Borrow, l’auteur du curieux livre intitulé The Zincali, est celui qui les a le mieux étudiés : on sait qu’il eut la patience d’apprendre leur langue, le caló, et qu’il vécut plusieurs années au milieu d’eux pour les convertir au protestantisme : il raconte qu’un jour, ayant un mulet chargé de bibles, un gitano prit son chargement pour des paquets de savon : « Oui, lui répondit-il, c’est du savon, mais du savon pour nettoyer les âmes ! » Cet apôtre des gitanos avait fini par se faire passer pour un des leurs : cependant ceux qui les connaissent bien ont de la peine à croire qu’il ait fait beaucoup de prosélytes parmi eux.

Un peu avant de quitter Totana, nous vîmes dans la cour de la posada une de ces petites scènes de toilette comme il n’est pas rare d’en rencontrer en Andalousie, et qui nous rappela certains détails de mœurs qui nous avaient déjà frappés à Naples et dans le ghetto de Rome. Une superbe gitana d’une vingtaine d’années, brune comme une Moresque, aux longs cils et aux cheveux noirs et crépus, les oreilles chargées de lourds pendants, se tenait debout derrière une vieille femme accroupie, véritable type de sorcière, dans les bras de laquelle dormait un enfant ; un autre enfant presque nu, couché à côté d’un large pandero aux pieds de sa grand-mère, nous regardait d’un air sauvage et mélancolique, la tête appuyée sur sa main ; la jeune fille, les mains plongées dans la chevelure ébouriffée et grisonnante de la vieille gitana, se livrait consciencieusement à une chasse active, vrai devoir filial, tandis qu’un autre gitano à la mine rébarbative, à la peau couleur de bistre, la tête coiffée d’un foulard tombant derrière la nuque, se tenait gravement en arrière du groupe, contemplant d’un air sérieux et indifférent une scène à laquelle il paraissait habitué.

Nous avions recommande à notre calesero de se tenir prêt dès le lever du soleil ; car il était important de partir de Totana de très-grand matin, afin d’arriver à Lorca avant la chaleur du jour. La contrée que nous traversâmes manque absolument d’eau ; aussi est-elle poudreuse et desséchée, et les bords de la route n’offraient plus cette plantureuse végétation que nous admirions tant aux environs de Murcie. Bien que le soleil ne fût pas encore très-élevé au-dessus de l’horizon quand nous arrivâmes à Lorca, nous sortîmes de notre galère complétement poudrés à blanc par la poussière du chemin, comme si nous avions fait vingt lieues, tandis que nous venions d’en faire à peine cinq ou six.

Lorca est une grande ville, à l’aspect assez sauvage, aux rues tortueuses et escarpées ; on estime sa population à quarante-cinq mille âmes, chiffre qui nous parut exagéré, autant qu’un séjour peu prolongé nous permit d’en juger. Au-dessus de la ville s’élève un monticule couvert de cactus et d’aloès, le Monte de Oro, au pied duquel coule, — quand elle a de l’eau, — une rivière appelée el Sangonera, ou de son ancien nom arabe el Guadalentin, qui va se jeter dans le Ségura, la rivière de Murcie. Sur les pentes du Monte de Oro est bâtie la vieille ville arabe dont il reste encore des tours carrées et des murs crénelés en briques d’un ton rougeâtre ; c’est dans cette partie de la ville qu’habitent la partie pauvre de la population et quelques gitanos. La partie basse, située sur l’autre rive du Guadalentin, est beaucoup plus propre et mieux bâtie ; en revanche les grandes rues modernes, qui viennent aboutir à la Plaza Mayor, n’ont aucun caractère particulier.

Lorca n’est pas très-riche en monuments : c’est à peine s’il faut citer la cathédrale, sous l’invocation de san Patricio, grand édifice corinthien, froid et correct, et une petite église gothique, appelée Santa Maria comme celle d’Elche. L’Alameda, qui s’étend sur le bord de la rivière, est une promenade agréable, après la chaleur du jour seulement, car le climat de Lorca est un des plus chauds de l’Espagne. Nous aperçûmes, en nous promenant dans la Corredera, un pilastre antique, sur lequel est gravée une inscription a moitié effacée de l’époque romaine : les habitants de Lorca sont très-fiers de ce fragment, qu’ils considèrent avec raison comme un titre de noblesse pour leur ville, à laquelle il donne une existence authentique de dix-huit cents ans, et dont l’ancien nom, Elicroca, a été changé par les Arabes en celui qu’il porte encore aujourd’hui.

Non loin de Lorca existait, il y a environ une soixantaine d’années, un de ces pantanos, immenses réservoirs d’eau, dans le genre de celui de Tibi, dont nous avons parlé précédemment. Le pantano de Lorca, qu’on appelait el puente, ou el pantano de puentes, était une digue colossale bâtie en pierres de taille à l’entrée d’une vallée, dans le but de servir à retenir les eaux des montagnes voisines qui venaient s’y réunir ; cette immense muraille, qui ferait la vallée d’une côte à l’autre, avait plus de quatorze cents pieds de hauteur, et se composait de sept étages superposés, dont l’épaisseur, à partir du haut, allait en augmentant de douze pieds à chaque étage, en sorte que la base n’avait pas moins de quatre-vingt-quatre pieds en largeur. Ce grand réservoir fut construit par une compagnie particulière, à la tête de laquelle était, dit-on, un certain Lenurda, qui espérait faire une spéculation très-productive en vendant fort cher aux agriculteurs l’eau dont ils avaient si grand besoin pour leur irrigations, et qui devait décupler le produit des champs arrosés, car les eaux amassées pouvaient suffire pour arroser pendant plusieurs années le territoire de Lorca et celui des environs.

Aguadores de Lorca.

La digue commencée en 1775, ne fut entièrement terminée qu’après beaucoup d’années, et ce n’est qu’au mois de février de l’année 1802 que le pantano fut rempli d’eau pour la première fois. Mais son existence ne devait pas être de longue durée, car moins de trois mois après, le 30 avril, la pression de l’eau renversa tout d’un coup l’immense muraille qui la retenait, et le torrent, se précipitant avec un fracas épouvantable, se fraya un passage en renversant tout sur son cours, qui, malheureusement prit la direction de Lorca : la partie basse de la ville, celle qui avoisine la puerta de san Ginès, et le faubourg de San-Cristobal presque tout entier, furent détruits de fond en comble ; non-seulement les édifices publics et les habitations des particuliers furent enlevés par la force des eaux, mais plus de six mille personnes, et un nombre très-considérable d’animaux domestiques, qu’on estime à vingt-quatre mille, périrent dans la catastrophe : on prétend que le dommage s’éleva à la somme de deux cents millions de réaux, c’est-à-dire plus de cinquante millions de notre monnaie. Suivant la tradition, Lenurda, l’auteur involontaire de la catastrophe, en fut une des premières victimes ; on prétend même qu’à la vue de tout le mal qu’il avait causé, il se donna volontairement la mort en se précipitant dans le torrent. Le souvenir de cette horrible inondation toujours vivant à Lorca, se perpétuera, bien longtemps encore dans le pays, et malgré le temps qui s’est écoulé, malgré toutes les réparations qu’on a faites, les traces du malheur sont encore visibles aujourd’hui.

Comme nous étions impatients de nous rendre à Grenade, nous nous mîmes, après quelques instants de repos dans la posada de San-Vicente, à parcourir la ville pour nous mettre en quête d’un véhicule : il était une heure après midi, et il faisait une chaleur vraiment tropicale ; après beaucoup de tours et de détours, il nous fut impossible de trouver une boutique ouverte ; on eût dit que tous les habitants avaient déserté leur ville : c’était l’heure du feu, l’heure du fuego, comme on dit en Andalousie, et à ce moment-là, chacun s’enferme chez soi pour faire la sieste, la vie est comme suspendue et les villes sont aussi désertes qu’au milieu de la nuit. Nous finîmes cependant par trouver un habitant éveillé, qui nous apprit qu’il y avait une galère qui partait quelquefois pour Grenade pendant la belle saison, et qu’elle mettait sept jours pour faire les quarante lieues qui séparent Lorca de Grenade. Nous avions suffisamment usé de la galère, et nous voulions absolument un véhicule un peu moins barbare : nous finîmes par trouver l’adresse d’un cosario, espèce de loueur de chevaux et de voitures ; le mozo nous dit que nous trouverions parfaitement notre affaire, mais qu’il fallait attendre deux heures, car le maître, l’amo, faisait la sieste, et il ne voulait pas prendre sur lui de le réveiller. À quatre heures, l’amo ayant daigné se réveiller, nous lui exposâmes notre demande, et il fut convenu qu’il nous ferait conduire jusqu’à Grenade en tartane accélérée, c’est-à-dire en cinq jours, moyennant la somme relativement modique de six duros, environ trente-deux francs par tête, se réservant de nous adjoindre un voyageur en route, le cas échéant.

Notre tartane ressemblait de tout point à celle de Valence : la toiture se composait de cerceaux supportant une toile, les bancs étaient dans le sens de la longueur du véhicule, auquel on montait par une espèce de marchepied en forme de cerceau placé a l’arrière : le cocher se tenait assis sur le brancard de gauche, et il va sans dire que la caisse n’était aucunement suspendue. Notre calesero s’appelait Paquito, et paraissait se douter fort peu que son nom sentait la romance et l’opéra-comique ; c’était un jeune homme, Grenadin de naissance, et il portait avec beaucoup de crânerie le costume de calesero andalous. Il paraissait avoir une très-vive amitié pour ses deux machos, deux mulets superbes, au poil noir et luisant, dont l’un s’appelait comisario, et l’autre bandolero, c’est-à-dire le commissaire et le brigand : il était fier de les avoir baptisés de la sorte, et dans les discours qu’il leur adressait constamment, il faisait souvent allusion à la situation comique de deux êtres ennemis par nature, et condamnés cependant à marcher toujours unis.

Avant de nous mettre en route nous avions soin de remplir de vivres les deux côtés de nos alforjas, et nos botas de cuir, gonflées par le vin, devaient nous mettre à l’abri de la soif.

Ces précautions n’étaient pas de trop, car la route que nous allions parcourir est une des plus mal famées de l’Espagne, tant sous le rapport de la sécurité que sous celui des ressources matérielles.

À peine sortis de Lorca, nous cheminâmes dans le lit du Sangonera, qui se trouvait parfaitement à sec ; comme beaucoup de rivières d’Espagne, il remplaçait pendant la belle saison la route ordinaire, abandonnée comme trop poudreuse. Nous arrivâmes ainsi sans encombre, et toujours suivant le lit de la rivière, jusqu’à Velez-Rubio, petite ville de la province d’Almeria, que son surnom de rouge sert à distinguer de Velez-Blanco, située sur une hauteur, à une lieue environ ; Velez-Rubio, située au milieu d’une contrée fertile, nous parut être habitée en grande partie par des agriculteurs ; on cultive dans les environs beaucoup de maïs, dont on fait un pain jaune et épais, semblable à celui qu’on mange dans quelques parties du royaume de Naples. Au sortir de la ville se trouve une fontaine ferrugineuse, fort renommée dans le pays, et qu’on appelle, nous ne savons pourquoi, la fontaine du Chat, — la fuente del gato.

Notre tartane s’était arrêtée devant un grand édifice d’aspect presque monumental : c’était la posada del Rosario, l’auberge du Chapelet, construite au siècle dernier par le duc d’Albe, qui possédait une grande partie du pays. À l’intérieur il ne manquait que des meubles ; à part cela, c’était une auberge superbe.

Peu de temps avant notre départ, notre calesero nous apprit qu’il nous avait trouvé un compagnon de voyage : quelque temps après nous vîmes arriver un monsieur chargé de mantes, d’alforjas, de botas pleines de vin ; ses parents qui l’accompagnaient, portaient en outre deux oreillers bien rembourrés, et au bout d’un instant le tout fut installé dans l’intérieur de la tartane. Notre nouveau compagnon de route, après les salutations d’usage, nous apprit qu’il était avocat à Velez-Rubio, et qu’il se rendait à Grenade pour un procès : au bout de quelques instants, nous fûmes les meilleurs amis du monde, et tout fut en commun entre nous, les mantes, les provisions, et jusqu’aux oreillers ; ce dernier détail ne nous étonna que fort peu, car nous savions par expérience que ceux qui voyagent en galère emportent même des matelas, précaution fort utile pour se préserver des cahots de la route.

En quittant Velez-Rubio, nous parcourûmes un relais qu’on appelle la legua del fraile, — la lieue du moine ; cette lieue, qui conduit jusqu’au village de Chirivel, peut bien compter pour deux, car elle a au moins huit ou dix kilomètres ; on nous fit remarquer à peu de distance de la route deux rochers auxquels leur forme singulière a fait donner le nom du fraile et de la monja, — le moine et la religieuse. La contrée qui produit du lin en grande quantité, est parfaitement arrosée, et devient plus accidentée à mesure qu’on avance. Après une assez longue montée, nous arrivâmes à un sommet qu’on appelle las vertientes, par ce que de là les eaux se déversent à l’ouest vers l’Andalousie, et à l’est vers le royaume de Murcie ; bientôt nous quittâmes la province d’Almeria pour entrer dans le royaume de Grenade.

Cullar de Baza est le premier endroit que nous traversâmes, et cette petite ville est bien la plus singulière qu’on puisse imaginer. La plus grande partie des cinq mille habitants qui composent sa population vivent dans des grottes pratiquées sur le flanc de la colline, en sorte que toute la ville est souterraine, à part quelques maisons bâties en pierres et en pisé ; l’existence de ces étranges habitations n’est signalée que par quelques cheminées coniques qui sortent de terre, et d’où s’échappe en spirales un léger nuage de fumée. Ces nouveaux troglodytes vivent là comme des lapins dans leur terrier, ou comme des ours dans leur tanière. Nous en vîmes plusieurs sortir de terre, et comme ils étaient vêtus de peaux de mouton des pieds à la tête, leur costume rendait l’illusion encore plus complète.

Comme nous devions faire tout le voyage avec les mêmes mulets, nous marchions constamment au pas, à raison d’environ huit lieues par jour, partant dès le lever du soleil, nous reposant pendant les heures de fuego, et arrivant à la couchée un peu avant la nuit. C’est ainsi que nous atteignîmes Baza, après avoir traversé une vaste plaine admirablement cultivée, qu’on appelle la Hoya, c’est-à-dire le fossé de Baza. La ville, qui était une des mieux fortifiées de l’ancien royaume de Grenade, a conservé son aspect moresque : on y voit encore la Alcazaba, forteresse construite par les rois de Grenade ; les épaisses murailles de brique et les grandes tours crénelées qu’on aperçoit çà et là ressemblent à celles de l’Alhambra, et témoignent toujours de l’importance passée de Baza. Il paraît qu’il existe dans les environs de la ville des sables aurifères ; c’est du moins ce que nous apprîmes en rencontrant sur la route de longs convois de grands bœufs magnifiquement empanachés, traînant d’énormes machines fabriquées en Angleterre, et destinées à extraire l’or du sable ; nous ne savons s’il en a été de cette entreprise comme de beaucoup de mines espagnoles qui, excellentes en elles-mêmes, ne donnent aucun résultat, à cause des frais énormes d’extraction.

Baza n’appartient aux Espagnols que depuis 1489 ; c’est le 25 décembre, deux ans avant la prise de Grenade, qu’elle tomba entre leurs mains, à la suite d’un siége de sept mois, dirigé par Isabelle la Catholique ; nous vîmes sous les ombrages de l’Alameda les énormes pièces de canon qui servirent aux Espagnols pour battre en brèche les solides murailles de la ville.

À partir de Baza, la contrée devient de plus en plus sauvage et accidentée ; c’est dans ce district que se trouvait la petite ville de Galera, qui joua un si grand rôle dans la longue lutte que les derniers Mores de Grenade soutinrent contre les Espagnols après la perte de leur capitale, lutte qui dura près de quatre-vingts ans dans les montagnes des Alpujarras, et qui ne fut terminée, non sans peine, que par Don Juan d’Autriche. La prise de Galera fut signalée par les cruautés les plus atroces ; deux mille huit cents Morisques y furent égorgés ; les femmes et les enfants, représentant une valeur comme esclaves, furent sur le point d’échapper au massacre général, mais le futur héros de Lépante les livra lui-même aux hallebardiers de sa garde, qui en tuèrent par ses ordres plus de quatre cents devant lui. Après cette boucherie, la ville de Galera fut détruite de fond en comble, et on sema du sel sur son emplacement.

Ginez Perez de Hita, soldat et écrivain, qui faisait partie de cette expédition, ajoute, après avoir raconté, dans les Guerras civiles de Grenada, ces scènes dont il fut témoin oculaire :

« On usa de tant de rigueur envers les femmes et les enfants, qu’à mon avis, on alla beaucoup plus loin que ne le permet la justice, et qu’il ne convient à la clémence espagnole ; mais ainsi l’avait ordonné le seigneur don Juan. »

Au fond d’un vallon désolé et d’aspect sinistre, d’aussi terrible mémoire qu’autrefois chez nous la forêt de Bondy, nous nous arrêtâmes quelques instants à la Venta de Gor, aussi mal famée que l’auberge des Adrets, et dont le nom figure souvent, dans les anciennes légendes populaires, comme un repaire favori des bandoleros.

Nous n’y trouvâmes que des arrieros et des tondeurs de moutons, à l’air assez farouche, qui nous adressèrent fort poliment le salut traditionnel : Vayan ustedes con Dios ! auquel, en gens bien appris, nous répondîmes suivant l’usage : Queden ustedes con Dios ! Restez avec Dieu !

Après quelques heures de marche, nous arrivâmes à Guadiz, et nous descendîmes à la posada de los naranjeros, dont le propriétaire était un vieil Auvergnat, fait prisonnier pendant la guerre de l’indépendance, et naturalisé Espagnol ; il portait le costume andalou ; mais cinquante ans de séjour en Espagne ne lui avaient rien fait perdre de l’accent du Cantal. Les restes de constructions et d’inscriptions romaines ne sont pas rares dans la ville, mais les souvenirs moresques l’emportent et se retrouvent presque à chaque pas. Les femmes de Guadiz ont, ainsi que celles de Baza, une réputation de beauté qui nous parut parfaitement méritée ; les hommes ont l’aspect assez rébarbatif, et, si on en croit les statistiques criminelles, ils se servent assez volontiers des cuchillos renommés qui se fabriquent dans la ville. En traversant la plaza de la Constitucion, nous remarquâmes un édifice fort ancien sur lequel nous lûmes cette inscription : La Carcel, qui nous apprit que c’était la prison ; nous aperçûmes, derrière une fenêtre munie de barreaux de fer, deux gaillards portant le costume andalou, qui nous souhaitèrent le bonjour ; nous apprîmes, en les faisant causer, que le plus âgé des deux avait été condamné avec trois autres pour un assassinat, mais il nous assura que ce n’était pas lui qui avait fait le coup. Le plus jeune, âgé de vingt-cinq ans à peine, avait une figure presque féminine, des cheveux noirs et de très-beaux yeux bleus ; il nous conta, d’un air très-doux et avec un très-fort accent andalou, qu’on l’avait enfermé pour une puñala qu’il avait donnée dans un accès de jalousie. Comme il se conduisait bien, ainsi que son camarade, on leur accordait un cachot au rez-de-chaussée donnant sur la place, où ils obtenaient quelques pièces de monnaie de la charité des passants.

En quittant Guadiz, nous traversâmes un pays de plus en plus accidenté, et nous aperçûmes bientôt sur notre gauche les cimes neigeuses de la Sierra Nevada, que dominait majestueusement le Pico de Mulhacen ; devant nous, la Sierra de Susana étendait à l’horizon ses découpures bizarres. Ce paysage, un des plus vastes que l’imagination puisse rêver, est plus sauvage assurément et plus grandiose peut-être qu’aucun de ceux qu’on admire en Suisse.

La route que nous parcourions est une des moins fréquentées d’Espagne : nous ne rencontrions guère que des balijeros, cavaliers qui transportent les lettres dans une valise fixée à leur selle ; quelques paysans à âne, embossés dans leur mante et armés de leur escopette, et des gitanos en voyage. Notre calesero nous fit remarquer une vieille gitane, accroupie sur le bord de la route, près d’un pauvre feu sur lequel cuisait en plein air un maigre puchero. « Voyez, nous dit-il un peu plus loin, voici les dents de cette sorcière ; » et il nous montrait des rochers auxquels leur forme fantastique a fait donner le nom de los Dientes de la Vieja, et ressemblent en effet, avec un peu de bonne volonté, à la mâchoire accidentée de quelque vieille sorcière.

Paysan des environs de Grenade.

À Diezma, nid d’aigle brûlé par le soleil, notre calesero nous fit d’assez longs loisirs, motivés par la fatigue de ses chers mulets Bandolero et Comisario ; nous en fûmes enchantés, car ce retard nous valut un spectacle des plus picaresques : dans la cour d’une maison à moitié en ruine, qu’abritait une treille gigantesque, était assise, un pandero à la main, une jeune gitana de la plus grande beauté ; sa mère, ou plutôt sa grand-mère, debout derrière elle, passait un vieux peigne édenté dans ses longs cheveux, d’un noir bleu comme l’aile d’un corbeau ; un chat et une pie, animaux chers aux sorciers, paraissaient causer en amis sur le rebord d’une fenêtre, tandis qu’un grand lévrier, dont les oreilles droites ressemblaient à deux cornes, regardait les gitanas d’un air tout à fait diabolique. « Dépêche-toi, dis-je à Doré, de crayonner cette scène, car les sorcières vont enfourcher leur balai, et partir pour le sabbat. » Et, discrètement abrité derrière un laurier-rose, il en fit en quelques minutes un ravissant croquis.

Toilette d’une gitana, à Diezma.

Impatients d’atteindre le but de notre voyage, nous pressâmes le calesero de partir, et bientôt nous traversâmes Huetor : nous n’étions plus qu’à deux heures de l’antique ville de Boabdil ; enfin, après de nombreuses montées, nous franchissons une enceinte de murailles moresques dominant des coteaux couverts de cactus : nous étions dans Grenade.

Ch. Davillier.

(La suite à une autre livraison.)



  1. Suite. — Voy. t. vi, p. 289, 305, 321, 337 ; t. viii, p. 353 ; X, p. 1.