Voyage en Orient (Lamartine)/Marko, fils de roi, et la Wila

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Chez l’auteur (p. 69-73).


MARKO, FILS DE ROI, ET LA WILA




Un jour, deux frères adoptifs chevauchaient
À travers la belle forêt de Mirotsch.
L’un était Marko, fils de roi,
Et l’autre le weyvode Milosch.
L’un près de l’autre leurs bons coursiers,
L’un près de l’autre leur lance de bataille,
Et tous deux se baisaient le visage
Avec l’affection de deux frères d’adoption.
Mais Marko sommeillait à demi sur le Scharatz,
Et il dit à son frère adoptif :

« Ô weyvode Milosch, frère chéri,
Le sommeil pèse sur mes yeux :
Chante, mon frère, pour me réveiller !… »
Et le weyvode Milosch lui répondit :
« Ô mon frère, Marko, fils de roi,
Volontiers je chanterais, mon frère ;
Mais j’ai beaucoup bu de vin naguère
Avec la Wila de la verte forêt ;
Et en me menaçant la Wila m’avertit
Que si jamais elle m’entendait chanter,
Elle me percerait de ses flèches,
Non-seulement la gorge, mais le cœur. »
Toutefois Marko, fils de roi, répondit :
« Chante, frère ; ne crains pas la Wila ;
Non, tant que Marko, fils de roi, vivra,
Moi, mon bon cheval le Scharatz,
Et ma rapide et pesante massue dorée,
Ne crains point la Wila, frère ! »
Alors le weyvode commença à chanter ;
Et ce fut un beau chant que celui qu’il commença
Sur nos pères et nos héros,
Lorsque jadis ils possédaient un royaume,
Et que dans la glorieuse Macédoine
Ils fondaient de pieux monastères pour se sanctifier.
Mais, quelque agréable que fût le chant à Marko,
Il tomba endormi sur le pommeau de sa selle.

Marko dormait, Milosch chantait ;
Voilà que la Wila Rawjolila l’entendit,
Et elle commença un double chant avec Milosch.

Milosch chantait, la Wila répondait ;
Mais plus beau était le chant de Milosch,
Plus belle était sa voix que celle de la Wila.
Alors, courroucée, la Wila Rawjolila
S’élança dans la forêt de Mirotsch,
Tendit son arc, prit deux blanches flèches,
Dirigea l’une dans la gorge de Milosch,
Et l’autre vers le cœur du héros.
Alors Milosch s’écria : « Malheur à moi, ma mère !
Malheur à moi, ô mon frère d’adoption !…
Malheur, Marko ! la Wila m’a blessé !…
Ne te l’avais-je pas dit d’avance,
Que je ne devais point chanter dans la forêt ? »

Aussitôt Marko s’arracha au sommeil ;
Il sauta à bas de son cheval tacheté,
Resserra les sangles du brave Scharatz,
Et caressant et flattant le coursier :
« Scharatz, dit-il, mon aile rapide,
Si tu m’attrapes la Wila Rawjolila,
Je te ferrerai de pur argent,
De pur argent et d’or bruni ;
Je te couvrirai de soie jusqu’aux genoux,
Et de franges depuis les genoux jusqu’aux pieds ;
J’entremêlerai ta crinière de fils d’or,
Et je l’ornerai de perles fines.
Mais si tu n’atteins pas la Wila,
Je t’arracherai les deux yeux du front,
Je briserai tes quatre pieds,
Et je t’abandonnerai seul ici,

Mourant et chancelant d’arbre en arbre,
Parce que Marko n’aura plus de frère. »

Et il s’élança sur les épaules du Scharatz,
Et se mit à galoper à travers la forêt.
Sur le sommet de la montagne volait la Wila.
Le Scharatz se mit à gravir la montagne
Du côté d’où la Wila ne pouvait ni le voir ni l’entendre.
Quand le beau cheval aperçut la Wila,
Il fit un bond en l’air de trois longueurs de lance,
Et un saut en avant de quatre lances,
Et soudainement atteignit la Wila.
Quand la pauvrette se vit dans cette extrémité,
Elle s’envola dans les nuages ;
Mais Marko saisit sa massue,
La lança vers elle, et l’arme noueuse
Atteignit la blanche Wila à l’épaule,
Et la rejeta sur la terre humide.
Alors Marko accourant commença à la frapper ;
En vain elle se tournait à droite, à gauche,
Il la frappait avec l’arme pesante et dorée.
« Pourquoi, Wila (que Dieu t’en punisse !),
Pourquoi perces-tu le cœur de mon frère ?…
À l’instant cherche-moi des herbes pour le guérir,
Ou tu ne porteras pas ta tête plus loin ! »
Alors la Wila pour l’apaiser lui dit :
« Toi, mon frère en Dieu, Marko,
Au nom du Dieu tout-puissant et de saint Jean,
Accorde-moi la vie dans la montagne !
Je chercherai des plantes ici dans la forêt,

Afin de guérir les plaies du héros !… »
Et Marko, au nom de Dieu, pitoyable
Et touché de compassion dans son cœur,
Accorda la vie à la Wila de la montagne.
Et la Wila se mit à cueillir des herbes ;
En les cueillant, elle répondait aux cris de Marko :
« Attends, attends, frère d’adoption, je reviens. »
Et la Wila ayant rassemblé les plantes de la forêt,
Elle en guérit les blessures du héros.
Plus beau devint le royal Milosch,
Plus douce devint sa voix ;
La blessure de son cœur se ferma,
Et le cœur du héros fut plus fort qu’auparavant…
Alors la Wila s’enfonça sous les ombrages de Mirotsch,
Et Marko avec son frère d’adoption
Chevauchèrent vers les frontières de Oretsche ;
Ils traversèrent à gué les eaux de Timock
Près de Brégowo le grand village,
Et allèrent jusqu’aux frontières de Widin.
Cependant la Wila disait à ses sœurs :
« Écoutez bien, Wilas, mes sœurs !
Ne me lancez pas après les guerriers dans la forêt,
Quand Marko, fils de roi, est dans la contrée,
Lui et son bon coursier le Scharatz,
Et sa massue rapide et dorée.
Comme il m’a frappée de cette arme pesante !
À peine ai-je pu sauver ma vie ! »