Voyages, aventures et combats/Tome 2 - Chapitre 2

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Alphonse Lebègue, Imprimeur-éditeur (Tomes 1 & 2p. 8-18).

II

On transporta l’Hermite dans sa chambre. Nous étions tous plongés dans la consternation.

Quant à Scipion, que l’homérique coup de poing de mon matelot avait privé de connaissance, on lui lia étroitement les membres et on le jeta dans la geôle de l’habitation. serviteur blanc fut mis de garde à la porte de sa prison. Dès que je me trouvai seul avec Kernau je m’empressai, comme on le pense, de lui demander de quelle façon il était parvenu à découvrir le coupable de l’abominable empoisonnement de l’Hermite. — Nom de noms ! fallait pas être bien malin pour ça, me répondit-il d’un air modeste. Depuis ma rencontre avec le moricaud dans le champ de cannes à sucre, je ne l’ai pas perdu de vue un instant… Or donc, lorsque tantôt notre brave capitaine est tombé de table, j’ai vu la peau d’ébène, que je guettais du coin de l’œil, se frotter d’abord joyeusement les mains, puis se diriger ensuite tout doucement vers la porte de sortie. Bon, que je me suis dit, t’es trop pressé et t’as l’air trop content de toi, pour que tu ne sois pas au moins un peu coupable… Attends un peu… Et sans perdre de temps j’empoigne alors mon drôle par la gorge et le serrant avec délicatesse : C’est toi qui as empoisonné l’Hermite, que je lui crie à l’oreille, je vais t’assommer !… Là-dessus, voilà le Scipion qui d’abord se trouble et puis finit par me proposer dix piastres, si je consens à garder le silence… Ah ! satané gredin, que je pense, cette dernière canaillerie-là va te valoir un fameux atout !… Attends un peu ! Sur ce je le traîne à la porte du salon, et je cogne… comme t’as vu… Seulement, j’étais tellement vexé, que j’ai pas mis toute l’attention possible pour lui allonger ce coup de poing… Je rageais trop… Et voilà comment ce double gueux vit encore !… Mais assez causé pour le moment… Au revoir, matelot. — Où vas-tu donc ainsi ? demandai-je à Kernau en le voyant se disposer à sortir. — Ah ! quant à ça, ça ne te regarde pas… T’es éduqué plus que moi, mais je suis plus malin que toi… Laisse-moi terminer, sans t’en mêler, mes affaires. Kernau, après cette réponse, sortit tout en sifflant un petit air de fandango ; une réminiscence, sans doute, de son séjour à Cavit. Je passai, ainsi que tout le monde de l’habitation, le reste de la nuit sur pied. L’état du capitaine empirait d’heure en heure, cependant, le médecin qui ne le quittait pas prétendait qu’il répondait de lui : en effet, lorsque le soleil se leva, l’épouvantable crise que, depuis près de dix heures, l’Hermite subissait avec une résignation de martyr, se calma peu à peu, et il finit par s’endormir d’un sommeil léthargique. J’allais me jeter sur mon lit pour prendre un moment de repos, lorsque, je me rappelle encore cet événement comme s’il ne datait que d’hier, je vis Kernau pâle, défait, se soutenant à peine, qui se dirigeait vers la porte de l’habitation. Il s’appuyait sur un bâton noueux retenu à son poignet par une attache de cuir ; je me précipitai vers lui. — Qu’as-tu donc, matelot ? lui demandai-je en le saisissant dans mes bras pour l’empêcher de tomber. — Ce que j’ai, vieux, me répondit-il en essayant de sourire… mais pas grand-chose… une prune anglaise, que je ne puis pas digérer, dans le corps… Ah ! ne me serre pas si fort, vieux, tu me fais mal… je me sens ce matin douillet comme tout… Mon pauvre matelot, en parlant ainsi, retira sa main gauche, qu’il appuyait sur sa poitrine, et me montra une affreuse blessure. — C’est l’English qui m’a pistoletté, le chenapan ! continua-t-il en me faisant signe de ne pas l’interrompre. C’est mesquin, je le sais… que veux-tu ! on ne peut pas attendre de politesse d’un espion… Après tout, faut avouer que je lui ai fendu un peu le crâne… Crénom, je me sens faignant… assois-moi par terre… — Attends-moi, matelot, lui dis-je avec émotion après avoir obéi à son ordre, je m’en vais chercher des secours. — Pas la peine, vieux, je suis cuit… n, i, ni, c’est fini ! Ah ! nom de noms… tout de même je boirais bien quelque chose… Ah ! pardieu… on dirait… on dirait… que je vas tourner l’œil… Je ne vois plus clair… C’est y bête… Je suis donc une poule !… Dis donc, Louis… Ho… holà… moi qu’avais tant de choses… de blagues… à te raconter… Ça tombe mal… Mon pauvre matelot prononça encore quelques paroles inintelligibles ; puis bien tôt ses membres se roidirent dans une convulsion suprême. Je me penchai sur lui et je saisis sa main dans la mienne ; elle était froide : Kernau venait de rendre le dernier soupir ! Je ferai grâce au lecteur de l’émotion que me causa cette mort. Je dois dire toutefois que le lendemain, dans la journée, l’on retrouva à cinq cents pas au plus de l’habitation de M. Montalant, le cadavre de l’espion ou du matelot anglais, enfin de l’homme à la jaquette blanche, car ce mystère ne fut jamais expliqué, étendu dans un champ de cannes à sucre ; l’inconnu avait eu le crâne défoncé d’un coup de bâton. Quant au nègre Scipion, quoiqu’il eût été solidement garrotté et qu’un serviteur fût resté toute la nuit de garde à la porte de sa prison, on s’aperçut avec étonnement, le lendemain matin, en entrant dans sa geôle, qu’il s’était débarrassé de ses liens. Il était couché tout de long par terre et semblait dormir. Une bouteille d’arack, à moitié vide, reposait près de lui. Lorsqu’on voulut le faire lever, on le trouva mort. Le reste de l’arack contenu dans la bouteille fut porté au médecin, qui déclara que cette liqueur était empoisonnée. Comment cela avait-il eu lieu ? On ne l’a jamais su, et comme je ne fais pas un roman ici, et que je me contente de retracer les faits dont j’ai été le témoin, dans toute leur véracité, je me vois forcé, quitte à déplaire au lecteur, de laisser ces événements sans explication aucune. Pendant quinze jours on craignit pour la vie de l’Hermite. Cependant, soit que le poison eût été attaqué à temps, soit que la constitution du rude et vaillant capitaine eût pris le dessus, toujours est-il qu’après un traitement bien suivi de deux semaines il entra en pleine convalescence. Quant à moi, je crois inutile de mentionner que pendant tout le temps de sa maladie je le veillai constamment et ne le quittai pas d’une minute. L’Hermite, quelque naturelle qu’ait été ma conduite en cette circonstance, m’en garda toujours une vive reconnaissance. Au reste, quoique notre brave capitaine fût sorti victorieux de cette épouvantable lutte avec le poison, la victoire ne fut pas pour lui sans désastres. Vingt ans plus tard, lorsque je le retrouvai préfet maritime à Toulon, il se ressentait encore profondément de cette affreuse secousse : ses mains crispées et ses jambes tremblantes, dont il pouvait à peine se servir, témoignaient, hélas ! d’une façon irrécusable de la terrible puissance du poison que composent les Noirs. Le capitaine l’Hermite, une fois rétabli, retourna à la ville, où son entrée fut presque un triomphe. Reconnaissant, je l’ai déjà dit, outre mesure, des soins que j’avais été assez heureux de pouvoir lui prodiguer, il ne se passait guère une journée sans qu’il me fît venir. Il s’intéressait à mes progrès dans le dessin avec une sollicitude toute paternelle qui stimulait mon ardeur et me faisait redoubler d’efforts. Au reste, ce fut seulement dans cette espèce de demi-intimité, relativement à nos âges et à nos grades, que je pus apprécier tout ce qu’il y avait en lui de grandeur d’âme et de sublime simplicité. Je me rappelle encore une conversation que nous eûmes un jour. Il s’agissait de l’état de sa santé si sensiblement altérée par le sinistre événement dont il avait été la victime. — Combien l’homme est insensé dans son orgueil ! Dit-il. Lorsque son sang circule librement dans ses veines, qu’il sent de la vigueur dans sa poitrine, de l’élasticité dans ses nerfs, il se vante, il défie le hasard, le monde entier lui appartient ; il se croit invincible ; mais qu’un esclave idiot verse quelques gouttes de suc d’une plante nuisible dans la coupe de cet homme, que la maladie le touche du bout de son aile, qu’une fièvre, même ordinaire, s’asseye à son chevet, et le voilà qui tremble et qui divague ; l’action la plus simple à accomplir devient pour lui un obstacle qu’il n’ose essayer de franchir ; il ne croit plus à rien, il a peur de tout. Moi qui vous parle, n’ai-je pas un instant, à bord de la Preneuse, lorsque la fièvre me minait, jeté la raillerie sur mon chef, sur l’amiral Sercey ! Et pourtant ce marin compte de beaux combats ! Ah ! quelle triste chose que l’homme ! En quelle pitié la foule prendrait souvent tous ces héros qui lui imposent et qu’elle admire, si elle pouvait descendre au fond de leur cœur !

Le capitaine l’Hermite, poussant pour moi la bonté jusqu’à ses dernières limites, presque jusqu’à la paternité, m’avait présenté en qualité de peintre, ce qui faisait oublier ma position de simple matelot, au gouverneur de la colonie, le général Malartic. J’étais toujours invité aux fêtes qui se donnaient au gouvernement, comme on disait dans la colonie.

Ce fut à l’une de ces fêtes que le général Malartic m’aborda d’un air affable et me dit :

— Monsieur Garneray, sachant tout l’intérêt que vous porte le capitaine l’Hermite, je me suis occupé de vous, et je crois pouvoir vous assurer que, d’ici à fort peu de temps, vous sortirez de votre inaction actuelle, qui non seulement doit vous peser, mais nuit aussi à votre éducation maritime.

En effet, le lendemain, le capitaine me fit appeler de bonne heure chez lui :

— Garneray, me dit-il, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer, vous allez sous peu de jours reprendre la mer.

— Oh ! merci, capitaine ! m’écriai-je.

— Attendez, pour me remercier, que j’aie fini. Vous allez, dis-je, reprendre la mer en qualité de lieutenant !

— De lieutenant, capitaine ! répétai-je avec stupéfaction et me croyant presque le jouet d’une mystification.

— Oui, de lieutenant, reprit l’Hermite en souriant, mais entendons-nous bien, de lieutenant d’un navire de commerce ; c’est-à-dire que vous serez le dernier officier du bord ; n’importe, à votre âge, il vous serait difficile de prétendre à mieux. Voici le fait ; mais, auparavant, avez-vous jamais entendu parler de la reine de Bombetoc ? Cela m’éviterait d’entrer dans de longues explications.

— Oh ! oui, capitaine, bien souvent. Tout le monde sait, à l’île de France, que les États de cette souveraine occupent la plus grande portion de la partie ouest de Madagascar ; seulement, personne ne peut rien dire de positif sur son compte. On raconte d’elle des choses incroyables.

— Eh bien, il est probable que sous peu vous saurez à quoi vous en tenir sur toutes ces choses. Écoutez-moi bien : les négociants de l’île de France se sont cotisés entre eux pour fréter et envoyer un navire dans ces parages peu connus. Le but de cette expédition est de conclure, si moyen il y a, un traité de commerce avec cette reine. Le général Malartic, reconnaissant tout l’avantage que peut avoir pour la colonie une semblable tentative, a bien voulu associer le gouvernement pour une assez forte part dans l’armement de ce navire, se réservant toutefois de choisir lui-même le capitaine et les officiers qui feront partie de cette expédition. C’est ce qui fait que je puis disposer d’une place de lieutenant pour vous. Rendez-vous donc immédiatement chez M. Cousinerie, votre capitaine, à qui je vous ai déjà recommandé.

Je remerciai de tout mon cœur l’excellent l’Hermite, et je me hâtai de courir à la demeure de mon nouveau chef.

Il me serait difficile d’exprimer la joie que je ressentais en songeant que non seulement j’allais bientôt me retrouver sur un pont de navire, mais que ce navire était destiné à une entreprise hardie, probablement féconde en aventures et en mystères.

Le capitaine Cousinerie, que je trouvai à table en train de déjeuner et qui me força de prendre place à ses côtés, était un excellent garçon, rond de manières et de langage

— Mon ami, me dit-il en voyant ma joie, il ne faut pas vous réjouir ainsi d’avance. La traversée que nous allons entreprendre n’est pas longue, c’est vrai, mais elle est assez dangereuse, puisqu’il s’agit pour nous d’entrer dans le canal de Mozambique. Après tout, cela doit vous être égal… et à moi aussi ça m’est égal ! La question n’est pas là. Le terrible de la chose, c’est que le climat de Bombetoc vous trousse proprement un vigoureux marin en deux heures de temps ! Là-bas, à ce que l’on prétend, un coup de soleil est plus dangereux encore pour un Européen qu’un coup de fusil… Car on revient quelquefois, souvent même, d’une balle, et jamais d’un coup de soleil !… Autre agrément : ceux qui résistent à la fièvre et à la chaleur ne peuvent pas toujours supporter la rosée malsaine de la nuit, et il y a dix à parier contre un qu’en revenant à l’île de France nous ramènerons avec nous la moitié de notre équipage aveugle… Ah ! mon Dieu, c’est tout comme j’ai l’honneur de vous le dire… On ferme l’œil le soir, histoire de se reposer… et on ne peut plus l’ouvrir le lendemain ! C’est pas long, comme vous le voyez ! Après tout si je vous préviens des petits inconvénients de notre voyage, ne croyez pas que ce soit pour vous détourner de partir… nullement. Vous me plaisez assez, et j’aime autant vous avoir qu’un autre lieutenant… j’aime mieux même, car le capitaine l’Hermite vous estime… et pour être bien dans les papiers du capitaine, il faut le mériter… Et puis vous vous êtes déjà fiché de bonnes peignées avec les Anglais, or il peut se faire, il est même certain que nous serons un peu contrariés par les naturels, et je préfère des gaillards accoutumés aux dangers à des fainéants propres seulement à la manœuvre.

— Merci, capitaine, de la bonne opinion que vous voulez bien avoir de moi, je ferai de mon mieux pour la justifier.

— Et l’occasion ne vous manquera pas… car j’oubliais de vous avertir de ceci : c’est que je compte justement vous envoyer en ambassade auprès de cette mystérieuse reine.

— Je vous suis on ne peut plus reconnaissant, capitaine, de cet honneur !

— Vous avez tort, mon garçon, c’est pas pour vous avantager que je vous charge de cette mission. Ah ! mon Dieu, non. Voici pourquoi : c’est que, comme nous ne sommes que trois officiers à bord, moi, mon second et vous, et que de nous trois vous êtes probablement celui qui vous connaissez le moins à la manœuvre, je préfère, si mon ambassadeur doit succomber dans sa mission, que ce soit vous, le moins utile au Mathurin… c’est le nom du navire… Comprenez-vous ?

— Parfaitement, capitaine ; seulement vous me permettrez de faire de mon mieux pour que, malgré mon inutilité relative, je puisse rendre encore à mon retour quelques services à bord…

— Oh ! quant à cela, je ne demande pas mieux, parbleu !

Huit jours après cette conversation je prenais congé de mon excellent ami M. Montalant et du capitaine l’Hermite.

Ce dernier voulut me donner quelques bons conseils que j’écoutai avec reconnaissance, puis avant de me quitter il me serra la main :

— À bientôt, je l’espère, mon ami, me dit-il.

Mais il était dans ma destinée vagabonde de ne jamais pouvoir réaliser les « au revoir » que l’on m’adressait. Je ne me retrouvai avec mon brave et excellent capitaine que près de vingt ans après  ! Douze années de voyages et huit de prison sur les pontons anglais  !

Enfin le moment de l’embarquement arriva  : notre départ fut presque un événement, car tous les habitants de l’île de France, intrigués par les récits extraordinaires qui se colportaient sur le compte de la reine de Bombetoc, désiraient vivement connaître le fin mot de l’énigme. Qui sait si dans cette mission, dont le commerce et le gouvernement faisaient à demi les frais, la curiosité n’entrait pour la plus grosse part  ?

La goélette le Mathurin, fin voilier et solide navire, se conduisit, favorisée au reste par les vents, fort bien envers nous. Après une assez courte et rapide traversée, nous entrâmes à toutes voiles dans la vaste baie de Bombetoc, et nous fûmes jeter l’ancre au fond d’une petite anse à pointes basses qui se déployait devant le petit village de Mazangaïe.

Il était alors environ cinq heures du soir.