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Voyages dans l’Amérique septentrionale/01

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Première livraison
Le Tour du mondeVolume 3 (p. 236-240).
Première livraison


VOYAGES DANS L’AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE,

PAR M. L. DEVILLE.




ÉTATS-UNIS ET CANADA.
TEXTE ET DESSINS INÉDITS.
1854-1855


Départ de Liverpool. — Bancs de glace. — Halifax. — Boston. — La Société de tempérance. — Le musée. — Monument de Bunker-Hill. — Les magasins de cercueils. — Le théâtre. — Le chemin de fer de l’ouest. — Albany. — L’Hudson et ses bords.

Je venais de parcourir l’Inde depuis Ceylan jusqu’à l’Himalaya. Bénarès, Agra, Delhi, Lahore m’avaient présenté l’aspect de villes bien déchues de leur antique grandeur, se transformant sous la domination anglaise et perdant leur caractère hindou. Rome, Athènes, Jérusalem, Balbec, Damas, Thèbes avaient déroulé sous mes yeux de magnifiques ruines, traces monumentales de la civilisation ancienne. Paris, Londres, Berlin, Vienne, Saint-Pétersbourg m’apparaissaient comme l’expression du présent. À Boston, à New-York, à la Nouvelle-Orléans, je devais contempler les merveilles du vieux monde fécondant le nouveau, entrevoir l’avenir, juger de ses promesses et peut-être aussi de ses menaces ; je résolus de traverser l’Atlantique.

Le 10 juin 1854, je montais à bord du Canada, qui partait de Liverpool pour Boston. Notre bateau à vapeur, malgré ses vastes proportions, pouvait à peine contenir tous les passagers qui se présentaient. Un grand nombre durent attendre le prochain départ d’un autre bâtiment anglais de la compagnie Cunard.

En sortant du dock du Prince, l’un des plus larges de Liverpool, nous fûmes poussés rapidement par la marée à l’embouchure de la Mersey. Un vent assez vif agitait violemment les vagues du canal Saint-Georges. Pendant deux jours une grosse mer nous secoua sur les côtes d’Irlande ; puis l’océan Atlantique s’adoucit, et ses longues lames nous portèrent rapidement jusqu’aux abords du banc de Terre-Neuve.

On aperçoit alors les masses énormes de glaces flottantes, qui affectent différentes formes. Tantôt elles s’élèvent au-dessus de la mer en obélisques aigus ; tantôt elles forment des monticules neigeux qui atteignent cinquante mètres de hauteur. Leurs blanches parois offrent çà et là les beaux reflets bleu d’azur qu’on admire dans les crevasses de glaciers. Ces îles de glace poussées par le vent descendent du pôle à la rencontre des eaux chaudes de l’équateur qui les désagrègent et les fondent. Elles se rapprochent assez rapidement de notre vapeur.

À peu de distance, nous remarquons plusieurs colonnes d’eau, qui s’élèvent à sept ou huit mètres au-dessus du niveau de la mer. Elles nous signalent le voisinage de baleines qui disparaissent promptement à l’horizon.

Bientôt une brume épaisse empêche de rien distinguer à quelques mètres du navire. Nous avançons avec précaution ; les matelots, placés à l’avant du vapeur, doivent sans cesse veiller à ce que nous évitions les bancs de glaces. Un choc contre ces masses pesantes nous serait funeste. Combien de bateaux à vapeur ont déjà disparu dans ces parages sans laisser aucune trace de leurs naufrages. La nuit arrive, et tout le monde semble fort inquiet à bord, sans en excepter le capitaine.

Vers le milieu du jour suivant, quelques déchirures dans la brume nous permettent d’admirer plusieurs blocs de glaces dont je m’empresse de faire le croquis. Puis l’obscurité nous entoure de nouveau et nous force de relâcher pendant la nuit dans le port d’Halifax, magnifique bassin creusé en forme de gourde entre des collines et des bois.

Îles de glace sur le banc de Terre-Neuve. — Dessin de Paul Huet d’après M. Deville.

La ville, capitale de la Nouvelle-Écosse, est bâtie en amphithéâtre, sur le penchant d’un coteau.

J’aurais eu plaisir à visiter ses rues propres et droites, ses maisons à l’aspect riant, ses églises imitées du gothique, les débarcadères de ses grands magasins de commerce dont les pieds semblent baigner dans la vague, et surtout sa banlieue verdoyante, semée de beaux villages et de charmantes villas ; mais notre vapeur, après le délai strictement nécessaire pour renouveler sa provision de charbon, reprit immédiatement la mer. Je ne pus emporter d’Halifax que de petits paniers et divers objets fabriqués par les Indiens du voisinage.

Le 22 juin, après treize jours de traversée, nous apercevons Boston, la principale ville de l’État de Massachussets. Elle s’élève au fond d’une baie dont l’étroite entrée est bordée de nombreux rochers. Plusieurs puissants steamers sortent du port. Ils remorquent à leur suite des barques de pêcheurs et des navires chargés d’émigrants. Les quais de Boston se prolongent de tous côtés dans le port. De nombreux trois-mâts se pressent sur plusieurs rangées, autour de cette grande et riche cité qui couvre le versant de plusieurs collines.

Pour embrasser ce grand ensemble d’un seul coup d’œil, il faut gravir au sommet de Bunker-Hill, bien connu comme ayant été le théâtre des principaux événements de ce siége de Boston, qui forma le début de la grande guerre de l’indépendance américaine. Là, les fils des premiers soldats des États-Unis ont érigé un obélisque en granit de soixante-dix mètres de hauteur. Trois cents marches d’un escalier, éclairé par des becs de gaz, conduisent au faite du monument d’où on découvre une vaste étendue de pays ; Boston occupe l’extrémité d’une longue et étroite péninsule, les ponts et les chemins de fer rayonnent autour de la ville, cinquante îlots ou rochers sont parsemés dans une vaste baie bordée de campagnes fertiles et accidentées. À peu de distance, on aperçoit le cimetière du mont Auburn, remarquable par sa gracieuse situation. Plusieurs belles résidences d’été et les villes de Nahant, Lynn, Salem, remplissent les arrière-plans de ce vaste tableau qu’encadrent les premiers contre-forts des montagnes Bleues.

On appelle Boston l’Athènes américaine ; aussi étais-je curieux de visiter son musée ; je lui consacrai plusieurs heures. Il renferme une petite collection de plâtres, des tableaux peu intéressants et quelques échantillons. À cet établissement, peu digne de sa réputation et du grand centre de population et de lumières auquel il appartient, je préfère de beaucoup le vaste édifice élevé, en 1742, par Pierre Faneuil, qui en fit don à ses concitoyens pour leur servir de marché et d’hôtel de ville. On a nommé berceau de la liberté ce bâtiment ou les promoteurs de la révolution américaine venaient haranguer le peuple. Non loin de là s’élève la bourse, magnifique monument dont la façade est construite en granit. On remarque du reste à Boston tous les genres d’architecture, depuis le gothique jusqu’au chinois. Mais le style dorique paraît le plus en vogue. Les principales boutiques, ressemblant beaucoup à celles de Londres, sont encombrées, ainsi que les rues et les passages, d’une foule d’acheteurs, de vendeurs, fort empressés ou faisant semblant de l’être, allant, venant et surtout courant. À chaque pas, j’entends répéter autour de moi le mot sacramentel business, échangé par des gens qui s’abordent, se croisent et s’éloignent avec une étourdissante rapidité. Il faut épargner le temps, disent les Américains ; time is money. »

Derrière les vitrines élégantes de plusieurs magasins, je ne vis pas sans surprise des rangées de cercueils de tous prix et de toute grandeur. On peut entrer dans la boutique, se faire prendre mesure et choisir le bois qu’on préfère pour la confection de sa bière. Voilà un usage qui semble annoncer une certaine philosophie chez les Bostoniens. Leur ferveur religieuse n’est pas moins évidente, à en juger du moins par les nombreux temples que renferme leur ville. J’en ai compté plus de cent, appartenant à toutes les communions chrétiennes ; les puritains, qui forment la majorité de la population, tolèrent l’exercice des autres cultes.

Mes promenades à travers les rues de Boston se terminèrent enfin dans le parc public. Ce ne fut pas sans un plaisir réel que je pus m’asseoir à l’ombre d’un de ces grands arbres qui remontent au temps de la guerre de l’indépendance. Devant moi, l’hôtel du gouverneur se dressait sur le sommet d’une charmante colline couverte de frais gazon, tapis de verdure qui descend jusqu’aux bords du fleuve Charles.

Je passai ma seconde soirée au principal théâtre de Boston. Les acteurs n’y étaient ni plus ni moins médiocres que dans nos petites villes de province. Heureusement j’étais venu aux États-Unis non pour comparer les ingénues ou les pères nobles des deux rives de l’Océan, mais pour observer les progrès du commerce et de l’industrie, et le plus étonnant développement de population que l’histoire du genre humain ait eu à enregistrer.

Boston, qui ne contenait guère plus de vingt mille âmes en 1775, en renferme au jourd’hui près de deux cent mille. Les maisons, de bois ou de briques, au dix-huitième siècle, ont fait place, dans le nôtre, à des constructions de granit. Ajoutons que le Massachussets, dont cette ville est le chef-lieu, a vu tripler sa population depuis la révolution, nourrit plus d’un million d’hommes, entretient une marine marchande dont le tonnage dépasse celui de toute la marine française, possède une presse périodique éparpillant, bon an mal an, au vent de la publicité, soixante-dix millions de numéros affectés aux lettres, aux sciences, aux arts et à la politique, et ouvre quinze cents bibliothèques publiques aux besoins intellectuels de sa population.

L’État de New-York, où j’allais entrer, me réservait, sur une plus grande échelle encore, le spectacle des développements de cette civilisation hâtive, qui tient un peu, il faut le dire, des forêts vierges dont elle a pris la place. Comme celle-ci, elle recèle dans son sein de sombres abîmes et d’inévitables périls, et sa luxuriante séve, plus féconde que pure, se répand de toutes parts avec trop de bouillonnements pour ne pas laisser voir à sa surface des taches et de l’écume.

Albany, chef-lieu administratif de New-York, est lié à Boston par un des grands bras du Western railroad (voie ferrée de l’Ouest). Sur ce chemin de fer comme dans la plupart des institutions des États-Unis règne l’égalité absolue, il n’y a aucune distinction de classes dans les trains destinés aux voyageurs. Les wagons, longs d’environ vingt mètres sur quatre de largeur, ont leurs banquettes disposées comme celles des omnibus. Leurs couloirs intermédiaires sont unis les uns aux autres, par des plates-formes, de sorte que l’on peut communiquer facilement d’un bout à l’autre du convoi.

Au sortir de la gare, le convoi traverse un quartier manufacturier, puis un faubourg où les maisons sont encore en bois, généralement peintes en blanc. Puis vient la campagne présentant tour à tour des terres cultivées, des bois, des petits cours d’eau et des fonds de montagnes bleuâtres. Les villages se succèdent rapidement jusqu’à la station de Springfield, ville où se trouve le plus vaste arsenal des États-Unis, et située au sommet d’une colline qui domine le fleuve Connecticut et les riches vallées qu’il arrose.

Pendant tout le trajet des serviteurs officieux circulent sans désemparer dans l’intérieur des wagons, offrant aux voyageurs des journaux ou des feuilles d’annonces, et même des verres d’eau à la glace. Mais ces prévenances de l’administration ne peuvent nous faire oublier la poussière qui pénètre à flots dans les voitures et les continuels soubresauts qu’impriment à celles-ci les inégalités de la voie, construite avec plus de hâte que de soins. Chaque fois que, depuis ce jour, j’ai entendu vanter par les économistes le vaste réseau des lignes ferrées des États-Unis, lignes qui, mises bout à bout, enserreraient le globe d’un cercle de quarante millions de mètres, ni plus ni moins que l’équateur, je me suis rappelé les heurts et les cahots du chemin d’Albany.

La ville de ce nom, bâtie sur la droite de l’Hudson, couvre les flancs d’une colline couronnée par le Capitole, vaste monument où siége le gouvernement de l’État de New-York. Pour traverser le fleuve, on se sert ici d’un de ces bateaux à vapeur qui remplacent aux États-Unis les ponts européens. Ce système de passage offre peut-être une voie plus rapide et moins fatigante que l’autre, mais un pont en pierre est plus monumental et n’a pas l’inconvénient de sauter en l’air comme il arrive quelquefois à ces bacs, qui toujours marchent à haute pression.

Dès que j’eus retenu une chambre à l’hôtel, j’allai sur le quai visiter les nombreux bâtiments à vapeur qui font le voyage d’Albany à New-York. Ces magnifiques palais flottants ne se voient qu’aux États-Unis. Il n’y a rien à leur comparer en Europe, ni sur la Tamise, ni sur le Rhône, ni sur le Danube. Un capitaine américain me fit l’honneur de son bord. On trouve sur le pont un salon de coiffure, le bar-room et l’emplacement destiné aux bagages. Le premier étage est occupé par un salon qui s’ouvre sur deux terrasses couvertes de tentes pour mettre les voyageurs à l’abri du soleil. Si un homme semble bien petit, au premier abord, à côté de ces immenses machines, elles donnent bientôt une haute idée de l’intelligence de celui qui en a combiné les plans et de l’esprit d’entreprise de ceux qui les ont fait exécuter.

Les rues d’Albany sont larges et régulières ; les maisons, bâties en briques ou en pierres rougeâtres, présentent de belles boutiques. J’y ai remarqué les façades du Capitole, de la bourse et de quelques églises. Le style grec domine ici comme à Boston ; l’Amérique aura-t-elle de longtemps un style à elle ? Le musée, bâti en marbre blanc, renferme une singulière collection de prétendues curiosités. Approchez-vous des vitrines qui abritent, selon les Albaniens, des figures historiques, vous y contemplez simplement d’affreuses caricatures en cire, comme on en voit sur nos boulevards ou à la foire de Saint-Cloud.

Le jour de mon arrivée à Albany coïncidait avec un dimanche, jour où on ne rencontre personne dans les rues, où tous les magasins sont hermétiquement fermés, ou il ne part aucun bateau à vapeur, aucun convoi de chemin de fer. Après une heure et demie passée dans un temple écossais protestant, l’ennui allait me gagner quand j’avisai un omnibus attelé de quatre chevaux, qui, me dit-on, se rendait à Troie, ville située a dix kilomètres d’Albany, au pied du mont Ida et non loin du mont Olympe.

Il y avait, dans ces noms grecs, de quoi piquer la curiosité d’un homme qui a étudié, Homère à la main, le théâtre de l’Iliade…, je grimpai sur l’omnibus. Après trois quarts d’heure de course à travers une jolie campagne parsemée de maisonnettes en bois, il me déposa au milieu d’une ville manufacturière, aussi déserte qu’Albany, et dont les constructions n’ont assurément rien de pélasgique. Certes, le Simoïs et le Scamandre sont de minces filets d’eau comparés à l’Hudson qui baigne la Troie occidentale ; mais l’Ida asiatique, si dépouillé qu’il soit de ses forêts, où les rois allaient couper leurs sceptres, de ses gazons que foulaient les déesses ; mais l’Olympe de Bythinie, plus peuplé aujourd’hui de voleurs que de divinités, ont cependant encore un autre aspect, parlent autrement aux regards que leurs homonymes d’Amérique. L’abus des noms classiques est une des faiblesses des Yankees.

Cette manie, fort innocente du reste, ne saurait choquer que les archéologues et ne peut éveiller autant de susceptibilités que celle des Anglais, qui, d’un pôle à l’autre, ont éparpillé sur la face du globe, en canaux, détroits, baies, golfes, caps, promontoires, îles, îlots et rochers, fleuves, torrents et ruisseaux, monts, collines et taupinières, comtés, districts, cités, bourgs et hameaux, plusieurs centaines de Trafalgars, d’Arapiles, de Waterloos et d’incalculables Wellingtons.

Comme je revenais de Troie on me dit que j’avais manqué l’occasion d’assister aux cérémonies religieuses des Shakers, établis depuis 1787 à New-Lebanon, où l’on peut se rendre en une heure par le chemin de fer de Boston. La secte des Shakers, fondée par une Anglaise nommée Ann Lee, se compose de huit mille personnes environ. Ces chrétiens font consister la sainteté dans le célibat et dans la chasteté la plus absolue ; ils pratiquent la communauté de biens et considèrent la danse comme la principale pratique du culte. On m’affirme que leurs établissements prospèrent, que leurs mœurs restent pures et que les Américains, fixés dans les environs de New-Lebanon, vantent la douceur et la charité des Shakers.

Le 29, à sept heures du matin, je me trouvais à bord de l’un des bateaux à vapeur qui descendent l’Hudson jusqu’à New-York. Ici encore égalité parfaite entre tous les passagers ; il n’y a qu’une classe et qu’un prix pour tous : sept francs cinquante centimes pour un parcours de deux cent soixante et un kilomètres. Placé sur la terrasse du vapeur, je contemple à loisir les rives de l’Hudson, qui jouissent en Amérique d’un grand renom de scenery. Ce fleuve coule d’abord lentement entre des plaines fertiles et enlace plusieurs îles gracieuses. Bientôt nous laissons derrière nous la ville d’Hudson, les montagnes de Catskill, la crique charmante, où le village du même nom éparpille ses délicieuses villas, dont quelques-unes s’étagent sur les flancs de montagnes ombreuses.

Bientôt la ville de Kingston, les hauteurs de Shawangunk et de vastes usines défilent à leur tour. Nous passons devant New-Burgh, ville peuplée de douze mille habitants, l’une des plus considérables qu’on trouve sur les bords de l’Hudson. Ce promontoire romantique est Westpoint, où gît comme un nid d’aigle l’Académie militaire des États-Unis. Alentour se montrent les ruines des fortifications bâties sur les hauteurs pendant la guerre de l’indépendance. Westpoint était en effet à cette époque la clef de l’Hudson. Si les bords du fleuve et leurs pittoresques montagnes rappellent aux Européens les bords du Rhin entre Bonn et Mayence, ils rappellent aux Américains quelques-uns des plus glorieux souvenirs de la guerre de leur indépendance.

À chaque instant ces hauteurs changent d’aspect et leurs profils présentent plusieurs bizarres silhouettes. Un immense rocher qui atteint quatre cents mètres de hauteur, a été nommé le Nez de Saint-Antoine à cause de sa forme parfaitement nasale. Sur le promontoire de Verplanck on voit les ruines du fort La Fayette destiné à défendre le passage de l’Hudson, très-peu large en cet endroit. Nous entrons ensuite dans les baies de Haverstran et de Tappan, formées par l’expansion du fleuve. On croirait traverser deux vastes lacs ; en effet, l’Hudson atteint sept à huit kilomètres de largeur devant Sing-Sing, petite ville bâtie au confluent de la rivière Croton. Sur une colline au bord de l’Hudson, s’élève un vaste édifice, haut de cinq étages. C’est la prison de l’État de New-York, un de ces pénitenciers au régime cellulaire que nos codes modernes ont emprunté au nouveau monde ; elle peut contenir un millier de condamnés.

Les palissades de l’Hudson. — Dessin de Paul Huet d’après M. Deville.

Mais déjà nous atteignons Piermont. La rive droite du fleuve forme ici une muraille escarpée de cent soixante dix mètres environ de hauteur et qui a reçu le nom de palissades. On dirait en effet les murs en ruines d’une immense forteresse. Ces rochers ressemblent beaucoup, d’apparence du moins, aux basaltes qui forment en Irlande la célèbre chaussée des Géants. Les résidences champêtres qui se multiplient sur la rive de l’Hudson signalent l’approche de la grande ville. Les bateaux à voile et à vapeur deviennent plus nombreux, et de longues flottilles sont mises en mouvement par de puissants remorqueurs.

Bientôt nous longeons une interminable ligne de quais bordés de navires pressés les uns contre les autres ; enfin notre vapeur s’arrête devant un embarcadère encombré de marchandises ; nous sommes à New-York, dont les innombrables constructions débordent déjà de toutes parts les limites de la pointe continentale qui fait face à Long-Island.

Entrée du port de New-York. — Dessin de Paul Huet d’après M. Deville.

Nous avons franchi deux cent soixante kilomètres de rivière en dix heures. Jamais voyage ne m’a semblé aussi court et aussi intéressant. Impossible de peindre tous les sites pittoresques et le prodigieux mouvement commercial que chaque tour de roue déroulait pour ainsi dire devant nous.

L. Deville.

(La suite à la prochaine livraison.)