Voyages dans l’Amérique septentrionale/02

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Deuxième livraison
Le Tour du mondeVolume 3 (p. 241-256).
Deuxième livraison


VOYAGES DANS L’AMÉRIQUE SEPTENTRIONALE,

PAR M. L. DEVILLE.




ÉTATS-UNIS ET CANADA[1].
TEXTE ET DESSINS INÉDITS.
1854 — 1855


New-York. — Broadway. — Les hôtels. — Panorama général. — Le cimetière de Greenwood. — Les prêcheurs sur la place publique. — L’aqueduc du Croton.

À peine installé à l’Hôtel de Florence, j’eus hâte de parcourir la ville, l’impériale cité, comme disent les Américains, la première du nouveau continent, la troisième du monde chrétien par ses richesses et sa population.

La curiosité me fit promptement descendre dans Broadway, la principale rue de New-York. Quelle affluence de monde et de voitures ! Combien de gens courant à leurs affaires ! Quelle activité ! Le Strand à Londres, la rue de Tolède à Naples, peuvent seuls rivaliser avec Broadway sous le rapport du bruit et du mouvement ; mais comme longueur et régularité cette rue est sans pareille. Les boutiques, qui s’ouvrent sur ses deux côtés, ne le cèdent en rien aux plus belles de Paris ou de Londres. Le magasin le plus considérable, qui appartient à un riche Irlandais, occupe tout entier une immense construction en marbre blanc. Elle s’élève auprès du parc et compte six étages de hauteur.

L’hôtel de ville, gracieux édifice aussi en marbre, est entouré d’une petite promenade publique, qui porte en dépit de son peu d’étendue le nom prétentieux de parc. Non loin de là, est l’hôtel d’Astor, l’un des plus anciens et des plus importants de New-York ; il date de 1836. Sa façade construite en granit présente un aspect imposant mais un peu lourd. À peu de distance, Barnum a ouvert son musée, surmonté du pavillon américain et placardé de pompeuses annonces. Dans la rue on aperçoit de tous côtés des affiches énormes ; nulle part la réclame n’est poussée aussi loin qu’à New-York. Voici la Bourse, vaste édifice en granit, qui a coûté neuf millions de francs ; mais, qu’est-ce que cela dans une ville ou la douane est bâtie en marbre blanc, sur le plan du Parthénon d’Athènes.

À l’extrémité de Broadway se trouve une promenade plantée d’arbres. La tour des Signaux, gracieux monument également en marbre blanc, s’élève non loin du confluent de l’Hudson et de la rivière de l’Est.

De ce point partent plusieurs bateaux à vapeur pour Brooklyn et Staten-Island. En face de soi on aperçoit le fort Colombus qui commande l’île du Gouverneur. À droite et à gauche s’étendent à perte de vue les rangées de maisons qui bordent l’Hudson et la rivière de l’Est. Une foule de navires traversent la vaste baie de New-York. L’activité commerciale ne se montre nulle part d’une façon aussi saisissante, si ce n’est à Londres et à Liverpool.

Il faut être touriste ou flâneur pour trouver du plaisir à marcher à pied dans Broadway. Une foule d’omnibus la sillonnent dans toutes les directions. Une foule active se presse sur tous les trottoirs ; il me semble que je me laisse entraîner par l’exemple, et me voici marchant rapidement jusqu’à Canal-street, qui forme la limite de la ville des affaires.

J’entre dans la portion relativement nouvelle de New-York. Les maisons me semblent encore plus belles, et bientôt j’arrive devant l’hôtel Saint-Nicolas, remarquable par sa façade, toujours en marbre blanc. Il a six étages de haut et soixante-dix mètres environ de largeur, sur autant de profondeur. À peu de distance on voit l’hôtel de la Métropole, qui présente quatre-vingt-dix mètres de façade. Celui-ci est construit en pierres de taille et le premier étage repose sur des colonnes de fer. Le théâtre Niblo fait partie de cet hôtel. À partir de Houston-street toutes les autres rues perpendiculaires à Broadway portent les noms de première, deuxième, etc., ainsi de suite. On compte maintenant soixante de ces rues larges et régulières ; chaque jour on en bâtit des nouvelles ; qui sait quel chiffre elles atteindront dans quelques années ? New-York, qui renfermait déjà au moment de mon passage près de six cent mille habitants, en comptait en 1860 plus de huit cent mille et sa population continue à s’accroître rapidement.

Le parc de l’Union, orné d’une fontaine et de plusieurs rangées d’arbres, est situé à l’extrémité de Broadway. Chemin faisant, j’ai vu plusieurs temples peu remarquables et appartenant à différents cultes. Derrière les vitrines des boutiques on aperçoit tous les produits de l’industrie humaine. Il y a plusieurs vastes librairies et notamment celle d’Appleton ; mais combien sont rares les magasins de tableaux ou de bronzes d’art ! J’ai remarqué seulement quelques toiles, du reste, fort médiocres. Le peuple américain ne s’occupe encore que de fonder et de meubler sa maison, plus tard il devra penser à son embellissement ; c’est alors que les arts fleuriront. Puissent-ils un jour parvenir à cette perfection qu’ont atteinte le commerce et l’industrie dans les États-Unis !

Dans plusieurs rues de New-York on a établi des voies ferrées pour les omnibus traînés par des chevaux. Moyennant vingt-cinq centimes, je suis rapidement transporté dans la quarantième rue. J’arrive devant une énorme tour en bois, qui s’élève à plus de cent mètres. On paye un franc vingt-cinq centimes pour monter à son sommet, d’où l’œil domine New-York et ses environs. À nos pieds s’étend une masse considérable de maisons en briques, entremêlées de deux cent cinquante églises. Des rangées d’arbres indiquent la direction de plusieurs longues rues et des principaux squares. L’Hudson et la rivière de l’Est entourent la ville d’une forêt de navires. Plusieurs îles s’étendent devant New-York et défendent son immense baie, bordée de charmantes maisons de campagne. L’océan Atlantique forme le cadre de ce grandiose panorama.

Je passe la soirée au théâtre William où l’on joue plusieurs comédies assez amusantes. Une actrice remplit dans la même pièce cinq rôles différents et chante fort bien en anglais, en allemand et en français. Elle obtient beaucoup de succès et recueille une masse de bouquets envoyés avec les plus bruyantes acclamations.

1er juillet. Depuis deux jours je demeure dans un hôtel américain et je n’ai pas encore échangé une seule parole avec les autres voyageurs ; pendant les repas on mange vite et l’on parle peu ; à moins d’introduction, je ne pourrai jamais établir la moindre relation avec mes voisins. À la table d’hôte il n’y a pas une seule dame et cependant j’en ai vu plusieurs descendre dans notre hôtel. Je demande une explication à ce sujet. Voici la réponse du domestique auquel je m’adresse : « Il y a deux escaliers, l’un pour les femmes, l’autre pour les hommes. L’hôtel se divise en deux parties tout à fait distinctes et réservées exclusivement à chaque sexe. Aussi, plusieurs jeunes filles, qui habitent l’hôtel depuis quelque temps, n’ont elles jamais rencontré un seul voyageur célibataire. Les hommes mariés ont seuls le privilége d’habiter avec leurs femmes dans le bâtiment consacré au beau sexe. » Cet usage, qui semble singulier à un Européen, est sans doute fort commode pour les dames en voyage, mais il rend la vie d’hôtel assez monotone. Aussi, je vais louer une chambre meublée chez des Français, qui m’accueillent avec beaucoup d’affabilité.

Un ferry-boat à vapeur, faisant le service entre New-York et Brooklin, m’ayant transporté un matin en dix minutes dans cette dernière ville, située à l’extrémité occidentale de Long-Island, j’aperçus, en passant, plusieurs pièces de canon et des piles de boulets rangées sur l’île du Gouverneur. C’est un spectacle assez rare aux États-Unis pour mériter d’être signalé. À peine descendu à terre, je me dirigeai, dans un omnibus, vers le cimetière de Greenwood, éloigné de cinq kilomètres environ. La route, qui suit le bord de la mer, est formée de planches fixées sur le sable, et a de gracieuses échappées sur l’île de Staten.

À la porte du cimetière où me déposa l’omnibus, je vis, non sans surprise, une file de voitures qui se tiennent à la disposition des voyageurs, pour leur faire parcourir sans fatigue la route sablée qui fait le tour de ce vaste champ de repos. Mais je préférai suivre à pied les sentiers sinueux qui le sillonnent.

Les tombes à part, c’est un vrai jardin anglais, accidenté d’une manière charmante ; ici des étangs au fond de gracieux vallons ; là des collines d’où la vue s’étend sur la baie de New-York ; plus loin les épais ombrages de la forêt. On appelle ainsi les terrains encore vacants et en friche dans le cimetière.

Deux monuments funéraires attirèrent entre tous mes regards : le premier a été élevé par souscription à la mémoire de plusieurs pompiers de New-York, qui périrent dans un incendie en 1848 ; il est surmonté d’une statue en marbre blanc, représentant un Américain sauvant des flammes un jeune enfant. Le second renferme la dépouille mortelle d’une jeune fille, Mlle Canda, qui trouva, à dix-sept ans, au sortir d’un bal, la même fin que le dernier des ducs d’Orléans. S’étant élancée de sa voiture entraînée par des chevaux effrayés, elle se tua sur le coup, et on ne rapporta à sa mère malade que son cadavre encore revêtu de son costume de bal. La dot qui lui était réservée fut consacrée à l’érection de son tombeau ; il est en marbre de Carrare, orné de magnifiques bas-reliefs exécutés en Italie.

Non loin de là s’élève un tertre qui domine un admirable panorama : d’un côté, la ville de New-York et sa vaste baie sillonnée de bateaux à vapeur ; de l’autre côté, l’immensité de la mer, tachetée de quelques voiles blanches ; à nos pieds, le champ du repos où viennent mourir les murmures lointains de la ruche humaine et de l’océan Atlantique.

Je vis non sans effroi se lever le jour du lendemain : c’était un dimanche, journée consacrée à l’ennui.

Toutes les boutiques sont fermées ; les bar-rooms seuls laissent leurs portes entr’ouvertes. Les voitures tirées sur les rails ont seules aussi le privilége de rouler, grâce à leur marche silencieuse. On ne rencontre personne dans les rues, si ce n’est au moment des services religieux. J’entre dans un temple anabaptiste au moment où l’on y fait une quête au profit du ministre, qui n’est pas salarié par le gouvernement. Aux États-Unis, il n’y a pas de culte privilégié ; chaque secte religieuse doit suffire à ses frais par des contributions volontaires. Ce qui n’empêche pas les ministres de chaque secte de jouir d’une existence confortable, bien qu’ils soient lotis d’ordinaire d’une nombreuse famille.

Dans l’après midi, je m’arrêtai dans un carrefour pour écouter la parole inspirée de quelques puritains, vrais descendants des saints du covenant. À les voir et à les entendre on croirait à une résurrection de ces fanatiques célébrés par l’auteur d’Old Mortality. Ils parlent toujours ainsi en plein air, devant une foule qui grossit à chaque instant. Souvent ces ardents sectaires attaquent le catholicisme, la grande prostituée de Babylone et surtout les jésuites, dont ils se défient particulièrement. Il en résulte que si quelques Irlandais se trouvent dans l’auditoire, ils cherchent à interrompre l’orateur. Une dispute s’engage, le sang ne tarde pas à couler, et il n’est pas rare qu’en se séparant ces groupes de fidèles ne laissent plusieurs cadavres sur le terrain. Les agents de police se tiennent prudemment à l’écart de ces rixes religieuses ; le plus souvent ils ne seraient pas assez nombreux pour que leur intervention pût être efficace.

Beaucoup d’Américains, et surtout d’étrangers, vont achever leur dimanche en passant quelques heures de la soirée dans les salons des confiseurs ou autres industriels, qui débitent des glaces. Quelques-uns de ces établissements, par leur étendue et le luxe de leurs décorations, peuvent surprendre même un Parisien.

Entre autres travaux d’art et d’utilité publique, New-York est fière à bon droit d’un aqueduc de soixante-douze kilomètres de longueur, qui lui amène les eaux potables du lac Croton. Ce grand travail est revenu à plus de soixante-cinq millions de francs. Le réservoir, destiné à la réception des eaux, est situé sur la colline d’York ; celui qui les distribue se trouve auprès des bâtiments de l’exposition. Les vastes dimensions de ces deux bassins en font des objets digues de remarques et d’études ; mais il y a, sur le parcours de cet aqueduc, un pont nommé High bridge (le grand pont), que les Yankees recommandent surtout, comme une œuvre incomparable et sans rivale, à l’admiration des étrangers.

Pour me trouver face à face avec cette dixième merveille du monde, je n’avais à franchir qu’un trajet de treize kilomètres sur une belle route, à travers de gracieuses campagnes, émaillées à chaque instant de jolis parcs, de riantes villas, de nombreux hôtels qui ne cèdent à celles-ci ni en élégance ni en confort de toute sorte ; je n’hésitai donc pas à aller visiter High bridge.

Cette construction, qui s’élève entre deux montagnes, au-dessus de la petite rivière d’Harlem, dont les bords sont couverts de bois touffus, est certainement remarquable par le paysage qui l’entoure et par la hardiesse de ses hautes arches ; mais, sous le rapport des proportions et de l’architecture, on ne peut le comparer aux ponts du Gard ou de Roquefavour.

Les vieux constructeurs romains, dans leur sépulcre de dix-huit siècles, et notre compatriote Montrichet, dans sa tombe fermée d’hier, peuvent dormir en paix ; ils n’ont pas encore été dépassés par les Américains.


Cascade du Passaïc. — L’hôtel de Saint-Nicolas. — Le musée Barnum. — Un steamer de plaisir. — Le choléra. — Philadelphie, Baltimore et Washington.

Une autre curiosité de la banlieue de New-York, que l’on ne peut se dispenser de visiter, est la chute du Passaïc. Un ferry-boat conduit à la ville de Jersey, bâtie sur la rive sud de l’Hudson. Dans la modeste gare du chemin de fer, il y a un mouvement extraordinaire, car c’est le point de départ des convois pour Philadelphie, le lac Érié, l’Ohio et tout le far-west. Parti à cinq heures du matin, le convoi me conduit en moins d’une heure à Paterson, à travers une contrée assez pittoresque. Il longe ensuite une petite rivière qui roule à travers les rochers et met en mouvement les roues de nombreuses usines. Arrivés au sommet d’une gracieuse colline, nous apercevons en face de nous la chute principale du Passaïc. Cette rivière forme une jolie cascade au fond d’une gorge de rochers escarpés. Une élégante passerelle a été établie au-dessus du précipice où bouillonnent les eaux.

Chute du Passaïc. — Dessin de Gustave Doré d’après M. Deville.

Ces eaux ne cessent d’arracher des fragments de rochers à leurs bords, qui, par suite, changent souvent d’aspect. La vue de cette cascade est assez intéressante pour les voyageurs, surtout pour ceux qui n’ont visité ni la Suisse, ni la Scandinavie. Une fraîche végétation couronne les rochers et serpente le long de leurs flancs rougeâtres. À l’ombre des arbres se trouve un bel établissement consacré à des fêtes champêtres où l’on se rend de toutes les localités du voisinage.

En rentrant en ville, j’allai terminer ma journée à la table d’hôte de l’hôtel Saint-Nicolas, immense construction dont le terrain seul a coûté dix millions de francs. On a dépensé la même somme pour la construction ; l’ameublement est évalué à quinze cent mille francs. Cet immeuble, représentant ainsi un capital de plus de vingt et un millions de francs, est la propriété de trois associés. On compte dans l’intérieur huit cents chambres à coucher et trois mille becs de gaz. Le nombre des domestiques s’élève à deux cent cinquante. Au rez-de-chaussée se trouvent plusieurs boutiques de parfumerie, d’objets de toilette et de voyage, un magnifique salon de coiffure, des salles de lecture, des bureaux de poste et un télégraphe électrique. Au premier étage sont les salles à manger, décorées blanc et or, plusieurs gracieux petits salons, et enfin la chambre des nouveaux mariés, qui est toute tendue de satin blanc, rehaussé d’ornements dorés. Le prix de location de cette luxueuse bonbonnière, fort souvent occupée, dit-on, est de sept cent cinquante francs par vingt-quatre heures.

J’allai visiter le lendemain le musée fondé par M. Barnum, le célèbre entrepreneur qui conduisit Tom-Pouce en Europe et Jenny Lind en Amérique. Son contrat avec cette dernière, exploité dans quatre-vingt-quinze concerts donnés aux États-Unis et à la Havane, ne produisit pas moins de trois millions cinq cent soixante mille huit cent trente-six francs soixante-dix centimes, sur lesquels il dut remettre à la fameuse cantatrice, au rossignol suédois, comme disent les Scandinaves, huit cent quatre-vingt-trois mille trois cent soixante-quinze francs quarante-cinq centimes.

M. Barnum a publié depuis des mémoires fort curieux, au point de vue des mœurs américaines, par la franchise avec laquelle il expose triomphalement son charlatanisme, ses résultats et la crédulité de ses compatriotes.

La salle du théâtre, placée à la suite, est petite, mais fort bien décorée. J’y vis jouer une charmante comédie américaine. La collection de tableaux, de vues panoramiques et de curiosités plus ou moins authentiques, qui meublent les galeries Barnum, attire peu le public, qui s’arrête surtout devant un rhinocéros, un boa et une cage remplie d’une foule d’animaux divers, peu faits pour vivre ensemble. Le musée ne contient maintenant ni la sirène, ni le cheval lanigère, ni aucun de ces prétendus phénomènes qui attirèrent autrefois de si grandes foules de spectateurs, et produisirent des recettes si considérables à leur inventeur.

Dans les rues de New-York, il n’est pas rare de voir des affiches portant ces mots : « Grande excursion, Pique-nique et Cotillon. Un magnifique steamer a été retenu pour faire une excursion dans la baie de New-York. Le public est engagé à profiter de cette journée de plaisir et de récréation. » Poussés par la curiosité, un de mes amis et moi nous prenons des billets pour faire partie d’une fête si pompeusement annoncée. Nous montons sur un vapeur remorquant à sa suite un autre bateau. Ils sont unis par un petit pont qui permet d’aller de l’un à l’autre. Nous trouvons à bord cinq cents personnes dont la tenue est propre et même élégante. Les femmes portent des robes blanches, les hommes des redingotes noires. Une trentaine de musiciens, répartis sur les deux bateaux, jouent des contredanses, des valses et des polkas, et bientôt nous voyons tous les passagers danser avec un sérieux imperturbable et sans échanger un mot.

À midi, le vapeur s’arrête au pied d’une charmante colline appelée Mont-Hermon. Tout le monde descend à terre et va faire un repas champêtre. Les bouchons de champagne sautent de tous côtés, les cerveaux commencent à s’échauffer, et l’on remonte en chantant, à bord du vapeur qui reprend la direction de New-York. Grâce aux nombreuses libations qui ont eu lieu, les quadrilles deviennent fort animés, et le bar-room est rempli de monde. Tout à coup, nous entendons quelques vociférations ; puis un homme est renversé sur le pont ; ses amis viennent à son secours, et bientôt une cinquantaine d’hommes prennent part au combat. Les femmes veulent intervenir ; des coups de poing les renversent. Le sang coule partout, et cependant pas un coup de couteau ou de pistolet n’est échangé ; enfin les forces s’épuisent, et la première fureur s’apaise. Autour de quelques hommes à la figure ensanglantée se réunissent les groupes du parti vaincu, qui veut prendre sa revanche dès que nous arriverons dans la ville.

Voici la cause de cette terrible lutte. Un ivrogne faisait du tapage, on voulut le rappeler à la raison ; il insulta un des commissaires de la fête, en lui reprochant d’appartenir à une compagnie de pompiers toujours vaincus dans les luttes de vitesse et d’habileté. Ce mot fut le signal du combat qui se propagea, comme le feu sur une traînée de poudre, au milieu de cette cohue exaltée par les fumées du champagne. Quelle belle occasion de sermon pour un membre de la société de tempérance !

Presque tous les Américains s’enrôlent pendant plusieurs années dans les compagnies de pompiers, qui ne sont pas rétribués. Chacun des quartiers de New-York compte plusieurs postes ou les hommes de garde passent la nuit. Dès qu’un incendie est signalé par la cloche de l’hôtel de ville, les pompiers se précipitent vers le lieu du sinistre, traînant leurs pompes après eux. La lutte de vitesse, qui s’engage alors entre les différentes compagnies de pompiers, occasionne souvent des rixes sanglantes. Les Américains dépensent beaucoup pour leurs engins à incendie qu’ils couvrent de peintures, de dorures et de plaques d’argent. Les jeunes gens se font volontiers admettre dans les compagnies de pompiers, qui organisent de fréquentes panties de plaisir. Il faut avouer, du reste, qu’ils ne reculent pas plus devant le danger que devant le plaisir.

Mon ami achevait à peine de me donner ces détails que déjà on avait étanché le sang qui couvrait le pont, et que les danses recommençaient ; elles durèrent jusqu’au moment du débarquement, que je m’empressai d’effectuer, bien guéri de l’envie de prendre désormais une part personnelle aux prétendues excursions de plaisir d’un public yankee.

Pendant le mois d’août, il a fait une chaleur étouffante à New-York ; aussi les cas de choléra ont été nombreux. En outre, les incendies ont redoublé, surtout aux extrémités de la ville, où il y a encore beaucoup de maisons en bois. Dans les quartiers commerçants, j’ai vu brûler une église et plusieurs magasins. Quelques-uns de ces sinistres sont arrivés, dit-on, fort à point pour les locataires, qui ont ainsi un prétexte tout naturel pour ne pas remplir leurs engagements, et reçoivent, en vertu de leurs polices d’assurance, une indemnité supérieure à la valeur des marchandises incendiées. On prétend que cette spéculation sur les primes d’assurance a pris une grande extension, et qu’elle s’applique même à la navigation. Pauvres voyageurs, seriez-vous victimes d’une pareille combinaison financière ? J’aime à croire qu’il y a beaucoup d’exagération dans ces assertions, dont j’ai souvent entendu soutenir la véracité.

Mon arrivée aux États-Unis ayant malheureusement coïncidé avec l’apparition du choléra dans le bassin de Saint-Laurent, je dus ajourner mon départ pour le Canada et je consacrai quelques semaines à l’étude des mœurs américaines et à l’exploration des environs de New-York, qui sont vraiment dignes de la réputation que leur ont faite, chez nous, les romans de Cooper. Après avoir parcouru Iboboken, Glen-Cove, New-Rochelle, charmantes résidences où les habitants de l’imperial City se retirent pendant l’été, je profitai des voies ferrées qui rayonnent tout autour de ce grand centre pour visiter successivement Philadelphie, Baltimore et Washington. Philadelphie, capitale de la Pensylvanie, avec ses cinq cent mille habitants, sa position au confluent de deux rivières (la Delawen et le Schuilkell), ses monuments de marbre et de style grec, ses longues rues alignées au cordeau, est la seconde ville de l’Union et une des plus belles du monde entier. Comptant trois cents temples et un plus grand nombre encore d’établissements d’instruction ou de bienfaisance, elle est encore pleine des souvenirs de Guillaume Penn, son fondateur, de B. Franklin, son grand citoyen, et du Français Gérard, qui a fondé, pour les enfants orphelins de la cité des frères, un collége monumental, doté par lui de dix millions six cent mille francs.

Baltimore, située au débouché du Patcepsco, dans le golfe de Chesapeake, compte deux cent mille habitants. Cette ville, qui a déjà le caractère des villes du Midi, mais du Midi à esclaves, est tout à la fois le chef-lieu l’État de Maryland et le grand emporium du commerce de la Virginie et de la Caroline du Nord. On y vient de Philadelphie en cinq heures par le chemin de fer. Deux autres heures m’amenèrent à Washington.

Je ne fis que passer rapidement dans cette capitale, qui n’est encore occupée que par les administrations centrales de l’Union, et qui attendra bien des années encore la population que ses fondateurs ont eue en vue quand ils ont trouvé le plan de ses vastes rues et de son enceinte immense.

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Départ pour le Canada. — Saratoga. — Campement d’Indiens Mohawks. — Lac Champlain. — Liberté des jeunes filles aux États-Unis. — Montréal. — La cathédrale. — Incendie d’un hôtel. — La Chine. — Village iroquois.

À la fin d’août, les journaux ayant annoncé la disparition du choléra dans le Canada, je me décidai à quitter New-York et à profiter d’un des trois bateaux à vapeur qui font le service entre cette ville et Albany. Cette concurrence fait diminuer les prix, mais rend la navigation dangereuse, par suite de la lutte de vitesse qui s’engage entre les trois capitaines. Chacun d’eux veut doubler le premier la pointe de Verplanks. Nous étions sur le point de passer devant le steamer qui nous précédait, lorsqu’un autre atteignit notre bateau, le choqua en passant, et vint prendre la tête de la flottille. En cet endroit l’Hudson est heureusement trop resserré entre deux chaînes de montagnes pour que notre capitaine puisse tenter de reconquérir sa place première. Quelques voyageurs s’en réjouissent, craignant les résultats d’une telle lutte. On cite en effet plusieurs terribles accidents occasionnés par l’explosion des chaudières chauffées outre mesure.

Arrivé à Albany le 1er septembre, je repris à onze heures du matin le convoi qui partait pour Saratoga, le Baden-Baden américain. En passant devant Troye, je vis que cette jeune cité avait failli éprouver tout récemment le sort de sa vieille marraine : n’incendie venait d’y dévorer, non les palais de Priam et d’Anchise, mais deux cents maisons en bois. Mais voici Saratoga, un nom bien américain, dont la célébrité ne date que de la guerre de l’Indépendance. C’est ici qu’en 1777 et pour la première fois les troupes de ligne du vieux monde mirent bas les armes devant les milices du nouveau. Pendant la saison des bains, il y a dans cette ville une affluence considérable de riches familles, qui viennent y passer une partie de l’été. Aussi y voit-on plusieurs immenses hôtels : celui des États-Unis, celui de l’Union, etc. À distance ils ont presque tous une apparence monumentale, qui perd beaucoup à un examen rapproché, car ils ne sont construits qu’en planches, et le faux air de marbre qu’ils ont de loin se change de près en une simple peinture à la détrempe. Dans le voisinage immédiat de chacun d’eux se trouvent des salles de billard, des jeux de boule et des tirs au pistolet et à la carabine. Les rues de Saratoga sont larges, ornées d’arbres et bordées de boutiques bien approvisionnées. À l’entrée d’un vaste jardin, bouillonne sous un petit monument la source dite du Congrès. L’eau en est limpide, tiède, gazeuse et contient beaucoup de soude. On recommande son emploi pour les maladies de peau, les rhumatismes, etc. Dans toutes les villes des États-Unis on expédie d’innombrables bouteilles de cette eau si renommée. Mais les Américains viennent à Saratoga surtout pour danser et monter à cheval. Ces exercices, au dire des médecins, entrent pour beaucoup dans l’effet bienfaisant des eaux minérales.

La ville est entourée de bois, restes de ces forêts vierges ou Cooper a placé la scène de quelques-uns de ses plus beaux romans. Quelques Indiens Mohawks s’y abritent encore sous une couple de tentes en lambeaux et de misérables cabanes. Ces Indiens ont des traits fort grossiers, le teint et la peau d’un rouge brun foncé, mais ils sont en général de haute taille. Ils vendent des fruits et quelques ouvrages en perles dont les dessins ne manquent pas d’originalité.

Dès le matin du 2 septembre, j’étais à Whitehalle, petite ville pittoresque à l’extrémité sud du lac Champlain. Un bateau à vapeur y chauffait, prêt à partir, aussi grand que ceux de l’Hudson, mais bien mieux décoré. Son premier étage est occupé par un immense salon orné de lustres dorés, de glaces superbes, garni d’un riche mobilier en palissandre et même d’un piano. Un tapis moelleux étale ses jolis dessins sous les pieds des voyageurs. Les étagères sont garnies de Bibles américaines En dépit de sa magnificence, ce steamer est très-modéré dans ses tarifs. Quinze francs pour la traversée complète du lac Champlain, trajet de onze heures environ, et deux francs cinquante centimes pour chacun des trois repas que l’on fait dans cet intervalle. La salle à manger, placée sous le pont, contient une table de deux cents couverts ; mais, comme tous les voyageurs ne peuvent y trouver place à la fois, on est forcé de servir deux ou trois repas successifs, suivant le nombre des passagers.

Les plus pressés forment un premier cercle, serré autour des chaises, attendant patiemment le signal de se mettre à table. Les dames et leurs cavaliers font toujours partie de cette première fournée, car aux États-Unis on a la plus grande déférence pour le beau sexe. Dès que les privilégiés se sont assis, le second cercle des voyageurs se resserre autour d’eux, prêts à occuper leurs siéges, aussitôt qu’ils deviendront vacants. Tout le menu du repas est étalé sur la table. Chaque convive se sert lui-même, ou bien donne son assiette à un domestique en lui désignant le morceau qu’il désire. On n’a pas comme en Angleterre la peine de servir ses voisins. L’usage américain est fort approuvé des paresseux et des gourmands, qui désirent éviter tout dérangement et toute perte de temps. On sert fort rarement du potage, on ne boit jamais de vin, mais beaucoup de thé ou de café. Un morceau de tourte aux fruits termine ordinairement le menu. Ces repas durent à peine vingt minutes, chacun mange vite et sans échanger une parole avec son voisin. Les hommes vont ensuite fumer leurs cigares sur les terrasses, qui forment suite au salon et d’où l’on domine les eaux et les rives du lac Champlain.

Lac Champlain. — Dessin de Grandsire d’après M. Deville.

Ce lac, dont le nom consacre la mémoire du Français qui en fit la découverte en 1609, se présente d’abord au voyageur venant du Sud comme un étroit canal, resserré entre deux chaînes de montagnes verdoyantes, qui affectent les formes les plus gracieuses. Ce sont à droite les montagnes Vertes, qui ont donné leur nom à l’État de Vermont ; à gauche les contre-forts de la chaîne new-yorkaise de l’Adirondack. Des deux côtés des bois peu élevés, mais fort épais, descendent jusqu’au bord de l’eau où se mirent de loin en loin des maisons de bûcherons. En passant on leur jette le sac contenant les dépêches de la poste. Ce paysage a déjà ses ruines : ce sont celles du fort Ticonderoga et de Crownpoint, abandonnés et démolis depuis la paix et qui commandaient l’entrée du lac dans d’admirables positions.

Au moment où nous allions nous engager parmi les îles Héro, qui forment de gracieux groupes de verdure, entre lesquels apparaissait dans le lointain le joli village de Plattsbourg, célèbre par la victoire que remportèrent les Américains sur les Anglais en 1814, un vent froid soulevant de petites vagues autour de notre vapeur, fut bientôt suivi d’une pluie torrentielle qui, masquant le ciel, la terre et l’eau, força les amateurs de paysages de s’envelopper de leurs manteaux et de chercher un refuge au salon. Là je fis la connaissance d’un ingénieur français nouvellement arrivé aux États-Unis et qui se rendait au Canada pour affaires. Pendant que nous échangions nos observations sur les Américains, la conversation tomba sur la liberté dont les jeunes filles jouissent dans les États-Unis. À New-York j’avais remarqué fréquemment des jeunes personnes de bonnes familles se promenant seules ou en compagnie de jeunes gens, sans que personne y trouvât le moins du monde à reprendre. Un jour, étant en omnibus dans la rue de Broadway, j’avais vu une jeune fille, âgée de dix-huit ans environ, aussi élégante que modeste, faire arrêter la voiture qui était au grand complet. Comme je me demandais où elle pourrait se placer, elle s’assit tranquillement sur les genoux d’un monsieur qui ne parut nullement surpris de cette bonne fortune. N’ayant rien eu de plus pressé que de rapporter le fait à des Français fixés depuis quelque temps dans le pays, ils me répondirent simplement : « C’est l’usage. »

En échange de ma confidence, mon compagnon de voyage me raconta qu’il avait été présenté récemment à New-York dans une famille américaine, dont il avait été accueilli avec affabilité. Sur le point de faire un voyage de quelques jours, il crut devoir une visite d’adieu et il fut reçu par la demoiselle de la maison, seule en ce moment au logis. Dès qu’elle connut l’objet de sa visite, elle lui dit qu’elle l’accompagnerait.

« Comment, sans prévenir vos parents ? demanda naïvement le Français.

— Certainement, » répondit-elle.

En effet, le lendemain ils partaient ensemble pour Saratoga, où ils passèrent deux jours à visiter la ville et les environs.

Naturellement, dit en terminant mon compatriote, les frais de toute cette excursion sont restés à ma charge, et les parents de la jeune personne ont bien voulu me remercier de cette galanterie. Mais, en compensation d’une assez forte dépense, elle-même ne m’a laissé d’autre souvenir que celui de sa conversation aussi modeste que spirituelle, de sa conduite irréprochable et de son imperturbable sang-froid. »

À la frontière anglaise une voie ferrée fait suite à la voie d’eau dans la direction de Montréal ; un convoi nous y attendait. Le service du chemin de fer avait été interrompu depuis quelques jours par le feu qui avait éclaté dans les forêts voisines. La pluie, qui nous avait assaillis, avait aussi éteint l’incendie, et nous avons pu profiter de la voie ferrée. C’est en français qu’on nous félicita de cet heureux hasard, et je pus constater quel plaisir on éprouve a entendre sa langue natale lorsqu’on est éloigné de la patrie.

Montréal, bâtie au-dessous des premiers rapides qui entravent la grande navigation du Saint-Laurent, au point de jonction des eaux du Champlain et de l’Otawa avec celles du grand fleuve, doit sans doute à toutes ces circonstances réunies d’être la ville la plus grande et la plus florissante, non-seulement du Canada, mais de tout le continent américain au nord de New-York et de Boston. Le petit établissement de Ville de Marie, fondé en 1641 par le Français Maisonneuve, sur le mont Royal, la seule hauteur qui domine, pendant un espace énorme, la rive gauche du Saint-Laurent, serait rangé partout aujourd’hui au nombre des grandes cités. Montréal compte quatre-vingt mille âmes, et les progrès qui s’accomplissent dans le Canada sont les garants de son accroissement et de sa prospérité future.

Le jour de mon arrivée en cette ville étant un dimanche, il n’y avait pas une seule boutique ouverte, et toute la population se rendait à l’église. La cathédrale présente une façade en pierres grises, bâtie dans le style gothique, mais sans la moindre sculpture. Malgré son extrême simplicité, les Canadiens se montrent très-fiers de ce monument, et la comparent à Saint-Pierre de Rome, sous le rapport de la grandeur. Cette église peut, dit-on, contenir dix mille personnes, et cependant je ne pus trouver de place que dans les galeries, d’où l’on domine l’ensemble des fidèles. La population réunie sous mes yeux me sembla vêtue d’une façon convenable et même élégante.

Après la messe, célébrée avec la même pompe qu’en France, j’allai parcourir la ville. Un toit en étain, que le soleil fait briller de mille feux, m’attira vers le marché de Bonsecours. Cet édifice est d’architecture dorique et a coûté plus d’un million de francs. L’étain, qui conserve longtemps, à l’abri de l’oxydation, sa blancheur et son éclat, est fort employé ici dans les toitures, et a valu à Montréal, parmi les Canadiens, le surnom de Cité d’argent. À la première vue, au grand jour, l’épithète peut paraître un peu exagérée ; mais quand les rayons vermeils du soleil couchant, et plus tard les blanches clartés de la lune viennent à jouer sur les dômes et sur les coupoles, il en résulte des tons et des effets à désespérer un peintre.

Vue de Montréal. — Dessin de Paul Huet d’après M. Deville.

Dans mes promenades à travers la ville, je remarquai un vaste espace couvert de ruines, tristes vestiges d’un incendie qui, l’année d’avant, avait dévoré deux cents maisons en bois. Mais déjà s’élevaient à leur place de nouvelles constructions qui offriront bien plus de sécurité, car elles sont en belle et bonne pierre grise. Un autre emplacement également vide me fut signalé comme ayant été occupé par un fort bel hôtel détruit de même l’an auparavant, à la suite d’une discussion survenue entre des dilettante anglais et canadiens. On allait y donner un concert, et il s’agissait de savoir si les musiciens débuteraient par la Marseillaise ou par le God save the Queen, chant national des Anglais. Les Canadiens, grâce à leur imposante majorité, obtinrent la priorité pour la Marseillaise. Un Anglais, exaspéré de cette préférence, mit le feu aux rideaux de sa chambre, et l’incendie brûla l’hôtel tout entier.

Les Canadiens d’origine française aiment encore ardemment notre patrie, bien que depuis 1759 ils soient régis par le gouvernement anglais. Ils se sont soulevés plusieurs fois, et surtout en 1837. Depuis cette époque les Anglais leur ont fait les plus larges concessions, tant pour prévenir le retour des velléités d’indépendance parmi les Canadiens, que pour les empêcher de s’annexer à l’Union américaine. Le pouvoir du gouverneur général s’exerce sous le contrôle de deux chambres, dont l’une, espèce de chambre des pairs, est formée par les membres que nomme à vie la reine d’Angleterre, et dont l’autre se compose de représentants élus par le peuple. En outre, les impôts sont fort modérés.

Mais tous les avantages d’un self-government ne peuvent faire oublier aux Canadiens qu’en 1541 leurs ancêtres sont partis des côtes de la Normandie pour explorer le Saint-Laurent, sous la conduite de Jacques Cartier, et qu’ils ont fondé les villes de Québec et de Montréal. Les droits énormes, prélevés sur les navires français, ont empêché pendant longtemps ceux-ci de venir dans le Canada. Cet état de choses a cessé, et l’arrivée du premier bâtiment de commerce, portant notre pavillon, devant Montréal, fut dans toute la colonie l’occasion d’une fête, qu’on pourrait à juste titre qualifier de fête de famille.

On peut faire en voiture le tour de la montagne qui domine Montréal et lui a donné son nom. Une belle route, bordée çà et là de jolies maisons de campagne, conduit jusqu’au sommet, d’où l’on découvre plusieurs magnifiques points de vue. La ville, étagée sur la pente, descend jusqu’à la rive du Saint-Laurent, qu’elle borde sur plusieurs kilomètres de longueur. Mes hôtes, qui me firent les honneurs de leur mont Royal, m’indiquèrent de là les clochers de Saint-Patrick, des Récollets, de Sainte-Marie, le couvent des sœurs grises, le séminaire de Saint-Sulpice, puis les temples protestants de Saint-André, de Saint-Paul, etc. ; enfin les principaux édifices, le marché, la douane, la bourse, l’hôpital, le collége. Au delà le Saint-Laurent embrasse, dans son large cours, une foule d’îles gracieuses et arrose une riche campagne, bordée de vastes forêts. Le soir venu, j’allai passer plusieurs heures au café, pour parler de la France avec des Canadiens ; ils ne tarissaient pas de questions sur notre patrie, et la France ne doit jamais oublier qu’il y a sur les bords du Saint-Laurent plus d’un million d’hommes qui l’appellent leur cher vieux pays.

À onze kilomètres de Montréal se trouve la Chine, petit village où réside le gouverneur de la compagnie de la baie de l’Hudson. Pour éviter les rapides que forme l’Ottawa non loin de son confluent, dans le Saint-Laurent, je pris place dans un convoi, car la Chine a aussi son chemin de fer qui aboutit sur les bords de l’Ottawa, dans l’endroit même où, deux siècles auparavant, s’arrêtèrent les aventuriers français partis à la recherche d’une route qui conduisît en Chine. Croyant avoir enfin trouvé le véritable chemin, ils s’écrièrent joyeusement : la Chine ! Telle fut, dit-on, l’origine du nom donné à la localité. Je ne fis au bourg de la Chine qu’un séjour très-court, et me hâtai de traverser l’Ottawa pour aller visiter, sur la rive opposée, un établissement d’Iroquois. Une longue pirogue, faite d’un tronc d’arbre et dirigée à force de pagaies, me porta au village de Caughnwaga, dont le nom est plus sauvage que la population, qui y a élevé une église catholique et des maisonnettes en pierre.

Ces Iroquois sont remarquables par leur teint rougeâtre et leurs traits grossiers. Ils portent uniformément un chapeau rond à larges bords, et se drapent à la façon espagnole dans une pièce d’étoffe sombre. Je ne rencontrai d’abord que des femmes, les hommes étant occupés à conduire les grands trains de bois qui descendent l’Ottawa et se rendent à Montréal.

La fabrication des chaussures indigènes ou mocassins forme la principale occupation des femmes. Sous prétexte d’acheter quelques-uns de leurs ouvrages, j’entrai dans plusieurs maisons, où l’on me répondit constamment en bon vieux français. Dépouillées de l’épais manteau qu’elles portent au dehors, ces femmes portaient au lieu de robe une longue blouse de couleur, et des pantalons collants descendant jusqu’à la cheville ; leurs souliers vernis laissaient apercevoir de gros bas de laine. Des boucles d’oreilles et un collier en or forment, du reste, leur principal ornement ; quant à leur chevelure, elles la relèvent sur le sommet de la tête, puis l’attachent de la même façon que le faisaient autrefois les gardes françaises. On ne peut dire que leurs traits soient agréables, mais leurs formes sont assez belles pendant la première jeunesse.

Quand on a vu leurs habitudes laborieuses, l’ordre et la propreté qui règnent dans leurs ménages, et que l’on songe aux longs et durs travaux auxquels se livrent leurs frères et leurs maris, bûcherons, pilotes ou conducteurs de radeaux sur l’Ottawa, on est peu disposé à accepter l’accusation de paresse si souvent portée contre les pauvres Indiens.

L’Ottawa est tout à la fois le plus grand des tributaires du Saint-Laurent et le plus important au point de vue géographique. Son cours, remonté jusqu’à la hauteur du lac Nipissing, qui se déverse dans la grande baie de Géorgie, offre une voie bien plus directe que celle du Saint-Laurent, pour atteindre le lac Supérieur et les routes de la Colombie anglaise. Cette considération, jointe à la beauté du pays arrosé par l’Ottawa, aux richesses encore vierges de son vaste bassin, ont déterminé, depuis mon retour en Europe, la décision par laquelle le ministère anglais, d’accord avec la législature provinciale, a fait choix de la ville de Bytown, aujourd’hui cité d’Ottawa, pour y établir le siége du gouvernement canadien[2].

À peine rentré de mon excursion sur l’Ottawa, je trouvai à Montréal un bateau à vapeur prêt à partir pour Québec. Je courus m’y installer au milieu d’un encombrement rappelant celui de l’arche de Noé. Sur le pont du steamer, les bœufs et les chevaux sont pressés les uns contre les autres, et l’on entasse des marchandises de toute sorte. Les passagers de seconde classe, qui payent la modique somme de quatre francs, se placent où ils peuvent. Au premier étage de notre bateau se trouve un vaste mais modeste salon, qui donne accès à un grand nombre de cabines. La nuit est tiède et embellie par un magnifique clair de lune ; aussi la curiosité me retient sur le pont pour mieux voir défiler les rives du Saint-Laurent, qui, en général, sont plates et couvertes de vastes forêts. La largeur de ce grand fleuve varie depuis un jusqu’à cinq kilomètres. Nous rencontrons plusieurs îles considérables, et nous traversons le lac Saint-Pierre, qui n’est autre chose qu’une expansion du Saint-Laurent. Quelques voyageurs descendent aux petits villages des Trois-Rivières et de Sainte-Anne.

Vers le milieu de la nuit, le ciel se couvre de nuages, le tonnerre gronde, et à chaque instant les éclairs, qui sillonnent la nuit, reflètent leurs lignes de feu sur les eaux du fleuve. Ce beau spectacle me dispose peu au sommeil ; aussi je prends part à la conversation de plusieurs Canadiens, qui habitent différents villages sur les bords de l’Ottawa. Ils emploient les tournures de phrases et les expressions usitées dans nos vieux auteurs français. On croirait entendre parler Rabelais ou Bonaventure des Périers. Les enfants des Canadiens apprennent l’anglais dans les écoles et le français dans leurs familles, car la plupart des récits de leurs foyers roulent sur le vieux pays de France.


Le Saint-Laurent. — Québec. — Les plaines d’Abraham. — Cascade de Montmorency. — Escalier des Géants. — Les émigrants. — Les Mille îles. — Le lac Ontario.

Nous sommes au 6 septembre : l’aube du jour éclaire les rives du Saint-Laurent. Nous longeons de hautes parois de rochers à pic, couronnés d’une végétation vigoureuse. çà et là, quelques arbustes plongent leurs racines dans les anfractuosités de ces murailles rocheuses et projettent leurs branchages au-dessus du fleuve. Dès huit heures du matin, nous apercevons le cap Diamant, immense rocher noirâtre, qui forme la base escarpée d’une vaste citadelle. En face de nous se présente Québec, qui fut, depuis sa fondation, en 1608, par Samuel Champlain, jusqu’en 1759, époque où elle tomba aux mains des Anglais, la capitale de la Nouvelle-France.

Vue de Québec. — Dessin de Grandsire d’après M. Deville.

Le quartier commerçant de Québec couvre la rive du Saint-Laurent. Devant les quais sont mouillés de nombreux navires de commerce. Les maisons, qui semblent accrochées aux flancs du cap Diamant, s’étagent les unes au-dessus des autres, et s’élèvent ainsi jusqu’au plateau où l’on a bâti la haute ville. Son enceinte de fortifications se rattache à celle de la citadelle, construite en granit gris. Quelques clochers d’églises catholiques dépassent les toitures des maisons couvertes en feuilles d’étain, qui brillent au soleil. Québec, comme Montréal, semble une cité aux toits d’argent.

Après avoir rapidement parcouru les rues commerçantes, je commençai l’ascension de celles qui mènent à la ville haute. Heureusement on trouve des escaliers en bois, qui abrégent la montée. Après avoir traversé l’enceinte fortifiée, je trouvai des rues planes et régulières, qui sont peu communes à Québec. Les boutiques, bien approvisionnées de marchandises européennes, n’attirent l’attention des étrangers que par des ouvrages indiens et quelques beaux échantillons de fourrure. La cathédrale catholique est peu remarquable ; quant à la chambre du parlement, détruite dernièrement par un incendie, elle est remplacée provisoirement par la salle du théâtre. Je voulus voir une séance publique du parlement ; les députés, bien que sans uniforme, ont généralement une excellente tenue. Le président porte un costume analogue à celui de nos magistrats ; en face de lui, sur un coussin de velours, repose la masse d’armes d’Angleterre. J’entendis discuter une question vivement controversée ; les discours étant prononcés tour à tour en français ou en anglais, suivant que l’orateur s’exprimait plus facilement dans l’une de ces deux langues.

En sortant de la séance parlementaire, j’allai contempler, dans un jardin public, dont le site est admirable, l’obélisque élevé par les Canadiens à la double mémoire du marquis de Montcalm et du général anglais Wolf, qui tombèrent en face l’un de l’autre, à quelques pas de là, sur le plateau d’Abraham, dans la sanglante bataille qui décida de la possession définitive de Québec et du Canada. Après avoir longtemps rêvé à la destinée étrange de ces deux noms, si longtemps représentants d’intérêts hostiles et maintenant confondus dans une même vénération, j’allai parcourir la citadelle de Québec, qui doit à sa forte position le surnom de Gibraltar américain. Une des portes, celle de Saint-Louis, donne accès sur les plaines mêmes d’Abraham, dont le sol est formé d’un granit gris mêlé de quartz. De son point le plus élevé, on domine un admirable panorama : d’un côté, le Saint-Laurent serpente au pied de deux longues lignes de murailles rocheuses ; de l’autre côté, les montagnes, s’étageant les unes au-dessus des autres, semblent comme les immenses vagues d’une mer houleuse. Cette vue est une des plus belles que j’ai rencontrées en Amérique. Un vent froid et violent ne tarda pas à me faire quitter ces hauteurs. Grâce aux escaliers en bois, je pus descendre assez rapidement dans la ville basse, où se trouvent la plupart des hôtels.

Cascade de Montmorency. — Dessin de Paul Huet d’après M. Deville.

Le lendemain, une légère voiture me conduisit, par une route charmante, jusque devant l’hôtel de la cascade de Montmorency, située à quatorze kilomètres de Québec. Sur les pas d’un guide, je longeai plusieurs scieries de bois, mises en mouvement par des chutes d’eau ; puis je descendis au fond d’un large torrent presque à sec. J’avais devant moi la cascade de Montmorency. Elle est formée par une rivière large de vingt mètres, et qui tombe de quatre-vingts mètres de hauteur. La nappe d’eau se précipite avec fracas dans un large entonnoir bordé de sombres rochers à pic. Leurs pointes aiguës sont indiquées çà et là par les frémissements de l’eau arrêtée dans sa chute. Un nuage de vapeurs blanchâtres s’élève dans l’air et s’irise aux rayons du soleil. Une fraîche végétation couvre le sommet de la montagne. Sur l’un des côtés de la cascade, on voit, le long des rochers, serpenter les filets d’argent que forment les eaux dérivées de la chute principale. Je n’ai jamais rencontré de plus gracieuse cascade que celle de Montmorency.

Mon guide me ramena en ville à travers les bois, le long d’un large torrent roulant avec impétuosité entre deux rives d’aspects bien différents : l’une semble une muraille rocheuse ; l’autre forme un escalier colossal, dont les régulières assises figurent parfaitement des marches taillées par une population de géants. Le torrent ronge sans cesse les parois qui l’encaissent, et il roule, dans son cours rapide, les troncs des arbres qu’il a déracinés sur ses bords.

L’escalier des géants, près de la cascade de Montmorency. — Dessin de Paul Huet d’après M. Deville.

Comme je rentrais à Québec, un steamer chargé d’émigrants chauffait, prêt à partir pour le haut du fleuve. On m’avait parlé si souvent de l’émigration et de ses souffrances en voyage que je fus curieux d’en faire l’expérience. Je pris une place de seconde classe pour Hamilton, ville située à l’extrémité du lac Ontario. Me voilà donc au milieu d’une foule d’Irlandais, de Canadiens et d’Allemands, et que sais-je encore ? en tout plus de six cents pauvres diables entassés dans un espace relativement fort restreint. Ils offraient une curieuse collection de vêtements déguenillés. On peut difficilement imaginer une plus hideuse misère. Je remarquai surtout quelques habits noirs privés d’un pan au moins, et d’autres manquant d’une manche sinon de toutes les deux ; puis des chapeaux arrivés à une couleur et à une forme indescriptibles. Cependant, quelques-uns de ces passagers se distinguaient des autres par la propreté, sinon la richesse de leur tenue. Ceux-ci sont des émigrants de la Nouvelle-Écosse ou du bas Canada. Ils font encore ressortir davantage la saleté des haillons de leurs compagnons de voyage.

Les immigrants à bord d’un steamer du Saint-Laurent. — Dessin de Gustave Doré d’après M. Deville.

Quand la nuit arrive, le vent devient froid et fait abandonner le pont du navire ; on se retire dans une vaste salle dont la cheminée de la machine forme le centre. Une femme vend toutes espèces de vivres et de liqueurs ; aussi est-elle entourée d’une foule de gens qui boivent, se disputent entre eux et finissent heureusement par s’endormir. Au fond de la cale du vapeur, on voit un spectacle encore plus singulier. Hommes, femmes, enfants sont entassés pêle-mêle sur le plancher. Les têtes privilégiées prennent pour oreillers les bottes de leurs voisins. Quelques Allemands ne dorment pas ; leurs pipes continuent à répandre des nuages de fumée, dont l’odeur atténue la senteur terrible de tant d’exhalaisons fétides. Des lampes enfumées répandent une lueur rougeâtre sur cet ensemble d’êtres misérables. On pourrait se croire au milieu des truands d’une cour des miracles. Bientôt la respiration me manque dans cette atmosphère viciée, je m’empresse de remonter sur le pont. Je rencontre une Canadienne qui va rejoindre son mari à Montréal. Son élocution m’amuse beaucoup à cause de l’analogie remarquable qu’elle présente avec le français de nos vieux auteurs. Je me figure entendre parler l’une de nos bisaïeules, travestie en jeune femme.

Le 8, vers cinq heures du matin, nous étions à Montréal. Quatre heures plus tard, un bateau à vapeur prit la direction de Kingston, sur le lac Ontario, et s’engagea avec nous dans le canal Beauharnais, pour éviter les rapides du Saint-Laurent. Non loin de la Chine, ce fleuve se précipite en flots tumultueux sur un fond de rochers, et se transforme en un immense torrent. Il faut trois heures pour parcourir le canal qui a dix-neuf kilomètres de longueur, et qui compte neuf écluses ; tandis que pour doubler l’obstacle par terre, il suffit de quarante-cinq minutes de chemin de fer.

Je préférai rester à bord, afin de continuer mes études sur l’émigration. La plupart des Irlandais, trop pauvres pour continuer leur voyage, sont restés à Montréal. Les émigrants hollandais et allemands forment des groupes de trois ou quatre familles, composées chacune de cinq ou six enfants. On distribue de l’eau chaude aux passagers qui veulent boire du thé ou du café, en mangeant les chétifs aliments qu’ils achètent chemin faisant, et beaucoup d’entre eux ont encore pour nourriture principale le pain sec et noir, le pain de la patrie dont ils ont fait provision avant de franchir l’Atlantique. Les hommes furent presque toute la journée dans leurs énormes pipes. Les femmes s’occupent de leurs enfants plus ou moins criards. Le soir, ils se couchent les uns auprès des autres et s’enfouissent sous d’épaisses couvertures. Les émigrants trouvent le voyage peu pénible une fois qu’ils sont arrivés en Amérique. Mais ce qu’ils ont à supporter de privations, de misères sur les paquebots des compagnies patentées d’émigration, et de mauvais traitements de la part des équipages et des capitaines spéculateurs, a donné lieu à de nombreux appels à l’opinion publique indignée et à la justice vengeresse des tribunaux.

De temps en temps le fleuve offre des rapides qu’un steamer descend avec une célérité effrayante, mais que le nôtre, qui remonte, est obligé de tourner en passant par les écluses d’un nouveau canal. Puis nous rentrons dans le Saint-Laurent, dont les rives échappent à notre vue. Ce fleuve porte à la mer un volume d’eau considérable qu’on évalue par heure à cinquante-sept millions trois cent trente-cinq mille sept cents mètres cubes. Du reste, c’est en quelque sorte un long canal par lequel les mers intérieures, qu’on appelle les lacs du Canada, communiquent avec l’Océan. L’eau qui s’écoule du lac Ontario doit passer par-dessus les gigantesques écluses naturelles obstruant le cours du Saint-Laurent ; elles le divisent en plusieurs bassins successifs, dont les anciennes berges forment aujourd’hui ces rapides, qui s’étagent les uns au-dessous des autres depuis les lacs jusqu’à la mer.

Le 9, à mon réveil, je fus surpris de voir la terre de tous côtés. Il semblait que le vapeur ne pourrait jamais trouver de passage à travers les forêts qui nous environnaient de toutes parts. Nous étions au milieu des Mille îles, immense archipel d’îles, d’îlots et de rochers couverts de bouquets d’arbres verts. Ces bois, infréquentés, sont du caractère le plus sauvage et le plus pittoresque. Les grands arbres morts tombent çà et là sur les arbustes qu’ils écrasent. C’est un pêle-mêle de végétation vraiment étrange. La nature se montre ici dans toute la négligence de sa luxuriante grandeur. Il faut plusieurs heures pour parcourir les chemins sinueux de ce labyrinthe, dernier vestige sans doute de quelque digue naturelle, rongée et dépecée par les eaux des grands lacs, soit dans la succession des siècles, soit dans un jour de commotion géologique ; au delà s’étend la vaste nappe du lac Ontario.

Les mille îles, à l’entrée du lac Ontario. — Dessin de Paul Huet d’après M. Deville.

Dès que nous pûmes nous y lancer à toute vapeur, nous n’aperçûmes plus que le ciel et l’eau, comme si nous eussions été en pleine mer ; comme en pleine mer aussi nous y essuyâmes une violente bourrasque, qui dura toute la nuit, et mit fort mal à l’aise tous ceux des passagers qui n’avaient pas le pied marin, c’est-à-dire l’estomac solide.

À la pointe du jour, le vent et les lames tombèrent à la fois comme nous atteignîmes Toronto, la ville la plus considérable du Canada occidental. Elle renferme quelques édifices considérables et compte une population de trente-cinq mille âmes qui vont toujours s’accroissant.

Deux autres heures de navigation le long des bras qui couvrent la rive américaine du lac nous amenèrent à Hamilton, terme de notre voyage ; nous avions en trois jours franchi neuf cent soixante-dix kilomètres.

L. Deville.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. Suite. — Voy. page 236.
  2. Ottawa est dans une position peut-être plus pittoresque qu’aucune autre ville du nord de l’Amérique. Du sommet de Barrack-Hill, d’où l’on peut embrasser d’un seul coup d’œil les magnifiques chutes du fleuve avec leurs nuages d’écume neigeuse où se joue l’arc-en-ciel, le pont suspendu qui joint le haut et bas Canada, le cours de la rivière au-dessous des chutes parsemé de belles îles boisées, et les lointaines montagnes Bleues qui séparent les eaux du Gatineau de celles de l’Ottawa, on jouit d’une des plus belles vues qu’on puisse admirer au monde.

    Ottawa est divisée, comme Québec, en deux parties, la haute et la basse ville, qui sont distantes d’environ un demi-mille. Dans l’intervalle commence le canal Rideau, qui a un beau pont de pierre formant une section de la rue qui unit les deux parties de la ville. Ottawa, déjà peuplée d’une vingtaine de mille âmes, est renommée pour son grand marché de bois de construction, dont la contrée abonde. Dans le voisinage, on trouve une pierre à chaux gris pâle, avec laquelle sont construits plusieurs édifices d’un bel aspect ; ils s’élèvent sur des rues larges et régulières.