Œuvres de Descartes/Édition Adam et Tannery/Tome 9/Texte entier

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René Descartes : Œuvres de Descartes, éd. Adam et Tannery, Tome 9

ŒUVRES

DE

DESCARTES


MEDITATIONS

ET

PRINCIPES

TRADUCTION FRANÇAISE

IX

M. Darboux, de l’Académie des Sciences, doyen honoraire de la Faculté des Sciences de l’Université de Paris, et M. Boutroux, de l’Académie des Sciences Morales et Politiques, professeur d’histoire de la philosophie moderne à la Sorbonne, directeur de l’Institut Thiers, ont suivi l’impression de cette publication en qualité de commissaires responsables.


ŒUVRES
DE
DESCARTES

PUBLIÉES
PAR
Charles ADAM & Paul TANNERY
SOUS LES AUSPICES
DU MINISTÈRE DE L’INSTRUCTION PUBLIQUE

—————

MÉDITATIONS
ET
PRINCIPES
TRADUCTION FRANÇAISE
IX


PARIS
LÉOPOLD CERF, IMPRIMEUR-ÉDITEUR
12, RUE SAINTE-ANNE, 12

1904

AVERTISSEMENT

��La traduction française des Méditations eut, au xvn' siècle, trois éditions, aux dates de 1647, 1661 et 1673. Laquelle des trois devons -nous suivre dans cette édition nouvelle des Œuvres de Descartes, et pour quelles raisons ?

La troisième semble tout d'abord se recommander particu- lièrement. Dans la Vie de Monsieur Des-Cartes, publiée par Adrien Baillet en 1691, on lit au tome II, 1. vu, c. i3, p. 324 : « Nous n'en avons pas de plus parfaite & de plus utile que la » troifiéme, qui parut en la même forme que les précédentes » à Paris l'an 1673. Les Méditations y font divifées par articles, » auec des fotnmaires fort exafls à côté, outre des renvois fort » commodes des articles aux objedions, & des objedions aux » réponjes, pour donner aux Ledeurs la facilité de les conférer » & de mieux comprendre les unes & les autres. Il n'efi: pas » jufte que le Public ignore à qui il eft redevable de cette » troifiéme édition. G'eft à M. Fédé {en marge : René Fédé » natif de Château-Dun), Docteur en Médecine de la Faculté » d'Angers, dont le mérite ne peut être inconnu qu'à ceux qui » n'ont pas ouy parler de fon zèle pour la Philofophie Carté- » fienne. » Les termes soulignés sont ceux du titre même, que Baillet ne fait que reproduire ; il donne en même temps le nom désigné seulement par les initiales R. F. Mais ce qui fait la nouveauté et aussi l'utilité de cette troisième édition, à savoir la division en articles, les sommaires et les renvois, est préci- sément pour nous une raison de ne pas la suivre. Ce sont là, en effet, des additions, d'une autre main que celle de Descartes Œuvres. IV. a

�� � vr Avertissement.

ou même de Clerselier, son traducteur ; et comme elles sont de 1673, elles n'ont pas pu être connues du philosophe, mort en i65o. Répondent- elles exactement à sa pensée, et les aurait-il admises sans difficulté ? Nul ne le sait, et il est fort possible que, soit pour le fond, soit pour la forme, il y eût trouvé beaucoup à redire. Elles n'ont donc aucun titre à prendre place dans une édition où tout doit être de Descartes lui-même, ou du moins avoir été approuvé par lui.

La troisième édition écartée, faudra-t-il s'en tenir à la seconde, celle de 1661 ? A part la division en articles, et les sommaires et renvois, qui n'apparaissent qu'en 1673, ce sont les mêmes textes, mis dans le même ordre ; la pagination est aussi la même. Mais le titre annonce une particularité impor- tante : « Seconde édition », dit-il, « augmentée de la verfion » d'vne Lettre de M' Des-Cartes au R. P. Dinet, & de celle » des feptiefmes Objections & de leurs Refponfes. » En effet, ces deux pièces manquent l'une et l'autre dans la première traduction de 1647 comme dans la première édition latine, Paris, 1641. Ce n'est que plus tard, en vue de la seconde édition française de 1661, que Clerselier les traduisit, pour compléter la première\ Mais Descartes, qui était mort depuis dix ans, ne put avoir connaissance de ces deux pièces nou- velles en français. Il ne vit et ne corrigea que la première traduction, qui s'en tenait aux Objections et Réponses pu- bliées en 1641. Seules celles-ci peuvent donc paraître dans une édition de ses oeuvres, et on ne saurait admettre, sous son autorité et sa garantie, les deux additions de l'édition française de i66i.

La première traduction elle-même, celle de 1647, peut-elle être reproduite intégralement ? Il ne le semble pas. Sans doute Descartes eut communication des pièces déjà traduites, lors de

a. En 1645, lorsqu'il se décida à laisser imprimer une traduction de ses Méditations, Descartes, réconcilié avec le P. Bourdin, ne pouvait désirer ce complément. Au reste, à ce moment, comme on va le voir, Clerselier était loin d'avoir terminé sa version du texte de la première édition latine.

�� � Avertissement. vu

son voyage en France de r644; mais le traducteur, Clerselier n'en était qu'aux quatrièmes Objections, et Descartes le pria expressément d'omettre les cinquièmes, celles de Gassend, ainsi que ses propres réponses, et de ne pas prendre la peine de les traduire. C'est lui-même qui le déclare, dans un « Aver- tissement de l'auteur », imprimé page 340 de la première édi- tion ; et Clerselier confirme cette déclaration dans un « Aver- tissement du traducteur », imprimé page SgS. De fait, dans cette première édition, on trouve, après les Réponses aux qua- trièmes Objections, et à la place des cinquièmes qui devraient venir ensuite, l'Avertissement de Descartes, puis tout aussitôt les sixièmes Objections avec leurs Réponses. Le volume aurait dû finir là. Mais Clerselier eut un scrupule : pourquoi priver le lecteur de la traduction des Objections de Gassend et des Réponses de Descartes à ces Objections ? Il traduisit donc les unes et les autres quand même, et obtint de Descartes qu'elles figureraient dans l'édition, non plus à leur place, entre les quatrièmes et les sixièmes, mais après les sixièmes et comme dernière partie du volume. C'est ce que lui-même explique dans son « Avertissement du traducteur ». Mais Descartes, qui n'avait pas vu cette traduction avec les autres en 1644, par la raison qu'elle n'était point faite encore, et qu'il ne voulait pas qu'on la fît, n'en prit point davantage connaissance en 1645- 1646. Elle ne saurait donc figurer dans une édition de ses Œuvres, parmi des pièces revues et corrigées par lui, et qui ont obtenu son approbation. Pourtant Gassend ayant voulu répliquer aux Réponses de Descartes à ses Objections, et ayant publié celles-ci avec de nombreuses « Instances », sous le titre de Disquisitio metaphysica, Descartes parcourut ce volume, qu'il trouva trop gros ; on lui en fit un court extrait, auquel il répondit par une lettre en français à Clerselier, du 12 janvier 1646. Celui-ci ne manqua point de la joindre à sa traduction des cinquièmes Objections et Réponses, tout à la fin de l'édition de 1647. Nous donnerons donc, dans le présent volume, à la place de la traduction des cinquièmes Objections et Réponses,

�� � viii Avertissement.

dont Descartes ne voulait point, les trois pièces suivantes : Avertissement de Descartes, Avertissement de Clerselier, et Lettre de Descaries à Clerselier, au sujet de ces Objections et des Instances qui y furent faites. Viendront ensuite les sixièmes Objections avec les Réponses, que le philosophe n'avait aucun motif d'évincer, et dont il dut même voir aussi la traduction, puisqu'il les laissa imprimer après les quatrièmes Objections dan-s l'édition de 1647: celle-ci aurait de la sorte formé un volume (sans les cinquièmes) tel qu'il eût désiré d'un bout à l'autre, et entièrement approuvé de sa mam. Ainsi les mêmes raisons qui nous ont fait écarter la troisième édi- tion, puis la seconde, nous font écarter encore une notable partie de la première; et c'est toujours par le même souci de ne donner comme traduction, soit latine soit française, des ouvrages de Descartes, que ce qui a été revu et corrigé par lui.

La première édition des Méditations en français, dans la partie que nous en retenons, c'est-à-dire environ les deux tiers du volume, nous servira également de guide pour le texte. Ce n'est pas qu'il n'y ait, cependant, de notables différences, au point de vue du texte, entre cette première édition et la seconde, ou la troisième. Le" titre même de la seconde en avertit d'ailleurs : << reueuë & corrigée par le tradudeur » . C'est Clerselier qui s'exprime ainsi, au singulier, comme s'il était désormais seul traducteur, tandis que la première édition en désigne deux par leurs initiales, un pour les Méditations, « M' le D. D. L. N. S. w (Monsieur le Duc De LuyNeS), un autre pour les Objections et Réponses, « M C. L. R. » (Mon- sieur ClerseLieR). Clerselier n'était point satisfait sans doute de son premier travail, pour les Objections et Réponses ; il voulut, donc le revoir, avant de le publier une seconde fois en 1,661. Mais il était encore moins satisfait, ce semble, du travail de M. le duc de Luynes pour les Méditations; il faut dire que lui-même les avait aussi traduites, de son côté, en même temps que les Objections et Réponses, comme il le déclare

�� � Avertissement. ix

dans son « Avertissement » ^, et que, comparant sa propre traduction avec celle du jeune duc, il préférait naturellement la sienne. De là de nombreuses variantes, de la première édi- tion à la seconde, plus nombreuses, et cela se comprend, pour les Méditations que pour les Objections et Réponses : dans le premier cas, Clerselier corrigeait le duc de Luynes ; dans le second, il se corrigeait lui-même. Mais, et c'est là l'essentiel pour la présente édition. Descartes n'eut pas à se prononcer sur ces corrections de Clerselier : elles sont, en effet, posté- rieures à la traduction publiée en 1647, la seule dont le phi- losophe ait eu au préalable entre les mains une copie manus- crite. C'est donc bien celle-ci seulement qui doit faire autorité. Peu importe que Clerselier Tait jugée ensuite imparfaite, et l'ait remaniée ! Peu importe que nous-mêmes aujourd'hui nous y relevions bien des négligences ou des erreurs ! Elle garde sur les éditions suivantes, de 1661 et de 1673, l'avantage d'avoir été vue par Descartes, et acceptée et agréée par lui. D'ailleurs n'est- il pas intéressant de voir quelle est la tra- duction dont s'est contenté le philosophe, et qui lui a paru suffisante ? Les remaniements de Clerselier peuvent avoir leur intérêt, mais, par exemple , dans une étude sur Cler- selier lui-même, considéré comme traducteur de Des- cartes, ou bien encore pour l'histoire du cartésianisme après Descartes; ils ne nous intéressent en rien, pour l'établisse- ment du texte tel que le philosophe l'a jugé bon, ce qui est la seule chose que nous devons avoir ici en vue. Conclusion : nous donnerons, dans le présent volume, pour toutes les pièces dont nous retenons la traduction, le texte de la pre-

a. Voir ci-après, p. 200, I. 5. — C'est sans doute ce qui a fait dire à René Fédé, dans la Préface de la troisième édition, en 16-3 : « La Tra- » dudion eft la mefme qui a paru iufques-icy ; elle a efté fort approuuée, » & il feroit malaile d'en donner vne meilleure & vne plus fîdelle. Il fuffit » d'aduertir. pour en faire porter vn iugement auantas^eux, qu'elle a efté >i veuë par Monfieur Des-Cartes, & qu'elle ejl pref que toute de Monfieur » Clerfelier. » En fait, l'édition de 1673 n'apporte que de très légers changements au texte de la seconde.

�� � X Avertissement.

mière édition (1647), sans nous mettre en peine des variantes que peuvent "offrir les deux suivantes, celles de 1661 et de 1673.

Ce n'est pas ici le lieu de faire l'historique de la traduction du duc de Luynes et de Cierselier ; on le trouvera tout au long, comme un chapitre à part, dans la Vie de Descartes. D'ailleurs les éléments en sont épars dans la Correspondance : lettres à Picot, II sept. 1644 et 9 févr. 1645; à Cierselier, 10 avril et 20 déc. 1645, 12 janv., 23 févr. et 9 nov. 1646 ; à Picot encore, 8 juin 1647 (voir tome IV de la présente édition, pages i38-i39, 176, 192-195, 338-339, 357-358, 362, 563-564, et tome V, page 64).

Nous ajouterons, comme appendice à cet Avertissement, le fac-similé de chacun des titres de la première, de la seconde et de la troisième édition de la traduction française des Médi- tations.

C. A.

Nancy, 3i décembre 1903.

�� � MEDITATIONS

METAPHYSIQVES

DE RENE' DES CARTES

TOVCHANT LA PREMIERE PHILOSOPHIE, danslefquellcsrcxiftcncedcDieu,^ la diftindion réelle entre l'amc&ic corps de l'homme, font demonftrccs.

Traduites du Latin de l'Auteur par M' le D.D.L.JV.S.

Et lesObjcdions faites contre ces Méditations par diucrfes pcrfonnestrcs-do6lcs,aucc les réponfesdc lAutcur.

Traduites par M' C.L.R,

���A PARIS, Chez la Vcuue lEAN CAMVSAT,

ET

PIERRE LE PETIT, Imprimeur ordinaire duRoy,

rue S.IacqueSjà la Toyfon d'Or.

M. DC. XLVII. u^FEC PRIVILEGE DF ROT

�� � MEDITATIONS

META PH YSIQVES DE RENE DES-CARTES

TOVCHANT LA PREMIERE PHILOSOPHIE.

SECON'DE EDITION,

Reueuë bC corrigée par le Tradudeur ;

ET A VG M ENTEE DE LA VERSION D'VNE

Lettre de M' Des-Cartcs au R. P. Dincti &de celle

des repticfmes Objections , & de leurs Refponfcs.

���A PARIS,

Chez HENRY LE GRAS, au rroifîéme Pillicr de la Grand' Salle du Palais , à L. couronnée.

��M. D G. LXL

�� � MEDITATIONS

METAPHYSIQVES

DE RENE' DES CARTES

TOVCHANT LA PREMIERE PHILOSOPHIE,

DÉDIÉES A MESSIEVRS DE SORBONE-

NOVVELLEMENT DIVISE'ES PAR ARTICLES auec des Sommaires à cofté, & auec des Renuois des Ar- ticles aux Objedlions, & des Objeélions aux Refponfes. Pour en faciliccr la ledture&rmcelligence. ParR.F.

TROISIEME EDITION.

Revcuë & corrigée,

A PARIS,

Chez MICHEL BOBIN & NICOLAS LE GRA^, au-

troifiéme Pilier de la Grand' Salle du Palais, à l'Efperancc

& à L, couronnée.

M. DC. Lxxin. AFEC PR/f^/LECE DT ROV.

�� �


MEDITATIONS

——

OBJECTIONS & RÉPONSES

LE LIBRAIRE AV LECTEVR^

��(< La fatisfaflion que ie puis promettre à toutes les perfonnes » d'efprit dans la ledure de ce Liure, pour ce qui regarde FAuteui » & les Tradudeurs, m'oblige à prendre garde plus foigneufement » à contenter auiïi le Ledeur de ma part, de peur que toute la » difgrace ne tombe fur moy feul. le tafche donc à le latisfaire, & » par mon foin dans toute cette impreiïion, & par ce petit éclair- » cillement, dans lequel ie le dois ic\' auertir de trois chofes, qui » font de ma connoilTance particulière, & qui feruiront à la leur. " La première eft, quel a elle le deli'ein de l'Auteur, lors qu'il a » publié cet ouurage en Latin. La féconde, comment & pourquoy » il paroirt aujourd'huy traduit en François. Et la troifiefme, quelle » efl la qualité de cette verfion. »

» L Lors que l'Auteur, après auoir conceu ces Méditations dans I) fon efprit, refolut d'en faire part au public, ce fut autant par la » crainte d'étouffer la voix de la vérité, qu'à delfein de la fou- w mettre à l'épreuue de tous les dodes. A cet effet il leur voulut -> parler en leur langue, & à leur mode, & renferma toutes fes » penfccs dans le Latin & les termes de l'Efcolc. Son intention n'a )) point elle frulfrce, & l'on Liure a cÛé mis à la quelfion dans tous » les Tribunau.\ de la Philofophic. Les Objedions iointes à ces » Méditations le témoignent allez, & monftrent bien que les fça- » uans du fiecle le | font donné la peine-d'examiner fes propofitions » auec rigueur. Ce n'eÛ pas à moy de iuger âucc quel fuccez. » puifque c'ell moy qui les prefente aux autres pour les en faire » iuges. Il me fuffit de croire pour moy, &. d'alfurer les autres, que » tant de grands hommes n'ont peu fe choquer fans produire » beaucoup de lumière. »

a. Avis imprimé, sans pagination, dans la première édition (1647) '^^ dans la seconde (1661), 11 est remplacé dans la troisième ( 167:1) par une note '< Au Lccicui- » du nouvel éditeur, René Fédé. Dans la piemière édi- tion, cet Avis se trouve aussitôt après l'Epistre aux « Doyen et Docteurs » de la Faculté de Théologie de Paris. Dans la seconde, il ne vient qu'au troisième rang, après la même Epistre et la Préface Je l'Aullieur au Lecleur. — La première édition ayant été publiée «A Paris, chez la Vcuue » Iean Camcsat, et Piekre Le Pr.Trr, Imprimeur ordinaire du Roy », le « Libraire » qui s'adresse ici « au Lecteur » est sans doute Pierre Le Petit.

ŒevRKS. IV. ,

�� � 2 OEUVRES DE Descartes.

« II. Cependant ce Liure paffe des Vniuerfitez dans les Palais » des Grands, & tombe entre les mains, d'vne perfonne d'vne » condition tres-eminente\ Après en auoir leu les Méditations, & » les auoir iugées dignes de fa mémoire, il prit la peine de les » traduire en FVançois : foit que par ce moyen il fe voulut rendre » plus propres & plus familières ces notions affez nouuelles, foit )' qu'il n'eufl: autre deffein que d'honorer l'Auteur par vne fi bonne » marque de fon eftime. Depuis vne autre perfonne aufli de mérite » n'a pas voulu laiffer imparfait cet ouurage fi parfait, & marchant 1) fur les traces de ce Seigneur, a mis en nofire langue les Objec- » tions qui fuiuent les Méditations, auec les Réponfes qui les » accompagnent ; iugeant bien que, pour plufieurs perfonnes, le » François ne rendroit pas ces Méditations plus intelligibles que le » Latin, fi elles n'eftoient accompagnées des Objedions & de " leur(s) Réponfes, qui en font comme les Commentaires. L'Auteur » ayant efté auerty de la bonne fortune des vnes & des autres, a » non feulement confenty, mais auffi defiré, & prié ces Meflieurs » de trouuer bon que leurs verfions fuffent imprimées ; parce qu'il » auoit remarqué que fes Méditations auoient efté accueillies & (3) » receuës auec quelque fatis|fa6tion par vn plus grand nombre de )i ceux qui ne s'appliquent point à la Philofophie de l'Efcole, que » de ceux qui s'y apliquent. Ainfi, comme il. auoit donné fa pre- » miere impreflion Latine au defir de trouuer des contredifans, il » a creu deuoir cette féconde Françoife au fauorable accueil de tant )i de perfonnes qui, gouitant deiia fes nouuelles penfées, fembloient » defirer qu'on leur ofta la langue & le gouft de l'Efcole, pour les » accommoder au leur. »

« III. On trouuera partout cette verfion affez iufte, & fi reli- » gieui'e, que iamais elle ne s'efl^ efcartée du fens de l'Auteur. le le » pourrois affurer fur la feule connoiffance que i'ay de la lumière h de l'efprit des traducteurs, qui facilement n'auront pas pris le » change. Mais l'en ay encore vne autre certitude plus authentique, » qui efl qu'ils ont (comme il eftoit iufte) referué à l'Auteur le » droit de reueuë & de correftion. Il en a vfé, mais pour fe » corriger plutoft qu'eux, & pour éclaircir feulement fes propres » penfées. le veux dire que, trouuant quelques endroits où il luy a » femblé qu'il ne les auoit pas rendues affez claires dans le Latin » pour toutes fortes de perfonnes, il les a voulu ic}^ éclaircir par

a. Louis Charles d'Albert Duc de Luynes.

b. Claude Clerselier.

�� � Méditations.

��}

��» quelque petit changement, que l'on reconnoiftra bien tort en » conférant le François auec le Latin. Ce qui a donné le plus de » peine aux Tradudeurs dans tout cet ouurage, a efté la rencontre » de quantité de mots de l'Art, qui, eflant rudes & barbares dans » le Latin meime, le font beaucoup plus dans le François, qui elt » moins libre, moins hardy, & moins accouftumé à ces termes » de I l'Efcole. Ils n'ont ofé pourtant les obmettre, parce qu'il (4) » eut fallu changer le fens, ce que leur defendoit la qualité d'In- » terpretes qu'ils auoient prile. D'autre part, lors que cette verfion » a paffé fous les yeux de l'Auteur, il l'a trouuée fi bonne, qu'il » n'en a iamais voulu changer le ftyle, & s'en ell toufiours défendu I) par fa modeflie, &: l'ellime qu'il fait de fes Traducleurs ; de » forte que, par vne déférence réciproque, perfonne ne les ayant » oftez, ils font demeurez dans cet ouurage. « 

« l'adjoufterois maintenant, s'il m'eftoit permis, que ce Liure » contenant des Méditations fort libres, & qui peuuent mefme » fembler extrauagantes à ceux qui ne font pas accoullumez aux » Spéculations de la Metaphyfique, il ne fera ny vtile, ny agréable » aux Lefteurs qui ne pourront apliquer leur efprit auec beaucoup » d'attention à ce qu'ils, lifent, ny s'abftenir d'en iuger auant que » de l'auoir affez examiné. Mais i'ay peur qu'on ne me reproche » que ie paffe les bornes de mon meltier, ou plutoft que ie ne le » fçay guère, de mettre vn fi grand obftacle au débit de mon Liure, » par cette large exception de tant de perfonnes à qui ie ne l'eflime » pas propre. le me tais donc, & n'eflarouche plus le monde. Mais » auparauant, ie me fens encore obligé d'auertir ' les Lecteurs » d'aporter beaucoup d'équité & de docilité à la leflure de ce » Liure; car s'ils y viennent auec cette mauuaife humeur & cet » efprit contrariant de quantité de perfonnes qui ne lifent que pour » difputer, & qui, faifans profeflTion de chercher la vérité, femblent I) auoir peur de la trouuer, puifqu'au mefme | moment qu'il leur (5) » en paroit quelque ombre, ils tafchent de la combattre & de la » détruire, ils n'en feront iamais ny profit, ny iugement raifon- » nable. Il le faut lire fans préuention, fans précipitation, & à )) defl'ein de s'inftruire; donnant d'abord à fon Auteur l'cfprit » d'Efcolier, pour prendre par après celuy de Cenfeur. Cette me- » thode efl fi neceffaire pour cette lefture, que ie la puis nommer )) la clef du Liure, fans laquelle perfonne ne le fçauroit bien en- » tendre. »

�� � A MESSIEURS LES DOYEN & DOCTEURS

DE LA SACRÉE FACULTÉ DE THEOLOGIE

��DE PARIS».

��Messieurs,

La raifôn qui me porte à vous prefenter cet ouuragc eft û iu(k, &, quand vous en connoiftrez le deffein, ie m'affeure que vous en aurez auffi vne fi iufte de le prendre en voftre protection, que ie penie ne pouuoir mieux faire, pour vous le rendre en quelque forte recommandable, qu'en vous difant en peu de mots ce que ie m'y fuis propofé. l'av toujours eftimé que ces deux queltions, de Dieu (2) & de l'ame, eftoient les principales de | celles qui doiuent plulfoll eftre demonftrées par les raifons de la Philofophie que de la Théo- logie : car bien qu'il nous fuffife, à nous autres qui fommes fidèles, |de croire par la Foy qu'il y a vn Dieu, & que l'ame humaine ne meurt point auec le corps, certainement il ne femble pas poffible de pouuoir iamais perfuader aux Infidèles aucune Religion, ny quafi mefme aucune vertu Morale, fi premièrement on ne leur prouue ces deux chofes par raifon naturelle. Et d'autant qu'on propofe fouuent en cette vie de plus grandes recompenfes pour les vices que pour les vertus, peu de perfonnes prefereroient le iufle à l'vtile, fi elles n'efioient retenues, ny par la crainte de Dieu, ny par l'attente d'vne autre vie. Et quoy qu'il foit abfolument vray, qu'il faut croire qu'il y a vn Dieu, parce qu'il eil ainfi enfeigné dans les Saintes Efcritures, & d'autre part qu'il faut croire les Saintes Efcritures, parce qu'elles viennent de Dieu ; & cela pource que, la Foy cftant vndon de Dieu, celuy-la mefme qui donne la grâce pour faire croire les autres chofes, la peut aufll donner pour nous faire croire qu'il

a. Cette Epistre, placée en tète du volume dans les trois premières éditions, n'est point paginée. Les numéros en marge, entre parenthèses, indiquent les pages de la première édition. Les numéros en haut des pages renvoient à celles du texte latin (t. Vll-de cette édition) ; les lignes verti- cales, d'un trait plus fort, correspondent à ces dernières.

�� � »-?■ Méditations. — Epistre.

S exifte : on ne fçauroit neantmoins propofer cela aux Infidelles, qui pourroient s'imaginer que l'on commettroit en cecy la faute que les Logiciens nomment vn Cercle \

Et de vray, j'ay pris garde que | vous autres, Meffieurs, auec tous (3) les Théologiens, n'affeuriez pas feulement que l'exiftence de Dieu fe peut prouuer par raifon naturelle, mais aufli que l'on infère de la Sainte Efcriture, que fa connoiffance efl beaucoup plus claire que celle que l'on a de plufieurs chofes créées, & qu'en effet elle eft fi facile, que ceux qui ne l'ont point font coupables. Comme il paroift par ces paroles de la Sagelle, chapitre i3, où il eft dit que lew ignorance n'ejî pohit pardoiniable ; carfi leur ejprit a pénétré fi atteint dans la connoiffance des chofes du monde, continent ejl-il pojjible qti'ils n'en aj'ent point troiiué plus facilentent le fouuerain Seigneur? Et aux Romains, chapitre premier, il eft dit qu'ils font inexcnfables , Et encore, au mefme endroit, par ces paroles : Ce qui efl cottnii de Dieu, eft manijefte dans eux,i\ femble que nous foyons aduertis,que tout ce qui fe peut fçauoir de Dieu peut eftre monftré par des raifons qu'il n'eft pas befoin de chercher ailleurs que dans nous- mefmes, & que noftre efprit feul eft capable de nous fournir, C'eft pourquoy i'ay penfé qu'il ne feroit point hors de propos, que ie fiffe voir icy par quels moyens cela fe peut faire, & quelle voye il faut tenir, pour arriueràla connoiffance de Dieu auec plus de facilité & de certitude que nous ne connoifibns les | chofes de ce monde'. (4)

Et pour ce qui regarde l'Ame, quoy que plufieurs ayent creu qu'il n'eft pas ayfé d'en connoiftre la nature, |(S: que quelques-vns ayent mefme ofé dire que les raifons humaines nous pcrfuadoient qu'elle mouroit auec le corps, & qu'il n'y auoit que la feule Foy qui nous enfeignaft le contraire, neantmoins, d'autant que le Concile de Latran, tenu fous Léon X, en la Sefflon 8, les condamne, & qu'il ordonne expreffémeni aux Philofophes Chrelliens de refpondre à leurs argumens, & d'employer toutes les forces de leur efprit pour faire connoiftre la vérité, i'ay bien ofé l'entreprendre dans cet efcrit. Dauantage, fçachant que la principale raifon, qui fait que plufieurs impies ne veulent point croire qu'il y a vn Dieu, & que l'ame hu- maine eft diftinde du corps, eft qu'ils difent que perfonne jufques icy n'a peu demonftrer ces deux chofes ; quoy que ie ne fois point de leur opinion, mais qu'au contraire ie tienne que prefque toutes les raifons qui ont efté aportées par tant de grands perfonnages,

a. Non à la ligne.

b. Idem.

�� � 6 OEuvRES DE Descartes. 3-4.

touchant ces deux queftions, font autant de demonftrations, quand elles font bien entendues, & qu'il foit prefque impoiTible d'en in- uenter de nouueiles: fi eft-ce que le croy qu'on ne fçauroit rien faire de plus vtile en la Philofophie, que d'en rechercher vne fois curieu-

(5) fement & auec foin | les meilleures & plus folides, & les difpofer en vn ordre i\ clair & fi exact, qu'il foit conftant déformais à tout le monde, que ce font de véritables demonftrations. Et enfin, d'autant que plufieurs perfonnes ont defiré cela de moy, qui ont connoifPance que i'ay cultiuc vne certaine méthode pour refoudre toutes fortes de difficultez dans les fciences; méthode qui de vray n'eft pas nou- uelle, n'y ayant rien de plus ancien que la vérité, mais de laquelle ils fçauent que ie me fuis feruy affez heureufcment en d'autres ren- contres ; i'ay penfé qu'il eftoit de mon deuoir de tenter quelque chofe fur ce fujct'.

|0r i'ay trauaiUé de tout mon poflîble pour comprendre dans ce Traité tout ce qui s'en peut dire. Ce n'eft pas que i'aye icy rarnafle toutes les diuerfes raifons qu'on pourroit alléguer pour feruir de preuue à noftre fujet : car ie n'ay jamais creu que cela fuft ne- ceffaire, finon lors qu'il n'y en a aucune qui foit certaine; mais feulement i'ay traité les premières & principales d'vne telle m.a- niere, que i'ofe bien les propofer pour de tres-euidentes & très-cer- taines demonftrations. Et ie diray de plus qu'elles font telles, que ie ne penfe pas qu'il y ait aucune voye par où l'efprit humain en puiffe iamais découurir de meilleures; car l'importance de l'affaire,

(6) & la gloire de Dieu à laquelle tout cecy fe | raporte, me contraignent de parler icy vn peu plus librement de moy que ie n'ay de couftume. Neantmoins, quelque certitude & euidence que ie trouue en mes raifons, ie ne puis pas me perluadcr que tout le monde foit capable de les entendre. Mais, tout ainfi que dans la Géométrie il y en a plufieurs qui nous ont elle laiffées par Archimede, par Apollonius, par Pappus, & par plufieurs autres, qui font receuës de tout le monde pour très-certaines & tres-euidentes, parce qu'elles ne con- tiennent rien qui, confideré feparément, ne foit très-facile à con- noiftre, & qu'il n'y a point d'endroit oti les confequences ne qua- drent & ne conuienncnt fort bien auec les antecedans ; neantmoins, parce qu'elles font vn peu longues, & qu'elles demandent vn efprit tout entier, elles ne font compriles & entendues que de fort peu de perfonnes : de mefme, encore que i'eftime que celles dont ie me fers icy, égalent, voire mefme furpafient en certitude & euidence les

a. Non à la ligne.

�� � 4-5. Méditations. — Epistre. 7

demonftrations de Géométrie, i'aprehende neantmoins qu'elles ne puiffent pas eftre affez fuffifamment entendues de plufieurs, tant parce qu'elles font aufll vn peu longues, & dépendantes les vnes des autres, que principalement parce qu'elles demandent vn efprit en- tièrement libre de tous préjugez & qui le puiffe ayfément | détacher (7) du commerce ûes fens. Et en vérité, il ne s'en trouue pas tant dans le monde qui foient propres pour les Spéculations Metaph3'fiques, que pour celles de Géométrie. Et | de plus il y a encore cette diffé- rence que, dans la Géométrie chacun eftant preuenu de l'opinion, qu'il ne s'y auance rien qui n'ait vne demonftration certaine, ceux qui n'y font pas entièrement verfez, pèchent bien plus fouuent en approuuant de fauffes demonftrations, pour faire croire qu'ils les entendent, qu'en réfutant les véritables. Il n'en eft pas de mefme dans la Philofophie, où, chacun croyant que toutes fes propofitions font problématiques, peu de perfonnes s'addonnent à la recherche de la vérité; & mefme beaucoup, fe voulant acquérir la réputation de forts efprits, ne s'étudient à autre chofe qu'à combattre arro- gamment les veritez les plus apparentes".

C'eft poiirquoy. Messieurs, quelque force que puiffent auoir mes raifons, parce qu'elles apartiennent à la Philofophie, ie n'efpere pas qu'elles faiTent vn grand effort " fur les efprits, fi vous ne les prenez en voftre protedion. Mais l'eftime que tout le monde fait de voftre Compagnie eftant fi grande, & le nom de Sorbonne d'vne telle authorité, que non feulement en ce qui regarde la Foy, après les facrez Conciles, on n'a iamais tant dé|feré au ingénient d'aucune C8) autre Compagnie, mais aufli en ce qui regarde l'humaine Philo- fophie, chacun croyant qu'il n'eft pas pofilble de trouuer ailleurs plus de folidité & de connoilTance, ny plus de prudence & d'inté- grité pour donner fon iugement: ie ne doute point, fi vous daignez prendre tant de foin de cet efcrit, que de vouloir premièrement le corriger : car ayant connoifl"ance non feulement de mon infirmité, mais auffi de mon ignorance, ie n'oferois pas affurer qu'il n'y ait aucunes erreurs ; puis après y adjoùter les chofes qui y manquent, acheuer celles qui ne font pas parfaites, & prendre vous-mefmes la peine de donner vne explication plus ample à celles qui en ont befoin, ou du moins de m'en auertir afin que i y trauaille, & enfin, après que les raifons par lefquelles ie prouue qu'il y a vn Dieu, & que l'ame humaine diffère d'auec le corps, auront efté portées

a. Non à la ligne.

b. Effort, sic [i", 2' et 3' édit.]. Lire : effed ?

�� � 8 OEuvRES DE Descartes.

��5-6.

��iutques au point de clarté & d'euidence, où ie m'affure qu'on les peut conduire, [qu'elles dcuront eitre tenues pour de tres-exades demonilrations, vouloir déclarer cela mefme, & le témoigner pu- bliquement : ie ne doute point, dis-ie, que, fi cela fe fait, toutes les erreurs & fauifes opinions qui ont iamais elle touchant ces deux (tf) quellions, ne foient bien-toll effacées de l'efprit des hommes. Car ) la vérité fera que tous les dottes & gens d'efprit foufcriront à voftre iugement; & vollre autorité, que les Athées, qui font pour l'or- dinaire plus arrogans que doctes & iudicieux, le dépouilleront de leur efprit de contradiction, ou que peut-eftre ils foûtiendront eux- mefmes les railbns qu'ils verront eftre receuës par toutes les per- fonnes d'efprit pour des demonrtrations, de peur qu'ils ne pa- roiflent n'en auoir pas l'intelligence; & enfin tous les autres fe rendront ayfément à tant de témoignages, & il n'y aura plus per- fonne qui ofe douter de l'exiftencc de Dieu, & de la diflinflion réelle & véritable de l'ame humaine d'auec le corps \

C'eft à vous maintenant à iuger du fruit qui reuiendroit de cette créance, fi elle eftoit vne fois bien eftablie, qui voyez les defordres que fon doute produit ; mais ie n'aurois pas icy bonne grâce de recommander dauantage la caufe de Dieu & de la Religion, à ceux qui en ont toufiours elté les plus fermes Colonnes'.

a. Non à la ligne.

b. La traduction française de la Prœfatio de Descartes (t. VII, p. 7-1 1) manque dans la première édition; nous ne la publions donc pas, pour les raisons donnces dans notre Introduction. Cette traduction ne se trouve que danslascconde édition, sous ce titre : Préface de l Autheur au Lecteur, entre VEpistre à la Sorbonne (ci-avant, p. 4-8J et l'Avis intitulé : Le Libraire au Lecteur (p. i-3). Dans la troisième édition, elle vient également après VEpistre et avant le nouvel avis Au Lecteur (voir p. i , note).

�� � ABRÉGÉ DES SIX MEDITATIONS SVIVANTES*

��Dans la première, te mets en auanl les raifons pour le/quelles nous pouuons douter généralement de toutes chqf es, & particulièrement des chofes matérielles, au moins tant que nous n'aurons point d'autres fondemeus dans les fciences, que ceux que nous auons eu jujqu'à pre- fent. Or, bien que l'utilité d'vn doute fi gênerai ne paroijfe pas d'abord, elle ejl toutesfois en cela très-grande, qu'il nous déliure de toutes fortes de préjuge^, & nous prépare vn chemin très-facile pour accoutumer nofîre efprit à fe détacher des f eus, & enfin, en ce qu'il fait qu'il n'efl pas poffible que nous puiffions plus auoir aucun doute, de ce que nous découurirons après eflre véritable.

Dans la féconde, l'efprit, qui, vfant de fa propre liberté, fuppofe que toutes tes chofes ne font point, de l'exiflence defquelles il a le moindre doute, reconnoiff qu'il efî abfolument \ impojjible que cepen- dant il n'exifle pas luy-mefme. Ce qui efî aufji d'vne très-grande vti- lité, d'autant que par ce moyen il fait aifement diflinâion des chofes qui luy appartiennent, c\efl à dire à la nature intelleâuelle, & de celles qui appartiennent au corps. Mais parce qu'il peut arriuer que quel- ques-vns attendent de mof en ce lieu-là des raifons pour prouuer l'im- mortalité de l'ame, \feflime les deuoir maintenant auertir, qu'ayant tafché de ne rien efcrire dans ce traitté, dont ie n'eujfe des demon- firations tres-exaâes, ie me fuis veu obligé de future vn ordre fem- blable à celiiy dont fe feruent let Géomètres, fçauoir efl, d'auancer toutes les chofes defquelles dépend la propofition que l'on cherche, auant que d'en rien conclure.

Or la première & principale chofe qui efl requife, auant que de con- noifire l'immortalité de l'ame, efl d'en former vue conception claire

a. La pagination ne commence, dans la première édition, qu'avec cet Abrégé, qui est la traduction française de la Synopsis (t. VII, p. 12-16). II figure à la fois dans la première édition et dans la seconde, mais dis- paraît de la troisième, où il est remplacé par une Table des Articles des Méditations Metaphisiques, œuvre du nouvel éditeur R. F. (René Fédé).

Œuvres. IV. 2

�� � lo OEuvRES DE Descartes. 13-14.

& nette, & entièrement dijlinâe de toutes les conceptions que l'on peut auoir du corps : ce qui a ejlé fait en ce lieu-là. Il ejl requis, outre cela, de fçauoir que toutes les chofes que nous conceuons clairement & dijtinclementfont vrayes, félon que nous les conceuons : ce qui n'a pu ejtre prouué auant la quatrième Méditation. De plus, il faut auoir vue conception dijlinâe de la nature corporelle, laquelle fe forme, partie dans cette féconde, 6 partie dans la cinquième &fixième Médi- tation. Et enfn, l'on doit conclure de tout cela que les chofes que l'on conçoit clairement & dijlinâement ejlre des fuhjlances différentes, comme l'on conçoit l'Efprit & le Corps, font en effet des fubjlances diuerfes, & réellement dijlinâes les vues d'auec les autres : & c'ejl ce que l'on conclut dans lafixiéme Méditation. Et en la \ mefme auffi cela fe confirme, de ce que nous ne conceuons aucun corps que comme diui- ftble, au lieu que l'efprit, ou l'ame de l'homme, ne fe peut conceuoir que comme indiuifible : car, en effet, nous ne pouuons conceuoir la moitié d'aucune ame, comme nous pouuons faire du plus petit de tous tes corps; en forte que leurs natures ne font pas feulement reconnues diuerfes, mais mefme en quelque façon contraires. Or il faut qu'ils fçachent que ie ne me fuis pas engagé d'en rien dire dauantage en ce traittè-cf, tant parce que cela fuffit pour monfirer affe'{ clairement que de la corruption du corps la mort de l'ame ne s'enfuit pas, & ainft pour donner aux hommes l'efperance d'vne féconde vie après la mort; comme auffi parce que les premiffes defquelles on peut conclure l'im- mortalité de l'ame, dépendent de l'explication de toute la Phjfque : Premièrement, \ afin de fçauoir que généralement toutes les fub fiances, c'efi à dire toutes les chofes qui ne peuuent exifier fans efire créées de Dieu, font de leur nature incorruptibles, & ne peuuent iainais ceffer d' efire, fi elles ne font réduites au néant par ce mefme Dieu qui leur veuille dénier fon concours ordinaire. Et enfuite, afin que l'on re- marque que le corps, pris en gênerai, efi vue fubfiancc, c'efi pour quoy auffi il ne périt point ; mais que le corps humain, en tant qu'il diffère des autres corps, n'efi formé & compofè que d'vne certaine configura- tion de membres, & d'autres femblables accidens; & l'ame humaine, au contraire, n'efi point ainficompofée d'aucuns accidens, 7nais efi vne pure fubfiance. Car encore que tous fes accidens fe changent, par exemple, qu'elle conçoiue de certaines chofes, qu'elle en veiiille d'autres, qu'elle en fente d'autres, &c., c'efi pourtant toufiours la \ mefme ame ; au lieu que le corps humain n'efi plus le mefme, de cela feul que la figure de quelqucs-vnes de fes parties fe trouue changée. D'oii il s'enfuit que le corps humain peut facilement périr, mais que l'efprit, ou l'ame de l'homme [ce que ie ne difiingue point), efi immortelle de fa nature.

�� � '4- '5. Méditations. — Abrégé. h

Dans la troijiéme Méditation, il me femble que i'aj- expliqué affe^;^ au long le principal argument dont ie me fer.s pour prouuer l'exi- Jlence de Dieu. Toutes/ois, afin que l'ejprit du Leéleur Je pût plus aijement abjlraire des feus, ie n'ay point voulu meferuir en ce lieu-là d'aucunes comparai/ans tirées des chofes corporelles, Ji bien que peu t- ejlre il y ejl demeuré beaucoup d'obfcurite\, le/quelles, comme ïcf- pere, feront entièrement éclaircies dans les rcpon/cs que i'aj- faites aux objeâions qui m'ont depuis eflé propofées. Comme, par exemple, '^ ^fi <^Jfe\ difficile d'entendi-e comment l'idée d'vn efire fouucraine- ment parfait, laquelle fe trouue en nous, contient tant de realité ob- jeâiue, c'efl à dire participe par reprefcntation à tant de degre:{ d'efire & de perfection, qu'elle doiue necejjdirement venir d'vne caufe fouue- rainement parfaite. Mais ie l'ay éclair cy dans ces réponfes,par la corn- paraifon d'vne machine fort artificielle, dont l'idée fe rencontre dans l'efprit de quelque ouurier ; car, comme l'artifice objeâifde cette idée doit auoir quelque caufe, à fçauoir la 'fcience de l'ouurier, ou de quelque autre duquel il l'ait aprife, de mefme | // efi impojjible que l'idée de Dieu, qui efi en nous, n'ait pas Dieu mefme pour fa caufe.

Dans la quatrième, il efi prouué que les chofes que nous conceuons fort clairement & fort difiinâementfont toutes vrayes ; & enfemble efi expliqué en quoy confifie la rai \fon de l'erreur oufaujfeté : ce qui doit nccejfairement efire fceu, tant pour confirmer les verite^:^ précédentes, que pour mieux entendre celles qui fuiuent. Mais cependant il efi à remarquer, que ie ne traitte nullement en ce lieu-là du péché, c'efi à dire de l'erreur qui fe commet dans la pourfuite du bien & du mal, 7nais feulement de celle qui arriue dans le iugement & le difcernement du vray 6 du faux; <S- que ie n'entens point y parler des chofes qui appartiennent à lafoy, ou à la conduite de la vie, mais feulement de celles qui regardent les verite^fpeculatiues & connues par l'aydc de la feule lumière naturelle.

Dans la cinquième, outre que la nature corporelle prife en gênerai y efi expliquée, l'e.xifience de Dieu y efi encore demonfirée par de nou- tielles raifons, dans lefquelles toutesfois ilfe peut rencontrer quelques difficultez, mais qui feront refoluës dans les réponfes aux objeâions qui m'ont efié faites ; & aufii on y découure de quelle forte il efi véri- table, que la certitude mefme des demotifi rations Géométriques dépend de la connoiffance d'vn Dieu.

Enfin, dans lafixiéme, ie difiingue l'adion de l'entendement d'auec celle de l'imagination; les marques de cette difiinâionyfont décrites, l'y monfire que l'ame de l'homme efi réellement difiinâe du corps, & toutesfois qu'elle luy efi fi efiroitement conjointe & vnie, qu'elle ne

�� � 12 OEuvRES DE Descartes. is-ie.

compofe que comme vue me/me cliofe aiiecque luy. Toutes les erreurs qui procèdent des feus y fout expo/ces, auec les moyens de les euiter. Et enjin, t'y apporte toutes les raifons de/quelles on peut conclure l'exijlence des chofes matérielles : non que ie les iuge fort vtiles pour prouuer ce qu'\elles prouuent, àfça\uoir, qu'il y a vn Monde, que les hommes ont des corps, & autres chofes femblahles, qui n'ont iamais ejlé mi/es en doute par aucun homme de bon feus ; mais parce qu'en les conjiderant de prés, l'on vient à connoijlrc qu'elles ne font pas Ji fermes nyfi euidentes, que celles qui nous conduifent à la connoijfance de Dieu <S- de noflre ame; en forte que celles-cj- font les plus certaines & les plus euidentes qui puijjent tomber en la connoiJTance de l'efprit humain. Et c'efl tout ce que i'aj' eu deffein de prouuer dans ces fx Méditations ; ce qui fait que i'obmets icy beaucoup d'autres quefiions, dont i'ar aujfi parlé par occafton dans ce traittc. \

�� � MEDITATIONS

��TOUCHANT

��LA PREMIERE PHILOSOPHIE

DANS LESQUELLES

L'EXISTENCE DE DIEU ET LA DISTINCTION RÉELLE ENTRE L'AME -ET LE CORPS DE L'HOMME SONT DEMONSTRÉES

��Première Méditation. Des cIio/l'S que l'on peut reuoquer en doute.

Il y a defia quelque temps que ie me fuis apperceu que, des mes premières années, i'auois reccu quantité de faulies opinions pour véritables, & que ce que i'ay depuis fondé fur des principes fi mal affurez, ne pouuoit eltre que fort douteux & incertain ; de façon [qu'il me falloit entreprendre ferieufement vne fois en ma vie de me 8 défaire de toutes les opinions que i'auois receuës iufques alors en ma créance, &. commencer tout de nouueau dés les fondemens, li ie voulois eftablir quelque choie de ferme & de conftant dans les fciences/Mais cette entreprife me femblant ertre fort grande, i'ay attendu que i'euffe atteint vn âge qui fuft fi meur, que ie n'en peulfe efperer d'autre après luy, auquel ie fuffe plus propre à l'exé- cuter; ce qui m'a fait dilTerer fi long-temps, que déformais ie croi- rois commettre vne faute, il i'employois encore à délibérer le temps qui me relte pour agir.

Maintenant donc que mon efprit ell libre de tous foins, 1 1^ que ie me fuis procuré vn repos allure dans vne paifible folitudc, ie m'apliqueray ferieufement & auec liberté à deltruire généralement toutes mes anciennes opinions. Or il ne fera pas necelTaire, pour arriuer à ce delleiii, de prouuer qu'elles font toutes faullés, de quoy

�� � 14 OEuvREs DE Descartes. ^s-ig.

peut-eflre ie ne viendrois jamais à bout; mais, d'autant que la railbn me perfuade def-ja que ie ne dois pas moins Ibigneulemenî m'empelcher de donner créance aux ciiofes qui ne font pas entiè- rement certaines & indubitables, qu'à celles qui nous paroiflent manifeitement eftre fauHes, le moindre fujet de douter que i'y trouueray, fuffira pour me les faire toutes rejetter. Et pour cela il n'ert pas befoin que ie les examine chacune en particulier, ce qui 9 feroit d'vn trauail infiny ; mais, parce | que la ruine des fondemens entraine necelfiiirement auec foy tout le relie de l'édifice, ie m'at- taqueiay d'abord aux principes, fur lefquels toutes mes anciennes opinions eftoienr appuyées.

Tout ce que i'ay receu iufqu'à prefent pour le plus vray & alTuré, ie I'ay appris des lens, ou par les fens : or i'ay quelquefois éprouué que ces fens eftoient trompeurs, & il efl: de la prudence de ne fe fier iamais entièrement à ceux qui nous ont vne fois trompez. Mais, encore que les fens nous trompent quelquefois, touchant les choies peu Icnfibles & fort éloignées, il s'en rencontre peut-eflre beaucoup d'autres, defcuelles on ne peut- pas raifonnablement douter, quoy que nous les connoiffions par leur moyen : par exemple, que ie fois icy, affis auprès du feu, veflu d'vne robe de chambre, ayant ce papier entre les mains, & autres chofes de cette natur'.. Et comment eft-ce que ie pourrois nier que ces mains & ce corps-cy Ibient à moy? fi ce n'efi: peut-eftre que ie me com- pare à ces infenfez, | de qui le cerueau eft tellement troublé & offufqué par les noires vapeurs de la bile, qu'ils alTurent conftam- ment qu'ils font des roys, lorfqu'ils font tres-pauures ; qu'ils font vertus d'or & de pourpre, lorfqu'ils font tout nuds ; ou s'imaginent eftre des cruches, ou auoir vn corps de verre. Mais quoy? ce font des fous, & ie ne ferois pas moins extrauagant, fi ie me reglois fur leurs exemples. 10 I Toutesfois i'ay icy à confiderer que ie fuis homme, & par confe- quent que i'ay coutume de dormir & de me reprefenter en mes longes les mefmes chofes, ou quelquefois de moins vray-fem- blables, que ces infenfez, lors qu'ils veillent. Combien de fois m'eft-il arriué defonger, la nuit, que i'eftois en ce lieu, que i'eltois habillé, que i'eftois auprès du feu, quoy que ie fulle tout nud de- dans mon lict? Il me lemble bien à prefent que ce n'eft point auec des yeux endormis que ie regarde ce papier; que cette telle que ie remue n'eft point aifoupie; que c'eft auec dcifein & de propos délibéré que i'eftens cette main, & que ie la fens : ce qui arriue dans le Ibmmeil ne femble point fi clair ny i\ diftind que tout cecy.

�� � 19-20. Méditations. — Première. iç

Mais, en y penlant Ibigneufemcnt, ie me reffouuiens d'auoir efté fouuent trompé, lors que ie dormois, par de femblables illufions. Et m'arreftant fur cette penfée, ie voy fi manifeftement qu'il n'y a point d'indices concluans, ny de marques allez certaines par où l'on puiffe diftinguer nettement la veille d'auec le fommeil, que l'en fuis tout eftonné ; & mon eftonnement eft tel, qu'il efl prefque capable de me perfuader que ie dors.

Suppofons donc maintenant que nous fommes endormis, & que toutes ces particularitez-cy, à fçauoir, que nous ouurons les yeux, que nous remuons la tefle, que nous eftendons les mains, & chofes femblables, ne font que de faufTes illufions ; & penfons que peut- ertre nos mains, ny tout noftre corps, ne | font pas tels que nous U les voyons. Toutesfois il faut au moins auoiier que les chofes qui nous font reprefentées dans le fommeil, font comme des tableaux & des peintures, qui ne peuuent eftre formées qu'à la reflembiance de quelque chofe de réel & de véritable; & qu'ainfi, pour le moins, ces chofes générales, à fçauoir, des yeux, vne tefte, des mains, & tout le refle du corps, ne font pas chofes imaginaires, mais vrayes & exirtantes. Car de vray les peintres, lors mefme | qu'ils s'eftudient auec le plus d'artifice à reprcfenter des Syrcnes & des Satyres par des formes bijarres & extraordinaires, ne leur peuuent pas tou- tesfois attribuer des formes & des natures entièrement nouuelles, mais font feulement vn certain mélange & compofition des membres de diuers animaux ; ou bien, fi peut-eflre leur imagination eft affez extrauagante pour inuenter quelque chofe de fi nouueau, que iamais nous n'ayons rien veu de femblable, & qu'ainfi leur ou- urage nous reprefente vne chofe purement feinte & abfoluëment fauife, certes à tout le moins les couleurs dont ils le compofent doiuent-elles eftre véritables.

Et par la mefme raifon, encore que ces chofes générales, à fça- uoir, des yeux, vne tefte, des mains, & autres femblables, peuifent eftre imaginaires, il faut toutesfois auoiier qu'il y a des chofes encore plus fimples & plus vniuerfelles, qui font vrayes & exi- ftantes; du mélange defquelles, ne plus ne moins que de celuy de quelques véritables couleurs, toutes ces | images des chofes qui 12 refident en noftre penfée, foit vrayes .2: réelles, foit feintes & fan- taftiques, font formées. De ce genre de chofes eft la nature corpo- relle en gênerai, & fon eftenduë ; enfemble la figure des chofes eftenduës, leur quantité ou grandeur, & leur nombre ; comme aufli le lieu où elles font, le temps qui mefure leur durée, & autres femblables.

�� � i6 OEuvRES DE Descartes. 20-21

C'eft pourquoy pcut-eihc que de là nous ne conclurons pas mal, fi nous dilbns que la Phyfique, l'Aftronomie, la Médecine, & toutes les autres l'cicnccs qui dépendent de la confideration des choies compofées, font fort douteufes & incertaines; mais que l'Arithmé- tique, la Géométrie, & les autres fcienccs de cette n.ature, qui ne traitteat que de chofes fort fimples & fort générales, fans fe mettre beaucoup en peine fi elles font dans la nature, ou fi elles n'y font pas, contiennent quelque chofe de certain & d'indubitable. Car, foit que ie veille ou que ie dorme, deux & trois ioints enfemble formeront toujours le nombre de cinq, & le quarré n'aura iamais plus de quatre collez; & il ne femble pas polTible que des veritez fi aparentes puilfent efire foupçonnées d'aucune fauffeté ou d'in- certitude.

|Touiesfois il y a long-temps que i'ay dans mon efprit vne cer- taine opinion, qu'il y a vn Dieu qui peut tout, &: par qui i'ay efté créé & produit tel que ie fuis. Or qui me peut auoir afl'uré que ce Dieu n'ait point fait qu'il n'y ait aucune terre, aucun Ciel, aucun

13 corps eftendu, aucune figure, aucune grandeur, | aucun lieu, & que neantmoins i'aye les fentimens de toutes ces chofes, & que tout cela ne me femble point exifler autrement que ie le voy ? Et mefme, comme ie iuge quelquefois que les autres fe méprennent, mefme dans les chofes qu'ils penfent fçauoir auec le plus de certi- tude, il fe peut faire qu'il ait voulu que le me trompe toutes les fois que ie fais l'addition de deux & de trois, ou que ie nombre les collez d'vn quarré, ou que ie iuge de quelque chofe encore plus facile, fi l'on fe peut imaginer rien de plus facile que cela. Mais peut-ellre que Dieu n'a pas voulu que ie fuffe deceu de la forte, car il efl dit fouuerainemcnt bon. Toutesfois, fi cela repu- gneroità fa bonté, de m'auoir fait tel que ie me trompafTe toufiours, cela fembleroit auiïi luy eilre aucunement contraire, de permettre que ie me trompe quelquefois, & neantmoins ie ne puis douter qu'il ne le permette.

Il y aura peut-eflre icy des perfonnes qui aymeront mieux nier l'exirtence d'vn Dieu fi puilTant, que de croire que toutes les autres chofes font incertaines. Mais ne leur refilions pas pour le preient, & fuppofons, en leur faueur, que tout ce qui eft dit ic}' d'vn Dieu foit vne fable. Toutesfois, de quelque façon qu'ils fuppofent que ie fois paruenu à l'ellat & à l'eilre que ie poffede, foit qu'ils l'at- tribuent à quelque dellin ou fatalité, foit qu'ils le réfèrent au hazard, foit qu'ils veuillent que ce foit par vne continuelle fuite &

14 liaifon des chofes, il eil certain que, | puifque faillir & fe tromper

�� � 21-22. Méditations. — Première. 17

eft vne efpece d'imperfection, d'autant moins puilfant fera l'auteur qu'ils attribueront à mon origine, d'autant plus fera-t-il probable que ie fuis tellement imparfait que ie me trompe toujours. Auf- quelles raifons ie n'ay certes rien à répondre, mais ie fuis contraint d'auoûer que, de toutes les opinions que i'auois autrefois receuës en ma créance pour véritables, il n'}' en a pas vne de laquelle ie ne puiffe maintenant douter, non par aucune inconfideration ou légè- reté, mais pour des raifons tres-fortes & meurement confiderées : de forte qu'il eft neceffaire que i'arrefte & fufpende déformais mon iugement fur ces penfées, | & que ie ne leur donne pas plus de créance, que ie ferois à des chofes qui me paroiftroient euidem- ment fauffes. Ci ie defire trouuer quelque chofe de confiant & d'affeuré dans les fciences.

Mais il ne fuffit pas d'auoir fait ces remarques, il faut encore que ie prenne foin de m'en fouuenir; car ces anciennes & ordi- naires opinions me reuiennent encore fouuent en la penfée, le long & familier vfage qu'elles ont eu auec moy leur donnant droit d'ocupper mon efprit contre mon gré, & de fe rendre prefque mai- ftreffes de ma créance. Et ie ne me defaccoutumeray iamais d'y acquiefcer, & de prendre confiance en elles, tant que ie les confide- reray telles qu'elles font en effet, c'elt à fçauoir en quelque façon douteufes, comme ie viens de monftrer, & toutesfois fort probables, en forte que l'on a beaucoup ] plus de raifon de les croire que de 15 les nier. C'ell pourquoy ie penfe que l'en vferay plus prudemment, fi, prenant vn party contraire, i'employe tous mes Ibins à me tromper moy-mefme, feignant que toutes ces penfées font faulies & imaginaires ; iufques à ce qu'ayant tellement balancé mes pré- jugez, qu'ils ne puiflent faire pancher mon aduis plus d'vn collé que d'vn autre, mon iugement ne foit plus déformais maidrifé par de mauuais vfages & détourné du droit chemin qui le peut con- duire à la connoilfance de la vérité. Car ie fuis ali'euré que cepen- dant il ne peut y auoir de péril ny d'erreur en cette voye, & que ie ne fçaurois aujourd'huy trop accorder à ma défiance, puifqu'il n'eil pas maintenant queftion d'agir, mais feulement de méditer & de connoillre.

le fuppoferay donc qu'il y a, non point vn vray Dieu, qui ell la fouueraine fource de vérité, mais vn certain mauuais génie, non moins rufé & trompeur que puili'ant, qui a employé toute l'on indudrie à me tromper. le penferay que le Ciel, l'air, la terre, les couleurs, les figures, les fons & toutes les chofes extérieures que nous voyons, ne font que des illufions & tromperies, dont il fe Œuvres. IV 3

�� � i8 OEuvRES DE Descartes. 2î-j4-

fert pour furprendre ma crédulité. le me confidereraylmoy-mefme comme n'ayant point de mains, point d'yeux, point de chair, point de fang, comme n'ayant aucuns fens, mais croyant fauffe- ment auoir toutes ces choies. le demeureray obrtinément attaché à cette penfée ; & fi, par ce moyen, il n'eft pas en mon pouuoir de 16 paruenir | à la connoiflance d'aucune vérité, à tout le moins il eft en ma puilfance de fufpendre mon iugement. C'eft pourquoy ie prendray garde foigneufement de ne point receuoir en ma croyance aucune fauffeté, & prepareray fi bien mon efprit à toutes les rufes de ce grand trompeur, que, pour puiffant & rufé qu'il foit, il ne me pourra iamais rien impofer.

Mais ce deffein eft pénible & laborieux, & vne certaine pareffe m'entraine infenfiblement dans le train de ma vie ordinaire. Et tout de mefme qu'vn elclaue qui jouiflbit dans le fommeil d'vne liberté imaginaire, lorfqu'il commence à foupçonner que fa liberté n'eft qu'vn fonge, craint d'eftre réueillé, & confpire auec ces illu- fions agréables pour en eftre plus longuement abufé, ainfi ie re- tombe infenfiblement de moy-mefme dans mes anciennes opinions, & l'appréhende de me réueiller de cet aflbupilîement, de peur que les veilles laborieufes qui fuccederoient à la tranquillité de ce repos, au lieu de m'appouer quelque iour & quelque lumière dans la connoillance de la vérité, ne fuilent pas fuftîfantes pour éclaircir les ténèbres des difficultez qui viennent d'eftre agitées.

��17 I Méditation seconde.

De la nature de l'Efprit humain ; & qu'il ejl plus ayfé à connoijire

que le Corps.

La Méditation que ie fis hier m'a remply l'efprit de tant de doutes, qu'il n'eft plus déformais en ma puilfance de les oublier. Et cependant ie ne voy pas de quelle façon ie les pouray refoudre ; & comme fi | tout à coup i'eftois tombé dans vne eau très-profonde, ie fuis tellement furpris, que ie ne puis ny affeurer mes pieds dans le fond, ny nager pour me foutenir au defl"us. le m'efforceray neant- moins, & fuiuray derechef la mefme voye où i'eftois entré hier, en m'éloignant de tout ce en quoy ie pouray imaginer le moindre doute, tout de mefme que fi ic connoiffois que cela fuft abfolument

�� � 24-J5, Méditations, — Seconde. 19

faux ; & ie continuëray toufiours dans ce chemin, | iufqu'à ce que 18 i'aye rencontré quelque chofe de certain, ou du moins, fi ie ne puis autre chofe, iufqu'à ce que i'aye apris certainement, qu'il n'y a rien au monde de certain.

Archimedes, pour tirer le Globe terreftre de fa place & le tranf- porter en vn autre lieu, ne demandoit rien qu'vn point qui fufl fixe & afluré. Ainfy i'auray droit de conceuoir de hautes efpe- rances, û ie fuis aflez heureux pour trouuer feulement vne chofe qui foit certaine & indubitable.

le fuppofe donc que toutes les chofes que ie voy font fauffes ; ie me perfuade que rien n'a iamais eflé de tout ce que ma mémoire remplie de menfonges me reprefente ; ie penie n'auoir aucun fens ; ie croy que le corps, la figure, l'étendue, le mouuement & le lieu ne font que des fidions de mon efprit. Qu'eft ce donc qui poura eftre eftimé véritable ? Peut-eftre rien autre chofe, fmon qu'il n'y a rien au monde de certain.

Mais que fçay-ie s'il n'y a point quelque autre chofe différente de celles que ie viens de iuger incertaines, de laquelle on ne puifle auoir le moindre doute ? N'y a-t-il point quelque Dieu, ou quelque autre puiffance, qui me met en l'efprit ces penfées? Cela n'eft pas ne- ceffaire ; car peut-eftre que ie fuis capable de les produire de moy- mefme, Moy donc atout le moins ne fuis-ie pas quelque chofe? Mais i'ay def-ja nié que i'eufTe aucun fens ny aucun corps. le hefite neant- moins, car que s'enfuit-il | delà? Suis-ie tellement dépendant du corps & des fens, que ie ne puiffe eftre ] fans eux? Mais ie me fuis 19 perfuade qu'il n'y auoit rien du tout dans le monde, qu'il n'y auoit aucun ciel, aucune terre, aucuns efprits, ny aucuns corps; ne me fuis-ie donc pas auiïi perfuade que ie n'eftois point? Non certes; i'eftois fans doute, fi ie me fuis perfuade, ou feulement û i'ay penlé quelque chofe. Mais il y a vn ie ne fçay quel trompeur tres-puif- fant & tres-rufé, qui employé toute fon indurtrie à me tromper touf- iours. Il n'y a donc point de doute que ie fuis, s'il me trompe; & qu'il me trompe tant qu'il voudra, il ne fçauroit iamais faire que ie ne lois rien, tant que ie penferay eftre quelque chofe. De forte qu'après y auoir bien penfé, & auoir foigneufement examiné toutes chofes, enfin il faut conclure, & tenir pour confiant que cette propo- fition : le fuis, i'exijle, eft necelTairement vraye, toutes les fois que ie la prononce, ou que ie la conçoy en mon efprit.

Mais ie ne connois pas encore aflez clairement ce que ie fuis, moy qui fuis certain que ie fuis; de forte que déformais il faut que ie prenne foigneufement garde de ne prendre pas imprudemment

�� � 20

��Œuvres de Descartes. 25-26.

��quelque autre chofe pour moy, & ainfi de ne me point méprendre dans cette connoilTance, que ie foutiens élire plus certaine & plus euidente que toutes celles que i'ay eues auparauant.

C'ert pouïquov ie confidereray derechef ce que ie croyois eilre auant que i'entralle dans ces dernières penfées; & de mes anciennes opinions ie retrancheray tout ce qui peut eltre combatu par les rai-,

20 Ions que i'ay | tantoll alléguées, en forte qu'il ne demeure preci- lement rien que ce qui eft entièrement indubitable. Qu'eft-ce donc que i'ay creu eilre cy-deuant ? Sans difficulté, i'ay penfé que i'ellois vn homme. Mais qu'ell-ce qu'vn homme? Diray-ie que c'ell vn animal raiibnnable? Non certes : car il faudroit par après re- chercher ce que c'eft qu'animal, & ce que c'eft que raifonnable, & ainfi d'vne feule queflion nous tomberions infenfiblement en vne infinité d'autres plus difficiles & embaraifées, & ie ne voudrois pas abufer du peu de temps & de loifir qui me refle, en l'em- ployant à démeiler de femblables fubtilitez. Mais le m'arrclle- ray pluftoft à confiderer icy les penfées qui naiffoient cy-deuant d'elles-mefmes en mon efprit, | & qui ne m'eftoient infpirées que de ma feule nature, lorfque ie m'apliquois à la confideration de mon élire. le me confiderois, premièrement, comme ayant vn vifage, des mains, des bras, & toute cette machine compofée d'os & de chair, telle qu'elle paroifi en vn cadavre, laquelle ie defignois par le nom de corps. le confiderois, outre cela, que ic me nourilfois, que ie marchois, que ie fcntois & que ie penlbis, & ié raportois toutes ces actions à l'ame ; mais ie ne m'arreilois point à penfer ce que c'eftoit que cette ame, ou bien, fi ie m'y arreltois, i'imaginois qu'elle eltoit quelque chofe extrêmement rare & fubtilc, comme vn vent, vne flame ou vn air tres-delié, qui elloit infinué & répandu dans mes plus groflieres parties. Pour ce qui efioit du corps, ie ne doutois

21 nullement de fa nature ; car | ie penlbis la connoifire fort dilUncle- ment, &, fi ie l'eulTe voulu expliquer fuiuant les notions que i'en auois, ie l'euffe décrite en cette forte : Par le corps, i'entens tout ce qui peut élire terminé par quelque figure ; qui peut efire compris en quelque lieu, & remplir vn efpace en telle forte que tout autre corps en Ibit exclus; qui peut élire fenty, ou par l'attouchement, ou par la veuë, ou par l'ouye, ou par le goufi, ou par Todorat ; qui peut efire meu en plufieurs façons, non par luy-mefme, mais par quelque chofe d'étranger duquel il Ibit touché & dont il reçoiue l'imprelfion. Car d'auoir en Iby la puiffance de le mouuoir, de fentir & de penfer, ie ne croyois aucunement que l'on deuft attribuer ces auantages à la nature corporelle ; au contraire, ie m'eftonnois plu-

�� � 5t6-27- Méditations. — Seconde. 2 1

tort de voir que de femblables facultez fe rencontroient en certains corps.

Mais moy, qui fuis-ie, maintenant que ie fupofe qu'il y a quel- qu'vn qui elt extrêmement puilTant &, fi ie l'oie dire, malicieux & rufé, qui employé toutes fes forces & toute fon induftrie à me tromper? Puis-ie m'affurer d'auoir la moindre de toutes les choies que i'ay attribué cy-delTus à la nature corporelle ? | le m'arerte à y penfer auec attention, ie paffe & repaffe toutes ces chofes en mon efprit, & ie n'en rencontre aucune que ie puifîe dire élire en moy. Il n'elt pas belbin que ie m'arrefte à les dénombrer. Paffons donc aux attributs de l'Ame, & voyons s'il y en a quelques-vns qui loient en moy. Les premiers font de me ne urir & de marcher; mais s'il eft vray que ie n'ay point de | corps, il eft vray auffi que ie ne puis 22 marcher ny me nourir. Vn autre eft de fentir ; mais on ne peut auffi fentir fans le corps : outre que i'ay penfé fentir autrefois plufieurs chofes pendant le fommeil, que i'ay reconnu à mon reueil n'auoir point en effet fenties. Vn autre eft de penfer; & ie trouue icy que la penfée eft vn attribut qui m'appartient : elle feule ne peut eftre détachée de moy. le fuis, i'exijîe : cela eft certain ; mais combien de temps? A fçauoir, autant de temps que ie penfe; car peut-eftre fe pouroit-il faire, fi ie ceffois de penfer, que ie celferois en mefme temps d'eftre ou d'exifter. le n'admets maintenant rien qui ne foit neceffairement vray : ie ne fuis donc, precifement parlant, qu'vne chofe qui penfe, c'eft à dire vn efprit, vn entendement ou vne raifon, qui font des termes dont la fignification m'eftoit au- parauant inconnue. Or ie fuis vne chofe vraye, & vrayment exi- ftante ; mais quelle chofe? le I'ay dit : vne chofe qui penfe. Et quoy dauantage? l'exciteray encore mon imagination, pour chercher fi ie ne fuis point quelque chofe de plus. le ne fuis point cet aftem- blage de membres, que l'on appelle le corps humain; ie ne fuis point vn air délié & pénétrant, répandu dans tous ces membres; ie ne fuis point vn vent, vn foufHe, vne vapeur, ny rien de tout ce que ie puis feindre & imaginer, puifque i'ay fupofé que tout cela n'eftoit rien, & que, fans changer cette fupofition, ie trouue que ie ne laiife pas d'eftre certain que ie fuis quelque choie.

Mais aufti peut-il arriuer que ces mefmes chofes, | que ie fuppofe 23 n'eftre point, parce qu'elles me font inconnues, ne font point en eifecf difi'erentes de moy, que ie connois? le n'en fça}' rien; ie ne difpute pas maintenant de cela, ie ne puis donner mon iugement que des chofes qui me font connues : i'ay reconnu que i'eftois, & ie cherche quel ie fuis, moy que i'ay reconnu eftre. Or il eft très-

�� � 2 2 OEUVRES DE DeSCARTES. 27-29-

certain que cette notion & connoiffance de moy-mefme, ainfi preci- fement prife, ne dépend point des chofes dont ll'exiftence ne m'eft pas encore connue ; ny par confequent, & à plus forte raifon, d'au- cunes de celles qui font feintes & inuentées par l'imagination. Et mefme ces termes de feindre & d'imaginer m'auertifTent de mon erreur; car ie feindrois en effet, û i'imaginois eftre quelque chofe, puifque imaginer n'eft autre chofe que contempler la figure ou l'image d'vne chofe corporelle. Or ie fçay des-ja certainement que ie fuis, & que tout enfemble il fe peut faire que toutes ces images- là, & généralement toutes les choies que l'on rapporte à la nature du corps, ne l'oient que des fonges ou des chimères. En fuitte de quoy ie voy clairement que i'aurois auffi peu de raifon en difant : i'exciteray mon imagination pour connoiflre plus diftinftement qui ie fuis, que fi ie difois : ie fuis maintenant éueillé, & i'aperçoy quelque chofe de réel & de véritable ; mais, parce que ie ne I'aper- çoy pas encore affez nettement, ie m'endormiray tout exprés, afin que mes fonges me reprefentent cela mefme auec plus de vérité & d'euidence. Et ainfi, ie reconnois certainement que rien de tout ce 24 que ie puis comjprendre par le moyen de l'imagination, n'apartient à cette connoilfance que i'ay de moj'-mefme, & qu'il eft befoin de rapeller& détourner Ion efprit de cette façon de conceuoir, afin qu'il puifTe luy-mefme reconnoiflre bien diftinftement fa nature.

Mais qu'eft-ce donc que ie fuis? Vne chofe qui penfe. Qu'eft-ce qu'vne chofe qui penfe ? C'eft à dire vne chofe qui doute, qui con- çoit, qui affirme, qui nie, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine auffi, & qui fent. Certes ce n'eft pas peu fi toutes ces chofes apartien- nent à ma nature. Mais pourquoy n'y apartiendroient-elles pas ? Ne fuis-ie pas encore ce mefme qui doute prelque de tout, qui neant- moins entens & cnnçoy certaines choies , qui affure & affirme celles-là feules eftre véritables, qui nie toutes les autres, qui veux & délire d'en connoiftre dauantage, qui ne veux pas eftre trompé, qui imagine beaucoup de chofes, mefme quelquefois en dépit que l'en aye, & qui en fens auffi beaucoup, comme par l'entremife des or- ganes du corps ? Y a-t-il rien de tout cela qui ne foit auffi véritable qu'il eft certain que ie fuis, & que i'exifte, quand mefme | le dormi- rois toujours, &queceluy qui m'a donné l'eftre fe feruiroitde toutes fes forces pour m'abufer? Y a-t-il auffi aucun de ces attributs qui puilfe eftre diftingué de ma penfée, ou qu'on puiffe dire eftre feparé de moy-mefme? Car il eft de foy fi euident que c'eft moy qui doute, qui entens, & qui délire, qu'il n'eft pas icy befoin de rien adjoufter pour l'expliquer. Et i'ay auffi certainement la puilTance d'imaginer ;

�� � a9-3o. Méditations. — Seconde. 2j

car I encore qu'il puiffe arriuer (comme i'ay fupofé auparauant) que 25 les chofes que l'imagine ne foient pas vrayes, neantmoins cette puiffance d'imaginer ne laiffe pas d'eftre réellement en moy, & fait partie de ma penfée. Enfin ie fuis le mefme qui fens, c'eft à dire qui reçoy & connois les chofes comme par les organes des fens, puif- qu'en effet ie voy la lumière, i'oy le bruit, ie reffens la chaleur. Mais l'on me dira que ces apparences font faufles & que ie dors. Qu'il foit ainfi ; toutesfois, à tout le moins, il efl très-certain qu'il me femble que ie voy, que i'oy, & que ie m'échauffe; & c'eft propre- ment ce qui en moy s'apelle fentir, & cela, pris ainfi precifement, n'efl rien autre chofe que penfer. D'où ie commence à connoiftre quel ie fuis, auec vn peu plus de lumière & de diftindion que cy- deuant.

Mais ie ne me puis empefcher de croire que les chofes corporelles, dont les images fe forment par ma penfée, & qui tombent fous les fens, ne foient plus diflindtement connues que cette ie ne fçay quelle partie de moy-mefme qui ne tombe point fous l'imagination : quoy qu'en effet ce foit vne chofe bien étrange, que des chofes que ie t.rouue douteufes & éloignées, foient plus clairement & plus facile- ment connues de moy, que celles qui font véritables & certaines, & qui appartiennent à ma propre nature. Mais ie voy bien ce que c'eft: mon efprit fe plaift de s'égarer, & ne fe peut encore contenir dans les iuftes bornes de la vérité. Relachons-luy donc encore vne fois la I bride, I afin que, venant cy-apres à la retirer doucement & à pro- 26 pos, nous le puifTions plus facilement régler & conduire.

Commençons par la confideration des chofes les plus communes, &que nous croyons comprendre le plus difliniSlement, à fçauoir les corps que nous touchons & que nous voj'ons. le n'entens pas parler des corps en gênerai, car ces notions générales font d'ordinaire plus confufes, mais de quelqu'vn en particulier. Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'eftre tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenoit, il retient encore quelque chofe de l'odeur des fleurs dont il a efté recueilly; fa cou- leur, fa figure, fa grandeur, font apparentes ; il eft dur, il eft froid, on le touche, & û vous le frappez, il rendra quelque fon. Enfin toutes les chofes qui peuuent diftindement faire connoiftre vn corps, fe rencontrent en celuy-cy.

Mais voicy que, cependant que ie parle, on l'aproche du feu : ce qui y reftoit de faueur s'exale, l'odeur s'éuanoûit, fa couleur fe change, fa figure fe perd, fa grandeur augmente, il dénient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, & quoy qu'on le frappe, il

�� � 24 OEuvREs DE Descartes. 30-3 i.

ne rendra plus aucun fon. La mefme cire demeure-t-elle après ce changement? Il faut auouer qu'elle demeure ; & perfonne ne le peut nier. Qu'eft-ce donc que l'on connoidoit en ce morceau de cire auec tant de diftinclion ? Certes ce ne peut eftre rien de tout ce que i'y

27 a}' remarqué par l'entremife des lens, puifque | toutes les chofes qui tomboient fous le gouft, ou l'odorat, ou la veuë, ou l'attouche- ment, ou l'ouye, fe trouuent changées, & cependant la mefme cire demeure. Peut-eftre elloit-ce ce que ie penfe maintenant, à fçauoir que la cire n'eftoit pas ny cette douceur du miel, ny cette agréable odeur des fleurs, ny cette blancheur, ny cette figure, ny ce fon, mais feulement vn corps qui vn peu auparauant me paraiffoit fous ces formes, & qui maintenant fe fait remarquer fous d'autres. Mais qu'eft-ce. precifément parlant, que i'imagine, lorfque ie la conçoy en cette forte? Confiderons-le| attentiuement, & éloignant toutes les chofes qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui refle. Certes il ne demeure rien que quelque chofe d'eftendu. de flexible & de muabie. Or qu'eft-ce que cela : flexible & muabie? N'eft-ce pas que i'imagine que cette cire eflant ronde efl; capable de deue- nir quarrée, & de palTer du quarré en vne figure triangulaire ? Non certes, ce n'eft pas cela, puifque ie la conçoy capable de receuoir vne infinité de femblables changemens,& ie ne fçaurois neantmoins parcourir cette infinité par mon imagination, & par confequent cette conception que i'ay de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer.

Qu'efl-ce maintenant que cette extenfion ? N'eft-elle pas auflTi inconnue, puifque dans la cire qui fe fond elle augmente, & fe trouue encore plus grande quand elle eft entièrement fondue, & beaucoup plus encore quand la chaleur augmente dauantage? Et ie

28 ne con|ceurois pas clairement & félon la vérité ce que c'eft que la cire, fi ie ne penibis qu'elle efl: capable de receuoir plus de varietez félon l'extenfion, que ie n'en ay iamais imaginé. Il faut donc que ie tombe d'accord, que ie ne fçaurois pas mefme conceuoir par l'imagi- nation ce que c'eft que cette cire, & qu'il n'y a que mon entende- ment feul qui le conçoiue; ie dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en gênerai, il eft encore plus euident. Or quelle efl cette cire, qui ne peut eftre conceuë que par l'entendement ou l'ef- prit? Certes c'eft la mefme que ie voy, que ie touche, que l'ima- gine, & la mefme que ie connoiiïois dés le commencement. Mais ce qui eft à remarquer, fa perception, ou bien l'aftion par laquelle on l'aperçoit, n'eft point vne vifion, ny vn attouchement, ny vne imagi- nation, & ne l'a iamais eflé, quoy qu'il le femblaft ainli auparauant,

�� � 31-33. Méditations. — Seconde. 25

mais feulement vne infpection de l'efprit, laquelle peut eltre impar- faite & confufe, comme elle eftoit auparauant, ou bien claire & diftinfte, comme ^lle eft à prefent, félon que mon attention fe porte plus ou moins aux chofes qui font en elle, & dont elle eft compofée.

Cependant ie ne me fçaurois trop étonner, quand ie confidere combien mon efprit a de foibleffe, & de pente qui le porte infenfi- blemènt dans l'erreur. Car encore que fans parler |ie confidere tout cela en moy-mefme, les paroles toutesfois m'arreftent, & ie fuis prefque trompé par les termes du langage ordinaire; car nous di- fons que nous voyons la mefme cire, fi on j nous la prefente, & non 29 pas que nous iugeons que c'eft la mefme, de ce qu'elle a mefme cou- leur & meime figure : d'où ie voudrois prefque conclure, que l'on connoift la cire par la vifion des yeux, & non par la feule infpedion de l'efprit, fi par hazard ie ne regardois d'vne feneftre des hommes qui pallent dans la rue, à la veuë defquels ie ne manque pas de dire que ie voy des hommes, tout de mefme que ie dis que ie voy de la cire ; Et cependant que voy-je de cette feneftre, finon des chapeaux & des manteaux, qui peuuent couurir des fpedres ou des hommes feints qui ne fe remuent que par reftbrs? Mais ie iuge que ce font de vrais hommes, & ainfi ie comprens, par la feule puiffance de iuger qui refide en mon efprit, ce que ie croyois voir de mes yeux.

Vn homme qui tafche d'éleuer fa connoiffance au delà du com- mun, doit auoir honte de tirer des occafions de douter des formes & des termes de parler du vulgaire ; i'ayme mieux pafl"er outre, & confiderer fi ie conceuois auec plus d'euidence & de perfection ce qu'eftoit la cire, lorfque ie l'ay d'abord apperceuë, & que i'ay creu la connoiftre par le moyen des fens extérieurs, ou à tout le moins du fens commun, ainfi qu'ils appellent, c'eft à dire de la puiffance imaginatiue, que ie ne la conçoy à prefent, après auoir plus exade- ment examiné ce qu'elle eft, & de quelle façon elle peut eftre con- nue'. Certes il feroit ridicule de mettre cela en doute. Car, qu'y auoit-il dans cette première perception qui fuft diftinél & éuident, & I qui ne pouroit pas tomber en mefme forte dans le fens du moindre 30 des animaux? Mais quand ie diftingue la cire d'auec fes formes exté- rieures, & que, tout de mefme que fi ie luy auois ofté fes vefte- mens, ie la confidere toute nuë, certes, quoy qu'il fe puiffe encore rencontrer quelque erreur dans mon iugement, ie ne la puis con- ceuoir de cette forte fans vn efprit humain.

I Mais enfin que diray-ie de cet efprit, c'eft à dire de moy-mefme? Car iufques icy ie n'admets eu moy autre chofe qu'vn efprit. Que prononceray-je, dis-je, de moy qui femble conceuoir auec tant de Œuvres. IV, 4

�� � 20 Œuvres de Descartes. 33-34.

netteté & de diftin£lion ce morceau de cire? Ne me connois-je pas moy-mefme, non feulement auec bien plus de vérité & de certitude, mais encore auec beaucoup plus de diftinétion & de netteté ? Car fi ie iuge que la cire eft, ou exifte, de ce que ie la voy, certes il fuit bien plus euidemment que ie fuis, ou que i'exifte moy-mefme, de ce que ie la voy. Car il fe peut faire que ce que ie voy ne foit pas en effet de la cire ; il peut auffi arriuer que ie n'aye pas mefme des yeux pour voir aucune chofe ; mais il ne fe peut pas faire que, lorfque ie voy, ou (ce que ie ne diltingue plus) lorfque ie penfe voir, que moy qui penfe ne fois quelque chofe. De mefme, fi ie iuge que la cire exifte, de ce que ie la touche, il s'enfuiura encore la mefme chofe, à fçauoir que ie fuis ; & fi ie le iuge de ce que mon imagination me le perfuade, ou de quelque autre caufe que ce foit, 31 ie concluray toufiours la mefme chofe. Et ce que i'ay rejmarqué icy de la cire, fe peut apliquer à toutes les autres chofes qui me font extérieures, & qui fe rencontrent hors de moy.

Or fi la notion & la connoiffance de la cire femble eftre plus nette & plus diftinde, après qu'elle a efté découuerte non feulement par la veuë ou par l'attouchement, mais encore par beaucoup d'autres caufes, auec combien plus d'euidence, de dillinclion & de netteté, me dois-je connoiftre moy-mefme, puifque toutes les raifons qui feruent à connoiftre & conceuoir la nature de la cire, ou de quelque autre corps, prouuent beaucoup plus facilement & plus euidem- ment la nature de mon efprit ? Et il fe rencontre encore tant d'autres chofes en l'efprit mefme, qui peuuent contribuer à l'éclair- ciffement de fa nature, que celles qui dépendent du corps, comme celles-cy, ne méritent quafi pas d'eflre nombrées.

Mais enfin me voicy infenfiblement reuenu où | ie voulois ; car, puifque c'eft vne chofe qui m'eft à prefent connue, qu'à proprement parler nous ne conceuons les corps que par la faculté d'entendre qui eft en nous, & non point par l'imagination ny par les fens, & que nous ne les connoiffons pas de ce que nous les voyons, ou que nous les touchons, mais feulement de ce que nous les conceuons par la penfée, ie connois euidemment qu'il n'y a rien qui me foit plus facile à connoiftre que mon efprit. Mais, parce qu'il eft prefque impoffible de fe deffaire fi promptement d'vne ancienne opinion, il 32 fera bon | que ie m'arrefte vn peu en cet endroit, afin que, par la longueur de ma méditation, l'imprime plus profondement en ma mémoire cette nouuelle connoiffance.

�� � 34-35. Méditations. — Troisième. 27

��|Meditation troisième. 33

De Dieu; qu'il exijie.

le fermeray maintenant les yeux, ie boucheray mes oreilles, ie détourneray tous mes fens, i'effaceray mefme de ma penfée toutes les images des chofes corporelles, ou du moins, parce qu'à peine cela fe peut-il faire, ie les reputeray comme vaines & comme fauffes; & ainfi m'entretenant feulement moy-mefme, & conliderant mon intérieur, ie tafcheray de me rendre peu à peu plus connu & plus familier à moy-mefme. le fuis vne chofe qui penfe, c'eit à dire qui doute, qui affirme, qui nie, qui connoilt peu de chofes, qui en ignore beaucoup, qui ayme, qui haït, qui veut, qui ne veut pas, qui imagine auffi, & qui fent. Car, ainfi que i'ay remarqué cy-deuant, quoy que les chofes que ie fens & que i'imagine ne foient peut-eftre rien du | tout hors de moy & en elles-mefmes, ie fuis neantmoins 34 affuré que ces façons de penfer, que i'appelle fentimens & imagi- nations,} en tant feulement qu'elles font des façons de penfer, re- fident & fe rencontrent certainement en moy. Et dans ce peu que ie viens de dire, ie croy auoir rapporté tout ce que ie fçay véritable- ment, ou du moins tout ce que iniques icy i'ay remarqué que ie fçauois.

Maintenant ie confidereray plus exaflement fi peut-eftre il ne fe retrouue point en moy d'autres connoiflances que ie n'aye pas encore apperceuës. le fuis certain que ie fuis vne chofe qui penfe ; mais ne fçay-je donc pas aufli ce qui elt requis pour me rendre cer- tain de quelque chofe? Dans cette première connoilïance, il ne le rencontre rien qu'vne claire & diltinfte perception de ce que ie con- nois; laquelle de vray ne feroit pas fuffifante pour m'alTurer qu'elle eft vraye, s'il pouuoit iamais arriuer qu'vne choie que ie conceurois ainfi clairement & diftinftement fe trouuaft faufle. Et partant il me femble que des-ja ie puis eftablir pour règle générale, que toutes les chofes que nous conceuons fort clairement & fort diitinctcment.font toutes vrayes.

Toutesfois i'ay receu & admis cy-deuant plufieurs chofes comme très-certaines & tres-manifeltes , lefquclles neantmoins i'ay re- connu par après eflre douteuies & incertaines. Quelles eltoient donc ces choies-là? C'eltoit la Terre, le Ciel, les Aftres, & toutes les autres chofes que i'apperceuois par l'entremife de mes | fens. Or 35

�� � 28 OEuvREs DE Descartes, 35-36.

qu'eft-ce que ie conceuois clairement & diflindement en elles ? Certes rien autre choie finon que les idées ou les penfées de ces choies fe prelentoient à mon efprit. Et encore à prêtent ie ne nie pas que ces idées ne fe rencontrent en moy. Mais il y auoit encore vne autre chofe que i'affurois, & qu'à caufe de l'habitude que l'auois à la croire, ie penfois apperceuoir tres-clairement, quoy que véritable- ment ie ne l'apperceufle point, à fçauoir qu'il y auoit des choies hors de mo}', d'où procedoient ces idées, & aul'quelles elles eftoient tout à fait femblables. Et c'eftoit en cela que ie me trompois; ou, fi peut-eftre ie iugeois félon la vérité, ce n'eftoit aucune connoilfance que i'eufle, qui fuft caufe de la vérité de mon iugement.

Mais lorfque ie confiderois quelque chofe de fort fimple & de fort facile touchant l'Arithmétique & la Géométrie, | par exemple que deux & trois ioints enfemble produifent le nombre de cinq, & autres chofes femblables, ne les conceuois-je pas au moins aflez clairement pour affurer qu'elles eftoient vrayes? Certes fi i'ay iugé depuis qu'on pouuoit douter de ces choies, ce n'a point efté pour autre raifon, que parce qu'il me venoit en l'efprit, que peut- efire quelque Dieu auoit pu me donner vne telle nature, que ie me trompaffe mefme touchant les chofes qui me femblent les plus manifeftes. Mais toutes les fois que cette opinion cy-devant conceuë de la fouueraine puilTance d'vn Dieu fe prefente à ma penfée, ie fuis 36 contraint d'auouer ( qu'il luy eft facile, s'il le veut, de faire en forte que ie m'abufe, mefme dans les chofes que ie croy connoiftre auec vne euidcnce très-grande. Et au contraire toutes les fois que ie me tourne vers les chofes que ie penfe conceuoir fort clairement, ie fuis tellement perfuadé par elles, que de moy-mefme ie me laiffe em- porter à ces paroles : Me trompe qui poura, fi eft-ce qu'il ne fçau- roit iamais faire que ie ne fois rien, tandis que ie penferay eftre quelque chofe ; ou que quelque iour il foit vray que ie n'aye iamais erté, eftant vray maintenant que ie fuis; ou bien que deux & trois ioints enfemble faffent plus ny moins que cinq, ou chofes fem- blables, que ie voy clairement ne pouuoir eftre d'autre façon que ie les conçoy.

Et certes, puifque ie n'ay aucune raifon de croire qu'il y ait quelque Dieu qui foit trompeur, & mefme que ie n'ay pas encore confideré celles qui prouuent qu'il y a vn Dieu, la raifon de douter qui dépend feulement de cette opinion, eft bien légère, & pour ainfi dire Metaphyfique. Mais afin de la pouuoir tout à fait ofter, ie dois examiner s'il y a vn Dieu, fi-toft que l'occafion s'en prefentera; & fi ie trouue qu'il y en ait vn, ie dois auffi examiner s'il peut eftre

�� � 36-38. Méditations. — Troisième. 29

trompeur: car fans la connoiffance de ces deux veritez, ie ne voy pas que ie puifle iamais eftre certain d'aucune chofe. Et afin que ie puilTe auoiroccafion d'examiner cela fans interrompre l'ordre de méditer que ie me fuis propofé, qui ert de paffer par degrez des no- tions que ie irouueray les premières en mon efprit à celles que i'y pouray | trouuer par après, | il faut icy que ie diuife toutes mes pen- 37 fées en certains genres, & quo ie confidere dans lefquels de ces genres il y a proprement de la vérité ou de l'erreur.

Entre mes penfées, quelques-vnes font comme les images des chofes, & c'ert à celles-là feules que conuient proprement le nom d'idée : comme lorfque ie me représente vn homme, ou vne Chi- mère, ou le Ciel, ou vn Ange, ou Dieu mefme. D'autres, outre cela, ont quelques autres formes : comme, lorfque ie veux, que ie crains, que i'affirme ou que ie nie, ie conçoy bien alors quelque chofe comme le fujet de l'adion de mon efprit, mais i'adjoulte auffi quelque autre chofe par cette adion à l'idée que i'ay de cette chofe- là; & de ce genre de penfées, les vnes font appellées volontez ou affedions, & les autres iugemens.

Maintenant, pour ce qui concerne les idées, û on les confidere feulement en elles-mefmes, & qu'on ne les rapporte point à quelque autre chofe, elles ne peuuent, à proprement parler, eftre fauffes; ca ■ foit que i'imagine vne Chèvre ou vne Chimère, il n'efi pas moins vray que i'imagine l'vne que l'autre.

11 ne faut pas craindre auffi qu'il le puiffe rencontrer de la fauffeté dans les affedions ou volontez ; car encore que ie puiffe defirer des chofes mauuaifes, ou mefme qui ne furent iamais, toutesfois il n'eft pas pour cela moins vray que ie les defire.

Ainfi il ne reffe plus que les fèuls iugemens, dans lefquels ie dois prendre garde foigneufement de ne me | point tromper. Or la prin- 33 cipale erreur t^ la plus ordinaire qui s'y puiffe rencontrer, confifte en ce que ie iuge que les idées qui font en moy ; font femblables, ou conformes à des chofes qui font hors de moy ; car certainement, fi ie confiderois feulement les idées comme de certains modes ou fa- çons de ma penfée, fans les vouloir rapporter à quelque autre chofe d'extérieur, à peine me pouroient-elles donner occafion de faillir.

Or de ces idées les vnes me femblent eftre nées auec moy, les autres eftre étrangères & venir de dehors, | & les autres eftre faites & inuentées par moy-meime. Car, que i'aye la faculté de conceuoir ce que c'eft qu'on nomme en gênerai vne chofe, ou vne veri.é, ou vne penfée, il me femble que ie ne tiens point cela d'ailleurs que de ma nature propre; mais fi i'oy maintenant quelque bruit, fi ie

�� � 2 Œuvres de Descartes. 38.39.

voy le Soleil, fi ie fens de la chaleur, iufqu'à cette heure i'ay iugé que ces fentimens procedoient de quelques chofes qui exiftent hors de moy; & enfin il me lemble que les Syrenes, les Hypogrifes & toutes les autres femblables Chimères font des fidions & inuentions de mon efprit. Mais aufli peut-eftre me puis-je perfuader que toutes ces idées font du genre de celles que i'apelle étrangères, & qui viennent de dehors, ou bien qu'elles font toutes nées auec moy, ou bien qu'elles ont toutes efté faites par moy ; car ie n'ay point encore clairement découuert leur véritable origine. Et ce que i'ay princi- palement à faire en cet endroit, eft de confiderer, touchant celles qui 39 me femblent venir de quelques objets qui font hors de | moy, quelles font les raifons qui m'obligent à les croire femblables à ces objets.

La première de ces raifons eft qu'il me femble que cela m'efl en- feigné par la nature ; & la féconde, que l'expérimente en moy-mefme que ces idées ne dépendent point de ma volonté ; car fouuent elles fe prefentent à moy malgré moy, comme maintenant, foit que ie le veuille, foit que ie ne le veuille pas, ie fens de la chaleur, & pour cette caufe ie me perfuade que ce fentiment ou bien cette idée de la chaleur eft produite en moy par vne chofe différente de moy, à fçauoir par la chaleur du feu auprès duquel ie me rencontre. Et ie ne voy rien qui me femble plus raifonnable, que de iuger que cette chofe étrangère enuoye & imprime en moy fa reffemblance pluftoft qu'aucune autre chofe.

Maintenant il faut que ie voye fi ces raifons font alTez fortes & conuaincantes. Quand ie dis qu'il me femble que cela m'eft en- feigné par la nature, i'entens feulement par ce mot de nature vne certaine inclination qui me porte à croire cette chofe, & non pas vne lumière naturelle qui me face connoiftre qu'elle eft vraye. Or ces deux chofes différent beaucoup entr'elles; car ie ne fçaurois rien reuoquer en doute de ce que la lumière naturelle me fait voir eftre vray, ainfi qu'elle m'a tantoft fait voir que, de ce que ie dou- tois, ie pouuois conclure que i'eftois. Et ie n'ay en moy aucune autre faculté, ou puiffance, pour diftinguer le vray du faux, qui me puiffe enfeigner que ce que cette lumière me monftre comme vray 40 ne l'eft pas, & à qui ie me | puiffe tant fier qu'à elle. | Mais, pour ce qui eft des inclinations qui me femblent auffi m'eftre naturelles, i'ay fouuent remarqué, lorfqu'il a efté queftion de faire choix entre les vertus & les vices, qu'elles ne m'ont pas moins porté au mal qu'au bien; c'eft pourquoy ie n'ay pas fujet de les fuiure non plus en ce qui regarde le vray & le faux.

�� � 39-40. Méditations. — Troisième. j i

Et pour l'autre railbn, qui eft que ces idées doiuent venir d'ail- leurs, puifqu'elles ne dépendent pas de ma volonté, ie ne la trouue non plus conuaincante. Car tout de mefme que ces inclinations, dont ie parlois tout maintenant, fe trouuent en moy, nonobltant qu'elles ne s'accordent pas toufiours auec ma volonté, ainfi peut- eftre qu'il y a en moy quelque faculté ou puiffance propre à pro- duire ces idées fans l'ayde d'aucunes chofes extérieures, bien qu'elle ne me foit pas encore connue; comme en effet il m'a toufiours femblé iufques icy que, lorfque ie dors, elles fe forment ainfi en moy fans l'ayde des objets qu'elles reprefentent. Et enfin, encore que ie demeurafle d'accord qu'elles font caufées par ces objets, ce n'eft pas vne confequence neceffaire qu'elles doiuent leur eftre femblables. Au contraire, i'ay fouuent remarqué, en beaucoup d'exemples, qu'il y auoit vne grande différence entre l'objet & fon idée. Conmie, par exemple, ie trouue dans mon efprit deux idées du Soleil toutes diuerfes : l'vnc tire fon origine des fens, &; doit eftre placée dans le genre de celles que i'ay dit cy-deffus venir de dehors, par laquelle il me paroift extrêmement petit; l'autre eft I prile des raifons de l'Aftronomie, c'eft à dire de certaines notions 41 nées auec moy, ou enfin eft formée par moy-mefme de quelque forte que ce puiffe eftre, par laquelle il me paroift plufieurs fois plus grand que toute la terre. Certes, ces deux idées que ie conçoy du Soleil, ne peuuent pas eftre toutes deux femblables au mefme Soleil ; & la raifon me fait croire que celle qui vient immédiatement de fon apparence, eft celle qui luy eft le plus diffemblable.

Tout cela me fait aifez connoiftre que iufques à cette heure ce n'a point eilé | par vn iugement certain & prémédité, mais feulement par vne aueugle & téméraire impulfion, que i'ay creu qu'il y auoit des chofes hors de moy, & différentes de mon eftre, qui, par les organes de mes fens, ou par quelque autre moyen que ce puiffe eftre, enuoyoient en moy leurs idées ou images, & y imprimoient leurs reffemblances.

Mais il fe prefente encore vne autre voye pour rechercher fi, entre les chofes dont i'ay en moy les idées, il y en a quelques-vnes qui exiftent hors de moy. A fçauoir, fi ces idées font prifes en tant feulement que ce font de certaines façons de penfer, ie ne recon- nois entr'elles aucune différence ou inégalité, & toutes femblent procéder de moy d'vnc mefme forte ; mais, les confiderant comme des images, dont les vues reprefentent vne chofe & les autres vne autre, il eft euident qu'elles font fort différentes les vnes des autres. Car, en effet, celles qui me reprefentent des fubttances.

�� � j2 Œuvres de Descartes. 4o-4i-

42 font fans doute quelque chofe de plus, & contiennent | en foy (pour ainf) parler) plus de realité objectiue, c'eft à dire participent par reprefentation à plus de dcgrez d'elke ou de perfedion; que celles qui me reprefentent feulement des modes ou accidens. De plus, celle par laquelle ie conçoy vn Dieu fouuerain, éternel, infini, immuable, tout connoilfant, tout puiflant, & Créateur vniuerfel de toutes les chofes qui font hors de luy; celle-là, dis-je, a certai- nement en foy plus de realité objediue, que celles par qui les fubftances finies me font reprefentées.

Maintenant c'ell vne choie manifefte par la lumière naturelle, qu'il doit y auoir pour le moins autant de realité dans la caufe efficiente & totale que dans fon effeél : car d'où eft-ce que l'effect peut tirer fa realité, finon de fa caufe ? & comment cette caufe la luy pouroit-elle communiquer, fi elle ne l'auoit en elle-mefme?

Et de là il fuit, non feulement que le néant ne fçauroit produire aucune chofe, mais auffi que ce qui ell: plus parfait, c'eft: à dire qui contient en foy plus de realité, | ne peut eflre vne fuite & vne dé- pendance du moins parfait. Et cette vérité n'eft pas feulement claire & euidente dans les effets qui ont cette realité que les Philo- fophes appellent aéluelle ou formelle, mais auffi dans les idées où l'on confidere feulement la realité qu'ils nomment objecliue : par exemple, la pierre qui n'a point encore efi;é, non feulement ne peut pas maintenant commencer d'eftre, fi elle n'efl; produitte par vne

43 chofe qui polTede en foy formellement, ou emijnemment, tout ce qui entre en la compofition de la pierre, c'eft à dire qui contienne en foy les mefmes choies ou d'autres plus excellentes que celles qui font dans la pierre; & la chaleur ne peut eflre produite dans vn fujet qui en eltoit auparauant priué, fi ce n'eft par vne chofe qui foit d'vn ordre, d'vn degré ou d'vn genre au moins aufïï parfait que la chaleur, & ainfi des autres. Mais encore, outre cela, l'idée de la chaleur, ou de la pierre, ne peut pas eftre en moy, fi elle n'y a efté mife par quelque caufe, qui contienne en foy pour le moins autant de realité, que l'en conçoy dans la chaleur ou dans la pierre. Car encore que cette caufe-là ne tranfmette en mon idée aucune chofe de fa realité actuelle ou formelle, on ne doit pas pour cela s'ima- giner que cette caufe doiue eilre moins réelle; mais on doit fçauoir que toute idée eftant vn ouurage de l'efprit, fa nature eft telle qu'elle ne demande de foy aucune autre realité formelle, que celle qu'elle reçoit & emprunte de la penfée ou de l'efprit, dont elle eft feulement vn mode, c'eft à dire vne manière ou façon de penfer. Or, afin qu'vne idée contienne vne telle realité objecliue plutoft

�� � 4I-4Î- Méditations. — Troisième. jj

qu'vne autre, elle doit fans doute auoir cela de quelque caul'e, dans laquelle il fe rencontre pour le moins autant de realité formelle que cette idée contient de realité objecl:iue. Car fi nous fupofons qu'il fe trouue quelque chofe dans l'idée, qui ne fe rencontre pas dans fa caufe, il faut donc qu'elle tienne cela du néant; mais, pour impar- faite que foit cette façon d'eftre, par laquelle vne chofe efi: objecti- uement | ou par reprefentation dans l'entendement par fon idée, ^* certes on ne peut pas neantmoins dire que cette façon & manierc- là ne foit rien, ny par confequent que cette idée tire fon ori- gine du néant. le ne dois pas auffi douter qu'il ne foit necelTaire |que la realité foit formellement dans les caufes de mes idées, quoy que la realité que ie confidere dans ces idées foit feulement objediue, ny penfer qu'il fuffit que cette realité fe rencontre obiedi- uement dans leur (s) caufes; car, tout ainfi que cette manière d'eftre obiediuement appartient aux idées, de leur propre nature, de mefme auffi la manière ou la façon d'eftre formellement appartient aux caufes de ces idées (à tout le moins aux premières & princi- pales) de leur propre nature. Et encore qu'il puilfe arriuer qu'vne idée donne la naiffance à vne autre idée, cela ne peut pas toutes- fois eftre à l'infiny, mais il faut à la fin paruenir à vne première idée, dont la caufe foit comme vn patron ou vn original, dans lequel toute la realité ou perfedlion foit contenue formellement iS: en effet, qui fe rencontre feulement obiediuement ou par repre- fentation dans ces idées. En forte que la lumière naturelle me fait connoiftre euidemment, que les idées font en moy comme des tableaux, ou des images, qui peuuent à la vérité facilement déchoir de la perfeftion des chofes dont elles ont efté tirées, mais qui ne peuuent iamais rien contenir de plus grand ou de plus parfait.

Et d'autant plus longuement & foigneufement l'examine toutes ces chofes, d'autant plus clairement & di|ftin6tement ie connois 45 qu'elles font vrayes. Mais enfin que concluray-je de tout cela? C'eft à fçauoir que, û la realité obiediue de quelqu'vne de mes idées eft telle, que ie connoifte clairement qu'elle n'eft point en moy, ny formellement, ny éminemment, & que par confequent ie ne puis pas moy-mefme en eftre la caufe, il fuit de là necefl'airement que ie ne fuis pas feul dans le monde, mais qu'il y a encore quelque autre chofe qui exifte, &qui eft la caufe de cette idée; au lieu que, s'il ne fe rencontre point en moy de telle idée, ie n'auray aucun argu- ment qui me puifl"e conuaincre & rendre certain de l'exiftence d'aucune autre chofe que de nioy-mefme ; car ie les ay tous foi-

ŒUVRE IV 5

�� � 34 OEuvRES DE Descartes. 42-44-

gneufement recherchez, & ie n'en ay peu trouuer aucun autre iufqu'à prelent.

Or entre ces idées, outre celle qui me reprefente à moy-mefme, de laquelle il ne peut y auoir icy aucune difficulté, | il y en a vne autre qui me reprefente vn Dieu, d'autres des chofes corporelles & inanimées, d'autres des anges, d'autres des animaux, & d'autres enfin qui me reprefentent des hommes femblables à moy. Mais pour ce qui regarde les idées qui me reprefentent d'autres hommes, ou des animaux, ou des anges, ie conçoy facilement qu'elles peuuent eltre formées par le mélange & la compofition des autres idées que i'ay des chofes corporelles & de Dieu, encores que hors de moy il n'y eufl: point d'autres hommes dans le monde, ny aucuns animaux, ny aucuns anges. Et pour ce qui regarde les idées des chofes corporelles, ie n'y reconnois rien de fi grand ny de fi excel-

46 lent, qui ne me fem|ble pouuoir venir de moy-mefme ; car, fi ie les confidere de plus prés, & fi ie les examine de la mefme façon que i'examinay hier l'idée de la cire, ie trouue qu'il ne s'y rencontre que fort peu de chofes que ie conçoiue clairement & diftinélement : à fçauoir, la grandeur ou bien l'extenfion en longueur, largeur & profondeur; la figure qui efl: formée par les termes & les bornes de cette extenfion;Ia fituation que les corps diuerfement figurez gardent entr'eux; & le mouuement ou le changement de cette fituation; aufquelles on peut adjouter la fubftance, la durée, & le nombre. Quant aux autres chofes, comme la lumière, les couleurs, les fons, les odeurs, les faueurs, la chaleur, le froid, & les autres qualitez qui tombent fous l'attouchement, elles fe rencontrent dans ma penfée auec tant d'obfcurité & de confufion, que i'ignore mefme û elles font véritables, ou faufies & feulement apparentes, c'efi à dire fi les idées que ie conçoy de ces qualitez, font en effet les idées de quelques chofes réelles, ou bien fi elles ne me reprefentent que des eftres chymeriques, qui ne peuuent exifter. Car, encore que i'aye remarqué cy-deuant, qu'il n'y a que dans les iugemens que fe puilTe rencontrer la vraye & formelle faufieté, il fe peut neantmoins trouuer dans les idées vne certaine faulfeté matérielle, à fçauoir, lorfqu'elles reprefentent ce qui n'elT; rien comme fi c'efloit quelque chofe. Par exemple, les idées que i'ay du froid & de la chaleur font fi peu claires & fi peu diftincles, | que par leur moyen ie ne puis pas

47 difcerner fi le froid eft feulement vne priuation de la ] chaleur, ou la chaleur vne priuation du froid, ou bien fi l'vne & l'autre font des qualitez réelles, ou fi elles ne le font pas ; & d'autant que, les idées eftant comme des images, il n'y en peut auoir aucune qui ne

�� � 44-45. Méditations. — Troisième. 55

nous femble reprefenter quelque chofe, s'il eft vray de dire que le froid ne foit autre chofe qu'vne priuation de la chaleur, l'idée qui me le reprefente comme quelque choie de réel & de pofitif, ne fera pas mal à propos appellée faufle, ^ ainfi des autres femblables idées ; aufquelles certes il n'eft pas neceffaire que i'attribuë d'autre au- theur que moy-mefme. Car, fi elles font fauffes, c'eft à dire fi elles reprefentent des chofes qui ne font point, la lumière naturelle me fait connoiftre qu'elles procèdent du néant, c'efl à dire qu'elles ne font en moy, que parce qu'il manque quelque chofe à ma nature, & qu'elle n'efl pas toute parfaite. Et fi ces idées font vrayes, neant- moins, parce qu'elles me font paroiflre fi peu de realité, que mefme le ne puis pas nettement difcerner la chofe reprefentée d'auec le non eftre, ie ne voy point de raifon pourquoy elles ne puiffent eftre produites par moy-mefme, & que ie n'en puiffe eflre l'auteur.

Quant aux idées claires & diftinftes que i'ay des chofes corpo- relles, il y en a quelques-vnes qu'il femble que i'aye pu tirer de l'idée que i'ay de moy-mefme, comme celle que i'ay de la fub- ftance, de la durée, du nombre, & d'autres chofes femblables. Car, lorfque ie penfe que la pierre efi vne fubftance, ou bien vne chofe qui de foy eft capable d'exifter, puis que ie fuis | vne fubftance, 48 quoy que ie conçoiue bien que ie fuis vne chofe qui penfe & non étendue, & que la pierre au contraire eft vne chofe étendue & qui ne penfe point, & qu'ainfi entre ces deux conceptions il fe ren- contre vne notable différence, toutesfois elles femblent conuenir en ce qu'elles reprefentent des fubftances. De mefme, quand ie penfe que ie fuis maintenant, & que ie me reffouuiens outre cela d'auoir efté autresfois, & que ie conçoy plufieurs diuerfes penfées dont ie connois le nombre, alors i'acquiers en moy | les idées de la durée & du nombre, lefquelles, par après, ie puis transférer à toutes les autres chofes que ie voudray.

Pour ce qui eft des autres qualitez dont les idées des chofes corporelles font compofées, à fçauoir l'étendue, la figure, la fitua- tion. & le mouuement de lieu, il eft vray qu'elles ne font point formellement en moy, puifque ie ne fuis qu'vne chofe qui penfe ; mais parce que ce font feulement de certains modes de la fub- ftance, & comme les veftemens fous lefquels la fubftance corporelle nous paroift, & que ie fuis aufli moy-mefme vne fubftance, il femble qu'elles puifl"ent eftre contenues en moy éminemment.

Partant il ne refte que la feule idée de Dieu, dans laquelle il faut confiderer s'il y a quelque chofe qui n'ait pu venir de moy-mefme. Par le nom de Dieu i'entens vne fubftance infinie, éternelle, im-

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��OEUVRES DE Descartes. 45-46.

��muable, indépendante, toute connoiffante, toute puiffante, & par laquelle mo3'-mefme, & toutes les autres chofes qui font (s'il eft 49 vray qu'il y en ait qui exiilent) ont efté créées | & produites. Or ces auantages font fi grands & fi eminens, que plus attentiuement ie les confidcre, & moins ie me perfuade que l'idée que l'en ay puiffe tirer fon origine de moy feul. Et par confequent il faut neceffai- rement conclure de tout ce que i'ay dit auparauant, que Dieu exifle ; car, encore que l'idée de la fubflance foit en moy, de cela mefme que ie fuis vne fubftance, ie n'aurois pas neantmoins l'idée d'vne fubftance infinie, moy qui fuis vn eflre finy, fi elle n'auoit efté mife en moy par quelque fubftance qui fuft véritablement infinie.

Et ie ne me dois pas imaginer que ie ne conçoy pas l'ihfiny par vne véritable idée, mais feulement par la négation de ce qui eft finy, de mefme que ie comprens le repos & les ténèbres par la négation du mouuement & de la lumière : puifqu'au contraire ie voy mani- feftement qu'il fe rencontre plus de realité dans la fubftance infinie, que dans la fubftance finie, & partant que i'ay en quelque façon premièrement en moy la notion de l'infiny, que du finy, c'eft à dire de Dieu, que de moy-mefme. Car comment feroit-il poftible que ie peuffe connoiftre que ie doute & que | ie defire, c'eft à dire qu'il me manque quelque chofe & que ie ne fuis pas tout parfait, fi ie n'auois en moy aucune idée d'vn eftre plus parfait que le mien, par la com- paraifon duquel ie connoiftrois les défauts de ma nature?

Et l'on ne peut pas dire que peut-eftre cette idée de Dieu eft ma- 50 teriellement fauffe, & que par con|fequent ie la puis tenir du néant, c'eft à dire qu'elle peut eftre en moy pource que i'ay du défaut, comme i'ay dit cy-deuant des idées de la chaleur & du froid, & d'autres chofes femblables : car, au contraire, cette idée eftant fort claire & fort diftinde, & contenant en foy plus de realité obieiftiue qu'aucune autre, il n'y en a point qui foit de foy plus vraye, ny qui puiffe eftre moins foupçonnée d'erreur & de fauffeté.

L'idée, dis-je, de cet eftre fouuerainement parfait & infiny eft entièrement vraye ; car, encore que peut-eftre l'on puiffe feindre qu'vn tel eftre n'exifte point, on ne peut pas feindre neantmoins que fon idée ne me reprefente rien de réel, comme i'ay tantoft dit de l'idée du froid.

Cette mefme idée eft aufli fort claire & fort diftincte, puifque tout ce que mon elprit conçoit clairement & diftindement de réel & de vray, & qui contient en foy quelque perfedion, eft contenu & renfermé tout entier dans cette idée.

�� � 46-47- Méditations, — Troisième. ^7

Et cecy ne laiffe pas d'eftre vray, encore que ie ne comprenne pas l'infiny, ou mefme qu'il fe rencontre en Dieu vne infinité de chofes que ie ne puis comprendre, ny peut-eftre aufli atteindre aucune- ment par la penfée : car il eft de la nature de l'infiny, que ma nature, qui eft finie & bornée, ne le puifTe comprendre; & il fuffit que ie conçoiue bien cela, & que ie iuge que toutes les chofes que ie conçoy clairement, & dans lefquelles ie fçay qu'il y a queljque 51 perfeftion, & peut-eftre aufli vne infinité d'autres que i'ignore, font en Dieu formellement ou éminemment, afin que l'idée que i'en ay foit la plus vraye, la plus claire & la plus diftinfte de toutes celles qui font en mon efprit.

Mais peut-eftre aufli que ie fuis quelque chofe de plus que ie ne m'imagine, & que toutes les perfedions que i'attribuë à la nature d'vn Dieu, font en quelque façon en moy en puifl"ance, quoy qu'elles ne fe produifent pas encore, | & ne fe facent point paroiftre par leurs adions. En effet i'experimente défia que ma connoiffance s'aug- mente & fe perfectionne peu à peu, & ie ne voy rien qui la puifle empefcher de s'augmenter de plus en plus iufques à l'infiny; puis, eftant ainfi accreuë & perfectionnée, ie ne voy rien qui empefche que ie ne puiffe m'acquerir par"fon moyen toutes les autres per- fections de la nature Diuine ; & enfin il femble que la puiffance que i'ay pour l'acquifition de ces perfe6tions, fi elle eft en moy, peut eftre capable d'y imprimer & d'y introduire leurs idées. Toutesfois, en y regardant vn peu de prez, ie reconnois que cela ne peut eftre ; car, premièrement, encore qu'il fuft vray que ma connbifiance ac- quilt tous les iours de nouueaux degrez de perfedion, & qu'il y euft en ma nature beaucoup de chofes en puiffance, qui n'y font pas encore aftuellement, toutesfois tous ces auantages n'appartiennent & n'approchent en aucune forte de l'idée que i'ay de la Diuinité, dans laquelle rien ne | fe rencontre feulement en puiffance, mais 52 tout y eft actuellement & en effed. Et mefme n'eft-ce pas vn argu- ment infaillible & très-certain d'imperfection en ma connoiffance, de ce qu'elle s'accroift peu à peu, & qu'elle s'augmente par degrez ? Dauantage, encore que ma connoiffance s'augmentaft de plus en plus, neantmoins ie ne laiffe pas de conceuoir qu'elle ne fçauroit eftre actuellement infinie, puifqu'elle n'arriuera iamais à vn fi haut point de perfection, qu'elle ne foit encore capable d'acquérir quelque plus grand accroiiïement. Mais ie conçoy Dieu actuelle- ment infiny en vn fi haut degré, qu'il ne fe peut rien adioufter à la fouueraine perfettion qu'il poffede. Et enfin ie comprens fort bien que l'eftre objectif d'vne idée ne peut eftre produit par vn eftre qui

�� � 58

��OEuvRES DE Descartes. 47-48.

��exifte feulement en puiffance, lequel à proprement parler n'eft rien, mais feulement par vn eûre formel ou actuel.

Et certes ie ne voy rien en tout ce que ie viens de dire, qui ne foit tres-aifé à connoiftre par la lumière naturelle à tous ceux qui voudront y penfer foigneufement ; mais lorfque ie relâche quelque chofe de mon attention, mon efprit fe trouuant obfcurcy 8.. comme aueuglé par les images des chofes fenfibles, ne fe reffouuient pas facilement de la raifon pourquoy l'idée que i'ay d'vn eflre plus par- fait que le mien, doit necefiairement auoir efté mife en moy par vn eftre qui foit en effet plus parfait.

53 I C'eft pourquoy ie veux icy paffer outre, & confiderer | fi moy- mel'me, qui ay cette idée de Dieu, ie pourrois eftre, en cas qu'il n'y euft point de Dieu. Et ie demande, de qui aurois-je mon exiflence? Peut-eftre de moy-mefme, ou de mes parens, ou bien de quelques autres caufes moins parfaites que Dieu ; car on ne fe peut rien ima- giner de plus parfait, ni mei'me d'égal à luy.

Or, fi i'eftois indépendant de tout autre, & que ie fuffe moy- mefme l'auteur de mon eftre, certes ie ne douterois d'aucune chofe, ie ne conceurois plus de defirs, & enfin il ne me manqueroit au- cune perfection ; car ie me ferois donné moy-mefme toutes celles dont i'ay en moy quelque idée, & ainfi ie ferois Dieu.

Et ie ne me dois point imaginer que les chofes qui me manquent font peut-eftre plus difficiles à acquérir, que celles dont ie fuis defia en poffeffion ; car au contraire il efl très-certain, qu'il a efté beau- coup plus difficile, que moy, c'eft à dire vne chofe ou vne fubftance qui penfe, fois forty du néant, qu'il ne me feroit d'acquérir les lumières & les connoiffances de plufieurs chofes que i'ignore, & qui ne font que des accidens de cette fubftance. Et ainfi fans diffi- culté, fi ie m'ei^ois moy-melme donné ce plus que ie viens de dire, c'eft à dire fi i'eftois l'auteur de ma nailTance & de mon exiftence, ie ne me ferois pas priué au moins des chofes qui font de plus facile acquifition, à fçauoir, de beaucoup de connoifl'ances dont ma nature

54 eft dénuée ; ie ne me ferois pas | priué non plus d'aucune des chofes qui font contenues dans l'idée que ie conçoy de Dieu, parce qu'il n'y en a aucune qui me lemble de plus difficile acquifition; & s'il y en auoit quelqu'vne, certes elle me paroiftroit telle (fuppofé que i'eufi"e de moy toutes les autres chofes que ie poffede), puifque i'experimenterois que ma puilfance s'y termineroit, & ne feroit pas capable d'y arriuer.

Et encore que ie puilfc fuppofer que peut-eftre i'ay toufiours efté comme ie fuis maintenant, ie ne fçaurois pas pour cela euiter la force

�� � 48-50. Méditations. — Troisième. 59

de ce raifonnement, & ne laiffe pas de connoiftre qu'il eft necef- faire que Dieu foit l'auteur de mon exiftence. Car tout le temps de ma vie | peut eftre diuilé en vne infinité de parties, chacune def- quelles ne dépend en aucune façon des autres; & ainfi, de ce qu'vn peu auparauant i'ay efté, il ne s'enfuit pas que ie doiue maintenant eftre, fi ce n'eft qu'en ce moment quelque caufe me produife & me crée, pour ainfi dire, derechef, c'eft à dire me conferue.

En effet c'eft vne chofe bien claire & bien euideiite (à tous ceux qui confidereront auec attention la nature du temps), qu'vne fub- ftance, pour eftre conferuée dans tous les momens qu'elle dure, a befoin du mefme pouuoir & de la mefme a(5tion,qui feroit necefTaire pour la produire & la créer tout de nouueau, û elle n'eftoit point encore. En forte que la lumière naturelle nous fait voir clairement, que la conferuation & la création ne différent qu'au regard 1 de 55 noftre façon de penfer, & non point en effet. Il faut donc feulement icy que ie m'interroge moy-mefme, pour fçauoir fi ie poffede quelque pouuoir & quelque vertu, qui foit capable de faire en forte que moy, qui fuis maintenant, fois encor à l'auenir : car, puifque ie ne fuis rien qu'vne choie qui penle (ou du moins puifqu'il ne s'agit encor iufques icy precifement que de cette partie-là de moy-mefme), fi vne telle puiffance refidoit en moy, certes ie deurois à tout le moins le penfer, & en auoir connoiffance ; mais ie n'en reflens aucune dans moy, & par là ie connois euidemment que ie dépens de quelque eftre différent de moy.

Peut-eftre auffi que cet eftre-là, duquel ie dépens, n'eft pas ce que l'appelle Dieu, & que ie fuis produit, ou par mes parens, ou par quelques autres caufes moins parfaites que luy? Tant s'en faut, cela ne peut eftre ainfi. Car, comme i'a}' défia dit auparauant, c'eit vne chofe tres-euidente qu'il doit y auoir au moins autant de realité dans la caufe que dans fon effet. Et partant, puifque ie fuis vne chofe qui penfe, & qui ay en moy quelque idée de Dieu, quelle que l'oit enfin la caufe que l'on attribue à ma nature, il faut neceffairc- ment auciier qu'elle doit pareillement eftre vne chofe qui penfe, & potfeder en foy l'idée de toutes les perfecl:ions que i'attribuë à la nature Diuine. Puis l'on peut derechef rechercher fi cette caufe tient fon origine & fon exifience defoy-mefme, ou de quelque autre chofe. Car fi elle la tient de | foy-mefme, il s'enfuit, p;-ir les railbns 56 que l'ay cy-deuant alléguées, qu'elle-iiicrme doit citre Dieu ; puif- qu"|ayant la vertu d'efirc «S: d'exiltcr par foy, elle doit aulfi auoiv fans doute la puill'ance de polieder actuellement toutes tes perfeclions dont elle conçoit les idées, c'eft à dire toutes celles que ic conçoy

�� � 40 OEUVRES DE Descartes. so-si.

eftre en Dieu. Que fi elle tient Ion exiftence de quelque autre caufe que de foy, on demandera derechef, par la mefme raifon, de cette féconde caufe, li elle eft par foy, ou par autruy, iufques à ce que de degrez en degrez on paruienne enfin à vne dernière caufe qui fe trouuera eflre Dieu. Et il eft tres-manifefle qu'en cela il ne peut y auoir de prOgrez à l'infiny, veu qu'il ne s'agit pas tant icy de la caufe qui m'a produit autresfois, comme de celle qui me conferue prefentement ".

On ne peut pas feindre auffi que peut-eflre plufieurs caufes ont enfemble concouru en partie à ma production, & que de l'vne i'ay receu l'idée d'vne des perfections que i'attribuë à Dieu, & d'vne autre l'idée de quelque autre, 2n forte que toutes ces perfections fe trouuent bien à la vérité quelque part dans l'Vniuers, mais ne fe rencontrent pas toutes iointes & affemblées dans vne feule qui foit Eieu. Car, au contraire, l'vnité, la fimplicité, ou l'infeparabilité de toutes les choies qui font en Dieu, eft vne des principales per- fections que ie conçoy eftre en luy; & certes l'idée de cette vnité & affemblage de toutes les perfections de Dieu, n'a peu eftre mife 57 en moy par aucune caufe, de qui ie n'aye point auffi receu | les idées de toutes les autres perfections. Car elle ne peut pas me les auoir fait comprendre enfemblement iointes & infeparables, fans auoir fait en forte en mefme temps que ie fceufle ce qu'elles eftoient, & que ie les connufl"e toutes en quelque façon.

Pour ce qui regarde mes parens, defquels il femble que ie tire ma naiffance, encore que tout ce que l'en ay iamais peu croire foit véritable, cela ne fait pas toutesfois que ce foit eux qui me con- feruent, ny qui m'ayent fait & produit en tant que ie fuis vne chofe qui penfe, puifqu'ils ont feulement mis quelques difpofitions dans cette matière, en laquelle ie iuge que moy, c'eft à dire mon efprit, lequel ieul ie prens maintenant pour moy- mefme, | fe trouue ren- fermé; & partant il ne peut y auoir icy à leur égard aucune diffi- culté, mais il faut necelfairement conclure que, de cela feul que i'exifte, & que l'idée d'vn eftre Ibuuerainement parfait (c'eft à dire de Dieu) eft en moy, l'exiftence de Dieu eft tres-euidemment de- monftrée.

Il me rerte feulement à examiner de quelle façon i'ay acquis cette idée. Car ie ne I'ay pas receuë par les fens, & iamais elle ne s'eft offerte à moy contre mon attente, ainfi que font les idées des choies t'enfibles, lorfque ces choies fe prefentent ou femblent fe prefenter

a. Non à la ligne.

�� � 5ï-52. Méditations. — Troisième. 41

aux organes extérieurs de mes fens. Elle n'eft pas aufTi vne pure produélion ou fidion de mon efprit; car il n'eft pas en mon pou- uoir d'y diminuer ny d'y adioufter aucune chofe. Et par confequent il ne refte plus autre chofe à dire, finon que, comme l'idée de moy- [mefme, elle eft née & produite auec moy dés lors que i'ay efté créé. 58

Et certes on ne doit pas trouuer eftrange que Dieu, en me créantj ait mis en moy cette idée pour eftre comme la marque de l'ouurier emprainte fur fon ouurage; & il n'eft pas aufli neceffaire que cette marque foit quelque chofe de différent de ce mefme ouurage. Mais de cela feul que Dieu m'a créé, il eft fort croyable qu'il m'a en quelque façon produit à fon image & femblance, & que ie conçoy cette reffemblance (dans laquelle l'idée de Dieu fe trouue contenue) par la mefme faculté par laquelle ie me conçoy moy-mefme; c'eft à dire que, lorfque ie fais reflexion fur moy, non feulement ie connois que ie fuis vne chofe imparfaite, incomplète, & dépendante d'autruy, qui tend & qui afpire fans ceffe à quelque chofe de meilleur & de plus grand que ie ne fuis, mais ie connois aufli, en mefme temps, que celuy duquel ie dépens, poffede en foy toutes ces grandes chofes aufquelles i'afpire, & dont ie trouue en moy les idées, non pas indéfiniment & feulement en puiffance, mais qu'il en iouit en effed, aduellement & infiniment, & ainfi qu'il eft Dieu. Et toute la force de l'argument dont i'ay icy vfé pour prouuer l'exiftence de Dieu, confiile en ce que ie reconnois qu'il ne feroit pas poffible | que ma nature fuft telle qu'elle eft, c'eft à dire que i'euffe en moy l'idée d'vn Dieu, fi Dieu n'exiftoit vérita- blement; ce mefme Dieu, dif-je, duquel l'idée eft en moy, c'eft à dire qui pofTede toutes ces | hautes perfeftions, dont noftre efprit 59 peut bien auoir quelque idée fans pourtant les comprendre toutes, qui n'eft fujet à aucuns deffauts, & qui n'a rien de toutes les chofes qui marquent quelque imperfeélion.

D'où il eft affez euident qu'il ne peut eftre trompeur, puifque la lumière naturelle nous enfeigne que la tromperie dépend neceffai- 'rement de quelque deffaut.

Mais, auparauant que i'examine cela plus foigneufement, & que ie pafl"e à la conftderation des autres veritez que l'on en peut re- cueillir, il me iemble très à propos de m'arrefter quelque temps à la contemplation de ce Dieu tout parfait, de pefer tout à loifir fes merueilleux attributs, de confiderer, d'admirer & d'adorer l'incom- parable beauté de cette immenfe lumière, au moins autant que la force de mon efprit, qui en demeure en quelque forte éblouy, me le poura permettre.

Œuvres. IV. 6

�� � 42

��OEUVRES DE Descartes. 52-53.

��Car, comme la foy nous apprend que la fouueraine félicité de l'autre vie ne confifte que dans cette contemplation de la Ma;efté diuine, ainfi experimentons-nous dés maintenant, qu'vne femblable méditation, quoy qu'incomparablement moins parfaite, nous fait iouir du plus grand contentement que nous foyons capables de reffentir en cette vie.

��60 I Méditation quatrième.

Du vray & du faux.

le me fuis tellement accouftumé ces iours paffez à détacher mon efprit des fens, & i'ay fi exactement remarqué qu'il y a fort peu de chofes jque l'on connoilTe auec certitude touchant les chofes corpo- relles, qu'il y en a beaucoup plus qui nous font connues touchant l'efprit humain, & beaucoup plus encore de Dieu mefme,que main- tenant ie deflourneray fans aucune difficulté ma penfée de la confi- derâtion des chofes fenfibles ou imaginables, pour la porter à celles qui, eftant dégagées de toute matière, font purement intelligibles.

Et certes l'idée que i'ay de l'efprit humain, en tant qu'il efl vne chofe qui penfe, & non eftenduë en longueur, largeur & profon-

61 deur, & qui ne participe à | rien de ce qui appartient au corps, eft incomparablement plus diftinde que l'idée d'aucune chofe cor- porelle. Et lorfque ie confidere que ie doute, c'eft à dire que ie fuis vne chofe incomplète & dépendante, l'idée d'vn eftre complet & indépendant, c'elt à dire de Dieu, fe prefente à mon efprit auec tant de diltinclion & de clarté; & de cela feul que cette idée fe retrouue en moy, ou bien que ie fuis ou exirte, moy qui poffede cette idée, ie conclus fi.euidemment l'exilknce de Dieu, & que la mienne dé- pend entièrement de luy en tous les momens de ma vie, que ie ne penfe pas que l'elprit humain puilTe rien connoiftre auec plus d'eui- dence & de certitude. Et defia il me femble que ie découure vn chemin qui nous conduira de cette contemplation du vray Dieu (dans lequel" tous les trefors de la fcience & de la fageffe font ren- fermez) à la connoill'ance des autres chofes de l'Vniuers.

Car, premièrement, ic reconnois qu'il eit impoffible que iamais il

a. K Laquelle » (i" édit.). « Lequel » (2« édit. et suiv.).

�� � 53-55. Méditations. — Quatrième. 4?

me trompe, puifqu'en toute fraude & tromperie il le rencontre quelque forte d'imperfection. Et quoy qu'il femble que pouuoir tromper foit vne marque de fubtilité, ou de puiffance, toutesfois vouloir tromper témoigne fans doute de la foiblefle ou de la ma- lice. Et, partant, cela ne peut fe rencontrer en Dieu.

En après l'expérimente en moy-meime vne certaine puiffance de iuger, laquelle fans doute i'ay receuë de Dieu, de mefme que tout le refle des chofes que ie | polfede; | & comme il ne voudroit pas 62 m'abufer, il efl certain qu'il .le me l'a pas donnée telle que ie puiffe iamais faillir, lorfque l'en vferay comme il faut. Et il ne refleroit aucun doute de cette vérité, fi l'on n'en pouuoit, ce femble, tirer cette confequence, qu'ainfi donc ie ne me puis iamais trom- per; car, fi ie tiens de Dieu tout ce que ie poffede, & s'il ne m'a point donné de puiffance pour faillir, il femble que ie ne me doiue iamais abufer. Et de vray, lors que ie ne penfe qu'à Dieu, ie ne découure en moy aucune caufe d'erreur ou de fauU'eté ; mais puis après, reuenant à moy, l'expérience me fait connoiflre que ie fuis neantmoins fujet à vne infinité d'erreurs, defquelles recherchant la caufe de plus prés, ie remarque qu'il ne fe prefente pas feulement à ma penfée vne réelle & pofitiue idée de Dieu, ou bien d'vn eflre fouuerainement parfait, mais auffi, pour ainfi parler, vne certaine idée negatiue du néant, c'eft à dire de ce qui efl infiniment éloigné de toute forte de perfedlion; & que ie fuis comme vn milieu entre Dieu &i le néant, c'efl à dire placé de telle forte entre le fouuerain eftre & le non eftre, qu'il ne fe rencontre, de vray, rien en moy qui me puiffe conduire dans l'erreur, en tant qu'vn fouuerain eflre m'a produit; mais que, fi ie me confidere comme participant en quelque façon du néant ou du non eftre, c'eft à dire en tant que ie ne fuis pas moy-mefme le fouuerain eftre, ie me trouue expofé à vne in- finité de manquemens, de façon que ie ne me dois pas eftonner û ie me trompe.

I Ainfi ie connois que l'erreur, en tant que telle, n'eft pas quelque 63 chofe de réel qui dépende de Dieu, mais que c'eft feulement vn défaut ; & partant, que ie n'ay pas befoin pour faillir de quelque puiffance qui m'ait efté donnée de Dieu particulièrement pour cet effed, mais qu'il arriue que ie me trompe, de ce que la puiflance que Dieu m'a donnée pour difcerner le vray d'auec le faux, n'eft pas en moy infinie.

Toutesfois cela ne me fatisfait pas encore tout à fait; j car l'er- reur n'eft pas vne pure négation, c'eft à dire, n'eft pas le fimple défaut ou manquement de quelque perfedion qui ne m'eft point

�� � 44 OEuvREs DE Descartes. ss-se.

deuë, mais plutoft cû vne priuation de quelque connoiffance qu'il femble que ie deurois polfeder. Et conliderant la nature de Dieu, il ne me femble pas polîible qu'il m'ait donné quelque faculté qui foit imparfaite en fon genre, c'eil à dire, qui manque de quelque perfedion qui luy foit deuë ; car s'il eft vray que plus l'artilan eft expert, plus les ouurages qui fortent de fes mains font parfaits & accomplis, quel eftre nous imaginerons-nous auoir eflé produit par ce fouuerain Créateur de toutes chofes, qui ne foit parfait & en- tièrement acheué en toutes fes parties? Et certes il n'y a point de doute que Dieu n'ait peu me créer tel que ie ne me peulTe iamais tromper; il efl certain auffi qu'il veut toufiours ce qui eft le meil- leur : m'eft-il donc plus auantageux de faillir, que de ne point faillir? Confiderant cela auec plus d'attention, il me vient d'abord en la

64 penfée que ie ne me dois point eitonlner, fi mon intelligence n'eft pas capable de comprendre pourquoy Dieu fait ce qu'il fait, & qu'ainfi ie n'ay aucune raifon de douter de fon exiftence, de ce que peut-eftre ie voy par expérience beaucoup d'autres chofes, fans pouuoir comprendre pour quelle raifon ny comment Dieu les a produites. Car, fçachant défia que ma nature eft extrêmement foible & limitée, & au contraire que celle de Dieu eft immenfe, incom- prehenfible, & infinie, ie n'ay plus de peine à reconnoiftre qu'il y a vne infinité de chofes en fa puiffance, defquelles les caufes fur- paffent la portée de mon efprit. Et cette feule raifon eft fuffiiante pour me perfuader que tout ce genre de caufes, qu'on a couftume de tirer de la fin, n'eft d'aucun vfage dans les chofes Phyfiques, ou naturelles; car il ne me femble pas que ie puiffe fans témérité rechercher & entreprendre de découurir les fins impénétrables de Dieu.

De plus il me tombe encore en l'efprit, qu'on ne doit pas confi- derer vne feule créature feparement, lorfqu'on recherche fi les ouurages de Dieu font parfaits, mais généralement toutes les créa- tures enfemble. Car la mefme chofe qui pourroit peut-eftre auec quelque forte de raifon fembler fort | imparfaite, fi elle eftoit toute feule, fe rencontre tres-parfaite en fa nature, fi elle eft regardée comme partie de tout cet Vniuers. Et quoy que, depuis que i'ay fait deffein de douter de toutes chofes, ie n'ay connu certainement

65 que mon exiftence & celle de Dieu, [ toutesfois aulfi, depuis que i'ay reconnu l'infinie puiffance de Dieu, ie ne fçaurois nier qu'il n'ait produit beaucoup d'autres choies, ou du moins qu'il n'en puiffe produire, en forte que i'cxifte & fois placé dans le monde, comme faifant partie de rvniuerf(al)ité de tous les eftres.

�� � 56-57. Méditations. — Ql:atriéme. 45

En fuite de quoy, me regardant de plus prés, & confiderant quelles font mes erreurs (lefquelles feules témoignent qu'il }' a en moy de l'imperfedion), ie trouue qu'elles dépendent du concours de deux caufes, à fçauoir, de la puiffance de connoiftre qui eft en moy, & de la puiflance d'élire, ou bien de mon libre arbitre : c'eft à dire, de mon entendement, & enfemble de ma volonté. Car par l'entendement feul ie n'alfeure ny ne nie aucune chofe, mais ie conçoy feulement les idées des chofes, que ie puis alîeurer ou nier. Or, en le confiderant ainfi precifément, on peut dire qu'il ne fe trouue iamais en luy aucune erreur, pourueu qu'on prenne le mot d'erreur en fa propre fignificatiqn. Et encore qu'il y ait peut-eftre vne infinité de chofes dans le monde, dont ie n'ay aucune idée en mon entendement, on ne peut pas dire pour cela qu'il foit priué de ces idées, comme de quelque chofe qui foitdeuë à fa nature, mais feulement qu'il ne les a pas; parce qu'en effet il n'y a aucune raifon qui puilfe prouuer que Dieu ait deu me donner vne plus grande & plus ample faculté de connoiltre, que celle qu'il m'a donnée; &, quelque adroit & fçauant ouurier que ie me le repre- fente, ie ne dois | pas pour celapenfer qu'il ayt deu mettre dans 66 chacun de fes ouurages toutes les perfections qu'il peut mettre dans quelques-vns. le ne puis pas auill me plaindre que Dieu ne m'a pas donné vn libre arbitre, ou vne volonté allez ample & par- faite, puifqu'en effet ie l'expérimente fi vague & û étendue, qu'elle n'efl renfermée dans aucunes bornes. Et ce qui me femble bien remarquable en cet "endroit, eil que, | de toutes les autres chofes qui font en moy, il n'y en a aucune li parfaite & fi eftenduë, que ie ne reconnoilfe bien qu'elle pouroit eflre encore plus grande & plus parfaite. Car, par exemple, fi ie confidere la faculté de conceuoir qui efl en moy, ie trouue qu'elle efl: d'vne fort petite étendue, & grandement limitée, & tout enfemble ie me reprefente l'idée d'vne autre faculté beaucoup plus ample, & mefme infinie; & de cela feul que ie puis me reprefenter l'on idée, ie connois fans diffi- culté qu'elle appartient à la nature de Dieu. En mefme façon, fi l'examine la mémoire, ou l'imagination, ou quelqu'autre puiflance, ie n'en trouue aucune qui ne foit en moy très-petite & bornée, & qui en Dieu ne foit immenfe & infinie. Il n'y a que la feule volonté, que l'expérimente en moy eflre fi grande, que ie ne conçoy point l'idée d'aucune autre plus ample & plus étendue : en forte que c'eft elle principalement qui me fait connoifire que ie porte l'image & la reffemblance de Dieu. Car, encore qu'elle foit incomparable- ment plus grande dans Dieu, que dans moy, foit à raifon de la

�� � 46 OEuvRES DE Descartes. 57-58,

67 con[noiffance & de la puilTance, qui s'y trouuant iointes la rendent plus ferme & plus efficace, foit à raifon de l'objet, d'autant qu'elle fe porte & s'eftend infiniment à plus de choies; elle ne me femble pas toutesfois plus grande, fi ie la confider'î formellement & pre- cifement en elle-melme. Car elle co.ififte feulement en ce que nous pouuons faire vne choie, ou ne la faire pas (c'efl à dire affirmer ou nier, pourfuiure ou fuir), ou pluftofl feulement en ce que, pour affirmer ou nier, pourfuiure ou fuir les chofes que l'entendement nous propofe, nous agifTons en telle forte que nous ne fentons point qu'aucune force extérieure nous y contraigne. Car, afin que ie fois libre, il n'ell pas necelfaire que ie fois indiffèrent à choifir l'vn ou l'autre des deux contraires; mais plutoft, d'autant plus que ie panche vers l'vn, foit que ie connoiffe euidemment que | le bien & le vray s'y rencontrent, foit que Dieu difpofe ainfi l'intérieur de ma penlee, d'autant plus librement l'en fais choix & ie l'embraffe. Et certes la grâce diuine & la connoilfance naturelle, bien loin de diminuer ma liberté, l'augmentent pluftoft, & la fortifient. De façon que cette indifférence que ie fens, lorfque ie ne fuis point emporté vers vn collé plullofl que vers vn autre par le poids d'aucune raifon, eft le plus bas degré de la liberté, & fait plutofi: paroiftre vn défaut dans la connoiflance, qu'vne perfection dans la volonté ; car fi ie connoiffois toufiours clairement ce qui efl vray & ce qui efl: bon, ie

68 ne ferois iamais en peine | de délibérer quel iugement & quel choix ie deurois faire ; & ainfi ie ferois entièrement libre, fans iamais eftre indiffèrent.

De tout cecy ie reconnois que Tiy la puilTance de vouloir, la- quelle i'ay receuë de Dieu, n'efi: point d'elle-mefme la caufe de mes erreurs, car elle eft tres-ample & tres-parfaite en fon efpece ; ny auflTi la puiffance d'entendre ou de conceuoir : car ne conceuant rien que par le moyen de cette puilïance que Dieu m'a donnée pour conceuoir, fans doute que tout ce que ie conçoy, ie le conçoy comme il faut, & il n'efi: pas pofllble qu'en cela ie me trompe. D'où eft-ce donc que naiffent mes erreurs? C'eil: à fçauoir, de cela feul que, la volonté eflant beaucoup plus ample & plus étendue que l'entendement, ie ne la contiens pas dans les mefmes limites, mais que ie l'eflens auffi aux chofes que ie n'entens pas; aufquelles eflant de foy indifférente, elle s'égare fort aifement, & choifit le mal pour le bien, ou le faux pour le vray. Ce qui fait que ie me trompe & que ie pèche.

Par exemple, examinant ces iours paflez fi quelque chofe exiftoit dans le monde, & connoiflant que, de cela feul que i'examinois

�� � 58-50. Méditations. — Quatrième. 47

cette queltion, il fuiuoit tres-euidemment que l'exiftois moy-mefme, ie ne pouuois pas m'empefcher de iuger qu'vne choie que ie conce- uois fi clairement eftoit vraye, non que | le m'y trounalfe forcé par aucune caufe extérieure, mais feulement, parce que d'vne grande clarté qui eftoit en mon entendement, a fuiuy vne grande inclina- Ition en ma volonté ; & ie me fuis p'orté à croire auec d'autant plus 69 de liberté, que ie me fuis trouué auec moins d'indifférence. Au contraire, à prefent ie ne connois pas feulement que i'exifte, en tant que ie fuis quelque chofe qui penfe, mais il fe prefente auffi à mon efprit vne certaine idée de la nature corporelle : ce qui fait que ie doute û. cette nature qui penfe, qui eft en moy, ou plutoft par la- quelle ie fuis ce que ie fuis, eft différente de cette nature corporelle, ou bien fi toutes deux ne font qu'vne mefme chofe. Et ie fuppofe icy que ie ne connois encore aucune raifon, qui me perfuade pluftoft l'vn que l'autre ; d'où il fuit que ie fuis entièrement indiffèrent à le nier, ou à l'affurer, ou bien mefme à m'abftenir d'en donner aucun iugement.

Et cette indifférence ne s'étend pas feulement aux chofes dont l'entendement n'a aucune connoiffance, mais généralement aufli à toutes celles qu'il ne découure pas auec vne parfaite clarté, au moment que la volonté en délibère; car, pour probables que foyent les conieélures qui me rendent enclin à iuger quelque chofe, la feule connoiffance que i'ay que ce ne l'ont que des conieftures, & non des raifons certaines & indubitables, fuffit pour me donner occafion de iuger le contraire. Ce que i'ay fuffifamment expérimenté ces iours paffez, lorfque i'ay pofé pour faux tout ce que i'auois tenu aupa- rauant pour tres-veritable, pour cela feul que i'ay remarqué que l'on en pouuoit douter en quelque forte.

I Or 11 ie m'abftiens de donner mon iugement fur vne chofe, '0 lorfque ie ne la conçoy pas auec alfcz de clarté & de diftinclion, il eft euident que l'en vfe fort bien, & que ie ne fuis point trompé ; mais fi ie me détermine à la nier, ou affeurer, alors ie ne me fers plus comme ie dois de mon libre arbitre ; & | fi i'affure ce qui n'eft pas vray, il eft euident que ie me trompe, mefme auffi, encore que ie iuge félon la vérité, cela n'arriue que par hazard, & ie ne laiffe pas de faillir, & d'vfer mal de mon libre arbitre ' ; car la lumière na- turelle nous enfeigne que la connoiffance de l'entendement doit toufiours précéder la détermination de la volonté. Et c'eft dans ce mauuais vfage du libre arbitre, que fe rencontre la priuation qui

a. Arbitre omis {l^ édit.)

�� � 4^ OEuvRES DE Descartes. 60-61.

conftituë la forme de l'erreur. La priuation, dif-je, fe rencontre dans l'opération, en tant qu'elle procède de moy ; mais elle ne fe trouue pas dans la puidance que i'ay receuë de Dieu, ny mefme dans l'opération, en tant qu'elle dépend de luy. Car ie n'ay certes aucun fujet de me plaindre, de ce que Dieu ne m'a pas donné vne intelligence plus capable, ou vne lumière naturelle plus grande que celle que ie tiens de luy, puifqu'en effet il efl du propre de l'entendement finy, de ne pas comprendre vne infinité de chofes, & du propre d'vn entendemant créé d'eftre finy : mais i'ay tout fujet de luy rendre grâces, de ce que, ne m'ayant iamais rien deu, il m'a neantmoins donné tout le peu de perfedions qui eft en moy ; bien loin de conceuoir des fentiments fi iniufl:es, que de m'imaginer

71 qu'il I m'ait oflé ou retenu iniuftement les autres perfections qu'il ne m'a point données. le n'ay pas auffi fujet de me plaindre, de ce qu'il m'a donné vne volonté plus étendue que l'entendement-, puifque, la volonté ne confifiant qu'en vne feule chofe, & fon fujet eftant comme indiuifible, il femble que fa nature eft telle qu'on ne luy fçauroit rien ofter fans la deftruire; & certes plus elle fe trouue eftre grande, & plus i'ay à remercier la bonté de celuy qui me l'a donnée. Et enfin ie ne dois pas auflTi me plaindre, de ce que -Dieu concourt auec moy pour former les adcs de cette volonté, c'eft à dire les iugemens dans lefquels ie me trompe, parce que ces ades- là font entièrement vrays, & abfolument bons, en tant qu'ils dé- pendent de Dieu ; & il y a en quelque forte plus de perfection en ma nature, de ce que ie les puis former, que fi ie ne le pouuois pas. Pour la priuation, dans laquelle feule | confifte la raifon formelle de l'erreur & du péché, elle n'a befoin d'aucun concours de Dieu, puifque ce n'eft pas vne chofe ou vn eftre, & que, fi on la rapporte à Dieu comme à fa caufe, elle ne doit pas eftre nommée priuation, mais feulement négation, félon la fignification qu'on donne à ces mots dans l'Efchole.

Car en effed ce n'eft point vne imperfedion en Dieu, de ce qu'il m'a donné la liberté de donner mon iugement, ou de ne le pas donner, fur certaines chofes dont il n'a pas mis vne claire & diftinde

72 jronnoiffance en mon entendement ; mais fans doute | c'eft en moy

vne imperfedion, de ce que ie n'en vfe pas bien, & que ie donne témérairement mon iugement, fur des chofes que ie ne conçoy qu'auec obfcurité & confufion.

le voy neantmoins qu'il eftoit aifé à Dieu de faire en forte que ie ne me trompaffe iamais, quoy que ie demeuraffe libre, & d'vne connoiffance bornée, à fçauoir, en donnant à mon entendement

�� � 61-62. Méditations. — Quatrième. 49

vne claire & diftinde intelligence de toutes les chofes dont ie deuois iamais délibérer, ou bien feulement s'il euft fi profondément graué dans ma mémoire la refolution de ne iuger iamais d'aucune chofe fans la conceuoir clairement & diftinftement, que ie ne la peufTe iamais oublier. Et ie remarque bien qu'en tant que ie me confi- dere tout feul, comme s'il n'y auoit que moy au monde, i'aurois efté beaucoup plus parfait que ie ne fuis, fi Dieu m'auoit créé tel que ie ne failliffe iamais. Mais ie ne pnis pas pour cela nier, que ce ne foit en quelque façon vne plus grande perfeftion dans tout l'Vniuers, de ce que quelques vnes de fes parties ne font pas exemptes de deffaut, que fi elles eftoient toutes femblables. Et ie n'ay aucun droit de me plaindre, fi Dieu, m'ayant mis au monde, n'a pas voulu me mettre au rang des chofes les plus nobles & les plus parfaites; mefme i'ay fujet de me contenter de ce que, s'il ne m'a pas donné la vertu de ne point faillir, par le premier moyen que i'ay cy-defl'us déclaré, qui dépend d'vne claire & éuidente con- noiffance de toutes les chofes dont ie puis délibérer, | il a au moins laiffé en ma puifl"ance l'autre moyen, qui efi: | de retenir fermement la refolution de ne iamais donner mon iugement fur les choies dont la vérité ne m'eft pas clairement connue. Car quoy que ie remarque cette foiblefl"e en ma nature, que ie ne puis attacher continuellement mon efprit à vne mefme penfée, ie puis toutesfois, par une médita- tion attentiue & fouuent réitérée, me l'imprimer fi fortement en la mémoire, que ie ne manque iamais de m'en reffouuenir, toutes les fois que l'en auray befoin, & acquérir de cette façon l'Jiabitude de ne point faillir.. Et, d'autant que c'eft en cela que confifte la plus grande & principale perfeftion de l'homme, i'eflime n'auoir pas peu gagné par cette» Méditation, que d'auoir" découuert la caufe des fauffetez & des erreurs. 1

Et certes il n'y en peut auoir d'autre que celle que i'ay expliquée ; car toutes les fois que ie retiens tellement ma volonté dans les bornes de ma connoiffance, qu'elle ne fait aucun iugement que des chofes qui luy font clairement & diftindement reprefentées par l'entendement, il ne fe peut faire que ie me trompe; parce que toute conception claire & diftinfte eft fans doute quelque chofe de réel et de pofitif, & partant ne peut tirer fon origine du néant, mais doit necelfairement auoir Dieu pour fon auteur, Dieu, dif-je, qui,

a. 1" édit. : en cette. Mais aux «fautes à corriger : lise\ par cette ».

b. 1'^ édit. : d'auoir. « Fautes à corriger : lise^ que d'auoir ». 2" et 3' édit, : d'auoir.

7

��73

�� � ^o OEuvRES DE Descartes.

��62-63

��eftant fouuerainement parfait, ne peut eftre caufe d'aucune erreur ; 74 & par confe|quent il faut conclure qu'vne telle conception ou vn tel iugement ell véritable.

Au relie ie n'ay pas feulement apris auiourd'huy ce que ie dois éuiter pour ne plus faillir, mais auffi ce que ie dois faire pour par- uenir à la connoifTance de la vérité. Car certainement l'y par- uiendray, fi i'arrefte fuffifamment mon attention fur toutes les chofes que ie conceuray parfaitement, & fi ie les fepare des autres que ie ne comprens qu'auec confufion & obfcurité. A quoy dorefnauant ie prendray foigneufement garde.

��75 II Méditation cinquième.

De l'ejfaice des chofes matérielles ; &, derechef de Dieu, qu'il èxifle.

Il me refte beaucoup d'autres chofes à examiner, touchant les Atributs de Dieu, & touchant ma propre nature, c'eft à dire celle de mon efprit : mais l'en reprendray peut-eftre vne autre fois la recherche. Maintenant (après auoir remarqué ce qu'il faut faire ou éuiter pour paruenir à la connoifTance de la vérité), ce que i'ay prin- cipalement à faire, efl d'effayer de fortir & me débaraiîer de tous les doutes où ie fuis tombé ces iours palTez, & voir fi l'on ne peut rien connoiftre de certain touchant les choies matérielles.

Mais auant que i'examine s'il y a de telles chofes qui exiftent

76 hors de moy, ie dois confiderer leurs idées, | en tant qu'elles font en ma penfée, & voir quelles font celles qui font dill:incl:es, & quelles font celles qui font confufes.

En premier lieu, l'imagine diftindement cette quantité que les Philofophes appellent vulgairement la quantité continue, ou bien l'extenfion en longueur, largeur & profondeur, qui eft en cette quantité, ou plutoft en la chofe à qui on l'attribue. De plus, ie puis nombrer en elle plufieurs diuerfes parties, & attribuer à chacune de ces parties toutes fortes de grandeurs, de figures, de fituations, & de mouuemens ; & enfin, ie puis affigner à chacun de ces mou- uemens toutes fortes de durées.

Et ie ne connois pas feulement ces chofes auec diftinftion, lorfque ie les confidere en gênerai ; mais auiîi, pour peu que l'y applique mon attention, ie conçoy vne infinité de particularitez touchant les

�� � 63-65. Méditations. — Cinquie:me. ^ r

nombres, les figures, les mouuemens, & autres chofes femblables, dont la vérité fe fait paroiftre auec tant d'euidence|& s'accorde fi bien auec ma nature, que lorfque ie commence à les découurir, il ne me femble pas que l'apprenne rien de nouueau, mais plutofi que ie me relTouuiens de ce que ie fçauois défia auparauant, c'eft à dire que i'aperçoy des chofes qui eltoient défia dans mon efprit, quo}' que ie n'euffe pas encore tourné ma penfée vers elles.

Et ce que ie trouue icy de plus confiderable, eft que ie trouue en moy vne infinité d'idées de certaines chofes, qui ne peuuent pas eftre eilimées vn pur | néant, quoy que peut-eflre elles n'ayent au- n cune exiftance hors de ma penfée, & qui ne font pas feintes par moy, bien qu'il foit en ma liberté de les penfer ou ne les penfer pas; mais elles ont leurs natures vrayes & immuables. Comme, par exemple, lorfque i'imagine vn triangle, encore qu'il n'y ait peut- eftre en aucun lieu du monde hors de ma penfée vne telle figure, & qu'il n'y en ait iamais eu, il ne laiffe pas neantmoins d'y auoir vne certaine nature, ou forme, ou elfence déterminée de cette figure, laquelle eft immuable & éternelle, que ie n'a}' point in- uentée, & qui ne dépend en aucune façon de mon efprit; comme il paroift de ce que l'on peut demonflrer diuerfes proprietez de ce triangle, à fçauoir, que fes trois angles font égaux à deux droits, que le plus grand angle eft fouftenu" par le plus grand cofté, & autres femblables, lefquelles maintenant, foit que ie le veuille ou non, ie reconnois tres-clairement & tres-euidemment eftre en luy, encore que ie n'y aye penfé auparauant en aucune façon, lorfque ie me fuis imaginé la première fois vn triangle; & partant on ne peut pas dire que ie les aye feintes & inuentées.

Et ie n'ay que faire icy de m'obiefter, que peut-eftre cette idée du triangle eft venue en mon efprit par l'entremife de mes fens, parce que i'ay veu quelquefois des corps de figure triangulaire; car ie puis former en mon efprit vne infinité d'autres figures, dont on ne peut auoir le moindre foupçon que iamais elles me foient tombées fous les fens, & ie ne laifte | pas toutesfois| de pouuoir de- 78 monftrer diuerfes proprietez touchant leur nature, auiïi bien que touchant celle du triangle : lefquelles certes doiuent eftre toutes vrayes, puifque ie les conçoy clairement. Et partant elles font quelque chofe, & non pas vn pur néant; car il eft tres-euident que tout ce qui eft vray eft quelque chofe, & i'ay défia amplement de- monftré cy-de(fus que toutes les chofes que ie connois clairement &

a. Lire fouftendu ?

�� � 52 OEuVRES DE DeSC\RTES.

��65-66.

��diftindement font vrayes. Et quoy que ie ne l'euffe pas demonftré, toutefois la nature de mon efprit elt telle, que ie ne me fçaurois empefcher de les eftimer vrayes, pendant que ie les conçoy claire- ment & diftinétement. Et ie me reflbuuiens que, lors mefme que i'eftois encore fortement attaché aux objeds des fens, i'auois tenu au nombre des plus confiantes veritez celles que ie conceuois clai- rement & diftinclement touchant les figures, les nombres, & les autres chofes qui appartiennent à l'Arithmétique & à la Géométrie. Or maintenant, fi de cela feul que ie puis tirer de ma penfée l'idée de quelque chofe, il s'enfuit que tout ce que ie reconnois claire- ment & diftindement appartenir à cette chofe, luy appartient en effeft, ne puis-je pas tirer de cecy vn argument & vne preuue de- monftratiue de l'exiftence de Dieu ? Il efl certain que ie ne trouue pas moins en moy fon idée, c'eft à dire l'idée d'vn eftre fouueraine- ment parfait, que celle de quelque figure ou de quelque nombre

79 que ce foit. Et iê ne connois pas moins clairement & | diltindement qu'vne a6luelle & éternelle exiftence appartient à fa nature, que ie connois que tout ce que ie puis demonftrer de quelque figure ou de quelque nombre, appartient véritablement à la nature de cette figure ou de ce nombre. Et partant, encore que tout ce que i'ay conclu dans les Méditations précédentes, ne fe trouuafl: point veri- lable, l'exiftence de Dieu doit palier en mon efprit au moins pour auffi certaine, que i'ay eftimé iufques icy toutes les veritez des Ma- thématiques, qui ne regardent que les nombres & les figures : |bien qu'à la vérité cela ne paroiffe pas d'abord entièrement manifefte, mais femble auoir quelque apparence de fophifme. Car ayant ac- couftumé dans toutes les autres choies de faire diftinclion entre l'exiftence & l'effence, ie me perfuade ayfement que l'exiftence peut eftre feparée de l'effence de Dieu, & qu'ainfi on peut conceuoir Dieu comme n'eftant pas a6luellement. Mais neantmoins, lorfque i'y penfe auec plus d'attention, ie trouue manifeftement que l'exi- ftence ne peut non plus eftre feparée de l'elfence de Dieu, que de l'effence d'vn triangle redliligne la grandeur de fes trois angles égaux à deux droits, ou bien de l'idée d'vne montagne l'idée d'vne valée ; en forte qu'il n'y a pas moins de répugnance de conceuoir vn Dieu (c'eft à dire vn eftre fouuerainement parfait) auquel manque l'exiftence (c'eft à dire auquel manque quelque perfeftion), que de conceuoir vne montagne qui n'ait point de valée.

80 Mais encore qu'en effed ie ne puiffe pas conce|uoir vn Dieu fans exiftence, non plus qu vne montagne fans valée, toutesfois, comme de cela leul que ie conçoy vne montagne auec vne valée, il ne s'en.

�� � 66-67. Méditations, — Cinquième. ijj

fuit pas qu'il y ait aucune montagne dans le monde, de mefme auffi, quoy que ie conçoiue Dieu auec l'exiftence, il femble qu'il ne s'enfuit pas pour cela qu'il y en ait aucun qui exifte : car ma penfée n'impofe aucune neceffité aux chofes ; & comme il ne tient qu'à moy d'imaginer vn cheual aiflé, encore qu'il n'y en ait aucun qui ait des aifles, ainfi ie pourois peut-eftre attribuer l'exiftence à Dieu, encore qu'il n'y euft aucun Dieu qui exiftaft. Tant s'en faut, c'eft icy qu'il y a vn fophifme caché fous l'apparence de cette ob- jedion : car de ce que ie ne puis conceuoir vne montagne fans valée, il ne s'enfuit pas qu'il y ait au monde aucune montagne, ny aucune valée, mais feulement que la montagne & la valée, foit qu'il y en ait, foit qu'il n'y en ait point, ne fe peuuent en aucune façon feparer l'vne d'auec l'autre ; au lieu que, de cela feu! que ie ne puis | conceuoir Dieu fans exiftence, il s'enfuit que l'exiftence efl infeparable de luy, & partant qu'il exifte véritablement : non pas que ma penfée puilTe faire que cela foit de la forte, & qu'elle impofe aux chofes aucune necefiité ; mais, au contraire, parce que la neceffité de la chofe mefme, à fçauoir de l'exiftence de Dieu, dé- termine ma penfée à le conceuoir de cette façon. Car il n'eft pas en ma liberté de conceuoir vn Dieu fans exiftence (c'eft à dire vn eftre fouuerainement parfait fans | vne fouueraine perfedion), comme il 81 m'eft libre d'imaginer vn cheual fans aifles ou auec des aifles.

Et on ne doit pas dire icy qu'il eft à la vérité neceffaire que i'auoûe que Dieu exifte, après que i'ay fuppofé qu'il poflede toutes fortes de perfeftions, puifque l'exiftence en eft vne, mais qu'en effe6t ma première fuppofition n'eftoit pas neceffaire ; de mefme qu'il n'eft point neceffaire de penfer que toutes les figures de quatre coftez fe peuuent infcrire dans le cercle, mais que, fuppofant que i'aye cette penfée, ie fuis contraint d'auouer que le rhombe fe peut infcrire dans le cercle, puifque c'eft vne figure de quatre coftez; & ainfi ie feray contraint d'auouer vne chofe fauffe. On ne doit point, dif-je, alléguer cela : car encore qu'il ne foit pas neceffaire que ie tombe iamais dans aucune penfée de Dieu, neantmoins, toutes les fois qu'il m'arriue de penfer à vn eftre premier & fouuerain, & de tirer, pour ainfi dire, fon idée du trefor de mon efprit, il eft necelfaire que ie luy attribue toutes fortes de perfections, quoy que ie ne vienne pas à les nombrer toutes, & à appliquer mon attention fur chacune d'elles en particulier. Et cette neceffité eft fufiifante pour me faire conclure (après que i'ay reconnu que l'exiftence eft vne perfection), que cet eftre premier & fouuerain exifte véritablement : de mefme qu'il n'eft pas neceffaire que i'imagine iamais aucun triangle ; mais

�� � ^4 Œuvres de Descartes. 67-69.

toutes les fois que ie veux confiderer vne figure recliligne com-

82 pofée feulement de trois angles, il efl: abfolument necef|laire que ie luy attribue toutes les chofes qui feruent à conclure que fes trois angles ne font pas plus grands que deux droicls, encore que peut- eftre ie ne confidere pas alors cela en particulier. | Mais quand i'exa- mine quelles figures font capables d'eftre infcrites dans le cercle, il n'efl: en aucune façon neceffaire que ie penfe que toutes les figures de quatre collez Ibnt de ce nombre; au contraire, ie ne puis pas mefme feindre que cela foit, tant que ic ne voudray rien receuoir en ma penlee, que ce que ie pouray conceuoir clairement & difiin- ftement. Et par confequent il y a vne grande différence entre les faulfes fupofitions, comme eft celle-cy, & les véritables idées qui font nées auec moy, dont la première & principale eft celle de Dieu.

Car en effett ie reconnois en plufieurs façons que cette idée n'eft point quelque chofe de feint ou d'inuenté, dépendant feulement de ma penfée, mais que c'ert l'image d'vne vraye & immuable nature. Premièrement, à caufe que ie ne fçaurois conceuoir autre chofe que Dieu feul, à l'eflence de laquelle l'exiftence appartienne auec necef- fité. Puis aufli, pource qu'il ne m'eft pas poffible de conceuoir deux ou plufieurs Dieux de mefme façon. Et, pofé qu'il y en ait vn main- tenant qui exifle, ie voy clairement qu'il eit necefiaire qu'il ait eûé auparauant de toute éternité, & qu'il foit éternellement à l'auenir. Et enfin, parce que ie connois vne infinité d'autres chofes en Dieu, defquelles ie ne puis rien diminuer ny changer.

83 I Au refle, de quelque preuue & argument que ie me férue, il en faut touiours rcuenir là, qu'il n'y a que les choies que ie conçoy clairement & diftinélement, qui ayent la force de me perfuader en- tièrement. Et quoy qu'entre les chofes que ie conçoy de cette forte, il y en ait à la vérité quelques vues manifeftement connues d'vn chacun, & qu'il v en ait d'autres aulFi qui ne fe découurent qu'à ceux qui les confiderênt de plus prés & qui les examinent plus exactement; toutesfois, après qu'elles font vne fois découuertes, elles ne ibnt pas eftimées moins certaines les vues que les autres. Comme, par exemple, en tout triangle rectangle, encore qu'il ne paroilfe pas d'abord fi facilement que le quarré de la bafe efl égal aux quarrés des deux autres cofiez, | comme il efi éuident que cette bafe eft oppofée au plus grand angle, neantmoins, depuis que cela a efté vne fois reconnu, on eil autant perfuadé de la vérité de Fvn que de l'autre. Et pour ce qui eft de Dieu, certes, fi mon efprit n'eftoit preuenu d'aucuns preiugez, & que ma penfée ne fe trouvait point diuenie par la prefence continuelle des images des chofes lenfibles.

�� � 84

��69-70. Méditations. — Cinquième. 5 5

il n'y auroit aucune chofe que ie connuffe pluftoft ny plus facile- ment que luy. Car y a-t-il rien de foy plus clair & plus manifefte, que de penfer qu'il y a vn Dieu, c'eft à dire vn eftre fouuerain & parfait, en l'idée duquel feul l'exiftence neceffaire ou éternelle eft comprife, & par confequent qui exifte ?

Et quoy que, pour bien conceuoir cette vérité, ] i'aye eu befoin d'vne grande application d'efprit, toutesfois à prefent ie ne m'en tiens pas feulement auffi affeuré que de tout ce qui me femble le plus cer- tain : mais, outre cela, ie remarque que la certitude de toutes les autres choies en dépend fi abfolument, que fans cette connoiliance il elt impoffible de pouuoir Jamais rien içauoir parfaitement.

Car encore que ie fois d'vne telle nature, que, dés auffi-tofl: que ie comprens quelque chofe fort clairement & fort diflinclement, ie fuis naturellement porté à la croire vraye; neantmoins, parce que ie fuis auffi d'vne telle nature, que ie ne puis pas auoir l'efprit touf- iours attaché à vne mefme chofe, & que fouuent ie me reffouuiens d'auoir iugé vne chofe eftre vraye ; lorfque ie ceffe de confiderer les raifons qui m'ont obligé à la iuger telle, il peut arriuer pendant ce temps-là que d'autres raifons fe prefentent à moy, lefquelles me feroient aifement changer d'opinion, fi i'ignorois qu'il y eufl vn Dieu. Et ainfi ie n'aurois iamais vne vraye & certaine fcience d'au- cune chofe que ce foit, mais feulement de vagues & inconfiantes opinions.

Comme, par exemple, lorfque ie confidere la nature du triangle, ie connois euidemment, moy qui fuis vn peu verfé dans la Géomé- trie, que fes trois angles font égaux à deux droits, & il ne m'eft pas pofllble de ne le point croire, pendant que l'applique ma penfée à la demonflration; mais auffi tort que | ie l'en détourne, encore que ie me reffouuienne | de l'auoir clairement comprife, toutesfois il fe 85 peut faire aifement que ie doute de fa vérité, fi i'ignore qu'il y ait vn Dieu. Car ie puis me perfuader d'auoir efté fait tel par la Nature, que ie me puiffe aifement tromper, mefme dans les chofes que ie croy comprendre auec le plus d'éuidence & de certitude; veu prin- cipalement que ie me reffouuiens d'auoir fouuent efiimé beaucoup de chofes pour vrayes & certaines, lefquelles par après d'autres raifons m'ont porté à iuger abfolument fauffes.

Mais après que i'ay reconnu qu'il y a vn Dieu, pource qu'en mefme temps i'ay reconnu auffi que toutes chofes dépendent de luy, & qu'il n'eft point trompeur, & qu'en fuite de cela i'ay iugé que tout ce que ie conçoy clairement & diftindement ne peut manquer d'eftre vray : encore que ie ne penfe plus aux raifons pour lefquelles

�� � 56

��OEUVRES DE Descartes. 7o-7«.

��i'ay iugé cela eftre véritable, pourueu que ie me reffouuienne de l'auoir clairement & diftinctement compris, on ne me peut appor- ter aucune raifon contraire, qui me le face iamais reuoquer en doute; & ainfi i'en ay vne vra3'e & certaine fcience. Et cette mefme fcience s'eftend auffi à toutes les autres chofes que ie me reffouuiens d'auoir autrefois demonftrées, comme aux veritez de la Géométrie, & autres femblables : car qu'eft-ce que l'on me peut obieder, pour m'obliger à les reuoquer en doute? Me dira-t-on que ma nature eft telle que ie fuis fort fujet à me méprendre? Mais ie fçay defia que ie 86 ne puis me tromper dans les iugemens dont ie | connois clairement les raifons. Me dira-t-on que i'ay tenu autrefois beaucoup de chofes pour vrayes & certaines, lefquelles i'ay reconnu par après eftre faulies? Mais ie n'auois connu clairement ny diftinctement aucunes de ces chofes-là, &, ne fçachant point encore cette règle par laquelle ie m'affeure de la vérité, i'auois elle porté à les croire par des raifons que i'ay reconnu depuis eftre moins fortes que ie ne me les eftois pour lors imaginées. Que me pourra-t-on doncques obieder dauan- tage? Que peut-eftre ie dors (comme ie me l'eftois moy-mefme ob- jecté cy-deuantj, ou bien que toutes les penfées que i'ay maintenant ne font pas plus vrayes que les réueries que nous imaginons eftans endormis? Mais| quand bien mefme ie dormirois, tout ce qui fe pre- fente à mon efprit auec éuidence, eft abfolument véritable. Et ainfi ie reconnois tres-clairement que la certitude & la vérité de toute fcience dépend de la feule connoiffance du vray Dieu : en forte qu'auant que ie le connutfe% ie ne pouuois fçauoir parfaitement au- cune autre chofe. Et à prefent que ie le connois, i'ay le moyen d'ac- quérir vne fcience parfaite touchant vne infinité de chofes, non feulement de celles qui font en luy, mais auflî de celles qui appar- tiennent à la nature corporelle, en tant qu'elle peut feruir d'objet aux demonftrations des Géomètres, lefquels n'ont point d'égard à fon exiftence.

a. ■;( Fautes à corriger : p. 86, connoiffe, lis. connulTe. » {i" édit.)

�� � 88

��71-72. Méditations. — Sixième. 57

��Méditation sixième. 87

De l'exi/leuce des chofes niaterielles, & de la réelle dijlinâion entre l'ame & le corps de l'homme.

Il ne me refte plus maintenant qu'à examiner s'il y a des chofes matérielles : & certes au moins fçay-je défia qu'il y en peut auoir, en tant qu'on les confidere comme l'objet des demonftrations de Géométrie, veu que de cette façon ie les conçoy fort clairement & fort diftindement. Car il n'y a point de doute que Dieu n'ait la puif- fance de produire toutes les chofes que ie fuis capable de conceuoir auec diftindion; & ie n'ay iamais iugé qu'il luy fuft impoiïible de faire quelque chofe, qu'alors que ie trouuois de la contradiélion à la pouuoir bien conceuoir. De plus, la faculté d'imaginer qui eft en moy, & de laquelle ie voy par | expérience que ie me fers lorfque ie m'applique à la confideration des chofes matérielles, eft capable de me perfuader leur exiftence : car quand ie confidere attentiuement ce que c'eft que l'imagination, | ie trouue qu'elle n'eft autre chofe qu'vne certaine application de la faculté qui connoift, au corps qui luy eft intimement prefent, & partant qui exifte. :

Et pour rendre cela tres-manifefte, ie remarque premièrement la différence qui eft entre l'imagination & la pure intelledion ou con- ception. Par exemple, lorfque i'imagine vn triangle, ie ne le conçoy pas feulement comme vne figure compofée & comprife de trois lignes, mais outre cela ie confidere ces trois lignes comme prefentes par la force & l'application intérieure de mon efprit; & c'eft propre- ment ce que i'appelle imaginer. Que fi ie veux penfer à vn Chilio- gone,ie conçoy bien à la vérité que c'eft vne figure compofée de mille coftez, aufli facilement que ie conçoy qu'vn triangle eft vne figure compofée de tiois coftez feulement: mais ie ne puis pas imaginer les mille coftez d'vn Chiliogone, comme ie fais les trois d'vn triangle, ny, pour ainfi dire, les regarder comme prefens auec les yeux de mon efprit. Et quoy que, fuiuant la couftume que i'ay de me feruir toufiours de mon imagination, lorfque ie penfe aux chofes corpo- relles, il arriue qu'en conceuant vn Chiliogone ie me reprefente confufement quelque figure, toutesfois il eft tres-euident que cette figure n'eft point vn Chiliogone, | puifqu'elle ne diifere nullement de celle que ie me reprefenterois, fi ie penibis à vn Myriogone, ou à quelque autre figure de beaucoup de coftez ; & qu'elle ne fert en Œuvres. IV. 8

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�� � )8 OEuvRES DE Descartes. 72-74-

aucune façon à découurir les proprietez qui font la différence du Chiliogone d'auec les autres Pol3-gones.

Que s'il eft queflion de confiderer vn Pentagone, il eft bien vray que ie puis conceuoir fa figure, auffi bien que celle d'vn Chiliogone, fans le fecours de l'imagination; mais ie la puis auffi imaginer en appliquant l'attention- de mon efprit à chacun de fes cinq coftez, & tout enfemble à l'aire, ou à l'efpace qu'ils renferment. Ainfi ie connois clairement | que i'ay befoin d'vne particulière contention d'efprit pour imaginer, de laquelle ie ne me fers point pour conce- uoir; & cette particulière contention d'efprit montre cuidemment la différence qui ei1: entre l'imagination & l'intelledion ou concep- tion pure.

le remarque outre cela que cette vertu d'imaginer qui eft en moy, en tant qu'elle diffère de la puiffance de conceuoir, n'eft en aucune forte necelfaire à ma nature ou à mon eflence, c'eit à dire à l'eflence de mon efprit; car, encore que ie ne l'euffe point, il eft fans doute que ie demeurerois toufiours le mefme que ie fuis maintenant : d'où il femble que l'on puilfe conclure qu'elle dépend de quelque chofe qui diffère de mon efprit. Et ie conçoy facilement que, fi quelque corps exifte, auquel mon efprit ibit conjoint & vny de telle forte, 90 qu'il fe puiffe appliquer | à le confiderer quand il luy plaift, il fe peut faire que par ce moyen il imagine les chofes corporelles : en forte que cette façon de penfer diffère feulement de la pure intel- leclion, en ce que Tefprit en conceuant fe tourne en quelque façon vers Iby-mefme, & confidere quelqu'vne des idées qu'il a en foy ; mais en imaginant il fe tourne vers le corps, & y confidere quelque chofe de conforme à l'idée qu'il a formée de foy-mefme ou qu'il a receuë par les fens. le conçoy, dif-je, aifement que l'imagination fe peut faire de cette forte, s'il eft vray qu'il y ait des corps; & parce que ie ne puis rencontrer aucune autre voye pour expliquer com- ment elle fe fait, ie coniecture de là probablement qu'il y en a : mais ce n'eft que probablement, & quoy que l'examine foigneufement toutes chofes, ie ne trouue pas neantmoins que de cette idée diftinde de la nature corporelle, que i'ay en mon imagination, ie puiffe tirer aucun argument qui conclue auec necelFité l'exiftence de quelque corps.

I Or i'ay accouftumé d'imaginer beaucoup d'autres choies, outre cette nature corporelle qui eft l'objet de la Géométrie, à fçauoir les couleurs, les fons, les faneurs, la douleur, & autres chofes fem- blables, quoy que moins diftincfement. Et d'autant que i'apperçoy beaucoup mieux ces chofes-là par les fens, par l'entremife defquels, & de la mémoire, elles lemblent eftre paruenuës iufqu'à mon ima-

�� � 74-75. Méditations. — Sixième. ^9

gination, ie croy que, pour les examiner plus commodément, il ell: à I propos que l'examine en rnelme temps ce que c'eft que fentir, l^ que ie voye fi des idées que ie reçoy en mon efprit par cette façon de penfer, que l'appelle fentir, ie puis tirer quelque preuue certaine de l'exiflence des chofes corporelles.

Et premièrement ie rappelleray dans ma mémoire quelles font les chofes que i'ay cy-deuant tenues pour vrayes, comme les ayant re- ceuës par les fens, & fur quels fondemens ma créance eftoit appuyée. En après, i'examineray les raifons qui m'ont obligé depuis à les reuoquer en doute. Et enfin ie confidereray ce que l'en dois main- tenant croire.

Premièrement doncques i'ay fenty que i'auois vne teHe, des mains, des pieds, & tous les autres membres dont eft compofé ce corps que ie confiderois comme vne partie de moy-mefme, ou peut-eflre aufli comme le tout. De plus i'ay fenty que ce corps elloit placé entre beaucoup d'autres, defquels il eftoit capable de receuoir diuerfes commoditez & incommoditez, & ie remarquois ces ccmmoditez par vn certain fentiment de plaifir ou < de > » volupté, & les " incommo- ditez par vn fentiment de douleur. Et outre ce plaifir & cette douleur, ie reffentois auffi en moy la faim, la foif, & d'autres femblables appé- tits, comme auffi de certaines inclinations corporelles vers la ioye, la trifteffe, la colère, & autres femblables pallions. Et au-dehors, outre l'extenfion, les figures, j les mouuemens des corps, ie remar- quois en eux de la dureté, de la chaleur, & toutes les autres qua- litez qui tom|bent fous l'attouchement. De plus l'y remarquois de la lumière, des couleurs, des odeurs, des faueurs & des fons, dont la variété me donnoit moyen de diltinguer le Ciel, la Terre, la Mer, & généralement tous les autres corps les vns d'auec les autres.

Et certes, confiderant les idées de toutes ces qualitez qui le pre- fentoient à ma penfée, & lefquelles feules ie fentois proprement & immédiatement, ce n'elloit pas fans raifon que ie croyois fentir des chofes entièrement différentes de ma penfée, à fçauoir des corps d'où procedoient ces idées. Car i'experimentois qu'elles fe prefen- toient à elle, fans que mon confentement y fuft requis, en forte que ie ne pouuois fentir aucun objet, quelque volonté que l'en euffe, s'il ne fe trouuoit prefent à l'organe d'vn de mes fens ; & il n'eftoit nullement en mon pouuoir de ne le pas fentir, lorfqu'il s'y trouuoit prefent.

a. Ce de, omis dans la r' édit., a été rétabli dès la seconde.

b. Sic les [i" édit.). Lire ces ? (2^ et 3' édit.].

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�� � 6o OEuvREs DE Descartes. 75-76.

Et parce que les idées que ie receuois par les fens eftoient beau- coup plus viues, plus exprefles, & mefme à leur façon plus diftindes, qu'aucunes de celles que ie pouuois feindre de moy-mefme en mé- ditant, ou bien que ie trouuois imprimées en ma mémoire, il fem- bloit qu'elles ne pouuoient procéder de mon efprit; de façon qu'il eftoit neceffaire qu'elles fuffent caufées en moy par quelques autres chofes. Defquelies chofes n'ayant aucune connoiffance, finon celle que me donnoient ces mefmes idées, il ne me pouuoit venir autre

93 chofe en l'efprit, fmon que ces cho|fes-là eftoient femblabies aux idées qu'elles caufoient.

Et pource que ie me reffouuenois aufli que ie m'eftois pluftoft feruy des fens que de la raifon, & que ie reconnoiffois que les idées que ie formois de moy-mefme n'eftoient pas fi exprefles, que celles que ie receuois par les fens, & mefme qu'elles eftoient le plus fou- uent compofées des parties de celles-cy, ie me perfuadois aifement que ie n'auois aucune idée dans mon efprit, qui n'euft paffé aupa- rauant par mes fens.

Ce n'eftoit pasaulTi fans quelque raifon que ie croyois que ce corps (lequel par vn certain droit particulier i'appellois mien) |m'ap- partenoit plus proprement & plus étroittement que pas vn autre. Car en effed ie n'en pouuois iamais eftre feparé comme des autres corps ; ie reffentois en luy & pour luy tous mes appétits & toutes mes affedions; & enfin i'eftois touché des fentimens de plaifir & de douleur en les parties, & non pas en celles des autres corps qui en font feparez.

Mais quand i'examinois pourquoy de ce ie ne fçay quel fentimcnt de douleur fuit la-triftelfe en l'efprit, &du fentiment de plaifir naift la ioye, ou bien pourquoy cette ie ne fçay quelle émotion de l'efto- mac, que l'appelle faim, nous fait auoir enuie de manger, & la feche- reffe du gofier nous fait auoir enuie de boire, & ainfi du refte, ie n'en pouuois rendre aucune raifon, finon que la nature me l'enfei- gnoit de la forte; car il n'y a certes aucune aftinité ny aucun rap-

94 Iport (au moins que ie puifle comprendre) entre cette émotion de l'éftomac & le defir de manger, non plus qu'entre le fentiment de la chofe qui caufe delà douleur, & la penfée de triftefl'e que fait naiftre ce fentiment. Et en mefme façon il me fembloit que i'auois appris de la nature toutes les autres chofes que ie iugeois touchant les objets de mes fens; pource que ie remarquois que les iugemens que i'auois couftume de faire de ces objets, fe formoient en moy auant que i'eufl"e le loifir de pefer & confiderer aucunes raifons qui me peuffent obliger à les faire.

�� � 76-78. Méditations. — Sixième. 61

Mais par après plufieurs expériences ont peu à peu ruiné toute la créance que i'auois adiouftée aux fens. Car i'ay obferué plufieurs fois que des tours, qui de loin m'auoient femblé rondes, me paroil- foient de prés eftre quarrées, & que des coloffes, éleuez fur les plus hauts fommets de ces tours, me paroiffoient de petites ftatuës à les regarder d'embas ; & ainfi, dans vne infinité d'autres rencontres, i'ay trouué de l'erreur dans les iugemens fondez fur les fens exté- rieurs. Et non pas feulement fur les fens extérieurs, mais mefme fur les intérieurs : |car y a-t-il choie plus intime ou plus intérieure que la douleur? & cependant i'ay autresfois appris de quelques perfonnes qui auoient les bras & les iambes coupées, qu'il leur fembloit encore quelquefois fentir de la douleur dans la partie qui leur auoit efbé coupée; ce qui me donnoit fujet de penfer, que ie ne pouuois aufTi eftre alfeuré d'auoir mal à quelqu'vn de mes membres, | quoy que 95 ie fentiffe en luy de la douleur.

Et à ces raifons de douter l'en ay encore adioufté depuis peu deux autres fort générales. La première eft que ie n'ay iamais rien creu fentir eftant éueillé, que ie ne puiffe aufli quelquefois croire fentir quand ie dors ; & comme ie ne croy pas que les chofes qu'il me femble que ie fens en dormant, procèdent de quelques objets hors de moy, ie ne voyois pas pcfurquoy ie deuois pluftoft auoir cette créance, touchant celles qu'il me femble que ie fens eftant éueillé. Et la féconde, que, ne connoiflant pas encore, ou pluftoft feignant de ne pas connoiftrc l'autheur de mon eftre, ie ne voyois rien qui peuft empefcher que ie n'euffe efté fait tel par la nature, que ie me trom- paffe mefme dans les chofes qui me paroifl'oient les plus véritables.

Et pour les raifons qui m'auoyent cy-deuant perfuadé la vérité des chofes fenfibles, ie n'auois pas beaucoup de peine à y refpondre. Car la nature femblant me porter à beaucoup de choies dont la raifon me détournoit, ie ne cro3ois pas me deuoir confier beaucoup aux enfeignemensde cette nature. Et quoy que les idées que ie reçoy par les fens ne dépendent pas de ma volonté, ie nepenfois pas que l'on deuft pour cela conclure qu'elles procedoient de chofes diffé- rentes de moy, puifque peut-eftre il lé peut rencontrer en moy quelque faculté (bien qu'elle m'ait efté iufques icy inconnue), qui en loit la caufe, & qui les produife.

I Mais maintenant que ie commence à me mieux connoiftre mo}'- 96 mefme & à découurir plus clairement l'autheur de mon origine, ie ne penfe pas à la vérité que ie doiue témérairement admettre toutes les chofes que les fens femblent nous enfeigner, | mais ie ne penfe pas aulfi que ie les doiue toutes généralement reuoquer en doute.

�� � 6,2 OEuvRES DE Descartes. 78-79-

Et premièrement, pource que ie fçay que toutes les chofes que ie conçov clairement & diftinclement, peuuent eftre produites par Dieu telles que ie les conçoy, il fuffit que ie puifle conceuoir claire- ment &diftinflement vne chofe fans vne autre, pour eftre certain que l'vne eit diftincte ou différente de l'autre, parce qu'elles peuuent eftre pofées feparement, au moins par la toute puifl'ance de Dieu; & il n'importe pas par quelle puifl'ance cette feparation fe face, pour m'obliger à les iuger différentes. Et partant, de cela mefme que ie connois auec certitude que i'exifte, & que cependant ie ne remarque point qu'il appartienne neceffairement aucune autre chofe à ma na- ture ou à mon efl"ence, fmon que ie fuis vne chofe qui. penfe, ie con- clus fort bien que mon elTence confifte en cela feul, que ie fuis vne chofe qui penfe, ou vne fubftance dont toute l'effence ou la nature n'eft que de penfer. Et quoy que peut-eftre (ou plutoft certainement, comme ie le diray tantoft) i'aye vn corps auquel ie fuis tres-étroitte- ment conioint; neantmoins, pource que d'vn cofté i'ay vne claire

97 & diftinde idée de nioy-mefme, en tant que ie fuis feujlement vne chofe qui penfe & non étendue, & que d'vn autre i'ay vne idée diftinde du corps, en tant qu'il eft feulement vne chofe étendue & qui ne penfe point, il eft certain que ce moy, c'eft à dire mon ame, par laquelle ie fuis ce que ie fuis, eft entièrement & véritablement diftinfte de mon corps, & qu'elle peut eftre ou exifter fans luy.

Dauantage, ie trouue en moy des facultez de penfer toutes parti- culières, & diftinftes de moy, à fçauoir les facultez d'imaginer & de fentir, fans lefquelles ie puis bien me conceuoir clairement & diftinclement tout entier, mais non pas elles fans moy, c'eft à dire fans vne fubftance intelligente à qui elles foient attachées. Cardans la notion que nous auons de ces facultez, ou (pour me feruir des termes de l'école) dans leur concept formel, elles enferment quelque forte d'intelledion : d'où ie conçoy qu'elles font diftindes de moy, comme les figures, les mouuemens, & les autres modes ou acci- dens des corps, le font des corps mefmes qui les fouftiennent.

le reconnois aufli en moy quelques autres facultez, comme celles de changer de lieu, de fe mettre en plufieurs poftures, & autres fem- blables, qui ne peuuent eftre conceuës, non plus que les précédentes, fans I quelque fubftance à qui elles foient attachées, ny par confe- quent exifter fans elle; mais il eft tres-éuident que ces facultez, s'il eft vray qu'elles exiftent, doiuent eftre attachées à quelque fubftance corporelle ou étendue, & non pas à vne fubftance intelligente,

98 puifque, dans | leur concept clair & diftind, il y a bien quelque forte d'extenfion qui fe trouue contenue, mais point du tout d'intelli-

�� � 79-80. Méditations. — Sixième. 63

gence. De plus, il fe rencontre en moy vne certaine faculté paffiue de fentir, c'ell à dire de receuoir & de connoiftre les idées des chofes fenfibles; mais elle me feroit inutile, & ie ne m'en pourois aucune- ment feruir, s'il n'y auoit en moy, ou en autruy, vne autre faculté adiue, capable de former & produire ces idées. Or cette faculté aftiue ne peut élire en moy en tant que ie ne fuis qu'vne chofe qui penfe, veu qu'elle ne prefupofe point ma penfée, & auiïi que ces idées-là me font fouuent reprefentées fans que i'y contribue en au- cune forte, & mefme fouuent contre mon gré; il faut donc neceffai- rement qu'elle foit en quelque fubitance différente de moy, dans laquelle toute la realité, qui eft obieftiuement dans les idées qui en font produites, foit contenue formellement ou éminemment (comme ie l'ay remarqué cy-deuant). Et cette fubftance efl: ou vn corps, c'eft à dire vne nature corporelle, dans laquelle eft contenu formel- lement & en effeél tout ce qui eft objedivement & par reprefenta- tion dans les idées; ou bien c'eft Dieu mefme, ou quelqu'autre créature plus noble que le corps, dans laquelle cela mefme eft con- tenu éminemment.

Or, Dieu n'eftant point trompeur, il eft tres-manifefte qu'il ne m'enuoye point ces idées immédiatement par luy-mefme, ny auffi par l'entremife de quelque créature, dans laquelle leur realité ne foit 1 pas contenue formellement, mais feulement éminemment. Car ne m'ayant donné aucune faculté pour connoiftre que cela foit, mais au contraire vne très-grande | inclination à croire qu'elles me font enuoyées ou qu'elles partent des chofes corporelles, ie ne voy pas comment on pouroit l'excufer de tromperie, û en effecl ces idées partoient ou eftoient produites par d'autres caufes que par des chofes corporelles. Et partant il faut confeft"er qu'il y a des chofes corporelles qui exiftent. •

Toutesfois elles ne font peut-eftre pas entièrement telles que nous les apperceuons par les fens, car cette perception des fens eft fort obfcure & confufe en plufieurs chofes; mais au moins faut-il auoiier que toutes les chofes que i'y conçoy clairement & diftinftement, c'eft à dire toutes les chofes, généralement parlant, qui font com- prifes dans l'objet de la Géométrie fpeculatiue, s'y retrouuent véri- tablement. Mais pour ce qui eft des autres chofes, lefquelles ou font feulement particulières, par exemple, que le Soleil foit de telle gran- deur & de telle figure, &c., ou bien font conceuës moins clairement & moins diftinctement, comme la lumière, le fon, la douleur, & autres femblables, il eft certain qu'encore qu'elles foient fort dou- teufes & incertaines, toutesfois de cela feul que Dieu n'eft point

�� � 64 Œuvres de Descartes.

��80-81.

��trompeur, & que par confequent il n'a point permis qu'il peuft y auoir aucune fauileté dans mes opinions, qu'il ne m'ait aufli donné 100 quelque faculté capable de la cor|riger, ie croy pouuoir conclure alîurement que i'ay en moy les moyens de les connoiftre auec cer- titude.

Et premièrement il n'y a point de doute que tout ce que la nature m'enfeigne contient quelque vérité. Car par la nature, conûderée en gênerai, ie n'entens maintenant autre chufe que Dieu mefme, ou bien l'ordre & la dirpofition que Dieu a établie dans les chofes créées. Et par ma nature en particulier, ie n'entens autre chofe que la complexion ou l'alfemblage de toutes les chofes que Dieu m'a données.

Or il n'y a rien que cette nature m'enfeigne plus expreffement, ny plus fenfiblement, fmon que i'ay vn corps, qui eH ma! dilpofé quand ie fens de la douleur, qui a befoin de manger ou de boire, quand i'ay les fentimens de la faim ou de la foif, &c. Et partant ie ne dois aucunement douter qu'il n'y ait en cela quelque vérité.

j La nature m'enfeigne auffi par ces fentimens de douleur, de faim, de foif, &c., que ie ne fuis pas feulement logé dans mon corps, ainfi qu'vn pilote en fon nauire, mais, outre cela, que ie luy fuis conioint tres-étroittement & tellement confondu & méfié, que.ie compofe comme vn feul tout auec luy. Car, Il cela n'ertoit, lorfque mon corps eu bleffé, ie ne fentirois pas pour cela de la douleur, moy qui ne fuis qu'vne chofe qui penfe, mais i'aperceurois cette bleffure par le feul entendement, comme vn pilote appcrçoit par la veuë fi 101 quelque chofe fe rompt dans fon vaiffeau; | & lorfque mon corps a befoin de boire ou de manger, ie connoiftrois fimplement cela mefme, fans en ertre auerty par des fentimens confus de faim & de foif. Car en effed tous ces fentimens de faim, de foif, de douleur, &c., ne font autre chofe que de certaines façons confufes de penfer, qui prouiennent & dépendent de l'vnion & comme du mélange de l'efprit auec le corps.

Outre cela, la nature m'enfeigne que plufieurs autres corps exiftent autour du mien, entre lefquels ie dois pourfuiure les vns & fuir les autres. Et certes, de ce que ie fens différentes fortes de couleurs, d'odeurs, de faueurs, de fons, de chaleur, de dureté, &c., ie conclus fort bien qu'il y a dans les corps, d'où procèdent toutes ces diuerfes perceptions des fens, quelques varietez qui leur répondent, quoy que peut-eftre ces varietez ne leur foient point en e£Fei5l femblables. Et auffi, de ce qu'entre ces diuerfes perceptions des fens, les vnes me font agréables, & les autres defagreables, ie

�� � 8i-82. Méditations. — Sixième. 65

puis tirer vne confequence tout à fait certaine, que mon corps (ou plutoil moy-mefme tout entier, en tant que ie fuis compofé du corps & de l'ame) peut receuoir diuerfes commoditez ou incommoditez des autres corps qui l'enuironnent.

I Mais il y a plufieurs autres chofes qu'il femble que la nature m'ait enfeignées, lefquelles toutesfois ie n'ay pas véritablement re- ceuës d'elle, mais qui fe font introduites en mon efprit par vne cer- taine coutume que i'ay de iuger inconfiderement des chofes; & ainfi il | peut ayfément arriuer qu'elles contiennent quelque fauf- 102 fêté. Comme, par exemple, l'opinion que i'ay que tout eipace dans lequel il n'y a rien qui meuue, & face impreffion fur mes fens, foit vuide; que dans vn corps qui eft chaud, il y ait quelque chofe de femhlable à l'idée de la chaleur qui eft en moy; que dans vn corps blanc ou noir, il y ait la mefme blancheur ou noirceur que ie fens; que dans vn corps amer ou doux, il y ait le mefme gouft ou la mefme faueur, & ainfi des autres; que les aftres, les tours & tous les autres corps efloignez foient de la mefme figure & grandeur qu'ils paroiffent de loin à nos yeux, &c.

Mais afin qu'il n'y ait rien en cecy que ie ne conçoiue diftinftc- ment, ie dois precifement définir ce que i'entens proprement lorfque ie dis que la nature m'enfeigne quelque chofe. Car ie prens icy la nature en vne fignification plus refferrée, que lorfque ie l'appelle vn aOemblage ou vne complexion de toutes les chofes que Dieu m'a données; veu que cet aflemblage ou complexion comprend beaucoup de choies qui n'appartiennent qu'à l'efprit feul, defquelles ie n'en- tens point icy parler, en parlant de la nature : comme, par exemple, la notion que i'ay de cette vérité, que ce qui a vne fois efté fait ne peut plus n'auoir point efté fait, & vne infinité d'autres femblables, que ie connois par la lumière naturelle fans l'ayde du corps, & qu'il en comprend auftl plufieurs autres qui n'appartiennent qu'au corps feul, & ne font point icy non plus contenues fous le nom de nature : comme la qua|lité qu'il a d'eflre pefant, & plufieurs autres 103 femblables, defquelles ie ne parle pas aufll, mais feulement des chofes que Dieu m'a données, comme ertant compofé de l'efprit & du corps. Or cette nature m'apprend bien à fuir les chofes qui caufent en moy le fentiment de la douleur, & à me porter vers celles qui me communiquent quelque fentiment de plaifir; mais ie ne voy point qu'outre cela elle m'apprenne que de ces diuerfes perceptions des fens nous dénions iamais rien conclure touchant les chofes qui font hors de nous, fans que l'efprit les ait foigneufement & meure- ment examinées. Car c'eft, ce" me femble, à l'efprit feul, & non Œuvres. IV. o

�� � 66 OEuvREs DE Descartes. 82-84.

point au compole de l'efprit & du corps, qu'il appartient de con- noiftre la vérité de ces chofes-là.

|Ainfi, quoy qu'vne eftoille ne face pas plus d'imprefTion en mon œil que le feu d'vn petit flambeau, il n'y a toutesfois en moy au- cune faculté réelle ou naturelle, qui me porte à croire qu'elle n'eft pas plus grande que ce feu, mais le l'ay iugé ainfi dés mes pre- mières années fans aucun raifonnable fondement. Et quoy qu'en aprochant du feu ie fente de la chaleur, & mefme que m'en ap- prochant vn peu trop prés ie reffente de la douleur, il n'y a toutesfois aucune raifon qui mepuilfe perfuader qu'il y a dans le feu quelque chofe de femblable à cette chaleur, non plus qu'à cette douleur; mais feulement i'ay raifon de croire qu'il y a quelque chofe en luy, quelle qu'elle puilie eflre.. qui excite en moy ces fentimens de chaleur ou de douleur.

104 |De mefme auffi, quoy qu'il y ait des eipaces dans lefqueis ie ne trouue rien qui excite & meuue mes fens, ie ne dois pas conclure pour cela que ces efpaces ne contiennent en eux aucun corps ; mais ie voy que, tant en cecy qu'en plufieurs autres chofes femblables, i'ay accouftumé de peruertir & confondre l'ordre de la nature, parce que ces fentimens ou perceptions des fens n'ayant efté mifes en moy que pour fignitîer à mon efprit quelles choies font conue- nables ou nuifible.s au compofé dont il eft partie, & iufques là eflant affez claires & aflez diftindes, ie m'en fers neantmoins comme fi elles eftoient des règles très-certaines, par lefquelles ie peuffe con- noiflre immédiatement l'eflence & la nature des corps qui font hors de moy, de laquelle toutesfois elles ne me peuuent rien enfeigner que de fort obfcur & confus.

Mais i'ay défia cy-deuant affez examiné comment, nonobstant la fouueraine bonté de Dieu, il arriue qu'il y ait de la fauffeté dans les iugemens que ie fais en cette forte. Il fe prefente feulement encore icy vne difficulté touchant les chofes que la nature m'enfeigne de- uoir eftre fuiuies ou euitées, & aufli touchant les fentimens inté- rieurs qu'elle a mis en moy; car il me femble y auoir quelquefois remarqué de l'erreur, & ainfi que ie fuis diredement trompé par ma nature. Comme, par exemple, le gouft agréable de quelque viande, en laquelle on aura meflé du poifon, peut m'inuiter à prendre ce poifon, & ainfi me tromper. |I1 eft vray toutesfois qu'en cecy la na-

105 ture I peut eftre excufée, car elle me porte feulement à defirer la viande dans laquelle ie" rencontre vne faueur agréable, & non point

a. Lire fe comme dans la 2' et la 3' édition ?

�� � 84-83. Méditations. — Sixième. d-j

à defirer le poifon, lequel luy eil: inconnu ; de façon que ie ne puis conclure de cecy autre chofe, finon que ma nature ne connoift pas entièrement & vniuerfellement toutes chofes: de quoy certes il n'y a pas lieu de s'eftonner, puifque l'homme, eftant d'vne nature finie, ne peut aufli auoir qu'vne connoiffance d'vne perfection limitée.

Mais nous nous trompons auifi affez fouuent, mefme dans les chofes aufquelles nous fommes directement portez par la nature, comme il arriuc aux malades, lorfqu'ils défirent de boire ou de manger des chofes qui leur peuuent nuire. On dira peut-eftre icy que ce qui efl caufe qu'ils fe trompent, eft que leur nature efi cor- rompue; mais cela n'ofle pas la difficulté, parce qu'vn homme malade n'eft pas moins véritablement la créature de Dieu, qu'vn homme qui efl: en pleine fanté ; & partant il répugne autant à la bonté de Dieu, qu'il ait vne nature trompeufe & fautiue, que l'autre. Et comme vne horloge, compofée de roiies & de contrepoids, n'ob- ferue pas moins exactement toutes les loix de la nature, lorfqu'elle eft mal faite, & qu'elle ne montre pas bien les heures, que lorf- qu'elle fatisfait entièrement au defir de l'ouurier ; de mefme aufïï, fi ie confidere le corps de l'homme comme citant vne machine telle- ment baftie & compofée d'os, de nerfs, de mufcles, | de veines, de io6 fang & de peau, qu'encore bien qu'il n'y eult en luy aucun efprit, il ne lairroit pas de fe mouuoir en toutes les ihefmes façons qu'il fait à prefent, lorfqu'il ne fe meut point par la direction de fa vo- lonté, ny par confequent par l'aide de l'efprit, mais feulement par la difpofition de fes organes, ie reconnois facilement qu'il feroit auiïi naturel à ce corps, eftant, par exemple, hydropique, de fouffrir la fecherelïe du gozier, qui a coultume de fignifier à l'efprit le fenti- ment de la foif, & d'eftre difpofé par cette fechereife à mouuoir (es nerfs & les autres parties, en la façon qui eft requife pour boire, & ainfi d'augmenter fon mal & fe nuire à foy-mefme, qu'il luy eft na- turel, lorfqu'il n'a aucune indifpofition, | d'eftre porté à boire pour fon vtilité par vne femblable fechereffe de gozier. Et quoy que, re- gardant à l'vfage auquel l'horloge a efté deftinée par fon ouurier, ie puifle dire qu'elle fe détourne de fa nature, lorfqu'elle ne marque pas bien les heures ; & qu'en mefme façon, confiderant la machine du corps humain comme ayant efté formée de Dieu pour auoir en foy tous les mouuemens qui ont couftume d'y eftre, i'aye fujet de penfcr qu'elle ne fuit pas l'ordre de fa nature, quand fon gozier eit fec, (!s: que le boire nuit à fa conferuation ; ie reconnois toutesfois que cette dernière façon d'expliquer la nature eft beaucoup diffé- rente de l'autre. Car celle-cy n'eft autre choie qu'vne fimple deno-

�� � 68 Œuvres de Descartes. ss-se.

mination, laquelle dépend entièrement de ma penfée, qui compare 107 vn homme malade & | vne horloge mal faite, auec l'idée que i'ay d'vn homme fain & d'vne horloge bien faite, & laquelle ne fignifie rien qui fe retrouue en la chofe dont elle fe dit ; au lieu que, par l'autre façon d'expliquer la nature, i'entens quelque chofe qui fe rencontre véritablement dans les chofes, & partant qui n'eft point fans quelque vérité.

Mais certes, quoy qu'au regard du corps hydropique, ce ne foit qu'vne dénomination extérieure, lors qu'on dit que fa nature eft cor- rompue, en ce que, fans auoir befoin de boire, il ne laide pas d'auoir le gozier fec & aride ; toutesfois, au regard de tout le compozé, c'eft à dire de l'efprit ou de l'ame vnie à ce corps, ce n'eft pas vne pure dénomination, mais bien vne véritable erreur de nature, en ce qu'il a foif, lorfqu'ii luy eft tres-nuifible de boire ; & partant, il refte encore à examiner comment la bonté de Dieu n'empefche pas que la nature de l'homme, prife de cette forte, foit fautiue & trompeufe.

Pour commencer donc cet examen, ie remarque icy, première- ment, qu'il y a vne grande différence entre l'efprit & le corps, en ce que le corps, de fa nature, eft toufiours diuifible, & que l'efprit eft entièrement | indiuifible. Car en effed, lors que ie confidere mon efprit, c'eft à dire moy-mefme en tant que ie fuis feulement vne chofe qui penfe, ie n'y puis diftinguer aucunes parties, mais ie me conçoy comme vne chofe feule & entière. Et quoy que tout l'efprit femble eftre vny à tout le corps, toutesfois vn pied, ou vn bras, 108 ou quelqu'autre partie ] eftant féparce de mon corps, il eft certain que pour cela il n'y aura rien de retranché de mon efprit. Et les facultez de vouloir, de fentir, de conceuoir &c., ne peuuent pas proprement eftre dites les parties : car le mefme efprit s'emploie tout entier à vouloir, & aulli tout entier à fentir, à conceuoir &c. Mais c'eft tout le contraire dans les chofes ' corporelles ou eftenduës : car il n'y en a pas vne que ie ne mette aifement en pièces par ma penfée, que *■ mon efprit nediuife fort facilement en plufieurs parties, & par confequent que ie ne connoiffe eftre diuifible. Ce qui fuffiroit pour m'enfeigner que l'efprit ou l'ame de l'homme eft entièrement ditîerente du corps, fi ie ne l'auois deiia d'ailleurs aftez appris.

a '< des choses » (; édit.). Errata : « dans les choses ».

b. Que] ou que \3' édit.). — Mais cette incise « que. . . parties » semble être une retouche (faite par Descartes?) de celle qui préccclc <■ que... pensée », et qui aurait dû être supprimée.

�� � 86-87. Méditations. — Sixième. 69

le remarque auflî que l'efprit ne reçoit pas immédiatement l'im- preflion de toutes les parties du corps, mais feulement du cerueau, ou peut-eftre mefme d'vne de fes plus petites parttes, à fçauoir de celle où s'exerce cette faculté qu'ils appellent le fens commun, la- quelle, toutes les fois qu'elle eft difpofée de mefme façon, fait fentir la mefme chofe à l'efprit, quoy que cependant les autres parties du corps puiffent eftre diuerfement difpofées, comme le témoignent vne infinité d'expériences, iefquelles il n'eft pas icy befoin de rap- porter.

le remarque, outre cela, que la nature du corps eft telle, qu'au- cune de fes parties ne peut eftre meuë par vne autre partie vn peu efloignée, qu'elle ne le puilîe eftre aufli de la mefme forte par cha- cune des parties qui font entre deux, quoy que cette partie | plus i09 efloignée n'agiffe point. Comme, par exemple, dans la corde ABCD qui eft toute tendue, fi | l'on vient à tirer & remuer la dernière partie D, la première A ne fera pas remuée d'vne autre façon, qu'on la pouroit aufti faire mouuoir, fi on tiroit vne des parties moyennes, B ou C, & que la dernière D demeuraft cependant immobile. Et en mefme façon, quand ie reffens de la douleur au pied, la Phy- fique m'apprend que ce fentiment fe communique par le moyen des nerfs difperfez dans le pied, qui fe trouuant étendus comme des cordes depuis là iufqu'au cerueau, lorfqu'ils font tirez dans le pied, tirent auflî en mefme temps l'endroit du cerueau d'où ils viennent & auquel ils aboutiffent, & y excitent vn certain mouue- ment, que la nature a inftitué pour faire fentir de la douleur à l'ef- prit, comme fi cette douleur eftoit dans le pied. Mais parce que ces nerfs doiuent paffer par la iambe, par la cuiffe, par les reins, par le dos & par le col, pour s'eftendre depuis le pied iufqu'au cerueau, il peut arriuer qu'encore bien que leurs extremitez qui font dans le pied ne foient point remuées, mais feulement quelques vnes de leurs parties qui pafl"ent par les reins ou par le col, cela neantmoins excite les mefmes mouuemens dans le cerueau, qui pouroient y eftre excitez par vne bleffure receuë dans le pied, en fuitte de quoy il fera necefl"aire que l'efprit reffente dans le pied la mefme douleur que s'il y auoit receu vne blefl"ure. Et il faut iuger le femblable de toutes les autres perceptions de nos fens,

I Enfin ie remarque que, puifque de tous les mouuemens qui fe llO font dans la partie du cerueau dont l'efprit reçoit immédiatement l'imprelfion, chacun ne caufe qu'vn certain fentiment, on ne peut rien en cela fouhaitter ny imaginer de mieux, finon que ce mouue- ment face reffentir à l'efprit, entre tous les fentimens qu'il eft

�� � 70 OEuvRES Dt: Descartes. sy-ss.

capable de caufer, celuy qui elt le plus propre & le plus ordinaire- ment vtile à la conferuation du corps humain, lorfqu'i! eft en pleine fimté. Or l'expérience nous fait connoiftre, que tous les fentimens que la nature nous a donnés font tels que ie viens de' dire; & partant, il ne fe trouue rien en eux, qui ne face paroiftre la puif- fance & la bonté du Dieu qui les a produits.

Ainfi, par exemple, | lorfque les nerfs qui font dans le pied font remuez fortement, & plus qu'à l'ordinaire, leur mouuement, paf- fant par la mouelle de l'efpine du dos iufqu'au cerueau, fait vne impreffion à l'efprit qui luy fait fentir quelque chofe, à fçauoir de la douleur, comme ertant dans le pied, par laquelle l'efprit eft auerty & excité à faire fon polTible pour en chaffer la caufe, comme tres-dangereufe & nuifible au pied.

Il eft vray que Dieu pouuoit eftablir la nature de l'homme de telle forte, que ce mefme mouuement dans le cerueau fift fentir toute autre chofe à l'efprit : par exemple, qu'il le fift fentir foy- mefme, ou en tant qu'il eft dans le cerueau, ou en tant qu'il eft m dans le pied, ou bien en tant qu'il eft en quelqu'autre en|droit entre le pied & le cerueau, ou enfin quelque autre chofe telle qu'elle peuft eftre ; mais rien de tout cela n'euft fi bien contribué à la conferuation du corps, que ce qu'il luy fait fentir.

De mefme, lorfque nous auons befoin de boire, il naift de là vne certaine fechcreffe dans le gozier, qui remue fes nerfs, & par leur moyen les parties intérieures du cerueau ; (Se ce mouuement fait reflentir à l'efprit le lentiment delà loif, parce qu'en cette occafion- là il n'y a rien qui nous loit plus vtile que de fçauoir que nous auons befoin de boire, pour la conferuation de noftre fanté; & ainfi des autres.

D'où il eft entièrement manifefte que, nonobftant la fouueraine bonté de Dieu, la nature de Thomme, en tant qu'il eft compol'é de l'efprit & du corps, ne peut qu'elle ne foit quelquefois fautiue & trompeufe.

Car s'il }'■ a quelque caufe qui excite, non dans le pied, mais en quelqu'vne des parties du nerf qui eft tendu depuis le pied iuf- qu'au cerueau, ou mefme dans le cerueau, le mefme mouuement qui fe fait ordinairement quand le pied eft mal difpofé, on fentira de la douleur comme fi elle eftoit dans le pied, & le fens fera naïu- rellenient trompé ; parce qu'vn mefme mouuement dans le cer- ueau ne pouuant caufer en l'elprit qu'vn mefme fentiment, & ce

a de omis {i"^' édit. ) .

�� � 88-90. Méditations. — Sixième. 71

fentiment edant beaucoup plus fouuent excité par vnc caufe qui blelFe le pied, que par vne autre qui l'oit ailleurs, il eft bien plus raifonnable | qu'il porte à l'efprit la douleur | du pied que celle 112 d'aucune autre partie. Et quoy que la fecliereffe du gozier ne vienne pas toufiours, comme à l'ordinaire, de ce que le boire eft neceffaire pour la fanté du corps, mais quelquefois d'vne caufe toute contraire, comme expérimentent les hydropiques, toutesfois il efl: beaucoup mieux qu'elle trompe en ce rencontre-là, que fi, au contraire, elle trompoit toufiours lorfque le corps eft bien difpofé; & ainfi des autres.

Et certes cette confideration me fert beaucoup, non feulement pour reconnoiftre toutes les erreurs aufquelles ma nature eft fujette, mais auftî pour les euiter, ou pour les corriger plus facilement : car fçachant que tous mes fens mie fignifient plus ordinairement le vray que le faux, touchant les chofes qui regardent les commoditez ou incommoditez du corps, & pouuant prefque toufiours me feruir de plufieurs d'entre eux pour examiner vne mefme chofc, & outre cela, pouuant vfer de ma mémoire pour lier & ioindre les connoif- fances prefentes aux paffées, & de mon entendement qui a défia découuert toutes les caufes de mes erreurs, ie ne dois plus craindre déformais qu'il fe rencontre de la fauifeté dans les chofes qui me font le plus ordinairement reprefentées par mes fens. Et ie dois rejetter tous les doutes de ces iours partez, comme hyperboliques & ridicules, particulièrement cette incertitude fi générale touchant le fommeil, que ie ne pouuois diftinguer de la veille : car à prefent i'y rencontre vne tres-notable différence, en ce que no|ftre mémoire 113 ne peut iamais lier & ioindre nos fonges les vns aux autres & auec toute la fuitte de noftre vie, ainfi qu'elle a de couftume de ioindre les chofes qui nous arriuent eftant éueillés. Et, en effed, fi quel- qu'vn, lorfque ie veille, m'apparoiffoit tout foudain & difparoilToit de mefme, comme font les images que ie vov en dormant, en forte que ie ne puffe remarquer ny d'où il'viendroit, ny où il iroit, ce ne feroit pas fans raifon | que ie l'eftimerois vn fpeftre ou vn phan- tofme formé dans mon cerueau,& femblable à ceux qui s'y forment quand ie dors, pluftoft qu'vn vray homme. Mais lorfque i'aperçoy des chofes dont ie connois diftinélement & le lieu d'où elles viennent, & celuy où elles font, & le temps auquel elles m'apa- roiffent, & que, fans aucune interruption, ie puis lier le fentiment que l'en ay, auec la fuitte du refte de ma vie, ie fuis entièrement affeuré que ie les apperçoy en veillant, & non point dans le fommeil. Et ie ne dois en aucune façon douter de la vérité de ces chofes-Ià,

�� � 7^ Œuvres de Descartes.

��90.

��fi, après auoir appelé tous mes fens, ma mémoire & mon entende- ment pour les examiner, il ne m'eft rien rapporté par aucun d'eux, qui ait de la répugnance auec ce qui m'eft raporté par les autres. Car de ce que Dieu n'eft point trompeur, il fuit neceffairement que ie ne fuis point en cela trompé.

Mais parce que la neceffité des affaires nous oblige fouuent à

nous déterminer, auant que nous ayons eu le loifir de les examiner

114 fi foigneufement, il faut | auouer que la vie de l'homme eft fujette

à faillir fort fouuent dans les chofes particulières ; & enfin il faut

reconnoiftre l'infirmité & la foibleffe de noftre nature.

��FIN.

�� � OBIECTIONS ii5

FAITES PAR DES PERSONNES TRES-DOCTES

CONTRE LES PRECEDENTES MEDITATIONS

��AVEC LES REPONCES DE l'auteur

��PREMIERES OBIECTIONS D'vn' fçauant Théologien du Pays-bas.

M.eJJieitrs,

Aiijfi-toft que. i'ay reconnu le defir que vous auiei que i'examinaffe foigneujement les écrits de Monjtetir des-Cartes, i'ay penfé qu'il ejîoit de mon deuoir de fatisfaire en cette occafion à des perfonues qui me font fi chères, tant pour vous témoi\gner par là l'ejlime que ne iefais de vojîre amitié, que pour vous faire connoiflre ce qui manque à ma fufjifance & à la perfeâion de mon e/pril; afin que dorefna- uant vous afe\ vn peu plus de charité pour moj-, fi i'en aj bcfoin, & que vous m'épargniez vne autre fois, fi ie ne puis porter la charge que vous m'aue\ impofée.

On peut dire auec vérité, félon que i'en puis iuger, que Monfieur des-Cartes eft vn homme d'vn très-grand efprit & d'vne très-pro- fonde modeflie, & fur lequel ie ne penfe pas que Momus, le plus mé- difant de fon Jiecle, peufl trouuer à reprendre. le penfe, dit-il, donc iefuis; voire mefme ie fuis la penfée mefme, ou V efprit. Cela eft vray. Or eft-il qu'en penfant i'ay en moy les idées des chofes, \ S- première- ment celle d'vn eflre tres-parfait & infiny. le l'accorde. Mais ie n'en fuis pas la caufe, moy qui n'égale pas la realité objeâiue d'vne telle idée; doncques quelque chofe de plus parfait que moy en eft caufe; & partant il y a vn eflre différent de moy qui exifle, & qui a plus de

a. D'vn] Faites par Monfieur Caterua (2' et 3' édit.).

Œuvres. IV. 10

�� � 74 OEuvRES DE Descartes. 92-93.

per/câioiis que ie n'ay pas. Oti, comme dit Saint Denis, au Chapitre aiiquiefme des Noms divins : il y a quelque nature qui ne pofTcde pas l'eftre à la façon des autres choies, mais qui embraffe & contient en Iby tres-fimplement, & fans aucune circonfcription, tout ce qu'il y a d'effence dans l'eftre, & en qui toutes chofes font renfermées comme dans vne caufe première & vniuerfelle".

117 Mais ie fuis icy contraint de m'arrejier vu peu, de peur de | me fatiguer trop ; car i'ay defia l'efprit aujfi agité que lejlotant Euripc. l'accorde, ie nie, i'approuue, ie réfute, ie ne veux pas m'efoigner de l'opinion de ce grand homme, & toutesfois ie ny puis con/entir. Car, ie vous prie, quelle caufe requiert vne idée ? Ou dites-moy ce que c'efl qu'idée? C'eft donc la chofe penfée, en tant qu'elle eft objeftiue- ment dans l'entendement. Mais qu'eft-ce qu'eflre objeâiuement dans l'entendement? Si ie l'a/ bien appris, c'efl terminer à la façon d'vn objet l'aâe de l'entendement, ce qui en effeâ n'efl qu'vne dénomina- tion extérieure, & qui n'adjoujlerien de réel à la chofe. Car, tout ainf qu'eflre veu n'efl en moj- autre chofe f non que l'aâe que la vif on tend vers moj', de mefme efre penfé, ou efre objeâiuement dans l'entendement, c'efl terminer & arrefler en foy la penfée de l'efprit; ce qui fe peut faire fans aucun mouuement & changement en la chofe, voire mefme fans que la chofe foit. Pourquof donc recher- chaj'-je la caufe d'vne chofe, qui aâuellement n'efl point, qui n'ef qu'vne fimple dénomination & vn pur néant?

Et neantmoins, dit ce grand efprit, afin qu'vne idée contienne vne realité objeftiue, pluftoft qu'vne autre, elle doit fans doute auoir cela de quelque caufe. Au contraire, d'aucune; car la realité objeâiue efl vne pure dénomination ; aâuellement elle n'ejl point. \ Or l'influence que donne vne caufe efl réelle & aâuelle; ce qui aâuelle- ment n'ejl point, ne la peut pas receuoir, & partant ne peut pas

118 dépendre ny procéder \ d'aucune véritable caufe, tant s'en faut qu'il en requière. Doncques i'ay des idées, mais il n'y a point de caifes de ces idées ; tant s'en faut qu'il y en ait vne plus grande que moy & infinie^\

Mais quelqu'vn me dira peut-eflre : fi vous ne donne\point la caufe des idées, donne\ au moins la raifon pourquoy cette idée contient pliitofi cette réalité objeâiue que celle-là. C'efl très-bien dit ; car ie n'ay pas couflume d'ejlre referu-é auec mes amis, mais ie traitte auec eux libéralement. le dis l'niuerfellement de toutes les idées ce que

a. Non à la ligne (/" édit.).

b. Idem.

�� � 93-94- Premières Objections. 715

Moufieitr des-Carlas a dit autrefois du Iriangk : Encore que peut- eilre, dit-il, il n'y ait en aucun lieu du monde hors de ma penfée vne telle ligure, & qu'il n'y en ait iamais eu, il ne lailTe pas neant- moins d'y auoir vne certaine nature, ou forme, ou eflence déter- minée de cette figure, laquelle eft immuable & éternelle. Aijifi cette vérité ejï éternelle, & elle ne requiert point de cauje. Vn bateau ejl vn bateau, & rien autre chofe ; Dauus e/l Dauus, & non Œdipus. Si neanlvtoins vous me prejfe-{ de vous dire vne rai/on, ie vous diray que c'ejî l'imperfeâion de nojlre e/prit, qui n'cjl pas injînj ; car, ne pouuant par vne feule apprehenfwn embrajjer l'vniuerfel, qui efi tout enfemble & tout à la fois, il le diuife & le partage ; & ainfi ce qu'il ne fçauroit enfanter ou produire tout entier, il le conçoit petit à petit, ou bien, comme on dit en l'efcole (inadéquate) imparfaitement & par partie.

Mais ce grand homme pourfuit : Or, pour imparfaijte que foit H9 cette façon d'eftre, par laquelle vne chofe eft obie6liuement dans l'entendement par fon idée, certes on ne peut pas neantmoins dire aue cette façon & maniere-là ne foit rien, ny par confequent que cette idée vienne du néant.

Il y a icy de l'equiuoque ; car,fi ce mot Rien efl la mefme chofe qrie n'eflre pas aéîuellement, en ejfecî ce n'efl rien, parce qu'elle n'efl pas acluellement, & ainfi elle vient du néant, c'efl à dire qu'elle n'a point de caufe. \ Mais Ji ce mot Rien dit quelque chofe de feint par iefprit, qu'ils appellent vulgairement Eftre de raifon, ce n'efl pas vn Rien, mais quelque chofe de réel, qui efl conceuë di/linélement. Et neantmoins, parce qu'elle efl feulement conceuë, 6 qu'aâuellement elle n'efl pas, elle peut à la vérité ejlre conceué, mais elle ne peut aucunement eflre caiifée, ou mife hors de l'entendement.

Mais ie veux, dit-il, outre cela examiner, fi moy, qui ay cette idée de Dieu, ie pourrois eftre, en cas qu'il n'y euft point de Dieu, ou comme il dit immédiatement auparauant, en cas qu'il n'y euft point d'ellrc plus parfait que le mien, & qui ait mis en moy fon idée. Car, dit-il, de qui aurois-ie mon exiftence? Peut-eftre de moy-mefme, ou de mes parens, ou de quelques autres, &c. Or eft-il que, fi ie l'auois de moy-mefme, ie ne douterois point, ny ne defirerois point, & il ne me manqueroit aucune chofe; car ie me ferois donné toutes les perfeflions dont i'ay en moy quelque idée, & ainfi moy-mefme ie ferois Dieu. Que fi i'ay mon exiftence d'au- truy, ie viendray enfin à ce qui l'a de | foy ; & ainfi le mefme 120 raifonnement que ie viens de faire pour moy eft pour !uy, & prouue qu'il eft Dieu. Voila certes, à mon auis, la mefme voje que

�� � 76 OEuvRES DE Descartes. 94-95.

fuit Saint Thomas, qu'il appelle la raye de la eau/alité de la caufe efficiente, laquelle il a tirée du Philofophe; hormis que Saint Thomas ny Arijîote ne fe font pas foucie^ des caufes des idées. Et peut-ejire n'en efloit-il pas befoin; car pourquoy ne fniuray-ie pas la voye la plus droite & la moins écartée? le penfe, donc ie fuis, voire mefme ie fuis l'ejprit mefme & la penfée ; or, cette penfée & cet efprit, ou il eft parfoy-mefme, ou par autruy ; fi par autriiy, cehiy-là enfin par qui efi-il ? s'il ejl par foy, donc il efi Dieu; car ce qui eft par foyfe Jera aifément donné toutes chofes.

I le prie icy ce grand perfonnage, & le coniure de ne fe point cacher à vn Lecteur qui efi dejireux d'apprendre, & qui peut-efire 71'efi pas beaucoup intelligent. Car ce mot Par foy efi pris en deux façons. En la première, il efi pris pofitiuement, à fçauoir par foy-mefme comme par vne caufe; & ainfi ce qui feroit par foy & fe donneroit l'efire à foy-mefme, fi par vn choix preueu & prémédité il fe donnait ce qu'il voudroit, fans doute qu'il fe donneroit toutes chofes, & partant il feroit Dieu. En la féconde, ce mot Par foy efi pris negatiuement, & efi la mefme chofe que de foy-mefme ou non par autruy ; & de cette façon, fi ie m'en fouuiens, il efi pris de tout le monde. 121 I Or maintenant, fi quelque chofe efi par foy, c'efi à dire non par autruy, comment prouuerei-vous pour cela qu'elle comprend tout, & qu'elle efi infinie? Car, à prefent, ie ne vous écoute point, fi l'ous dites : puifqu'elle eft par foy, elle fe fera ayfément donné toutes chofes ; d'autant qu'elle n'efi pas par foy comme par vne caufe, & qu'il ne luy a pas efié pojjible, auant qu'elle fufi, de preuoir ce qu'elle pouroit efire, pour choifir ce qu'elle feroit après. Il me fouuient d'auoir autrefois entendu Suare^ raifonner de la forte : Toute limi- tation vient d'vne caufe ; car vne chofe eft finie & limitée, ou parce que la caufe ne luy a peu donner rien de plus grand ny de plus parfait, ou parce qu'elle ne l'a pas voulu; fi donc quelque chofe eft par foy & non par vne caufe, il eft vray de dire qu'elle eft infinie & non limitée.

Pour moy, ie n'acquiefce pas tout à fait à ce raifonnement. Car, qu'vne chofe fait par foy tant qu'il vous plaira, c'efi à dire qu'elle ne fait point par autruy, que pourre\-vous dire fi cette limitation vient de fes principes internes â confiituans, c'efi à dire de fa forme mefme & de fon effence, laquelle neantmoins vous n'aue^ pas encore prouué efire infinie? Certainement, fi vous fupofei que le chaud efi chaud, il fera chaud par fes principes internes & confiituans, & non pasfi-oid, encore que vous imaginiez qu'il ne fait pas par autruy ce qu'il efi. le ne doute point que Monfieur des Cartes ne manque pas de

�� � 95-07- Premières Objections. 77

raifons pour fubjlituer à ce que les autres n'ont peut-ejlre \ pas ajfe^ 122 fuffifamment expliqué, ny déduit ajfe^ clairement.

Enfin ie conuiens auec ce grand homme, en ce qu'il établit pour règle générale, que les chofes que nous conceuons fort clairement & fort diftinctement font toutes vrayes. Me/me ie croy que tout ce que ie pen/e efi vraj-, \ & il y a défia long-temps que i'ay rejioncé à toutes les chymeres & à tous les efires de rai/on, car aucune puijfance ne fe peut dejlourner de fon propre objed :fi la volonté fe meut, elle tend au bien; lesfens /ne/mes ne/e trompent point, car la veuë void ce qu'elle void, l'oreille entend ce qu'elle entend, & fi on void de l'oripeau, on void bien ; mais on fe trompe lo?-fqu'on détermine par fon iugement, que ce que l'on void efi de l'or. De forte que Monfieur Des-Cartes attribue auec beaucoup de raifon toutes les erreurs au iugement & àla volonté.

Mais maintenant voyons fi ce qu'il veut inférer de cette règle efi véritable. le connois, dit-il, clairement & diftindement l'Eftre in- fîny; donc c'eft vn eftre vray & qui cft quelque chofe. Quelqu'm luy demandera : Connoiffe\-vous clairement & difiinclement l'Efire infiny? Que veut donc dire celte commune fentence, laquelle efi connue d'vn chacun : L'infiny, en tant qu'infiny, eft inconnu? Car fi, lorfque iepefifeà vn Chyliagone, me reprefentant confufément quelque figure, ie n'imagine ou ne connais pas di/Iinâement le Chyliagone, parce que ie ne me reprefente pas difiinâemeni fes mille cofie\, comment efi-ce I que ie conceuray difiiuâement, & non pas confufément, l'E/lre 123 infiny, en tant qu'infiny, veu que ie ne puis pas voir clairement, & comme au doigt & à l'œil, les infinies perfeâions dont il efi compofe ?

Et c'efi peut-efire ce qu'a voulu dire Saint Thomas ; car, ayant nié que cette propofition, Dieu ell, fufi claire & connue fans preuue, il fe fait à foy-mefme cette objeâion des paroles de Saint Damafcene: La connoiffance que Dieu eft, ell naturellement emprainte en l'ef- prit de tous les hommes ; donc c'elt vne chofc claire, & qui n'a point befoin de preuue pour eltre connue. A quoy il refpond : Con- noiilre que Dieu ell, en gênerai, &, comme il dit, fous quelque confufion, à fçauoir en tant qu'il elt la béatitude de l'homme, cela eft naturellement imprimé en nous; mais ce n'eft pas, dit-il, \con- noiftre fimplement que Dieu e(l ; tout ainli que connoirtre que quelqu'vn vient, ce n'clt pas connoiflre Pierre, encore que ce foit Pierre qui vienne, &c. Comme s'il voulait dire que Dieu eft connu fous vne raifon commune, ou de fin dernière, ou mefme de premier efire, & Ires-parfait, ou enfin fous la raifon d'vn efire qui comprend & embraffe confufément & en gênerai toutes chofes, }nais non pas fous

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��OEuvRES DE Descartes. 97-98.

��la raifon precife de fon ejlrc, car aiiiji il e/l injînf & nous ejî in- connu, lefçay que Monficur Des-Cartes refpondr a facilement à celuy qui l'interrogera de la forte ; ie croy neantmoins que les chofes que i'allegue icj-, feulement par forme d'entretien & d'exercice, feront

i24 qu'il fe rejfouuiendra de | ce que dit Boëcc, qu'il y a certaines no- tions communes, qui ne peuuent eftre connues fans preuue que par les fçauans ; de forte qu'il ne fe faut pas fort ejïonner, fi ceux-là interrogent beaucoup, qui défirent fçauoir plus que les autres, & s'ils s'arrejlent long-temps à conftderer ce qu'ils fçave7it auoir efé dit & auancd, comme le premier & principal fondement de toute l'affaire, & que neantmoins ils ne peuuent entendre fans vue longue recherche & l'ne très-grande attention d'efprit. ■

Mais demeurons d'accord de ce principe, & fupofons que quel- qu'un ait l'idée claire & diftincle d'vn ejïre fouuerain & fouuerai- nement parfait : que prétendez-vous inférer de là ? C'efï à fçauoir, que cet eftre infiny exijle, & cela Ji certainement, que ie dois eftre au moins auffi affuré de l'exiftence de Dieu, que ie l'ay efté iufques icy de la vérité des demonflrations Mathématiques ; en forte qu'il n'y a pas moins de répugnance de conceuoir vn Dieu (c'eft à dire vn eftre fouuerainement parfait) auquel manque l'exiftence (c'eft à dire auquel manque quelque perfection), que de conceuoir vne montagne qui n'ait point de valée. C'ejl icy le nœud de toute la quejtion : qui cède à prefenl, il faut qu'il fc confejje vaincu; pour moj', qui ay à faire auec vn puifanl aduerfaire, il faut que i'ef- quiue vn peu, afin qu'ayant à e/lrc vaincu, \ ie difere, au moins pour quelque temps, ce que ie ne puis cuilcr.

Et premièrement encore que nous n'agijjions pas icy par aut-o-

125 rite, mais feulement par raifon, neant\moins, de peur qu'il ne femble que ie me veiiille oppofer fans fujct à ce grand efprit, écoute\ plufiqft Saint Thomas, qui fe fait à foy-mefme celte objeâion : Aufti-toft qu'on a compris & entendu ce que fignifie ce nom Dieu on fçait que Dieu eft; car, par ce nom, on entend vne chofe telle, que rien de plus grand ne peut eftre conccu. Or ce qui eft dans l'entendement & en effet, eft plus grand que ce qui eft feulement dans l'entendement. C'eft pourquoy, puifque, ce nom Dieu eftant entendu, Dieu eft dans l'entendement, il s'enfuit auftl qu'il eft en effet. Lequel argument ie reus ainf en forme : Dieu eft ce qui eft tel que rien de plus grand ne peut eftre conccu ; mais ce qui eft tel que rien de plus grand ne peut eftre conccu enferme l'exiftence ; doncques Dieu, par fon nom ou par fou concept, enfeime l'exiftence; & parlant il ne peut eftre, ni eftre conccu fans exijlence. Mainlenanl, diles-moj-.

�� � 98-99- Premières Objections. 70

ie vous prie, n'e/l-cc pas là le me/me argument de Monfieur Des- Carles? Saint Thomas dejînit Dieu ainfi : ce qui eil tel que rien de plus grand ne peut elhe conceu. Monfieur Des-Carles l'apelk vn eftre fouuerainement parfait; certes rien de plus grand que luy ne peut ejîre conceu. Saint Thomis pourfuit : ce qui eft tel que rien de plus grand ne peut ertre conceu, enferme l'exiitence ; autrement quelque chofe de plus grand que luy pouroit eltre conceu, à fcauoir ce qui eil conceu enfermer aufii l'exiftence. Mais Monfieur Des- Cartes ne femble-t-il pas fe feruir de la mefme mineure dans \ fon 126 argument? Dieu ef vn e/lre fouuerainement parfait; or cf-il 'que l'e/lre fouuerainement parfait enferme l'exifence, autrement il ne feroit pas fouuerainement parfait. Saint Thomas infère : doncques, puilque, ce nom Dieu ellant compris & entendu, ifelt dans l'enten- dement, il s'enfuit auffi qu'il eit en effet; c'elt à dire, de ce que, dans le concept ou la notion eUentieile d'vn eilre tel que rien de plus grand ne peut eftre conceu, l'exiftence eft comprife & en- fermée, il s'enfuit que cet eftre exifte. Monfeur Des-Cartes infère la mefme chofe. Mais, dit-il, de cela feul | que ie ne puis conceuoir Dieu fans exiftence, il s'enfuit que l'exiftence eft infeparable de luj', & partant qu'il exifte véritablement. Que maintenant Saint Thomas réponde à foy-mefme & à Monfeur Des-Cartes. Pofé, dit-il, que chacun entende que par ce nom Dieu il eft fignifié ce qui a efté dit, à fcauoir ce qui eft tel que rien de plus grand ne peut eftre conceu', il ne s'enfuit pas pour cela qu'on entende que la choie qui eft fignifiée par ce nom foit dans la nature, mais leulement dans l'ap- prehenfion de l'entendement. Et on ne peut pas dire qu'elle foit en effet, fi on ne demeure d'accord qu'il y a en effet quelque chofe telle que rien de plus grand ne peut eftre conceu ; ce que ceux-là nient ouuertement, qui difent qu'il n'y a point de Dieu. D'oi' ie répons auffi en peu de paroles : encore que l'on demeure d'accord que Vejlre fouuerainement parfait par fon propre nom emporte l'exifence, neantmoins il ne s'enfuit pas que cette mefme exiflence foit dans la nature aéluellement quelque chofe, mais feulement | qu'auec 127 le concept, ou la notion de Vejlre fouuerainement parfait, celuj de l'exiftence efl infeparablement conioint. D'oit vous ne pouue-^ pas inférer que l'exiftence de Dieu foit aâiiellement quelque chofe, ft vous ne fupofe\ que cet eftre fouuerainement parfait exifte aauellement; car pour lors il contiendra aauellement toutes les perfedions, <L' celle auffi d'vne exiftence réelle.

Trouue- bon maintenant, Meffiieurs, qu'après tant de fatigues ie delaffie vn peu mon efprit. Ce compofé, lion exiftant, enferme efen-

�� � 8o OEuvREs DE Descartes.

��yg-ioi.

��tidleiuent ces deux parties, àfçauoir, lion & l'exijtence ; car fi vous o/?q l'vne ou l'autre, ce ne fera plus le me/me compofd. Maintenant Dieu n'a-t-il pas de toute cternité connu clairement & dijl in clément ce compofé? Et l'idée de ce compofé, en tant que tel, n'enferme-l-elle pas effenliellemenl l'vne il- l'autre de ces parties? c'e/l à dire l'exi- jtence n'ejt-elle pas de l'effencc de ce \ compofé ïion exi liant? Et neaut- moins la dijlincle connoij/a)ice que Dieu a eue de toute éternité, ne fait pas neceffairement que l'vne ou l'autre partie de ce compofé foit, Ji on ne fupofe que tout ce compofé e/l aâuellement; car alors il enfermera & contiendra en foj- toutes fes perfeâions ejfentielles , & partant aujji l'exijîence aâuelle. De mefme, encore que ie connoiffe clairement & di/tinclement l'e/lre fouuerain, <!:'• encore que l'ejtre fouuerainement parfait dans fon concept eJJ'entiel enferme l'exijîence, neantmoins il ne s'eifuit pas que cette exijlence foit aâuellement quelque citofe, Ji vous ne fupofe ^ que cet ejlre fouuerain exijîe ; car 128 alors, auec toutes fes autres perfeâions, \ il enfermera auJJi aâuel- lement celle de l'exijîence ; à'- ainfi il faut prouuer d'ailleurs que cet eJlre J'ouuerainement parfait exiJle.

l'en diraj peu touchant l'exijîence de l'ame & Ja dijîinâion réelle d'auec le corps ; car ie confejfe que ce grand efprit m'a defia telle- meut fatigué, qu'au delà ie ne puis quaft plus rien. S'il y a vne dijîinâion entre l'ame il- le corps, il femble la prouuer de ce que ces deux chofes peuuent eJlre conceuës dijîinâement £■ feparément l'vne de l'autre. Et fur cela ie mets ce Jçauant homme aux prifes auec Scot, qui dit qu'afn qu'vne chofe foit conceuë dijîinâement & fepa- rément d'rne autre, il Juffil qu'il y ait entre elles vne diftinâion, qu'il appelle ioïvntWe. à- obieftiue. laquelle il met entre la diftinftion réelle (S- celle de railon ; é- c'eji ainfi qu'il dijîingue la iujîice de Dieu d'auec fa mifericorde ; car elles ont, dit-il, auant aucune opération de l'entendement, des raifons formelles différentes, en forte que l'vne n'ert pas l'autre ; & neantmoins ce feroit vne mauuaife conl'e- quence de dire : la iullice peut eltre conceuë feparément d'auec la mifericorde, donc elle peut auffi exifter feparément. Mais ie ne vof pas que i'ay defia pajfé les bornes d'rne lettre.

Voilà, MeJJieurs, les chofes que i'aiiois à dire touchant ce que vous m'aue\ propofé ; c'ejî à vous maintenant d'en ejîre les luges. Si vous prononce^ en ma faueur, \ il ne fera pas mal-aifé d'obliger M' Des- Cartes à ne me vouloir point de mal, fi ie luf ay vu peu contredit; que fi vous eftes pour luy, ie donne dés à prefent les mains, & me confejfe vaincu, d- et' d'autant plus volontiers que ie craindrois de l'ejlre encore vne autre fois. Adieu.

�� � 101-102. Premières Réponses. 8i

REPONSES DE L'AVTEVR 127 Wj*

AUX PREMIERES OBJECTIONS,

faites par vnfçauant Théologien du Pais-bas.

Meffieurs,

le vous confeffe que vous auez fufcité contre moy vn puiffant ad- uerfaire, duquel l'efprit & la do6lrine euffent peu me donner beau- coup de peine, fi cet officieux & deuot Théologien n'euft mieux aimé fauorifer la caufe de Dieu & celle de fon foible defenfeur, que de la combatre à force ouuerte. Mais quoy qu'il lui ait eflé tres- honnefte d'en vfer de la forte, ie ne pourois pas m'exempter de blâme, fi ie tàchois de m'en preualoir; c'eft pourquoy mon deffein eft plutoft de découurir icy l'artifice dont il s'eft feruy pour m'aflift;er, que de luy répondre comme à vn aduerfaire.

Il a commencé par vne briêue dedudion de la | principale raifon 128 bis dont ie me fers pour prouuer l'exiftence de Dieu, afin que les Lecteurs s'en relibuuinflent d'autant mieux. Puis, ayant fuccinte- ment accordé les chofes qu'il a iugé eftre fuffifamment démontrées, & ainfi les ayant apuyées de fon autorité, il eft venu au nœud de la difficulté, qui eft de fçauoir | ce qu'il faut icy entendre par le nom d'idée, & quelle caufe cette idée requiert'.

Or i'ay écrit en quelque part, que l'idée eft la choje me/me conceuë, ou penfée, en tant qu'elle eft objediuement dans l'entendement, lef- quelles paroles il feint d'entendre tout autrement que ie ne les ay dites, afin de me donner occafion de les expliquer plus clairement. Eftre, dit-il, objeâiuement dans l'entendement, ceft terminer à la façon d'pu objet l'acte de l'entendement, ce qui n'eft qu'vne dénomina- tion extérieure, & qui n'adjoùte rien de réel à la choJe, &c. Où il faut remarquer qu'il a égard à la chofe mefme, comme eftant hors de

a. Par une erreur de pagination, dans la \'^ édition, les numéros 727 et Ï28 (deux dernières pages de la feuille Q) se trouvent répétés aux deux premières de la feuille R. Par contre les numéros i35 et i36 man- quent. Nous avons indiqué en marge par I2y bis et 12S bis les numéros répétés.

b. Vnj Monfieur Caterus (2' et 3' édii.),

c. Non à la ligne (/" édit.).

Œuvres. IV. 11

�� � 82 Œuvres de Descartes. 102-103.

l'entendement, au refpecl de laquelle c'eft de vray vne dénomina- tion extérieure, qu'elle foit objeéliuement dans l'entendement; mais que ie parle de l'idée, qui n'eft iamais hors de l'entendement, & au refped de laquelle ejlre objeâiiiement ne fignifie autre chofe, qu'eftre dans l'entendement en la manière que les objets ont coutume d'y élire. Ainfi, par exemple, fi quelqu'vn demande, qu'efl-ce qu'il arriue au Soleil de ce qu'il eft objecliuement dans mon entendement, on répond fort bien qu'il ne !uy arriue rien qu'vne dénomination exté- rieure, à fçauoir qu'il termine à la façon d'un objet l'opération de

129 mon entendement ; mais fi on ] demande de l'idée du Soleil ce que c'ell, & qu'on réponde que c'elt la chofe penfée, en tant qu'elle eft objediuement dans l'entendement, perfonne n'entendra que c'eft le Soleil mefme, en tant que cette extérieure dénomination eft en luy. Et là eftre objeâiuemeiit dans l'entendement ne fignifiera pas ter- miner fon opération à la façon d'vn objet, mais bien eftre dans l'en- tendement en la manière que fes objets ont coutume d'y eftre ; en telle forte que l'idée du Soleil eft le Soleil mefme exiftant dans l'en- tendement, non pas à la vérité tormelkment, comme il eft au Ciel, mais objediuement, c'eft à dire en la manière | que les objets ont coutume d'exifter dans l'entendement : laquelle façon d'eftre eft de vray bien plus imparfaite que celle par laquelle les chofes exiftent hors de l'entendement; mais pourtant ce n'eft pas vn pur rien, comme i'ay défia dit cy-deuant".

Et lorfque ce fçauant Théologien dit qu'il y a de l'equiuoque en ces paroles, vn pur rien, il femble auoir voulu m'auertir de celle que ie viens tout maintenant de remarquer, de peur que ie n'y prilTe pas garde. Car il dit, premièrement, qu'vne chofe ainfi exi- ftante dans l'entendement par fon idée, n'eft pas vn eftre réel ou aduel, c'eft à dire, que ce n'eft pas quelque chofe qui foit hors de l'entendement; ce qui eft vray. En après il dit aufti que ce n'eft pas quelque chofe de feint par l'efprit, ou vn eftre de raifon, mais quelque chofe de réel, qui eft conceu diftindement; par lefquelles paroles il admet entièrement tout ce que i'ay auancé. Mais neant-

130 moins | il adjoûte, parce que cette chofe ejl feulement conceuë, & qu aâuellement elle n'eft pas (c'eft à dire, parce qu'elle eft feulement vne idée, & non pas quelque chofe hors de l'entendement), elle peut à la vérité eftre conceuë, mais elle ne peut aucunement eftre caufée, c'eft à dire, qu'elle n'a pas befoin de caufe pour exifter hors de l'en- tendement ; ce que ie confefl'e, mais certes elle a befoin de caufe

a. Non à la ligne (i" et 2' édit.).

�� � io?-io4. Premières Réponses. 8j

pour eftre conceuë, & de celle-là feule il eft icy queftion. Ainfi, fi quelqu'vn a dans l'efprit l'idée de quelque machine fort artificielle, on peut auec raifon demander quelle efl; la caufe de cette idée; & celuy-là ne fatisferoit pas, qui diroitque cette idée hors de l'enten- dement n'eft rien, & partant qu'elle ne peut eftre caufée, mais feu- lement conceuë; car on ne demande icj' rien autre chofe, finon quelle eft la caufe pourquoy elle efl conceuë. Celuy-là ne fatisfera pas auffi, qui dira que l'entendement mefme en eft la caufe, en tant que c'eft vne de fes opérations ; car on ne doute point de cela, mais feulement on demande quelle eft la caufe de l'artifice objeftif qui eil en elle. Car que cette idée | contienne vn tel artifice objedif plutoft qu'vn autre, elle doit fans doute auoir cela de quelque caufe, & l'artifice objedif eft la mefme chofe aa refpect de cette idée, qu'au refpe6t de l'idée de Dieu la realité objediue. Et de vray on peut afligner diuerfes caufes de cet artifice ; car ou c'elt vne réelle & femblable machine qu'on aura veuë. auparauant, à la reffemblance de laquelle cette idée a erté formée, ou vne grande connoilTance de la mejchanique qui eft dans l'entendement, ou peut-eftrevne grande 131 fubtilité d'efprit, par le moyen de laquelle il a peu l'inuenter fans aucune autre connoiflance précédente. Et il faut remarquer que tout l'artifice, qui n'eft qu'objetiliuement dans cette idée, doit efire formellement ou éminemment dans fa caufe, quelle que cette caufe puiffe eftre. Le mefme aufil faut-il penfer de la realité objeftiue qui eft dans l'idée de Dieu, Mais en qui eft-ce que toute cette realité, ou perfection, fe pourra rencontrer telle, finon en Dieu réellement exif- tant ? Et cet efprit excellent a fort bien veu toutes ces chofes; c'eft pourquo}' il confeife qu'on peut demander pourquo)' cette idée con- tient cette realité objetliue plutoft qu'vne autre : à laquelle demande il a répondu, premièrement, que de toutes les idées, il en eft de mefme que de ce que i'ay efcrit de l'idée du triangle, fcauoir eft que, bien que peut-eftre il n'y ait point de triangle en aucun lieu du monde, il ne laijjé pas d'y auoir vne certaine nature, ou forme, ou ejfence déter- minée du triangle, laquelle eft immuable & éternelle, & laquelle il dit n'ajioir pas befoin de caufe. Ce que neantmoins il a bien iugé ne pouuoir pas fatisfaire ; car, encore que la nature du triangle foit immuable & éternelle, il n'eft pas pour cela moins permis de de- mander pourquoy fon idée eft en nous. C'eft pourquoy il a adjoûté : Si neantmoins vous me pre£'e\ de vous dire rne raifon, ie vous diraj que c'eft Vimperfeâion de noftre efprit, &c. Par laquelle réponfe il femble n'auoir voulu fignifier autre chofe, finon que ceux qui fe voudront icy | éloigner de mon fentiment. ne pourront rien 132

�� � 84 OEuvRES DE Descartes. 104-106.

répondre de vray-femblable. | Car, en effet, il n'eft pas plus probable de dire que la caufe pourquoy l'idée de Dieu eft en nous, foit l'im- perfedion de noflre efprit, que fi on difoit que l'ignorance des mechaniques fufl: la caufe pourquoy nous imaginons plutoft vne machine fort pleine d'artifice qu'vne autre moins parfaite. Car, tout au contraire, fi quelqu'vn a l'idée d'vne machine, dans laquelle foit conteau tout l'aftifice que l'on fçauroit imaginer, l'on infère fort bien de là, que cette idée procède d'vne caufe dans laquelle il y auoit réellement & en effet tout l'artifice imaginable, encore qu'il ne foit qu'objediuement & non point en effet dans cette idée. Et par la mefme raifon, puifque nous auons en nous l'idée de Dieu, dans la- quelle toute la perfection eft contenue que l'on puiffe iamais conce- uoir, on peut de là conclure tres-euidemment, que cette idée dépend & procède de quelque caufe, qui contient en foy véritablement toute cette perfedion, à fçauoir, de Dieu réellement exiftant. Et certes la difficulté ne paroiftroit pas plus grande en l'vn qu'en l'autre, fi, comme tous les hommes ne font pas fçauans en la mechanique, & pour cela ne peuuent pas auoir des idées de machines fort artifi- cielles, ainfi tous n'auoient pas la mefme faculté de conceuoir l'idée de Dieu. Mais, parce qu'elle eft emprainte d'vne mefme façon dans l'efprit de tout le monde, & que nous ne voyons pas qu'elle nous d33 vienne iamais d'ailleurs que de nous-mefmes, nous fupofons | qu'elle apartient à la nature de noftre efprit. Et certes non mal à propos; mais nous oublions vne autre chofe que l'on doit principalement confiderer, & d'où dépend toute la force, & toute la lumière, ou l'intelligence de cet argument, qui eft que cette faculté d'auoir en fof l'idée de Dieu ne pourvoit pas ejlre en nous, fi nojlre efprit ejloit feulement vne chofe finie, \comme il ejl en effet, & qu'il n'eujl point, pour caufe defon eftre, vne caufe quifujl Dieu. C'eft pourquoy, outre cela, i'ay demandé, fçauoir fi ie pourrois eftre, en cas que Dieu ne fuft point, non tant pour aporter vne raifon différente de la précé- dente, que pour expliquer la mefme plus exactement.

Mais icy la courtoifie de cet aduerfaire me iette dans vn pallage affez difficile, & capable d'attirer fur moy l'enuie & la ialoufie de plufieurs ; car il compare mon argument auec vn autre tiré de Saint Thomas & d'Ariftote, comme s'il vouloit par ce moyen m'obliger à dire la raifon pourquoy, eftant entré auec eux dans vn mefme che- min, ie ne I'ay pas neantmoins fuiuy en toutes choies; mais ie le prie de me permettre de ne point parler de? autres, & de rendre feulement raifon des chofes que i'ay écrites. Premièrement donc, ie n'ay point tiré mon argument de ce que ie voyois, que dans les

�� � 106-107. Premières Réponses. 8^

chofes fenfibles il y ajoit vn ordre ou vne certaine fucceiïîon de caufes efficientes, partie à caufe que i'ay penfé que l'exiftence de Dieu eftoit beaucoup plus éuidente que celle d'aucune choie fen- fible, & partie auffi pour ce | que ie ne voyois pas que cette Tue- 134 ceffion de caufes me peuft conduire ailleurs qu'à me faire connoiftre rimperfe61:ion de mon cfprit, en ce que ie ne puis comprendre com- ment vne infinité de telles caufes ont tellement fuccedé les vnes aux autres de toute éternité, qu'il n'y en ait point eu de première. Car certainement, de ce que ie ne puis comprendre cela, il ne s'enfuit pas qu'il y en doiue auoir vne première : comme aulfi, de ce que ie ne puis comprendre vne infinité de'diuifions en vne quantité finie, il ne s'enfuit pas que l'on puifle venir à vne dernière, après laquelle cette quantité ne puiffe plus eflre diuifée; mais bien il fuit feule- ment I que mon entendement, qui efl fin}-, ne peut comprendre l'in- finy. C'ert pourquoy i'ay mieux aymé apuier mon raifonncment fur l'exiftence de moy-mefme, laquelle ne dépend d'aucune fuite de caufes, & qui m'elt fi connue que rien ne le peut efire dauantage; &, m'interrogeant fur cela moy-mefme, ie n'ay pas tant cherché par quelle caufe i'ay autrefois eflé produit, que i'ay cherché quelle efi la caufe qui à prefent me conferue, afin de me deliurer par ce mo\ en de toute fuite & fucceflion de caufes. Outre cela, ie n'ay pas cher- ché quelle efl la caufe de mon efire, en tant que ie fuis compofé de orps & d'ame, mais feulement & precifément en tant que ie fuis ,ne chofe qui penfe. Ce que ie croy ne feruir pas peu à ce fujet, car ainfi i'ay pu beaucoup mieux me deliurer des preiugez, conlidercr ce que dicte la lumière naturelle, m'interroger | moy-mefme, & 137 » tenir pour certain que rien ne peut efire en moy, dont ie n'aye quelque connoiffance. Ce qui en effecl ei\ autre chofe que fi, de ce que ie voy que ie fuis né de mon père, ie confiderois que mon père vient aufli de mon ayeul; & fi, parce qu'en cherchant ainfi les pères de mes pères ie ne pourois pas continuer ce progrez à l'infiny, pour mettre fin à cette recherche, ie concluois qu'il y a vne première caufe. De plus, ie n'ay pas feulement cherché quelle eft la caufe de mon eftre, en tant que ie fuis vne chofe qui penfe, mais principale- ment en tant qu'entre plufieurs autres penfées, ie reconnois que i'ay en moy l'idée d'vn efire fouverainement parfait; car de cela feul dépend toute la force de ma demonftration. Premièrement, parce que cette idée me fait connoifire ce que c'eft que Dieu, au moins autant que ie fuis capable de le connoiftre; &, félon les loix de la

a. Voir ci-avant, p. 8i, note a.

�� � 86 OEuvRES DE Descartes. 107-109.

vraye Logique, on ne doit iamais demander d'aucune cliofe, fi elle ejï, qu'on ne | fçache premièrement ce quelle ejt. En fécond lieu, parce que c'eft cette mefme idée qui me donne occafion d'examinei fi ie fuis parmoy ou par autruy, & de reconnoiftre mes défauts. Et en dernier lieu, c'eil elle qui m'aprend que non feulement il y a vne caufe de mon eftre, mais de plus auiïi, que cette caufe contient toutes fortes de perfections, & partant qu'elle eft Dieu. Enfin, ie n'ay point dit qu'il eft impolfible qu'vne chofe foit la caufe efficiente de foy-mefme; car, encore que cela foit manifeftement véritable, lorf-

138 qu'on reftraint la fignification d'effi|cient à ces caufes qui font diffé- rentes de leurs effets, ou qui les précèdent en temps, il femble toutesfois que dans cette queftion elle ne doit pas eftre ainfi ref- trainte, tant parce que ce feroit vne queftion friuole : car qui ne fçait qu'vne mefme chofe ne peut pas eftre différente de foy-mefme ny fe précéder en temps? comme auffi parce que la lumière naturelle ne nous dicte point, que ce foit le propre de la caufe efficiente de pré- céder en temps fon effet : car au contraire, à proprement parler, elle n'a point le nom ny la nature de caufe efficiente, finon lorf- qu'elle produit fon effet, & partant elle n'eft point deuant luy. iMais certes la lumière naturelle nous dide qu'il n'y a aucune chofe de la- quelle il ne foit loifible de demander pourquoy elle exifte, ou dont on ne puilTe rechercher la caufe efficiente, ou bien, fi elle n'en a point, demander pourquoy elle n'en a pas befoin; de forte que, fi ie penfois qu'aucune chofe ne peuften quelque façon eftre, à l'efgard de foy-mefme, ce que la caufe elficiente eft à l'efgard de fon effect, tant s'en faut que de là ie vouluffe conclure qu'il y a vne première caufe, qu'au conirairc de celle-là | mefme qu'on appelleroit première, ie rechercherois derechef la caufe, & ainfi ie ne viendrois iamais à vne première. Mais certes i'auouë franchement qu'il peut y auoir quelque chofe dans laquelle il y ait vne puilïance fi grande & fi inepuifable, qu'elle n'ait iamais eu befoin d'aucun fecours pour exifter, & qui n'en ait pas encore befoin maintenant pour eftre con-

139 feruée, & ainfi qui foit en queljque façon la caufe de foy-mefme; & ie conçoy que Dieu eft tel Car, tout de mefme que, bien que i'euffe efté de toute éternité, & que par confequent il n'y euft rien eu auant moy, neantmoins, parce que ie voy que les parties du temps peuuent eftre feparées les vnes d'auec les autres, & qu'ainfi, de ce que ie fuis maintenant, il ne s'enfuit pas que ie doiue eftre encore après, fi, pour ainfi parler, ie ne fuis créé de nouueau à chaque moment par quelque caufe, ie ne ferois point difficulté d'apeller efficiente la caufe qui me crée continuellement en cette façon, c'eft à dire qui me con-

�� � •09-110. Premières Réponses. 87

férue. Ainfi, encore que Dieu ait toufiours elle, neantmoins, parce que c'eft luy-mefme qui en effeft fe conferue, il femble qu'affez pro- prement, il peut eftre dit & apelé la caufe defoy-mefme. (Toutesfois il faut remarquer que ie n'entens pas icy parler d'vne conferuation qui le faffe par aucune influence réelle & poruiue de la caufe effi- ciente mais que i*entens feulement que l'elTence de Dieu eft telle, qu'il eft impoflible qu'il ne foit ou n'exirte pas toufiours.)

Cela eftant pofé, il me fera facile de répondre à la diftindion du mot par fof, que ce tres-dode Théologien m'auertit deuoir eftre ex- pliqué. Car, encore bien que ceux qui, ne s'attachant qu'à la propre & étroite fignification d'efficient, penfent qu'il eft impoffible qu'vne chofe foit la caufe efficiente de foy-mefme, & ne remarquent icy au- cun autre genre de caufe, qui ait raport & analogie auec la caufe efficiente, encore, dif-je, que ceux-là n'ayent pas de couftume | d'en- 140 tendre autre chofe, | lorfqu'ils difent que quelque chofe eft parfoy, finon qu'elle n'a point de caufe, fi toutesfois ils veulent pluftoft s'ar- refter à la chofe qu'aux paroles, ils reconnoiftront facilement que la fignification negatiue du mot parfoy ne procède que de la feule imperfeflion de l'efprit humain, & qu'elle n'a aucun fondement dans les chofes ; mais qu'il y en a vne autre pofitiue, tirée de la vé- rité des chofes, & fur laquelle feule mon argument eft appuyé. Car fi, par exemple, quelqu'vn penfe qu'vn corps foit par foy, il peut n'entendre par là autre chofe, finon que ce corps n'a point de caufe; & ainfi il n'alfure point ce qu'il penfe par aucune raifon pofitiue, mais feulement d'vne façon negatiue, parce qu'il ne connoift aucune caufe de ce corps. Mais cela témoigne quelque imperfedion en fon iugement, comme il reconnoiftra facilement après, s'il confidere que les parties du temps ne dépendent point les vues des autres, & que partant, de ce qu'il a fupofé que ce corps iufqu'à cette heure a efté par foy, c'eft à dire fans caufe, il ne s'enfuit pas pour cela qu'il dôme eftre encore à l'auenir, fi ce n'eft qu'il y ait en luy quelque puiffance réelle & pofitiue, laquelle, pour ainfi dire, le reproduife continuel- lement. Car alors, voyant que dans l'idée du corps il ne fe rencontre aucune puiftance de cette forte, il luy fera ayfé d'inférer de là que ce corps n'eft pas par foy, & ainfi il prendra ce mot par Joy pofitiue- ment. De mefme, lorfque nous difons que Dieu eft par foy, nous Ipouuons aufli à la vérité entendre cela negatiuement, & n'auoir 141 point d'autre penfée, finon qu'il n'y a aucune caufe de fon exiftence ; mais fi nous auons auparauant recherché la caufe pourquoy il eft, ou pourquoy il ne ceife point d'eftre, & que, con- fiderans l'immenfe & incomprehenfible puiffance qui eft contenue

�� � 88 OEuvREs DE Descartes. no-ni,

dans fon idée, nous l'ayons reconnue fi pleine & fi abondante, qu'en eftecl elle foit la caufe pourquoy il eft & ne ceffe point d'eftre, & qu'il n'y en puilTe auoir d'autre que celle-là, nous difons que Dieu eûparfoj% non plus negatiuement, mais au contraire tres- pofitiuement. Car, encore qu'il ne foit pas befoin de dire {qu'il eft la caufe efficiente de foy-mefme, de peur quepeut-eftre on n'entre en difpute du mot, neantmoins, parce que nous voyons que ce qui fait qu'il eft par foy, ou qu'il n'a point de caufe différente de foy-mefme, ne procède pas du néant, mais de la réelle & véritable immenfité de fa puiflance, il nous eft tout à fait loifible de penfer qu'il fait en quelque façon la mefme chofe à l'efgard de foy-mefme, que la caufe efficiente à l'efgard de fon effed, & partant, qu'il eft par foy pofitiue- ment. Il eft aufll loifible à vn chacun de s'interroger foy-mefme, fçauoir fi en ce mefme fens il eft par foy, & lorfqu'il ne trouue en foy aucune puiflance capable de le conferuer feulement vn moment, il conclut auec raifon qu'il eft par vn autre, & mefme par vn autre qui eft par foy, pource qu'eftant icy queftion du temps prefent, & 142 non point du pafte ou du futur, le progrez ne | peut pas eftre conti- nué à l'mfiny. Voire mefme i'adjoufteray icy de plus (ce que neant- moins ie n'ay point écrit ailleurs), qu'on ne peut pas feulement aller iufqu'à vne féconde caufe, pource que celle qui a tant de puilTance que de conferuer vne chofe qui eft hors de foy, fe conferue à plus forte raifon foy-mefme par fa propre puilîance, & ainfi elle eft par foy".

Maintenant, lorfqu'on dit que toute limitation eft par vne caufe, ie penfe, à la vérité, qu'on entend vne chofe vraye, mais qu'on ne

a. Le paragraphe ajouté, dont il est question au tome VI, p. 1 1 1, note b, ne se trouve point dans la traduction de 1647 (/« édit.), mais seulement dans celle de 1 66 1 (2' édit.) et les suivantes II n'a donc pas été vu par Des- cartes, et serait tout entier de Clerselier. Nous le donnons cependant ici, à titre de document : « Et, pour preuenir icy vne obiedtion que l'on pou- » roit faire, à fçauoir que peut-ellre celuy qui s'interroge ainfi foy-mefme » a la puilVance de fe conferuer fans qu'il s'en apperçoiue, ie dis que cela » ne peut eftre, & que iï cette puiffance eftoit en luy, il en auroit necelfai- » rement connoilfance ; car, comme il ne fe confidere en ce moment que » comme vne chofe qui penfe, rien ne peut eftre en luy dont il n'ait ou » ne puilfe auoir connoiflance, à caufe que toutes les adions d'vn efprit » (comme feroit celle de fe conferuer foy-mefme, li elle procedoit de luy) » eftant des penfées, & partant eftant prefentes & connues à l'efprit, celle- » là, comme les autres, luy feroit auffi prefente & connue, & par elle il » viendroit necelTairement à connoiftre la faculté qui la produiroit, toute » adion nous menant necelïairement à la connoilfance de la faculté qui la » produit. »

�� � 1,1-1,3. Premières Réponses. 89

l'exprime pas en termes affez propres, & qu'on n'olte pas la diffi- culté ; car, à proprement parler, la limitation eit feulement vne né- gation d'vne plus grande perfeflion, laquelle négation n'elt point par vne caufe, mais bien la choie limitée. Et encore qu'il ibit vray que toute choie eft limitée par vne caufe, cela neantmoins n'eft pas de foy manifefle, mais il le faut prouuer d'ailleurs. Car, comme ré- pond fort bien ce fubtil Théologien, vne chofe peut eflre | limitée en deux façons, ou parce que celuy qui l'a produite ne luy a pas donné plus de perfedions, ou parce que fa nature eft telle qu'elle n'en peut receuoir qu'vn certain nombre, comme il eft de la nature du triangle de n'auoir pas plus de trois coftez. Mais il me femble que c'eft vne chofe de foy éuidente & qui n'a pas befoin de preuue, que tout ce qui exifte, eft ou par vne caufe, ou par foy comme par vne caufe; car puifque nous conceuons & entendons fort bien, non feulement l'exiftence, mais aufli | la négation de l'exiftence, il n'y a 143 rien que nous puiiïions feindre eftre tellement par foy, qu'il ne faille donner aucune raifon pourquoy plutoft il exifte, qu'il n'exifte point; & ainfi nous deuons toufiours interpréter ce mot ejlre par foy pofi- tiuement, & comme fi c'eftoit eftre par vne caufe, à fçauoir par vne furabondance de fa propre puillance, laquelle ne peut eftre qu'en Dieu feul, ainfi qu'on peut ayfcment démontrer.

Ce qui m'eft enfuite accordé par ce fçauant Dodeur, bien qu'en effecl il ne reçoiue aucun doute, eft neantmoins ordinairement fi peu confideré, & eft d'vne telle importance pour tirer toute la Philofri- phie hors des ténèbres où elle femble eftre enfeuelie, que lorfqu'il le confirme par fon authorité, il m'ayde beaucoup en mon deffein.

Et il demande icy, auec beaucoup de raifon, fi ie connois claire- ment & diftindement l'infiny ; car bien que i'aye taché de preuenir cette objedion, neantmoins elle fe prefente fi facilement à vn cha- cun, qu'il eft necefl'aire que i'y réponde vn peu amplement. C'eft pourquoy ie diray icy premièrement que l'infiny, en tant qu'infiny, n'eft point à la vérité compris, mais que neantmoins il eft entendu; car, entendre clairement & diftindement qu'vne chofe foit telle qu'on ne puilfe y rencontrer de limites, c'eft clairement entendre qu'elle eft infinie. | Et ie mets icy de la diftindion entre Vindejinj- & Vinjiiiy. Et il n'y a rien que ie nomme proprement infiny, finon ce en I quoy de toutes parts ie ne rencontre point de limites, auquel 144 fens Dieu feul eft infiny. Mais les choies efquelles fous quelque con- fideration feulement ie ne voy point de fin, comme l'étendue des efpaces imaginaires, la multitude des nombres, la diuifibilité des parties de la quantité & autres choies femblables, ie les appelle Œuvres. IV. 12

�� � 90 OEuvRES DE Descartes. 113-114.

indéfinies, & non pas iujinies, parce que de toutes parts elles ne font pas fans fin ny fans limites. Dauantage, ie mets diitindtion entre la raifon formelle de l'infiny, ou l'infinité, & la chofe qui eil infinie. Car, quant à l'infinité, encore que nous la conceuions eftre très po- fitiue, nous ne l'entendons neantmoins que d'vne façon negatiue, fçauoir eft, de ce que nous ne remarquons en la chofe aucune limi- tation. Et quant à la chofe qui efl infinie, nous la conceuons à la vérité pofitiuement, mais non pas félon toute fon étendue, c'ert à dire que nous ne comprenons pas tout ce qui eil intelligible en elle. Mais tout ainfi que, lorfque nous lettons les yeux fur la mer, on ne laide pas de dire que nous la voyons, quoy que notre veuë n'en atteigne pas toutes les parties & n'en mefure pas la val1:e étendue: & de vray, lorfque nous ne la regardons que de loin, comme fi nous la voulions embraffer toute auec les yeux, nous ne la voyons que confufément, comme aulîi n'imaginons-nous que confufément vn Chiliogone, lorfque nous tâchons d'imaginer tous fes coitez en- femble ; mais, lorfque noftre veuë s'arrelte fur vne partie de la mer feulement, cette vifion alors peut eftre fort claire & fort diftindc,

145 comme auffi l'imagination | d'vn Chiliogone, lorfqu'elle s'étend feu- lement fur vn ou deux de fes coftez. De mefme i'auouë auec tous les Théologiens, que Dieu ne peut eftre compris par l'efprit humain, |& mefme qu'il ne peut eftre diftindement connu par ceux qui tâchent de i'embraffer tout entier & tout à la fois par la penfée, & qui le regardent comme de loin: auquel fens Saint Thomas a dit, au lieu cj'-deuant cité, que la connoiifance de Dieu eft en nous fous vne efpece de confuiion feulement, & comme fous vne image obfcure ; mais ceux qui confiderent attentiuement chacune de fes perfections, & qui appliquent toutes les forces de leur efprit à les contempler, non point à deftein de les comprendre, mais pluftoftde les admirer, & reconnoiftre combien elles font au delà de toute compreheniîon, ceux-là, dif-je,trouuent enluy incomparablement plus de chofes qui peuuent eftre clairement & diftindement connues, & auec plus de facilité, qu'il ne s'en trouue en aucune des chofes créées. Ce que Saint Thomas a fort bien reconnu luj'-mefme en ce lieu-là, comme il eft aifé de voir de ce qu'en l'article fuiuani il alfure que l'exiftence de Dieu peut eftre demonftrée. Pour moy, toutes les fois que i'ay dit que Dieu pouuoit eftre connu clairement & diftindement, ie n'ay iamais entendu parler que de cette connoifl"ance finie, & accom- modée à la petite capacité de nos efprits. Aufli n'a-t-il pas efté né- cefiaire de l'entendre autrement pour la vérité des chofes que i'ay

146 auancées, comme | on verra facilement, fi on prend garde que ie n'ay

�� � ii4-'i6. Premières Réponses. 91

dit cela qu'en deux endroits. En l'vn defquels il eltoit queftion de fçauoir fi quelque cliofe de réel eftoit contenu dans l'idée que nous formons de Dieu, ou bien s'il n'y auoit qu'vne négation de chofe (ainfi qu on peut douter fi, dans l'idée du froid, il n'y a rien qu'vne négation de chaleur), ce qui peut aifement eftre connu, encore qu'on ne comprenne pas l'infiny. Et en l'autre, i'ay maintenu que l'exi- ftence n'apartenoit pas moins à la nature de l'eftre fouuerainement parfait, que trois collez | apartiennent à la nature du triangle : ce qui le peut auiîi affez entendre, fans qu'on ait vne connoiffance de Dieu 11 étendue, qu'elle comprenne tout ce qui eft en luy.

Il compare icy derechef vn de mes argumens auec vn autre de Saint Thomas, aîfin de m'obliger en quelque façon de monftrer le- quel des deux a le plus de force. Et il me lemble que ie le puis faire fans beaucoup d'enuie, parce que Saint Thomas ne s'ert pas feruy de cet argument comme fien, & il ne conclut pas la mefme chofe que celu}' dont ie me fers; & enfin, ie ne m'éloigne icy en aucune façon de l'opinion de cet Angélique Dodeur. Car on luy demande, fçauoir, fi la connoiffance de l'exiflence de Dieu eflfi natu- relle à l'efprit humain qu'il ne foit point befoin de la prouuer, c'eft à dire fi elle eft claire & manifen:e à vn chacun ; ce qu'il nie, & moy auec luy. Or l'argument qu'il s'objecte à foy-mefme, fe peut ainfi propofer. Lorfqu'on comprend | & entend ce que fignifie ce nom 147 Dieu, on entend vne chofe telle que rien de plus grand ne peut eftre conceu ; mais c'eft vne chofe plus grande d'eftre en effecl & dans l'entendement, que d'eftre feulement dans l'entendement; doncques, lorfqu'on comprend & entend ce que fignifie ce nom Dieu, on en- tend que Dieu eft en effect & dans l'entendement : où il y a vne faute manifefte en la forme, car on deuroit feulement conclure : doncques, lorfqu'on comprend & entend ce que fignifie ce nom Dieu, on entend qu'il fignifie vne chofe qui eft en effect & dans l'en- tendement ; or ce qui eft fignifie par vn mot, ne paroift pas pour cela eftre vray. Mais mon argument a efté tel : ce que nous conceuons clairement & diftinclement apartenir à la nature, ou à l'eCfence, ou à la forme immuable & vraye de quelque chofe, cela peut eftre dit ou affirmé auec vérité de cette chofe ;| mais après que nous auons affez foigneufement recherché ce que c'eft que Dieu, nous conceuons clairement & diftinclement qu'il apartient à fa vrave & immuable nature qu'il exifte ; doncques alors nous pouuons affirmer auec vé- rité qu'il exifte. Où du moins la conclufion eft légitime. Mais la maieure ne fe peut aufli nier, parce qu'on eft défia tombé d'accord cy-deuant, que tout ce que nous entendons ou conceuons claire-

�� � 92 OEuvRES DE Descartes. ne-uy.

ment & diftinélement eft vray. Il ne refte plus que la mineure, où ie confeffe que la difficulté n'eit pas petite. Premièrement, parce 148 que nous fommes tellement ac|couftumez dans toutes les autres chofes de diltinguer l'exilknce de l'effence, que nous ne prenons pas allez garde comment elle apartient à l'effence de Dieu, pluftoft qu'à celle des autres chofes ; & auffi pource que, ne diftinguant pas les chofes qui appartiennent à la vraye & immuable effence de quelque chofe, de celles qui ne luy font attribuées (]ue par la fiction de noftre entendement, encore que nous aperceuions affez claire- ment que l'exiftence apartient à l'effence de Dieu, nous ne con- cluons pas toutesfois de là que Dieu exifte, pource que nous ne fçauons pas fi fon effence eft immuable & vraye, ou fi elle a feule- ment efté inuentée. Mais, pour ofter la première partie de cette difficulté, il faut faire diflindion entre l'exiftence poffible & la ne- ceffaire ; & remarquer que l'exiftence poffible eft contenue dans le concept ou l'idée de toutes les chofes que nous conceuons clairement & diftin^lement, mais que l'exiftence neceffaire n'eft contenue que dans la feule idée de Dieu. Car ie ne doute point que ceux qui confidereront auec attention cette différence qui eft entre l'idée de Dieu & toutes les autres idées, n'aperçoiuent fort bien, I qu'encore que nous ne conceuions iamais les autres chofes, finon comme exiftantes, il ne s'enfuit pas neantmoins de là qu'elles exi- ftent, mais feulement qu'elles peuuent exifter ; parce que nous ne conceuons pas qu'il ibit neceffaire que l'exiilence actuelle foit con- 149 iointe auec leurs autres proprietez; mais que, de ce que nous | con- ceuons clairement que l'exiftence aduelie eft neceffairement & touf- iours conjointe auec les autres attributs de Dieu, il fuit de là que Dieu necelTairement exifte. Puis, pour ofter l'autre partie de la diffi- culté, il faut prendre garde que les idées qui ne contiennent pas de vrayes & immuables natures, mais feulement de feintes & com- pofées par l'entendement, peuuent eftre diuifées par le meime en- tendement, non feulement par vne abftradion ou reftricT:ion de fa penfée, mais par vne claire & diftinde opération ; en forte que les chofes que l'entendement ne peut pas ainfi diuifer, n'ont point fans doute efté faites ou compofées par luy. Par exemple, lorfque ie me reprefente vn cheual aifté, ou vn lion aduellement exiftant, ou vn triangle infcrit dans vn quarré, ie conçoy facilement que ie puis aufll tout au contraire me reprefenter vn cheual qui n'ait point d'aifle.'., vn lion qui ne foit point exiftant, vn triangle fans quarré, & partant, que ces chofes n'ont point de vrayes & immuables na- tures. Mais fi ie me reprefente vn triangle, ou vn quarré (ie ne parle

�� � 1 17-119. Premières Réponses. Cfj

point icy du lion ni du cheual, pource que leurs natures ne nous font pas encore entièrement connues), alors certes toutes les chofes que ie reconnoiftray eftres contenues dans l'idée du triangle, comme que fes trois angles font égaux à deux droits, &c., ie l'affeureray auec vérité d'vn triangle ; '& d'vn quarré, tout ce que ie trouueray eltre contenu dans l'idée du quarré ; car encore que ie puiffc conce- |uoir vn triangle, en reftraignant tellement ma penfée, que ie ne 150 conçoiue en aucune façon que fes trois angles font égaux à deux droits, ie ne puis pas neantmoins nier cela de luy par | vne claire & diftincle opération, c'eft à dire entendant nettement ce que ie dis. De plus, fi ie confidere vn triangle infcrit dans vn quarré, non afin d'attribuer au quarré ce qui apartient feulement au triangle, ou d'attribuer au triangle ce qui apartient au quarré, mais pour exa- miner feulement les chofes qui naiffent de la conjonction de l'vn & de l'autre, la nature de cette figure compofée du triangle & du quarré ne fera pas moins vraye & immuable, que celle du feul quarré ou du feul triangle. De façon que ie pouray alTurer auec vé- rité que le quarré n'eft pas moindre que le double du triangle qui luy eft infcrit, & autres chofes femblables qui appartiennent à la nature de cette figure compofée. Mais fi ie confidere que, dans l'idée d'vn corps tres-parfait, l'exiftence efi contenue, & cela pource que c'eft vne plus grande perfeftion d'ellre en effed & dans l'entende- ment que d'efire feulement, dans l'entendement, ie ne puis pas de là conclure que ce corps tres-parfait exilte, mais feulement qu'il peut exifter. Car ie reconnois afiez que cette idée a elle faite par mon en- tendement, lequel a ioint enfembie toutes les perfe.dions corpo- relles; & auffi que l'exillence ne refùlte point des autres perfections qui font comprifes en la nature du corps, pource que l'on peut éga- lement affirmer I ou nier qu'elles exiitent. Et de plus, à caufe qu'en 151 examinant l'idée du corps, ie ne voy en luy aucune force par la- quelle il fe produife ou fe conferue luy-mefme, ie conclus fort bien que l'exifience necelfaire, de laquelle feule il eft icy queftion, con- uient auffi peu à la nature du corps, tant parfait qu'il puilfe eltre, qu'il apartient à la nature d'vne montagne de n'auoir point de valée, ou à la nature du triangle d'auoir fes trois angles plus grands que deux droits. Mais maintenant, fi nous demandons, non d'vn corps, mais d'vne choie, telle qu'elle puiffc eftre, qui ait toutes les | per- fections qui peuuent eftre enfembie, fçauoir fi l'exiftence doit eftre comtée parmy elles; il eft vray que d'abord nous en pourons douter, parce que noftre efprit, qui eft finy, n'ayant pas couftume de les confiderer que feparées, n'aperceura peut-eitre pas du premier coup,

�� � 94 OEuvRES DE Descartes. i 19-120.

combien neceffairement elles font iointes entr'elles. Mais fi nous examinons loigneufement, Içauoir, ii l'exiftence conuient à l'e^lre Ibuuerainement puiflant, & quelle forte d'exillence, nous pourrons clairement & dillindement connoiftre, premièrement, qu'au moins l'exiftence poffible luy conuient, comme à toutes les autres chofes dont nous auons en nous quelque idée diftinde, mefme à celles qui font compofées par les fictions de noltre efprit. En après, parce que nous ne pouuons penfer que fon exiflence elt poflible, qu'en mefme temps, prenans garde à fa puilfance infinie, nous ne connoifiions

152 qu'il peut exifter | par fa propre force, nous conclurons de là que réellement il exilte, & qu'il a eité de toute éternité. Car il eil tres- manifefte, par la lumière naturelle, que ce qui peut exifler par fa propre force, exifte toufiours; & ainfi nous connoiltrons que l'exi- llence neceffaire eil contenue dans l'idée d'vn élire fouuerainement puilTant, non par aucune f-dion de l'entendement, mais pource qu'il apartient à la vraye & immuable nature d'vn tel élire, d'exi- lier ; & nous connoiÛrons aulîi facilement qu'il elt impofiible que cet eltre fouuerainement puiffant n'ait point en luy toutes les autres perfedions qui font contenues dans l'idée de Dieu, en forte que, de leur propre nature, & fans aucune fiction de l'entendement, elles foycnt toutes iointes enfemble, & exiilent dans Dieu. Toutes lef- quelles chofes font manifeiks à celuy qui y penfe ferieufement, |& ne différent point de celles que i'auois délia cy-deuant écrites, fi ce n'elt feulement en la façon dont elles font icy expliquées, laquelle i'ay exprelTément changée pour m'accommoder à la diuerfité des efprits. Et ie confelTeray icy librement que cet argument elt tel, que ceux qui ne fe rellbuuiendront pas de toutes les chofes qui feruent à fa demonltration, le prendront aifement pour vn Sophifme ; & que cela m'a fait douter au commencement fi ie m'en deuois feruir, de peur de donner occafion à ceux qui ne le comprendront pas, de fe deffier aulFi des autres. Mais pource qu'il n'y a que deux vo3'es

153 par lefquelles on puiffe prouuer qu'il y a vn Dieu, fçauoir : | l'vne par fes effecls, & l'autre par fon eflence, ou fa nature mefme ; & que i'ay expliqué, autant qu'il m'a elle poflible, la première dans la troifiefme Méditation, i'ay creu qu'après cela ie ne deuois pas ob- mettre l'autre.

Pour ce qui regarde la diftindion formelle que ce tres-dode Théologien dit auoir prife de Scot, ie répons briêuement qu'elle ne diffère point de la modale, & qu'elle ne s'étend que fur les ellres incomplets, lefquels i'ay loigneufement diflinguez de ceux qui font complets; & qu'à la vérité elle fuftit pour faire qu'vne chofe foit

�� � I20-I2I. Premières Réponses. 9^

conceuë feparement & diftinctement d'vne autre, par vne abflradion de l'efprit qui conçoiue la chofe imparfaitement, mais non pas pour faire que deux chofes foient conceuës tellement diftindes & feparées l'vne de l'autre, que nous entendions que chacune eft vn eftre complet & différent de tout autre; car pour cela il efl: befoin d'vne diftindion réelle. Ainfi, par exemple, entre le mouuement & la figure d'vn mefme corps, il y a vne diflinftion formelle, & le puis fort bien conceuoir le mouuement fans la figure, & la figure fans le mouuement, & l'vn & l'autre fans penfer particulièrement au corps qui fe meut ou qui eft figuré; mais ie ne puis pas neantmoins conceuoir pleinement & parfaitement le mouuement fans quelque corps auquel ce mouuement foit attaché, ny la figure) fans quelque corps où refide cette figure; ny enfin ie ne puis pas feindre que le mouuement foit en vne chojfe dans laquelle la figure ne puifl"e pas 154 eftre,ou la figure en vne chofe incapable du mouuement. De mefme ie ne puis pas conceuoir la iuftice fans vn iufte, ou la mifericorde fans vn mifericordieux ; & on ne peut pas feindre que celuy-là mefme qui eft iufte, ne puiffe pas eftre mifericordieux. Mais ie conçoy pleinement ce que c'eft que le corps (c'eft à dire ie conçoy le corps comme vne chofe complète), en penfant feulement que c'eft vne chofe étendue, figurée, mobile &c., encore que < ie > nie de luy toutes les chofes qui appartiennent à la nature de l'efprit ; & ie conçoy auffi que l'efprit eft vne chofe complète, qui doute, qui en- tend, qui veut &c., encore que ie n'accorde point qu'il y ait en luy aucune des chofes qui font contenues en l'idée du corps; ce qui ne fe pouroit aucunement faire, s'il n'y auoit vne diftindibn réelle entre le corps & l'efprit.

Voila, Meflieurs, ce que i'ay eu à répondre aux objedions fub- tiles & officieufes de voftre amy commun. Mais fi ie n'ay pas efté affez heureux d'y fatisfaire entièrement, ie vous prie que ie puili'e eftre auerty des lieux qui méritent vne plus ample explication, ou peut-eftre mefme fa cenfure. Que fi ie puis obtenir cela de luy par voftre moyen, ie me tiendra}' à tous infiniment voftre obligé.

�� � 96

��OEuvREs DE Descartes.

��165 SECONDES OBIECTIONS

Recueillies par le R. P. Merfenne de la bouche de diuers Théologiens & Philofophes.

Moufieiir, Piiifque, pour confondre les notiueaux Geans du Jîecle, qui ofent attaquer l'Auteur de toutes chofes, vous aue^ entrepris d'en affermir le trône en demon/Irant fon exijlence,\& que vojîre dejfein femble fi bien conduit, que les g-ens de bien peuuent efperer qu'il ne Je trouuera déformais perfonne qui, après auoir leu atientiuement vos Méditations, ne confejfe qu'il j' a me diuinité éternelle de qui toutes chofes dépen- dent, nous auons iugé à propos de vous auertir & vous prier tout en- femble, de répandre encore fur de certains lieux, que nous vous mar- querons cj--apres, vue telle lumière, qu'il ne rejle rien dans tout vojîre 156 ouurage, qui ne \ foit, s'il cji poffible, tres-clairement & tres-manife- fement démonjlré. Car, d'autant' que depuis plufieurs années vous auei, par de continuelles méditations, tellement exercé vq/lre efprit, que les cliofes qui femblent aux autres obfcures & incertaines, vous peuuent paroi/ire plus claires, & que vous les conceue\ peut-eftre par vne fimple infpeâion de l'efprit, fans j'ous aperceuoir de l'obfcurité que les autres j- trouuent, il fera bon que vous fo}'e\ auertj- de celles qui ont befoin d'ejîre plus clairement & plus amplement expliquées & demonjfrées, & lorfque vous nous ,aure\ Jatisfait en cecy, nous ne iugeons pas qu'il r ait guieres perfonne qui puijj'e nier que les raifons, dont vous auei commencé la deduâion pour la gloire de Dieu & l'vti- lité du public, < ne^> doiuent e/ire prifes pour des demonflrations. Premièrement, ;'oz/5 vous refjouuiendre^ que ce n'ejl pas aâuelle- ment & en vérité, mais feulement par vnejiâion de l'efprit, que vous aue\ rejette, autant qu'il vous a e/té poffible, les idées de tous les corps, comme des chofes feintes ou des fantofmes trompeurs, pour conclure que vous efîie\ feulement vne chofe qui penfe; de peur qu'après cela vous ne crorie-{ peut-ejlre que l'on puiffe conclure qu'en effeâ & fans fiéiion vous n'ejîes rien autre chofe qu'im efprit, ou vne chofe qui penfe; ce que nous auons feulement trouué digne d'obferualion tou- chant vos deux premières Méditations, dans lefquelles \ vous faites

a. « ne » omis (;"■ édit.). rétabli (i"' édit. et suiv.). h, « croyez » {i" et 3' edii.j.

��ibl

�� � 122-123. Secondes Objections.

��97

��l'oir clairement qu'au moins il ejl certain que vous qui penfc\ ejies quelque chofe. Mais arrejîons-nous vn peu icy. lufques-là vous cun- noijfei que vous ejles vue chofe qui penfe, mais vous ne J'çaue:{ pas en- core ce que c'ejl que cette chofe qui penfe. Et que fçauei-vous fi ce n'efl point vn corps, qui, par f es diuers mouuemens & rencontres, fait cette aâion que nous apellons du nom de penfée ? Car, encores que vous croyiei auoir rejette toutes fortes de corps, vous vous efies peu tromper en cela, que vous ne vous efïes pas rejette vous-mefme, qui ejles vn corps. Car comment prouue^-vous qu'vn corps ne peut penfer? {ou que des mouuemens corporels ne font point la penfée mef me? Et pourquoj- tout lefijteme de voftre corps, que vous croye\ auoir rejette, ou quelques parties d'iceluf, par exemple celles du cerueau, ne peu- uent-elles pas concourir à former ces mouuemens que nous apellons des penfées ? le fuis, dites-vous, ime chofe qui penfe; mais quefçaue\- vousfi vous nèfles point aujfi vn mouuement corporel, ou vn corps remué?

Secondement, de l'idée d'vn eflre fouuerain, laquelle vous fouflene-^ ne pouuoir eflre produite par vous, vous ofe^ conclure l'exiflence d'vn fouuerain eflre, duquel feul peut procéder l'idée qui efl en voftre efpril. Mais nous trouuons en nous-mefmes vn jondemcnt fuffifant, fur lequel eflant feulement apuj-e:( nous pouuons former celte idée, quoj qu'il n'y eufl point de fouuerain eftre, ou que nous ne \ fceuffwiis 158 pas s'il y en a vn, & que fon exiflence ne nous vinfl pas mefme en la penfée ; car ne voy-je pas qu'ayant la faculté de penfer, i'ay en moy quelque degré de petfeâion ? Et ne voy-je pas auffi que d'autres que moy ont vn femblable degré? Ce qui me fer t de fondement pour penfer à quelque nombre que ce f oit, & auffi pour adjoiifler jni degré de perfedion fur l'autre iufqu'à l'infiny ; tout de meftne que, quand il n'y aurait au monde qu'vn degré de chaleur ou de lumière, ie pourois neantmoins en adjoufter & en feindî-e toujours de nou- ueaux iufques à l'infitiy. Pourquoy pareillement ne pouray-je pas adioufler à quelque degré d' eflre que i'aperçoy e/ire en moy, tel autre degré que ce foit, &, de tous les degre^ capables d'eflre adioufle\, former l'idée d'vn eflre parfait? Mais, dites-vous, l'efj'ecl ne peut auoir aucun degré de perfeâion, ou de réalité, qui n'ait eflé aupara- uant dans fa caufe. Alais (outre que nous voyons tous les iours que les mouches, & plufieurs autres animaux, comme aiifjt les plantes, font produites par le Soleil, la pluye & la terre, dans Icfqueh il n'y a point de vie comme en ces animaux, laquelle rie efl plus noble qu'aucun autre degré purement corporel, d'oii il arriue que l'e/fecl tire quelque realité de fa caufe, qui neantmoins n'efloit pas dans fa Œuvres. IV. i3

�� � 98

��OEuvRES DE Descartes. 123-125.

��caiifé); mais, dif-Je, celle \ idée ii'c/l rien autre choje qu'vn ejire de raijon, qui n'eft pas plus noble que vojîre efvrit qui la conçoit. De plus, que fçaue\ <-rous > ' Ji celle idéejefujl iamais offerle à voJlre

159 I efpril, fi vous eujfie\ pajjé toute vojire vie dans vu defert, & non point en la compagnie de perj'onnes fçauantes? Et ne peut-on pas dire que vous l'aue-{ puijée des penfées que vous aue:{ eues auparauant, des enfeignemens des Hures, des di/cours & entretiens de vos amis, &c., & non pas de vojîre ejprit feul, ou d'vn fouuerain ejîre exijlant ? Et partant il faut prouuer plus clairement que cette idée ne pou- roi t e/lre en vous, s'il n'j auoit point de fouuerain efire; & alors nous ferons les premiers à nous rendre à vofire raifonnement, & nous

y donnerons tous les mains. Or, que cette idée procède de ces notions anticipées, cela paroijl, ce femble, affe:^ clairement, de ce que les Canadiens, les Hurons & les autres hommes Saunages n'ont point en eux me telle idée, laquelle vous pouue\ mefme former de la connoif-

Jance que vous aue^ des chofes corporelles ; en forte que vofire idée ne reprefente rien que ce monde corporel, qui embraffe toutes les per- fedions que vous fcaurie^ imaginer; de forte que vous ne pouuei con- clure autre chofe, finon qu'il y a vu eftre corporel tres-parfait ; fi ce n'eft que vous adjotiftie\ quelque chofe de plus, qui éleue vofire efpril iufjuà la connoijfance des chofes fpirituelles ou incorporelles. Nous pouuons icj- encore dire, que l'idée d'vn Ange peut eftre en vous, aujfi bien que celle d'vn efire tres-parfait, fans qu'il fait befoin pour cela qu'elle foit formée en vous par vn Ange réellement exiflant, bien

160 que l'Ange foit plus \ parfait que vous. Mais vous n'aue^ pas l'idée de Dieu, non plus que celle d'vn nombre ou d'vne ligne infinie; la- quelle quand vous pouriei auoir, ce nombre neantmoins efi entier e- ment impofjible. Adjoufie^ à cela que l'idée de l'vnité & fimplicité d'vne feule perfeclion qui embraffe & contienne toutes les autres, fe

fait feulement par l'opération de l'entendement qui raifonne, tout ainfi que fe font les vnités imiuerfelles, qui ne font point dans les chofes, mais feulement dans l'entendement, comme on peut voir par l'vnité générique, tranfcendantale, &c.

En troifiefme lieu, puifque vous n' efi es pas encore affeuré de l'exi- fience de Dieu, <S- que vous dites neantmoins que vous ne fçauriei eftre affeuré d'aucune chofe, ou que\ vous ne pouue^ rien connoiftre clai- rement <S- difiinâementffi premièrement vous ne connoiffe:{ certaine- ment & clairement que Dieu exifie, il s'enfuit que vous ne fçaue^pas

a. « Que K-aucz li... » [i" édit.). « Que Içauez-vous ù... « [2' édit. et suiv.].

�� � 125-126. Secondes Objections. pc)

encore que vous e/fes rue cliofe qui penfe, puifque, félon vous, ce/le cojinoiffance dépend de la connoi[fance claire d'rii Dieu exijlanl, la- quelle vous n'aue\ pas encore demonftrée, aux lieux oii vous con- cluei que l'ous connoijfe^ clairenienl ce que vous ejles. Adjoufte\ à cela qu'vn Athée connoijl clairement & di/iinâement que les trois angles d'vn triangle font égaux à deux droits, qiioy que neanlmoins il fait fort efloigné de croire l'exiftence de Dieu, puifqu'il la nie tout à fait : parce, dit-il, que fi Dieu cxifloit, ily\auroit m fouuerain eflre 161 & vu fouuerain bien, c'efl à dire vn inftnj- ; or ce qui efl infiny en tout genre de perfeâion exclut toute autre cliofe que ce fait, non feu- lement toute forte d'efre & de bien, mais aiifji toute forte de non eftre & de mal; & neantmoins il y a plufieurs eflres & plufieurs biens, comme auffi plufieurs non eflres €■■ plufieurs maux ; à laquelle objeâion nous iugeons qu'il efl à propos que vous répondiCy, afin qu'il ne refle plus rien aux impies à objeâcr, & qui puijfe feruir de prétexte à leur impieté.

En quatrième lieu, vous nie^ que Dieu puiffe mentir ou deceuoir; quoj que neantmoins il fe irouue des Scolqfiiques qui liennenl le con- traire, comme Gabriel, Ariminenfts, & quelques autres, qui penfent que Dieu meni, abfohiment parlant, c'efl à dire qu'il fignifïe quelque chofe aux hommes contre fou intention, & contre ce qu'il a décrété & refolu, comme lorfque, fans adioufler de condition, il dit aux Nini- uites par fon Propliete : Encore quarante iours, & Niniue fera fub- uertie, & lorfqu'il a dit plufieurs attires chofes qui ne font point arriuées, parce qu'il n'a pas voulu que telles paroles répoiidijfenl à fon intention ou à fon décret. Que s'il a endurcy & aueuglé Pharaon, & s'il a mis dans les Prophètes | vn efprit de menfonge, comment pouue'i < vous > dire que nous ne pointons eftre trompe^ par luj ? Dieu ne peut-il pas fe comporter enuers les hommes, comme vn mé- decin enuers fes malades, & vn père enuers f es ejifans, lefquels l'vn & l'autre trompent Jifouiient, \ mais toitfiours auec prudence & vtilité? 162 Carfi Dieu nous mon/lroit la vérité toute nue, quel œil ou pluflofl quel efprit aurait ajfe'{ de force pour la fupporter ?

Combien qu'à vray dire il nefoitpas neceffaire de feindre vn Dieu trompeur, afin que vous fojei deceu dans les chofes que vous penfe\ connoiflre clairement & difiindemenl, veu que la caufe de cette décep- tion peut eflre en vous, quoy que vous n'y fongie^ feulement pas. Car que fçaue^-vous fi vofire nature n'cft point telle qu'elle fe trompe touf- jours, ou du moins fort fouuent ? El d'oît aue-{-vous apris que, lou- chant les chofes que vous penfe\ connoiflre clairement & diflincle- menl. il efl certain que vous n'ejlcs iamais trompé, & que vous ne le

�� � lOO

��OEuvRES DE Descartes. 126-127

��pouue\ eftrc ? Car combien de fois auons nous peu que des perfonnes Je font trompées en des chofes qu'elles penfoient voir plus clairement que le Soleil? Et partant, ce principe d'vne claire & dijlinâe connoif- fance doit ejîre expliqué fi clairement & fi dijîinclemcnt, que perfonne déformais, qui ait l'efprit raifonnable, ne puiffe eftre deceu dans les chofes qu'il croira fcaunir clairement & diflinclement ; autronoit nous ne voyons point encor que nous puijjions répondre auec certitude de la vérité d'aucune chofe.

En cinquième lieu,_^ la volonté ne peut iamais faillir, ou ne pèche point, lorfqu'elle fuit & fe laiffe conduire parles lumières claires & 163 dijlincles de l'efprit qui lagouuer)ie, & fi, au contraire, elle fe \ met en danger, lorj'qu'elle pourfuit & embrajfe les connoijfances obfcures & confufes de l'entendement, prene\ garde que de là il femble que l'on puijfe inférer que les Turcs & les autres infidèles non feulement ne pèchent point lorfqu'ils n'embraffent pas la Religion Chre/lienne & Catholique, mais mefme qu'ils pèchent lorfqu'ils l'embraffent, puif- qu'ils n'en connoiffent point la vérité uj^ clairement nr di/linàeinent. Bien plus, fi cette règle que vous établi [l'e\ eft vraye, il ne fera permis à la volonté d'embrajfer que fort peu de chofes, veu que nous ne con- naifons quafi rien auec cette clarté cS'- difinciion que vous requere-, pour former vue certitude qui ne puijfe e/lre fujette à aucun doute. Prene-{ donc garde, s'il vousplaift, que, \voulant ajfennir le partj- de la vérité, vous ne prouuie;[ plus qu'il iw faut, & qu'au lieu de l'apuyer vous ne la reinierfic:{.

En fixicme lieu, dans vos réponfcs aux précédentes objections, il femble que vous are'{ manqué de bien tirer la conclufion, dont voicj- l'argument : Ce que clairement & diftinclement nous entendons apartcnir à la nature, ou à l'ellence, ou à la forme immuable & vraye de quelque chofe, cela peut eftre dit ou affirmé auec vérité de cette chofe; mais (après que nous auons < affez > foigneufement obferué ce que c'eft que Dieu) nous entendons clairement & diftinftement qu'il apartient à l'a vraye & immuable nature, qu'il exille. Il fau- 164 droit conclure : Donc\ques (ap7-es que nous auons afi'e- foigneufement obferué ce que c'efl que Dieu), nouspouuons dire ou affirmer auec vérité, qu'il apartient à la nature de Dieu qu'il exi/le. D'oii il ne fuit pas que Dieu exifie en ejfeâ, mais feulement qu'il doit exifier, fi fa nature eft pofjible, ou ne répugne point ; c'e/t à dire que la nature ou l'ejfence de Dieu ne peut eftre conccuë fans exiftence, en telle forte que, fi cette effénce e/t, il exifie réellement. Ce qui fe raporte à cet argument que d'autres propofent de la forte : s'il n'implique ponil que Dieu foi I, il eft certain qu'il exifie; or il n'implique point qu'il exifie; doncques.

�� � 127-128- Secondes Objections. ioi

&c. Mais on eft en quejiion de la mineure, à fçauoir, qu'il n'implique point qu'il exilte, la vérité de laquelle quelques vns de nos aduerfaires reuoquent en doute, & d'autres la nient. Dauantage, cette claufe de vojtre raifonnement (après que nous auons affez clairement reconnu ou obferué ce que c'elt que Dieu) eft fupofée comme vraje, dont tout le monde ne tombe pas encore d'accord, peu que vous auoue'[ vous- mefme que vous ne comprenez l'injinj' qu' imparfaitement ; le me/me faut-il dire de tous f es autres attributs : car, tout ce qui eji en Dieu ejlant etitieremenl infiny, quel ejl l'efprit qui puijfe comprendre la moindre chofe qui fait en Dieu, que tres-imparfaitement? Comment donc pouue\-vous auoir ajfe^ clairement & dijlinclemenl obferué ce que c'ejl que Dieu ?

En feptiéme lieu, nous ne trouuons pas vn feul \ mol dans vns 165 Méditations touchant \ l'immortalité de l'ame de l'homme, laquelle neantmoins vous deuie^ principalement prouuer, & en faire vne .tres~ exaâe démonjîration pour confondre ces perfonnes indignes de l'im- mortalité, puifqu'ils la nient, & que peut-eftre ils la detejient. Mais, outre cela, nous craignons que vous n'a/ei pas encore a[[e\ prouué la diftinâion qui eft entre l'ame & le corps de l'homme, comme nous auons défia remarqué en la première de nos obferuations, à laquelle nous adjoujions qu'il ne femble pas que, de cette dijiinclion de l'ame d'auec le corps, il s'enfuiue qu'elle foit incorruptible ou immortelle; car qui fçait fi fa nature n'ejî point limitée félon la durée de la vie corporelle, & fi Dieu n'a point tellement mefuréfes forces & fou exi- flence, qu'elle finiffe auec le corps?

Voila, Monfieur, les chofes aufquelles nous defirons que vous apor- tie\ vne plus grande lumière, afin que la leâure de vos tres-fubtiles, &, comme nous ejïimons, tres-veri tables Méditations foit profitable à tout le monde. C'efl pourquoy ce feroit vne chofe fort vlile,fi, à la fin de vos folutions, après auoir premièrement auancé quelques défini- tions, demandes & axiomes, vous concluye^ le tout félon la méthode des Géomètres, en laquelle vous eftes fi bien verfé, afin que tout d'vn coup, & comme d'une feule œillade, vos Lecteurs y puiffent voir de quoy fe falisfaire, & que vous iemplifiie\ leur efpril de la conuoij- fance de la diuinité.

�� � I02 OEuvRES DE Descartes. 128-129.

166 I REPONSES DE L'AVTEVR

AVX SECONDES OBJECTIONS

recueillies de plufieiirs Théologiens & Philojophes par le R. P. Merjenne.

Meffieurs,

C'eft auec beaucoup de fatisfadion que i'ay leu les obferuations que vous auez faites fur mon petit traité de la première Philofo- phie; car elles m'ont fait connoiftre la bien-veillance que vous auez pour mcy, voftre | pieté enuers Dieu, & le foin que vous prenez pour l'auancement de fa gloire; & ie ne puis que ie ne me rejoLiiffe, non feulement de ce que vous auez iugé mes raifons dignes de voftre cenfure, mais auffi de ce que vous n'auancez rien contre elles, à quoy il ne me femble que ie pouray répondre affez commodément.

En premier lieu, vous m'auertiffez de me refTouuenir : Que ce

167 ii'ejt pas aâuellement & en verilé, mais \ feulement par me Jidion de l'e/pril, que i'ay rejette les idées ou les fantômes des corps, pour conclure que ie fuis me chofe qui penfe, de peur que peul-eftre ie n'eflime qu'il fuit de là que ie ne fuis qu'vne chofe qui penfe. Mais i'ay défia fait voir, dans ma féconde Méditation, que ie m'en eftois affez fouuenu, veu que i'y ay mis ces paroles : Mais aujji peut-il arriuer que ces niefmes chofes que ie fupofe n'eftre point, parce qu'elles me font inconnues, ne font point en effeâ différentes de moy que ie connois : ie n'eu fça)- rien, ie ne difpute pas maintenant de cela, &c., par lefquelles i'ay voulu expreifemcnt aduertir le Lecteur, que ie ne cherchois pas encore en ce lieu-là fi l'efprit eftoit différent du corps, mais que i'examinois feulement celles de fes proprietez, dont ie puis auoir vne claire & affeurée connoiffance. Et, d'autant que i'en ay là remarqué plufieurs, ie ne puis admettre fans diftinc- tion ce que vous adioutez enl'uite : Que ie ne fçay pas Jieantmoins ce que c'efl qu'vne chofe qui penfe. Car, bien que i'auoiie que ie ne fçauois pas encore fi cette chofe qui penfe n'eftoit point différente du corps, ou fi elle l'eftoit, ie n'auoiie pas pour cela que ie ne la connoiffois point; car qui a iamais tellement connu aucune chofe, qu'il fceuft n'y auoir rien en elle que cela mefme qu'il connoiffoit? Mais nous penfons d'autant mieux connoiftre vne chofe, qu'il y a plus de particularitez en elle que nous connoiffons; ainfi nous auons plus

�� � i2g-i3i. Secondes Réponses. ioj

de connoiflance de ceux auec qui nous conuerfons tous les iours, que de ceux dont nous ne connoiiïons que le||nom ou le vifagc ; 168 & toutesfois nous ne iugeons pas que ceux-cy nous l'oyent tout à fait inconnus ; auquel fens ie penfe auoir allez demonftré que rcl- prit, confideré fans les chofes que l'on a de coullume d'attribuer au corps, eft plus connu que le corps confideré fans l'efprit. Et c'ell tout ce que i'auois deffein de prouuer en cette féconde Méditation.

Mais ie voy bien ce que vous voulez dire, c'efl: à fçauoir que, n'ayant efcrit que lix Méditations touchant la première Philofophie, les Ledeurs s'eftonneront que, dans les deux premières, ie ne con- clue rien autre chofe que ce que ie viens de dire tout maintenant, & que pour cela ils les trouueront trop lleriles, & indignes d'auoir efté mifes en lumière. A quoy ie répons feulement que ie ne crains pas que ceux qui auront leu auec iugement le refte de ce que i'ay efcrit, ayent occafion de foupconner que la matière m'ait manqué ; mais qu'il m'a femblé tres-raifonnable que les chofes qui de- mandent vne particulière attention, & qui doiuent ertre confiderées feparément d'auec les autres, fuffent mifes dans des Méditations feparées.

G'eit pourquoy, ne fçachant rien de plus vtile pour paruenir à vne ferme & alfeurée connoiffance des chofes, que fi, auparauant qu'e de rien établir, on s'acoultume à douter de tout & principale- ment des chofes corporelles, encore que i'euife veu il y a long-temps plufieurs liures efcrits par les Sceptiques & Académiciens touchant cette matière, & que ce ne | fuit pas fans quelque dégoull que ie 169 remâchois vne viande fi commune, ie n'ay peu toutesfois me dif- penfer de luy donner vne Méditation tout entière ; & ie voudrois que les Lecteurs n'employaffcnt pas feulement le peu de temps qu'il faut pour la lire, mais quelques mois, ou du moins quelques femaines, à confiderer les chofes dont elle traitte, auparauant que de palTer outre ; car ainfi ie ne doute point qu'ils ne filfent bien mieux leur profit de la ledture du relie.

De plus, à caufe que nous n'auons eu iufques icy aucunes idées des chofes qui apartiennent à l'efprit, qui n'ayent elle tres-confufes & I mêlées auec les idées des chofes fenfibles, & que c'a elle la pre- mière & principale raifon, pourquoy on n'a peu entendre alfez clairement aucunes des chofes qui le difoient de Dieu & de l'amc, i'ay penfé que ie ne ferois pas peu, fi ie monllrois comment il faut diitinguer les proprietez ou qualitez de l'efprit, des proprietez ou qualitcz du corps, & comment il les faut reconnoillre ; car, encore qu'il ait défia elté dit par plufieurs que, pour bien entendre les

�� � 170

��104 Œuvres de Descartes. i3i-i32.

choies immatérielles ou metaphyfiques, il faut éloigner fon efprit des fens, neantmoins perfonne, que ie fçache, n'auoit encore monftré par quel moyen cela fe peut faire. Or le vray &, à mon iugement, l'vnique moyen pour cela eft contenu dans ma féconde Méditation; mais il elt tel que ce n'eit pas affez de l'auoir enuifagé vne fois, il le faut examiner fouuent, & le confidejrer long-temps, afin que l'habitude de confondre les chofes intelleduelles auec les corporelles, qui s'eft enracinée en nous pendant tout le cours de noilre vie, puilfe eftre elfacée par vne habitude contraire de les diftinguer, acquife par l'exercice de quelques iournées. Ce qui m'a femblé vne caufe allez iufte pour ne point traitter d'autre matière en la féconde Méditation.

Vous demandez icy comment ie démonflre que le corps ne peut penfer; mais pardonnez-moy fi ie répons que ie n'ay pas encore donné lieu à cette queflion, n'ayant commencé d'en traitter que dans la fixiéme Méditation, par ces paroles : C'ejl affe:{ que ie puijfe clairement & dijiinùlement conceuoir vne choje fans pne autre, pour ejlre certain que l'vne ejî dijlinâe ou différente de l'autre, &c. Et vn peu après : Encore que i'aje im corps qui me fait fort eflroi- lement conjoint, neantmoins, parce que, d'un coflé, i'ay vne claire & diflinâe idée de moy-mcfme, en tant que ie fuis feulement vne chofe qui penfe, & non étendue, & que, d'vn autre, i'ay une claire & diflinâe idée I du corps, en tant qu'il ejt feulement vne chofe étendue, & qui ne penfe point, il efl certain que moy, c'efl à dire mon efprit, ou mon aine, par laquelle ie fuis ce que ie fuis, efl entièrement & véritable- ment dijlincle de mon corps, & qu'elle peut eflre ou exiger fans luy. A quoy il elt aifé d'adjoufler : Tout ce qui peut penfer efl efprit, ou s'apelle efprit. Mais puifque le corps & l'efprit font niellement dijlinâs, nul corps n'e/l efprit. Doncques nul corps ne peut penfer. 171 Et certes ( ie ne voy rien en cela que vous puifliez nier ; car nierez vous qu'il fuffit que nous conceuions clairement vne chofe fans vne autre, pour fçauoir qu'elles font réellement diltindes ? Donnez- nous donc quelque figne plus certain de la diftinftion réelle, fi toutesfois on en peut donner aucun. Car que direz- vous? Sera-ce que ces chofes là font réellement diilindes, chacune defquelles peut exifler fans l'autre? Mais de rechef ie vous demanderay, d'où vous connoiifez qu'vne chofe peut exiller fans vne autre. Car, afin que ce foit vn figne de dillinclion, il ell neceffaire qu'il foit connu.

Peut-eflre direz-vous que les fens vous le font connoillrc, parce que vous voyez vne chofe en l'abfence de l'autre, ou que vous la touchez, &c. Mais la foy des fens elt plus incertaine que celle de

�� � , 32-134. Secondes Réponses. io^

l'entendement ; & il fe peut faire en plufieurs façons qu'vne feule & mefme chofe paroilTe à nos fens fous diuerfes formes, ou en plufieurs lieux ou manières, & qu'ainfi elle foit prife pour deux. Et enfin, fi vous vous reffouuenez de ce qui a efté dit de la cire à la fin de la féconde Méditation, vous fçaurez que les corps meimes ne font pas proprement connus par les fens, mais par le feul entende- ment ; en telle forte que fentir vne chofe fans vne autre, n'elt rien finon auoir l'idée d'vne chofe, & entendre que cette idée n'ell pas la mefme que l'idée d'vne autre : or cela ne peut eftre connu d'ailleurs, I que de ce qu'vne chofe elt conceuë fans l'autre ; & cela ne peut eftre I certainement connu, fi l'on n'a l'idée claire & diftinèle de ces deux 172 chofes : & ainfi ce figne de réelle diftinaion doit eftre réduit au mien pour eftre certain.

Que s'il y en a qui nient qu'ils ayent des idées diftindes de l'ef- prit & du corps, ie ne puis autre chofe que les prier de confiderer allez attentiuement les chofes qui font contenues dans cette féconde Méditation, & de remarquer que l'opinion qu'ils ont que les parties du cerueau concourent auec l'efprit pour former nos penfées, n'eft point fondée fur aucune raifon pofitiue, mais feulement fur ce qu'ils n'ont iamais expérimenté d'auoir efté fans corps, & qu'aftez fou- ucnt ils ont efté empefchez par luy dans leurs opérations; & c'eft le mefme que fi quelqu'vn, de ce que dés fon enfance il auroit eu des fers aux pieds, eftimoit que ces fers fiflent vne partie de fon corps, & qu'ils luy fulfent neceffaires pour marcher.

En fécond lieu, lorfque vous dites : Que nous auons en nous- mej'mes vn Jondement Juffifant pour former l'idée de Dieu, vous ne dites rien de contraire à mon opinion. Car i'ay dit moy-mefme en termes exprés, à la fin de la troifiéme Méditation : Qite cette idée efl née auec moy, & quelle ne me vient point d' ailleurs que de mof -mefme. l'auoue auflî que nous la pour ions former, encore que nous lie fcetif- fions pas qu'il f a vn fouuerain eflre, mais non pas fi en effeél il n'y en auoit point; car, au contraire, i'ay s^àn^xv^ que toute la force de mon argument confifte en ce qu'il ne fe pouroit faire que la facul\lé 173 déformer cette idéefufl en mof,fi ie n'auois efié créé de Dieu.

Et ce que vous dites des mouches, des plantes, &c., | ne prouue en aucune façon que quelque degré de perfedion peut eftre dans vn effed, qui n'ait point efté auparauant dans fa caufe. Car, ou il eft certain qu'il n'y a point de perfection dans les animaux qui n'ont point de raifon, qui ne fe rencontre aulfi dans les corps inanimez, ou s'il y en a quclqu'vne, qu'elle leur vient d'ailleurs, & que le Soleil, la pluye & la terre ne font point les caufes totales de ces animaux. Œuvres. IV. '4

�� � io6 OEuvRES DE Descartes. 134-135.

Et ce feroit vne choie fort efloignée de la raifon, û quelqu'vn, de cela feul qu'il ne connoilt point de caufe qui concoure à la généra- tion d'vne mouche & qui ait autant de degrez de perfeftion qu'en a vne mouche, n'eftant pas cependant afTuré qu'il n'y en ait point d'autres que celles qu'il connoift, prenoit de là occafion de douter d'vne chofe, laquelle, comme ie diray tantoft plus au long, eft mani- fefte par la lumière naturelle.

A quoy i'adjoufte que ce que vous objectez icy des mouches, eftant tiré de la confideration des chofes matérielles, ne peut venir en l'ef- prit de ceux qui, fuiuans l'ordre de mes Méditations, détourneront leurs penfées des chofes fenfibles, pour commencer à phLlofopher.

Il ne me femble pas auffi que vous prouuiez rien contre moy, en difant, Que l'idée de Dieu qui ejl en nous n'ejl qu'vn ejîre de raifon. i^ Car cela n'eft pas | vray, fi par vu eJlre de raifon l'on entend vne chofe qui n'ert point, mais feulement fi toutes les opérations de l'en- tendement font prifes pour des eflres de raifon, c'ell à dire pour des eftres qui partent de la raifon ; auquel fens tout ce monde peut auffi eltre apelé vn élire de raifon diuine, c'eft à dire vn eflre créé par vn fimple afte de l'entendement diuin. Et i'ay défia fulfifamment auerty en plufieurs lieux, que ie parlois feulement de la perfedion ou rea- lité objectiue de cette idée de Dieu, laquelle ne requiert pas moins vne caufe, |en qui foit contenu en effed tout ce qui n'eft contenu en elle qu'objediuement ou par reprefentation, que fait l'artifice objectif ou reprefenté, qui eft en l'idée que quelque artifan a d'vne machine fort artificielle.

Et certes ie ne voy pas que l'on puiife rien adjouter pour faire connoiftre plus clairement que cette idée ne peut eftre en nous, fi vn fouuerain eftre n'exifte, fi ce n'eft que le Leéleur, prenant garde de plus prés aux chofes que i'ay défia efcrites, le deliure luy-mefme des preiugez qui offufquent peut-eftre fa lumière naturelle, & qu'il s'a- coullume à donner créance aux premières notions, dont les connoif- fances font fi vrayes & fi éuidentes, que rien ne le peut eftre dauan- tage, pluftoft qu'à des opinions obfcures & faulîes, mais qu'vn long vfage a profondement grauées en nos efprits.

Car, qu'il n'y ait rien dans vn effefl;, qui n'ait elle d'vne femblable 175 ou plus excellente façon dans fa caujfe, c'eft vne première notion, & fi euidente quil n'y en a point de plus claire; & cette autre com- mune notion, que de rien rien ne fe fait, la comprend en Iby, parce que, fi on accorde qu'il y ait quelque choie dans l'effect, qui n'ait point efté dans fa caufe, il faut aufli demeurer d'accord que cela pro- cède du néant ; & s'il elt éuident que le rien ne peut eftre la caufe

�� � i35.i36. Secondes Réponses. 107

de quelque chofe, c'eft feulement parce que, dans cette caufe, il n'y auroit pas la mcfme chofe que dans l'effed.

C'eit aufïi vne première notion, que toute la réalité, ou toute la perfection, qui n'eft qu'objeftiuement dans les idées, doit eftre for- mellement ou éminemment dans leurs caufes ; & toute l'opinion que nous auons iamais eue de l'exiltence des chofes qui font hors de noltre efprit, n'eft apuyée que fur elle feule. Car d'où nous a peu venir le foupçon qu'elles exiftoient, fmon de cela feul que leurs idées venoient par les fens fraper noftre efprit?

Or, qu'il y ait en nous quelque idée d'vn eftre fouuerainement puiflant & parfait, & auffi que la realité objediue de cette idée ne fe trouue point en nous, ny formellement, ny éminemment, cela de- uiendra manifefte à ceux qui y penleront ferieufement, & qui vou- dront auec moy prendre la peine d'y méditer; maisie ne le | içaurois pas mettre par force en l'efprit de ceux qui ne liront mes Médita- tions que comme vn Roman, pour fe defennuyer, & fans y auoir grande attention. Or, de tout cela, on | conclud très manifeftement 176 que Dieu exille. Et toutesfois, en faueur de ceux dont la lumière naturelle eft fi foible, qu'ils ne voyent pas que c'eft vne première notion, que toiile la perfeâioii qui e.ft objeâiuement dans vue idée, doil eftre réellement dans quelqii'vne de /es caufes, ie l'ay encore dé- montré d'vne façon plus ayfée à conceuoir, en monftrant que l'efprit qui a cette idée ne peut pas exifter par foy-mefme; & partant ie ne voy pas ce que vous pouuez defirer de plus pour donner les mains, ainfi que vous l'auez promis.

le ne voy pas auffi que vous prouuiez rien contre moy, en dilant que i'ay peut-eftre receu l'idée qui me reprefente Dieu, des penfées que i'aj- eues auparauant, des enjéigneineus des Hures, des di/'cours & enireliens de mes amis, &c., & non pas de mon efprit feul. Car mon argument aura toufiours la mefme force, ii, m'adrellant à ceux de qui l'on dit que ie l'ay receuë, ie leur demande s'ils l'ont par cu.\- mefmes, ou bien par autruy, au lieu de le demander de mov-mefme; & ie concluray toufiours que celuy-là eft Dieu, de qui elle ell pre- mièrement deriuée.

Quant à ce que vous adjouftez en ce lieu-là, qu'elle peut eftre formée. de la coti/iderafion des chofes corporelles, cela ne me fcniblc pas plus vra3'femblable, que i\ vous difiez que nous n'auons aucune faculté pour ouyr, mais que, par la feule veuë des couleurs, nous paruenons à la connoilfance des fons. Car on peut dire qu'il y a plus d'analogie ou de ra|port entre les couleurs & les fons, qu'entre les 177 chofes corporelles & Dieu. Et lorlque vous demandez que i'adjoufte

�� � io8 Œuvres de Descartes. i36-i38.

quelque cho/e qui nous éleiie iufqu'à la connoijfance de l'eftre imma- tériel ou fpiriluel, \ ie ne puis mieux faire que de vous renuoj'er à ma féconde Méditation, afin qu'au moins vous connoilTiez qu'elle n'eft pas tout à fait inutile ; car que pourois-je faire icy par vne ou deux périodes, fi ie n'ay pu rien nuancer par vn long difcours pré- paré feulement pour ce fujet, & auquel il me fcmble n'auoir pas moins apporté d'induftrie qu'en aucun autre efcrit que i'aye publié?

Et encore qu'en cette Méditation i'aye feulement traité de l'efprit humain, elle n'eft pas pour cela moins vtile à faire connoiftre la différence qui eft entre la nature diuine &. celle des chofes maté- rielles. Car ie veux bien icy auoûer franchement que l'idée que nous auons, par exemple, de l'entendement diuin, ne me femble point diferer de celle que nous auons de noftre propre entendement, finon feulement comme l'idée d'vn nombre infiny diffère de l'idée du nombre binaire ou du ternaire; & il en eft de mefme de tous les attributs de Dieu, dont nous reconnoiffons en nous quelque veftige.

Mais, outre cela, nous conceuons en Dieu vne immenfité, fimpli- cité, ou vnité abfoluë, qui embralTe & contient tous fes autres attri- buts, & de laquelle nous ne trouuons ny en nous, ny ailleurs, aucun 178 exemple ; mais elle eft (ainfi que i'ay dit auparauant)lcom;nc' la marque de l'ouiirier imprimée fur fon ouurage. Et, par fon moyen, nous connoiffons qu'aucune des chofes que nous conceuons élire en Dieu & en nous, & que nous confiderons en luy par parties & comme fi elles eftoient diftinfles, àcaufe de la foibleffe de noftre entendement & que nous les expérimentons telles en nous, ne conuiennent point à Dieu & à nous en la façon qu'on nomme vniuoque dans les efcoles. Comme aufli nous connoiffons que, de plufieurs chofes particulières qui n'ont point de fin, dont nous auons les idées, comme d'vne con- noiffance fans fin,d'vnepuin"ance,d'vn nombre, d'vne longueur, &c., qui font aufli fans fin, il y en a quelques-vnes qui font contenues formellement dans l'idée que nous auons de Dieu, comme la con- noilîance & la puiffance, & d'autres qui n'y font qu'éminemment, comme le nombre & la longueur ; ce qui certes ne feroit pas ainfi, | fi cette idée n'eftoit rien autre chofe en nous qu'vne fidlion.

Et elle ne feroit pas aufli conceuë fi exactement de la mefme façon de tout le monde; car c'eft vne chofe tres-remarquable, que tous les Metaphyficiens s'accordent vnanimement dans la defcription qu'ils font des attributs de Dieu (au moins de. ceux qui peuuent eftre con- nus par la feule raifon humaine), en telle forte qu'il n'y a aucune chofe phyfique ny fenfible, aucune chofe dont nous ayons vne idée fi expreffe & fi palpable, touchant la nature de laquelle il ne fe ren-

�� � i38-i39. Secondes Réponses,

��[09

��contre chez les Philofophes vne plus grande diuerfité | d'opinions, 179 qu'il ne s'en rencontre touchant celle de Dieu.

Et certes iamais les hommes ne pouroient s'éloigner de la vraye connoiflance de cette nature diuine, s'ils vouloient feulement porter leur attention fur l'idée qu'ils ont de l'eftre fouuerainement parfait. Mais ceux qui méfient quelques autres idées auec celle-là, compofent par ce moyen vn Dieu chimérique, en la nature duquel il y a des chofes qui fe contrarient ; &, après l'auoir ainfi compofé, ce n'eft pas merueille s'ils nient qu'vn tel Dieu, qui leur eft reprefenté par vne fauffe idée, exifte. Ainfi, lorfque vous parlez icy d'j'ii ejire corporel tres-par-fait, fi vous prenez le nom de tres-parfait abfolument, en forte que vous entendiez que le corps ell vn élire dans lequel fe rencontrent toutes les perfections, vous dites des chofes qui fe con- trarient : d'autant que la nature du corps enferme plufieurs imper- fedions,par exemple, que le corps foit diuifible en parties, que chacune de fes parties ne foit pas l'autre, & autres femblables ; car c'eft vne chofe de foy manifefte, que c'eft vne plus grande perfettion de ne pouuoir eftre diuifé, que de le pouuoir eflre, &c.' Que fi vous entendez feulement ce qui ell tres-parfait dans le genre de corps, cela n'ed point le vray Dieu.

Ce que vous adjouftez de l'idée d'vn Ange, laquelle ejt plus par- faite que nous, \ à fçauoir, qu'il n'eft pas befoin qu'elle ait ejlé mife en nous par vn Ange, l'en demeure aifémént d'accord ; car i'ay défia dit moy-|mefme, dans la.troifiéme Méditation, qu'elle peut ejtre corn- 180 pofée des idées que nous auons de Dieu & de Vhomme. Et cela ne m'eft en aucune façon contraire.

Quant à ceux qui nient d'auoir en eux l'idée de Dieu, & qui au lieu d'elle forgent quelque Idole, &c., ceux-là, dis-je, nient le nom, & accordent la chofe. Car certainement ie ne penfe pas que cette idée foit de mefme nature que les images des chofes matérielles dépeintes en la fantaifie ; mais, au contraire, ie croy qu'elle ne peut eftre conceuë que par le feul entendement, & qu'en effet elle n'eft rien autre chofe que ce qu'il nous en fait connoiftre, foit par la première, foit par la féconde, foit par la troifiéme de fes opérations. Et ie pretens maintenir que, de cela feul que quelque perfedion, qui eft au-deffus de moy, dénient l'objet de mon entendement, en quelque façon que ce foit qu'elle fe prefente à luy : par exemple, de cela feul que i'aperçoy que ie ne puis iamais, en nombrant, arriuer au plus grand de tous les nombres, & que de là ie connois qu'il y a quelque

a. « &c » omis {i édil.).

�� � no OEuvREs DE Descartes. 139-140.

chofe, en matière de nombrer, qui furpaffe mes forces, ie puis con- clure neceifairement,' non pas à la vérité qu'vn nombre infiny exiik,- ny aufli que ion exiilence implique contradiction, comme vous dites, mais que cette puilîance que i'ay de comprendre qu'il y a toufiours quelque chofe de plus à conceuoir, dans le plus grand des nombres, que ie ne puis iamais conceuoir, ne me vient pas de moy-mefme, & que ie I'ay receuë de quelque autre ertre qui eit plus parfait que ie ne fuis.

181 I Et il importe fort peu qu'on donne le nom d'idée à ce concept d'vn nombre indefiny, ou qu'on ne luy donne pas. Mais, pour entendre quel eft cet eitre plus parfait que ie ne fuis, & fi ce n'eft point ce mefme nombre, dont ie ne puis trouuer la fin, qui eft réel- lement cxiftani & infiny, ou bien fi c'eft quelqu'autre chofe, il faut confiderer toutes les autres perfe6lions, lefquelles, outre la puiffance de me donner cette idée, peuuent efire en la mefme chofe en qui efi cette puilfance ; | & ainfi on trouuera que cette chofe cil Dieu.

Enfin, lors que Dieu efl: dit eltre inconceuable, cela s'entend d'vne pleine & entière conception, qui com.prenne & embraffe parfaite- ment tout ce qui ell en luy, & non pas de cette médiocre & impar- faite qui efi en nous, laquelle neantmoins fufit pour connoiftre qu'il exiife. Et vous ne prouuez rien contre mo}', en difant que l'idée de l'vnité de toutes les perfeâ ions qui fout en Dieu, foit formée de la mefme façon que l'vnité genci-ique & ceUe des autres vniueifaux. Mais neantmoins elle en efl fort difterente ; car elle dénote vne par- ticulière & pofitiue perfection en Dieu, au lieu que l'vnité générique n'adjoufte rien de réel à la nature de chaque indiuidu.

En troifiéme lieu, où i'ay dit que nous ne pouuons rien fçauoir certainement, fi nous ne connoiffons premièrement que Dieu exijle, i'ay dit, en termes exprez, que ie ne parlois que de la fcience de ces conclufions, dont la tnemoire nous peut reuenir en l'efprit, lorfque

182 \nous ne penfons plus aux raifojis d'où nous les auons tirées. Car la connoiffance des premiers principes ou axiomes n'a pas accouftumé d'eftre apellée fcience par les Dialediciens. Mais quand nous aper- ceuons que nous fommes des chofes qui penfent, c'eft vne première notion qui n'eft tirée d'aucun fyllogifme ; & lorfque quelqu'vn dit : le penfe, donc ie fuis, ou i'exifle, il ne conclut pas fon exiftence de fa penfée comme par la force de quelque fyllogifme, mais comme vne chofe connue de foy ; il la void par vne fimple infpedion de l'efprit. Comme il paroift de ce que, s'il la deduifoit par le iyllogifme, il auroit deu auparauant connoiftre cette maieure : Tout ce qui penfe, efi ouexifîe. Mais, au contraire, elle lui eft enfeignée de ce qu'il fent

�� � '4°-'4=- Secondes Réponses. i i i

en luy-mefmc qu'il ne le peut pas faire qu'il penle, s'il n'exifte. Car c'eft le propre de noltre elprit, j de former les propofitions générales de la connolifance des particulières.

Or, quvn Alliée pi/iffe comioiftre clairement que les trois angles d'im triangle font égaux à deux droits, ie ne le nie pas ; mais ie maintiens feulement qu'il ne le connoift pas par vne vraye & cer- taine fcience, parce que toute connoiffance qui peut eftre rendue douteufe ne doit pas eftre apellée fcience ; & puifqu'on fupofe que celuy-là eft vn Athée, il ne peut pas eftre certain de n'eftre point deceu dans les chofes qui luy femblent eftre tres-euidentes, comme il a défia efté montré cy-deuant ; & encore que peut eftre ce doute ne luy vienne point en la penfée, il luy peut neantmoins | venir, s'il 183 l'examine, ou s'il luy eft propofé par vn autre ; & iamais il ne fera hors du danger de l'auoir, fi premièrement il ne reconnoift vn Dieu. Et il n'importe pas que peut-eftre il eftime qu'il a des demonftra- tions pour prouuer qu'il n'y a point de Dieu; car, ces demonftra- tions prétendues eftant faufl"es, on luy en peut toufiours faire con- noiftre la faulfeté, & alors on le fera changer d'opinion. Ce qui à la venté ne fera pas difficile, i:i pour toutes raifons il aporte feulement ce que vous adjouftez icy, c'eft à fçauoir, que l'injinj en tout genre de perjeâion exclut tout autre forte d'ejlre, &c.

Car, premièrement, fi on luy demande d'où il a apris que cette exclulion de tous les autres eftres apartient à la nature de l'infiny, il n'aura rien qu'il puiffe répondre pertinemment, d'autant que, par le nom A'infiny, on n'a pas coutume d'entendre ce qui exclut l'exi- ftence des chofes finies, & qu'il ne peut rien fçauoir de la nature d'vnechofe qu'il penfe n'eftre rien du tout, & par'confequent n'auoir point de nature, finon ce qui | eft contenu dans la feule & ordinaire fignification du nom de cette chofe.

De plus, à quoy feruiroit l'infinie puifl"ance de cet infiny imagi- naire, s'il ne pouuoit iamais rien créer? Et enfin, de ce que nous expérimentons auoir en nous-mefmes quelque puiiTance de penfer, nous conceuons facilement qu'vne telle puifi'ance peut eftre en quelque autre, & mefme plus grande qu'en nous; mais encore que nous penfions que celle-là s'augmente à | l'infiny, nous ne crain- 184 drons pas pour cela que la noftre deuienne moindre. Il en eft de mefme de tous les autres attributs de Dieu, mefme de la puiffance de produire quelques effets hors de foy, pourueu que nous fupo- fions qu'il n'y en a point en nous, qui ne foit foumife à la volonté de Dieu; & partant il peut eftre entendu tout à fait infiny fans aucune exclufion des chofes créées.

�� � 1 1 2 OEuvRES DE Descartes. 142-143.

En quatrième lieu, lorfque ie dis que Dieu ne peut mentir, ny ejlre trompeur, ie penfe conuenir auec tous les Théologiens qui ont iamais eflé & qui feront à l'auenir. Et tout ce que vous alléguez au contraire n'a pas plus de force, que fi, ayant nié que Dieu le mifl en colère, ou qu'il fuit fujet aux autres palTions de l'ame, vous m'ob- jeftiez les lieux de l'Ecriture où il femble que quelques paflions humaines luy font attribuées.

Car tout le monde connoift affez la diftindion qui eit entre ces façons de parler de Dieu, dont l'Ecriture fe fert ordinairement, qui font accommodées à la capacité du vulgaire & qui contiennent bien quelque vérité, mais feulement en tant qu'elle eft raportée aux hommes, & celles qui expriment vne vérité plus fimple & plus pure & qui ne change point de nature, encore qu'elle ne leur foit point raportée ; dcfqueiles chacun doit vfer en philofophant, & dont i'ay deu principalement me feruir dans mes Méditations, veu qu'en ce lieu-là mefme ie ne fupofois pas encore qu'aucun homme me full connu, & que | ie ne me conliderois pas non plus en tant que

185 compofé de corps & | d'efprit, mais comme vn efprit feulement.

D'où il elt euident que ie n'ay point parlé en ce lieu-là du men- fonge qui s'exprime par des paroles, mais feulement de la malice interne & formelle qui elt contenue dans la tromperie : quoy que ncantmoins ces paroles que vous aportez du Prophète : E)icore quarante iours, & Niniue fera fubuertie, ne foient pas mefme vn menfonge verbal, mais vne fimple menace, dont l'euenement dépen- doit d'vne condition ; & lorfqu'il eft dit que Dieu a endurcf le cceur de Pharaon, ou quelque chofe de femblable, il ne faut pas penier qu'il ait fait cela pofitiuement, mais feulement negatiuement, à fçauoir, ne donnant pas à Pharaon vne grâce eificace pour fe conuertir.

le ne voudrois pas neantmoins condamner ceux qui difcnt que Dieu peut proférer par fes Prophètes quelque menfonge verbal, tels que font ceux dont fe feruent les Médecins quand ils deçoiucnt leurs malades pour les guerrir, c'eft à dire qui fuft exempt de toute la malice qui fe rencontre ordinairement dans la tromperie. Mais, bien dauantage, nous voyons quelquesfois que nous fommcs réel- lement trompez par cet inftind naturel qui nous a efté donné de Dieu, comme lorfqu'vn hydropique a foif ; car alors il eft réelle- ment pouffé à boire par la nature qui luy a el^é donnée de Dieu pour la conferuation de fon corps, quoy que neantmoins cette na- ture le trompe, puifque le boire luy doit eftre nuifible ; mais i'ay

186 expliqué, dans la fixiéme Méditation, cojnmciit cela peut | com- patir aucc la bonté & la vérité de Dieu.

�� � •43-145. Secondes Réponses. i i }

Mais dans les chofes qui ne peuuent pas eftre ainli expliquées, à fçauoir, dans nos iugemens tres-clairs & tres-exads, lefquels, s'ils jeftoient faux, ne pouroient eftre corrigez par d'autres plus clairs, ny par l'ayde d'aucune autre faculté naturelle, ie fouftiens hardi- ment que nous ne pouuons eftre trompez. Car Dieu eftant le fouue- rain eftre, il faut neceftairement qu'il foit auffl le fouuerain bien (S: la fouueraine vérité, & partant il répugne que quelque chofe vienne de luy, qui tende pofitiuement à la faufl"eté. Mais puifqu'il ne peut y auoir rien en nous de réel, qui ne nous ait efté donné par luy (comme il a efté démontré en prouuant fon exiftence), & puifque nous auons en nous vne faculté réelle pour connoiftre le vray & le diftinguer d'auec le faux (comme on peut prouuer de cela feul que nous auons en nous les idées du vray & du faux), fi cette faculté ne tendoit au vray, au moins lorique nous nous en feruons comme il faut {c'eû à dire lorfque nous ne donnons noftre confentement qu'aux chofes que nous conceuons clairement & diftindement, car on ne peut pas feindre vn autre bon vfage de cette faculté), ce ne feroit pas fans raifon que Dieu, qui nous l'a donnée, feroit tenu pour vn trompeur.

Et ainfi vous voyez qu'après auoir connu que Dieu exifte, il eft necelîaire de feindre qu'il foit trompeur, fi nous voulons réuoquer en doute les chofes que nous conceuons clairement & diftinde- ment ; & | parce que cela ne fe peut pas mefme feindre, il faut i87 neceft"airement admettre ces chofes comme tres-vrayes & tres- aflurées.

Mais d'autant que ie remarque icy que vous vous arreftez encore aux doutes que i'ay propofez dans ma première Méditation, &. que ie penfois auoir leuez allez exadement dans les fuiuantes, i'expli- queray icy derechef le fondement fur lequel il me fcmble que toute la certitude humaine peut eftre apuyée.

Premièrement, auftitoft que nous penlbns conceuoir clairement quelque vérité, nous l'ommes naturellement portez à la croire. Et li cette croyance eft fi forte que nous ne puidions jamais auoir aucune raifon de douter de ce que nous croyons de la forte, il n'y a rien A rechercher dauantage : nous auons touchant cela toute la certitude qui fe peut raifonnablement | fouhaiter.

Car que nous importe, fi peut-eftre tiuelqu'vn feint que cela mefme, de la vérité duquel nous foninies li fortement perl'uadez, paroiil faux aux yeux de Dieu ou des Anges, & que partant, abfo- lument parlant, il efl faux r Qu'auons nous à faire de nous n;eure en peine de cette fauH'eté ablblue, puifque nous ne la croyons point Œuvres. IV. i5

�� � 188

��114 OEuvRES DE Descartes. 145-146.

du tout, & que nous n'en auons pas mefme le moindre foupçon ? Car nous fupofons vne croyance ou vne perluafion fi ferme, qu'eHe ne puiffe eftre ollée; laquelle par confequent eft en tout la mefme chofe qu'vne tres-parfaite certitude. Mais on peut bien douter fi l'on a quelque certitude de cette nature, | ou quelque perfuafion ferme & immuable.

Et certes, il eft manifefte qu'on n'en peut pas auoir des chofes oblcures & confufes, pour peu d'obfcurité ou confufion que nous y remarquions ; car cette obfcurité, quelle qu'elle Ibii, eft vne caufe aflez fuffil'ante pour nous faire douter de ces chofes. On n'en peut pas aufli auoir des chofes qui ne font aperceuës que par les fens, quelque clarté qu'il y ait en leur perception, parce que nous auons iouuent remarqué que dans le fens il peut y auoir de Terreur, comme lorfquVn hydropique a foif, ou que la neige paroift jaune à celuy qui a la jaunilfe ; car celuy-là ne la void pas moins clairement & diftinclement de la forte, que nous à qui elle paroift blanche. Il refte donc que, fi on en peut auoir, ce foit feulement des chofes que l'efprit conçoit clairement & diftinftement.

Or, entre ces chofes, il y en a de fi claires & tout enfemble de fi iimples, qu'il nous eft impoffible de penfer à elles, que nous ne les croyons eftre vrayes : par exemple, que i'exifte lorfque ie penfe, que les chofes qui ont vne fois efté faites ne peuuent pas n'auoir point efté faites, & autres chofes femblables, dont il eft manifefte que l'on a vne parfaite certitude.

Car nous ne pouuons pas douter de ces chofes-là | fans penfer à elles; mais nous n'y pouuons iamais penfer, fans croire qu'elles font vrayes, comme ie viens de dire ; doncques, nous n'en pouuons douter, que nous ne les croyons eftre vrayes, c'eft à dire que nous n'en pouuons iamais douter. 189 I Et il ne fert de rien de dire que nous auons fouuent expérimenté que des perfonnes fe fonl trompées en des chofes qu'elles peu foienl voir plus clairement que le Soleil. Car nous n'auons iamais veu, ny nous ny perfonne, que cela foit arriué à ceux qui ont tiré toute la clarté de leur perception de l'entendement feul, mais bien à ceux qui l'ont prife des fens ou de quelque faux préjugé. Il ne fert de rien auftl que quelqu'vn feigne que ces chofes femblent faulfes à Dieu ou aux Anges, parce que l'euidence de noftre perception ne permettra pas que nous écoutions celuy qui l'aura feint & nous le voudra perfuader.

Il y a d'autres choies que noftre entendem^ent conçoit auffi fort clairement, lorfque nous prenons garde de prés aux raifons d'où

�� � '46-147- Secondes Réponses. i i ^

dépend leur connoillance ; & pour ce, nous ne pouuons pas alors en douter. Mais, parce nous pouuons oublier les raifons, & cependant nous reffouuenir des conclurions qui en ont elle tirées, on demande fi on peut auoir vne ferme & immuable perfuafion de ces conclu- rions, tandis que nous nous reffouuenons qu'elles ont elle déduites de principes tres-euidens ; car ce fouuenir doit eltre fupofé pour pouuoir eftre apellées conclufions. Et ie répons que ceux-là en peuuent auoir, qui connoilTent tellement Dieu, qu'ils fçauent qu'il ne fe peut pas faire que la faculté d'entendre, qui leur a elté don- née par luy, ait autre chofe que la vérité pour objet ; mais que les autres n'en ont point. Et cela a eûé fi clairement expliqué à la fin de la cinquième Méditation, que | ie ne penfe pas y deuoir icy rien 190 adjoufter.

I En cinquième lieu, ie m'étonne que vous niiez que la l'olonté je mel en danger de faillir, lorfqu'elle poinfuil & embrajj'e les connoif- fances objcures & confiifes de l'entendement . Car qu'eft-ce qui la peut rendre certaine, fi ce qu'elle luit n'eft pas clairement conneu ? Et quel a iamais efté le Philofophe ou le Théologien, ou bien feu- lement l'homme vfant de railbn, qui n'ait confelTé que le danger de faillir où nous nous expofons, eft d'autant moindre, que plus claire efl la chofe que nous conceuons auparauant que d'y donner noilre consentement ? & que ceux-là pèchent, qui, fans connoiflance de caufe, portent quelque iugement? Or nulle conception n'eft dite obfcure ou confufe, finon parce qu'il y a en elle quelque chofe de contenu, qui n'eft pas connue

Et partant, ce que vous objedez touchant la foj- qu'on doit em- braser, n'a pas plus de force contre moy, que contre tous ceux qui ont iamais cultiué la raifon humaine; &, à vray dire, elle n'en a aucune contre pas vn. Car, encore qu'on die que la foy a pour objet des choies obfcures, neantmoins ce pour quoy nous les croyons n'eft pas obfcur ; mais il eft plus clair qu'aucune lumière natu- relle. D'autant qu'il faut diftinguer entre la matière, ou la chofe à laquelle nous donnons noftre créance, & la raifon formelle qui meut noftre volonté à la donner. Car c'eft dans cette feule raifon formelle que nous voulons qu'il y ait de la clarté & de l'euidence.

I Et quant à la matière, perfonne n'a iamais nié qu'elle peut eitre 191 obfcure, voire l'obfcurité mefme ; car, quand ie luge que l'obfcu- rité doit eftre oftée de nos penfées pour leur pouuoir donner noftre contentement fans aucun danger de faillir, c'eft l'obfcu- rité mefme qui me fert de matière pour former vn iugement clair & diftincl.

�� � ii6 OEuvRES DE Descartes.

��147-149.

��Outre cela, il faut remarquer que la clarté ou l'euidence, | par laquelle noitre volonté peut eftre excitée à croire, eft de deux l'ortes : l'vnc qui part de la lumière naturelle, & l'autre qui vient de la grâce diuine.

Or, quoy qu'on die ordinairement que la foy eft des choies oblcures, toutesfois cela s'entend feulement de fa matière, 6s: non point de la raifon formelle pour laquelle nous croyons; car, au contraire, cette raifon formelle conlille en vne certaine lumière intérieure, de laquelle Dieu nous ayant furnaturellement éclairez, nous auons vne confiance certaine que les chofes qui nous font propofées à croire, ont efté reuelées par luy, & qu'il ell entièrement impoiTible qu'il foit menteur & qu'il nous trompe : ce qui cil plus allure que toute autre lumière naturelle, & fouuent mefme plus euident, à caufe de la lumière de la grâce.

Et certes les Turcs & les autres infidelles, lorfqu'ils n'embrailcnt point la religion Chrefl.ienne, ne pèchent pas pour ne vouloir point adjoufter foy aux chofes oblcures, comme cllant obfcures ; mais ils pèchent, ou de ce qu'ils refillent à la grâce diuine qui les auertit 192 intérieurement, ou que, pechans en d'aujtres chofes, ils le rendent indignes de cette grâce. Et ie diray hardiment qu'vn infidèle qui, deititué de toute grâce furnaturellc, & ignorant tout à faif que les chofes que nous autres Chrelliens croyons, ont efié reuelées de Dieu, neantmoins, attire par quelques faux raifonnements, fe por- teroit à croire ces mefmes choies qui luy leroient obfcures, ne leroit pas pour cela fidèle, mais plutoll qu'il pecheroit en ce qu'il ne fe fcruiroit pas comme il faut de fa raifon.

Et ie ne penfc pas que iamais aucun Théologien ortodoxe ait eu d'autres fentimens touchant cela; & ceux aulli qui liront mes Mé- ditations n'auront pas fujet de croire que ie n'aye point connu cette lumière furnaturellc, puifque, dans la quatrième, où i'ay foigneu- fcment recherché la caufe de l'erreur ou faullété, i'ay dit, en paroles expreffes, | qu'elle difpofe l'inlericiir de nojtre penjee à ronloii-, i'- que neaulmoins elle'ne diminue poiiil la liberté.

Au relie, ie vous prie icy de vous louuenir que, touchant les chofes que la volonté peut embraU'er, i'ay toufiours mis vne très- grande diftindion entre l'vfage de la vie & la contemplation de la vérité. Car, pour ce qui regarde l'vfage de la vie, tant s'en faut que ie penfe qu'il ne faille fuiure que les choies que nous connoillons tres-clairement, qu'au contraire ie tiens qu'il ne faut pas mefme toujours attendre les plus vra3'-femblables, mais qu'il faut quelques- fois, entre plufieurs choies tout à fait inconnues & incertaines, en

�� � i49->3o. Secondes Réponses. h/

��103

��Ichoifir vne & sy déterminer, & après cela ne la pas croire moins fermement, tant cjue nous ne voyons point de railbns au contraire, que fi nous l'auions choifie pour des railons certaines & tres-eui- dentes, ainfi que i'ay dcfia expliqué dans le Difcours de la Mé- thode, p. 2h. Mais où il ne s'agit que de la contemplation de la vérité, qui a iamais nié qu'il faille fufpendre Ton iugement à l'égard des chofes obfcures, & qui ne font pas allez diflinclement connues? Or, que cette feule contemplation de la vérité ait lieu dans mes Méditations, outre que cela fe reconnoi 11 allez clairement par elles- mefmes, ie I'ay de plus déclaré en paroles exprelfcs fur la fin de la première, en difant que ie iic yonuoh trop douter iir J'fer de trop de défiance en ce lieu-là, d'autant que ie ne m'appliquais pas alors aux chofes qui regardent l'i'Jhge de la rie, niais feulement à la recherche de la vérité.

En Jixiéme lieu, où vous reprenez la conclulion d'vn fyllogifmc que i'auois mis en forme, il femble que vous péchiez vous-mefmes en la forme; car, pour conclure ce que vous voulez, la majeure deuoit élire telle : Ce que clairement & di/linclement nous conceuons aparlenir à la nature de quelque chofe, cela peut cjlre dit ou affirmé auec perité appartoiir à la nature de cette chofe. Et ainli elle ne con- ticndroit rien qu'vne inutile &: fuperlluè^ répétition. Mais la maieure de mon argunient a eiié | telle" : Ce que clairement <S'- diftinclewcnt nous conceuons aparlenir à la nature de quelque chofe, cela peut cJlre dit ou af\ firme auec vérité de celle chofe. C'ell à dire, W élire animal IM apartient à l'elfencc ou à la nature de l'homme, ou peut ali'urer que l'homme ell animal; fi auoir les trois angles égaux à deux droits apartient à la nature du triangle rediligne, on peut affurcr que le triangle rectiligne a l'es trois angles égaux à deux droits; fi cxifler apartient à la nature de Dieu, on peut alTurer que Dieu exille, (Sec. Et la mineure a elle telle : Or ejl-it qu'il apartient à la nature de Dieu d'exi/ler. D'où il ell euident qu'il faut conclure comme i'ay fait, c'ell à fçavoir : Doncques on peut auec vérité ajj'urer de Dieu qu'il e.yi/ie ; & non pas comme vous voulez: Doncques nous poll- uons ajfurer auec vérité qu'il apartient à la nature de Dieu d'exi/ler.

Et partant, pour vfer de l'exception que vous aportez enfuite, il vous euil falu nier la majeure, & dire que ce que nous conceuons clairement ^ diilinclement apartenir à la nature de quelque chofe, ne peut pas pour cela élire dit ou affirmé de cette chofe, li ce n'elt que fa nature l'oit polfible, ou ne répugne point. Mais voyez, ie vous

a. A la lij^nc (i"' édit.).

�� � ii8 OEuvREs DE Descartes. i5o-i5i.

prie, la foiblelïe de cette exception. Car, ou bien par ce mot de pojjible vous entendez, comme l'on fait, d'ordinaire, tout ce qui ne répugne point à la pcnfcic humaine, auquel fens il eft manifefte que la nature de Dieu, de la façon que ie l'ay décrite, eil poiïible, parce que ie n'ay rien l'upole en elle, finon ce que nous conceuons claire- ment & diftinctement luy deuoir apartenir, & ainfi ie n'ay rien fupofé 195 qui répugne à la penlee ou au concept | humain ; ou bien vous fei- gnez quelque autre pollibilité, de la part de l'objet mefme, laquelle, fi elle ne conuient auec la précédente, ne peut iamais eftre connue par l'entendement huma n; & partant elle n'a pas plus de force | pour nous obliger à nier la nature de Dieu ou fon exiltence, que pour renuerfer toutes les autres chofes qui tombent fous la connoilVance des hommes. Car, parla mefme raifon que l'on nie que la nature de Dieu elt poiïible, encore qu'il ne fe rencontre aucune impofiibilité de la part du concept ou de la penfée, mais qu'au contraire toutes les chofes qui font contenues dans ce concept de la nature diuine, foient tellement connexes entr'elles, qu'il nous femble y auoir de la contradiction à dire qu'il y en ait quelqu'vne qui n'apartiennc pas à la nature de Dieu, on poura aulTi nier qu'il foit poffible que les trois angles d'vn triangle foient égaux à deux droits, ou que celuy qui penfe actuellement exifte; & à bien plus forte raifon l'on poura nier qu'il y ait rien de vray de toutes les chofes que nous aperceuons par les fens ; & ainfi toute la connoifl'ance humaine fera renuerfée, mais ce ne fera pas auec aucune raifon ou fondement.

Et pour ce qui eft de cet argument que vous comparez avec le mien, à fçauoir : S'il n'implique point que Dieu exijfe, il ejl certain qu'il exijle; mais il n'implique point; doncques, &c., matériellement parlant il eft vray, mais formellement c'eft vn fophifme. Car, dans 196 la majeure, ce mot // implique regarde le concept de la caufe | par laquelle Dieu peut eftre, &, dans la mineure, il regarde le feul con- cept de l'exiftence & de la nature de Dieu, comme il paroift de ce que, fi on nie la majeure, il la faudra ainfi prouuer :

Si Dieu n'exifte point encore, il implique qu'il exifte, parce qu'on ne fçauroit afligner de caufe fuffifante pour le produire; mais il n'im- plique point qu'il exifte, comme il a efté accordé dans la mineure; doncques, &c.

Et fi on nie la mineure, il la faudra prouuer ainfi" : Cette chofe n'implique point, dans le concept formel de laquelle il n'y a rien qui enferme contradidion; mais dans le concept formel

a. Non à la ligne {i" édit.).

�� � 197

��ibi-ib3. Secondes Réponses. 119

de Texiftence ou de la nature diuine, il n'y a rien qui enferme contradiaion ; doncqucs, &c. Et ainfi ce mot il implique eH pris | en deux diuers fens.

Car il le peut faire qu'on ne conceura rien dans la choie melme qui empefche qu'elle ne puiffe exiller, & que cependant on con- ceura quelque choie de la part de fa caufe, qui empefche qu'elle ne foit produite.

Or, encore que nous ne conceuions Dieu que très imparfaitement, cela n'empefche pas qu'il ne foit certain que fa nature eft polhble, ou qu'elle n'implique point'; ny auili que nous ne puiffions alfurer auec vérité que nous l'auons alïez foigneufement examinée, & affez clairement connue (à fçauoir autant qu'il fuffit pour connoilbc qu'elle eil poffible, & auiïï que | l'exiftence neccflaire luy apartient;. Car toute impoffibilité, ou, s'il m'ell permis de me feruir icy du mot de l'école, toute implicance confiftc feulement en noilre concept ou penfée, qui ne peut conjoindre les idées qui le contrarient les vues les autres; & elle ne peut confilter en aucune choie qui foit hors de l'entendement, parce que, de cela mefme qu'vne chofe elt hors de l'entendement, il eft maniferte qu'elle n'implique point, maii. qu'elle ert pofTible.

Or l'impollibilité que nous trouuons en nos penfées, ne vient quc_ de ce qu'elles font obfcures & confufes, & il n'y en peut auoir aucune dans celles qui font claires & dillincles; & partant, afin que nous puiffions affurer que nous connoilfons affez la nature de Dieu pour fçauoir qu'il n'y a point de répugnance qu'elle exifte, il fuffit que nous entendions clairement & diflindement toutes les choies que nous aperceuons eftre en elle, quoy que ces choies ne foient qu'en petit nombre, au regard de celles que nous n'aperceuons pas, bien qu'elles foient aufli en elle; & qu'auec cela nous remarquions que l'exiftence neceffaire ell l'vne des choies que nous aperceuons ainfi eflre en Dieu.

\Eh fepliéme lieu, i'ay défia donné la rail'on, dans l'abrci^é de mes Méditations, pourquoy ie n'ay rien dit icy touchant l'immor- talité de l'ame; i'ay auffii fait voir cy-deuant comme quoy i'ay fuf- fifamment prouué la diltindion qui eit entre l'efprit & toute forte de corps.

I Quant à ce que vous adjoufiez, qut de la dijlindioii de l'aine 198 d'auec le corps il ne s'enfuit pas qu'elle foit iinmorlelle, parce que nonobjlant cela on peut dire que Dieu l'a faite d'inie telle nature,

a. A la ligne (i" édit.).

�� � I20 OEuVRES DE DeSCARTES. i53-i54.

que fa durx'cjiuit auec celle de la pie du coiys, ie confeffe que ie n'ay rien à y répondre ; car ie n'ay pas tant de prefomption que d'entre- prendre de déterminer, par la force du raifonnement humain, vne chofe qui ne dépend que de la pure volonté de Dieu.

La connoiffance naturelle nous aprend que l'efprit eft différent du corps, & qu'il eft vne iubitance; & auffi que le corps humain, en tant qu'il diffère des autres corps, eft feulement compofé d'vne cer- taine configuration de membres, & autres femblables accidens; & enfin que la mort du corps dépend feulement de quelque diuifion ou changement de figure. Or nous n'auons aucun argument ny aucun exemple, qui nous perfuade que la mort, ou l'aneantiffement d'vne fubftance telle qu'eft l'efprit, doiue fuiure d'vne caufe fi légère comme eft vn changement de figure, qui n'eft autre chofe qu'vn mode, & encore vn mode, non de l'efprit, mais du corps, qui eft réellement diftind de l'efprit. Et mefme nous n'auons aucun argu- ment ny exemple, qui nous puifle perfuader qu'il y a des fubftances qui font fujettes à eftre anéanties. Ce qui fuffit pour conclure que l'efprit, ou l'ame de l'homme, | autant que cela peut eftre connu par la Philofophie naturelle, eft immortelle.

Mais fi on demande fi Dieu, par fon abfoluë puiffance, n'a point 199 pcut-eftre déterminé que les âmes | humaines ceffent d'eftre, au mefme temps que les corps aufquels elles font vnies font deftruits, c'eft à Dieu feul d'en répondre. Et puifqu'il nous a maintenant reuelé que cela n'arriuera point, il ne tious doit plus refter touchant cela aucun doute.

Au refte, i'ay beaucoup à vous remercier de ce que vous auez daigné fi offtcieufement, & auec tant de franchife, m'auertir non feu- lement des chofes qui vous ont femblé dignes d'explication, mais auffi des difficultez qui pouuoient m'eftre faites par les Athées, ou par quelques enuieux & médifans.

Car encore que ie ne voye rien, entre les chofes que vous m'auez propofées, que ie n'euffe auparauant rejette ou expliqué dans mes Méditations (comme, par exemple, ce que vous auez allègue des mouches qui font produites par le Soleil, des Canadiens, des Nini- uites, des Turcs, & autres chofes femblables, ne peut venir en l'efprit à ceux qui, fuiuans l'ordre de ces Méditations, mettront à part pour quelque temps toutes les chofes qu'ils ont aprifes des fens, pour prendre garde à ce que dicle la plus pure & plus faine raifon, c'eft pourquoy ie penfois auoir des-ja rejette toutes ces chofes), encore, dis-je, que cela foit, ie iuge neantmoins que ces objections feront fort vtiles à mon dcifein, d'autant que ie ne me promets pas d'auoir

�� � «54-'56. Secondes Réponses. 121

beaucoup de lefteurs qui veuillent aporter tant d'attention aux chofes que i'ay efcrites, qu'eftant paruenus à la fin, ils fe reflbuuien- nent de tout ce qu'ils auront leu auparauant; & ceux qui ne le I feront pas, tomberont aifément en des difficuhez, aufquelles ils 200 verront, puis aprez, | que i'auray fatisfait par cette réponfe, ou du moins ils prendront de là occafion d'examiner plus foigneufement la vérité.

Pour ce qui regarde le confeil que vous me donnez, de difpofer mes raifons félon la méthode des Géomètres, afin que tout d'vn coup les ledeurs les puiffent comprendre, ie vous diray icy en quelle façon i'ay des-ja taché cy-deuant de la fuiure, & comment i'y taf- cheray encore cy-aprés ^

Dans la façon d'écrire des Géomètres, ie diftingue deux chofes, à fçauoir l'ordre, & la manière de démontrer.

L'ordre confifte en cela feulement, que les chofes qui font pro- polées les premières doiuent eftre connues fans l'aide des fuiuantes, & que les fuiuantes doiuent après eflre difpofées de telle façon, qu'elles foient démontrées par les feules chofes qui les précèdent. Et certainement i'ay taché, autant que i'ay pu, de fuiure cet ordre en mes Méditations. Et c'eft ce qui a fait que ie n'ay pas traité, dans la féconde, de la diflindion de l'efprit d'auec le corps, mais feulement dans la fixiéme, & que i'ay obmis de parler de beaucoup de chofes dans tout ce traité , parce qu'elles prefupofoient l'explication de plufieurs autres.

La manière de démontrer efl double : l'vne fe fait par l'analyf'î ou refolution, & l'autre par la fynthefe ou compofition.

L'analyfe montre la vraye voye par laquelle vne chofe a efté métho- diquement inuentée, & fait voir | comment les effets dépendent des 2O1 caufes; en forte que, fi le ledeur la veut fuiure, & jetter les yeux foigneufement fur tout ce qu'elle contient, il n'entendra pas moins parfaitement la chofe ainfi démontrée, & ne la rendra pas moins fienne, que fi luy-mefme l'auoit inuentée.

Mais cette forte de demonftration n'eft pas propre à conuaincre les Icdeurs opiniafires ou peu attentifs : | car fi on lailfe échaper, fans y prendre garde, la moindre des chofes qu'elle propofe, la neceflTité de fes conclufions ne paroiftra point ; & on n'a pas coutume d'y ex- primer fort amplement les chofes qui font alfez claires de foy-mefme, bien que ce foit ordinairement celles aufquelles il faut le plus prendre garde.

a. Non à la ligne (;>■<: édit.).

Œuvres. IV. l6

�� � 122 OEuVRES DE DeSCARTES. iSÔ-iSy.

La fynthele, au contraire, par vne voye toute autre, & comme en examinant les caufes par leurs effets (bien que la preuue qu'elle contient foit fouuent auffi des effets par les caufes), démontre à la vérité clairement ce qui eft contenu en fes conclufions, & fe fert d'vne longue fuite de définitions, de demandes, d'axiomes, de théorèmes & de problèmes, afin que, fi on luy nie quelques confequences, elle face voir comment elles font contenues dans les antecedens, & qu'elle arrache le confentement du le6leur, tant obfliné & opi- niaftre qu'il puiffe eftre ; mais elle ne donne pas, comme l'autre, vne entière fatisfadion aux efprits de ceux qui défirent d'aprendre, parce qu'elle n'enfeigne pas la méthode par laquelle la choie a efté inuentée. 202 I Les anciens Géomètres auoient coutume de fe feruir feulement de cette fynthele dans leurs écrits, non qu'ils ignoraffent entière- ment l'analyfe, mais, à mon auis, parce qu'ils en faifoient tant d'état, qu'ils la referuoient pour eux feuls, comme vn fecret d'im- portance.

Pour moy, i'ay fuiuy feulement la voye analytique dans mes Mé- ditations, pource qu'elle me femble eftre la plus vraye, & la plus propre pour enfeigner ; mais, quant à la fynthefe, laquelle fans doute eft celle que vous defirez icy de moy, encore que, touchant les chofes qui fe traitent en la Géométrie, elle puiffe vtilement eftre mife après l'analyfe, elle ne conuient pas toutesfois fi bien aux ma- tières qui apartiennent à la Metaphyfique. Car il y a cette diffé- rence, que les premières notions qui font fupofées pour démontrer les propofitions Géométriques, ayant de la conuenance auec les fens, font receuës facilement d'vn chacun; c'eft pourquoy il n'y a point là de difficulté, finon à | bien tirer les confequences, ce qui fe peut faire par toutes fortes de perfonnes, mefme par les moins attentiues, pourueu feulement qu'elles fe rcffouuiennent des chofes précédentes ; & on les oblige aifément à s'en fouuenir, en diftin- guant autant de diuerfes propofitions qu'il y a de chofes à remarquer dans la difficulté propoiee, afin qu'elles s'arreftent feparement fur chacune, & qu'on les leur puiffe citer par après, pour les auertir de celles aufquelles elles doiuent penfer. Mais au contraire, touchant les quejftions qui apartiennent à la Metaphyfique, la principale dif- ficulté cil de conceuoir clairement & dillindement les premières notions. Car, encore que de leur nature elles ne foient pas moins claires, & mefme que fouuent elles foient plus claires que celles qui font confiderées par les Géomètres, neantmoins, d'autant qu'elles femblent ne s'accorder pas auec plufieurs préjugez que nous

��203

�� � ■ 57. Secondes Réponses.

��125

��auons receus par les fens, & aufquels nous fommes acoutumez dés noftre enfance, elles ne font parfaitement comprifes que par ceux qui font fort attentifs & qui s'étudient à détacher, autant qu'ils peuuent, leur efpritdu commerce des fens; c'ell pourquoy, fi on les propofoit toutes feules, elles feroient aifement niées par ceux qui ont l'efprit porté à la contradiftion.

Ce qui a eflé la caufe pourquoj' i'a}' plutofl écrit des Méditations que des difputes ou des queftions, comme font les Philofophes, ou bien des théorèmes ou des problèmes, comme les Géomètres, afin de témoigner par là que ie n'ay écrit que pour ceux qui fe voudront donner la peine de méditer auec moy ferieufement & confiderer les chofes auec attention. Car, de cela mefme que quelqu'vxi le prépare pour impugner la vérité, il le rend moins propre à la comprendre, d'autant qu'il détourne Ion efprit de la confideration des raifons qui la perfuadent, pour l'apliquer à la recherche de celles qui la détruifent".

Mais neantmoins, pour témoigner combien ie défère ii vollrc confeil, ie tacheray icy d'imiter la fyn|thelc des Géomètres, & y 204 feray vn abrégé des principales raifons dont i'a}' vl'é pour démontrer l'exiflencc de Dieu, & la difiinclion qui ell entre l'efprit & le corps humain : ce qui ne feruira pcut-eilre pas peu pour foulager l'atten- tion des Led:eurs.

a. La fin des Réponses aux 2" Oojeciions en kiiin, p. 1 5;, 1. 27, à p. i 59. 1. 22, de cette édition ne figure pas dans la traduction française. Elle est remplacée par le court alinéa, que nous donnons ici pour terminer.

�� � 205 RAISONS

��QVI PROVVKNT

L'EXISTENCE DE DIEV

c<. LA DISTINCTION QVI EST ENTRE L'ESPRIT

(Se LE CORPS HVMAIN,

DISPOSÉES d'vNE façon GEOMETRIQUE

��Dejitiitious.

I. Par le nom de peu/ce, ic comprcns tout ce qui efl tellement en nous, que nous en Tommes immédiatement connoill'ans. Ainfi toutes les opérations de la volonté, de l'entendement, de l'imagination & des Fens, t'ont des pent'ées. Mais i'ay adjoulté immedialcmeul, pour exclure leg chofes qui i'uiuent ^ dépendent de nos penfées : par exemple, le mouuement volontaire a bien, à la vérité, la volonté pour ton principe, mais luy-mcfme neantmoins n'ed pas vne penfée.

II. Par le nom d'idce, i'entcns cette forme de chacune de nos penfées, par la perception immédiate de laquelle nous auons con- noill'ance de ces mefmes penfées. En telle forte que ie ne puis rien

200 exprimer par | des paroles, lorfque i'entens ce que ie dis, que de cela mefme il ne foit certain que i'ay en moy l'idée de la chofe qui efl iignifiée par itte% paroles. Et ainfi ie n'apelle pas du nom d'idée les feules images qui font dépeintes en la fantaifie; au contraire, ic ne les appelle point icy de ce nom, en tant qu'elles font en la fan- tailie I corporelle, c'eit à dire en tant qu'elles font dépeintes en quelques parties du cerueau, mais feulement en tant qu'elles in- forment l'el'prit mefme, qui s'aplique à cette partie du cerueau.

III. Par la i-ealilé objeâiue d'i'ne idée, i'entens l'entité ou l'eftre de la chofe reprefentée par l'idée, en tant que cette entité eil dans l'idée ; & de la mefme façon, on peut dire vne perfeclion objediue, ou vn artifice objectif, &c. Car tout ce que nous conceuons comme citant dans les objets des idées, tout cela ell objefliuement, ou par reprcfentation, dans les idées mefmes.

�� � i6i-i62. Secondes Réponses. 125

IV. Les mefmes chofes font dites eftre formellement dans les objets des idées, quand elles font en eux telles que nous les conce- uons ; & elles font dites y eflre éminemment, quand elles n'y font pas à la vérité telles, mais qu'elles font fi grandes qu'elles peuuent fupléer à ce défaut par leur excellence.

V. Toute chofe dans laquelle refide immédiatement comme dans fon fujet, ou par laquelle exifte quelque chofe que nous conceuons, c'eit à dire quelque propriété, qualité, ou attribut, dont nous auons

en nous vne réelle idée, s'appelle Subjiance. Car nous | n'auons point 207 d'autre idée de la fubflance precifément prife, finon qu'elle eft vne chofe dans laquelle exifte formellement, ou éminemment, ce que nous conceuons, ou ce qui eft objeftiuement dans quelqu'vne de nos idées, d'autant que la lumière naturelle nous enfeigne que le néant ne peut auoir aucun attribut réel.

VI. La fubftance, dans laquelle refide immédiatement la penfée, eft icy apellée Efprit. Et toutesfois ce nom eft équiuoque, en ce qu'on l'attribue aufli quelquesfois au vent & aux liqueurs fort fub- tiles; mais ie n'en fçache point de plus propre.

VII. La fubftance, qui eft le fujet immédiat de l'extenfion & des accidens qui prefupofent l'extenfion, comme de la figure, de la litua- tion, du mouuement local, &c., |s'apelle Corps. Mais defçauoir fi la fubftance qui eft apellée Efprit eft la mefme que celle que nous apc- lons Corps, ou bien fi elles font deux fubftances diuerfes & fepa- rées, c'eft ce qui fera examiné cy-aprés.

VIII. La fubftance que nous entendons eftre fouuerainement par- faite, & dans laquelle nous ne conceuons rien qui enferme quelque défaut, ou limitation de perfection, s'apelle Dieu.

IX. Quand nous difons que quelque attribut eft contenu dans la nature ou dans le concept d'vne chofe, c'eft de mefme que fi nous difions que cet attribut eft vray de cette chofe, & qu'on peut alfurer qu'il eft en elle.

X. Deux fubftances font dites eftre diftinguées réellement, quand chacune d'elles peut exifter fans l'autre.

I Demandes. 208

le à^md^nàz, premièrement, que les Lecteurs confiderent combien foibles font les raifons qui leur ont fait iniques icy adjoufter foy à leurs fens, & combien font incertains tous les iugemens qu'ils ont depuis apuyez fur eux; &. qu'ils repalTent fi long temps & li fouuent cette confideration en leur efprit, qu'enfin ils acquièrent l'habitude

�� � 120 OEuvREs DE Descartes. 162-16?.

de ne le plus confier fi fort en leurs fens ; car i'eftime que cela eft neceffiiire pour fe rendre capable de connoiftre la vérité des chofes Metaphyfiques, lefquelles ne dépendent point des fens.

En fécond lieu, ie demande qu'ils confiderent leur propre efprit, & tous ceux de fes attributs dont ils reconnoiflront ne pouuoir en aucune façon douter, encore mefme qu'ils lupofaffent que tout ce qu'ils ont iamais receu par les fens fuit entièrement faux; & qu'ils ne ceffent point de le confiderer, que premièrement ils n'ayent ac- quis l'vfage de le conceuoir diftindement, & de croire qu'il efl plus aifé à connoiftre que toutes les chofes corporelles.

En troifiéme lieu, qu'ils examinent diligemment les propofitions qui n'ont pas befoin de preuue pour eftre connues, & dont chacun trouue les notions en foy-mefme, comme font celles-cy : qu'vne mefme chofe ne peut pas eftre{<S- n'efîre point tout enfemble ; que le

209 rien ne peut pas ejlre la caufe efficiente d'aucune chofe, & | autres femblables ; & qu'ainfi ils exercent cette clairté de l'entendement qui leur a efté donnée par la nature, mais que les perceptions des fens ont accoutumé de troubler & d'obfcurcir, qu'ils l'exercent, dis-je, toute pure & deliurée de leurs préjugez ; car par ce moyen la vérité des axiomes fuiuans leur fera fort euidente.

En quatrième lieu, qu'ils examinent les idées de ces natures, qui contiennent en elles vn affemblage de plufieurs attributs enfemble, comme eft la nature du triangle, celle du quarré ou de quelque autre figure; comme auffi la nature de Tefprit, la nature du corps, & par delTus toutes, la nature de Dieu ou d'vn eftre fouuerainement parfait. Et qu'ils prennent garde qu'on peut afTurer auec vérité, que toutes ces chofes-là font en elles, que nous conceuons clairement y eftre contenues. Par exemple, parce que, dans la nature du triangle reftiligne, il eft contenu que les trois angles font égaux à deux droits, & que dans la nature du corps ou d'vne choie étendui; la diuifibilité y eft comprife (car nous ne conceuons point de chofe étendue fi petite, que nous ne la puiflions diuifer, au moins par la penfée), il eft vray de dire que les trois angles de tout triangle reifti- li^ne font égaux à deux droits, & que tout corps eft diuifible.

En cinquième lieu, ie demande qu'ils s'arreftent long-temps à con- templer la nature de Teftre fouuerainement parfait; &, entr'autres chofes, qu'ils confiderent que, dans les idées de toutes les autres

210 natures, | l'exiftence pofllble fe trouue bien contenue, mais que, dans l'idée de Dieu, non feulement l'exiftence polfible y eft contenue, mais de plus la necelfaire. Car, de cela feul, & lans aucun raifonnement, ils connoiftront que Dieu cxiUc ; &. il ne leur fera pas moins clair &

�� � i63-i65. Secondes Réponses. 127

euident, fans autre preuue, qu'il leur eft manifefle | que deux eft vn nombre pair, & que trois eft vn nombre impair, & choies lem- blables. Car il y a des chofes qui font ainfi connues fans preuues par quelques-vns, que d'autres n'entendent que par vn long dif- cours & raifonnement.

En Jixiéme lieu, que, confiderant auec loin tous les exemples d'vne claire & diftinde perception, & tous ceux dont la perception eft obfcure & confufe, defquels i'ay parlé dans mes Méditations, ils s'accoutument à diftinguer les chofes qui font clairement connues, de celles qui font obfcures ; car cela s'aprend mieux par des exemples que par des règles, & ie penfe qu'on n'en peut donner aucun exemple, dont ie n'aye touché quelque chofe.

En feptiéme lieu, ie demande que les ledeurs, prenans garde qu'ils n'ont iamais reconnu aucune faufl'eté dans les chofes qu'ils ont clairement conceuës, & qu'au contraire ils n'ont iamais ren- contré, fmon par hazard, aucune vérité dans les choies qu'ils n'ont conceuës qu'auec obfcurité, ils confiderent que ce feroit vne chofe entièrement déraifonnable, fi, pour quelques préjugez des fens, ou pour quelques fupofitions faites à plaifir, & fondées fur quelque cho|fe d'obfcur & d'inconnu, ils reuoquoient en doute les chofes 211 que l'entendement conçoit clairement & diftindement. Au moyen de quoy ils adinettront facilement les Axiomes iuiuans pour vrays & indubitables, bien que j'auouë que plufieurs d'entr'eux euifent pu eftre mieux expliquez, & eufl'ent deu eftre plutoft propofez comme des théorèmes que comme des axiomes, fi i'euffe voulu eftre plus exad.

Axiomes ou Notions communes.

I. Il n'y a aucune chofe exiftante de laquelle on ne puiffe deman- der quelle eft la caufe pourquoy elle exifte. Car cela mefme fe peut demander de Dieu ;| non qu'il ait befoin d'aucune caule pourexif- ter, mais parce que l'immenfité mefme de fa nature eft la caufe ou la raifon pour laquelle il n'a befoin d'aucune caufe pour exifter.

IL Le temps prefent ne dépend point de celuy qui l'a immé- diatement précédé ; c'eft pourquoy il n'eft pas befoin d'vne moindre caufe pour conferuer vne chofe, que pour la produire la première fois.

III. Aucune chofe, ny aucune perfedion de cette chofe aduclle- mcnt exiftante, ne peut auoir le Néant, ou vne chofe non exiftante, pour la caufe de Ion exiftence.

�� � 128 Œuvres de Descartes. iôs-iôg.

212 |IV. Toute la realité ou perfection qui eft dans vne chofe fe ren- contre formellement, ou éminemment, dans fa caufe première & totale.

V. D'où il fuit aufli que la realité objediue de nos idées re- quiert vne caufe, dans laquelle cette mefme realité foit contenue, non feulement objediuement, mais mefme formellement, ou émi- nemment. Et il faut remarquer que cet Axiome doit fi neceffaire- ment eftre admis, que de luy feul dépend la connoiffance de toutes les chofes, tant fenfibles qu'infenfibles. Car d'où fçauons-nous, par exemple, que le Ciel exifte ? Eit-ce parce que nous le voyons ? Mais cette vifion ne touche point l'efprit, finon en tant qu'elle eft vne idée : vne idée, dis-je, inhérente en l'el'prit mefme, & non pas vne image dépeinte en la fantaifie ; &, à l'occafion de cette idée, nous ne pouuons pas iuger que le ciel exifte, fi ce n'eft que nous fupofions que toute idée doit auoir vne caufe de fa realité objediue, qui foit réellement exiftenie; laquelle caufe nous iugeons que c'eft le ciel mefme, & ainfi des autres.

VI. Il y a diuers degrez de realité ou d'entité : car la fubftance a plus de realité que l'accident ou le mode, & la fubftance infinie que la finie. C'eft pourquoy auffi il y a plus de realité objediue dans l'idée de la fubftance | que dans celle de l'accident, & dans l'idée de la fubftance infinie que dans l'idée de la fubftance finie.

213 VII. La volonté fe porte volontairement, & libre|ment (car cela eft de fon effence), mais neantmoins infailliblement, au bien qui luy eft clairement connu. C'eft pourquoy, fi elle vient à connoiftre quelques perfections qu'elle n'ait pas, elle fe les donnera auflltoft, fi elles font en fa puifl'ance ; car elle connoiftra que ce luy eft vn plus grand bien de les auoir, que de ne les auoir pas.

VIII. Ce qui peut faire le plus, ou le plus difficile, peut auffi faire le moins, ou le plus aifé.

IX. C'eft vne chofe plus grande & plus difficile de créer ou conferuer vne fubftance, que de créer ou conferuer fes attributs ou proprietez ; mais ce n'eft pas vne chofe plus grande, ou plus difficile, de créer vne chofe que de la conferuer, ainfi qu'il a des-ja efté dit.

X. Dans l'idée ou le concept de chaque chofe, l'exiftence y eft contenue, parce que nous ne pouuons rien conceuoir que fous la forme d'vne chofe qui exifte ; mais auec cette différence que, dans le concept d'vne chofe limitée, l'exiftence poffible ou contingente eft feulement contenue, & dans le concept d'vn eftre fouueraine- ment parfait, la parfaite & neccliaire y eft comprife.

�� � 166.167. Secondes Réponses. i 29

��I Proposition première. 2i4

L'exirtence de Dieu fe connoift de la feule confideration de fa nature.

Démonjîralion.

Dire que quelque attribut eft contenu dans la nature ou dans le concept d'vne choie, c'elt le mefme que de dire que cet attribut eft vray de cette chofe, & qu'on peut all'urer qu'il eil en elle (par la définition neufiéme).

Or eft-il que l'exiftence neceffaire | eil contenue dans la nature ou dans le concept de Dieu (par l'axiome dixième).

Doncques il eft vray de dire que l'exiftence necelfaire eft en Dieu, ou bien que Dieu exifte.

Et ce fyllogifme eft le mel'me dont ie me fuis feruy en ma réponfe au fixiéme article de ces objedions; & fa conclufion peut eftre con- nue fans preuue par ceux qui font libres de tous préjugez, comme il a efté dit en la cinquième demande. Mais parce qu'il n'eft pas aifé de paruenir à vne fi grande clairté d'efprit, nous tafcherons de prouuer la mefme chofe par d'autres voyes.

��I Proposition seconde.

L'exiftence de Dieu eft démontrée par fes effets, de cela feul que l'on idée eft en nous,

Démonjl ration.

La realité objediue de chacune de nos idées requiert vne caufe dans laquelle cette mefme realité foit contenue, non pas objediue- ment, mais formellement ou éminemment (par l'axiome cinquième).

Or eft-il que nous auons en nous l'idée de Dieu (parla définition deuxième & huitième), & que la réalité objediue de cette idée n'ell point contenuif en nous, ny formellement, ny éminemment (par l'axiome fixiéme), & qu'elle ne peut eftre contenue dans aucun autre que dans Dieu mefme (par la définition huitième).

Doncques cette idée de Dieu, qui eft en nous, demande Dieu pour fa caufe : i!s; par conlequent Dieu exifte (par l'axiome troiliéme . Œuvres. IV. 17

�� � i^o Œuvres de Descartes. 168-169.

��216 II Proposition TROISIEME.

L'exiftence de Dieu eft encore démontrée de ce que nous-mefmes, q^ui auons en nous ion idée, nous exilions.

Démonji ration.

Si i'auois la puillance de me conlcruer moy-melme, i'aurois auffi, à plus forte raitbn, le pouuoir de me donner toutes les per- fedions qui me manquent (par l'axiome 8 & 9); car ces perfections ne font que des attributs de la fubftance, & moy ie fuis vne fub- Itance.

Mais ie n'ay pas la puiHancc de me donner toutes ces perfedions ; car autrement ie les poffederois des-ja (par l'axiome 7).

Doncques ie n'ay pas la puillance de me conferuer moy-mefme.

En après, ie ne puis cxiller fans eltre conferué tant que i'exiite, Ibit par moymcfme, fupofé que l'en aye le pouuoir, foit- par vn autre qui ait cette puilfance (par l'axiome i &. 2).

Or elt-il que l'exilk, & toutesfois ie n'ay pas la puillance de me conferuer moy-melme, comme ie viens de prouuer.

Doncques ie fuis conferué par vn autre.

De plus, celuy par qui ie fuis conferué a en foy formellement, ou éminemment, tout ce qui ell en moy (par l'axiome 4).

217 |Or ell-il que i"ay en moy l'idée ou la notion de plulieurs per- fedions qui me manquent, 6c enlemble l'idée d'vn Dieu (par la défi- nition 2 & 81.

Doncques la notion de ces mefmes perfedions ell aulli en celuy par qui ie fuis conferué.

Enfin, celuy-là mefme par qui ie fuis conferué ne peut auoir la notion d'aucunes perfections qui luy manquent, c'e(l-à-dire qu'il n'ait point en foy formellement, ou e mi ne m ment (par l'axiome 7); car, ayant la puillance de me conferuer, comme il a edé dit main- tenant, il auroit à plus forte raifon le pouuoir de le les donner lu\- mefme, s'il ne les auoit pas | (par l'axiome 8 «S: i|i.

( )r ell-il qu'il a la notion de toutes les perfections que ic reconnois me manquer, (S: que ie conçoy ne pouuoir ellrc qu'en Dieu feul, comme ic viens de prouuer.

Doncques il les a des-ja toutes en lb\ formellement, ou éminem- ment ; «S. ainli il ell Dieu.

�� � 169-170. Secondes Réponses. i^i

��Corollaire.

Dieu a créé le Ciel & la Terre, & tout ce qui y eft contenu, & outre cela, il peut faire toutes les choies que nous conceuoni, clairement, en la manière que nous les conceuons.

Démonjlratîon.

Toutes ces chofes luiuent clairement de la propofition précé- dente. Car nous y auons prouué.l'exiftence de Dieu, parce qu'il eft necelTaire qu'il | yait vn eftre qui exille, dans lequel toutes les per- 218 feétions, dont il y a en nous quelque idée, l'oient contenues formel- lement, ou éminemment.

Or eft-il que nous auons en nous l'idée d'vne puillance fi grande, que, par celuy-là feut en qui elle fe retrouue, non feulement le Ciel & la Terre, &c., doiuent auoir eflé créez, mais auffi toutes les autres chofes que nous connoiffons comme poflibles.

Doncques, en prouuant l'exiftence de Dieu, nous auons auffi prouué de luy toutes ces chofes.

��Proposition quatrième. L'Efprit & le Corps font réellement diflinds.

Dévionjlration.

Tout ce que nous conceuons clairement peut eflre fait par Dieu en la manière que nous le conceuons (par le corollaire pré- cèdent).

Mais I nous conceuons clairement l'efprit, c'ert à dire vne fub- llance qui penfe, fans le corps, c'ell à dire fans vne fubftance étendue (par la demande 2) ; & d'autre part nous conceuons auffi clairement le corps fans l'efprit (ainfi que chacun accorde facile- ment).

Doncques, au moins par la toute-puilTance de Dieu, l'efprit peut efire fans le corps, & le corps fans l'efprit.

Maintenant les fubitances qui peuuent eftre l'vne | fans l'autre font 213 réellement dilfindes (par la définition 10).

�� � 1^2 Œuvres de Descartes. >7o.

Or ell-il que l'efprit & le corps font des fubftances (par les défi- nitions 5, 6 & 7), qui peuuent eftre l'vne fans l'autre (comme ie le viens de prouuer).

Doncques l'efprit & le corps font réellement diflinds.

Et il faut remarquer que ie me fuis icy feru} de la toute-puiffance de Dieu pour en tirer ma preuue ; non qu'il foit befoin de quelque puilfance extraordinaire pour feparer l'efprit d'auec le corps, mais pource que, n'ayant traité que de Dieu feul dans les propofitions précédentes, ie ne la pouuois tirer d'ailleurs que de luy. Et il n'im- porte aucunement par quelle puiffance deux chofes foient feparées, pour que nous connoiflions qu'elles font réellement diftindes.

�� � |i TROISIÈMES OBIECTIONS

faites par vn célèbre Philolophc Anglois,

AVEC LES RÉPONSES DE l'aUTEUR.

��220

��OBIECTION PREMIERE.

Il paroi/} ajje:^, par les cliofes qui ont ejlé dites dans celte Médi- tation, qu'il n'y a point de marque certaine & euidente, par laquelle nous puijjions reconnoijtre & dijlinguer nos fanges de la veille & d'vne rraj-e perception des J'eus ; €■ parlant, que les images des chofes que nous l'entons e/lant éueille-, ne font point des accidens altache\ à des objets extérieurs, £■ qu'elles ne font point des prennes fujîfantes pour monjtrer que ces objets extérieurs exijlent en effeâ. C'ejî pour- quoj- \Jî, fans nous aider d'aucun autre raifonnement, nous fiiiuons feulement nos fens, nous auons iufte fujet de douter fi quelque choj'e exifte ou non. Nous reconnoiffons donc la vérité de cette Méditation. Mais d'autant que Platon a parlé de cette incertitude des chofes fen- fibles, 6'- plufteurs autres anciens Philofophes auant & après luy, & qu'il ejî aifé de remarquer la difficulté qu'il y a de difcerner la veille du fommeil, i'eujfe voulu que cet excellent auteur de nouuelles fpecu- lalions fc fuji ab/lenu de publier des chojesfi vieilles.

��Sur la Première Méditation.

Des chofes

qui peuucnt ejlre

révoquées en doute.

��221

��RÉPONSE.

Les railons de douter qui font icy leceuës pour vrayes par ce Fhilofophe, n'ont eilé propofées par moy que comme vray-lem- blables; & ie m'en fuis feruy, non pour les débiter comme nou- uelles, mais en partie pour préparer les efprits des Ledeurs|à confi- derer les chofes intellectuelles, & les diitinguer des corporelles, à quoy elles m'ont toufiours femblé tres-neceflaires; en partie pour y répondre dans les Méditations fuiuantes; & en partie aulTi pour faire voir combien les veritez que ie propofe enfuite font fermes & alfurées, puifqu'elles ne peuuent e(tre ébranlées par des doutes fi généraux & fi extraordinaires. Et ce n'a point eflé pour acquérir de

�� � H

��OEuvRES DE Descartes.

��172-173.

��la gloire que ie les ay raportées, mais ie penle n'auoir pas c(lé moins obligé de les expliquer, qu'vn Médecin de décrire la maladie dont il a entrepris d'enfeigner la cure.

��222

��\ OBJECTION SECONDE.

��Sur la Seconde Méditation.

De la nature de l'efpn't humain.

��223

��le fuis vne chofe qui penfe. C'ejl fort bien dit ; car, de ce que ie penje, ou de ce que i'aj- vne idée, foit en reillant,foii en dormant, l'on infère que ie fuis penfant : car ces deux cliofes, le penfe & ie fuis peni'ant, fgnifeut la niefme chofe. De ce que ie fuis penfant, il s'enfuit que ie (ms, parce que ce qui penfe n'ejl pas vn rien. Mais oii nojlre auteur adjoujle : c'eft à dire vn efprit, vne ame, vn entendement, vne raifon, de là naijl vn doute. Car ce raifonnement ne me femble pas bien déduit, de dire : ie fuis penfant, donc ie fuis vne penfée ; ou bien ie fuis intelligent, donc ie fuis vn entendement. Carde la mefme façon ie pourois dire : ie fuis promenant, donc ie fuis vne prome- nade. Monfieur des Cartes donc prend la chofe intelligente & l'intel- leélion, qui en ejl l'aâe,pour vne mefme chofe; ou du moins il dit que c'ejl le mefme que la chofe qui entend & l'entendement, qui ejl vne puijfance ou faculté d'vne chofe intelligente. Neantmoins tous les Phi- lofophes diflinguent le fujet de fes facultei & defes aâes, c'eft à dire de fes propriele\& .ie fes\effences; car c ejl autre chofe que la chofe mefme qui ell, & autre chofe que [on eflence. // fe peut donc faire qu'vne chofe qui penfe \ foit le fujet de l'efprit, de la raifon, ou de l'entendement, & partant, que ce foit quelque chofe de corporel, dont le contraire ejl pris, ou auancé, & n'ejl pas prouué. Et neantmoins c'ejl en cela que confifte le fondement de la conclujîon qu'il J'emble que Monjieur Des-Cartes l'eiiille ejlablir.

Au mefme endroit il dit : l'ay reconnu que i'exilte, ie cherche maintenant qui ie fuis, moy que i'ay reconnu eftre. Or il ell très- certain que cette notion & connoiffance de moy-mefme, ainfi preci- fément prife, ne dépend point des chofes dont l'exilknce ne m'eil pas encore connue.

Il ejl très-certain que la connoiffance de cette propofition : i'exille, dépend de celle-cf : ie penfe, comme il nous a fort bien enfeigné. Mais d'oii nous vient la connoiffance de celle-cy : ie penfe ? Certes, ce n'efi point d'autre chofe, que de ce que nous ne pouuons conceuoir aucun acte fans fou fujet, comme la penjee J'ans vne choj'e qui penfe, lafciencefans vne ch(fe qui f cache, & la promenade fans vne chofe qui fe promené.

�� � '73-174. TrioisiLiMEs Objections. i}^

El de là il fcmbk'fiiiure, qu'ruc choJ'L' qui pciifc cji quelque cho/'e de corporel; ecii- les fiijels de lous les aâes Je)nbleul eflre feulejneul en- tendus fous rue rai/ou corporelle, ou fous l'ue )\iif(>u de matière. comme il a luj--mefme muulré ru peu api-es par l'exemple de la cire, laquelle, quoy que fa couleur, fa dureté, fa Jigiire, & tous fes autres actes fûieul cliaui,e-;, e/l toufiours couceui' ejlre la mej'me cJiofe, c'ejl à dire la iiiefme matière fujette à lous ces cliauli^-emeiis. Or ce u'ejl pas 224 par rue autre peiifée qu'on infère que ie penfe; car, encore que quelqu'rn piiiffe peufer qu'il a penfé (laquelle penfce n'e/i rien autre cliofe qu'iii fouuenir), neantmoins il eft tout à fait impofjible de penfer qu'on penfe, uj' de fçauoir qu'on fçait ; car ce feroit me inlerroi^ation qui ne Jîni- roit iamais : d'oii fçûue';-7'0iis que l'cnis fçaue- que mus fçaue\ que vous fcaue\, &c.?

Et partant, puifque la connoiffance de cette propofition : l'exille,^ dépend de la connoiffance de celle-cj- : le penfe; £■ la connoiffance de celle-cy, de ce que nous ne pouuons fep>arer la penfée d'rne matière qui penfe ;\ il femble qu'on doit plutq/i inférer qu'vne cliofe qui penfe efl matérielle, qu'immatérielle.

��Réponse.

Où i'ay dit : c'cft à dire m efprit, ime ame, ini entendement, me raifou, &c., ie n'ay point entendu par ces noms les feules facultez, mais les chofes douées de la faculté de penfer, comme par les deux premiers on a coutume d'entendre, & alfez fouuent aulli par les deux derniers : ce que i'ay fi fouuent expliqué, &en termes fi exprés, que ie ne voy pas qu'il y ait eu lieu d'en douter.

Et il n'y a point icy de raport ou de conuenance entre la prome- nade & la penfée, parce que la promenade n'elf iamais prifc autre- ment que pour l'adion mefme ; mais la penfée fe prend quelquesfois pour I l'aétion, quelquesfois pour la faculté, & quelquesfois pour la 225 chofe en laquelle refide cette faculté.

Et ie ne dis pas que l'intelledion iv: la chofe qui entend foient vne mefme chofe, non pas mefme la chofe qui entend & l'entendement, fi l'entendement eil pris pour vne faculté, mais feulement lorfqu'il ell pris pour la chofe mefme qui entend. Or i'auouë franchement que, pour fignifier vne chofe ou vne fubltance, laquelle ie voulois dépouiller de toutes les chofes qui ne luy apartiennent point, ie me fuis ieruy de termes autant fimples & abllraits que i'ay pu, comme au contraire ce Philofophe, pour fignifier la mefme fubfiance, en

�� � ,,6

��Œuvres de Descartes. «74- '76.

��employé d'autres fort concrets & compofez, à fçauoir ceux de fujet, de matière è^c de corps, afin d'empefcher, autant qu'il peut, qu'on ne puilïe leparer la penfée d'auec le corps. Et ie ne crains pas que la façon dont il le l'ert; qui ell de joindre ainfi plufieurs chofes en- l'emble, Ibit trouuée plus propre pour paruenir à la connoiflance de la vérité, qu'eil la mienne, par laquelle ie diitingue, autant que ie puis, chaque chofe. Mais ne nous arrêtons pas dauantage aux pa- roles, venons à la chofe dont il ert queltion.

\Ilfe peut faire, dit-il, qu'rne chofe qui peiife fait quelque chofe de corporel, dont le contraire e/l pris & n'efl pas prouué. Tant s'en faut. le n'ay point auancé le contraire, & ne m'en fuis en façon quelconque ferui pour fondement, mais ie l'ay laiffé entièrement indéterminé iufqu'à la lixiéme Méditation, dans laquelle il ei\ prouué.

826 I En après, il dit fort bien que nous ne pouuons conceuoir aucun aâe fans fon fujet, comme la penfée fans v.ne ciiofe qui penfe, parce que la chofe qui penfe n'ejl pas vn rien; mais c'eft fans aucune raifon, & contre toute bonne Logique, & mefme contre la façon ordinaire de parler, qu'il adioute que de là il fumble fuiure qu'rne chofe qui penfe, cfl quelque chofe de corporel; car les fuiets de tous les actes font bien à la vérité entendus comme elUns des fubllances (ou, fi vous voulez, comme des matières, à fçauoir des matières metaphy- fiques), mais non pas pour cela comme des corps.

Au contraire, tous les Logiciens, & prefque tout le monde auec eux, ont coutume de dire qu'entre les fubltanccs les vues font fpiri- tuelles, & les autres corporelles. Et ie n'ay prouué autre chofe par l'exemple de la cire, finon que la couleur, la dureté, la figure, &c., n'appartiennent point à la raifon formelle de la cire; c'elt à dire qu'on peut conceuoir tout ce qui le trouue necelïairement dans la cire, fans auoir belbin pour cela de penfer à elles. le n'ay point auin parlé en ce lieu-là de la raifon formelle de l'efprit, ny mefmc de celle du corps.

Et il ne fert de rien de dire, comme fait icy ce philofophe, qu'vne penfée ne peut pas eltre le fujet d'vne autre penfée. Car qui a iamais feint cela que luy? Mais ie tacheray icy d'expliquer toute la chofe dont il elt queilion en peu de paroles.

227 II ert certain que la penfée ne peut pas eltre fans | vne chofe qui penfe, & en gênerai aucun accident ou aucun ade ne peut eltre fans vne fubitance|de laquelle il foit l'ade. Mais, d'autant que nous ne connoilTons pas la fubrtance immédiatement par elle-mefme, mais feulement parce qu'elle ell le l'uiet de quelques actes, il elt fort con-

�� � 176-177. Troisièmes Objections. ijj

uenable à la raifon, & l'vfage mefme le requiert, que nous apelions de diuers noms ces fubilances que nous connoilTons eftre les fuiets de plufieurs ades ou accidens entièrement differens, & qu'après cela nous examinions fi ces diuers noms fignifient des chofes diffé- rentes, ou vne feule & mefme choie.

Or il y a certains attes que noys apelons corporels, comme la grandeur, la figure, le mouuement, & toutes les autres chofes qui ne peuuent eftre conceuës fans vne extenfion locale, & nous apelons du nom de corps la fubftance en laquelle ils refident ; & on ne peut pas feindre que ce foit vne autre fubftance qui foit le fujet de la figure, vne autre qui foit le fujet du mouuement local, &c., parce que tous ces ades conuiennent entr'eux, en ce qu'ils préfupofent l'eftenduë. En aprez, il y a d'autres actes que nous apelons intellccluels, comme entendre, vouloir, imaginer, fentir, &c., tous lefquels conuiennent entr'eux en ce qu'ils ne peuuent eftre fans penfée, ou perception, ou confcience & connoiffance ; & la fubftance en laquelle ils re- fident, nous difons que c'eft vne cliofe qui peujc, ou vu efprit, ou de quelque autre nom que nous veuillions l'apeller, pourueu que nous ne la confondions point auec la fubftance corporelle, d'autant que les ades intellectuels n'ont aucune affinité auec les a£tes corporels, & que la penfée, qui eft la raifon commune en laquelle ils con- uiennent, diffère totalement de'l'extenfion, qui eft la raifon com- mune des autres.

Mais, après que nousauons formé deux concepts clairs & diftinéls de ces deux fubftances, il eft ayfé de connoiftre, par ce qui a efté dit en la fixiéme Méditation, fi elles ne font qu'vne mefme chofe, ou Ç\ elles en font deux différentes.

��I OBIECTJON TROISIÈME.

Qui a-t'il'donc qui foit dillingué de ma penfée? Qui a-t'il" que l'on puiffe dire eftre feparé de moy-mefme ?

(Jitelqu'vn' répondra peiit-e/frc à celle quejliou : le fuis diftinguc de mapeiijée, moj'-mefme qui penfe ; & quoy qu'elle ne foit pas à la vérité feparée de moy-mejine, elle ejl neanlmoins différente de moj' : de la mefme façon que la promenade {comme il a ejîé dit cy-dejfus) efl di- fliuffuée de celuy qui fe promené. Que fi Monfieur Des Cartes monftre que celuj- qui entende l'entendement font vne mefme chofe, nous tom-

.a. Sic peur Qu'y a-t'il (r% 2' et 3' édit.). — De même p. 1 38, 1.8 et 11. Œuvres. IV. 18

�� � 1^8 OEuvRES DE Descartes. ^n-n^.

229 benms dans celte façon de parler fcholajliqiie : ien\lendemenl entend, la veiie raid, la volonté l’eut ; £-par vne Jti/tc aiialoff-ie, la protnenade, ou du moins la faculté de Je promener. Je promènera : toutes le/quelles chofes font obj’cures, impropres, (S’- Ires-indignes de la netteté ordinaire de Monfieur Des Cartes.

Réponse.

le ne nie pas que moy, qui penfe, fois diltingué de ma penfée, comme vne choie l'est de fon mode ; mais où ie demande : qui a-t-il donc qui foit dijlingué de ma penfée? i’entens cela des diuerfes façons de penler, qui font là énoncées, & non pas de ma fubftance ; & où i’adioute : qui a-t-il que l’on puiffe dire ejîre feparé de 77ioy- mejme? ie veux dire feulement que toutes ces manières de penler, qui font en moy, ne peuuent auoir aucune exiltence hors de moy : & ie ne voy pas qu’il y ait en cela aucun lieu de doute, ny pour- quoy l’on me blâme icy d’obfcurité.

OBJECTION QVATRIÉME.

Il faut donc que ie demeure d’accord que ie ne fçaurois pas mefme conceuoir par l’imagination ce que c’eft que cette cire, & qu’il n’y a que mon entendement feul qui le conçoiue.

|//j’ a grande différence entre imaginer, c’ejl à dire auoir quelque 230 idée, & conceuoir, de l’entende\ment, c’ejl à dire conclure, en raifon- nant, que quelque chofe eft ou exifte ; i7iais Monfieur Des Cartes ne nous a pas expliqué en quoy ils différent. Les anciens Peripateticiens ont aujji enfeigné ajjé{ clairement que la fubjlance ne s’aperçoit point par lesfens, mais qu’elle fe collige par la raij’on.

Que dirons-nous maintenant, fi peut-eflre le raifonnement n’ejî rien autre chojé qu’vn ajjémblage & enchaifnement de noms par ce mot eft? D’oii il s’enfuiuroit que, par la raifon, nous ne concluons rien du tout touchant la nature des chofes, mais feulement touchant leurs apella- tions, c’eji à dire que, par elle, nous voyons fimplement fi nous ajjém- blons bien ou mal les noms des chofes, félon les conuentions que nous auons faites à nojlre fantaijîe touchant leurs Jignifications. Si cela e/t ainf, comme il peut effi-e, le raifonnement dépendra des noms, les noms de l’imagination, & l’imagination peut-eftre {& cecy félon mon fentiment) du mouuement des organes corporels; & ainf l’efprit ne fera rien autre chofe qu’vn mouuement en certaines parties du corps organique. ,78-i7y. Troisièmes Objections. ij9

��Réponse.

l'ay expliqué, dans la féconde Méditation, la différence qui eu entre l'imagination & le pur concept de l'entendement ou de l'ef- prit, lorlqu'en l'exemple de la cire i'ay fait voir quelles font les chofes que nous imaginons en elle, & quelles font cel|les que nous 231 conçeuons par le feul entendement ; mais i'ay encore expliqué ail- leurs comment nous entendons autrement vne chofe que nous ne l'imaginons, en ce que, pour imaginer, par exemple, vn pentagone, il eft befoin d'vne particulière contention d'efprit qui nous rende cette figure (c'eit à dire fes cinq coltez & l'efpace qu'ils renferment) comme prefente, de laquelle nous ne nous feruons point pour con- ceuoir. Or l'affemblage qui fe fait dans le raifonnement n'eft pas celuy des noms, mais bien celuy des chofes Tignifiées par les noms ; & ie m'étonne que le contraire puifle venir en l'efprit de perfonne.

Car qui doute qu'vn François ( & qu'vn AUeman ne puifTent auoir les mefmes penfées ou raifonnemens touchant les mefmes chofes, quo}' que neantmoins ilsconçoiuent des mots entièrement differens? Et ce philofophe ne fe condamne-t-il pas luy-mefme, lorfqu'il parle des conuentions que nous auons faites à noilre fantaifie touchant la fignification des mots? Car s'il admc: que quelque chofc ell figni- fiée par les paroles, pourquoy ne veut-il pas que nos difcours & raifonnemens lovent pluitofl de la chofe qui ell fignifiée, que des paroles feules ? Et certes, de la mefme façon & auec vne aufll iufie raifon qu'il conclut que l'elprit ell vn mouuement, il pouroit auili conclure que la terre ell le ciel, ou telle autre chofe qu'il luy plaira ; pource qu'il n'y a point d'autres chofes au | monde, entre lefquelles 232 il n'y ait autant de conuenance qu'il y en a entre le mouuement & l'efprit, qui font de deux genres entièrement differens.

��OBJECTION CINQVIEME.

Quelques vnes d'entre elles [à fçaiioir d'entre les penfées des Sur la Troisième hommes) font comme les images des chofes, aufquelles feules con- Méditation.

uient proprement le nom d'idée, comme lorfque ie penfe à vn De Dieu.

homme, à vn(e) chymere, au ciel, à vn Ange, ou à Dieu.

Lorfque ie peiife à l'u homme, ie me reprefcnle vne idée ou vne image compofée de couleur & de figure, de laquelle ie puis douter fi

�� � 233

��140 OEuvRES DE Descartes. 179-180.

elle a la rejjemblance d'vn homme, ou Jl elle ne l'a pas. Il en ejt de me/me, lorfquc te penje an ciel. Lorfquc ie penfe à me chymere, ie me reprefente mie idée, ou vue image, de laquelle ie puis douter Ji elle ejl le pourtrait de quelque animal qui n'exijle point, mais qui puijfe e/ire, ou qui ait efté autrefois, ou bien qui n'ait iamais ejlé.

Et lorfque quelqu'rn penfe à vu Ange, quelques/ois l'image d'rne Jlamme Je prefente à J'on efpril, if-'- quelques/bis celle d'vn jeune eu' faut qui a des aijles, de laquelle ie penfe pouuoir dire auec \ certi- tude qu'elle n'a point la reff'emhlancc d'i'ii Ange, & partant, qu'elle n'ejï point l'idée d'vn Ange; mais, croyant \ qu'il j- a des créatures inuifbles & immatérielles, qui font les minijlres de Dieu, nous doti' nous à vue choje que nous croyons oufupofons, le nom d'Ange, quof que ncantmoins l'idée fou\ laquelle i' imagine vn Ange foi t compofee des idées des cliofes vif blés.

Il en e/l de mefme du nom l'cno-able de Dieu, de qui nous n'auons aucune image ou idée; c'ejl pourquoj- on nous défend de l'adorer fou\ vue image, de peur qu'il ne nous femble que nous conceuions celuj qui eft inconceuable.

Nous n'auons donc point en nous, ce femble, aucune idée de Dieu ; mais tout ainji qu'i'u aueui^le-né, qui s'e/t plufieurs fois aproché du feu & qui en a fenli la clialeui-, reconnoiji qu'il j- a quelque chofe par quor il a ejlé écliaufé, &, entendant dire que cela s'appelle du feu, conclut qu'il y a du feu, &.neantmoins n'en connoi/l pas la fgure ny la couleur, & n'a, à vray dire, aucune idée, ou image du feu, qui fe prefente à fon efprit" ; de mefme l'Iiomme, vofanL qu'il doitj- auoir quelque caufe defes images ou de fes idées, & de cette caufe vue autre première, & ainf de fuite, e/l enfn conduit à vne fin, ou à vue fuppo- fition de quelque caufe éternelle, qui, pource qu'elle n'a iamais coni- 234 mancé d'e/lre, ne peut auoir de caufe qui la précède, ce qui fait qu'il conclut ne\celfai rement qu'il y a vn efire éternel qui exi/te ; é- néant- moins il n'a point d'idée qu'il puiJJ'e dire ejlre celle de cet efire éternel, mais il nomme ou appelle du nom de Dieu cette chofe que lafof ou fa raifon luf perfuade.

Maintenant, d'autant que de celle fuppofition, à fçauoir que nous uuons en nous l'idée de Dieu, Monfieur Des-Cartes rient à la prenne de ce théorème : que Dieu [c'e/t à dire vn efire tout puif'anl, tres-fage, Createu)- de l'Vniuers, dV.) exiilc, // a deu mie^ux expliquer cette idée de Dieu, 6- de là en conclure non fculemenl fin exifience, mais aujji la création du monde.

a. A la ligne [i% 2' et J' édit,).

�� � Troisièmes Objections. 141

��I Réponse.

Par le nom d'idée, il veut feulement qu'on entende icy les images des chofes matérielles dépeintes en la fantaifie corporelle ; & cela eftant fupofé, il lu}' elt aifé de monitrer qu'on ne peutauoir aucune propre & véritable idée de Dieu ny d'vn Ange ; mais i'ay Ibuuent auerti, & principalement en ce lieu-là mefme, que ie prens le nom d'idée pour tout ce qui elt conccu immédiatement par i'efprit : en l'orte que, lorfque ie veux & que ie crains, parce que ie conçoy en mefme temps que ie veux & que ie crains, ce vouloir & cette crainte font mis par moy au nombre des idées ; & ie me fuis ferui de ce nom, parce qu'il efloit defia communément receu par les philo- fophes, pour | lignifier les formes des conceptions de l'entende- 235 ment diuin, encore que nous ne reconnoifTions en Dieu aucune fan- taifie ou imagination corporelle; & ie n'en fçauois point de plus propre. Et ie penfe auoir allez expliqué l'idée de Dieu, pour ceux qui veulent conceuoir le fens que ie donne à mes paroles; mais pour ceux qui s'attachent à les entendre autrement que ie ne fais, ie ne le pourois iamais allez. Enfin, ce qu'il adioute icy de la créa- tion du monde, efl: tout affait hors de propos ; car i'ay prouué que Dieu exilte, auant que d'examiner s'il y auoit vn monde créé par luy, & de cela feul que Dieu, c'ell a dire vn eilre Ibuuerainemcnt puiffant, exille, il fuit que, s'il y a vn monde, il doit auoir elle créé par luy.

��OBJECTION SIXIEME.

Mais il y en a d'autres (à fç auoir d'autres peiijees) qui contiennent de plus d'autres formes : par exemple, lorfque ie veux, que ie crains, que i'affirme, que ie nie, ie conçoy bien, à la vérité, toufiours quelque chofe comme le fujet de l'adion de mon efprit, mais i'ad- ioute aufli quelque autre chofe par cette action à l'idée que i'ay de cette chofe-là; & de ce genre de penfées, les vnes font apclées volontez ou affedions, & les autres iugemcns.

\LorJ'qiic qitelqu'vii veut ou craint, // a bien, à la vcritc, l'image de la chofe qu'il craint €■ de l'aâion \ qu'il veut; mais qu'ejl-cc que celuy 236 qui veut ou qui craint, embrajje de plus par fa penféc, cela u'ejî pas icf expliqué. El quqy qu'à le bien prendre la crainte foit rue penfée, ie )ie roy pas comment elle peut ejlre autre que la penfée ou l'idée de

�� � 142 Œuvres de Descartes. isa-iw.

la choj'e que l'on craint. Car qii'e/l-ce autre choj'e que la crainte d'i'n lion qui s'auance vers nous, finon l'idée de ce lion, & l'effeâ [qu'tme telle idée engendre dans le cœur) par lequel celuy qui craint ejt porté à ce mouuement animal que nous apelons fuite ? Maintenant ce jnou- uement de fuite n'ejl pas i>ne penfée; & partant, il rejte que, dans la crainte, il n'y a point d'autre penfée, que celle qui confifte en la rejfem- blance de la chofe que l'on craint. Le mefme fe peut dire auffi de la volonté.

Dauantage, l'affirmation & la négation ne fe font point fans pa- role & fans noms ; d'oie vient que les be/les ne peuuent rien affirmer nj nier, non pas mefme par la penfée, & parlant, ne peuuent auffi faire aucun ingénient. Et neantmoins la penfée peut ejlre femblable dans vn homme & dans vue befte; car, quand nous affirmons qu'vn homme court, nous n'auons point d'autre penfée que celle qu'a vn chien qui voit courir fon maijlre, & partant, l'affirmation & la négation n'adioutent rien aux fimples penfées, fi ce n'eJl peut-ejîre la penfée que les noms, dont l'affirmation e/l compofée, font les noms de la chofe mefme qui ejl en l'efprit de celuy qui affirme; & cela nejl rien 237 autre chofe \ que comprendi-e par la penfée la rejfemblance de la chofe, mais cette rejfemblance deux fois.

Réponse.

Il eft de i'oy tres-euident, que c'eit autre choie de voir vn lion, & enfemble de le craindre, que de le voir feulement; & tout de mefme, que c'cll autre chofe de voir vn homme qui court, que d'af- furerl qu'on le void. Et ie ne remarque rien icy qui ait befoin de réponfe ou d'explication.

��OBŒCriON SEPTIEME.

Il me relie ieulement à examiner de quelle façon i'ay acquis cetie idée; car ie ne I'ay point receuë par les Cens, & iamais elle ne s'eft offerte à moy contre mon attente, comme font les idées des chofes fenfibles, lorfquc ces choies fe prefentent aux organes extérieurs de mes fens, ou qu'elles femblent s'y prcfenter. Elle n'ell pas auflî vne pure production ou fiction de mon efprit. car il n'elt pas en mon pouuoir d'y diminuer, ny d'y adiouter aucune chofe ; & partant, il ne relie plus autre chofe à dire, finon que, comme l'idée de moy- mefme, elle ell née & produite auec moy, dez lors que i'a\- efté créé.

�� � i83-i84. Troisièmes Objections. 143

S'il ny a point d'idée de Dieu (or on ne prouue point qu'il y en ait], comme il femble qu'il n'y en ci point, toute cette recherche ejl inutile. Ua\uantage l'idée de mof -me/me me vient [Ji on regarde le 238 corps) principalement de la veûe; {fi l'ame) nous n'en auons aucune idée; mais la raifon nous fait conclure qu'il j^ a quelque chofe de ren- fermé dans le corps humain, qui luy donne le mouuement animal par lequel il Jent & Je meut; & cela, quoj" que ce foit, fans aucune idée, nous l'apelons ame.

Réponse.

S'il y a vne idée de Dieu (comme il eft manifefte qu'il y en a vne), toute cette obiedion eft renuerfée; & lorfqu'on adioute que nous n'auons point d'idée de l'ame, mais qu'elle fe collige par la raifon, c'eft de mefme que fi on difoit qu'on n'en a point d'image dépeinte en la fantaifie, mais qu'on en a neantmoins cette notion que iufques icy i'ay apelé du nom d'idée.

��\0BIECT10N HVITIEME.

Mais l'autre idée du Soleil eft prife des raifons de l'Aftronomie, c'eft à dire de certaines notions qui Ibnt naturellement en moy.

Il femble qu'il ne puiffey auoiren mefme temps qu'une idée du Soleil, foit qu'il foit veu par les yeux, foit qu'il foit conceu par le raifonne- ment e/lrc plu \fieurs fois plus grand qu'il ne paroift à la veuë , car 239 cette dernière n'ejî pa» l'idée du Soleil, mais vne confequence de nojlre raifonnement, qui nous aprend que l'idée du Soleil feroit plufieurs fois plus grande, s'ilejloit regardé de beaucoup plus pre\. Il ejl vray qu'en diuers temps il peut y auoir diuerfes idées du Soleil, comme Ji en m temps il ejl regardé feulement auec les yeux, & en vn autre auec me lunette d'aproche ; mais les raifons de l'AJlronomie ne rendent point l'idée du Soleil plus grande ou plus petite, Jéulement elles nous en- feignent que l'idée J'enjîble du Soleil ejl trompeufe.

Réponse.

Derechef, ce qui eft dit icy n'eftre point l'idée du Soleil, & neant- moins eft décrit, c'eft cela mefme que i'appelle idée. Et pendant que cephilofophe ne veut pas conuenir auec moy de la fignification des mots, il ne me peut rien obiecl:er qui ne foit friuole.

�� � 144 OEuvRES DE Descartes. 184.1R5.

��OBJECTION NEVFIÉME.

Car il eft certain que les idées qui me reprefentent des fubflances font quelque chofe de plus, &, pour ainfi dire, ont plus de realité obiediue, que celles qui me reprefentent feulement des modes ou

240 accidens ; & dere|clief celle par laquelle ie conçoy vn Dieu fou- ueiain, éternel, | infiny, tout connoillant, tout puillant, & créateur vniuerfel de toutes les chofes qui font hors de luy, a fans doute en foy plus de realité obiectiue que celles par qui les fubltances finies me font reprefentées.

l'ay defia plitjieurs fois remarqué cy-deuant que nous n'auons ait' aine idée de Dieu ny del'ame; i'adioiite maintenant : ny de la fubjtance ; car i'auouc bien que la fubjlance, en tant qu'elle eft vne matière ca- pable de receuoir diuers accidens, à'- qui eft fujelte à leurs change- niens, eft aperceuë & prouuée par le raifonnement ; mais neantmoins elle n'eft point conceuë, ou nous n'en auotis aucune idée. Si cela eft rray, comment peut-on dire que les idées qui nous reprefentent des fubftances, font quelque chofe de plus & ont plus de realité obieâiue, que celles qui nous reprefentent des accidens ? Dauantage, que Mon- feur Des-Caries confidere derechef ce qu'il veut dire par ces mots, ont plus de realité. La realité reçoit-elle le plus ê le moins ? Ou, s'il penfe qu'vne chofe foit plus chofe qu'vne autre, qu'il confidere comment il eft pofjible que cela puiffe eftre expliqué auec toute la clarté & l'eui- dence qui eft requije en pue démonftration, & auec laquelle il a plu- fieursfois traitté d'autres matières.

241 I Réponse.

l'ay plufieurs fois dit que i'apelois du nom d'idée cela mefme que la raifon nous fait connoiltre, comme auffi toutes les autres chofes que nous conceuons, de quelque façon que nous les conce- uions. Et i'ay fufifamment expliqué comment la realité reçoit le plus &lemoins,endifantquela fubftanceell quelque chofe de plus que le mode, & que, s'il y a des qualités réelles ou des fubftances incom- plètes, elles font aulli quelque chofe de plus que les modes, mais quelque chofe de nwins que les fubftances complètes; & enfin que, s'il V a vne fubftance infinie & indépendante, cette fubftance eft plus chofe, ou a plus de realité, c'eft à dire participe plus de l'eftre ou de la chofe, que la fubftance finie & dépendante. Ce qui eft de foy fi ma- nifefte, qu'il n'eft pas befoin d'y aporter vne plus ample explication.

�� � 186-187. Troisièmes Objections. 145

��\OBIECTION DIXIÈME.

Et partant, il ne refte que la feule idée de Dieu, dans laquelle il faut confiderer s'il y a quelque chofe qui n'ait peu venir de moy- mefme. Par le nom de Dieu, i'entens vne fubftance infinie, indé- pendante, fouuerainement intelligente, fouuerainenient puilfante, & par laquelle tant | moy que tout ce qui eft au monde, s'il y a 242 quelque monde, a efté créé. Toutes lefquelles chofes font telles que, plus i'y penie, & moins me femblent-elles pouuoir venir de moy feul. Et par conséquent il faut conclure necefl'airement de tout ce qui a efté dit cy-deuant, que Dieu exifte.

Conftderant les attributs de Dieu, afin que de là 7ious en tyuus l'idée, & que nous voyions s'il y a quelque chofe en elle qui n'ait peu venir de nous-mefmes, ie trouue, fi ie ne me trompe, que ny les chofes que nous conceuons par le nom de Dieu ne viennent point de nous, ny qu'il n'ejl pas necejfaire qu'elles viennent d'ailleurs que des obiets extérieurs. Car, par le nom de Dieu, i'entens vne fubftance, c'ejt à dire i'entens que Dieu exifte {non point par aucune idée, mais par le difcoiirs) ; infinie {c'eft à dire que ie ne puis conceuoir ny imaginer fes termes ou de parties fi éloignées, que ie n'en puiJJ'e encore imaginer de plus reculées) : d'oii il fuit que le nom cf'infini ne nous fournil pas l'idée de l'infinité diuine, mais bien celle de mes propres termes & limites ', indépendante, c'ejî à dire ie ne conçoy point de caufe de laquelle Dieu puiffe venir : d'oii il paroifi que ie n'ay point d'autre idée qui réponde à ce nom tV'independant, yf?zoH la mémoire de mes propres idées, qui ont toutes leur commencement en diuers temps, & qui par confequent font dépendantes.

C'ejl pourquoy, dire que Dieu eft indépendant, ce n'efl rien\dire autre chofe, finon que Dieu eft du | nombre des chofes dont ie ne puis 243 imaginer l'origine; tout ainfi que, dire que Dieu ejt infini, c'eft de mefme que fi nous difions qu'il eft du nombre des chofes dont nous ne conceuons point les limites. Et ainfi toute l'idée de Dieu efi réfutée; car quelle eft cette idée qui eft fans fin & fans origine?

Souuerainement intelligente. le demande icj par quelle idée Moti- fieur Des-Cartes conçoit l'intelleâion de Dieu.

Souuerainement puiffante. le demande aufji par quelle idée fa piiif- fance, qui regarde les chofes futures, c'eft à dire non exiftanles, eft entendue.

Certes, pour moy, i'entens la puiffance par l'image ou la mémoire Œuvres. IV. 19

�� � 14^ OEuvRES DE Descartes.

��187-188.

��des chofes pqffees, eu raifonnant de cette forte : Il a fait ainfi ; donc il a peu faire ainfi ; donc, tant ju' il fera, il poura encore faire ainfi, c'eft à dire il en a la puijfance. Or toutes ces chofes font des idées qui peuuent venir des obiets extérieurs.

Créateur de toutes les chofes qui font au monde. le puis former quelque image de la création par le mojen des chofes que i\ij' veuës, par exemple, de ce que i'ay veu vn homme naijfant, & qui efl paruenu, d'vne pelitejfe prejque inconceuable, à la forme & grandeur qu'il a maintenant ; & perfonne. à mon aiiis, n'a d'autre idée à ce nom de Créateur; mais il ne fuffit pas, pour prouiier la création, que nous puiffions imaginer le monde créé.

244 I C'ejt pourquof, encore qu'on eufî démontré qurn eftre infini, indé- pendant, tout-puilTant, &c., exifle, il ne s'enfuit pas neantmoins qu'rn créateur exifle, fi ce n'efl que quelqu'vn penfe qu'on infère fort bien, de ce que quelque chofe exifle, laquelle nous croyons auoir créé toutes les autres chofes, que pour cela le monde a autrefois cfîé créé par elle.

Dauantage, oit il dit que l'idée de Dieu & de noflre atne \ efl née & ref dente en nous, ie voudrois bien fçauoir fi les âmes de ceux-là penfent, qui dorment profondement &fans aucune réuerie. Si elles ne penfent point, elles n'ont alors aucunes idées; £■ partant, il n'y a point d'idée qui foi l née & refidante en nous, car ce qui ejt né & r'efidant en nous, ejl loufiours prefent à noftre penfée.

Réponse.

Aucune cliofe, de celles que nous attribuons à Dieu, ne peut venir des obiets extérieurs comme d'vne caufe exemplaire : car il n'y a rien en Dieu de femblable aux choies extérieures, c'eft à dire aux chofes corporelles. Or il efl manifeite que tout ce que nous conce- uons eftre en Dieu de diffemblable aux chofes extérieures, ne peut venir en noftre penfée par l'entremile de ces mefmes chofes, mais feulement par celle de la caufe de cette diuerfité, c'eft à dire de Dieu.

Et ie demande icy de quelle façon ce philofophe tire l'intelledion

245 de Dieu des choies extérieures ; | car, pour moy, l'explique aifement quelle eft l'idée que l'en ay, en difant que, par le mot d'idée, i'entens tout ce qui eft la forme de quelque perception; car qui eft celuy qui conçoit quelque chofe, qui ne s'en aperçoiue, & partant, qui n'ait cette forme ou idée de l'intelleclion, laquelle étendant à l'infini, il forme l'idée de l'intellection diuine .? Et ainfi des autres attributs de Dieu.

�� � 188-190. Troisièmes Objections. 147

Mais, d'autant que ie me fuis ferui de l'idée de Dieu qui eft en nous pour démontrer fon exiftence, & que dans cette idée vne puif- fance fi immenfe eft contenue, que nous conceuons qu'il répugne (s'il eft vray que Dieu exifte), que quelque autre chofe que luy exifte, û elle n'a efté créée par luy, il fuit clairement de ce que fon exiftence a efté démontrée, qu'il a efté aufll démontré que tout ce monde, c'eft à dire toutes les autres chofes différentes de Dieu qui exiftent, ont efté créées par luy.

I Enfin, lorfque ie dis que quelque idée eft née auec nous, ou qu'elle eft naturellement emprainte en nos âmes, ie n'entens p^s qu'elle fe prefente toujours à noftre penfée, car ainfi il n'y en auroit aucune ; mais feulement, que nous auons en nous-mefmes la faculté de la produire.

OBJECTION ONZIÈME.

Et toute la force de l'argument dont i'ay vfé pour prouuer l'exi- ftence de Dieu, confifte en ce que ie voy qu'il ne feroit | pas pof- 246 fible que ma nature fuft telle qu'elle eft, c'eft à dire que i'euffe en moy l'idée d'vn Dieu, fi Dieu n'exiftoit véritablement, à fçauoir ce mefme Dieu dont i'ay en moy l'idée.

Doncqiies, pinfque ce n'eft pas vue choj'c dcmontrée que nous ayons en vous Vidée de Dieu, & que la Religion CItrc/lienne nous oblige de croire que Dieu eft inconceuable, c'eft à dire, félon mon opinion, qu'on n'en peut auoir d'idée, il s enfuit que V exiftence de Dieu n'a point efté démontrée, & beaucoup moins la création.

Réponse.

Lorfque Dieu eft dit inconceuable, cela s'entend d'vne conception qui le comprenne totalement & parfaitement. Au refte, i'ay défia tant de fois expliqué comment nous auons en nous l'idée de Dieu, que ie ne le puis encore icy repeter fans ennuyer les lecteurs.

I OBIECTION DOVZIÉME.

Et ainfi ie connois que l'erreur, en tant que telle, n'eft pas Sur la Quatrième quelque chofe de réel qui dépende de Dieu, mais que c'eft feule- Méditation.

ment vn défaut; & partant, que ie n'ay pas befoin, pour errer, de Duvray&dufaux. quelque puiftance qui m'ait eité donnée de Dieu particulièrement pour cet eil'ecl.

�� � 148 OEuvRES DE Descartes. 190-191.

247 I II eft certain que l'ignorance eji feulement m défaut, & qu'il n'efl pas befoin d'aucune faculté pofitiue pour ignorer; mais, quant à l'er- reur, la chofe n'efl pas fi manifejle : car il femble que,fi les pierres & les autres chofes inanimées ne peuuent errer, c'eft feulement parce qu'elles n'ont pas la faculté de raifonner ny d'imaginer ; & partant, il faut conclure que, pour errer, il eft befoin d'vn entendement, ou du

moins d'vne imagination, qui font des faculté^ toutes deux pofiliues, acco?-dée{s) à tous ceux qui errent, mais aufji à euxfeuls.

Dauantage, Monfeur Des Cartes adioute : l'aperçoy que mes cireurs dépendent du concours de deux caufes, à fçauoir, de la faculté de connoirtre qui cft en moy, & de la faculté d'élire ou du libre arbitre, ce qui femble auoir de la contradiâion auec les chofes qui ont efté dites auparauant. Oit il faut anffi remarquer que la liberté du franc-arbitre eft fupofée fans eftre prouuée, quoj que cette fupo- filion fait contraire à l'opinion des Caluin'ftes.

Réponse.

Encore que, pour errer, il foit befoin de la faculté de raifonner (ou plutoft de iuger, ou bien d'affirmer ou de nier), d'autant que c'en eft le défaut, il ne s'enfuit pas pour cela que ce | défaut foit réel, non plus que l'aueuglement n'ell pas apelé réel, quoy que les

248 pierres ne foyent pas | dites aueugles pource feulement qu'elles ne font pas capables de voir. Et ie fuis étonné de n'auoir encore peu rencontrer dans toutes ces obieclions aucune confequence, qui me femblaft eftre bien déduite de fes principes.

le n'ay rien fupofé ou auancé, touchant la liberté, que ce que nous reffentons tous les iours en nous-mefmes, & qui eft tres- connu par la lumière naturelle ; & ie ne puis comprendre pourquoy il eft dit icy que cela répugne, ou a de la contradiclion, auec ce qui a efté dit auparauant.

Mais encore que peut-eftre il y en ait plufieurs qui, lorfqu'ils confiderent la préordination de Dieu, ne peuuent pas comprendre comment noftre liberté peut fubfifter -^ s'accorder auec elle, il n'y a neantmoins perfonnc qui, fe regardant feulement foy-mefme, ne reffente & n'expérimente que la volonté & la liberté ne font qu'vne mefme chofe, ou plutoft qu'il n'y a point de différence entre ce qui eft volontaire &, ce qui eft libre. Et ce n'eft pas icy le lieu d'exa- miner quelle eft en cela l'opinion des Caluiniftes.

�� � «9’-'92. Troisièmes Objections. 149

��OBJECTION TREIZIEME.

Par exemple, examinant ces iours pallez li quelque chofe exiftoit dans le monde, & prenant garde que, de cela leul que i’examinois cette quedion, il fuiuoit très | euidemment que i’exiftois moy- 249 mefme, ie ne pouuois pas m’empefcher de iuger qu’vne chofe que ie conceuois fi clairement eftoit vraye; non que ie mV trouualTe forcé par aucune caufe extérieure, mais feulement parce que, d’vne grande clarté qui eftoit en mon entendement, a fuiui vne grande inclination en ma volonté, & ainfi ie me fuis porté à croire auec d’autant plus de liberté, que ie me fuis trouué auec moins d’indifférence.

Celte façon de parler, vne grande clarté dans l’entendement, cft métaphorique, & partant, n’ejl pas propre à entrer dans vn argument : or celuy qui | n’a aucun doute, prétend auoir vne femblable clarté, & fa volonté n’a pas vne moindre, inclination pour affirmer ce dont il n’a aucun doute, que celui qui a vne parfaite Jcience. Cette clarté peut donc bien efîre la caufe pourquoj- quelqu’vn aura & deffendra auec opiniâtreté quelque opinion, mais elle ne luy peut pas faire connoifire auec certitude qu’elle efl vraye.

Déplus, non feulement fçauoir qu’vne chofe efl i’raye, mais auffi la croire, ou luj donner fon adueu & confentement, ce font chofes qui ne dépendent point de la volonté; car les chofes qui nous font prouuées par de bons argumens, ou racontées comme croyables, foit que nous le veuillions ou non, nous fommes contraints de les croire. Il efl bien vray qu’affirmer ou nier, foutenir ou réfuter des propof lions, ce font des actes de la volonté; mais il ne s’enfuit pas que le con\fentement 250 & l’adueu intérieur dépende de la volonté.

Et partant, la conclusion qui suit n’est pas sufisamment démontrée : Et c’est dans ce mauuais vsage de nostre liberté, que consiste cette priuation qui constituë la forme de l’erreur.

RÉPONSE.

Il importe peu que cette façon de parler, vne grande clarté, foit propre, ou non, à entrer dans vn argument, pourueu qu’elle foit propre pour expliquer nettement noftre penfée, comme elle eft en effecl. Car il n’y a perfonne qui ne fçache que par ce mot, vne clarté dans l’entendement, on entend vne clarté ou perfpicuité de connoiffance, que tous ceux-là n’ont peut-eftre pas, qui penfent l’auoir ; mais cela n’empefche pas qu’elle ne diffère beaucoup d’vne 251

��MO

��OEuvRES DE Descartes.

��192-194.

��opinion obltinée, qui a efté conceuë fans vne euidente perception. Or, quand il eft dit icy que, foit que nous voulions, ou que nous ne voulions pas, nous donnons noftre créance aux chofes que nous conceuons clairement, c'eft de mefme que fi on difoit que, foit que nous voulions, ou que nous ne voulions pas, nous voulons & defi- rons les chofes bonnes, quand elles nous font clairement connues; car cette façon de parler, /o/7 que nous ne voulions pas, n'a point de lieu en telles occafions, parce qu'il i y a de la contradiction à vou- loir & ne vouloir pas vne mefme chofe.

��I OBJECTION Q VA TORZIEME.

��Si'R r.A Cinquième

Méditation.

De l'effence

des

chofes corporelles.

��Comme, par exemple, lorfque i'imagine vn triangle, encore qu'il n'v ait peut-eftre en aucun lieu du monde hors de ma penfée vne telle figure, & qu'il n'y en ait iamais eu, il ne laiffe pas neantmoins d'y auoir vne certaine nature, ou forme, ou elïence déterminée de cette figure, laquelle eil immuable & éternelle, que ie n'ay point inuentée, & qui ne dépend en aucune façon de mon efprit, comme il paroift de ce que l'on peut démontrer diuerfes proprietez de ce triangle.

S'il n'y a point de triangle en aucun lieu du monde, ie ne puis com- prendre comment il a vne nature; car ce qui n'ejî nulle part, n'eji point du tout, & n'a donc point aujfi d'ejîre ou de nature. L'idée que nojîre efprit conçoit du triangle, vient d'vn autre triangle que nous auons veu, ou inuentéfur les chofes que nous auons veuës ; mais depuis qu'vnefois nous auons apelé du nom de triangle la chofe d'oii nous 252 penfons que l'idée du triangle tire fou origine, encore \ que cette chofe perijfe, le nom demeure toujîours. De mefme, fi nous auons vne fois conceu par la penfée que tous les angles d'vn triangle pris enfemble font égaux à deux droits, & que nous ayons donné cet autre nom au triangle : qu'il eft vne chofe qui a trois angles égaux à deux droits, quand il n'f aurait au monde aucun triangle, le nom neantmoins ne laifferoit pas de demeurer. Et ainfi la vérité de cette propofition fera éternelle, que le triangle eft vne chofe qui a trois angles égaux à deux droits; mais la nature du triangle ne fera pas pour cela éternelle, car s'il arriuoit par hasard que tout triangle généralement perifi, elle cefferoit d'efîre.

De mefme cette propofition, l'homme eft vn animal, /ertz vraye éter- nellement, à caufe des noms éternels ; mais, fupofé que le genre humain fut aneanty, il n'y aurait plus de nature humaine.

\D'oii il ejl euident que l'effence, en tant qu'elle efî diflinguée de l'exi-

�� � i94-'95-

��Troisièmes Objections.

��Kl

��S

��^ftence, n'ejl rien autre chofe qii'vn ajffemblage de noms par le verbe ert ; & partant, l'ejjeiice fans l'cxiftence ejî vne Jiâion de nojîre efprit. Et il femble que, comme l'image de l'homme qui ejl dans l'efprit e/t à l'homme, ainfi l'e(feuce ejl à Vexijlence; ou bien, comme celle propo- fition, Socrate eft homme, ejl à celle-cy, Socrate eft ou exifte, ainjt Veffence de Socrate ejl à Vexijlence du mejme Socrate. Or cecy, Socrate eft homme, quand Socrate n'exijle point, ne fignijîe autre chofe qu'vn ajfemblage de noms, é- ce mot eft ou eftre a \fou:{foy l'image de l'vnité d'vne chofe, qui ejl defignée par deux noms.

��253

��Réponse.

La diftindion qui eft entre l'eftence & l'exiftence eft connue de tout le monde; & ce qui eft dit icy des noms éternels, au lieu des con- cepts ou des idées d'vne éternelle vérité, a défia efté cy-deuant affez refuté & reietté.

��OBJECTION QVINZIEME.

Car Dieu ne m'ayant donné aucune faculté pour connoiitre que cela foit (à fçauoir que Dieu, par luf-mefme ou par l'entremife de quelque créature plus noble que le corps, m'enuoye les idées du corps), mais, au contraire, m'ayant donné vne grande inclination à croire qu'elles me font enuoyées ou qu'elles partent des chofes corporelles, ie ne voy pas comment on pouroit l'excufer de tromperie, fi en effecl ces idées partoient" ou eftoient produites par d'autres caufes que par des chofes corporelles ; & partant, il faut auouër qu'il y a des chofes corporelles qui exiftent.

Il Ce/? la commune opinion que les Médecins ne pèchent point, qui deçoiuent les malades pour leur propre fanté, ny les pères qui trompent leurs enfans pour leur propre bien, & que le mal de la tromperie ne confijle pas dans lafaujfeté des paroles, mais dans la malice de celuy qui trompe. Que Monfieur Des-Cartes prenne donc garde fi cette pro- portion : Dieu ne nous peut iamais tromper, prife rniucrfellement, ejl vraye ; car fi elle n' ejl pas vraye, ainji miuerfellement prife, celte coûclufion n'ejt pas bonne : donc il y a des ciiofcs corporelles qui exiftent.

��Sur la Sixième Méditation.

De Vexijlence

des

chofes matérielles.

��254

��a. La 2^ et la 3' édit. ajoutent ici d'ailleurs. Mais, dans la i"', le tra- ducteur, Clerselier, reliait sans doute partoicnl avec d'autres caufes, les mois intermédiaires ou ejloicnt produites par étant comme une incise explicative.

�� � 1^2 OEuvREs DE Descartes 195-196.

��Réponse.

Pour la vérité de cette conclulîon, il n'eit pas necelTaire que nous ne puiffions iamais élire trompez (car, au contraire, i'ay auoûé franchement que nous le fommes fouuent) ; mais feulement, que nous ne le foyons point, quand noftre erreur feroit paroirtre en Dieu vnc volonté de deceuoir, laquelle ne peut eftre en luy ; & il y a encore icy yne confequence qui ne me femble pas eilre bien déduite de les principes.

OBJECTION DERNIÈRE.

Car ie reconnois maintenant qu'il y a entre l'vn & l'autre {^fça-

255 uoir ejt entre la veille & le Jommeil) \ vne très-grande différence, en ce que noflre mémoire ne peut iamais lier & ioindre nos fonges les vns aux autres & auec toute la fuite de nollre vie, ainfi qu'elle a de coutume de ioindre les chofes qui nous arriuent eftant eueillez.

le demande : fçauoirfi c'ejl inie choje certaine, qu'vne perfonne, fon- geant qu'elle doute Ji elle Jonge ou non, ne puijfe fongei' que fun fonge ejl ioint & lié auec les idées d'vne longue fuite de chofes pajjees. Si elle le peut, les chofes qui femblent à vne perfonne qui dort efire les actions de fa vie pajfée,peuuent eftre tenues pour vrajes, tout ainfi que fi elle efloit éueillée. Dauantage, d'autant, comme il dit luy-mefme,\que toute la certitude de lafcience & toute fa vérité dépend de la feule connoif- faiice du vray Dieu, ou bien vn Athée ne peut pas reconnoiflre qu'il veille par la mémoire de fa l'ie paffée, ou bien vne perfonne peut fça- uoir qu'elle veille fans la connoifj'ance du vray Dieu.

Réponse.

Celuy qui dort & fonge, ne peut pas ioindre & aflembler parfai- tement & auec vérité tes refueries auec les idées des chofes paffées, encore qu'il puille fonger qu'il les alTemble. Car qui ell-ce qui nie

256 que celuy qui dort le | puilfe tromper ? Mais après, ellant éueillé, il connoiftra facilement fon erreur.

Et vn Athée peut reconnoiftre qu'il veille par la mémoire de fa vie pallee ; mais il ne peut pas fçauoir que ce ligne elt fuftifant pour le rendre certain qu'il ne le trompe point, s'il ne fçait qu'il a elle créé de Dieu, & que Dieu ne peut eflre trompeur.

�� � 196-197. Quatrièmes Objections. i 5 }

IQVATRIÉMES OBIECTIONS 267

FAITES PAR MONSIEUR ARNAULD DOCTEUR EN THEOLOGIE.

Lettre HnHit S. au R. P. Mciienne.

Mon Reuerend Père,

le met\ au rang des fignaki bienfaits la communication qui m'a ejk' faite par rojîre moyen des Méditations de Monfteur Des-Cartes; mais, comme l'ous en fçauie- le prix, aiiffi me l'aue^-vous vendue fort chèrement, puifque vous n'aue- point voulu me faire participant de cet excellent oiiurage, que ie ne me fois premièrement obligé de vous en dire mon fentiment. C'ejl me condition à laquelle ie ne me ferois point engagé, fi le defir de connoifre les belles chofes n'ejloit en moyfort violent, \ & contre laquelle ie réclamerais volontiers, f ie penfois pou- uoir obtenir de vous au j]i facilement une exception | pour m'eftre laijfé 268 emporter par la volupté, comme autre- fois le Prêteur en accordait à ceux de qui la crainte ou la violence auoit arraché le confentement.

Car que voule^ vous de moy? 'Mon iugement touchant l'auteur? Nullement ; il y a long temps que l'oiis fcauCy en quel ejlime i'ay fa perfonne, & le cas que ie fais de fon efprit & de fa doâriue. Vous n'ignore:; pas au/J'i les fàcheufes affaires qui me tiennent à prefent occupé, & fi vous aués meilleure opinion de moy que ie ne mérite, il ne s'enfuit pas que ie n'aye point cunnoiffance de mon peu de capacité. Cependant, ce que vous voule\foumelre à mon examen, demande vue très-haute fufifance, auec beaucoup de tranquillité & de loifir, afin que l'efprit, eftanl dégagé de iembaras des affaires du monde, ne penfe qu'à foy-mefnte ; ce que vous fuge\ bien ne fe pouuoir faire fans mie méditation très - profonde & vue très-grande recolleâion d'efprit, l'obeiray neantmoins, puifque vous le voule:{, mais à cond'tion que vousfere; mon garend, iS- que vous répondre'^ de toutes mes fautes. Or quoy que la philofophie fe puife vanter d'auoir feule enfanté cet ouurage, neantmoins, parce que ua/lrc auteur, en cela tres-modejle, fe vient liiy-niefme prefenler au tribunal de la Théologie, ie iouëray iey deii.x perfonnages : dans le premier, paroijjani en philofophe, ie repre- fenteray les principales dijficulie; que ie iugeray pou\uoir ejlre pio- 259 pofées par ceux de cette piofcffion, touchant les deux que/lions de la nature de l'efprit humain & de rexi/lunce de Dieu ; & après cela, pre-

(EuvRKs. IV. 20

�� � 154 OEuvRES DE Descartes. i97-'98-

nanl l'habit d'vn Théologien, ie mettraj' en auanl les Jcriipules qu'vn homme de cette robe pouroit rencontrer en tout cet ouurage.

De la nature de l'esprit humain.

La première choje que ie irouue icy digne de remarque, ejl de voit que Moniteur Des-Cartcs ejîablijj'e pour fondement & premier principe de toute fa phi lofophie ce qu'auant luy Saint Augujtin, homme de très- grand efprit & d'vne finguliere doârine, non feulement en matière de Théologie, mais aujji en ce qui concerne l'humaine philofophie, auoii pris pour la ba^e & le foulien de la ftenne. Car, dans le Hure fécond du libre arbitre, chap. 3, Alipius difpulant auec Euodius, | d'- l'oulanl prouuer qu' il y a vn Dieu : Premièrement, dit-il, ie vous demande, afin que nous commencions par les choies les plus manifeltes, fça- uoir : fi vous efi;es, ou fi peut-eftre vous ne craignez point de vous méprendre en répondant à ma demande, combien qu'à vray dire li vous n'eftiez point, vous ne pouriez iamais eitre trompé. Aufquelles paroles reuiennent celles-cj' de nojîre auteur : Mais il y a vn ie ne Içay quel trompeur tres-puiflant & tres-ruzé, qui met toute Ion in- duftrie à me tromper toufiours. Il elt donc fans doute que ie fuis, 260 s'il I me trompe. Mais pourfuiuons, & afin de ne nous point éloigner de nojîre fujei, voyons comment de ce principe on peut conclure que nq/lre efprit efi dijlinàl ôfeparé du corps.

Je puis douter fi i'ay vn corps, voire mefme ie puis douter s'il y a aucun corps au monde, & neantmoins ie ne puis pas douter que ie ne fois, ou que ie n'exi/te, tandis que ie doute, ou que ie penfe.

Doncques, moy qui doute & qui penfe, ie ne fuis point vn corps : autrement, en doutant du corps, le douterois de moy-mefmc.

Voire meftne, encore que ie foutienne opiniajîrement qu'il n'y a aucun corps au monde, cette vérité neantmoins fubjifie toufiours, ie luis quelque choie, & partant, ie ne fuis point vn corps".

Certes cela efi fublil ; mais quelqu'vn poura dire [ce que mefnc nofire auteur s'obieâe) : de ce que ie doute, ou mefme de ce que ie nie qu'il y ait aucun cot'ps, il ne s'enfuit pas pour cela qu'il n'y en ait point.

Mais aulTi peut-il arriuer que ces chofes mefmes que ie fupofc n'ellre point, parce qu'elles me font inconnues, ne font point en effect différentes de moy, que ie connois. le n'en fçay rien, dit-il, ie ne difpute pas maintenant de cela. le ne puis donner mon iugement

a. Non à la ligne {1", 2' et 3' édit.).

�� � lySîou. Qi-iATRiEMES- Objections. i^^

que des choies qui me font connues ; i'ay reconnu que i'ellois, & ie cherche quel ie fuis, moy que i'ay reconnu cftre. Or il efl très- certain que cette notion & connoilTance de mo3'-meime, ainfi pre- citementlprife, ne dépend point des choies dont l'exiftence ne m'eft 26d pas encore connue.

I Mais, ptiifqu'i! confejle Itii-inefiiw que, par Varginnent qu'il apro- po/é dans fou trailté de la Méthode, p. 84, la chofe en ejl venue feule- ment a ce point, d'exclure tout ce qui ejt corporel de la nature de/on ej'prit, non pas eu égard à la vérité de la choie, mais feulement fui- uant l'ordre de fa penfée & de l'on raifonnement (en telle forte que l'on fens eftoit, qu'il ne connoillbit rien qu'il fceull appartenir à fon effence, linon qu'il eltoit vne chofe qui penfe), il ejl euident, par cette réponfe, que la difpute en ejl encore aux nie fuies termes, & partant, que la que/lion, dont il nous promet la Joliition, demeure encore en fon entier : àfçauoir, comment, de ce qu'il ne connoifl rien autre chofe qui appartienne à fon effence {finon qu'il efl vne chofe qui penfe), il s'enfuit qu'il n'y a aufïi rien autre chofe qui en effect lu}' appartienne. Ce que toutes-fois ie n\ij peu décuuurir dans toute l'étendue de la

féconde Méditation, tant i'aj- l'cfprit pefant & grojjier. Mais, autant que ie le puis conieâurer. il en vient à la prenne dans la Jixiéme, pource qu'il a creii qu'elle dépendoit de la connoiffance claire & diflincîe de Dieu, qu'il ne s'ejloil pas encore acquife dans la féconde Méditation. Voicj- donc comment il prouiie & décide cette dijfictdlé. Pource, dit-il, que ie fçay que toutes les chofes que ie conçov clairement & dilfindement peuuent eftre produites par Dieu telles que ie les conçoy, il fuffit que ie puilTe con|ceuoir clairement & 262 dillincfement vne chofe fans vne autre, pour eflre certain que l'vne ell diltincte ou différente de l'autre, parce qu'elles peuuent eitre pofées feparement, au moins par la toute puilfance de Dieu; & il n'importe pas par quelle puilfance cette feparation fe faffe pour m'o- bliger à les iuger différentes. Doncques, pource que, d'vn collé, i'ay vne claire & dillincle idée de moy-mefme, en tant que ie fuis feule- ment vne chofe qui penfe & non étendue ; & que, d'vn autre, i'ay vne idée diltincte du corps, en tant qu'il elt feulement vne chofe étendue & qui ne penfe point, il elt certain que ce moy, c'ell à dire mon ame, par laquelle ie fuis ce que ie fuis, elt entièrement &: véri- tablement diflincle de mon corps, | & qu'elle peut eftre ou exilfer fans luy, en forte qu'encore qu'il ne fuit point, elle ne lairroit pas d'eftre tout ce qu'elle elt.

II faut icy s'aréter vn peu, car il me femble que dans ce peu de paroles confijle tout le nœud de la difficulté.

�� � ,,6

��OEuvRES DE Descartes.

��Et preinieremenl, afin que la majeure de cet argument /oit rraye, cela ne fe doit pa<! entendre de toute forte de cnnnoiffance, ny me/me de toute celle qui ejt claire & difiincle, mais feulement de celle qui eft pleine & entière [c'e/l à dire qui comprend tout ce qui peut e/tre connu de la chofe). Car Monfeur Des-Cartes confeffe luj-mefme, dans fes Ré- ponfes aux premières Obieâions, qu'il n'efi pas bejoin d'une diflinâion réelle, mais que la (or m&Wtfuffit, afin qu'âme chofe foi l conceuë diftin- 263 dément & feparement d'vne autre, par me ab\firadion de l'efpril qui ne conçoit la chofe qu'imparfaitement & en partie: d'oii vient qu'au mefme lieu il adioute :

Mais ie conçoy pleinement ce que c'eft que le corps {c'eft à dire te conçoy le corps comme me chofe complète), en penfant feulement que c'ell vne chofe étendue, figurée, mobile, &c., encore que ie nie de luy toutes les chofes qui appartiennent à la nature de l'efprit. Et d'autre part ie conçoy que l'efprit eil vne chofe complète, qui daute, qui entend, qui veut, &c., encore que ie n'accorde point qu'il y ait en luy aucune des chofes qui font contenues en l'idée du corps. Doncques il y a vne dillindion recUe entre le corps & l'efprit.

Mais fi quelqu'un vient à reuoquer en doute celle mineure, & qu'il foutienne que l'idée que vous auei de rous-mefme n'efi pas entière, mais feulement 'imparfaite, lorjque vous vous conceue\ [c'eft à dire vofire efpril) comme vne chofe qui penfe & qui n'e/l point étendue, £• pareillement, lorfque vous vous conceue^ [c'eft à dire vojlre corps) comme vne chofe étendue & qui ne penfe point, il faut voir comment cela a efié prouué dans ce que vous aue'; dit auparauant ; ca)- ie ne penfe pas que ce foit vne chofe fi claire, qu'on la doiue prendre pour vn principe indémon ftrable, & qui n'ait pas béfoin de preuue\

Et quant à fa p, emiere partie, à fçauoir que vous conceuez pleine- ment ce que c'ell que le corps, en penfant | feulement que c'eft vne chofe étendue, figurée, mobile, &c., encore que vous nyiez de luy 264 toutes les chofes qui | apartiennent à la nature de l'efprit, elle efi de peu d'importance; car celuy qui maintieudroit que nofire efpril efi corporel, n'efiimeroit pas pour cela que tout corps fufi efpril, & ainfi le corps feroit à l'efprit comme le genre efi à l'efpece. Mais le genre peut efire entendu fans l'efpece, encore que l'on nie de hij- tout ce qui efi propre 6- particulier à l'efpece : d'oii vient cet axiome de Logique, que, l'efpece eftant niée, le genre n'eft pas nié, ou bien, là où eft le genre, il n'eft pas necell^aire que l'efpece foit ; ainfi ie puis conccuoir la figure fans conceuoir aucune des propriété-^ qui font particulières

a. Non à la ligne (ze^ 2' édit.).

�� � îoi-joî. Quatrièmes Objections. 1^7

au :ercle. Ilrefte donc encore à prouver que l'efprit peut ejlre pleine' vient & entièrement entendu fans le corps.

Or, pour prouuer cette propofition. ie n'aj' point, ce mefemble, trnuue de plus propre argument dans tout cet ouurage que celuj que i'ay alcgué au commencement : afçauoir, ie puis nier qu'il y ait aucun corps au monde, aucune choie étendue, & neantmoins ie fuis alTuré que ie fuis, tandis que ie le nie ou que ie penfe; ie fuis donc vne chofe qui penfe, & non point vn corps, & le corps n'apartient point à la connoiflance que i'a}' de moy-mefme.

Mais ie voy que de là il refulte feulement que ie puis acquérir quel- que connoijj'aiice de mof -me/me fans la connoiffance du corps ; mais, que cette connoiffance foit complette & entière, en telle forte que ie fois affuré que ie ne me trompe point, lorfque i'exclus le corps | de 265 }non effence. cela ne m'eft pas encore entièrement manife/fe. Par exemple :

Pofons que quelqu'un f cache que l'angle au demj--cerclc efi droit, & partant, que le triangle fait de cet angle & du diamètre du cercle efl reâangle ; mats qu'il doute & ne fçaclie pas encor certaiuemenc, voire mefme qu'ayant ejlé deceu par quelque fophifme, il nie que le quarré de la ba^e d'vn triangle rectangle foit égal aux quare^ des co/le:{, il femble que, par la mefme rai fou que propofe Monfieur Des- Cartes, il doiue fe confirmer dans fon erreur & fauffe opinion. Car, dira-t-il, ie connais clairement & diflinclemenl que ce triangle efl reâangle; | ie doute neantmoins que le quaré de fa ba^e foit égal aux quarery des cofîe\ ; donc il n'efl pas de l'effence de ce triangle que le quaré de fa ba\e foit égal aux quarei des cofie-.

En après, encore que ie nie que le quaré de fa ba^e foit égal aux quare\ des cojîei, iefuis neantmoins affuré qu'il efi reâangle, & il me demeure en l'efprit vne claire & difiinâe connoiffance qu'vn des angles de ce triangle efi droit, ce qu'efianl, Dieu mefme ne fçauroit faire qu'il ne foit pas reâangle.

Et partant, ce dont ie doute, & que ie puis mefme nier, la mefme idée me demeurant en l'efprit, n'apartient point à fon effence.

Dauantage, pource que ie fçay que toutes les chofes que ie conçoy clairement & diftinclement, peuuent eflre produites par Dieu telles que ie les conçoy, c'efl: afTez que | ie puilfe conceuoir clairement & 266 diftindement vne chofe fans vne autre, pour cllre certain que l'vne ert différente de l'autre, parce que Dieu les peut feparer. Mais ie conçoy clairement & diftinâement que ce triangle efi reâangle, fans que ie fçache quf le quai'é de fa ba^e foit égal aux quare^ des cofiei; doncques, au moins par la toute puiffance de Dieu, il fe peut faire

�� � 1^8 OEuvRES DE Descartes. 202-20?.

m triangle reâangle dont le quarc de la ba\e ne fera pas égal aux quare\ des coJîe\.

le ne l'oy pas ce que l'on peut icv répondre, fi ce n'eft que cet homme ne connoijl pas clairement & dijlindement la nature du triangle reâangle. Mais d'oii puis-ie fçauoir que ie cannois mieux la nature de mon efprit, qu'il ne connoijl celle de ce triangle ? Car il eft aujji ajfure que le triangle au demy-cercle a m angle droit, ce qui ejl la notion du triangle reâangle, que ie fuis ajj'uré que i'exijte, de ce que ie penje.

Tout ainfi donc que celuy-là fe trompe, de ce qu'il penfe qu'il n'eft pas de l'ejfence de-ce triangle [qu'il connoift clairement & diftinclement e/tre reâangle), que le quaré de fa baie \foit égal aux quare^ des cofle\, pourquoy peut-ejlre ne me trompay-ie pas aufft, en ce que ie penfe que rien autre chofe n'appartient à ma nature [que ie fcay certainement (S- diftinâement eftre nie chofe qui penfe), finon que ie fuis vne chofe qui penfe? veu que peul-ejlrc il efi aufji de mon effence, que ie fois vne chofe étendue. 2C7 \Et certainement, dira quelqu'rn, ce n'eft pas merueille fi, lorfque,

de ce que ie penfe, ie viens à conclure que ie fuis, l'idée que de là ie forme de mof-mefme, ne me reprefente point autrement à mon efprit que comme vne chofe qui penfe, puifqu'elle a efté tirée de ma feule penfée. Et ainfi il nefemblc pas que cette idée nous pu iffe fournir aucun argument, pour prouver que rien autre chofe n'apartieni à 7non effence, que ce qui eft contenu en elle.

On peut adiouter à cela que l'argument propofé femble prouuer trop, €• nous porter dans cette opinion de quelques Platoniciens {laquelle neantmoins noftre auteur réfute), que rien de corporel n'apartient à noftre ejj'ence, en forte que l'homme foi t feulement vn efprit, & que le corps n'en foi t que le véhicule, d'oii vient qu'ils definiffent l'homme vn efprit vfant ou fe feruant du corps.

Que fi vous réponde\ que le cotps n'eft pas abfolument exclus de mon effence, mais feulement en tant que precifement ie fuis ime chofe qui penfe, on pouroit craindre que quelqu'vn ne vinft à foupçonner que peut-eftre la notion ou l'idée que i'ay de moy-mefme, en tant que ie fuis vne chofe qui penfe, ne fait pas l'idée ou la notion de quelque eftre complet, lequel foit pleinement â parfaitement conceu, mais feu- lement imparfaitement & auec quelque forte d'abftraâion d'efprit & reflriâion de la penfée. 268 I C'eft pourquoy, tout ainfi que les Géomètres conçoiuent la ligne

comme vne longueur fans largeur, & la fuperficie comme vne longueur & largeur fans profondeur, quoy qu'il n'y ait point de longueur fans

�� � 2o3-2o5. Quatrièmes Objections. 1^9

largeur, tij- de largeur fans profondeur ; peut-eflre aufjï quelqu'un poura-t-il mettre en doute, fçauoirf \ tout ce qui penfe n'ejî point auffi vne chofe étendue, mais qui, outre les propriete\ qui luj font com- munes auec les autres chofes étendues, comme d'ejlre mobile, fi gurable, &c., ait aujji cette particulière vertu & faculté de penfer, ce qui fait que, par vne abflradion de l'efprit, elle peut eflre conceuë auec cette feule vertu comme vne chofe qui penfe, quoy qu'en effed les propriété^ & qualité^ du corps conuiennent à toutes les chofes qui penfent ; tout ainji que la quantité peut eflre conceuë auec la longueur feule, quoy qu'en effed il n'y ait point de quantité à laquelle, auec la longueur, la largeur & la profondeur ne conuiennent.

Ce qui augmente cette difficulté ejl que cette vertu de penfer femble eflre attachée aux organes corporels, puifque dans les enfans elleparoijl ajfoupie, & dans les fou x tout affait éteinte & perdue; ce que les per- fonnes impies & meurtrières des âmes nous obieâent principalement.

Voylà ce que i'auois à dire touchant la diflindion réelle de l'efprit d'auec le corps. Mais puifque Alonfieiir Des-Cartes a entrepris de démontrer l'immortalité de l'ame, on peut demander a\uec raifon fi 269 elle réfulte euidcmmeni de cette di/tinclion. Car, félon les principes de la philofophie ordinaire, cela ne s'enfuit point du tout; veu qu'ordi- nairement ils difent que les âmes des bejtes font diftinâes de leurs corps, & que neantmoins elles perijjent auec eux.

I'auois étendu iufques-icy cet efcrit, £• moti dejfein efloitde montrer comment, félon les principes de noftre auteur [lefquels ie penfois auoir recueillis de fa façon de philofopher), de la réelle diflindion de l'efprit d'auec le corps, fon immortalité fe conclut facilement, lorfqu'on m'a mis entre les maitis vn fommaire des fx Méditations fait par le mefme auteur, qui, outre la grande lumière qu'il apporte à tout fon ouurage, contenoit fur ce fujet les mefmes raifons que i'auois méditées pour la folulion de cette queflion.

Pour ce qui ejl des âmes des be/les, il a défia affe:{fait connoiflre, | en d'autres lieux, que fon opinion ejl qu'elles" n'en ont point, mais feule- ment vn corps figuré d'vne certaine façon, & compofé de plufieurs dif- ferens organes difpofCy de telle forte, que toutes les opérations que nous voyons peuuent eflre faites en luy & par luy.

Mais il y a lieu de craindre que cette opinion ne puiffe pas trouuer créance dans les efprits des hommes, fi elle n'efi foutenuë (^ prouuée par de très fortes raifons. Car cela femble incroyable d'abord, qu'il fe puiffe faire, fans le minifiere d'aucune ame, | que la lumière qui 270

a. « qu'ils » [i" édit.).

�� � i6o Œuvres de Descartes. 205-206.

reflcchit du corps du loup dans les yeux de la brebis, remue les petits filets des nerfs optiques, & qu'en vertu de ce mouuement, qui va iuf' qu'au cerueau, les cfprits animaux forent répandus dans les nerf en la manière qu'il cfl ncccjfaire pour faire que la brebis prenne la fuite.

l'adiouteraj feulement icy que i'nprouue grandement ce que Mon- fieur Des-Cartes dit toucha>iî la di/îinâion qui ejl entre l'imagination & la peifée ou l'intelligence; & que c'a toufiours ejlé mon opinion, que les choies .jue nous conceuons par la rai/on font beaucoup plus cer- taines que celles que les fens corpoi-cls uo:is font aperceuoir. Car il y a long temps que i'ay apris de Saint Augujtin, Chap. iS, De la quan- tité de l'ame, qu'il faut reietter le fentiment de ceux qui fe perfuadent que les chofes que nous voyons par l'efprit, font moins certaines que celles que nous voyons par les yeux du corps, qui font toifiours trouble\ par la pituite. Ce qui fait dire au mefme Saint Augujtin, dans le Hure premier de fes Solil., Chapitre <^>% qu'il a expéri- menté plufieurs fois qu'en matière de Géométrie les fens Jont comme des vaifjéaux.

Car, dit-il, lorlque, pour rellabliffement & la prcuue de quelque propofition de Géométrie, le me fuis laiffé conduire par mes fens iufqu'au lieu où ie pretendois aller, ie n€ les ay pas plutoil quittez que, venant à repalier par ma penfée toutes les chofes qu'ils fem- bloient m'auoir aprifes, ie me fuis trouué l'efprit aulli inconllant que 271 font les ] pas de ceux que l'on vient de mettre à terre après vne longue nauigation. C'eft pourquoy ie penfe qu'on pouroit plutoil trouuer l'art de nauiger l'ur la terre, que de pouuoir comprendre la Géométrie par la feule entremife des fens, quoy qu'il femble qu'ils n'aident pas peu ceux qui commencent à l'apprendre.

|De Dieu.

La première raifon que nojlre auteur apporte pour démontrer l'exi'

Jlence de Dieu, laquelle il a entrepris de prouuer dans fa troifiéme

Méditation, contient deux parties : la première eji que Dieu exijle,

parce que fon idée eft en moy ; & la féconde, que moy, qui ay vne telle

idée, ie ne puis venir que de Dieu.

Touchant la première partie, il n'y a qu vne feule chofe que ie ne puis aprouuer, qui ejt que, Monfieur Des-Cartes ayant foutenu que la

a. Le chiffre manque dans la i" édition. — Voir t. III, p. 359, 1- -> '^^ il faut lirt cap. 4" (et non 40).

�� � faiiffelé ne Je trouiie proprement que dans les iiigemens, il dit neant-moins, vn peu apre-^, qu’il y a des idées quipeuueut, non pas à la vérité formellement, mais matériellement, ejire faujfes : ce qui me femble auoir de la répugnance auec jes principes.

Mais, de peur qu’en vue ynatierefi obfcure ie ne puijfe pas expliquer ma penfée affe^ nettement, ie me feruiray d’vn exemple qui la rendra plus manifejle. Si, dit-il, le froid elt l’eulement vne priuation | de la 272 chaleur, l’idée qui me le reprefente comme vne choie pofitiue, lera matériellement fauſſe.

Au contraire, si le froid est seulement une privation, il ne poura y auoir aucune idée du froid, qui me le reprefente comme une chose positive ; & icy nostre auteur confond le jugement avec l’idée.

Car qu’ejt-ce que l’idée du froid? C’e/l le froid mefme, en tant qu’il ejt obieâiuementdans l’entendement; mais fi le froid ejl vne priuation, ilnefçauroit ejîre obieâiuement dans l’entendement par vne idée de qui l’ejlre obiediffoit vn eJlre pofitif ; doncques.fi le froid eft feulement vne priuation, iamais l’idée n’en poura efre pofitiue, €• confequem- mcnt il n’j en poura auoir aucune qui fait matériellement faujjé.

Celafe confirme par le mefme argument que Monfieur Des-Cartes employé pour prouuer que l’idée d’vn eJlre infini eft neceffairement vraye. Car, bien que l’on puijfe feindre \qu’vn tel eftre n’exifte point, on ne peut pas neantmoins feindre que fon idée ne me reprejente rii-n

de réel.

La mefme chofe fe peut dire de toute idée pofitiue ; car, encore que l’on puiffe feindre que le froid, que ie penfe eftre reprefente par vne idée pofitiue, nefoitpas vne chofe pofitiue, on ne peut pas neantmoins feindre qii’vne idée pofitiue ne me reprefente rien de réel & de pofiitif \mt que les idées ne font pas apelées pojlliiies félon l’eftre \ qu’elles ont 273 en qualité de modes ou de manières de penfer, car en ce fens elles ferofent toutes pofitiiies ; mais elles font ainfi apelées de l’eftre objectif qu’elles contiennent & reprefentent à nofire efprit. Partant, cette idée peut bien n’eftrepas l’idée du froid, mais elle ne peut pas eftre faiifc.

Mais, direi-vous, elle eft faujfe pour cela mefme qu’elle n’eft pas l’idée du froid. Au contraire, c’eft voftre ingénient qui eft faux, fi vous la iugei eftre l’idée du froid ; mais, pour elle, il eft certain qu’elle e/l tres-vraye ; tout ainfi que l’idée de Dieu ne doit pas materiellemeu! mefme eftre apelée faujfe, encore que quelqu’vn la pui’"'- ’ransferer & raporter à vne chofe qui ne foit point Dieu, comme ont fait les idolâtres.

Enfin cette idée du froid, que vous dites eftre matériellement faujfe, que reprefente-t-elle à vofire efprit ? Vne priuation ? Donc elle eft 102 Œuvres de Descartes.

��207-209.

��v?'a/e. Vn ejîre pofitif? Donc elle n'ejl pas l'idée du froid. Et déplus, quelle ejl la caufe de cet eJîre pofitif obieâifqui, félon voflre opinion, fait que cette idée fait 7nateriellement faujfe? C'ert, dites-vous, moy- mefme, en tant que ie participe du néant. Doncques l'efîre obieâif pofitif de quelque idée peut venii' du néant, ce qui neantmoins répugne tout affait à vos premiers fondemens.

274 Mais venons à la féconde partie de cette démonjiration, en laquelle

on demande, fi moy, qui ay | l'idée d'vn eftre infini, ie puis eftre par vn autre que parvn efire infini, & principalement! fi ie puis eftre par moy-mefme. Monfteur Des-Cartes foutient que ie ne puis eJlre par moj-mefme, d'autant que, fi ie me donnois l'eftre, ie me donnerois aulfi toutes les perfedions dont ie îrouue en moy quelque idée. Mais l'auteur des premières Obieâions réplique fort fubtilement : Eftre par Iby ne doit pas e/tre pris pofitiuement, mais neganuement, en forte que ce foi t le mefme que n'eftre pas par autruy. Or, adioute-t-il, fi quelque chofe eft par Iby, c'eft à dire non par autruy, comment prou- uerez-vous pour cela qu'elle comprend tout, & qu'elle eft infinie? Car à prel'ent ie ne vous écoute point, fi vous dites : puifqu'elle eft par loy, elle fe fera aifement donné toutes chofes; d'autant qu'elle n'eft pas par foy comme par vne caufe, & qu'il ne luy a pas efté pof- fible, auant qu'elle fuft, de preuoir ce qu'elle pouroit eftre, pour choifir ce qu'elle feroit après.

Pour foudre cet argument, Monfieur Des-Cartes répond que cette façon de parler, eftre par iby, ne doit pas eJîre prife negatiuement, mais pofitiuement, eu égard mefme à l'exiftence de Dieu; en telle forte que Dieu fait en quelque façon la mefme chofe à l'égard de foy- mefme, que la caufe efficiente à l'égard de fon efteift. Ce qui mefembte vn peu hardf, & n'ejîre pas véritable.

C'ejt pourquoj ie conuiens en partie auec luy, & en partie ie n'y

27B conuiens pas. Car i'auouëbien que ie ne puis eftre par moy-mefme que pofitiue\ment, mais ie nie que le mejme fe doiue dire de Dieu. Au con- traire, ie trouue vne manifejîe contradiclion que quelque chofe foit par foy pofitiuement & comme par vne caufe. C'ejt pourquoy ie conclus la mefme chofe que nojlre auteur, mais par me l'oye tout affait diffé- rente, en cette forte :

Pour ejtre par moy-mefme, ie deurois eflre par moy poiitiuement &\commepar vne caufe ; doncques il eft impoffible que te fois par moy- mefme. La maieure de cet argument ejt prouuée par ce qu'il dit luy- mefme, que les parties du temps pouuant eftre feparées, & ne dépen- dant point les vues des autres, il ne s'enfuit pas, de ce que ie luis, que ie doiue eftre encor à l'aucnir, fi ce n'eft qu'il y ait en moy

�� � 209-210. Quatrièmes Objections. i6j

quelque puiflance réelle & politiue, qui me crée quafi derechef en tous les momens.

Quant à la mineure, à fçauoir que ie ne puis eftre par moy pofiti- uement & comme par vne caufe, elle me J'emble fi manifejîe par la lumière naturelle, que ce ferait en vain qilon s'arrejleroit à la vouloir prouuer, puifque ce feroit perdre le temps àprouuer vne cliofe connue par vne ai ire moins connue. Nq/îre auteur me/me femble en auoir reconnu la vérité, lorj'qu'il n'a pas ofé la nier ouuei-lement. Car, ie vous prie, examinons foigneufement ces paroles de fa Réponfe aux premières Obiecîions :

le n'a}' pas dit, dit-il, qu'il eit impolFible qu'vne choie loit la caufe efficiente de loy-mefme ; car, encore que cela foit | manifeltement 276 véritable, quand on reftraint la fighification d'efficient à ces fortes dt caufes qui ibnt différentes de leurs efFects, ou qui les précèdent en temps, il ne femble pas neantmoins que, dans cette queftion, on la doiue ainfi rellraindre, parce que la lumière naturelle ne nous difte point que ce foit le propre de la caufe efficiente de précéder en temps fon effecl.

Cela eft fort bon pour ce qui regarde le premier membre de cette diftinâion ; mais pourquoj a-t-il obniis le fécond, & que n'a-t-il adiouté que la mefme lumière naturelle ne nous diâe point que ce foit le propre de la caufe efficiente d'e/lre différente de fon effeâ, finon parce que la lumière naturelle ne luy permettoit pas de le dire?

Et de vraj-, tout effeâ eftant dépendant de fa caufe, & receuant d'elle fon effre, n'e/l-il pas tres-euident qu'vne me/me chofe\ne peut pas dépendre ny receuoir l'ejlre de fof-mefme?

Dauantage, toute caufe eff la caufe d'vn effeél, & tout effeâ eft V effeâ d'vne caufe, & partant, il y a vu raport mutuel entre la caufe & l'effeâ : or il ne peut j' auoir de raport mutuel qu'entre deux chofes.

En après, on ne peut conceuoir, fans abfwdité, qu'vne chofe reçoiue l'eftre, & que neantmoins cette mefme chofe ait l'eftre aitparaiiant que nous ayons conceu qu'elle l'ait receu. Or cela arriueroitji nous attri- buions les notions de cnufe & d'effeâ à vne mefme chofe au regard de fof -mefme. Car \ quelle eft la notion d'vne caufe? Donner l'eftre. 277 Quelle eft la notion d'vn effeâ ? Le receuoir. Or la notion de la caufe précède naturellement la notion de l'effeâ.

Maintenant, nous ne pouuons pas conceuoir vne chofe fous la notion de caufe, comme donnant l'eftre, fi nous ne conceuons qu'elle l'a ; car

a. Il faudrait lire ici, /eco«i, et à la ligne suivante, premier, au lieu de fécond, les deux membres ayant été intervertis dans la traduction.

�� � 164

��OEuvRES DE Descartes.

��perfonne ne peut donner ce qu'il n\i pas. Doncqiies nous conceurions premièrement qu'inie chofe a l'ejlre, que nous ne conceurions qu'elle l'a receu; & neanlmoins, en celuj qui reçoit, receuoir précède l'auoir.

Cette rai/on peut ejlre encore ainjt expliquée : perfonne ne donne ce qu'il n'a pas ; doncques perfonne ne fe peut donner l'ejlre, que celuy qui l'a défia; or, s'il l'a defia, pourquoj- fe le donneroit-il?

Enfin, il dit qu'W eft manifeile, par la lumière naturelle, que la création n'eft dillinguée de la conferuation que par la raifon. Mais il ejl aufji manifefle, par la mefne lumière naturelle, que rien ne fe peut créer foy-mefme, nj- par confequent aufji fe conferuer.

Que fi de la tliefe générale nous defcendons à Hij-pothefe fpeciale de Dieu, la chofe fera encore, à mon aduis, plus manifejle, àfçauoir que Dieu ne peut eflre par foy pofitiuement, mais feulement negati- uement, c'ejî à dire non par autruy.

278 \Et premièrement cela efl euident par la raifon \ que Monfteur Des- Cartes aporte pour prouuer que, fi le corps eit par foy, /'/ doit éJlre

par foy pofitiuement. Car, dit-il, les parties du temps ne dépendent point les vnes des autres; & partant, de ce que l'on fupofe que ce corps iufqu'à cette heure a efté par foy, c'eil: à dire fans caufe, il ne s'enfuit pas pour cela qu'il doiue élire encore à l'auenir, fi ce n'elt qu'il y ait en luy quelque puilfance réelle & pofitiue,qui, pour ainfi dire, le reproduife continuellement.

Mais tant s'en faut que cette raifon puiffe auoir lieu, lorfqu'il eft quejlion d'vn eftre fouuerainement parfait & infini, qu'au contraire, pour des raisons tout ajfail oppofées, il faut conclure tout autrement . Car, dans l'idée d'rn eftre infini, l'infinité de fa durée j- eft aufii con- tenue, c'eft à dire qu'elle n'eft point renfermée dans aucunes limites, & partant, qu'elle eft indiuifible, permanente & Jubfiftante toute à la fois, & dans laquelle on ne peut fans erreur & qu'improprement, à caufe de l'imperfeâion de noftre ejprit, conceuoir de pajfé ny d'auenir.

D'oii il eft manifefte qu'on ne peut conceuoir qu'rn eftre infini exifte, quand ce ne feroil qu'vn moment, qu'on ne conçoiue en mefne temps qu'il a toufiours efté & qu'il fera éternellement [ce que noftre auteur mefne dit en quelque endroit), & partant, que c'eft me chofe fiperfiuë de demander pourquoy il perfeuere dans l' eftre.

279 Voire mefne, comme l'en feigne Saint Auguftin \ [lequel, après les auteurs facre\, a parlé de Dieu plus hautement & plus dignement qu'aucun autre], en Dieu il >i'y a point de paffé nv de futur, mais m continuel prefent; ce qui fait ruir clairement qu'on ne peut fans abfurdité demander pourquoy Dieu perfeuere dans l'eftre, rcu que

�� � 211-213. Quatrièmes Objections. 165

cette quejlioli emieloppe manifeftement le deuant & l'aprês, le paffé £■ le futur, qui doiuenl eftre bannis de l'idée d'vn ejtre infini.

Dauantage on ne peut pas conceuoir que Dieu foit par foy pofiti- uement, (cowwe s7/ s'efioit hir-mefme premièrement produit, car il aurait efié auparauant que d'ejlre; mais feulement (comme nojire auteur déclare en plufieurs lieux), parce qu'en effeâ il fe conferue.

Mais la conferuation ne conuient pas mieux à l'eflre infini que la première production. Car qu'eft-ce, ie vous prie, que la conferuation, Jinon vue continuelle reprodiiéîion d'vne chofe? d'où il arriue que toute conferuation fupofe me première produâion. Et c'eft pour cela mefme que le nom de continuation, comme aujji celuj' de conferuation, ejîant plutojt des noms de puiffance que d'aâe, emportent auec foy quelque capacité ou difpofition à receuoir; mais l'e/lre infini efi tni aâe tres-pur, incapable de telles difpofitions.

Concluons donc que nous ne pouuons conceuoir que Dieu foit par joy pofitiuement, fvion à caufe de l'imperfeâion de nofire efprit, qui conçoit I Dieu à la façon des chofes créées ; ce qui fera encoî'e plus 280 euident par cette autre raifon :

On ne demande point la caufe efficiente d'vne chofe, finon à raifon de fou exifience, & non à raifon de fon ejfence : par exemple, quand on demande la caufe efficiente d'tm triangle, on demande qui a fait que ce triangle foit au monde ; mais ce ne feroit pas fans abfurdité que ie demandetois la caufe efficiente pour-quoy vn triangle afes trois angles égaux à deux droits; & à celuy qui feroit cette demande, on ne ré- pondrait pas bien par la caufe efficiente, mais an doit feulement ré- pondre, parce que telle efi la nature du triangle; d'oii vient que les Mathématiciens, qui nefe mettent pas beaucoup en peine de l'exifience de leur obiet, ne font aucune demonfiration par la caufe efficiente & finale. Or il n'ejl pas moins de l'effence d'vn efire infini d'exifier, voire mefme, fi vous voule\, de verfeuerer dans l'efire, qu'il efi de l'effence d'vn triangle d'auoir fes trois angles égaux à deux droits. Doncques, tout ainfi qu'à celuy qui demanderait pourquoy l'ji triangle a fes trois angles égaux à deux drois, on ne doit pas répondre p-ir la caufe efficiente, mais feulement : parce que telle efi la nature im- muable & éternelle du triangle ; de mefme, fi quelqu'vn demande pourquoj Dieu efi, ou pourquay il ne ceffe point d'ejlre, \ il ne faut point chercher en Dieu, ny hors de Dieu, de caufe efficiente, ou quafi efficiente [car ie ne difpute pas \ icy du nom, mais de la chofe), mais 28i il faut dire, pour toute raifon, parce que telle efi la nature de l'efire fouuerainement parfait.

C'eft pourquoy, à ce que dit Monfieur Des-Cartes, que la lumière

�� � 282

��i66 Œuvres de Descartes. 213-214.

naturelle nous dide qu'il n'y a aucune chofe de laquelle il ne foit permis de demander pourquoy elle exifte, ou dont on ne puiffe re- chercher la caufe efficiente, ou bien, 11 elle n'en a point, demander pourquoy elle n'en a pas befoin, ie répons que, fi on demande pourqiioj' Dieu exijfe, il ne faut pas répondre par la caufe efficiente, mais feulement : parce qu'il efl Dieu, c'efl à dire vu eftre infini. Que fi on demande quelle efl fa caufe efficiente, il faut répondre qu'il n'en a pas befoin; iL'- enfin, fi on demande pourquoy il n'en a pas befoin, il faut répondre : parce qu'il efl vu ejlre infini, duquel l'exiflence efl fon effence ; car il n'y a que les chofes dans lefquelles il efl permis de diflinguer l'exiflence actuelle de Tefence, qui ayent befoin de caufe efficiente.

Et partant, ce qu'il adioute immédiatement après les paroles que ie viens de citer, fe détruit de foy-mefme, àfçauoir : Si ie penfois, dit-il, qu'aucune choie ne peuit en quelque façon eftre à l'égard de fov- mefme ce que la caule efficiente eft à l'égard de l'on eftect, tant s'en faut que de là ie vouluffe conclure qu'il y a vne première caufe, qu'au contraire de celle-là mefme qu'on appelleroit première, ie rc- chercherois derechef la caufe, & ainfi ie ne viendrois iamais à vne première.

I Car, au contraire, fi ie penfois que, de quelque chofe que ce fuft, il falufi rechercher la caufe efficiente, on quafi efficiente, i'aurois dans l'efprit de chercher vne caufe différente de cette chofe ; d'autant \qu'il ejî manifefle que rien ne peut en aucune façon eftre à l'égard de foy-mefme ce que la caufe efficiente efi à l'égard de fon effeél.

Or il me femble que nofire auteur doit eftre auerti de confiderer

diligemment & aiiec attention toutes ces chofes, parce que ie fuis

affuré qu'il y a peu de Théologiens qui ne s'offenfent de cette propo-

fition, àfçauoir, que Dieu eft par foy pofitiuement, & comme ji;ar

vne caufe.

// ne me refle plus qutmfcrupule, qui eft de fçauoir comment ilfe peut deffendre de ne pas commettre vn cercle, lorfqu'U dit que nous ne fommes affurez que les chofes que nous conceuons clairement & diftindement font vrayes, qu'à caufe que Dieu eft ou exifte.

Car nous ne pouuons efire affure\ que Dieu eft, finon parce que nous conceuons cela tres-clairement & tres-diflindement ; doncques, auparauant que d'eftre affure:{ de l'exiflence de Dieu, nous deuons eftre affurei que toutes les chofes que nous conceuons clairement & diftinctement font toutes vi-a/es.

l'adiouteray tme chofe qui m'efloit efchapée, c'efl à fçauoir, que cette propofition me femble fauffe que Monfieur Des-Cartes donne

�� � îi4-2>5. Quatrièmes Objections, 167

' 283 jiouv vue l'erité \ Ires-conjlante, à Içauoir que rien ne peut eftre en luy, en tant qu'il elt vne choie qui penl'e, dont il n'ait connoilTance. Car par ce mot, en luy, en tant qu'il ell vne chofe qui pcnfe, il n'entend autre chofe que fou efprit, en tant qu'il eft diftingué du corps. Mais qui ne void qu'il peut y auoir phijieurs clio/es en l' efprit, dont l'efprit mefne n'ait aucune connoijfance ? Par exemple, l'efprit d'vn enfant qui eft dans le ventre de fa mère, a bien la vertu ou la faculté de penfer, mais il n'en a pas connoijfance. le pajfe fous filence vn grand nombre de femblables chofes.

��Des choses qui peuuent arester les Théologiens.-

Enfin, pour finir vn difcours qui n'efl defia que trop ennuyeu.x, le veux icy traitter les chofes le plus briéuement qu'il me fera pojjible, & à ce fiijet 7non dejjein ejf de marquer feulement les difficulté^, fans m'arefler a vne difpute plus exaâe.

Premièrement, ie crains que quelques vus ne s'ofenfent de cette libre \ façon de philofopher, par laquelle toutes chofes font réuoquées en doute. Et dei'raj- noftre auteur mefme coufejfe, dans fa Méthode, que cette j'oj-e ejl dangereufe pour les foibles efpris ; i'auoùe néant- 284 moins qu'il tempère vn \ peu lefujet de cette crainte dans l'abrégé de fa première Méditation.

Toutesfois ie ne fçaj- s'il )ie feroit point à propos de la munir de quelque préface, dans laquelle le lecîeur fujt auerti que ce n'efl pas ferieufement & tout de bon que l'on doute de cea chofes, mais ajin qu'ajant pour quelque temps mis à part toutes celles qui peuuent donner le moindre doute, uu, comme pa>-le nq/lre auteur eu vn autre endroit, qui peuuent donner à noitre efprit vne occafion de douter la plus hyperbolique, nous voj-ions fi, après cela, il n'y aura pas moyen de trouuer quelque vérité qui foit fi ferme d- fi affurée, que les plus opiniaflresn'en puijfent aucunement douter. Et aufi'i, au lieu de ces paroles : ne connoiffant pas l'auteur de mon origine, ie penjerois qu'il vaudrait mieux mettre : feignant de ne pas connoiilre.

Dans la quatrième Méditation, qui traite du vray & du faux, ie voudrais, pour plufieurs raifons qu'il feroit long de raporter icj', que Monfieur Des-Carles, dans fou abrégé, ou dans le tijfu mefme/ de. cette Méditation, auerlifl le lecleur de deux chofes.

La première, que, lorfqu'il explique la caufe de l'erreur, il entend principalement parler de celle qui fe commet dans le difcernement du

�� � i68 Œuvres de Descartes. 215-216.

iTO}'- & du faux, & non pas de celle qui arriue dans la pourfuite du bien & du mai 285 Car, puifque cela fufit pour le dejfein & le but | de nojlre auteur, & que les chofes qu'il dit icy touchant la caufe de l'erreur foufri- royent de très-grandes obieâions, fi on les étendait aujji à ce qui re- garde la pourfuile du bien & du mal, il mefemble qu'il ejl de la pru- dence, & que l'ordre me/me, dont nojlre auteur paroifi fi ialoux, requiert que toutes les chofes qui ne feruent point au fuiet, & qui \peuucnt donner lieu à plufieurs difputes, fojent retranchées, de peur que, tandis que le lecteur s'amujé inutilement à difputer des chofes qui fontfuperjhiës. Une foit diuerti de la connoiffance des neceffaires.

La féconde chofe dont ie voudrois que nofire auteur donna/1 quelque auertiffement, efi que, lorfqu'il dit que nous ne deuons donner nojlre créance qu'aux chofes que nous conceuons clairement & difiincîement, cela s'entend feulement des chofes qui concernent les Jciences, & qui tombent foui nofire intelligence, & non pas de celles qui regardent lafof & les aâions de nofire vie ; ce qui a fait qu'il a toujiours con- damné l' arrogance & prefomption de ceux qui opinent, c'efi à dire de ceux qui penfentfçauoir ce qu'ils ne fçauent pas, mais qu'il n'a iamais blâmé la iujte perjuafion de ceux qui croyent auec prudence.

Car, comme remarque fort iudicieufement S. Augujtin au Cha- pitre i5 DE l'utilité de la croyance, il y a trois choies en l'efprit de l'homme qui ont entr'elles vn très-grand raport, & ferîibient qua/i 286 n'eftre qu'vne mefme choie, mais qu'il faut | neantmoins tres-foi- gneufement diftinguer, fçauoir eft : entendre, croire & opiner.

Celuy-la entend^ qui comprend quelque chofe par des raifons cer- taines. Celuy-la croit, lequel, emporté par le poids & le crédit de quelque graue et puiffante autorité, tient pour vray cela mefme qu'il ne comprend pas par des raifons certaines. Celuy-la opine, qui fe perfuade ou plutoft qui prefume de fçauoir ce qu'il ne fçait pas.

Or c'eft vne choie honteufe & fort indigne d'vn homme que d'opiner, pour deux raifons : la première, pource que celuy-la n'eft plus en eltat d'aprendre, qui s'efl defia perfuade de fçauoir ce qu'il ignore; & la féconde, pource que la prefomption eil de foy la marque d'un efprit mal fait & d'un homme de peu de fens.

Doncques ce que nous entendons, nous le deuons à la raifon ; ce que nous croyons, à l'autorité; ce que nous opinons, à l'erreur. le dis cela afin que nous fçachions qu'adioutant foy mefme aux chofes que nous ne comprenons pas encore, nous lommes exemps de la prefomption de ceux qui opinent. Car ceux qui difent qu'il ne faut rien croire que ce que nous fça-

�� � 2i6-2i8. QlTATRIÉMES OBJECTIONS. 169

uons, tafchent feulement de ne point tomber dans la faute de ceux qui opinent, laquelle | en eifecl eft de foy honteufe & blafmable. Mais fi quelqu'vn confidere auec foin la grande différence qu'il y a, entre celui qui prefume fçauoir ce qu'il ne fçait pas, & celuy qui croit ce qu'il fçait bien qu'il n'entend pas, y eftant toutesfois porté par quelque puiffante autorité, il verra que celu}'-cy euite fagement le péril de l'erreur, le blafme de peu de confiance | & d'humanité, 287 & le péché de fuperbe '.

Et vn peu après, Chap. 12, il adioute :

On peut aporter plufieurs raifons qui feront voir qu'il ne reile plus rien d'aflurc parmy la focieté des hommes, fi nous Ibmmes refolus de ne rien croire que ce que nous pourons connoiftre cer- tainement. Iiifques icf Saint Augujîin.

Monjieitr Des-Carles peut maintenant iuger combien il ejl necej- faire de dijlinguer ces cliofes, de peur que plufieurs de ceux qui panchent auiourdhuy vers l'impiété, ne pui£eut fe feruir de fes pa- roles pour combatre la foj & la vérité de nojîre créance.

Mais ce dont ie preuoy que les Théologiens s' offenferont le plus, ejl que, félon fes principes, il ne femble pas que les chofes que l'Eglife nous enfeigne louchant le facré myjlere de l'Euchariflie puiffent fub- Jijler & demeurer en leur entier.

Car nous tenons pour article de fof que la fubftance du pain eftant oftée du pain Euchariftique, les feuls accidens y demeurent. Or ces accidens font l'étendue, la figure, la couleur, l'odeur, la faueur, dî- tes autres qualite:{fenfibles.

De qualite:{ fenfibles nofire auteur n'en reconnoifi point, mais feu- lement certains differens mouuemens des petits corps qui font autour de nous, par le moyen defquels nous fentons ces différentes impref- ftons, lefquelles puis après nous apelons du nom de couleur, de fa- ueur, d'odeur &c. \ Ainf il refie feulement la figure, l'étendue & la 288 mobilité. Mais nofire auteur nie que ces faculté^ puiffent efire enten- dues fans quelque fubfiance en laquelle elles refident, \& partant aujji, qu'elles puiffent exifier fans elle; ce que mefme il répète dans Jes Réponfes aux premières Obieclions.

Il ne reconnoifi poiiil auffi entre ces modes ou ajfeâions de la fub- fiance, & la fubftance, de diflinélion autre que la formelle, laquelle ne fufjit pas, ce femble, pour que les chofes qui font ainfi difiinguées, puiffent efire féparées Vvne de l'autre, mefme par la toute puiffance de Dieu.

a. Non à la ligne.

Œuvres. IV. aa

�� � 170 OEuvRES DE Descartes. 218-219.

le ne douta point que Monfieur Des-Cartes, dont la pieté nous eji très connue, n'examine & ne pefe diligemment ces chofes, & qu'il ne iuge bien qu'il hiy faut foigneufement prendre garde, qu'en tachant de Joutenir la caufe de Dieu contre l'impiété des libertins, il ne femble pas leur auoir mis des armes en main, pour combatre vue for que l'autorité du Dieu qu'il défend a fondée, & au moyen de laquelle il efpere paruenir à cette vie itnmortelle qu'il a entrepris de perfuader aux hommes.

��289

RÉPONSES DE L'AVTEVR

AUX QUATRIEMES OBJECTIONS

Faites par Monfieur Arnauld, Docleur en fheologie.

LETTRE DE l'auteur AU R. P. MERSENNE.

Mon R. Père, Il m'euft efté dificile de fouhaiter vn plus clairuoyant & plus offi- cieux examinateur de mes écris, que celuy dont vous m'auez enuoyé les remarques; car il me traite auec tant de douceur & de ciuilité, que ie voy bien que l'on delTein n'a pas efté de rien dire contre moy ny contre le fuiet que i'ay traitté; & neantmoins c'eft auec tant de foin qu'il a examiné ce qu'il a combatu, que i'ay raifon de croire 290 que rien ne luy a échapé. Et outre cela il infifte fi viuement contre les I chofes qui n'ont peu obtenir de luy fon aprobation, que ie n'ay pas fujet de craindre qu'on | eftime que la complaifance luy ait rien fait diffimuler; c'eft pourquoy ie ne me mets pas tant en peine des obieclions qu'il m'a faites, que ie me réjouis de ce qu'il n'y a point plus de chofes en mon écrit aufquelles il contredife.

RÉPONSE A LA PREMIERE PARTIE. DE LA NATURE DE L'ESPRIT HUMAIN.

le ne m'arefteray point icy à le remercier du fecours qu'il m'a donné en me fortifiant de l'autorité de Saint Auguftin, & de ce qu'il a propofé mes raifons de telle forte, qu'il fembloit auoir peur que les autres ne les trouuaffent pas aflez fortes & conuaincantes.

Mais ie diray d'abord en quel lieu i'ay commencé de prouuer

�� � ai9-"o. Quatrièmes Réponses. 171

comment, de ce que ie ne connois rien autre cliofe qui appartienne à mon ejfence, c'eft à direàreffence de mon efprit,_/?«o;/ que ie fuis me chofe qui penfe, il s'enfuit qu'il nj a aujji rien autre chofe qui en effeâ luj appartienne. C'ell au mefme lieu où i'ay prouué que Dieu eft ou exifte, ce Dieu, dis-ie, | qui peut faire toutes les chofes que ie conçoy 291 clairement & diftindement comme poffibles.

Car.quoy que peut-eftre il y ait en moy plufieurs chofes que ie ne connois pas encore (comme en eiîeclie fupofois en ce lieu-là que ie ne fçauois pas encore que l'efprit euft la force de mouuoir le corps, ou de luy eftre fubftantiellement vny), neantmoins, d'autant que ce que ie connois eftre en moy me fufit pour fubfifter auec cela feul, ie luis affuré que Dieu me pouuoit créer fans les autres chofes que ie ne connois pas encore, & partant, que ces autres chofes n'apartiennent point à l'effence de mon efprit.

Car il me femble qu'aucune des chofes fans lefquelles vne autre peut eftre, n'eft comprife en fon effence ; & encore que l'efprit foit de l'effence de l'homme, il n'eft pas neantmoins, à proprement parler, de l'effence de l'efprit, qu'il foit vny au corps humain.

I II faut auiTi que l'explique icy quelle eft ma penfée, lorfque ie dis quon ne peut pas inférer vne diflinéîion réelle entre deux chofes, de ce que ïvne e/l conceuëfans l'autre par vne abflraâion de l'efprit qui con- çoit la chofe iiiiparf alternent, mais feulement, de ce que chacune d'elles eft conceuëfans l'autre pleinement, ou comme vne chofe complète.

Car ie n'eftime pas qu'vne connoilTance entière & parfaite de la chofe foit icy requife, comme le prétend Monfieur Arnauld ; mais il y a en cela cet|te différence, qu'afin qu'vne connoiffance foit entière 292 & parfaite, elle doit contenir en foy toutes & chacunes les proprietez qui font dans la chofe connue. Et c'eft pour cela qu'il n'y a que Dieu feul qui fçache qu'il a les connoiffances entières & parfaites de toutes les chofes.

Mais,quoy qu'vn entendement créé ait peut-eftre en effed les con- noiffances entières & parfaites de plufieurs chofes, neantmoins iamais il ne peut fçauoir qu'il les a, fi Dieu mefme ne luy reuele particu- lièrement. Car, pour faire qu'il ait vne connoiflance pleine & en- tière de quelque chofe, il eft feulement requis que la puiffance de connoiftre qui eft en luy égale cette chofe, ce qui fe peut faire ayfement; mais pour faire qu'il fçache qu'il a vne telle connoif- fance, ou bien que Dieu n'a rien mis de plus dans cette chofe que ce qu'il en connoift, il faut que, par fa puilfance de connoiftre, il égaie la puiffance infinie de Dieu, ce qui eft entièrement impoftible.

Or, pour connoiftre la diftindion réelle qui eft entre deux chofes.

�� � 172 OEUVRES DE DeSGARTES. 220-222.

il n'eit pas necelVaire que la connoili'ance quç nous auons de ces chofes foit entière & parfaite, fi nous ne fçauons en mefme temps qu'elle elt telle; mais nous ne le pouuons iamais fçauoir, comme ie viens de prouuer; donc il n'cft pas neceffaire qu'elle foit entière & parfaite.

293 C'eft pourquoy, où i'ay dit qu'il ne fuffil pas qiivne chofi foit coiiceuëfans vue attire \ par une abftraâion de l'efprit qui conçoit la chofe ii7tparf ai tentent, ie n'ay pas penfé que de là l'on peuit inférer que, pour établir vne diflindion réelle, il fufl: befoin d'vne connoif- fance entière & parfaite, mais feulement d'vne qui full telle, que nous ne la rendiffions point imparfaite & defeâueufe par l'abftra- ction & rertriclion de noftre elprit.

Car il y a bien de la différence entre auoir vne connoiffance en- tièrement parfaite, de laquelle perfonne ne peut iamais eftre affuré, fi Dieu mefme ne luy reuele, & auoir vne connoiffance parfaite iufqu'à ce point que nous fçachions qu'elle n'eft point rendue im- parfaite par aucune abltradion de noftre efprit.

Ainfi, quand i'ay dit qu'il faloit conceuoir pleinement vne chofe, ce n'eftoit pas mon intention de dire que noftre conception deuoit eftre entière & parfaite, mais feulement, qu'elle deuoit eftre allez diftinde, pour fçauoir que cette chofe eftoit complète.

Ce que ie penfois eftre manifefte, tant par les chofes que i'auois dit auparauant, que par celles qui fuiuent immédiatement aprez : car i'auois diftingué vn peu auparauant les eftres incomplets de ceux qui font complets, & i'auois dit qu'il eftoit neceffaire que cha- cune des choies qui font diftinguées réellement, fuft conceuë comme vn eftre par foy & diftind de tout autre.

294 |Et vn peu aprez, au mefme fens que i'ay dit que ie conceuois pleinement ce que c'eft que le corps, i'ay adiouté au mefme lieu que ie conceuois aufTi que l'efprit ejl vns chofe complète, prenant ces deux façons de parler, conceuoir pleinement, & conceuoir que c'eft vne chofe complète, en vne feule & mefme fignification.

Mais on peut icy demander auec raifon ce que i'entens par vne chofe complète, & comment ie prouue que, pour la dijlinclion réelle, ilfujfit que deux chofes foyent conceuës l' vne fans l'autre comme deux chofes complètes.

I A la piemiere demande ie répons que, par vne chofe complète, ie n'entens autre chofe qu'vne fubftance reuétuë des formes, ou attri- buts, qui fuffifent pour me faire connoiftre qu'elle eft vne fubftance.

Car, comme i'ay défia remarqué ailleurs, nous ne connoiifons point les fubftances immédiatement par elles-mefmes ; mais, de ce

�� � 212-223. Quatrièmes Réponses. IJJ

que nous aperceuons quelques formes, ou attribus, qui doiuent eftre attachez à quelque chofe pourexifter, nous apelons du nom de Subjlance cette choie à laquelle ils font atachez.

Que fi, après cela, nous voulions dépouiller cette melme fubftance de tous ces attributs qui nous la font connoiftre, nous détruirions toute la connoilîance que nous en auons, & ainfi nous pourions bien à la vérité dire quelque choie de la lubllance, mais tout ce que nous en dirions ne confifteroit qu'en paroles, defquelles nous ne concc- urions pas | clairement & diftindement la fignification.

le fçay bien qu'il y a des iubftances que l'on appelle vulgairement incomplètes; mais, fi, on les apelle ainfi parce que de foy elles ne peuuent pas fubfiller toutes feules & fans eftre foutenuës par d'autres chofes, ie confefle qu'il me femble qu'en cela il y a de la contra- di(5lion, qu'elles foyent des fubltances,c'eft à dire des chofes qui fub- fiftent par foy, & qu'elles foyent aufii incomplètes, c'eft à dire des chofes qui ne peuuent pas fubfifter par foy. Il eft vray qu'en vn autre fens on les peut apeller incomplètes, non qu'elles ayent rien d'in- complet en tant qu'elles font des fubftances, mais feulement en tant qu'elles le raportent à quelqu'autre fubltance auec laquelle elles compofent vn tout par foy & diftinft de tout autre.

Ainfi la main eft vne fubftance incomplète, fi vous la raportcz à tout le corps dont elle eft partie; mais à vous la confiderez toute feule, elle eft vne fubftance complète. Et pareillement l'efprit & le corps font des fubftances incomplètes, lorfqu'ils font raportez à l'homme qu'ils compofent; mais eftant confiderez feparement. ils font des fubftances complètes.

j Car tout ainfi qu'eftre étendu, diuifible, figuré, &c., font des formes ou des attributs par le moyen defquels ie connois cette fub- ftance qu'on apelle corps; de mefme eftre intelligent, voulant, dou- tant, &c., font des formes par le moyen defquelles | ie connois cette fubftance qu'on apelle efprit ; & ie ne comprens pas moins que la fubftance qui penfe eft vne chofe complète, que le comprens que la fubftance étendue en eft vne.

Et ce que Monfieur Arnauld a adiouté ne le peut dire en façon quelconque, à Içauoir, que peut-eftre le corps eft à l'efprit comme le genre eft à l'efpece : car, encore que le genre puifle eftre conceu fans <:ette particulière dilference fpecifique, ou fans celle-là, l'efpece toutes- lols ne peut en aucune façon eftre conceuë fans le genre.

Ainfi, par exemple, nous conceuons aifément la figure fans penfer au cercle (quoy que cette conception ne foit pas diftinde, fi elle n'eft raportée à quelque figure particulière; ny d'vne chofe complète,

��295

��296

�� � 174 OEuvRES DE Descartes. 223-225.

li elle ne comprend la nature du corps); mais nous ne pouuons conceuoir aucune différence fpecifique du cercle, que nous ne pen- fions en mefme temps à la figure.

Au lieu que l'elprit peut élire conceu diftindement & pleinement, c'ell à dire autant qu'il faut pour élire tenu pour vne chofe com- plète, fans aucune de ces formes, ou attributs, au moyen defquels nous reconnoillons que le corps ell vne fubltance, comme ie penfe auoir fufilamment demonftré dans la féconde Méditation; & le corps ell aulfi conceu dillinctement & comme vne chofe complète, fans aucune des chofes qui appartiennent à l'elprit.

297 Icy neantmoins Monfieur Arnauld pade plus | auant, & dit : encore que ie puiffe acquérir quelque uolion de moy-inejme fans la notion du coi-ps, il ne réfulle pas neanbnoins de là, que celle notion fait complele & entière, en telle forte que ie fois ajfuré que ie ne me trompe point, lorfque i'exclus le corps de mon eff'euce.

I Ce qu'il explique par l'exemple du triangle inl'crit audemv-cercle, que nous pouuons clairement & diflindement conceuoir eflre re- ctangle, encore que nous ignorions, ou mefme que nous nyions, que le quarré de la baze foit égal aux quarez des collez ; & neantmoins on ne peut pas de là inférer qu'on puilfe faire vn triangle redangle, duquel le quaré de la baze ne foit pas égal aux quarez des collez.

Mais, pour ce qui ell de cet exemple, il dilfere en plufieurs façons de la chofe propofée. Car, premièrement, encore que peut-ellre par vn triangle on puilfe entendre vne fubftance dont la figure ell trian- gulaire, certes la propriété d'auoir le quaré de la baze égal aux qua- rez des collez, n'ell pas vne fubihmce, & partant, chacune de ces deux chofes ne peut pas élire entendue comme vne chofe complette, ainfi que le font Vefprit & le corps. Et mefme cette propriété ne peut pas eflre apellée vne chofe, au mefme fens que i'ay dit que c'ejl affe\ que ie puiffe conceuoir vne chofe (c'ell à fçauoir vne chofe complète) fans me autre, &c., comme il ell ayfé de voir par ces paroles qui fuiuent: Dauantage ie tromie en moy des facultei, &c.. Car ie n'ay

298 pas dit que ces fa|cultez fuflent des chofes, mais i'ay voulu exprelfe- ment faire dillindion entre les chofes, c'ell à dire entre les fubllances, & les modes de ces chofes, c'ell à dire les facultez de ces fubllances.

En fécond lieu, encore que nous puillions clairement & diflinde- ment conceuoir que le triangle au demy-cercle ell redangle, fans aperceuoir que le quaré de fa baze ell égal aux quarez des collez, neantmoins nous ne pouuons pas conceuoir ainfi clairement vn triangle duquel le quaré de la baze | foit égal aux quarez des collez, fans que nous apcrceuions en mefme temps qu'il ell redangle ; mais

�� � 225-226. Quatrièmes Réponses. 17^

nous conceuons clairement & diftinctement l'elprit fans le corps, &. réciproquement le corps fans l'efprit.

En IroiJÎL'me lieu, encore que le concept ou l'idée du triangle infcrit au demv-cercle puiïfe eftre telle, qu'elle ne contienne point l'égalité qui efl: entre le quaré de la baze & les quarez des coftez, elle ne peut pas neantmoins eftre telle, que l'on conçoiue que nulle proportion qui puifle eftre entre le quaré de la baze & les quarez des coftez n'apartient ii ce triangle ; & partant, tandis que l'on ignore quelle eft cette proportion, on n'en peut nier aucune que celle qu'on con- noift clairement ne luy point appartenir, ce qui ne peut iamnis eftre entendu de la proportion d'égalité qui elt entr'eux.

Mais il n'y a rien de contenu dans le concept du | corps de ce qui apartient à l'efprit, & réciproquement dans le concept de l'efprit rien n'eft compris de ce qui apartient au corps.

C'eft pourquoy, bien que i'aye dit que c'ejl a£'e\ que te puijje con- ceuoir clairement & dijlinâement me chofe fans vne autre, &c., on ne peut pas pour cela former cette mineure : Or ejî-il que ie conçoy clairement & dijîinéiement que ce triangle eji reâangle, encore que ie doute ou que ie nie que le quaré de fa ba:{e fait égal aux quare\ des cojlei, &c.

Premièrement, parce que la proportion qui eft entre le quàré de la baze & les quarez des coftez n'eft pas vne chofe complète.

Secondement, parce que cette proportion d'égalité ne peut eftre clairement entendue que dans le triangle rectangle.

Et en troifiénie lieu, parce que nul triangle ne peut eftre diftincte- ment conceu, lî on nie la proportion qui eft entre les quarez de fes coftez & de fa baze.

Mais maintenant il faut pafl'er à la féconde demande, & montrer comment il eft vray que, de cela Jéul que | ie conçoy clairement & dijlinâement vne fubjlance fans vne autre, ie fuis aJJ'uré qu'elles s'e.\- cluent mutuellement l'vne l'autre : cq que ie montre en cette forte.

La notion de la fubjlance eft telle, qu'on la conçoit comme vne chofe qui peutexifter par foy-mefme, c'eft à dire fans le fecours d'au- cune autre | fubftance, & il n'y a jamais eu perfonne qui ait conceu deux fubftances par deux differens concepts, qui n'ait iugé qu'elles eftoyent réellement diftindes.

C'eft pourquoy, li ien'eufte point cherché de certitude plus grande que la vulgaire, ie me fuffe contenté d'auoir montré, en la féconde Méditation, que Vefprit eft conceu comme vne chofe fubfiftante, quoy qu'on ne luy attribue rien de ce qui apartient au corps, & qu en mefme façon le corps eft conceu comme vne chofe fubfiftante, quoy

��299

��300

�� � 176

��Œuvres de Descartes. 226-227.

��qu'on ne lui attribue rien de ce qui apartient à l'elprit. Et ie n'aurois rien adiouté dauantage pour prouuer que l'efprit eft réellement diftingué du corps, d'autant que vulgairement nous iugeons que toutes les chofes l'ont en effecl, & félon la vérité, telles qu'elles paroiflent à noftre penfée.

Mais, d'autant qu'entre ces doutes h3'perboliques que i'ay pro- poiez dans ma première Méditation, cetuy-cy en eftoit vn,à fçauoir, que ie ne pouuois eftre alfuré que les chofes fujfeiit en effeQ, & félon la vérité, telles que nous les conceuons, tandis que ie fupolbis que ie ne connoiliois pas l'auteur de mon origine, tout ce que i'ay dit de Dieu & de la vérité, dans la 3,4 & 5 Méditation, fert à cette conclu- lion de la réelle dillinftion de Vefprit d'auec le corps, laquelle enfin i'ay acheuée dans la fixiéme.

\Ie couçof fort bien, dit Monfieur Arnauld, la nature du triangle

301 infcril dans le demj'-cercle, fans que ie \ fçache que lequaré de fa ba\e efl égal aux quarei des cofte:[. A quoy ie répons que ce triangle peut véritablement eltre conceu, fans que l'on penle à la proportion qui efl. entre le quaré de la baze & les quarez de fes collez, mais qu'on ne peut pas conceuoir que cette proportion doiue efl;re niée de ce triangle, c'elt à dire qu'elle n'apartienne point à la nature de ce triangle ; & qu'il n'en efl; pas ainfi de l'efprit ; pource que non feu- lement nous conceuons qu'il eft fans le corps, mais auffi nous pou- uons nier qu'aucune des chofes qui apartiennent au corps, apar- tienne à l'efprit ; car c'eft le propre & la nature des fubftances de s'exclure mutuellement l'vne l'autre.

Et ce que Monfieur Arnauld a adiouté ne m'eft aucunement con- traire, à fçauoir que ce n'efi pas merueilleft, lorfque de ce que ie penfe ie viens à conclure que iefuis, l'idée que de là ie forme de moy-mefme, me reprefenle feulement comme vue chofe qui penfe. Car, de la mefme façon, lorfque l'examine la nature du corps, ie ne trouue rien en elle qui relfente la penfée ; & on ne fçauroit auoir vn plus fort argument de la diftinc^ion de deux chofes, que lorique, venant à les confiderer toutes deux féparement, nous ne trouuorîs aucune chofe dans l'vne qui ne foit entièrement différente de ce qui le retrouue en l'autre.

le ne voy pas aufll pourquoy cet argument femble prouuer trop ; carie ne penfe pas que, pour montrer qu'vne chofe eft réellement

302 diftinfte d'vne autre, on | puifle rien dire de moins, finon que par la toute-puilfance de Dieu elle en peut eftre feparée ; & il m'a femblé que i'auois pris garde affez foigneufement à ce que perfonne ne puft pour cela penfer que l'homme n'e/t rien qu'vn efprit vfant oufeferuant du corps.

�� � a27-229- Quatrièmes Réponses. 177

Car, dans |la mefme fixiéme Méditation, où i'a}' parlé de la diftin- dion de l'efprit d'auec le corps, i'ay aufli montré qu'il luy ell: fubftan- tiellement vny ; pour preuue de quoy ie me fuis lerui de raifons qui font telles, que ie n'ay point fouuenance d'en auoir iamais leu ailleurs de plus fortes & conuaincantes.

Et comme celuy qui diroit que le bras d'vn homme eft vne fub- ftance réellement diftinde du refte de fon corps, ne nieroit pas pour cela qu'il eft de l'effence de l'homme entier, & que celuy qui dit que ce mefme bras eft de l'effence de l'homme entier, ne donne pas pour cela occafion de croire qu'il ne peut pas fubfifter par foy ; rinfi ie ne penfe pas auoir trop prouué en montrant que l'efprit peut eftre fans le corps, ny auoir aulTi trop peu dit, en difant qu'il luy eft fubftan- tiellement vny; parce que cette vnion fubftantielle n'empêche pas qu'on ne puilfe auoir vne claire & diftincte idée ou concept de l'ef- prit, comme d'vne chofe complète; c'eft pourquoy le concept de l'efprit diffère beaucoup de celuy de la fuperfîcie & de la ligne, qui ne peuuent pas eftre ainli entendues comme des chofes complètes, |fi, outre la longueur & la largeur, or ne leur attribue auffi la pro- 303 fondeur.

Et enfin, de ce-que la faculté de peufer eft affoupie dans les en/ans, 6 que dans les faux elle e/?,non pas à la vérité éteinte, mais troublée, il ne faut pas penfer qu'elle foit tellement attachée aux organes cor- porels, qu'elle ne puiffe eftre fans eux. Car, de ce que nous voyons fouuent qu'elle ef\ empêchée par ces organes, il ne s'enfuit aucune- ment qu'elle foit produite par eux; & il n'eft pas poflible d'en donner aucune railbn, tant légère qu'elle puiffe eftre.

le ne nie pas neantmoins que cette étroite liaifon de l'efprit & du corps, que nous expérimentons tous les iours, | ne foit caufe que nous ne découurons pas ayfément, & fans vne profonde méditation, la dil^indion réelle qui eft entre l'vn & l'autre.

Mais, à mon iugement, ceux qui repalieront Ibuuent dans leur efpiit les chofes que i'ay efcrites dans ma féconde Méditation, fe per- fuaderont ayiement que l'efprit n'eft pas diftingué du corps par vne feule fîdion ou abftradion de l'entendement, mais qu'il eft connu comme vne chofe diftinète, parce qu'il eft tel en effed.

le ne répons rien à ce que Monfieur Arnauld a icy adiouté tou- chant l'immortalité de l'ame, puifque cela ne m'eft point contraire ; mais, pour ce qui regarde les âmes des beftes, quoy que leur confi- Ideration ne foit pas de ce lieu, & que, fans l'explication de toute la 304 phyfique, ie n'en puiffe dire dauantagc que ce que i'ay défia dit dans la 5 partie de mon traité de la Méthode, toutesfois ie diray encore Œuvres. IV. 2 3

�� � 305

��178 OEl'vres de Descartes. 229-230.

icy qu'il me iemble que c'elt vne choie fort remarquable, qu'aucun mouuement ne fe peut faire, foit dans les corps des beftes, foit mefme dans les noftres, fi ces corps n'ont en eux tous les organes & inftru- mens, par le moyen delquels ces mefmes mouuemens pourroyent auffi eftre accomplis dans vne machine; en forte que, mefme dans nous, ce n'eft pas l'efprit (ou l'ame) qui meut immédiatement les membres extérieurs, mais feulement il peut déterminer le cours de cette liqueur fort fubtile, qu'on nomme les efprits animaux, laquelle, coulant continuellement du cœur par le cerueau dans les mufcles, eft caufe de tous les mouuemens de nos membres, & fouuent en peut caufer plufieurs difFerens, aufli facilement les vns que les autres. Et mefme il ne le détermine pas toufiours ; car, entre les mouuemens qui fe font en nous, il y en a plufieurs qui ne dépendent point du tout de l'efprit, comme font le batement du cœur, la digeftion des viandes, la nutrition, la refpiration de ceux qui dorment, & mefme, en ceux qui font éueillez, le marcher, | chanter, & autres avions fem- blables, quand elles fe font fans que l'efprit y penfe. Et lorfque ceux qui tombent de haut, prefentent leurs mains les premières pour fauuer leur | telle, ce n'eft point par le confeil de leur raifon qu'ils font cette adion ; & elle ne de'pend point de leur efprit, mais feule- ment de ce que leurs fens, eftans touchez par le danger prefent, caufent quelque changement en leur cerueau qui détermine les ef- pris animaux à paiîer de là dans les nerfs, en la façon qui eft requife pour produire ce mouuement tout de mefme que dans vne machine, & fans que l'efprit le puiffe empêcher.

Or, puifque nous expérimentons cela en nous-mefmes, pourquoy nous étonnerons-nous tant, fi la lumière refléchie du corps du loup dans les yeux de la brebis a la mefme force pour exciter en elle le mouuement de la fuite ?

Après auoir remarqué cela, fi nous voulons vn peu raifonner peur connoiftre fi quelques mouuemens des beftes font femblables à ceux qui fe font en nous par le ministère de l'efprit, ou bien à ceux qui dépendent feulement des efpris animaux & de la difpofition des or- ganes, il faut confiderei les différences qui font entre les vns & les autres, lefquelles i'ay expliquées dans la cinquième partie du dif- cours de la Méthode, car le ne penfe pas qu'on en puiffe trouuer d'autres; & alors on verra facilement que toutes les adions des beftes font feulement femblables à celles que nous faifons fans que noftre efprit y contribue. 806 -^ raifon de quoy nous ferons obligez de conclure, que nous ne connoilfons en effecl en elles au|cun autre principe de mouuement

�� � 2^°-=-^2. Quatrièmes Réponses. 170

que la feule dilpofition des organes & la continuelle affluence des efpris animaux produis par la chaleur du cœur, qui aienuë & fubti- life le fang; & enfemble nous reconnoiftrons que rien ne nous a cy- deuant donné occaiion de leur en attribuer vn autre, finon que, ne diftinguans pas ces deux principes du mouuement, & voyans que l'vn, qui dépend feulement des efpris animaux & des organes, eft dans I les belles auffi bien que dans nous, nous auons creu inconfide- rément que l'autre^ qui dépend de l'efprit & de la penfée, eftoit aufli en elles.

Et certes, lorfque nous nous fommes perfuadez quelque chofe dez noftre ieunelTe, & que noftre opinion s'eft fortifiée par le temps, quelques raifons qu'on employé aprez cela pour nous en faire voir la fauffeté, ou plutofl: quelque fauffeté que nous remarquions en elle, il eft neantmoins très difficile de l'ofter entièrement de noftre créance, fi nous ne les repaffons fouuent en noftre efprit, & ne nous acoutu- mons ainfi à déraciner peu à peu ce que l'habitude à croire, plutoft que la raifon, auoit profondement graué en noftre efprit.

\ RÉPONSE A VAUTRE PARTIE. 307

DE DIEU.

lufques icy i'ay tâché de refoudre les argumens qui m.'oni efté propofez par Monfieur Arnauld, & me fuis mis en deuoir de fou- tenir tous fes efforts; mais déformais, imitant ceux qui ont à faire à vn trop fort aduerfaire, ie tacheray plutoft d'euiter les coups, que de m'oppofer diredement à leur violence.

Il traitte feulement de trois choies dans cette partie, qui peuuent facilement eftre accordées félon qu'il les entend ; mais ie les prenois en vn autre fens, lorfque ie les ay écrites, lequel fens me femble auffi pouuoir eftre receu comme véritable,

^ La première eft que quelques idées fout matériellement fauffesl c'eft à dire, félon mon fens, qu'elles font telles qu'elles donnent au jugement matière ou occafion d'erreur; mais luy, confiderant les idées prifes formellement, foutient qu'il n'y a en elles aucune fauffeté.

La féconde, que Dieu ejl par Jof pofiliuemenl d- comme par ime caufe, ou i'ay feulement voulu dire que la raifon pour laquelle Dieu n'a befoin d'aucune caufe efficiente pour exifter, eft fondée en vne chûfe pofitiue, à fçauoir, dans l'immenfité mefme | de Dieu, | qui eft 308 la chofe la plus pofitiue qui puiffe eftre ; mais luy, prenant la chofe autrement, prouue que Dieu n'eft point produit par foy-mefme, &

�� � i8o OEuvRES DE Descartes. i3î-233.

qu'il n'eft point conferué par vne adlion pofitiue de la caufe effi- ciente, de quoy ie demeure auffi d'accord.

Enfin, la troifiéme eft, qu'i7 iie peut y auoir rien dans nojlre ejprit dont nous n'ayons connoijfance ; ce que i'ay entendu des opérations, & luy le nie des puiffances.

Mais ie tâcheray d'expliquer tout cecy plus au long. Et premiè- rement, où il dit que,/ le froid ejl Jeulement vne priuation, il ne peut y auoir d'idée qui me le reprefente comme vne chofe pojitiue, il eft manifefte qu'il parle de l'idée pnk formellement.

Car, puifque les idées mefmes ne font rien que des formes, & qu'elles ne font point compofées de matière, toutes & quantes fois qu'elles font confiderées en tant qu'elles reprefentent quelque chofe, elles ne font pas pnies matériellement, mais formellement; que fi on les confideroit, non pas en tant qu'elles reprefentent vne chofe ou vne autre, mais feulement comme eftant des opérations de l'enten- dement, on pouroit bien à la vérité dire qu'elles feroient prifes matériellement, mais alors elles ne fe raporteroient point du tout à la vérité ny à la faufl'eté des objets.

C'eft pourquoy ie ne penfe pas qu'elles puiffent eftre dites maté- riellement fauffes, en vn autre fens que celuy que i'ay défia expliqué : c'eft à fçauoir, foit que le froid foit vne choie pofitiue, foit qu'il foit 309 vne priuation, ie n'ay pas pour cela vne autre | idée de luy, mais elle demeure en moy la mefme que i'ay toufiours eue; laquelle ie dis me donner matière ou occafion d'erreur, s'il eft vray que le froid foit vne priuation, & qu'il n'ait pas autant de realité que la cha- leur, d'autant que, venant à confiderer l'vne & l'autre de ces idées, félon que ie les ay receuës des fens, ie ne puis| reconnoiftre qu'il y ait plus de realité qui me foit reprefentée par l'vne que par l'autre.

Et certes ie n'ay pas confondu le iugement auec l'idée ; car i'ay dit qu'en celle-cy fe rencontroit vne fauffeté matérielle, mais dans le iugement il ne peut y en auoir d'autre qu'vne for-melle. Et quand il dit que l'idée du froid eft le froid mefne en tant qu'il efl objeâi- uement dans l'entendement, ie penfe qu'il faut vfer de diftindion ; car il arriue fouuent dans les idées obfcures & confufes, entre lefquelles celles du froid & de la chaleur doiuent eftre mifes, qu'elles fe raportent à d'autres chofes qu'à celles dont elles font véritablement les idées.

Ainfi, fi le froid eft feulement vne priuation, l'idée du froid n'eft pas le froid mefme en tant qu'il efl objediuement dans l'enten- dement, mais quelque autre chofe qui eft prife faufl"ement pour cette

�� � 310

��233-234- Quatrièmes Réponses. i8i

priuation : fçauoir elt, vn certain fentiment qui n'a aucun eftre hors de l'entendement.

Il n'en eft pas de mefme de l'idée de Dieu, au moins de celle qui eft claire & diftinde, parce qu'on ne peut pas dire qu'elle fe ra- porte à quelque cho|fe à quoy elle ne foit pas conforme.

Quant aux idées confufes des Dieux qui font forgées par les Idolâtres, ie ne voy pas pourquoy elles ne pouroient point auffi eftre dites matériellement fauffes, en tant qu'elles feruent de ma- tière à leurs faux iugemens.

Combien qu'à dire vray, celles qui ne donnent, pour ainfi dire, au iugement aucune occafion d'erreur, ou qui la donnent fort légère, ne doiuent pas auec tant de raifon eftre dites matériellement fauffes, que celles qui la donnent fort grande ; or il eft aifé de faire voir, par plufieurs exemples, qu'il y en a qui donnent vne bien plus grande occafion d'erreur les vnes que les autres.

Car elle n'eft pas | fi grande en ces idées confufes que noftre efprit inuente luy-mefme (telles que font celles des faux Dieux), qu'en celles qui nous font offertes confufément par les fens, comme font les idées du froid & de la chaleur, s'il eft vray, comme i'ay dit, qu'elles ne reprefentent rien de réel.

Mais la plus grande de toutes elt dans ces idées qui naiffent de l'appétit fenfitif. Par exemple, l'idée de la Ibif dans vn hydropique ne luy eft-elle pas en effet occafion d'erreur, lorfqu'elle luy donne fujet de croire que le boire luy fera profitable, qui toutesfois luy doit eftre nuifible ?

Mais Monfieur Arnauld demande ce que cette idée du froid me reprefente, laquelle i'ay dit eftre matériellement fauffe : car, dit-il, fi elle reprefente vne [priuation, donc elle eft vraye; fi vn eftre ■po- 311 filif, donc elle n'eft point l'idée du froid. Ce que ie luy accorde ; mais ie ne l'apelle fauffe, que parce qu'eftant obfcure & confufe, ie ne puis difcerner fi elle me reprefente quelque chofe qui, hors de mon fentiment, foit pofitiue ou non; c'eft pourquoy i'ay occafion de iuger que c'eft quelque chofe de pofitif, quoy que peut-eftre ce ne foit qu'vne fimple priuation.

Et partant, il ne faut pas demander quelle eft la caufe de cet eftre pofitif objeâif, qui, félon mon opinion, fait que cette idée eft maté- riellement faujfe; d'autant que ie ne dis pas qu'elle foit faite maté- riellement fauffe par quelque eftre pofitif, mais par la feule obfcu- rité, laquelle neantmoins a pour fujet & fondement vn eftre pofitif, à fçauoir le fentiment mefme.

Et de vray, cet eftre pofitif eft en moy, en tant que ie fuis vne

�� � i82 OEuvRES DE Descartes. 234-136.

chofe vraye.; mais l'obfcurité, laquelle feule me donne occafion de iuger que l'idée de ce fentiment | reprefente quelque objet hors de moy qu'on apelle froid, n'a point de caufe réelle, mais elle vient feulement de ce que ma nature n'efi: pas entièrement parfaite.

Et cela ne renuerfe en façon quelconque mes fondemens. Mais ce que i'aurois le plus à craindre, feroit que, ne m'eftant iamais beau- coup arrellé à lire les Hures des Philofophes, ie n'aurois peut-eftre pas fuiuy affez exadement leur façon de parler, lorfque i'ay dit que ces idées, qui donnent au iugement matière ou occafion d'erreur,

312 Gi\.o\tr\x matériellement \faujfes, fi ie ne trouuois que ce mot tnate- riellemcnt eft pris en la mefme fignification par le premier auteur qui m'elt tombé par hazard entre les mains pour m'en éclaircir : c'eit Suarez, en la Difpute 9, fedlion 2, n. 4.

Mais paffons aux chofes que M. Arnauld defapprouue le plus, & qui toutesfois me femblent mériter le moins fa cenfure : c'eft: à fçauoir,où i'ay dit qu'il nous ejîoit loiftble de penfer que Dieu fait en quelque façon la mefme chofe à l'égard de foy -mefme, que la caufe efficiente à l'égard defon effet.

Car, par cela mefme, i'ay nié ce qui luy femble vn peu hardy & n'eftre pas véritable, à fçauoir, que Dieu foit la caufe efficiente de fo3'-mefme, parce qu'en difant qu'/7/a/i en quelque façon la mefme chofe, i'ay monftré que ie ne croyois pas que ce fuft entièrement la mefme ; & en mettant deuant ces paroles : il nous ejl tout à fait loifible de penfer, i'ay donné à connoiltre que ie n'expliquois ainfi ces chofes, qu'à caufe de l'imperfeftion de l'efprit humain.

Mais qui plus eft, dans tout le relte de mes écrits, i'ay toufiours fait la mefme diftindion. Car dés le commencement, où i'ay dit qu'il n'y a aucune chofe dont on r.e puijfe rechercher la caufe efficiente, i'ay adiouté : ou, f\ elle n'en a point, demander pourquof elle ?i'én a pas befoin; lefquelles paroles témoignent affez que i'ay penfé que quelque chofe exiftoit, qui n'a pas befoin de caufe efficiente.

313 Or quelle chofe peut eftre telle, exceptéDieu ? | Et mefme vn peu après i'ay dit : qu'il y auoit en Dieu vneft grande &fi inépuifable puif- fayic'e, qu'il n'a iamais eu befoin d'aucun fecours pour exijler, & qu'il n'en a pas encore befoin pour ejtre conferué, en telle forte qu'il ejl en quelqtie façon la caufe de foy -mefme.

Là où ces paroles, la caufe de foy-mefme, ne peuuent en façon quelconque eftre entendues de la caufe efficiente, mais feulement que la puiffance inépuifable de Dieu eft la caufe ou la raifon pour laquelle il n'a pas beloin de caufe.

Et d'autant que cette puiffance inépuifable, ou cette- immenfité

�� � S36-237. Quatrièmes Réponses. 183

d'effence, ert tres-pofitiiie, pour cela i'ay dit que la raifon ou la caufe pour laquelle Dieu n'a pas befoin de caufe, eft pofiliue. Ce qui ne fe pouroit dire en mefme façon d'aucune chofe finie, encore qu'elle fuft tres-parfaite en fon genre.

Car fi on difoit qu'aucune ' fuft par foy, cela ne pouroit eftre entendu que d'vne façon negatiue, d'autant qu'il feroit impoffible d'aporter aucune raifon, qui fuft tirée de la nature pofitiue de cette chofe, pour laquelle nous deuflions conceuoir qu'elle n'auroit pas befoin de caufe efficiente.

Et ainfi, en tous les autres endroits, i'ay tellement comparé la caufe formelle, ou la raifon prife de l'effence de Dieu, pour laquelle il n'a pas befoin de caufe pour exifter ny pour eftre conferué, auec la caufe efficiente, fans laquelle les chofes finies ne peuuent exifter, que partout il eft aifé de connoiftre, de mes propres termes, qu'elle eft tout à fait différente de | la caufe efficiente. 314

Et il ne fe trouuera point d'endroit, où i'aye dit que Dieu fe con- ferué par vne influence pofitiue, ainfi que les chofes créées font con- feruées par luy, |mais bien feulement ay-ie dit que l'immenfité de fa puiffance ou de fon effence, qui eft la caufe pourquoy il n'a pas befoin de conferuateur, eft vne chofe pofitiue.

Et partant, ie puis facilement admettre tout ce que M. Arnauld aporte pour prouuer que Dieu n'eft pas la caufe efficiente de foy- mefme, & qu'il ne fe conferué pas par aucune influence pofitiue, ou bien par vne continuelle reproduction de foy-mefme, qui eft tout ce que l'on peut inférer de fes raifons.

Mais il ne niera pas auffi, comme i'efpere, que cette immenfité de puiffance, qui fait que Dieu n'a pas befoin de caufe pour exifter, eft en luy vne chok pojitiue, & que dans toutes les autres chofes on ne peut rien conceuoir de femblable, qui foit pqfitif, à raifon de quoy elles n'ayent pas befoin de caufe efficiente pour exifter; ce que i'ay feulement voulu fignifier, lorfque i'ay dit qu'aucune chofe ne pouuoit eftre conceuë exifter par foy que negatiuement, hormis Dieu feul; & ie n'ay pas eu befoin de rien auancer dauantage, pour répondre à la difficulté qui m'eftoit propofée.

Mais d'autant que M. Arnauld m'auertit icy fi ferieufement qu'il y aura peu de Théologiens qui ne s'offen \fent de cette propofition, à 315 fçauoir, que Dieu ejl par foy pofitiuement & comme par vne caufe, ie diray icy la raifon pourquoy cette façon de parler eft, à moïi auis,

a. « aucune », sic à Verrata de la i" édition. Celle-ci donnait « vne telle chofe » ; la 2« et la 3», " vne chofe finie ».

�� � 184 OEuvRES DE Descartes. 237 2?9.

non feulement tres-vtile en cette queilion, mais aulfi necelTaire & telle qu'il n'y a perl'onne qui puiffe auec rail'on la trouuer mauuaife.

le fçay que nos Théologiens, traittans des choies diuines, ne fe feruent point du nom de caiife, lorfqu'il s'agit de la proceffion des perfonnes de la tres-fainte Trinité, & que lii où les Grecs ont mis indifféremment ohivj & àoyr.-j, ils aiment mieux vfer du feul nom de principe, comme tres-general, de peur que de là | ils ne donnent occaiion de iuger que le Fils el1: moindre que le Père.

Mais où il ne peut y auoir vne femblable occafion d'erreur, & lorfqu'il ne s'agit pas des perfonnes de la Trinité, mais feulement de l'vnique elTence de Dieu, ie ne voy pas pourquoy il faille tant fuir le nom de caufe, principalement lorfqu'on en eit venu à ce point, qu'il femble tres-vtile de s'en feruir, & en quelque façon neceffaire.

Or ce nom ne peut eflre plus vtilement employé que pour dé- montrer l'exiftence de Dieu ; & la neceffité de s'en feruir ne peut eftre plus grande que fi, fans en vfer, on ne la peut pas clairement démontrer.

Et ie penfe qu'il efl: manifefle à tout le monde que la confideration de la caufe efficiente eft le premier & principal moyen, pour ne pas 316 dire le feul | & l'vnique, que nous ayons pour prouuer l'exiftence de Dieu.

Or nous ne pouuons nous en feruir, fi nous ne donnons licence à noftre efprit de rechercher les caufes efficientes de toutes les chofes qui font au monde, fans en excepter Dieu mefme ; car pour quelle raifon l'excepterions-nous de cette recherche, auant qu'il ait efté prouué qu'il exifte?

On peut donc demander de chaque chofe, fi elle eft parfoy ou par autriif; & certes par ce moyen on peut conclure l'exiftence de Dieu, quoy qu'on n'explique pas en termes formels & précis, comment on doit entendre ces paroles, ejire parfoy.

Car tous ceux qui fuiuent feulement la conduite de la lumière naturelle, forment tout auffi-toft en eux dans ce rencontre vn certain concept qui participe de la caufe efficiente & de la formelle, & qui eft commun à l'vne & à l'autre : c'eft à fcauoir, que ce qui eft par aulruj', eft par luy comme par vne caufe efficiente ; & que ce qui eft par foj-, eft comme par vne caufe formelle, c'eft à dire, parce qu'il a vne telle nature qu'il n'a pas befoin de caufe efficiente, j C'eft pour- quoy ie n'ay pas expliqué cela dans mes Méditations, & ie l'ay obmis, comme eftant vne chofe de foy manifefte, & qui n'auoit pas befoin d'aucune explication.

�� � J39-240- Quatrièmes Réponses. i8ç

Mais lorfque ceux qu'vne longue acoutumance a confirmez dans cette opinion de iuger que rien ne peut eftre la caufe efficiente de foy-merme, & [ qui font foigneux de diftinguer cettç caufe de la 317 formelle, voyent que l'on demande û quelque chofe eft parfoj, il arriue ayfement que, ne portans leur efprit qu'à la feule caufe effi- ciente proprement prife, ils ne penfent pas que ce moX parfay doiue eftre entendu com\\-ï& par vue caiije, mais feulement negatiuement &l comme fans caufe ; en forte qu'ils penfent qu'il y a quelque chofe qui exifte, de laquelle on ne doit point demander pourquoy elle exifte.

Laquelle interprétation du mot par foy, fi elle eftoit receuë, nous ofteroit le moyen de pouuoir démontrer l'exiftence de Dieu par les effedts, comme il a eftc bien prouué par l'auteur des premières Objedions; c'eft pourquoy elle ne doit aucunement eftre admife.

Mais pour y répondre pertinemment, i'eftime qu'il eft neceffaire de montrer qu'entre la caufe efficiente proprement dite, & nulle caufe, il y a quelque chofe qui tient comme le milieu, à fçauoir l'eJJ'ence pojitiue d'vne chofe, à laquelle l'idée ou le concept de la caufe effi- ciente fe peut étendre en la mefme façon que nous auons couftume d'étendre en Géométrie le concept d'vne ligne circulaire, la plus grande qu'on puiffe imaginer, au concept d'vne ligne droite, ou le concept d'vn polygone reftiligne, qui a vn nombre indefiny de coftez, au concept du cercle.

Et ie ne penfe pas que i'eulfe iamais pu mieux | expliquer cela, 318 que lorfque i'ay dit que la fignification de la caufe efficiente ne doit pas eflre reflrainte en cette quefiiok à ces caufes quifont\differentes de leurs effets, ou qui les précèdent en temps; tant parce que ce ferait vne chofe friitole & inutile, piiifqu'il n'y a perfonne qui ne fçache qu'vne mefme chofe ne peut pas eflre différente de foy-mefme, ny fe pré- céder en temps, que parce que l'vne de ces deux conditions peut eflre oflée de fon concept, la notion de la caufe efficiente ne laiffant pas de demeurer toute entière.

Car, qu'il ne foit pas neceffaire qu'elle précède en temps fon effet, il eft euident, puifqu'elle n'a le nom & la nature de caufe efficiente que lorfqu'elle produit fon effet, comme il a des-ja efté dit.

Mais de ce que l'autre condition ne peut pas auffi eftre oftée, on doit feulement inférer que ce n'eft pas vne caufe efficiente propre- ment dite, ce que i'auouë; mais non pas que ce n'eft point du tout vne caufe pofitiue, qui par analogie puifl'e eftre raportée à la caufe efficiente, & cela eft feulement requis en la queftion propofée. Car par la mefme lumière naturelle, par laquelle ie conçoy que ie me Œuvres. IV. a4

�� � i86 OEuvREs DE Descartes. 2^0-241.

ferois donné toutes les perfections dont i'ay en moy quelque idée, fi le m'eftois donné l'eftre, ie conçoy auffi que rien ne fe le peut donner en la manière qu'on a couftume de reftraindre la fignification de la caufe efficiente proprement dite, à Içauoir, en forte qu'vne mefme chofe, en tant qu'elle fe donne l'ellre, foit différente de foy-mefme en

319 tant qu'elle le reçoit; parce qu'il y a de la contradiction entre | ces deux chofes, eitre le mefme, & non le mefme, ou différent,

C'eft pourquoy, lorfque l'on demande fi quelque chofe fe peut donner î'eftre à foy-mefme, il ne faut pas entendre autre chofe que û on demandoit, fçauoir, iî la nature ou l'effence de quelque chofe peut eltre telle qu'elle n'ait pas befoin de caufe efficiente pour eltre ou exilter.

Et lorfqu'on ad'pute, Ji quelque chofe ejf telle, elle Je donnera toutes les perfe'âions dont elle a les idées, s'il eji vraj qu'elle 7ie les ait pas encore, cela veut dire qu'il elt impoffible | qu'elle n'ait pas actuelle- ment toutes les perfections dont elle a les idées; d'autant que la lumière naturelle nous fait connoiltre que la chofe dont l'effence elt û immenfe qu'elle n'a pas befoin de caufe efficiente pour eltre, n'en a pas auffi befoin pour auoir toutes les perfedions dont elle a les idées, & que fa propre effence luy donne éminemment tout ce que nous pouuons imaginer pouuoir eltre donné à d'autres chofes par la caufe efficiente.

Et ces mots, 7? elle ne les a pas encore, ellefe les donnera, feruent feulement d'explication; d'autant que par la mefme lumière natu- relle nous comprenons que cette chofe ne peut pas auoir, au moment que ie parle, la vertu & la volonté de le donner quelque chofe de nouueau, mais que fon effence eft telle, qu'elle a eu de toute éternité tout ce que nous pouuons maintenant penfer qu'elle fe donneroit, fi elle ne l'auoit pas encore.

320 |Et neantmoins toutes ces manières de parler, qui ont raport & analogie auec la caufe efficiente, font tres-neceflaires pour conduire tellement la lumière naturelle, que nous conceuions clairement ces chofes ; tout ainfi qu'il y a plufieurs choies qui ont elle démontrées par Archimede touchant la Sphère & les autres figures compofées de lignes courbes, par la comparaifon de ces mefmes figures auec celles compofées de lignes droites; ce qu'il auroit eu peine à faire comprendre, s'il en eull vfé autrement.

Et comme ces fortes de demonltrations ne font point defaprou- uées, bien que la Sphère y foit confiderée comme vne figure qui a plufieurs collez, de mefme ie ne penfe pas pouuoir eltre icy repris de ce que ie me fuis feruy de l'analogie de la caufe efficiente, pour

�� � 241-243. Quatrièmes Réponses. 187

expliquer les chofes qui apartiennent à la caufe formelle, c'ell à dire à l'effence mefme de Dieu.

Et il n'y a pas lieu de craindre en cecy aucune occafion d'erreur, d'autant que tout ce qui eft le propre de la caufe efficiente, | & qui ne peut eftre étendu à la caufe formelle, porte auec foy vne manifefte contradiclion, & partant, ne pouroit iamais eftre crû de perfonne, à fçauoir, qu'vne chofe foit différente de foy-mefme, ou bien qu'elle foit enfemble la mefme chofe, & non la mefme.

Et il faut remarquer que i'ay tellement attribué à Dieu la dignité d'eftre la caufe, qu'on ne peut pas de là inférer que ie luy aye auffi attribué l'imperfeldion d'eftre l'effet : car, comme les Théologiens, 321 lorfqu'ils difent que le Père eft \c principe du Fils, n'auouent pas pour cela que le Fils {o\i principié, ainfi, quoy que i'aye dit que Dieu pouuoit en quelque façon eftre dit la caufe de fqy-mefme, il ne fe trouuera pas neantmoins que ie I'aye nommé en aucun lieu l'effet de foy-mefme ; & ce d'autant qu'on a de couftume de raporter prin- cipalement l'effet à la caufe efficiente, & de le iuger moins noble qu'elle, quoy que fouuent il foit plus noble que les autres caufes.

Mais, lorfque ie prens l'effence entière de la chofe pour la caufe formelle, ie ne fuis en cela que les vertiges d'Ariftote ; car, au liu. 2 de fes Analyt. pofter., chap. 16, ayant cbmis la caufe matérielle, la première qu'il nomme eft celle qu'il appelle ai-r(y_y ti t1 rv Cvjy.i, ou, comme l'ont tourné fes interprètes, la caufe foj-melle, laquelle il étend à toutes les effences de toutes les chofes, parce qu'il ne traitte pas en ce lieu-là des caufes du compofé phyfique (non plus que ie fais icy), mais généralement des caufes d'où l'on peut tirer quelque connoiffance.

Or, pour faire voir qu'il eftoit malaifé, dans la queftion propofce, de ne pomt attribuer à Dieu le nom de caufe, il n'en faut point de meilleure preuue que, de ce que Monfieur Arnauld ayant tâché de conclure par vne autre voye la mefme chofe que moy, il n'en eft pas neantmoins venu à bout, au moins à mon iugement.

Car, après auoir amplement montré que Dieu ( n'eft pas la caufe 322 efficiente | de foy-mefme, parce qu'il eft de la nature de la caufe effi- ciente d'eftre différente de fon effed; ayant auffi fait voir qu'il n'efl pas par (oy pofitiuement, entendant par ce mot pqfitiuement vne in- fluence pofitiue de la caufe, & auffi qu'à vray dire il ne fe conferue pas foy-mefme, prenant le mot de conferualioit pour vne continuelle reproduction de la chofe (de toutes lefquelles chofes ie fuis d'acord auec luy), après tout cela il veut derechef prouuer que Dieu ne doit pas eftre dit la caufe efficiente de foy-mefme : parce que, dit-il, la

�� � i88 OEuvRES DE Descartes. 243-244.

caiife efficiente d'vne chofe ii'eft demandée qu'à r ai/on de fon exijîence, & iamais à rai/on de fon ejfence : or eft-il qu'il n'ejl pas moins de l'ejfence d'vn ejlre infini d'exijîer, qu'il ejl de l'ejfence d'vn triangle d'auoir f es trois angles égaux à deux droits ; doncques il nefautnOn plus répondre par la caufe efficiente, lorfqu'on demande pourquoy Dieu exijîe, que lorfqu'on demande pourquoy les trois angles d'vn triangle font égaux à deux droits.

Lequel fyllogifme peut ayfément eftre renuoyé contre fon auteur, en cette manière : Quoy qu'on ne puiffe pas demander la caufe effi- ciente à raifon de l'elTence, on la peut neantmoins demander à raifon de l'exiftence; mais en Dieu l'effence n'eft point diftinguée de l'exi- ftence, doncques on peut demander la caufe efficiente de Dieu.

Mais, pour concilier enfemble ces deux chofes, on doit dire qu'à celuy qui demande pourquoy Dieu exifte, il ne faut pas à la vérité 323 répondre par la | caufe efficiente proprement dite, mais feulement par l'effence mefme de la chofe, ou bien par la caufe formelle, la- quelle, pour cela mefme qu'en Dieu l'exiflence n'eft point diftinguée de l'effence, a vn très-grand raport auec la caufe efficiente, & partant, peut eftre apelée quafi caufe efficiente.

Enfin il adioute, qu'à celuy qui demande la caufe efficiente de Dieu, il faut répondre qu'il n'en a pas befoin ; & derechef, \ à celuy qui de- mande pourquoy il n'en a pas befoin, il faut répondre, parce qu'il eft vn efire infini duquel l'exifience efl fon effence ; car il n'y a que les chofes dans lefquelles il efi permis de difiinguer l'exifience aâuelle de l'effence, qui ayent bejoin de caufe efficiente.

D'où il infère que ce que i'auois dit auparauant eft entièrement renuerfé ; c'eft à fçauoir, y? ie penfois qu'aucune chofe ne peufi en quelque façon efire à l'égard de foy-mefme ce que la caufe efficiente efi à l'égard de fon effeâ, iamais en cherchant les caiifes des chofes ie ne viendrois à vue première ; ce qui neantmoins ne me femble aucu- nement renuerfé, non pas mefme tant foit peu affoibly ou ébranlé; car il eft certain que la principale force non feulement de ma démon- ftration, mais auffi de toutes celles qu'on peut aporter pour prouuer l'exiftence de Dieu par les effets, en dépend entièrement. Or prefque tous les Théologiens foutiennent qu'on n'en peut aporter aucune, fi elle n'eft tirée des effets.

Et partant, tant s'en faut qu'il aporte quelque éclairciffement à la

324 preuue & demonftration de l'exiftenlce de Dieu, lorfqu'il ne permet

pas qu'on lui attribut" à l'égard de foy-mefme l'analogie de la caufe

efficiente, qu'au contraire il l'obfcurcit & empefche que les lefteurs.

ne la puiffent comprendre, particulièrement vers la fin, où il conclut

�� � Ï44-Î46. Quatrièmes Réponses. 189

que, s'il penfoit qu'il falujl rechercher la caufe efficiente, ou quaji effi- ciente, de chaque chofe, il chercherait vne caufe différente de cette chofe.

Car comment eft-ce que ceux qui ne connoifTent pas encore Dieu, rechercheroient la caufe efficiente des autres chofes, pour arriuer par ce moyen à la connoiffance de Dieu, s'ils ne penfoient qu'on peut rechercher la caufe efficiente de chaque chofe?

Et comment enfin s'arrefteroient-ils à Dieu comme à la caufe première, & mettroient-ils en luy la fin de leur recherche, s'ils penfoient que la caufe efficiente de chaque chofe deuft eftre cher- chée différente de cette chofe ?

Certes, il me femble que M. Arnauld a fait en cccy la mefme chofe que fi (après qu'Archimede, parlant des chofes | qu'il a demon- flrées de la Sphère par analogie aux figures reftilignes infcrites dans la Sphère mefme, auroit dit : fi ie penfois que la Sphère ne peuft eflre prife pour vne figure rediligne, ou quafi reftiligne, dont les codez font infinis, ie n'attribuerois aucune force à cette demonftra- tion, parce qu'elle n'eft pas véritable, fi vous confiderez la Sphère comme vne figure curuiligne, ainfi qu'elle eft en effet, mais bien fi vous la confiderez comme vne figure reftiligne dont le nombre des coftez eft infiny).

|Si, dis-ie, M. Arnauld, ne trouuant pas bon qu'on apellaft ainfi 325 la Sphère, & neantmoins defirant retenir la demonftration d'Archi- mede, difoit : fi ie penfois que ce qui fe conclut icy, fe deuft en- tendre d'vne figure rediligne dont les coftez font infinis, ie ne croi- rois point du tout cela de la Sphère, parce que i'ay vne connoiffance certaine que la Sphère n'eft point vne figure rediligne.

Par lefquelles paroles il eft fans doute qu'il ne feroit pas la "mefme chofe qu'Archimede, mais qu'au contraire il fe feroit vn obftacle à foy-mefme & empefcheroit les autres de bien comprendre fa demonftration.

Ce que i'ay déduit icy plus au long que la chofe ne fembloit peut- eftre le mériter, afin de monftrer que ie prens foigneufement garde à ne pas mettre la moindre chofe dans mes écrits, que les Théolo- giens puiffent cenfurer auec raifon.

Enfin i'ay défia fait voir affez clairement, dans les réponfes aux fécondes Objedions, nombre 3 & 4, que ie ne fuis point tombé dans la faute qu'on apelle cercle, lorfque i'ay dit que nous ne femmes affurèz que les chofes que nous conceuons fort clairement & fort diftindement font toutes vrayes.qu'à caufe que Dieu eft ou exifte; & que nous ne fommes | affurez que Dieu eft ou exifte, qu'à caufe que nous conceuons cela fort clairement & fort diftindement; en faifant

�� � iço OEuvREs DE Descartes. 246-247.

diftindion des chofes que nous conccuons en effet fort clairement,

326 d'auec celles que | nous nous reffouuenons d'auoir autrefois fort clairement conceués.

Car, premièrement, nous fommes affurez que Dieu exiile, pource que nous preftons noftre attention aux raifons qui nous prouuent fon exiftence ; mais après cela, il fuffit que nous nous reffouuenions d'auoir conceu vne chofe clairement, pour élire affurez qu'elle eft vraye : ce qui ne fuffiroitpas, fi nous ne fçauions que Dieu exifte & qu'il ne peut eftre trompeur.

Pour la queftion fçauoir s'il ne peut y auoir rien dans noftre efprit, en tant qu'il eft vne chofe qui penfe, dont luy-melme n'ait vne actuelle connoiffance, il me femble qu'elle eft fort aifée à refoudre, parce que nous voyons fort bien qu'il n'y a rien en luy, lorlqu'on le confidere de la forte, qui ne Ibit vne penlee, ou qui ne dépende entièrement de la penfée : autrement cela n'apartiendroit pas à l'ef- prit, en tant qu'il eft vne chofe qui penfe ; & il ne peut y auoir en nous aucune penlee, de laquelle, dans le mefme moment qu'elle eft en nous, nous n'ayons vne actuelle connoiffance.

C'eft pourquoy ic ne doute point que l'efprit, aufti-toft qu'il eft infus dans le corps d'vn enfant, ne commence à penfer. & que deflors il ne fçache qu'il penfe, encore qu'il ne fe relibuuicnno pas après de ce qu'il a penle, parce que les efpeces de fes penfées ne demeurent pas empraintes en fa mémoire.

Mais il faut remarquer que nous auons bien vne actuelle connoif-

327 lance des acT;es ou des opérations | de noftre efprit, mais nor pas toufiours de les facultez, fi ce n'eft en puiffance ; en telle forte que, lorfque nous nous difpofons à nous feruir de quelque faculté, tout auffi-toft, fi cette faculté eft en noftre efprit, | nous en acquérons vne aétuelle connoiffance ; c'eft pourquoy nous pouuons alors nier affu- rement qu'elle y foit, fi nous ne pouuons en acquérir cette connoif- fance aâ;uelle.

RÉPONSE

AUX CHOSES QUI PEUVENT ARRESTER

LES THEOLOGIENS

le me fuis opofé aux premières raifons de Monfieur Arnauld, i'ay

'aché de parer aux fécondes, & ie donne entièrement les mains à

elles qui fuiuent, excepté à la dernière, pour raifon de laquelle

efpere qu'il ne me fera pas difficile de faire en forte que luy-mefme

'accommode à mon aduis.

�� � Ï47-I48- Quatrièmes Réponses. ici

le confeffe donc ingenuëment auec luy que les chofes qui font contenues dans la première ÎYleditation,& mefme dans les fuiuantes, ne font pas propres à toutes fortes d'efprits, & qu'elles ne s'ajuftent pas à la capacité de tout le monde ; mais ce n'elt pas d'aujourd'huy que i'ay fait cette déclaration : ie l'ay des-ja faite, & la feray encore autant de fois que | l'occalion s'en prefentera. 328

Auffi a-ce eflé la feule raifon qui m'a ernpefché de traiter de ces chofes dans le difcours de la Méthode, qui efloit en langue vulgaire, & que i'ay referué de le faire dans ces Méditations, qui ne doiuent eftre leuës, comme i'en ay plufieurs fois auerty, que par les plus forts efprits.

Et on ne peut pas dire que i'eulTe mieux fait, fi ie me fuffe abll:enu d'écrire des chofes dont la lecture ne doit pas eftre propre ny vtile à tout le monde ; car ie les croy fi neceffaires, que ie me perfuade que fans elles on ne peut jamais rien eflablir de ferme & d'afluré dans la Philofophie.

Et quoy que le fer & le feu ne fe manient iamais fans péril par des enfans ou par des miprudens, neantmoins, parce qu'ils font vtiles pour la vie, il n'y a perfonne qui iuge qu'il fe faille abftenir pour cela de leur vfage.

Or, que dans ia quatrième Méditation ie n'aye parlé que de [l'er- reur qui fe commet dans le difcernement du vray & du faux, & non pas de celle ^ qui arriue dans la pourfuite du bien & du mal ; & que i'aye toufiours excepté les chofes qui regardent la foy & les actions de nollre vie, lorfque i'ay dit que nous ne deuons donner créance qu'aux chofes que nous connoilTons euidemment, tout le contenu de mes Méditations en fait foy ; & outre cela ie l'ay expreffement dé- claré dans les réponfes aux fécondes Obiedions, nombre cinquième, com|me auffi dans l'abrégé de mes Méditations ; ce que ie dis pour 329 faire voir combien ie défère au iugement de Monfieur Arnauld, & l'ertime que ie fais de fes confeils.

Il relie le facrement de l'Euchariftie, auec lequel Monfieur Ar- nauld iuge que mes opinions ne peuuent pas conuenir, parce que, dit-il, nous tenons pour article de foy que, la fubftance du pain efïant oflée du pain Euchariflique, les feuls accidens y demeurent. Or il penfe que ie n'admets point d'accidens réels, mais feulement des modes, qui ne peuuent pas eftre entendusyh?;5 quelque fubfîance en laquelle ils refident, & partant, ils ne peuuent pas exifer fans elle. A laquelle obieclion ie pourois très facilement m'exempter de

a. « celuy » [i" édit.)

�� � 192 Œuvres de Descartes. 348050.

répondre, en difant que iufques icy ie n'ay iamais nié que les ac- cidens fuffent réels : car, encore que ie ne m'en lois point ferui dans la Dioptrique & dans les Météores, pour expliquer les chofes que ie traittois alors, i'ay dit neantmoins en termes exprez, dans les Météores page 164, que le ne voulois pas nier qu'ils fuffent réels. Et dans ces Méditations i'ay de vray i'upofc que | ie ne les con- noiffois pas bien encore, mais non pas que pour cela il n'y en euft point : car la manière d'écrire analytique que i'y ay fuiuie permet de faire quelquefois des fupofitions, lorfqu'on n'a pas encore alîez foigneufement examiné les chofes, comme il a paru dans la première

330 Méditation, où i'auois fupofé beaucoup de chofes que i'ay | depuis refutées dans les fuiuantes.

Et certes ce n'a point efté icy mon deffein de rien définir tou- chant la nature des accidens, mais i'ay feulement propofé ce qui m'a femblé d'eux de prim'abord; & enfin, de ce que i'ay dit que les modes ne peuuent pas eflre entendus fans quelque fubftance en laquelle ils refident, on ne doit pas inférer que i'aye nié que par la toute puiffance de Dieu ils en puiffent eftre feparez, parce que ie tiens pour très affeuré & croy fermement que Dieu peut faire vne infinité de chofes que nous ne fommes pas capables d'entendre.

Mais, pour procéder icy auec 'us defranchife, ie ne diffimuleray point que ie me perfuade qu'il n'y a rien autre chofe par quoy nos fens foyent touchez, que cette feule fuperficie qui eft le terme des dimenfions du corps qui eft fenty ou aperceu par les fens. Car c'efl. en la fuperficie feule que fe fait le contad, lequel eft fi necefCaire pour le fentiment, que i'eftime que fans luy pas vn de nos fens ne pouroit eftre meu ; & ie ne fuis pas le feul de cette opinion : Ariftote mefme & quantité d'autres philofophes auant moy en ont efté. De forte que, par exemple, le pain & le vin ne font point aperceus par les fens, finon en tant que leur fuperficie eft touchée par l'organe du fens, ou" immédiatement, ou mediatement par le moyen de l'air ou des autres corps, comme ie I'eftime, ou bien,

331 comme difent | plufieurs philofophes, par le moyen des efpeces intentionelles.

Et il faut remarquer que ce n'eft pas la feule figure extérieure des corps qui eft fenfible aux doigts & à la main, qui doit eftre prife pour cette fuperficie, mais qu'il faut auffi confiderer tous ces (petits interuales qui font, par exemple, entre les petites parties de la farine dont le pain eft compofé, comme aufli entre les particules de

a. « ou » manque (/" édit.), ajouté (2' et 3' édit.).

�� � s5o-î5i. Quatrièmes Réponses. 195

l'eau de vie, de l'eau douce, du vinaigre, de la lie ou du tartre, du mélange defquelles le vin eft compofé, & ainfi entre les petites parties des autres corps, & penfer que toutes les petites fuperficies qui terminent ces inteiuales, font partie de la fuperfïcie de chaque corps.

Car certes, ces petites parties de tous les corps ayans diuerfes figures & groffeurs & differens mouuemens, iamais elles ne peuuent eftre fi bien arrangées ny fi iuftement jointes enfemble, qu'il ne refte plufieurs interualles autour d'elles, qui ne font pas neantmoins vuides, m.ais qui font remplis d'air ou de quelque autre matière, comme il s'en voit dans le pain, qui font affez larges & qui peuuent eftre remplis non feulement d'air, mais auffi d'eau, de vin, ou de quelque autre liqueur; & puifque le pain demeure toufiours le mefme, encore que l'air, ou telle autre matière qui eft contenue dans fes pores foit changée, il eft conftant que ces chofes n'apartiennent point à la fubftance du pain, & parjtant, que fa fuperficie n'eft pas 332 celle qui par vn petit circuit l'enuironne tout entier, mais celle qui touche immédiatement chacune de fes petites parties.

Il faut aufii remarquer que cette fuperficie n'eft pas feulement remuée toute entière, lorfque toute lamafl"e du pain eft portée d'vn lieu en vn autre, mais qu'elle eft aufli remuée en partie, lorfque quelques vnes de fes petites parties font agitées par l'air ou par les autres corps qui entrent dans fes pores ; tellement que, s'il y a des corps qui foyeat d'vne telle nature que quelques vnes de leurs parties, ou toutes celles qui les compofent, fe remuent continuel- lement (ce que i'eftime eftre vray de plufieurs parties du pain & de toutes celles du vin), il faudra auflî conceuoir que leur fuperficie eft dans vn continuel mouuement.

Enfin, il faut remarquer que, par la fuperficie du pain ou du vin, ou de quelque autre corps que ce foit, on n'entend pas icy aucune partie de la fubftance, ny mefme de la quantité de ce mefme corps, ny aufii aucunes parties des autres corps qui l'enuironnent, mais feulement ) ce terme que l'on conçoit ejïre moyen entre chacune des particules de ce corps & les coiys qui les enuironnent, & qui n'a point d'autre entité que la modale.

Ainfi, puifque le contad fe fait dans ce feul terme, & que rien n'eft fenty, fi ce n'eft par contad, c'ert vne chofe manifefte que, de cela feul que les | fubftances du pain & du vin font dites eftre tel- 333 lement changées en la fubftance de quelque autre choie, que cette nouuelle fubftance foit contenue precifement fous les mefmes termes fouz qui les autres eftoyent contenucfs, ou qu'elle exifte dans Œuvres. IV. 25

�� � 194 OEuvREs DE Descartes. 251-253.

le mefme lieu où le pain & le vin exilloyent auparauant (ou plutoll, d'autant que leurs termes font continuellement agitez, dans lequel ils exilleroyent s'ils eltoyent prefens), il s'enfuit necell'airement que cette nouuelle fubftance doit mouuoir tous nos fens de la mefme façon que feroient le pain & le vin, fi aucune tranfubftantiation n'auoit eflé faite.

Orl'Eglife nous enfeigne, dans le Concile de l'rente, fedion i3, can. 2 & 4, qu'il fe fait vne conuerfton de toute la fubjïance du pain en la fubftance du Corps de nojlre Seigneur lefus-ChriJl, demeurant feulement l'efpece du pain. Où ie ne voy pas ce que l'on peut en- tendre par l'efpece du pain, fi ce n'eft cette fuperficie qui eft moyenne entre chacune de fes petites parties & les corps qui les enuironnent.

Car, comme il a défia efté dit, le contact fe fait en cette feule fuperficie; & Ariltote mefme confefle que, non feulement ce fens que par priuilege fpecial on nomme V attouchement, mais aufli tous les autres ne fentent que par le moyen de l'atouchement. C'cft dans le liure 3 de l'Ame, chap. i3, où font ces mots : y.y.i '.i d)ly. yh^r-mia.

334 I Or il n'y a perfonne qui penfe que par l'efpece | on entende autre choie que ce qui elt precifement requis pour toucher les fens. Et il n'y a auffi perfonne qui croye la conuerfion du pain au Corps de Chrift, qui ne penfe que ce Corps de Chrift eft precifement contenu fous la mefme fuperficie fous qui le pain feroit contenu s'il eitoit prefent, quoy que neantmoins il ne foit pas là comme proprement dans vn lieu, mais facramentellement, & de cette manière d'exifter, laquelle, quoy que nous ne puifllons qu'à peine exprimer par pa- roles, après neantmoins que noftre efprit eft éclairé des lumières de la foy, nous pouuons conceuoir comme pofl^ible à vn Dieu, & la- quelle nous fommes obligez de croire tres-fermemen\ Toutes lefquelles chofes me femblent eftre fi commodément expliquées par mes principes, que non feulement ie ne crains pas d'auoir rien dit icy qui puilîe offenfer nos Théologiens, qu'au contraire i'efpere qu'ils me fçauront gré de ce que les opinions que ie propofe dans la Phyfique font telles, qu'elles conuiennent beaucoup mieux auec la Théologie, que celles qu'on y propofe d'ordinaire. Car, de vray, l'Eglife n'a iamais enfeigne (au moins que ie fçache) que les efpeces du pain & du vin, qui demeurent au Sacrement de l'Euchariftie, foient des accidents réels qui fubfiftent miraculeufement tous feuls, après que la fubftance à laquelle ils eftoient attachez a efté oftée.

Mais peut-eftre à caufe que les premiers Théologiens qui ont entrepris d'ajufter cette queftion auec | la Philofophie naturelle | fe

��335

�� � 253-254. Quatrièmes Réponses. 19^

perfuadoient fi fortement que ces accidens qui touchent nos fens eltoient quelque choie de réel difl'erent de la fubflance, qu'ils ne penfoient pas feulement que iamais on en peuft douter, ils ont fupofé, fans aucune iufte railbn & fans v auoir bien penfé, que les efpeces du pain eftoient des accidens réels de cette nature; puis enfuite ils ont mis toute leur ertude à expliquer comment ces accidens peuuent fubfifter fans fuiet. En quoy ils ont trouué tant de difficultez que cela feul leur deuoit faire iuger qu'ils s'efloyent détournez du droit chemin, ainfi que font les voyageurs quand quelque fentier les a conduits à des lieux pleins d'épines & inac- ceffibles".

Car, premièrement, ils femblent fe contredire (au moins ceux qui tiennent que les obiefts ne meuuent nos fens que par le moyen du contad^i. lorfqu'ils fupofent qu'il faut encore quelque autre chofe dans les obiets, pour mouuoir les fens, que leurs fuper- ficies diuerfement difpofées ; d'autant que c'efl vne choie qui de foy eft euidente, que la fuperficie feule fuffit pour le contad; et s'il y en a qui ne veulent pas tomber d'acord que nous ne fentons rien fans le contaft, ils ne peuuent rien dire, touchant la façon dont les fens font meus parleurs objecls, qui ait aucune aparence de vérité.

Outre cela, l'efprit humain ne peut pas conceuoir que les accidens du pain foyent réels, & que neanimoins ils exiftent fans fa fubftance, qu'il ne les conçoiue en mefme façon qui fi c'ef|toient des fubftances ; 338 c'eft pourquoy il femble qu'il y ait en cela de la contradiction, que toute la fubftance du pain foit changée, ainfi que le croit l'Eglife, & que cependant il demeure quelque chofe de réel qui efloit aupa- rauanr dans le pain; parce qu'on ne peut pas conceuoir qu'il de- meure rien de réel, que ce qui fubfifte; & encore qu'on nomme cela* vn accident, on le conçoit neantmoins comme vne fubflance. Et c'eft en effecl la mefme chofe que fi on difoit qu'à la vérité toute la l'ubftance du pain eft changée, mais que neantmoins cette partie de fa fubftance, qu'jon nomme accident réel, demeure : dans lefquelles paroles s'il n'y a point de contradiftion, certainement dans le con- cept il en paroift beaucoup.

Et il femble que ce foit principalement pour ce fuiet que quel- ques-vns fe font éloignez en cecy de la créance de l'Eglife Romaine. Mais qui poura nier que, lorfqu'il eft permis, & que nulle raifon,

a. Les trois premières éditions de la traduction française (pas plus d'ailleurs que l'original latin) ne mettent plus à la ligne jusqu'au dernier alinéa : C.'eJÏ pourquoy, s'il m'e/i icy permis . . . (p. 197 ci-après).

�� � 196

��Œuvres de Descartfs. 254-255.

��ny theologique, ny mefme philofophique, ne nous oblige à em- brader vne opinion plutoft qu'vne autre, il ne faille principale- ment choifir celles qui ne peuuent donner occafion ny prétexte à perfonne de s'efloigner des veritez de la foy ? Or, que l'opinion qui admet des accidens réels ne s'accommode pas aux railons de la Théologie, ie penfe que cela fe void icy affez clairement; & qu'elle foit tout à fait contraire à celles de la philofophie, i'efpere dans peu le démontrer euidemment, dans vn traitté des principes

337 que i'ay deffein de publier, & | d'y expliquer comment la couleur, la faueur, la pefanteur, & toutes les autres qualitez qui touchent nos iens, dépendent feulement en cela de la fuperficie extérieure des corps.

Au refte, on ne peut pas fupofer que les accidens foyent réels, fans qu'au miracle de la tranfubftantiation, lequel feul peut élire- inféré des paroles de la confecration, on n'en adioute fans necef- fité vn nouueau & incomprehenfible, par lequel ces accidens réels exiftent tellement fans la fubftance du pain, que cependant ils ne foyent pas eux mefmes faits des fubftances ; ce qui ne répugne pas feulement à la raifon humaine, mais mefme à l'axiome des Théologiens, qui difent que les paroles de la confecration n'o- pèrent rien que ce qu'elles lignifient, & qui ne veulent pas attri- buer à miracle les chofes qui peuuent eltre expliquées par raifon naturelle. Toutes lefquelles difficultez font entièrement leuées par l'explication que ie donne à ces chofes. Car tant s'en faut que, I félon l'explication que i'y donne, il foit befoin de quelque mi- racle pour conferuer les accidens après que la fublfance du pain elt oftée, qu'au contraire, fans vn nouueau miracle (à fçauoir, par lequel les dimenfions fulfent changées), ils ne peuuent pas eftre oltez. Et les hiltoires nous aprennent que cela ell quelquefois arriué, lorfqu'au lieu de pain confacré il a paru de la chair ou vn petit enfant entre les mains du preitre; car iamais on n'a creu que

338 cela foit arriué par vne celfation de miracle, mais on a | toufiours attribué cet efl"e'5t à vn miracle nouueau.

D'auantage, il n'y a rien en cela d'incomprehenfible ou de dif- ficile, que Dieu, créateur de toutes chofes, puiffe changer vne fubflance en vne autre, & que cette dernière fubftance demeure precifement fou7 la inefme fuperficie fuus qui la première eiloit contenue. On ne peut aufïï rien dire de plus conforme à la raifon, ny qui foit plus communément receu par les philofophes, que non feulement tout fentiment, mais généralement toute adion d'vn corps fur vn autre, fe fait par le contact, & que ce contait peut élire en

�� � 255-256. Quatrièmes Réponses. 197

la feule fuperficie: d'où il fuit euidemment que la mefme fuperficie doit toufiours de la mefme façon agir ou patir, quelque changement qui arriue en la fubftance qu'elle couure.

C'eft pourquoy, s'il m'eft icy permis de dire la vérité fans enuie, i'ofe efperer que le temps viendra, auquel cette opinion, qui admet les accidcns réels, fera rejettée par les Théologiens comme peu feure en la foy, éloignée de la raifon, & du tout incomprehenfible, & que la mienne fera receuë en fa place comme certaine & indubitable. Ce que i'ay crû ne deuoir pas icy diflimuler, pour preuenir, autant qu'il m'eft poiTible, les calomnies de ceux qui, vouians paroiftre plus fçauans que les autres, & ne pouuans foufrir qu'on propofe aucune opinion différente des leurs, | qui foit eftimée vraye & importante, ont couftume de dire qu'elle répugne aux verijtez de la foy, & 339 tachent d'abolir par autorité ce qu'ils ne peuuent réfuter par raifon '. Mais i'apelle de leur fentence à celle des bons & ortodoxes Théo- logiens, au iugement & à la cenfure defquels ie me foumettray toufiours tres-voIontiers.

a. Cette phrase diffère sensiblement de l'original latin (voir p. 255, 1. 2g, a.p. 256, 1. 6).

�� � 340 [AVERTISSEMENT

DE L'AVTEVR^

��TOVCHANT LES CINQVIÉMES OBJECTIONS^

��Auant la première édition de ces Méditations % ie defiray qu'elles fuffent examinées, non feulement par b Meffieurs les Codeurs de Sorbone, mais auffi par tous les autres fçauans hommes qui en voudroient prendre la peine, afin que, faifant imprimer leurs objedions & mes réponies en fuite des Méditations, chacunes félon Tordre quelles auroient eflé faites, lo cela feruifl: à rendre la vérité plus euidente. Et encore que celles qui ne furent enuoyées les cinquièmes ne me femblaffent pas les plus importantes, & qu'elles fuffent fort longues, ie ne lailTay pas de les faire im- primer en leur ordre '^, pour ne point defobliger leur i5 auteur, auquel on fit mefme voir, de ma part, les épreuues de Timpreffion, afin que rien n'y fuft mis 341 comme fien qu'il n'approuuafl ; mais pource | qu'il a

a. C'est-à-dire Descartes lui-même.

h. Imprimé seulement dans la première édition (1647), aussitôt après les Répon/es aux quatrièmes Objeâions, et à la place des Cinquièmes Objeâions, lesquelles sont rejetées après les Sixièmes (p. 342-391) et forment la dernière partie du volume (p. 397-591).

c. L'édition latine de 1641, à Paris, chez Michel Soly.

d. Objeâiones qiiintœ Pétri Gaffendi Dinienfis Ecclefiœ Prœpoftti & acutij/imi PhiloJ'ophi. a pag. 355 ad 492. — Refpoufiones, a pag. 493 ad 55i (1" édit."».

�� � Sur les Cinquièmes Objections. 199

fait depuis vn gros liure, qui contient ces mefmes objedions auec plufieurs nouuelles infiances ou ré- pliques contre mes réponfes % & que la dedans il s'eft plaint de ce que ie les auois publiées, comme û ie 5 r auois fait contre fon gré, & qu'il ne me les euft en- uoyées que pour mon inftrudion particulière, ieferay bien aife de m'accommoder dorénauant à fon defir, & que ce volume en foit defchargé. C'efl pourquoy, lors que i ay fceu que Monfieur C. L. R."" prenoit la

10 peine de traduire les autres objedions, ie Tay prié d'obmettre celles-cy. Et afin que le Ledeur n'ait point fujet de les regretter, i'ay à l'auertir en cet endroit que ie les ay releuës depuis peu, & que i'ay leu auffi toutes les nouuelles inftances du gros liure qui

i5 les contient, auec intention d'en extraire tous les points que ie iugerois auoir befoin de réponfe, mais que ie n en ay fceu remarquer aucun, auquel il ne me femble que ceux qui entendront vn peu le fens de mes Méditations pouront ayfement répondre fans

20 moy ; & pour ceux qui ne iugent des liures que par la grolTeur du volume ou par le titre, mon am- bition n'eft pas de rechercher leur approbation.

a. Pétri Gassendi Difquifitio Metaphyfica, feu Dubitationes et Injlan- tiœ, adverjus Renati Cartefii Metaphyficam et ReJ'ponJa ( Amlterodami, apud lohannem Blaev, CID ID CXLIV; in-4, pp. iîig, plus une réim- pression des Meditationes de Descartes, avec une pagination à part, pp. 48).

b. Abréviation de « Clerselier ».

�� � 393 lAVERTISSEMENT

DV TRADVCTEVR^

TOVCHANT LES CINQVIÉMES OBJECTIONS FAITES PAR MONSIEVR GASSENDY*'

��i< N'ayant entrepris la traduction des Méditations de Monfieur

» Des-Cartes pour autre deffein que celuy de me fatisfaire moy-

» meime, & me rendre plus maiftre de la dodrine qu'elles con-

» tiennent, le fruit que l'en <ay> tiré me donna enuie de pour-

» fuiure celle de tout le refte du Hure. Et fur le point que l'en

» eftois aux quatrièmes Objedions, ayant communiqué tout mon

» trauail au R. P. Merfenne, ie fus eftonné que, luy l'ayant fait

» voir à Monfieur Des-Cartes, lors d'vn petit tour qu'il vint faire

394 » en | France il y a quelque temps % ie receu de luy vn mot de

» compliment", auec vne prière de vouloir continuer mon ouurage,

» dans le deffein qu'il auoit de vouloir joindre ma verfion des ob-

» jeftions & de leur réponle à la traduction fidèle & excellente de

» fes Méditations, dont vn Seigneur de très-grande confideration

» luy auoit fait prefent. Et pour me donner plus de courage, en

» m'épargnant la peine, il me pria d'obmettre les cinquièmes ob-

i< jedions, que des raifons particulières l'obligeoient lors de détacher

)) de l'édition nouuelle qu'il vouloit faire de fes Méditations en

a. Clerselier.

b. Imprimé seulement dans la première édition (1647), après les i?epon/ej aux fixiémes Objeâions, et avant les Cinquièmes Obieâions, dont Cler- selier publiait la traduction, ainsi que celle des Réponfes, de sa propre autorité, et contrairement à l'avis de Descartes, bien qu'avec la permission de celui-ci. Voir, dans notre Préface, les raisons pour lesquelles nous ne croyons pas devoir reproduire ici cette traduction française des Cinquièmes Obieâions de Gassend ni des Réponfes de Descartes.

c. Le voyage de 1644 (fin juin jusque vers la mi-novembre).

d. Ce « mot de compliment » n'a pas été conservé. Voir toutefois au t. IV de cette édition, p. 144.

�� � Sur les Cinquièmes Objections. 201

>> François, ainfi que l'auertiffement qu'il a fait mettre icy en leur » place " le peut témoigner. Mais depuis, ayant coniideré que ces » objeftions partoient de la plume d'vn homme qui ell en repu- » tation d'vn très-grand fçauoir, i'ay penfé qu'il eltoit à propos » qu'elles fulfent veuës d'vn chacun, & ay trouué bon de les tra- » duire, de peur qu'on ne peni'art que c'a efté faute d'y auoir pu » répondre que Monfieur Des- Cartes a voulu qu'on les ait obmifes ; » outre que c'euft efté priuer le Le(5teur de la plus grande partie du » liure, & ne luy prefenter qu'vne verfion imparfaite. l'auouë neant- » moins que c'eft celle qui m'a donné le plus de peine, parce que, » defirant adoucir beaucoup de chofes qui pouront fembler rudes » en noike langue, que la libre façon de | parler des Philofophes 395 » admet fans fcrupule dans le Latin, ie me fuis au commencement » beaucoup trauailié. Mais depuis, cette entreprife m'ayant femblé » d'vne trop longue fuite, & ne voulant pas fi long-temps forcer mon » efprit, & d'ailleurs craignant de corrompre le fans de beaucoup » de lieux penfant en ofter la rudeffe & les accommoder à la ciui- » lité Françoife, ie me fuis aftraint, autant que i'ay pu & que le )i difcours me !'a pu permettre, à traduire Amplement les chofes » comme elles font; me remettant à la docilité du Lefteur de iuger <> benignement des chofes ; eftant d'ailleurs affuré que ceux qui, » comme moy, ont cet aduantage de connoiftre ces Meffieurs, ne » pouront croire que des perfonnes fi bien inftruittes ayent efté ca- » pables d'aucune animofité : en tout cas, fi en cela il y a quelque » faute, c'eft à moy feul à qui elle doit eftre imputée, ayant efté » auoiié de l'vn & de l'autre de reformer toutes chofes comme ie le » trouuerois à propos. Et pour payer le Lefteur de la peine qu'il » aura eue à lire vne fi mauuaife traduction qu'eft la mienne, ie luy » feray part d'vne lettre" que Monfieur Des-Cartes m'a fait l'hon- » neur de m'efcrire, fur le fujet d'vn petit recueil des principales » difficultez que quelques-vns de mes amis auoient foi|gneufement » extraites du liure des Inftances de Monfieur Gaifendy% dont la » réponfe, à mon auis, mérite bien d'eltre veuë. »

a. La pièce précédente, p. 198.

b. Imprimée ci-après, p. 202.

c. Voir la note a, p. 199 ci-avant. — Par malheur, ce « petit recueil » n'a pas été retrouvé.

��Œuvres. IV. 26

�� � I LETTRE

DE MONSIEVR DES-CARTES

��A MONSIEVR C. L. R.

��Semant de réponfe a vn recueil des principales

injîances faites par Monjieur Gajfendi 5

contre les précédentes Réponfes^.

��[i2 janvier 1646'.]

Monfieur,

le vous ay beaucoup d'obligation de ce que, voyant que i'ay négligé de répondre au gros Liure 10 d'inflances que FAuteur des cinquièmes Objedions a produit contre mes Réponfes, vous auez prié quelques-vns de vos amis de recueillir les plus fortes raifons de ce liure, & m'auez enuoyé l'extrait qu'ils en ont fait. Vous avez eu en cela plus de foin de i5

a. C. L. R., c'est-à-dire Clerselier. Voir ci-avant, p. 201, les dernières lignes de l'avertissement qui précède.

b. C'est-à-dire les Réponfes aux cinquièmes Objeâions, dont la tra- duction précédait immédiatement cette lettre dans l'édition de 1647.

c. Voir, pour cette date, t. IV de la présente édition, lettre CDXX, p. 357-358.

d. Voir au t. VII de cette édition, à la suite du texte des Cinquièmes Objeâions et Réponfes, VIndex de ce livre, qui ne contient pas seulement les Infiances de Gassend, mais aussi sous le nom de Dubitationes les Objeâions de ce philosophe, avec les Réponfes de Descartes. Le titre du volume l'indique d'ailleurs : voir ci-avant, p. 199, note a. — A défaut du « recueil >i auquel Des-cartes répond ici, et qui n'a pas été conservé, cet Index fournira d'utiles indications.

�� � Sur les Cinquièmes Objections. zoj

ma réputation que moy-mefme ; car ie vous allure qu'il m'efl indiffèrent d'eflre eftimé ou méprifé par ceux que de femblables raifons auroient pu per- fuader. Les meilleurs efprits de ma connoif|fance qui 594 5 ont leu fon liure, m'ont témoigné qu'ils n'y auoient trouué aucune chofe qui les areftaft ; c'eft à eux feuls que ie defire fatisfaire. le fçay que la plufpart des hommes remarque mieux les apparences que la vérité, & iuge plus fouuent mal que bien ; c'eft pourquoy ie

ro ne croy pas que leur approbation vaille la peine que ie faffe tout ce qui pouroit eftre vtile pour l'acquérir. Mais ie ne lailTe pas d'eftre bien ayfe du recueil que vous m'auez enuoyé, & ie me fens obligé d'y ré- pondre, plutoft pour reconnoiftance du trauail de vos

i5 amis que par la neceffité de ma defenfe ; car ie croy que ceux qui ont pris la peine de le faire, doiuent maintenant iuger, comme moy, que toutes les ob- jedions que ce liure contient ne font fondées que fur quelques mots mal entendus ou quelques fupofitions

20 qui font fauffes ; vu que toutes celles qu'ils ont remar- quées font de cette forte, & que neantmoins ils ont efté fi diligens, qu'ils en ont mefme adiouté quelques- vnes que ie ne me fouuiens point d'y auoir leuës. Us en remarquent trois contre la première Medita-

2i tion, à fçauoir : i. Que ie deinande vue chbfe impof- fible, en voulant qu'on quitte toute forte de préjuge^. 1. Qu'en penfant les quiter on fe reuejl d'autres pré- juge"^ qui font plus préjudiciables, y Et que la méthode de douter de tout, que i'ay propofée, ne peut feruir à

3o trouuer aucune vérité'^. a. Non à la Uj^nc [i" édit.].

�� � 2 04 OEuvREs DE Descartes.

La première defquelles efl fondée fur ce que l'Au- teur de ce liure n a pas confideré que le mot de pré- jugé ne s'étend point à toutes les notions qui font en 595 noflre | efprit, defquelles i'auouë qu'il eft impoffible de fe défaire, mais feulement à toutes les opinions 5 que les iugemens que nous auons faits auparauant ont lailTées en noftre créance. Et pource que c'efl vne adion de la volonté que de iuger ou ne pas iuger, ainfi que i'ay expliqué en fon lieu, il eft éuident qu'elle eft en noftre pouuoir : car enfin, pour fe défaire de lo toute forte de préjugez, il ne faut autre chofe que fe refoudre à ne rien aflurer ou nier de tout ce qu'on auoit afluré ou nié auparauant, finon après l'auoir derechef examiné, quoy qu'on ne laifle pas pour cela de retenir toutes les mefmes notions en i5 fa mémoire. I'ay dit neantmoins qu'il y auoit de la difficulté à chafTer ainfi hors de fa créance tout ce qu'on y auoit mis auparauant, partie à caufe qu'il eft befoin d'auoir quelque raifon de douter auant que de s'y déterminer : c'eft pourquoy i'ay propofé 20 les principales en ma première Méditation ; & partie auffi à caufe que, quelque refolution qu'on ait prife de ne rien nier ny aflurer, on s'en oublie aifement par après, fi on ne l'a fortement imprimée en fa mé- moire : c'eft pourquoy i'ay defiré qu'on y penfaft 2 5 auec foin ".

La 2 . Objeélion n'eft qu'vne fuppofition manifefte- ment faulTe ; car, encore que i'aye dit qu'il faloit mefme s'elTorcer de nier les chofes qu'on auoit trop affurées auparauant, i'ay tres-expreiîement limité 3o

a. Non à la ligne (/" édit.).

�� � Sur les Cinquièmes Objections. 20^

que cela ne fe deuoit faire que pendant le temps qu'on portoit Ton attention à chercher quelque chofe de plus certain que tout ce qu'on pouroit ainfi { nier, pendant lequel il efl euident qu'on ne fçauroit fe 5 reuellir d'aucun préjugé qui foit préjudiciable ^

La troifiéme auffi ne contient qu'vne cauillation; car, bien qu'il foit vray que le doute feul ne fuffit pas pour eftablir aucune vérité, il ne lailTe pas d'eftre vtile à préparer Fefprit pour en eftablir par après, &

10 c'eft à cela fcul que ie Tay employé.

Contre la féconde Méditation vos amis remarquent fix chofes. La première eft qu'en diiant : ie penfe, donc ie fuis, l'Auteur des Inftances veut que ie fuppofe cette maieure : celuy qui penfe, eji ; & ainfi que i'aye

i5 defia époufé vn préjugé. En quoy il abufe derechef du mot de préjugé : car, bien qu'on en puilîe donner le nom à cette propotition, lorfqu'on la profère fans attention & qu'on croit feulement qu'elle eft vraye à caufe qu'on fe fouuient de l'auoir ainfi iugé aupara-

20 uant, on ne peut pas dire toutesfois qu'elle foit vn préjugé, lorfqu'on Lexamine, à caufe qu elle paroift ft éuidente à l'entendement, qu'il ne fe fçauroit em- pefcher de la croire, encore que ce foit peut-eftre la première fois de fa vie qu'il y penfe, & que par conle-

25 quent il n'en ait aucun préjugé. Mais l'erreur qui eft icy la plus confiderable, eft que cet Auteur fuppofe que la connoiflance des proportions particulières doit toufiours eftre déduite des vniuerfelles,fLiiuant l'ordre des fyllogifmes de la Dialedique : en quoy il montre

3o fçauoir bien peu de quelle façon la vérité fe doit

a. Non à la ligne (/'-' édU.]é

��b96

�� � 2o6 OEuVRES DE DeSCARTES.

chercher ; car il eft certain que, pour la trouuer, on 597 doit toujours commencer | par les notions particu- lières, pour venir après aux générales, bien qu'on puilTe auffi réciproquement, ayant trouué les géné- rales, en déduire d'autres particulières. Ainfi, quand 5 on enfeigne à vn enfant les elemens de la Géométrie, on ne lui fera point entendre en gênerai que, lorfque de deux quantité^ égales on ojîe des parties égales, les rejîes demeurent égaux, ou que le tout ejl plus grand que f es parties, fi on ne luy en montre des exemples en lo des cas particuliers. Et c'efl faute d'auoir pris garde à cecy, que noftre Auteur s'eft trompé en tant de faux raifonnemens, dont il a grolîi fon liure ; car il n'a fait que compofer de fauifes maieures à fa fan- taifie, comme (i l'en auois déduit les veritez que i'ay '5 expliquées.

La féconde Objedion que remarquent icy vos amis eft : Que, pour fçauoir qu'on penfe, il faut fçauoir ce que c'eji que penfée '; ce que ie ne fçais point, difent- ils, à cause que i'ay tout nié. Mais ie n'ay nié que 20 les préjugez, & non point les notions, comme celle- cy, qui fe connoiffent fans aucune affirmation ny négation.

La troiliéme eft : Qiie la penfée ne peut efîrefans objet, par exemple fans le corps. Où il faut éuiter l'équiuoque ^5 du mot de penfée, lequel on peut prendre pour la chofe qui penfe, & auffi pour l'aftion de cette chofe ; or ie nie que la chofe qui penfe ait befoin d'autre objet que de foy-mefme pour exercer fon adion, bien qu'elle puifle auffi l'étendre aux chofes matérielles, 3o lorfqu'elle les examine.

�� � Sur i.Es Cinquièmes Objections. 207

La quatrième : Que, bien que i'aye vne penjec de ?noy- \mefine, ie ne fçay pas fi cette peu fée ejl vne aclion corpo- 598 relie ou vn atome qui fe meut, plutoft qu'vne fubjlance immatérielle. Où Tequiiioque du nom de penfée efl 5 répétée, & ie n'y voy rien de plus, finon vne queftion fans fondement, & qui eflfemblable àcelle-cv. Vous iugez que vous eftes vn homme, à caufe que vous aperceuez en vous toutes les chofes à l'occafion defquelles vous nommez hommes ceux en qui elles

10 fe trouuent; mais que fçauez-vous fi vous n'eftes point vn éléphant plutoft quVn homme, pour quelques autres raifons que vous ne pouuez aperceuoir ? Car, après que la fubftance qui penfe a iugé qu'elle eft intellectuelle, à caufe qu'elle a remarqué en foy

i5 toutes les proprietez des fubftances intelleduelles, d' n'y en a pu remarquer aucune de celles qui apar- tiennent au corps, on luy demande encore comment elle fçait fi elle n'eft point vn corps, plutoft qu'vne fubftance immatérielle.

20 La cinquième Objedion eft femblable : Que, bien que ie ne trouue point d étendue en ma penfée, il ne s'en- fuit pas quelle ne fait point étendue, pource que ma penfée n'efl pas la règle de la vérité des chofes. Et aufti la fixiéme : Quil fe peut faire que la dijîinéîion, que ie

25 trouue par ma penfée entre la penfée & le corps, foit

fauffe. Mais il faut particulièrement icy remarquer

l'équivoque qui eft en ces mots : ma penfée n'efl pas

la règle de la vérité des chofes. Car, fi on veut dire que

ma penfée ne doit pas eftre la règle des autres, pour

So les obliger à croire vne chofe à caufe que ie la penfe vrave, ien fuis entièrement j d'accord ; mais cela ne

��599

�� � 600

��2o8 OEUVRES DE DeSCARTES.

vient point icy à propos : cai ie n'ay iamais voulu obliger perfonne à fuiure mon autorité, au contraire i'ay auerty en diuers lieux qu'on ne fe deuoit laiffer perfuader que par la feule euidence des raifons. De plus, fi on prend indifféremment le mot de penfée 5 pour toute forte d'opération de lame, il eft certain qu'on peut auoir plulieurs penfées, defquelles on ne doit rien inférer touchant la vérité des chofes qui font hors de nous ; mais cela ne vient point aufli à propos en cet endroit, ou il n'eft queftion que des penfées lo qui font des perceptions claires & diftincles, & des iugemens que chacun doit faire à part foy enfuite de ces perceptions. C'eft pourquoy, au fens que ces mots doiuent icy eftre entendus, ie dis que la penfée d'vn chacun, c'efl à dire la perception ou connoifTance i5 qu'il a d'vne chofe, doit eftre pour luy la règle de la vérité de cette chofe, c'efl à dire, que tous les iugemens qu'il en fait, doiuent eftre conformes à cette perception pour eftre bons . Mefme touchant les veritez de la foy, nous deuons aperceuoir quelque 20 raifon qui nous perfuade qu'elles ont efté reuelées de Dieu, auant que de nous déterminer à les croire; & encore que les ignorans faiTent bien de fuiure le jugement des plus capables, touchant les chofes dif- ficiles à connoiftre, il faut neantmoins que ce foit leur 25 perception qui leur enfeigne qu'ils font ignorans, & que ceux dont ils veulent fuiure les iugemens ne le font peut-eftre pas tant, autrement ils feroient maljde les fuiure, & ils agiroient plutoft en automates, ou en beftes, qu'en hommes. Ainfi cefl l'erreur la plus ab- 3o furde t^ la plus exorbitante qu vn Philofophe puille

�� � Sur les Cinquièmes Objections. 209

admettre, que de vouloir faire des iugemens qui ne fe raportent pas aux perceptions qu'il a des chofes ; & toutefois ie ne voy pas comment noflre Auteur fe pouroit excufer d'eftre tombé en cette faute, en la 5 plufpart de fes objedions : car il ne veut pas que chacun s'arefte à fa propre perception, mais il pré- tend qu'on doit plutoft croire des opinions ou fan- taifies qu'il luy plaift nous propofer, bien qu'on ne les aperçoiue aucunement.

10 Contre la troiliéme Méditation vos amis ont re- marqué : I. Que tout le monde n'expérimente pas en foy l'idée de Dieu. 2. Qiie, fi Vauois cette idée, ie la compren- drois. j. Que plu/ieurs ont leu mes raifons, qui n'en fotit point perfuadey. 4. Et que, de ce que ie me connais im-

1 5 parfait, il ne s'enfuit pas que Dieu [oit. Mais, fi on prend le mot d'idée en la façon que i'ay dit tres-expreifemcnt que ie le prenois, fans s'excufer par l'equiuoque de ceux qui le reflreignent aux images des chofes maté- rielles qui fe forment en l'imagination, on ne fçauroit

20 nier d'auoir quelque idée de Dieu, fi ce n'eft qu'on die qu'on n'entend pas ce que lignifient ces mots : la chofe la plus parfaite que nous puifjions conceuoir ; car c'eft ce que tous les hommes apellent Dieu. Et c'efl palier à d'eftranges extremitez pour vouloir faire des

25 objedions, que d'en venir à dire qu'on n'entend pas ce que fjgnifient les mots qui font les plus ordinai|res en 601 la bouche des hommes. Outre que c'eft la confeflion la plus impie qu'on puiflc faire, que de dire de foy- mefme. au fens que i'ay pris le mot d'idée, qu'on n'en

3o a aucune de Dieu : car ce n'eft pas feulement dire qu'on ne le connoift point par raifon naturelle, mais

Œuvres. IV. 27

�� � 2IO OEUVRES DE DeSCARTES.

auffi que, ny par la foy, ny par aucun autre moyen, on ne fçauroit rien fçauoir de luy, pource que, (1 on n a aucune idée, c'eft à dire aucune perception qui réponde à la lignification de ce mot Dieu, on a beau dire qu'on croit que Dieu efh, c'eft le melme que fi on 5 difoit qu'on croit que rien eft, & ainfi on demeure dans l'abyfme de l'impiété & dans l'extrémité de l'ignorance ".

Ce qu'ils adjoutent : Que, Ji i'auois celte idée, ie la comprendrois, eft dit fans fondement. Car, à caufe que lo le mot de comprendre fignifie quelque limitation, vn efprit fini ne fçauroit comprendre Dieu, qui eft infini ; mais cela n'empefche pas qu'il ne l'aperçoiue, ainfi qu'on peut bien toucher vne montagne, encore qu'on ne la puilTe embraiîer. '5

Ce qu'ils difent aufil de mes raifons : Que plujieurs les ont leuès fans en ejîre perfuadcT^, peut aifement eftre réfuté, parce qu'il y en a quelques autres qui les ont comprifes & en ont efté fatisfaits. Car on doit plus croire à vn feul qui dit, fans intention de mentir, qu'il 20 a veu ou compris quelque chofe, qu'on ne doit faire à mille autres qui la nient, pour cela feul qu'ils ne l'ont pu voir ou comprendre : ainfi qu'en la découuerte des Antipodes on a plutoft creu au raport de quelques 602 matelots qui ont fait le tour de la terre,|quà des mi- 25 liers de Philofophes qui n'ont pas creu qu'elle fuft ronde. Et pource qu'ils allèguent icy les Elemens d'Eu- clide, comme s'ils eftoient faciles à tout < le > monde, ie les prie de confiderer qu'entre ceux qu'on eftime

a. Non à la ligne (/" édit.].

b. Même remarque.

�� � Sur les Cinquièmes Objections. 211

les plus fçauans en la Philofophie de l'Efcbole, il n'y en a pas, de cent, vn qui les entende, & qu'il n'y en a pas vn, de dix mille, qui entende toutes les démon- llrations d'Apollonius ou d'Archimede, bien qu'elles

5 foient auffi éuidentes &l auffi certaines que celles d Euclidc '.

Enfin, quand ils dilent que, de ce que ie reconnais en moy quelque imper feclion, il ne s'enfuit pas que Dieu/oit, ils ne prouuent rien ; car ie ne l'ay pas immedia-

10 tement déduit de cela feul fans y adjouter quelque autre choie. & ils me font feulement fouuenir de l'artifice de cet Auteur, qui a couftume de tronquer mes raifons & n'en raporter que quelques parties, pour les faire paroiflre imparfaites.

i5 le ne voy rien en tout ce qu'ils ont remarqué tou- chant les trois autres Méditations, à quoy ie n'aye amplement xxpondu ailleurs, comme à ce qu'ils ob- jec1:cnt : i . Que i'ay convins vn cercle, en prouuant l'exi- Jlciicc de Dieu par certaines notions qui font en nous, &

20 difant après qu'on ne peut ejlre certain d'aucune chofe

fans fçauoir auparauant que Dieu cfî. 2. Et que fa con-

noiffance ne fert de rien pour acquérir celle des veri-

tei de Mathématique, y Et qu'il peut eflre trompeur.

Voyez fur cela ma réponfe aux fécondes objedions,

25 nombre j &. 4, & la fin de la 2. partie des qua-. triémes.

Mais ils adjoutent à la fin vne penfée, que ie ne fçache point que | nortre Auteur ait écrite dans fon

a. Non à la ligne (/"' édit.).

b. Même remarque (i" et 2' édit.). — Voirci-avant la traduction, p. no, 112, et iSy-igo.

��603

�� � 212 OEuVRES DE DeSCARTES.

liure d'Inftances, bien qu elle foit fort femblable aux Tiennes. Plujieurs excellens efprits, difent-ils, croyent voir claii-ement que l'étendue Mathématique, laquelle ie pofc pour le principe de ma Phyfique, nejl rien autre chofc que ma penfce, & qu'elle n'a, ny ne peut auoir, nulle 5 fubjijlencc hors de mon efprit, n'ejîant qu'vne abjlraélion que ie fais du corps Phyjique ; & partant, que toute ma Phyjique ne peut ejlre qu'imaginaire & feinte, comme font toutes les pures Mathématiques ; & que, dans la Phy/ique réelle des chofes que Dieu a créées, il faut vne matière lo ■ réelle, folide, & non imaginaire. Voilà l'objedion des objedions, & labregé de toute la dodrine des excel- lens efprits qui font icy alléguez. Toutes les chofes que nous pouuons entendre & conceuoir, ne font, à leur conte, que des imaginations & des fidions de i5 noflre efprit, qui ne peuuent auoir aucune fubfiftence : d'où il fuit qu'il n'y a rien que ce qu'on ne peut au- cunement entendre, ny concevoir, ou imaginer, qu'on doiue admettre pour vray, c'efi; à dire qu'il faut en- tièrement fermer la porte à la raifon, & fe contenter 20 d'eflre Singe, ou Perroquet, & non plus Homme, pour mériter d'eftre mis au rang de ces excellens efprits. Car, fi les chofes qu'on peut conceuoir doiueni eftre eflimées faufl'es pour cela feul qu'on les peut con- ceuoir, que refte-t-il, finon qu'on doit feulement re- 25 ceuoir pour vrayes celles qu'on ne conçoit pas, Si en compofer fa dodrine, en imitant les autres fans fça- 604 uoir pourquoy on les imite, comme font les Siu'ges, & en ne proférant que des paroles dont on n'entend point le fens, comme font les Perroquets ? Mais iay 3o bien de quoy me confoler, pource. qu'on ioint icy ma

�� � Sur les Cinquièmes Objections. 213

Phyfique auec les pures Mathématiques, aufquelles ie fouhaite furtout qu'elle reffemble.

Pour les deux queftions qu'ils adjoutent auffi à la fin, à fçauoir : commeiit l'ame meut le corps, fi elle n'ejî

5 point matérielle ? & comment elle peut receuoir les efpeces des objets corporels ? elles me donnent feulement icy occafion d'auertir que noftre Auteur n'a pas eu raifon, lorfque, fous prétexte de me faire des objedions, il m'a propofé quantité de telles queftions, dont la fo-

to lution n'eftoit pas neceftaire pour la preuue des chofes que i'ay écrites, & que les plus ignorans en peuuent plus faire, en vn quart d'heure, que tous les plus fçauans n'en fçauroient réfoudre en toute leur vie : ce qui eft caufe que ie ne me fuis pas mis en peine de

1 5 répondre à aucunes. Et celles-cy, entr.e autres, préfup- pofent l'explication de l'vnion qui eft entre l'ame & le corps, de laquelle ie n'ay point encore traité. Mais ie vous diray, à vous, que toute la difficulté qu'elles contiennent ne procède que d'vne fuppofition qui eft

20 faufte, & qui ne peut aucunement eftre prouuée, à fçauoir que, fi l'ame & le corps font deux fubftances de diuerfe nature, cela les empefche de pouuoir agir l'vne contre l'autre; car, au contraire, ceux qui ad- mettent des accidens réels, comme la chaleur, la pe-

25 fauteur, & femblables, ne doutent point que ces acci- dens ne puiflent agir | contre le corps, & toutefois il y a plus de différence entre eux & luy, c'eft à dire entre des accidens & vne fubftance, qu'il n'y a entre deux fubftances.

3o Au refte, puifque i'ay la plume en main, ie remar- queray encore icy deux des équiuoques que i'ay trou-

��605

�� � 2 14 OEuvRES DE Descartes.

uées dans ce liure d'Inflances, pource que ce font celles qui me femblent pouuoir furprendre le plus aifement les Lecteurs moins attentifs, & ie defire par là vous témoigner que, fi i'y auois rencontré quelque autre chofe que ie creufTe mériter réponfe, ie ne Fau- rois pas négligé.

La première eft en la page 6j % où, pource que i'ay

a. Difquifilio Melaphyfica, etc., p. 62-64, c'est-à-dire la 3" partie de VInJiantia qui fait suite à la Dubitatio IV in Meditationem II et Refpon- fio (voir, pour ces deux pièces, t. VII de la présente édition, p. 263 à 265, etc.) :

« ...& maxime ciim ollenfum fit te aut alTumpl^iffe, aut nihil probalTe, » ubi ita concludifli : Siim igitur prcccifè tantiim res cogitans. Placet » potiùs ingenuain confeffionem admiitere, &, quod ad calcem Dubita- » tionis teci te iterùm heic admonere, ut illius memineris, videlicet, » poftquàm dixifti : Siim igitur prœcifè tantiim Res cogitans, dici a te » nefcire te, neque hoc loco difputare, an fis compages membroiiim, quœ » corpus humanuw appellatur, an tennis aliquis aêr ijlis membris iiifufus, ). an ignis, an vapor, an lialitus, &c. Exinde nempe l'equuntur duo. Vnum » eft fore ut, fi, cùm ad illam tuam demonllrationem in Meditaiione lexià » pervenerimus, deprehendaris nufquam probaffe te non effe compagem » membrorum, aut tenuem aërem, vaporem, &c., non poffis illud tanquam » probatum aut conceffum affumere. Alterum, tr immeritô hilce verbis » jam conclufille : Sum igitur prœcifè' tantiim res cogitans. Quid llbi enim » vult illa vox tanlùin? An-non reftricliva elt, ut lie loquar, ad folam rem » cogitantem, & exclufiva aliarum omnium, inier quas funt compages » membrorum. tenuis aër, ignis, vapor, halitus, & castera corpora? An, » cùm fis Res cogitans, nofti te prœterea harum nullam efle ? Refpondes » perfpicuè te id ignorare. Nefcio, inquis, jam non difputo. Cur igitur » dicis te effe tantiim rem cogitantem? An-non id dicis quod ignoras? » An-non infers id quod non probas ? An-non deftruis id quod llruxiffe te M arbitraris? En nempe luum ratiocinium :

» Quifcitfe effe rem cogitantem & nejcit an fit prœtereà res alia, iitpotc » compages membrorum, tenuis aër, &c., ille e/ï prœcifè tantiim res Cogi- » tans.

1) Atqui ego fcio me effe rem cogitantem, & nefcio an prœtereà fini res )i alia, iitpote compages membrorum, tenuis aër, &c.

)> Igitur fum prœcifè tantiim res cogitans.

» Non retexo ; quia fufficit rem, ut le haDet, propofuille. Adnoto Ibliim, » cùm propofitio videatur effe adeè abfurda, non abs re fuperiùs admo- » nuiffe me cavendum tibi non modo effe ne quid imprudenter in locum

�� � Sur les Cinquièmes Objections. 21^

dit, en vn lieu, que, pendant que l'âme doute de l'exiftence de toutes les chofes matérielles, elle ne fe connoifl; que précif emeni, prcecife tantùm, comme vne fubflance immatérielle; &, fept ou huit lignes plus

5 bas, pour montrer que, par ces mois prœcife tantùm, ie n'entens point vne entière exclufion ou négation, mais feulement vne abftradion des chofes matérielles, i'ay dit que, nonobflant cela, on n'eftoit pas aifuré qu'il n'y a rien en l'ame qui foit corporel, bien qu'on n'y con-

10 noifle rien : on me traite fi injuftement que de vouloir perfuaderau Leéleur, qu'en difant prcecife lantùm, i'ay voulu exclure le corps, & ainfi que ie me fuis con- tredit par après, en difant que ie ne le voulois pas exclure. le ne répons rien à ce que ie fuis accufé

i5 enfuite d'auoir fuppofé quelque chofe, en la 6. Médi- tation, que ie n'auois pas prouué auparauant, & ainfi d'auoir fait j vn paralogifme; car il efl: facile de recon- 6O6 noiftre la faufîeté de cette accufation, qui n'efl que trop commune en tout ce Hure, & qui me pouroit

20 faire foupçonner que fon Auteur n'auroit pas agi de

)i tui alTumeres, fed etiam ne non fatis allumeres, & nofcens aliquid de te, I) hoc elTe tuam totem naturani putares. Vnde & jam dico te reclè ratioci- » nantem potuilTe duntaxat in hune modum arguere :

)i Qui fcitfe ejfe rem cogitanlem, & uefcit anfitprœtereà res alia, iitpote » compages membrorum, tennis aër, &c., illeje novit prœctje tantùm rem 1) cogitautem :

)> ^4^1^!/! egofcio me ejjfe rem cogitautem, & uej'cio au prœterea fim res » alia, utpote compages membrorum, tennis aër, &c.

» Igitur ego novi me prcecife tantiim rem cogitautem.

'« Hoc fane modo légitime ac verè conclufilTes, nemoque tibi fuccen- » fuilTet, fed attendilTet folùm ad ea quœ potuiffes deducere. Nunc autem, )i cùm tantùm difcriminis fit inter hafce duas conclufiones : Sum prcecife >) tantùm res cog'tans, & Novi me prœcifè lantùm rem cogitautem, quis, >i te procedente ab eo qiiod nofti ad illud qiiod es, ferre paralogifmum » podit ? »

�� � 2i6 OEuvRES DE Descartes.

bonne foy, fi ie ne connoifTois fon efprit, & ne croyois qu'il a efté le premier furpris parvne fi fauffc créance.

L'autre equiuoque eft en la page 84", où il veut que dijîinguere & ahjîrahere foient la mefme chofe, & tou- 5 tefois il y a grande différence : car, en diftinguant vne fuhftance de fes accidens, on doit confiderer Fvn & l'autre, ce qui fert beaucoup à la connoiflre; au lieu que, fi on fepare feulement par abltradion cette fubftance de fes accidens, c'eft à dire, fi on la con- 10 fidere toute feule fans penfer à eux, cela empefche qu'on ne la puiffe fi bien connoiftre, à caufe que c'eil par les accidens que la nature de la fubftance eft manifeftée.

Voilà, Monfieur, tout ce que ie croy deuoir ré- i5 pondre au gros Hure d'Inftances; car, bien que ie fatisferois peut-eftre dauantage aux amis de l'Auteur,

a. Difquifttio Metaphyfica, p. 84, c'est-à-dire l'^partie de VInJlautia, qui fait suite à la Dubiiatio VII in Meditationem II et Refponfio (voir t. VII de la présente édition, p. 271 (n" S,pro 7): « lam fi quisledor fitfatis patiens » ut Dubitationem meam relegat, quaefo ut ferat fimul de illà deque Ref- » ponlione judicium. Dicis te non abjlraxiffe conceplum cerœ ab acciden- » tiuin ejus conceptu. Ccdo tuam fidem ! An-non haec ipfa tua funt verba : » Ceram ab externis formis dijîinguo, & tanquçim veftibus detraâis, uiidam » confidero? Et quid eil: aliud. conceptum unius rei a conceptu aliarum » abftrahere, quàm illam fine iftis conliderare ? quàm illam nudam con- » liderare, illis detra>5lis ceu vertibus? An alià ratione conceptu's naturœ » humanœ abftrahi cenfetur ab individuorum conceptibus, quàm illam ab 1) individuantibus, ut vocani, differentiis diftinguendo, & tanquam verti- 11 bus detractis nudam conllderando ? Verîim inllare circa id pigeât, quod » il nefciret Dialedicus, vapularet in Scholis. Dicis te potitis indicare vo- it hiijfe qtio paâo cerœjubjlantia peraccidentia manifejietiir. Irtud voluifti » indicare, & illud enunciarti clarè. An-non l'utî'ugium lepidum ? Et cîim » volueris indicare, quànam ratione indicafti, aut manifeftani ceram fecifti, » nifi fpedando primùm accidentia, ut velteis, ac deinde illis dctraflis » ceram nudam conliderando ?. . . »

�� � Sur les Cinquièmes Objections. 217

fi ie réfutois toutes fes Inllances Fvne après l'autre, ie croy que ie ne fatisferois pas tant aux miens, lefquels auroient fujet de me reprendre d'auoir em- ployé du temps en vne chofe fi peu neceflaire, & ainfi de rendre maiftres de mon loifir tous ceux qui voudroient perdre le leur à me propofer des queftions inutiles. Mais ie vous remercie de vos foins. Adieu,

��Œuvres. IV. 28

�� � 342 I SIXIÈMES OBIECTIONS

faites par diuers Théologiens & Philofophes.

��Après aiioir leu aiiec attention vos Méditations, & les réponfes que vous aue:{ faites aux difficulté^ qui vous ont ejté cy-deuant objeâêes, il nous rejle encore en l'efprit quelques /crapules, dont il ejl à propos que vous nous releuie-.

I Le premier elT:, qu'il ne femble pas que ce foit vn argument fort certain de noflre ejlre, de ce que nous penfons. Car, pour ejlre certain que vous penfe-{, vous deuei auparauant fçauoir quelle eji la nature de la penfêe & de l'exijlence; &, dans l'ignorance oit vous efles de ces deux chofes, comment pouue--vous fçauoir que vous penfe^^, ou que vous ejles? Puis donc qu'en difant : ie penfe, vous ne fçaue- pas ce que vous dites; & qu'en adioujlant : donc ie fuis, vous ne vous en- tendeipas non plus; que niefine vous ne fçaue\ pas fi vous dites ou fi 343 vous penfe\ quel\que chofe, ejîant pour cela necejfaire que vous con- noiffie^ que vous fçaue\ ce que vous dites, & derechef que vous /ça- chie\ que vous connoijfe- que vous fçauei ce que vous dites, & ainft iufques à l'infiny, il efï euident que vous ne pouue\ pas fçauoir fi vous ejles, ou mefmc fi vous penfe~.

Mais, pour venir au fécond fcrupule, lorfque vous dites : ie penfe, donc ie fuis, ne pouroit-on pas dire que vous vous ti-ompe^, que vous ne penfez point, mais que vous eftes feulement remué, â que ce que vous attribue^ à la penfêe n'e/i rien autre chofe qu'vn mouuement corporel? perfonne n'ayant encore pu comprendre voftre raifonne- ment, par lequel vous prétende'^ auoir démontré qu'il n'y a point de mouuement corporel qui puife légitimement ejlre apelé du nom de penfêe. Car penfei-vous auoir tellement coupé & diuifé, par le moyen de voftre analyfe, tous les mouuemens de vojlre matière fubtile, que vous foye\ aff'uré, & que vous nous puiffie\ perfuader, à nous qui femmes tres-alteiitifs £■ qui penfons ejlre affe^ clairuoyans, qu'il y a de la répugnance que nos penjées foient répandues dans ces mouue- mens corporels ?

Le troifiéme fcrupule n'eft point différent du fécond ; car, bien que quelques Pères de l'EgliJé ayent crû, auec tous les Platoniciens, que les Anges ejloient corporels, d'oii vient que le Concile de Latran a

�� � 4'^-4'5. Sixièmes Objections. 219

couclu qu'on les poiiuoit peindre, & qu'ils ayent eu la me/me penfée de l'ame raifonnable, que \ quelques-rns d'entr'eux ont ejlimé venir 344 de père àjils, ils oui neantmoins dit que les Anges & que les âmes p enf oient ; ce qui nous fait croire que leur opinion ejîoit que la penfée Je pouuoit faire par des mouueviens corporels, ou que les Anges n'ejîoient eu.x-mefmes que des mouuemens corporels, dont \ ils ne dijîingiioient point la penfée. Cela fe peut aujji confirmer par les penfées qu'ont les finges, les chiens & les autres animaux; & de vrajr, les chiens aboyent en dornuint, comme s'ils pourfuiuoienl des lièvres ou des râleurs; ils fçauent auJJi fort bien, en veillant, qu'ils courent, & en rcuant, qu'ils aboyent, quoyque nous reconnoiffions auec vous qu'il n'y a rien en eux qui foi t diflingué du corps. Que fi vous dites que les chiens ne fçauent pas qu'ils courent, ou qu'ils penfent, outre que vous le dites fans le prouuer, peut-efire efi-il vray qu'ils f on i de nous vu pareil iugement, à fçauoir, que nous ne fçauons pas fi nous courons, ou fi nous pcnfons, lorfque nous fai- fons l'vne ou l'autre de cesacîions. Car enfin vous ne voje\ pas quelle efl la façon intérieure d'agir qu'ils ont en eux, non plus qu'ils ne voyent pas quelle efl la vofire ; & il s' efl trouué autrefois de grands perfonnages, é'- s'en trouuent encore aujourd'hui, qui ne dénient pas la raifon aux befles. Et tant s'en faut que nous puifjions nous per- fuader que toutes leurs opérations puiffent eftre fufifamment ex- pliquées par le moyen de la mechanique, fans leur attribuer ny fens, nj' ame, nj- vie, \ qu'au contraire nous fommes prefls defouffenir, au 345 dédit de ce que l'on voudra, que c'efî vue chofe tout à fait impojjible & mefme ridicule. Et enfin, s'il efl vray que les finges, les chiens & les elephans agiffent de celte forte dans toutes leurs opérations, il s'en trouuera plufieurs qui di'-ont que toutes les actions de l'homme font aufji femblables à celles des machines, & qui ne voudront plus admettre en luj de fens nj d'entendement ; veu que, fi la foible rai- fon des befies diffère de celle de l'homme, ce n'efi que par le plus & le moins, qui ne change point la nature des chofes.

Le quatrième Icrupule eft touchant la fcience d'vn Athée, laquelle ilfoutient eflre très-certaine, & mefme, félon vofire règle, tres-euideute, lorfqu'il ajfure que, fi de chofes égales on ofie rhofes égales, les refies feront égaux; ou bien que les trois angles d'vn triangle reâiligne font égaux à deux droits, & autres chofes femblables ; puifquil ne peut penfer à ces chofes fans \ croire qu'elles font très-certaines. Ce qu'il maintient efire fi véritable, qu'encore bien qu'il n'y eufi point de Dieu, ou mefme qu'il fufi impojjible qu'il j en eufi, comme il s'ima- gine, il ne Je lient pas moins ajjïiré de ces vérité^, que fi en effeùl iljy

�� � 2 20 OEuVRES DE DeSCARTES. 4>5-4'6.

en aiioil vu gui exiftaj}. Et de fait, il nie qu'on luy puijfe iaviais rien obieâer qui lui cau/e le moindre doute; car que hiy obieâere\-vous? que, s'il y a m Dieu, il le peut deceuoir? mais il l'ous fou tiendra

346 qu'il n'ejl pas pojjible qu'il puijfe \ iamais e^ftre en cela deceu, quand me/me Dieu y employeroil toute fa puijfance.

De ce fcrupule en naijl vn cinquième, qui prend fa force de celte déception que vous voule^ dénier entièrement à Dieu. Car, fi pluficurs Théologiens font dans ce fenliment, que les damne-{, tant les anges que les hommes, font continuellement deceus par l'idée que Dieu leur a imprimée d'vnfeu déuoranl, en forte qu'ils crojent fermement, & s'imaginent voir & rejfentir ejfeâiuement, qu'ils font tourmente^ par vn feu qui les confomme, quoj qu'en effeâ il n'y en ait point, Dieu ne peut-il pas nous deceuoir par de femblables efpeces, & nous impofer continuellement, imprimant Jans cejfe dans nos âmes de ces faujfes £' trompeufes idées? en forte que nous penfions voir tres-dairetnent, 6'- loucher de chacun de nosfens, des chofes qui toutesfois ne font rien hors de nous, eflant véritable qu'il n'y a point de ciel, point d'afîres, point de terre, & que nous n'auons point de bras, point de pieds, point d'yeux, &c. Et certes, quand il en vferoit ainfî, il ne pouroit eflre blâmé d'iniuftice, & nous n'aurions aucun fujet de nous plaindre de luy, puifqu'eflant le fouuerain Seigneur de toutes chofes, il peut difpofer de tout comme il luy plaifi ; veu principalement qu'il femble auoir droit de le faire, pour abaijfer l'arrogance des hommes, châtier leurs crimes, ou punir le péché de leur premier père, ou pour d'autres

347 raifons qui nous font inconnues. Et \ de vray, il femble que cela fe confirme par ces lieux de l'Efcriture, qui pronuent que l'homme ne peut rien fçauoir, comme il paroi ft par ce texte de l'ApoJire à la pre- mière aux Corinth., chapitre 8, verfet 2 : Quiconque ertime fçauoir quelque choie, | ne connoiftpas encore ce qu'il doit Içauoir ny com- ment il doit fçauoir; & par celuy de l'Ecclefiafle, chapitre S, verfet ij : l'ay reconnu que, de tous les ouurages de Dieu qui fe font fouz le Soleil, l'homme n'en peut rendre aucune raifon, & que, plus il s'efforcera d'en trouuer, d'autant moins il en trouuera; mefnies s'il dit en fçauoir quelques- vncs, il ne les poura trouuer. Or, que le Sage ait dit cela pour des laifons mcurement couftdcrécs, & non point à la hâte dî-fansy auoir bien p(^nfé, cela fe void par le conlciiii de tout le Liure, & principalement oii il traille la quejlion de l'ame, que vous foulene-{ eflre immortelle. Car, au chap. 3, veifet i <j , il dit : Que

l'homme & la iument paflent de mefme façon; d' afin que vous ne difie\ pas que cela fe doit entendre feulement du corps, il adioute, vn peu après, que l'homme n'a rien de plus que la iument ; «S- venant à

�� � 4 '6-4 17. Sixièmes Objections. 221

parler de l'cfprit mcfme de l'homme, il dit qu'il n'y a perfonnc qui fçache s'il monte en haut, c'ejl à dire s'il ejl immortel, ou fi, auec ceux des autres animaux, il defcend en bas, c'ejt à dire s'il fe cor- rompt. El ne dites point qu'il parle en ce lieu-là en la perjonne des impies : autrement il auroil deu en auertir, & réfuter ce qu'il auoit auparauant alégué. Ne penfe^pas aujj] vous excufer, en renuoj'ant aux Tlieolo\giens d'interpréter l'Efcrilure ; car, e/lant Chrejîien comme 348 vous ejles, vous deue\ ejlre prejl de répondre & de fatis faire à tous ceux qui vous obieclent quelque chofe contre la foy, principalement quand ce qu'on vous obiecle choque les principes que vous voule- établir.

Le fixiéme fcrupule vient de l'indiference du iugement, ou de la liber'é, laquelle tant s'en faut que, félon vofîre doârine, elle rende le franc arbitre plus noble & plus parfait, qu'au contraire c'ejl dans l'indifférence que vous melte:{fon imperfeâion ; en forte que, tout au- tant de fois que l'entendement connoift clairement & diflinâemoit les chofes qu'il faut croire, qu'il faut faire, ou qu'il faut obmettre, la vo- lonté pour lors nef iamais indifférente. Car ne voje\-vous pas que par ces principes \ vous détruife^ entièrement la liberté de Dieu, de laquelle vous oflei l'indiference, lo?f qu'il crée ce monde-cy plutofl qu'vn autre, ou lorfqu'il n'en crée aucun? enflant neantmoins de la foy de croire que Dieu a eflé de toute etermi té indifférent à créer vn monde ou plu- fieurs, ou mefme à n'en créer pas vn. Et qui peut douter que Dieu n'ait toufiours veu trcs-clairement toutes les chofes qui e/loyent à faire ou à laiffer? Si bien que l'on ne peut pas dire que la connoijjance Ires- claire des chofes d leur diftinâe perception ojte l'indiference du libre arbitre, laquelle ne conuiendroit iamais auec la liberté de Dieu, fi elle ne pouuoit conuenir auec la liber\lé humaine, efiant vray que les 349 effcnces des chofes, auffi bien que celles des nombres, font indiuifibles & immuables ; & partant, l'indifférence n'eff pas moins comprife dans la liberté du franc arbitre de Dieu, que dans la liberté du franc ar- bitre des hommes.

Le feptiéme fcrupule /t'ra de la fuperficie, en laquelle ou par le moyen de laquelle vcnis dites que fe font tous les fentimens. Car nous ne voyons pas comment il fe peut faire qu'elle ne foit point partie des corps qui font aperceus, ny de l'air, ou des vapeurs, ny mefme l'ex- trémité d'aucune de ces chofes ; & nous n'entendons pas bien encore comment vous pouue-{ dire qu'il n'y a point d'accidens réels, de quelque corps oufubfance que ce foit, qui puijjént par la toute puijfance de Dieu cjlrefepare^ de leur fujet, & exifler fans luy, & qui véritable- ment exifent ainfi au Saint Sacrement de l'autel. Toutesfois nos Docleurs n'ont pas occufion de s' émouuoir beaucoup, iufqu'à ce qu'ils

�� � 2 22 OEuVRES DE DeSCARTES. 4>7-4i8.

ayent veiijî, dans cette Phyfiqne que vous nous pi-omette\, vous ûure:[ J'ujifamment démontré toutes ces chofes ; il e/l rraj- qu'ils ont de la peine à croire qu'elle nous les puijj'e ft clairement propofcr, que nous les dénions déformais embraser, au preiudice de ce que l'antiquité nous en a apris.

La réponfe que vous aue\ faite aux cinquièmes obi celions a donné lieu au huictiéme fcrupule. Et de vray, comment Je peut-il faire que

350 les verite\ \ Géométriques ou Metaphyfiques, telles que font celles dont vous aue^fait mention en ce lieu-là, j'oyeut immuables & éter- nelles, & que ncantmoins elles dépendent de Dieu ? Car en quel j genre, de câuj'e peuuent-elles dépendre de luy ? Et comment auroil-il peu

faire que la nature du triaiiffle ne fujl point ? ou qu'il n'eu/l pas ejlé vray,de toute éternité, que deux fois quatre fuffent huicl ? ou qu'vn triangle n'eujl pas trois angles? Et partant, ou ces vcrite\ ne dépen- dent que du feul entendement, lorfqu'il penfe, on elles dépendent de l'exi/lence des chofes me/mes, ou bien elles font indépendantes : peu qu'il ne femble pas poffible que Dieu ait peu faire qu'aucune de ces eJJ'ences ou rei'ite- ne fuJl pas de toute éternité.

Enjîn le 9. fcrupule nous femble fort preJJ'ant, lorfque l'ous dites qu'il faut fe défier des feus, €■ que la certitude de l'entendement efl beaucoup plus grande que la leur. Car comment cela pouroit-il ejtre, fi l'entendement mcfme n'a point d'autre certitude que celle qu'il em- prunte des feus bien difpofe-'? Et défait, ne roit-ou pas qu'il ne peut corriger l'erreur d'aucun de nos feus, fi, premièrement, r)i autre ne l'a tiré de l'erreur oit il e/toit luy-mefme? Par exemple, vn baflon paroifi rompu dans l'eau à caufe de la refraclion : qui corrigera cet erreur? fera-ce l'entendement? point du tout, mais le fens du tou- cher. Il en eft de me/me de tous les autres. El partant, fi rue fois vous

351 pouue-y auoir tous vos fens \ bien difpofe^, & qui vous raporteut touf- iours la mefme chofe, tene- pour certain que vous acquerre:^ par leur moyen la plus grande certitude dont vn homme foit naturellement capable. Que fi vous vous fe\ par trop aux raifonnemens de l'o/lre efprit, aJfure\-vous d'eftre fouuent trompé; cai- il arriue afiéy ordi- nairement que nojlre entendement nous trompe en des chofes qu'il auoit tenues pour indubitables.

Voilà en quoy confijlent nos principales difficulté'^; à quoy vous adjoutere-y auffi quelque règle certaine & des marques infaillibles, fuiuant lefquelles nous puijjions connoijire auec cei titude, quand nous conceuons vne chofe fi parfaitement fans l'autre, qu'il foit rray que l'vnefoit tellement difiinéle de l'autre, qu'au moins par la toute puif- fance de Dieu elles puijfent fubfijler feparement : c'ejl à dire, en vn

�� � 418-4JO. Sixièmes Objections.

��22}

��mot, que vous nous enfeigiiie\ comment nous pouuons clairement, diJ1inâemenl\& certainement connoiftre que cette dijîinclion, que noftre entendement forme, ne prend point fou jondcment dans nq/lre efprit, mais dans les chofes me/mes. Car, lor/que nous contemplons l'immen- filé de Dieu, fans penfer à fa iujlice, ou que nous faifons réflexion fur fon exiflence, fans penfer au Fils ou au S. Efprit, ne conceuons- nous pas parfaitement cette exiflence, on Dieu mcfnie exiflant, fans ces deux autras perfonnes, qu'vn infldele peut auec autant de raifon nier de la diuinité, que vous eu aue'^ de denier au \ corps l'cfprit ou 352 la penfec? Tout ainfi donc que celuy-là concluroil mal, qui dirait que le Fils & que le S. Efprit font effejitiellement diflingue\ du Père, ou qu'ils peuuent e/lre fepare\ de luy : de mefme on ne l'ous concédera jamais que la peu fée, ou plutofl que l'efprit humain, fait réellement difliugué du corps, quof que vous conceuie\ clairement l'ru fans l'autre, & que vous puijjie- nier l'vn de l'autre, & mefme que vous reconnoiffei que cela ne fe fait point par aucune abflraâion de vqflre efprit. Mais certes, fi vous fatisfailes pleinement à toutes ces diffi- culte:^, vous deuei eflre aJJ'uré qu'il n'j- aui-a plus rien qui puiffe faire ombrage à nos Théologiens.

Addition.

l'adiouteray \cy ce que quelques autres m'ont propofé, afin de n'auoir pas belbin d'y répondre feparenient ; car leur fujet eit prel'que lemblable.

Des perfonnes de tres-bon efprit, & de rare doctrine, m'ont fait les trois queftions fuiuantes :

La première ell : comment nous pouuons e/lre afurei que nous auons l'idée claire & di/linâe de nq/lre ame.

La féconde : comment nous pouuons eflre affure\ que celle idée e/l tout afldit différente des autres chofes.

j-La troifieme : comment nous pouuons eflre a fure-; qu'elle n'a rien cil foy de ce qui appartient au coips.

Ce qui fuit m'a aufli elle enuo}é auec ce titre :

[DES PHILOSOPHES ô- GEOMETRES 353

A MONSIEUR DESCARTES. Monfieur, Quelque foin que nous prenions à examiner fi l'idée que nous auons de uoflre efpi it, c'efl à dire, fi la notion ou le concept de l'efprit

�� � 2 24 OEuVRES DE DeSCARTES. 4:0-421-

humain ne contient rien en for de corporel, nous n'nfous pas ueant- moins ajfnrer que la poij'ée ne piiiffe en aucune façon conuenir au corps agité par defecrets niouueniens. Car, voyant qu'il y a certains corps qui ne penfent point, & d'autres qui penfent, comme ceux des hommes & peut-eflre des befîes, ne pajjerions-nous pas auprès de vous pour des fophifîes, & ne nous accuferie--7'ous pas de trop de témérité, fi, nonobflant cela, nous roulions conclure qu'il n'y a aucun corps qui penfe ? Nous auons mefme de la peine à ne pas croire que vous aurie\ eu raifon devons moquer de nous, fi nous eufjions les pre- miers forgé cet ai-gutnent qui parle des idées, & dont vous vous fér- ue^ pour la prenne d'vn Dieu & de la diftinâion réelle de l'efprit d'anec le corps, & que vous l'euf]ie\ enfnite fait pajj'er par l'examen

354 \de voftre analyfe. Il efl vray que vous paroif]'e\ en eflre fi fort pre- uenu& préoccupé, qu'il femble que vous vous foye^ vous-mefme mis vn voile deuant l'efprit, qui vous empefche de voir que toutes les opérations 6' propriété- de lame, que vous remarque^ efire en vous, dépendent purement des mouuemens du corps; ou bien défaites le nœud qui, félon voftre ingénient, tient nos efprits enchainei, & les empêche de s'éleuer an dejj'us du corps.

\Le nœud que nous trouuons en cecy eft que nous comprenons fort bien que 2 & 3 ioins enfemble font le nombre de 5, & que, fi de chofes égales on ofie chofes égales, les refies feront égaux : nous sommes conuaincus par ces verite-{ & par mille autres, aujji bien que vous; pourquoy donc ne fommes-nous pas pareillement conuaincus par le moyen de vos idées, ou mefme par les nofires, que l'ame de l'homme cfi' réellement difiinâe du corps, & que Dieu exifie? Vous dire^peut- efire que vous ne pouue\ pas nous mettre cette vérité dans l'efprit, fi nous ne méditons auec vous ; mais nous auons à vous répondre que nous auons leu plus de fept fois vos Méditations auec vne attention d'efprit prefque femblable à celle des Anges, & que neantmoins nous ne fommes pas encore perfiade^. Nous ne pointons pas toutesfois nous perfuader que vous veuillie\ dire que, tous tant que nous fommes, nous auons l'efprit fiupide & grofjier comme des befies, & du tout

355 inhabile pour les chofes metaphyfiques, \ aufquelles il y a trente ans que nous nous exerçons, plutofi que de confeffer que les raifous que vous flwe^ tirées des idées de Dieu & de l'efprit, ne font pas d'vn

fi grand poids & d'vne telle autorité, que les hommes fçauans, qui tâchent, autant qu'ils peuuent, d'élcuer leur efprit au defius de la matière, s'y puijjént & s'y doiuent entièrement fonmettre.

Au contraire, nous cfiimons que vous confefferei le mefme auec nous, //" jous voule-{ vous donner la peine de relire vos Méditations

�� � 42I-42I- Sixièmes Réponses. 22^

aiiec le mefnie e/prit, & les paffcr par le mcfmc examen que vous ferie\fi elles vous auoyeiit e/té propofées par me perfoiine ennemie. Enfin, piiifque nous ne connoijj'ons point iujqu'oii Je peut étendre la vertu des corps i de leurs mouuemens, veu que l'ous confeffei vous- mcfme qu'il n'y a perfonne qui puijfe feauoir tout ce que Dieu a mis ou peut mettre dans vn J'ujet, fans vue reuelation particulière de fa part, d'oii pouue\-vous auoir apris que Dieu n'ait point mis cette vertu & propriété dans quelques corps, que de p enfer, de douter, il-c? Ce font là, Monjieui-, nos arf^umens, ou, fi vous aymés mieux, nos préiuge\, au/quels fi vous aporte\ le remède necejj'aire, nous ne fçau- rio7is vous exprimer de combien de grâces nous vous ferons rede- uables. ny quelle fera l'obligation que nous vous aui-ons, d'auoir telle- ment défriché nofire efprit, que de l'auoir rendu capable de \ receuoir auec I fruiéi la femence de vofire doâriue. Dieu j'eiiille que vous en puijjiei venir heureufemiJit à bout, & nous le prions qu'il luy plaife donner cette recompenfe à vofire pieté, qui ne vous permet pas de rien entreprendre, que vous ne facrifyie\ entièrement à fa gloire.

��356

��I REPONSES DE L'AVTEVR 357

AUX SIXIÈMES OBJECTIONS

faites par diuers Théologiens, Philofophes & Géomètres,

C'eft vne choie tres-allurée que perfonne ne peut dire certain s'il penle & s'il exifte, fi, premièrement, il ne connoifl la nature de la penfée & de l'exirtence. Non que pour cela il foit belbin d'vne Icience réfléchie, ou acquife par vne démonitration, & beaucoup moins de la Icience de cette fcience, par laquelle il connoifle qu'il Içait, & dere- chef qu'il fçait qu'il fçait, & ainfi iufqu'à l'infini, eftant impofilble qu'on en puifie iamais auoir vne telle d'aucune chofe que ce foit; mais il fufiit qu'il fçache cela par cette forte de connoifiance inté- rieure qui précède toufiours l'acquife, & qui eft fi naturelle à tous les hommes, en ce qui regarde la penfée & l'exiftence, que, bien que peut-ellre eftant aueuglez par | quelques préjugez, & plus attentifs 358 au fon des paroles qu'à leur véritable fignification, nous puiffions feindre que nous ne l'auons point, il efi neantmoins impofiible qu'en effed nous ne l'ayons. Ainfi donc, lorfque quelqu'vn aperçoit qu'il Œuvres. IV. 29

�� � 2 26 OEuVRES DE DeSCARTES. 4^^-424

penfc & que de là il fuit tres-euiderament qu'il exille, encore qu'il ne fe foit peut-ellre iamais auparauant mis en peine de fçauoir ce que c'eft que la penfée & que l'exiftence, il ne le peut faire neant- moins qu'il ne les connoiffe affez l'vne & l'autre pour dire en cela pleinement fatisfait.

2. Il ert auiïi du tout impoffible, que celuy qui d'vn collé içait qu'il penfe, & qui d'ailleurs connoift ce que c'eit que d'eltre agité par des mouuemcns, puilie iamais croire qu'il fe trompe, & qu'en elTet il ne penfe point, mais qu'il efl: feulement remué. Car, ayant vne idée ou notion toute autre de la penfée] que du mouuement corporel, il faut de necedité qu'il conçoiue l'vn comme différent de l'autre; quoy que, pour s'eftre trop accouUumé à attribuer à vn mefme fujet plu- fieurs proprietez difercntcs, & qui n'ont entr'elles aucune affinité, il fe puiffe faire qu'il reuoque en doute, ou mefme qu'il affure, que c'elt en luy la mefme diufe de penfer & d'eflre meu. Or il faut re- marquer que les chofcs dont nous auons différentes idées, peuuent eitre prifes en deux façons pour vne feule & mefme chofe : c'efl à fçauoir, ou envnité & identité de nature, ou feulement en vnité de

359 compolition. Ainfi, par exemple, il ell bien vray | que l'idée de la figure n'ell; pas la mefme que celle du mouuement ; que l'aclion par laquelle i'entens, ell conceuë fous vne autre idée que celle par laquelle ie veux ; que la chair & les os ont des idées différentes ; & que l'idée de la penfée ell toute autre que celle de l'extenfion. Et neantmoins nous conceuons fort bien que la mefme fubltance à qui la figure conuient, ell aufii capable de mouuement, de forte qu'élire figuré & élire mobile n'ell qu'vne mefme chofe en vnité de nature ; comme auffi n'efl-ce qu'vne mefme cliofe, en vnité de nature, qui veut & qui entend. Mais il n'en efl: pas ainli de la fubflance que nous con- fiderons fous la forme d'vn os, & de celle que nous confiderons fous la forme de chair : ce qui fait que nous ne pouuons pas les prendre pour vne mefme choie en vnité de nature, mais feulement en vnité de compofition, en tant que c'efl vn mefme animal qui a de la chair & des os. Maintenant la quellion ell de fçauoir li nous conceuons que la chofe qui penfe & celle qui efl étendue, Ibient vne mefme chofe en vnité de nature, en forte que nous trouuions qu'entre la penlee & l'extenfion, il y ait vne pareille connexion (Se affinité que nous remarquons entre le mouuement & la figure, l'aution de l'en- tendement & celle de la volonté; ou plutoit] fi elles ne font pas ape- lées vne en vnité de compolition, en tant qu'elles fe rencontrent toutes deux en vn mefme homme, comme des os & de la chair en

360 vn mefme animal. Et pour moy, c'efl là mon | fentiment; car la diflin-

�� � 424-4". Sixièmes Réponses. 227

ction ou diuerfité que ie remarque entre la nature d'vne chofe éten- due &. celle d'vne chofe qui penfe, ne me paroift pas moindre que celle qui eft entre des os & de la chair.

Mais, pource qu'en cet endroit on fe fert d'autoritez pour me combattre, ie me trouue obligé, pour empêcher qu'elles ne portent aucun préjudice à la vérité, de répondre à ce qu'on m'objeéte {que perfonne n'a encore pîi comprendre ma déinonftration), qu'encore bien qu'il y en ait fort peu qui l'ayent foigneufement examinée, il s'en trouue neantmoins quelques-vns qui fe perfuadent de l'entendre, & qui s'en tiennent entièrement conuaincus. Et comme on doit adjouter plus de foy à vn feul témoin qui, après auoir voyagé en Amérique, nous dit qu'il a veu des Antipodes, qu'à mille autres qui ont nié cy-deuant qu'il y en euft, fans en auoir d'autre raifon, fmon qu'ils ne le fçauoient pas : de mefme ceux qui pezent comme il faut la valeur des raifons, doiuent faire plus d'eftat de l'autorité d'vn feul homme, qui dit entendre fort bien vne démonflration, que de celle de mille autres qui difent, lans railon, qu'elle n'a pu encore eltre comprife de peribnne. Car, bien qu'ils ne l'entendent point, cela ne fait pas que d'autres ne la puilfent entendre ; & pource qu'en inférant l'vn de l'autre, ils font voir qu'ils ne font pas affez exaiSs dans leurs raifonnemens, il lemble que leur autorité ne doiue pas eflre beaucoup confiderée.

I Enfin, à la quertion qu'on me propofe en cet endroit, fçauoir : fi 361 i'ay telloncnt coupé & diuifè par le moyen de mon analyfe tous les mouuemeiis de ma matière fubtile, que non feulement ie fois affeuré, mais mefme que ie puiffe faire connoijlre à des perfonnes tres-atleU' tiues, & qui penfent eflre affe\ clairuoyantes, qu'il y a de la répu- gnance que nos penfées foyent répandues dans des mouuemens cor- porels, c'elt à dire, comme ie l'eflime, que nos penfées | foyent vne mefme chofe auec des mouuemens corporels, ie répons que, pour mon particulier, i'en fuis très-certain, mais que ie ne me promets pas pour cela de le pouuoir perfuader aux autres, quelque attention qu'ils 3' aportent & quelque capacité qu'ils penfent auoir, au moins tandis qu'ils n'apliqueront leur efprit qu'aux chofes qui font feule- ment imaginables, & non point à celles qui font purement intelli- gibles ; comme il eft aile de voir que ceux-là font, qui s'imaginent que toute la dillindion & différence qui ei^ entre la penfée & le mouue- ment, fe doit entendre par la difleétion de quelque matière fubtile. Car cela ne fe peut entendre, finon lorfqu'on confidere que les idées d'vne choie qui penfe, & d'vne chofe étendue ou mobile, font entiè- rement diuerfes & indépendantes l'vne de l'autre, & qu'il répugne

�� � 2 28 OEuVRES DE DeSCARTES. 425-426.

que des chofes que nous conceuons clairement & diftindement eftre diuerfes & indépendantes, ne puill'ent pas eftre feparées, au moins par la toute puiffance de Dieu ; de forte que, tout autant de fois que

3f.2 nous les | rencontrons enfemble dans vn mefme fuiet, comme la penfe'e & le mouuement corporel dans vn mefme homme, nous ne deuons pas pour cela eftimer qu'elles foyent vne mefme chofe en vnité de nature, mais feulement en vnité de compofition.

3. Ce qui eft icy rapo/té des Platoniciens & de leurs fectateurs, eft auiourd'huy tellement décrié par toute l'Egiife Catholique, & communément par tous l,es philofophes, qu'on ne doit plus s'y arefter. D'ailleurs il ell bien vray que le Concile de Latran a conclu qu'on pouuoit peindre les Anges, mais il n'a pas conclu pour cela qu'ils fuffent corporels Et quand en effed on les croiroit eftre tels, on n'auroit pas raifon pour cela de penfei que leurs efpris fuffent plus infeparables de leurs corps que ceux des hommes ; & quand on (foudroit auffi feindre que l'ame humaine viendroit-de père à fils, on ne pouroit pas pour cela conclure qu'elle fuft corporelle, mais feu- lement que, comme nos corps prennent leur naiffance de ceux de nos parens, de mefme nos | âmes procederoient des leurs. Pour ce qui eft des chiens & des fmges, quand ie leur attribuerois la penfée, il ne s'enfuiuroit pas de là que l'ame humaine n'eft point diftincle du corps, mais plutoft que dans les autres animaux les efpris & les corps font aufli diftinguez : ce que les mefmes Platoniciens, dont on nous vantoit tout maintenant l'autorité, ont eftimé auec Pythagore,

363 comme leur Metempfycofe fait affez connoiftre. Mais pour | moy, ie n'ay pas feulement dit que dans les beftes il n'y auoit point de penfée, ainfi qu'on me veut faire acroire, mais outre cela ie l'ay prouué par des raifons qui font fi fortes, que iufques à prefent ie n'ay veu perfonne qui ayt rien oppofe de confiderable à l'encontre. Et ce font plutoft ceux qui affurent que les chiens fçaiient en veillant qu'ils courent, £■ mefme en donnant qu'ils aboyent, & qui en parlent comme s'ils eftoyent d'intelligence auec eux, & qu'ils viffent tout ce qui fe paffe dans leurs cœurs, lefquels ne prouuent rien de ce qu'ils difent. Car bien qu'ils adioutent '.qu'ils ne peuuent pas fe perfuader que les opérations des hefles puiffent eftre fufif animent expliquées par le moyen de la mechaniqUe,fans leur atribiier nj-fens, ny aine, iiy vie (c'eft à dire, félon que ie l'explique, fans la penfée; car ie ne leur ay iamais dcnié ce que vulgairement on apelle vie, ame corporelle, & fens organique), qu'au contraire ils veulent fout enir, au dédit de ce que l'on voudra, que c'eft vne chofe tout affait impofl'ible & me/me ridi- cule, cela neantmoins ne doit pas eftre pris pour vne preuue : car il

�� � 426-417. Sixièmes Réponses. 229

n'y a point de propofition Ci véritable, dont on ne puiffe dire en mefme façon qu'on ne fe lafçauroit perfuader; & mefme ce n'eft point la coutume d'en venir aux gajeures, que lorfque les preuues nous manquent; &, puifqu'on a veu autres-fois de grans hommes qui fe font moquez, d'vne façon prefque pareille, de ceux qui foutenoyent qu'il y -luoit des antipodes, i'eftime qu'il ne faut pas légèrement tenir pour faux | tout ce qui femble ridicule à quelques autres. 364

Enfin, ce qu'on adioute enfuite : qu'il s'en trouiiet\i plujieurs qui diront que toutes les aâions de l'homme font femblables à celles des machines, | & qui ne voudront plus admettre en luy defens ny d'enten- dement, s'il ejl vraj que lesjtnges, les chiens & les elephans agijfent aujfi comme des machines en toutes leurs opérations, n'eft pas aufli vne raifon qui prouue rien, fi ce n'eft peut-eftre qu'il y a des hommes qui conçoiuent les choies fi confufement, & qui s'atachent auec tant d'opiniâtreté aux premières opinions qu'ils ont vne fois conceuës, fans les auoir iamais bien examinées, que, plutoft que de s'en dé- partir, ils nieront qu'ils ayent en eux mefmes les chofes qu'ils expé- rimentent y eftre.Car,de vray,il ne fe peut pas faire que nous n'ex- périmentions tous les iours en nous mefmes que nous penfons; & partant, quoy qu'on nous faffe voir qu'il n'y a point d'opérations dans les beftes qui ne fe puiffent faire fans la penfée, perfonne ne poura de là raifonnablement inférer qu'il ne penfe donc point, fi ce n'eft celuy qui, ayant toufiours fupofé que les beftes penfent comme nous, & pour ce fuiet s'eftant perfuadé qu'il n'agit point autrement qu'elles, fe voudra tellement opiniaftrer à maintenir cette propofi- tion : l'homme & la bejte opèrent d'vne mefme façon, que, lorfqu'on viendra à luy montrer que les beftes ne penfent point, il aimera mieux fe dépouiller de fa propre penfée (laquelle il ne peut toutes- fois ne pas connoiftre en foy-| mefme par vne expérience continuelle 365 & infaillible) que de changer cette opinion, qu'il agit de mefme façon que les befles. le ne puis pas neantmoins me perfuader qu'il y ait beaucoup de ces efpris; mais ie m'affeure qu'il s'en trouuera bien dauantage qui, fi on leur accorde que la penfée n'efl point diflinguée du mouuement corporel, foutiendront (& certes auec plus de raifon) qu'elle fe rencontre dans les beiges aufli bien que dans les hommes, puifqu'ils verront en elles les mefmes mouuemens corporels que dans nous ; &, adioutant à cela que la différence, qui n'eft que félon le plus ou le moins, ne change point la nature des chofes, bien que peut-eftre ils ne faffent pas les beftes n raifonnablcs que les hommes, ils auront neantmoins occafion de croire qu'il y a en elles des efpris de femblable efpece que les noftres.

�� � 2jO OEuVRES DE DeSCARTES. 428-429.

I4. Pour ce qui regarde la Icience d'vn athée, il eft aifé de montrer qu'il ne peut rien fçauoir auec certitude & aflurance; car, comme i'ay défia dit cy-deuant, d'autant moins puilTant fera celuy qu'il reconnoiilra pour l'auteur de fon eftre, d'autant plus aura t'il occa- fion de douter û fa nature n'eft point tellement imparfaite qu'il fe trompe, mefme dans les chofes qui luy femblent très euidentes ; & iamais il ne poura eftre deliuré de ce doute, fi, premièrement, il ne reconnoift qu'il a efté créé par vn vray Dieu, principe de toute vérité, & qui ne peut eftre trompeur.

366 I 5. Et on peut voir clairement qu'il eft impoiïible que Dieu foit trompeur, pourueu qu'on veuille confiderer que la forme ou l'ef- fence de la tromperie eft vn non eftre, vers lequel iamais le fouue- rain eftre ne fe peut porter. Aufll tous les Théologiens font-ils d'ac- cord de cette vérité, qu'on peut dire eftre la bazc & le fondement de la religion Chreftienne, puifque toute la certitude de fa foy en dépend. Car comment pourions-nous adiouter foy aux chofes que Dieu nous a reuelées, fi nous penfions qu'il nous trompe quelque- fois? Et bien que la commune opinion des Théologiens foit que les damnez font tourmentez par le feu des enfers, neantmoins leur fen- timent n'eft pas pour cela, qu'ils font deceiis par vue faujfe idée que Dieu leur a imprimée d'pnfeu qui les cotifomme,' ma'is plutoft qu'ils font véritablement tourmentez par le feu ; parce que, comme l'efprit d'vn homme viuant, bien qu'il ne foit pas corporel, efl neantmoins naturellement détenu dans le corps, ainfi Dieu, par fa toute puiffance, peut aifement faire qu'il foufre les attaintes du feu corporel après fa mort, i&c. Voyez le Maiftre des Sentences, Lib. 4, Dift. 44. Pour ce qui eft des lieux de l'Efcriture, ie ne iuge pas que ie fois obligé d'y répondre, fi ce n'eft qu'ils femblent contraires à quelque opinion qui me foit particulière; car lorfqu'ils ne s'ataquent pas à moy feul, mais qu'on les propofe contre les opinions qui font communément receuës de tous les Chreftiens, comme font celles que l'on | impugne en ce

367 lieu-cy, par | exemple : que nous pouuons fçauoir quelque chofe, & que l'ame de l'homme n'eft pas femblable à celle des animaux; ie craindrois de paft"er pour prefomptueux,fi ie n'aimois pas mieux me contenter des réponfes qui ont défia efté faites par d'autres, que d'en rechercher des nouuelles ; veu que ie n'ay iamais fait profeftion de l'étude de la Théologie, & que ie ne m'y fuis apliqué qu'autant que i'ay creu qu'elle eftoit neceffaire pour ma propre inftrudion, & enfin que ie ne fens point en moy d'infpiration diuine.qui me falfe iuger capable de l'enfeigner. C'eft pourquoy ie fais icy ma déclaration, que déformais ie ne répondray plus à de pareilles obiections.

�� � 439-430. Sixièmes Réponses. 251

Mais ie ne lairray pas d'y répondre encore pour cette fois, de peur que mon iilence ne donnait occafion à quelques vns de croire que ie m'en abftiens faute de pouuoir donner des explications allez com- modes aux lieux de l'Efcriture que vous propofez. le dis donc, pre- mièrement, que le paiTage de Saint Paul de la première aux Corinth., Chap. 8, ver. 2, fe doit feulement entendre de la fcience qui n'eft pas iointe auec la charité, c'eft à dire de la fcience des Athées : parce que quiconque connoifl Dieu comme il faut, ne peut pas eftre fans an:our pour luy, & n'auoir point de charité. Ce qui fe prouue, tant par ces paroles qui précèdent immédiatement : la fcience enfle, mai., la charité édifie, que par celles qui fuiuent vn peu après : quefi quel- qu'vn aime Dieu, iceluf (à | fçauoir Dieu) efi connu de Uiy. Car ainfi 368 l'Aportre ne dit pas qu'on ne puilTe auoir aucune fcience, puifqu'il confeil'e que ceux qui aiment Dieu le connoiffent, c'efl: à dire qu'ils ont de luy quelque fcience ; mais il dit feulement que ceux qui n'ont point de chanté, & qui par confequent n'ont pas vne connoiffance de Dieu fuffiiante, encore que peut-eftre ils s'eftiment fçauans en d'autres chofes, ils ne connoiffent pas neantmoins encore ce qu'ils doiuent fçauoir, ny comment ils le doiuent fçauoir : d'autant qu'il faut commencer par la connoilfance de Dieu, & | après faire dépendre d'elle toute la connoiffance que nous pouuons auoir des autres chofes, ce que i'ay auffi expliqué dans mes Méditations. Et partant, ce mefme texte, qui eftoit allégué contre moy, confirme fi ouuertement mon opinion touchant cela, que ie ne penfe pas qu'il puiffe eftre bien expliqué par ceux qui font d'vn contraire aduis. Car, fi on vouloit prétendre que le fens que i'<iy donné à ces paroles : que fi quelqu'vn aime Dieu, iceluf (à fçauoir Dieu) eft connu de luj', n'eft pas celuy de l'Efcriture, & que ce pronom iceluy ne fe réfère pas à Dieu, mais à l'homme, qui eft connu & aprouué par luy, l'Apoftre Saint lean, en fa première Epiftre, Chapitre 2, verf. 2, fauorife entièrement mon expliquation, par ces paroles : En cela nous fçauons que nous l'auons connu, fi nous obferuons fes commandemens ; & au Chap. 4, verf. 7 : Celuj qui aime, eft enfant de Dieu, & le connoift.

Les lieux que vous alléguez de l'Ecclefiafte ne | font point aufli 369 contre moy : car il faut remarquer que Salomon, dans ce liure, ne parle pas en la perfonne des impies, mais en la fienne propre, en ce qu'ayant efté auparauant pécheur & ennemy de Dieu, il fe repent pour lors de fes fautes, & confeffe que, tant qu'il s'eftoit feulement voulu feruir pour la conduite de fes actions des lumières de la fagelfe humaine, fans la référer à Dieu ny la regarder comme vn bienfait de la main, iamais il n'auoit rien peu trouuer qui le fatisfift

�� � 2^2 OEuVRES DE DeSCARTES. 430.431.

entièrement, ou qu'il ne vill remply de vanité. C'eft pourquo}', en diuers lieux; il exhorte & foUicite les hommes de fe conuertir à Dieu & de faire pénitence. Et notamment au Chap. 11, verf. 9, par ces paroles : Et /cache, dit-il, que Dieu te fera rendre compte de toutes tes actions; ce qu'il continue dans les autres fuiuans iufqu'à la fin du Hure. Et ces paroles du Chap. S, verf. 17 : Et i'af reconnu que, de tous les ouurages de Dieu qui Je font fous le foleil, l'homme n'en peut rendre aucune raifon &c., ne doiuent pas eflre entendues de toutes fortes de perfonncs, mais feulement de celuy qu'il a décrit au verfet précèdent : Il y a tel homme qui paffe les iours & les nuits fans dormir; \ comme fi le prophète vouloit en ce lieu-là nous auertir que le trop grand trauail, & la trop grande alTiduité à l'eftude des lettres, empefche qu'on ne paruienne à la connoiffance de la vérité : ce que le ne croy pas que ceux qui me connoiffent particuliè- rement, iugent pouuoir eftre appliqué à moy. Mais furtout il faut

370 pren|dre garde à ces paroles : qui fe font fou\ le foleil, car elles font fouuent répétées dans tout ce liure, & dénotent toufiours les chofes naturelles, à l'exclufion de la fubnrdination & dépendance qu'elles ont à Dieu, parce que, Dieu eitant éleué au delTus de toutes chofes, on ne peut pas dire qu'il foit contenu entre celles qui ne font que fouz le Soleil ; de forte que le vray fens de ce paffage efl: que l'homme ne fçauroit auoir vne connoillance parfaite des chofes na- turelles, tandis qu'il ne connoifira point Dieu : en quoy ie conuiens auffi auec le prophète. Enfin, au Chapitre 3, verf. 19, où il efl dit que l'homme & la jument pafl'enl de mefne façon, & auffi que l'homme n'a rien de plus que la jument, il ell manifelle que cela ne fe dit qu'à raifon du corps; car en cet endroit il n'efi fait mention que des chofes qui apartiennent au corps; & incontinent après il adioute, en parlant féparement de l'ame : Qui fçaitfi l'efprit des enfans d'Adam monte en haut, & H l'efprit des animaux defcend en bas? c'ell à dire qui peut connoilbe, par la force de la raifon humaine, & à moins que de fe tenir à ce que Dieu nous en a reuelé, fi les âmes des hommes iouiront de la béatitude éternelle? Certes i'ay bien taché de prouuer par raifon naturelle que l'ame de l'homme n'efi point corporelle; mais de fçauoir fi elle montera en haut, c'eft à dire fi elle iouira de la gloire de Dieu, i'auoue qu'il n'y a que la feule foy qui nous le puilfe aprendrc.

371 I G. Quant à la liberté du franc-arbitre, il ell certain que celle qui fe retrouue en Dieu, efl bien diflerente de celle qui eft en nous, d'au- tant qu'il répugne que la volonté de Dieu n'ait pas efté de toute éter- nité indifférente à | toutes les chofes qui ont elle faites ou qui le

�� � 372

��432-433. Sixièmes Réponses. 23 j

feront iamais, n'y ayant aucune idée qui reprelente le bien ou le vray, ce qu'il faut croire, ce qu'il faut faire, ou ce qu'il faut ob- mettre, qu'on puilTe feindre auoir elle Tobjet de l'entendement diuin, auant que ia nature ait erté coniUtuée telle par la détermina- tion de fa volonté. Et ie ne parle pas icy d'vne (impie priorité de temps, mais bien dauantage ie dis qu'il a elle impoffible qu'vne telle idée ait précédé la détermination de la volonté de Dieu par vne priorité d'ordre, ou de nature, ou de raifon raifonnée, ainfi qu'on la nomme dans l'Efcole, en forte que cette idée du bien ait porté Dieu à élire l'vn plutoll que l'autre. Par exemple, ce n'elt pas pour auoir vcu qu'il elloit meilleur que le monde fuft créé dans le temps que dés l'éternité, qu'il a voulu le créer dans le temps; & il n'a pas voulu que les trois angles d'vn triangle fuffent égaux à deux droits, parce qu'il a connu que cela ne fe pouuoit faire autrement, &c. Mais, au contraire, parce qu'il a voulu créer le monde dans le temps, pour cela il eft ainfi meilleur que s'il euft efté créé dés l'eiernité; & d'autant qu'il a voulu que les trois angles d'vn triangle fuffent neceffairement égaux à deux droits, il eft maintenant vray que cela | eft ainfi, & il ne peut pas eilre autrement, & ainli de toutes les autres choies. Et cela n'empefche pas qu'on ne puiffe dire que les mérites des Saints font la caufe de leur béatitude éternelle ; car ils n'en font pas tellement la caufe qu'ils déterminent Dieu à ne rien vouloir, mais ils font feulement la caufe d'vn eifet, dont Dieu a voulu de toute éternité qu'ils fuffent la caufe. Et ainfi vne entière indifférence en Dieu eft vne preuue très-grande de fa toute-puiffance. Mais il n'en eil pas ainfi de l'homme, lequel trouuant des-ja la na- ture de la bonté & de la vérité eftablie & déterminée de Dieu, & fa volonté eftant telle qu'elle ne fe peut naturelleinent porter que vers ce qui eft bon, il eft manifefte qu'il embralfe d'autant plus volon- tiers, & par confequent d'autant plus librement, le bon & le vray, qu'il les connoift plus euidemment; & que iamais il n'eft indiffè- rent que lorfqu'il ignore ce qui eft de mieux ou | de plus véritable, ou du moins lorfque cela ne lui paroift pas fi clairement qu'il n'en puiffe aucunement douter. Et ainfi l'indifférence qui conuient à la liberté de l'homme, eft fort différente de celle qui conuient à la liberté de Dieu. Et il ne fert icy de rien d'alléguer que les effences deschofes font indiuifibles; car, premiereinent, il n'y en a pomt qui puiffe conuenir d'vne mefme façon à Dieu & à la créature; & enfin l'indifférence n'eft point de l'elfence de la liberté humaine, veu que nous ne fommes pas feulement libres, quand l'ignorance du bien & du vray | nous rend indifferens, mais principalement auffi lorfque 373

Œuvres. IV. 3o

�� � 2^4 OEuvREs DE Descartes. 433-4?4,

la claire & diftincte connoilTance d'vne choie nous poufle & nous engage à la recherche.

7. le ne conçoy point la fuperficie par laquelle i'eftime que nos fens font touchez, autrement que les Mathématiciens ou Philo- fophes conçoiuent ordinairement, ou du moins doiuent conceuoir, celle qu'ils diftinguent du corps & qu'ils fuppofent n'auoir point de profondeur. Mais le nom de fuperficie fe prend en deux façons par les Mathématiciens : à fçauoir,-ou pour le corps dont on ne confi- dere que la feule longueur & largeur, fans s'arrefter du tout à la profondeur, quoy qu'on ne nie pas qu'il en ait quelqu'vne; ou il elt pris feulement pour vn mode du corps, & pour lors toute profondeur lui eft déniée. C'eft pourquoy, pour euiter toute forte d'ambiguitc, i'ay dit que ie parlois de cette fuper- ficie, laquelle, eftant feulement vn mode, ne peut pas eftre partie du corps; car le corps eft vne fubftance dont le mode ne peut eftre partie. Mais ie n'ay iamais nié qu'elle fuft le terme du corps; au contraire, ie croy qu'elle peut fort proprement eftre apelée l'extré- mité, tant du corps contenu que de celuy qui contient, au fens que l'on dit que les corps contigus font ceux dont les extremitez | font enfemble. Car, de vray, quand deux corps fe touchent mutuelle- ment, ils n'ont enfemble qu'vne mefme extrémité, qui n'eft point partie de l'vn ny de l'autre, mais qui eft le mefme mode de tous les 374 deux, | & qui demeurera toufiours le mefme, quoy que ces deux corps foient oftez, pourueu feulement qu'on en fubftituë d'autres en leur place, qui foient precifement de la mefme grandeur & Igure. Et mefme ce lieu, qui eft apellé par les Peripateticiens la fuperficie du corps qui enuironne, ne peut eftre conceu eftre vne autre fuper- ficie, que celle qui n'eft point vne fubftance, mais vn mode. Car on ne dit point que le lieu d'vne tour foit changé, quoy que l'air qui l'enuironne le foit, ou qu'on fubftituë vn autre corps en la place de la tour; & partant la fuperficie, qui eft icy prife pour le lieu, n'eft point partie de la tour, ny de l'air qui l'enuironne. Mais, pour ré- futer entièrement l'opinion de ceux qui admettent des accidens réels, il me femble qu'il n'eft pas befoin que ie produife d'autres raifons que celles que i'ay des-ja auancées. Car, premièrement, puifque nul fentiment ne fe fait fans contaél, rien ne peut eftre fenty que la fuperficie des corps. Or, s'il y a des accidens réels, ils doiuent eftre quelque chofe de différent de cette fuperficie, qui n'eft autre chofe qu'vn mode. Doncques, s'il yen a, ils ne peuuent eftre fentis. Mais qui a iamais penfé qu'il y en euft, que parce qu'il a crû qu'ils eftoient fentis? De plus, c'eft vne chofe entièrement impoflible &qui

�� � 4?4-436. Sixièmes Réponses. 255

ne le peut conceuoir fans répugnance & contradiction, qu'il y ait des accidens réels, poiirce que tout ce qui efl: réel peut exil^er lepa- renient de tout autre fujet : or ce qui peut ainfi exiller feparement, eft vne fub|rtance, & non point vn accident. Et il ne fert de rien de 375 dire que les accidens réels ne peuuent pas naturellement eflre fe- parez de leurs fujets,mais feulement parla toute-puilTance de Dieu; I car eilre fait naturellement, n'ert rien autre choie qu'eflre fait par la puiffance ordinaire de Dieu, laquelle ne diffère en rien de fa puif- fance extraordinaire, & laquelle, ne mettant rien de nouueau dans les chofes, n'en change point aufli la nature; de forte que, fi tout ce qui peut eftre naturellement fans fujet, eft vne fubftance, tout ce qui peut auffî eftre fans fujet par la puiffance de Dieu, tant extraordi- naire qu'elle puiffe eftre, doit aulïi eftre apelé du nom de fubftance. l'auouë bien, à la vérité, qu'vne fubftance peut eftre apliquée à vne autre fubftance; mais, quand cela arriue, ce n'eft pas la fubftance qui prend la forme d'vn accident, c'eft le feul mode ou la façon dont cela arriue : par exemple, quand vn habit eft apliqué iur vn homme, ce n'eft pas l'habit, mais ejîre habillé, qui eft vn accident. Et pource que la principale raifon qui a meu les Philofophes à établir des accidens réels, a efté qu'ils ont crû que fans eux on ne pouuoit pas expliquer comment fe font les perceptions de nos fens, i'ay promis d'expliquer par le menu, en écriuant de la Phyfique, la façon dont chacun de nos fens eft touché par fes objets; non que ie veuille qu'en cela, ny en aucune autre chofe, on s'en raporte à mes paroles, mais parce que i'ay crû que ce que i'auois expliqué de la veuë, dans ma Dioptrique, pou|uoit feruir de preuue fuffifante de ce que ie puis 376 dans le refte.

8. Quand on confidere attentiuement l'immenfité de Dieu, on Void manifeftement qu'il eft impoflible qu'il y ait rien qui ne dé- pende de luy, non feulement de tout ce qui fubfifte, mais encore qu'il n'y a ordre, ny loy, ny raifon de bonté & de. vérité qui n'en dépende ; autrement (comme ie difois vn peu auparauant), il n'auroit pas efté tout afîait indiffèrent à créer les chofes qu'il a créées. Car fi quelque raifon ou aparence de bonté euft précédé fa preordination, elle l'euft fans doute déterminé à faire ce qui auroit efté de meilleur. Mais, tout au contraire, parce qu'il s'eft déterminé à faire les chofes | qui font au monde, pour cette raifon, comme il eft dit en la Genefe, elles font très-bonnes, c'eft à dire que la raifon de leur bonté dépend de ce qu'il les a ainfi voulu faire. Et il n'eft pas befoin de demander en quel genre de caufe cette bonté, ny toutes les autres veritez, tant Mathématiques que Metaphyfiques,

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��OEuvREs DE Descartes. -136-437.

��dépendent de Dieu ; car, les genres des caul'es ayant elle ellablis par ceux qui peut-eltre ne penl'oient point à cette raifon de caufalilé, il n'y auroit pas lieu de s'étonner, quand ils ne iuy auroient point donné de nom ; mais neantmoins ils Iuy en ont donné vn, car elle peut eltre apelée efficiente, de la mefme façon que la volonté du Roy peut ell:re dite la caule efficiente de la loy, bien que la loy

377 mefme ne foit pas vn eltre naturel, mais | feulement (comme ils difent en l'Efcole) vn eflre moral. Il ell aufTi inutile de demander comment Dieu eult peu faire de toute éternité que deux fois 4 n'eulient pas elté 8, ikc, car i'auouë bien que nous ne pouuons pas comprendre cela; mais, puifque d'vn autre colté ie comprens fort bien que rien ne peut exilter, en quelque genre d'eftre que ce foit, qui ne dépende de Dieu, & qu'il Iuy a efté très-facile d'ordonner tellement certaines chofes que les hommes ne peuffent pas com- prendre qu'elles euffent peu eltre autrement qu'elles font, ce feroit vne chofe tout à fait contraire Via raifon, de douter des chofes que nous comprenons fort bien, à caufe de quelques autres que nous ne comprenons pas, & que nous ne voyons point que nous deuions comprendre. Ainfi donc il ne faut pas penfer que les l'erilc^ éter- nelles dépendent de l'entendement humain, ou de l'exijlence des chofes, mais feulement de la volonté de Dieu, qui, comme vn fouuerain legiflateur, les a ordonnées & eilablies de toute éternité.

g. Pour bien comprendre quelle eft la certitude du fens, il faut diitinguer en Iuy trois fortes de degrez. Dans le premier, on ne doit confiderer autre chofe que ce que les obiets extérieurs caufent immédiatement dans l'organe corporel ; ce qui ne peut élire autre chofe que le mouuement des particules de cet | organe, & le chan-* gement de figure & de fituation qui prouient de ce mouuement. Le

378 felcond contient tout ce qui refulte immédiatement en l'efprit, de ce qu'il eft vny à l'organe corporel ainll meu & difpofé par fes obiets; & tels font les fentimens de la douleur, du chatouillement, de la faim, de la foif, des couleurs, des fons, des faneurs, des odeurs, du chaud, du froid, & autres femblables, que nous auons dit, dans la fixiéme Méditation, prx)uenir de l'vnion & pour ainfi dire du mélange de l'efprit auec le corps. Et enfin, le troifiéme comprend tous les iugemens que nous auons coutume de faire depuis" noftre ieunelfe, touchant les chofes qui font autour de nous, à l'occafion des impreffions, ou mouuemens, qui fe font dans les organes de nos fens. Par exemple, lorfque ie voy vn bâton, il ne faut pas s'imaginer qu'il forte de Iuy de petites images voltigeantes par l'air, apelées vulgairement des efpeccs intentionelles, qui paffent

�� � 437-433. Sixièmes Réponses. 2^7

iufques à mon œil, mais feulement que les rayons de la lumière réfléchis de ce baiton excitent quelques mouuemens dans le nerf optique, & par fon mo3'en dans le cerueau mefme, ainfi que i'ay amplement expliqué dans la Dioptrique. Et c'eil en ce mouue- ment du cerueau, qui nous eif commun auec les belles, que confifte le premier degré du fentiment. De ce premier fuit le fécond, qui s'étend feulement à la perception de la couleur & de la lumière qui elt réfléchie de ce bâton, & qui provient de ce que l'efprit ell fi étroittement & fi intimement conioint auec le cerueau, qu'il fe ref- jfent mefme & eft comme touché par les mouuemens qui fe font en 379 luy; & c'eft tout ce qu'il faudroit raporter au fens, fi nous vou- lions le diftinguer exadement de l'entendement. Car, que de ce fen- timent de la couleur, dont ie fens rimprelfion, ie vienne à iuger que ce bâton qui efl hors de moy efl coloré, & que de l'étendue de cette couleur, de fa terminaifon & de la relation de fa fituation auec les parties de mon cerueau, ie détermine quelque chofc touchant la grandeur, la figure & la difiance de ce mefme bâton, quoy qu'on ait accoutumé de l'atribuer au fens, & que pour ce fuiet ie l'a^e raporté à vn troifiéme | .degré de fentiment, c'ell neantmoins vne chofe manifeile que cela ne dépend que de l'entendement feul. Et mefme i'ay fait voir, dans la Dioptrique, que la grandeur, la dillance & la figure ne s'aperçoiuent que par le raifonnement, en les dédui- fant les vues des autres. Mais il y a feulement eh cela de la diffé- rence, que nous atribuons à l'entendement les iugemens nouueaux & non accoutumez que nous faifons touchant toutes les chofes qui fe prefentent, & que nous attribuons aux fens ceux que nous auons eflé accouflumez de faire dés noftre enfance touchant les chofes fen • fibles, à l'occafion des imprefllons qu'elles font dans les organes de nos fens; dont la raifon eft que la coufiume nous fait raifonner & iuger fi promptement de ces chofes- là (ou plutofl: nous fait reffouue- nir des iugemens que nous en auons faits autresfois), que | nous ne 380 diflinguons point cette façon de iuger d'auec la fimple apprehen- fion ou perception de nos fens. D'où il efl manifefte que, lorfque nous difons que la certitude de l'entendement eft plus grande que celle des fens, nos paroles ne fignifient autre chofe, finon que les iugemens que nous faifons dans vn âge plus auancé, à caufe de quelques nouuelles obferuations, font plus certains que ceux que nous auons formez dés noftre enfance, fans v auoir fait de re- flexion; ce qui ne peut receuoir aucun doute, car il ell confiant qu'il ne s'agit point icy du premier ny du fécond degré du lénti- ment, d'autant qu'il ne peut y auoir en eux aucune faufl'eté. Quand

�� � 2)8

��OEuvREs DE Descartes. 438-440.

��donc on dit qu'i'ii hâlon paroijl rompu dans l'eau, à caiife de la refraâion, c'elt de mefme que fi l'on difoit qu'il nous paroilt d'vne telle façon qu'vn enfant iugeroit de là qu'il eil rompu, & qui fait auiïi que, félon les preiugez aufquels nous fommes accourtumez désinolfre enfance, nous iugeons la mefme chofe. Mais le. ne puis demeurer d'accord de ce que l'on adioufle enfuite, à fçauoir que cet erreur n'ejl point corrigé par l'entendement, mais par le fens de l'attouchement ; car bien que ce fens nous fafle iuger qu'vn bâton elt droit, & cela par cette façon de iuger à laquelle nous fommes accoutumez dés noftre enfance, & qui par confequent peut élire np^lé^fen liment, neantmoins cela ne luffit pas pour corriger l'erreur de la veuë, mais outre cela il eft befoin que nous a3'ons quelque

381 raifon, qui nous enfeigne que | nous deuons en ce rencontre nous fier plutolt au iugement que nous faifons en fuite de l'attouchement, qu'à celu}' où femble nous porter le fens de la veuë ; laquelle raifon n'ayant point efté en nous dés nollre enfance, ne peut eftre attri- buée au fens, mais au feul entendement; & partant, dans cet exemple mefme, c'elt rentendemeni Icul qui corrige l'erreur du fens, & il efl impofiible d'en aportcr iamais aucun, dans lequel l'erreur vienne pour s'efirc plus fié à l'opération de l'efprit qu'à la perception des fens.

10. D'autant que les difilcultez qui relient à examiner, me font plutofi propofées comme des doutes que comme des objections, ie ne prefume pas tant de moy, que i'ofe me promettre d'expliquer alfez fuffifamment des chofes que ie voy élire encore aujourd'huy le fujet des doutes de tant de fçauans hommes. Neantmoins, pour faire en cela tout ce que ie puis, & ne pas manquer à ma propre caufe, ie diray ingenuëment de quelle façon il ell arriué que ie me fois moy-mefme entièrement deiiuré de ces doutes. Car, en ce fai- fant, fi par hazard il arriue que cela puilfe feruir à quelques-vns, i'auray fujet de m'en rejouir, & s'il ne peut feruir à perfonne, au moins auray-je la fatisfaction qu'on ne me poura pas accufer de prefomption ou de témérité.

I Lorfque i'eu" la première fois conclu, en fuite des raifons qui

382 font contenues dans mes Medita|tions, que l'efprit humain eft réelle- ment diflingué du corps, & qu'il efl mefme plus aifé à connoiftre que luy, & plufieurs autres chofes dont il efi là traitté, ie me fentois à la vérité obligé d'y acquiefcer, pource que ie ne remarquois rien en

a. Texte de la i° édit. : « i'eus ». Mais on trouve à Verrata : « p. 3Si, 1. 28, i'eus, lii'. i'eu, & de mefme par tout ailleurs ».

�� � 440-44' •

��Sixièmes Réponses. zjç

��elles qui ne fufl: bien fuiu}', & qui ne fuft tiré de principes tres- euidens, fuiuant les règles de la Logique. Toutesfois ie confeffe que ie ne fus pas pour cela pleinement perfuadé, & qu'il m'arriua prefque la merme chofe qu'aux Aflronomes, qui, après auoir efté conuaincus par de puilfantes railbns que le Soleil eft plufieurs fois plus grand que toute la terre, ne Içauroient pourtant s'empefcher de iuger qu'il eil plus petit, lorfqu'ils iettent les yeux fur luy. Mais après que i'eu pafle plus auant, & qu'apuyé fur les mefmes prin- cipes, i'eu porté ma confideration fur les chofes Phyfiques ou naturelles, examinant premièrement les notions ou les idées que ie trouuois en moy de chaque chofe, puis les diftinguant foigneufe- ment les vnes des autres pour faire que mes iugemens enflent vn entier raport auec elles, ie reconnus qu'il n'y auoit rien qui apar- tinft à la nature ou à l'effence du corps, fmon qu'il eft vne fub- ftance étendue en longueur, largeur & profondeur, capable de plufieurs figures & de diuers niouuemens, & que fes figures & mouuemens n'eftoient autre chofe que des modes, qui ne peuuent jamais eftre fans luy ; mais que les couleurs, les odeurs, les fa- ueurs, & autres chofes femblables, n'eftoient rien que des fenti- |mens qui n'ont aucune exiftence hors de ma penfée, & qui ne font 383 pas moins differens des corps que la douleur diffère de la figure ou du mouuement de la flèche qui la caufe ; &'enfin, que la pefanteur, la dureté, la vertu d'échauffer, d'attirer, de purger, & toutes les autres qualitez que nous remarquons dans les corps, confiftent feulement dans le mouuement ou dans fa priuation, & dans la configuration & arrangement des parties".

Toutes lefquelles opinions eftant fort différentes de celles | que i'auois eues auparauant touchant les mefmes chofes, ie commençay après cela à confiderer pourquoy l'en auois eu d'autres par cy- deuant, & ie trouuay que la principale raifon eftoit que, dez ma ieuneffe, i'auois fait plufieurs iugemens touchant les chofes natu- relles (comme celles qui deuoient beaucoup contribuer à la con- feruation de ma vie, en laquelle ie ne faifois que d'entrer), & que i'auois toufiours retenu depuis les mefmes opinions que i'auois autrefois formées de ces chofes -là. Et d'autant que mon efprit ne fe feruoit pas bien en ce bas âge des organes du corps, & qu'y eltant trop attaché il ne penfoit rien fans eux', auffi n'aperceuoit-il que confufèment toutes chofes. Et bien qu'il euft connoiffance de fa propre nature, & qu'il n'euft pas moins en foy l'idée de

a. Non à la ligne (/" et 2' édit.).

�� � 240 Œuvres de Descartes. 44'-442.

la penfée que celle de l'étendue, neantmoins, pource qu'il ne concèuoit rien de purement intellectuel, qu'il n'imaginaft aufli 384 en mefme temps quelque chofe de corlporel, il prenoit l'vn & l'autre pour vne mefme chofe, & raportoit au corps toutes les notions qu'il auoit des chiofes intelleduelles. Et d'autant que ie ne m'eftois iamais depuis déliuré de ces preiugez, il n'j auoit rien que ie connuffe" affez dilHnclement & que ie ne fupofaffe eike corporel, quoy que neantmoins ie formafTe fouuent de telles idées de ces cho'fes mefmes que ie fupofois eitre corporelles, & que l'en eulTe de telles notions, qu'elles reprefentoyent plutoft des efprits que des corps \

Par exemple, lorfque ie conceuois la pefanteur conlme vne qualité réelle, inhérente & attachée aux corps maffifs & groffiers, encore que ie la nommaffe vne qualité, en tant que ie la raportois aux corps dans lefquels elle refidoit, neantmoins, parce que i'ad' ioutois ce mot à&rcelle, ie penfois en effed que c'eftoit vne fub- ftance : de mefme qu'vn habit confideré en foy eft vne fubllance, quoy qu'eftant raporté à vn homme habillé, | il puiffe eftre dit vne qualité; & ainfi, bien que l'eiprit foit vne fubitance, il peut neant- moins eftre dit vne qualité, eu égard au corps auquel il eil vny. Et bien que ie conceuffe que la pefanteur eil répandue par tout le corps qui eil pefant, ie ne luy attribuois pas neantmoins la mefme forte d'étendue qui conilitue la nature du corps, car cette étendue efl telle qu'elle exclut toute penetrabilité de parties; & ie penfois qu'il y auoit autant de pefanteur dans vne maffe d'or ou de quelque 385 autre metail de la longueur | d'vn pied, qu'il y en auoit dans vne pièce de bois longue de dix piedz ; voire mefme i'eftimois que toute cette pefanteur pouuoit eftre contenue Ibus vn point Mathématique. Et mefme lorfque cette pefanteur eftoit ainfi également étendue par tout le corps, ie vo^'ois qu'elle pouuoit exercer toute fa force en cha- cune de fes parties, parce que, de quelque façon que ce corps fuft fuf- pendu à vne corde, il la tiroit de toute fa pefanteur, comme fi toute cette pefanteur eull efté renfermée dans la partie qui touchoit la corde. Et certes ie ne conçoy point encore aujourd'huy que l'efprit foit autrement étendu dans le corps, lorfque ie le conçoy eftre tout entier dans le tout, & tout entier dans chaque partie. Mais ce qui fait mieux paroiftre que. cette idée de la pefanteur auoit efté tirée en partie de celle que i'auois de mon efprit, eft que ie penfois que la pefanteur portoit les corps vers le centre de la terre, comme fi elle

a. Texte : « ie ne connuffe », corrigé à \' errata : « ie connuffe « (/" édit.).

b. Non à la ligne (/" et 2' édit.).

�� � 442-444- Sixièmes Réponses.

��241

��386

��euft eu en Iby quelque connoiffance de ce centre : car certainement il n'ell pas poflîble que cela le faffe fans connoiffance, & partout où il y a connoiffance, il faut qu'il y ait de l'elprit. Toutesfois i'atri- buois encore d'autres chofes à cette pefanteur, qui ne peuuent pas en mefme façon eftre entendues de l'efprit : par exemple, qu'elle eftoit diuilîbie, mefurable, &c".

Mais après que i'eu fuffifamment confideré toutes ces chofes, & que i'eu diftingué l'idée de l'efprit humain | des idées du corps & du mouuement corporel, & que ie me fus | aperceu que toutes les autres idées que i'auois eu auparauant, foit des qua- litez réelles, foit des formes fubftantielles, en auoyent efté com- pofées, ou formées par mon efprit, ie n'eu pas beaucoup de peine à me défaire de tous les doutes qui font icy propofez\ Car, premièrement, ie ne doutay plus que ie n'euffe vne claire idée de mon propre efprit, duquel ie ne pouuois pas nier que ie n'euffe connoiffance, puifqu'il m'eftoit û prefent & fi conjoint. le ne mis plus auffi en doute que cette idée ne fuft entièrement diilerente de celles de toutes les autres chofes, & qu'elle n'euft rien en foy de ce qui apartient au corps : pource qu'ayant recherché tres-foigneu- fement les vrayes idées des autres chofes, & penfant mefme les connoiflre toutes en gênerai, ie ne trouuois rien en elles qui ne fuft en tout différent de l'idée de mon efprit. Et ie voyois qu'il y auoit vne bien plus grande différence entre ces chofes, qui, bien qu'elles fuffent tout à la fois en ma penfée, me paroiffoient neantmoins diftindes & différentes, comme Ibnt l'efprit & le corps, qu'entre celles dont nous pouuons à la vérité auoir des penfées leparées, nous arre- ftant à l'vne fans penfer à l'autre, mais qui ne font iamais enfemble en noftre efprit, que nous ne voyions bien qu'elles ne peuuent pas fubfifter feparement. Comme, par exemple, l'immenfité de Dieu peut bien eftre conceuë fans que nous penfions à fa iuftice, mais on ne peut pas les auoir toutes deux | prefentes à fon efprit, & croire que Dieu 387 puiffe eftre immenfe fans eftre iufte. De mefme l'exiftence de Dieu peut eftre clairement connue, fans que l'on fçache rien des perfonnes de la tres-fainte Trinité, qu'aucun efprit ne fçauroit bien entendre s'il n'eft éclairé des lumières de la foy; mais lorfqu'elles font vne fois bien entendues, ie nie qu'on puiffe conceuoir entr'elles aucune diftinction réelle | à raifon de l'effence diuine, quoy que celafe puiffe à raifon des relations".

a. Non à la ligne (/"^ et 2' édit.).

b. A la ligne [ibid.].

Œuvres. IV. ,1

�� � 242 OEuvRES DE Descartes. 444-445.

Et enfin ie n'appréhende plus de m'eÛre peut-eftre laiiîé fur- prendre & preuenir par mon analyfe, lorfque, voyant qu'il y a des corps qui ne penfent point, ou plutoll: conceuant tres-clai- rement que certains corps peuuent eftre fans la penfée, i'ay mieux aimé dire que la penfée n'apartient point à la nature du corps, que de conclure qu'elle en elt vn mode, pource que l'en voyois d'autres (à fçauoir ceux des hommes) qui penfent ; car, à vray dire, ie n'ay iamais veu nj^ compris que les corps humains euffent des penlées, mais bien que ce font les mefmes hommes qui penfent & qui ont des corps. Et i'ay reconnu que cela fe fait par la compo- fition & l'affemblage de la fubftance qui penie auec la corporelle; pource que, conliderant feparement la nature de la fubftance qui penfe, ie n'ay rien remarqué en elle qui pult apartenir au corps, & que ie n'ay rien trouué dans la nature du corps, confiderée toute feule, qui peuft apartenir à la penfée. Mais, au contraire, examinant

388 tous les modes, tant du corps | que de l'efprit, ie n'en ay remarqué pas vn, dont le concept ne dépendit entièrement du concept mefme de la chofe dont il ell le mode. Aulli, de ce que nous voyons fou- uent deux chofes jointes enfemble, on ne peut pas pour cela inférer qu'elles ne font qu'vne mefme chofe; mais, de ce que nous voyons quelquefois l'vne de ces chofes fans l'autre, on peut fort bien con- clure qu'elles font diuerfes. Et il ne faut pas que la puilfance de Dieu nous empefche de tirer cette confequence ; car il n'y a pas moins de répugnance à penfer que des choies que nous conceuons clairement & dilUndement comme deux chofes diuerfes, foient faites I vne mefme chofe en elfence & fans aucune compofition, que de penfer qu'on puiffe feparer ce qui n'eft aucunement diftincl. Et partant, û Dieu a donné à quelques corps la faculté de penfer (comme en elVet il l'a donnée à ceux des hommes), il peut, quand il voudra, l'en i'eparer, & ainfi elle ne lailTe pas d'eftre réellement diftinfte de ce corps".

Et ie ne m'eftonne pas d'auoir autrefois fort bien compris, auant mefme que ie me fuffe deliuré des preiugez de mes fens, que deux & trois ioints enfemble font le nombre de cinq, & que, lorfque de chofes égales on ofte chofes égales, les refies font égaux, & plu- fieurs choies femblables, bien que ie ne fongeaffe pas alors que l'ame de l'homme fufl diftinae de l'on corps ; car ie voy très-bien que ce qui a fait que ie n'ay point en mon enfance donné de

389 faux iugement touchant ces propofitions qui font relceuës genera-

a. Non à la ligne {i" et 2' édit.).

�� � 44>446. Sixièmes Réponses. 24^

lement de tout le monde, a efté parce qu'elles ne m'elloient pas encore pour lors en vlage, & que les enfans n'aprennent point à affembler deux auec trois, qu'ils ne foient capables de iuger s'ils font le nombre de cinq, &c. Tout au contraire, dés ma plus tendre ieu- neffe, i'ay conceu l'efprit & le corps (dont ie voyois conful'ement que i'eftois compole) comme vne feule & mefme chofe; & c'eil le vice prefque ordinaire de toutes les connoiffances imparfaites, d'aflembler en vn plufieurs chofes, & les prendre toutes pour vne mefme; c'elt pourquoy il faut par après auoir la peine de les feparer, & par vn examen plus exact les dillinguer les vnes des autres '.

Mais ie m'elfonne grandement que des perfonnes tres-docles & accoutumées depuis trente années aux fpeculations Metaphyjiques, après auoir leu mes Méditations plus defeptfois, fe perfuadent ^z/e, Ji ie les relifois auec le mefme efprit que ie les examinerais \fi elles m'auoient ejlé propofées par vne perfonne ennemie, ie ne ferais pas tant de cas & n'aurais pas me opinion fi auantageufe des raifons qu'elles contiennent, que de croire que chacun fe deuroit rendre à la force & au poids de leurs j'erite^ & liaifons, veu cependant qu'ils ne font voir eux-mefmes aucune faute dans tous mes raifonnemens. Et certes ils m'atribuent beaucoup plus qu'ils ne doiuent, & qu'on ne doit pas mefme penfer d'aucun homme, s'ils croyent que ie me férue d'vne telle analyfe que ie puiflè par fon moyen renuerfer les démonrtrations véritables, ou donner vne telle couleur aux | faufTes, 390 que perfonne n'en puilie iamais découurir la faulîeté ; veu qu'au contraire ie profefle hautement que ie n'en ay iamais recherché d'autre que celle au moyen de laquelle on peull: s'afiurer de la cer- titude des raifons véritables, & découurir le vice des fauffes & cap- tieufes. C'eil pourquoy ie ne fuis pas tant étonné de voir des per- fonnes tres-dodes n'acquiefcer pas encore à mes conclufions, que ie fuis ioyeux de voir qu'après vne fi ferieufe & fréquente lecture de mes raifons, ils ne me blâment point d'auoir rien auancé mal à propos, ou d'auoir tiré quelque conclu/ion autrement que dans les formes. Car la difficulté qu'ils ont à receuoir mes conclufions, peut aifément elfre atribuèe à la coutume inueterée qu'ils ont de iuger autrement de ce qu'elles contiennent, comme il a defia elle remarqué des Aftronomes, qui ne peuuent s'imaginer que le Soleil foit plus grand que la terre, bien qu'ils ayent des raifons très-certaines qui le démontrent. Mais ie ne voy pas qu'il puifle y auoir d'autre raifon pourquoy ny ces Meffieurs, ny perfonne que ie fçache, n'ont peu

a. Non à la ligne [i" et 2^ édit.).

�� � 391

��244 Œuvres de Descartes. 446-447-

iufques icy rien reprendre dans mes raifonnemens, finon parce qu'ils font entièrement vrais & indubitables; veu principalement que les principes fur quoy ils font appuyez, ne font point obfcurs, ny inconnus, ayant tous elté tirez des plus certaines & plus eui- dentes notions qui fe prefentent à vn efprit qu'vn doute gênerai de toutes chofes a défia deliuré de toutes fortes de | preiugez ; car il fuit de là neceffairement qu'il ne peut y auoir d'erreurs, que | tout homme d'efprit vn peu médiocre n'euft peu facilement remarquer. Et ainfi ie penfe que ie n'auray pas mauuaife raifon de conclure, que les chofes que i'ay écrites ne font pas tant affoiblies par l'auto- rité de ces fçauans hommes qui, après les auoir leiies attentiuement plulieurs fois, ne fe peuuent pas encore laiffer perfuader par elles, qu'elles font fortifiées par leur autorité mefme, de ce qu'après vn examen fi exad & des reueùes fi générales, ils n'ont pourtant remar- qué aucunes erreurs ou paralogifmes dans mes demonftrations".

a. Viennent ensuite, dans l'édition de 1647, ^^^ pièces suivantes : 1° Avertissement du Tradvcteur, touchant les cinquièmes Objeâions faites par Mon/leur Gaffendy, p. SgS-Sgb ; 1° Cinquièmes OBzi.cTions, faites par Monfieur Gaffendy, p. 397-535 ; 3° Réponses de l'Avteur aux cinquièmes Objeâions faites par Monfieur Gaffendi, p. 537-591; 4° Lettre de Mon- sieur Des-Cartes a Monsieur C. L. R., feruant de réponfe à vn recueil des principales infiances faites par Monfieur Gaffendi contre les précé- dentes Réponfes, p. 593-606. — Nous avons réimprimé la première de ces quatre pièces, p. 200-201 ci-avant, ainsi que la quatrième, p. 202-217. Nous avons donné, dans la Préface, les raisons pour lesquelles nous n'avons pas cru devoir insérer dans ce volume les pièces deuxième et troisième.

�� � EXTRAIT DV PRIVILEGE DV ROY

��Par Grâce & Priuilege du Roy,figné Ceberet, donné à Paris le 4. ioiir de May i63j, il ejl permis au fieur des Cartes d'imprimer ou faire im- primer, par qui bon lur femblera, toutes fes œuures feparément & con- iointement, & ce durant le temps & efpace de dix années confecutiues, défendant à tous Libraires & Imprimeurs, ou autres perfonnes, de quelque forte & condition qu'ils puijfent ejlre, de les imprimer ny faire imprimer fans le confentement dudit fieur, ou de ceux qui auront fon droit, à peine de mille Hures d'amande, comme il efl plus au long porté dans lef dites Lettres.

Et ledit fieur Des-Cartes a cédé & tranfporté fon Priuilege à la Venue lean Camufat & Pierre le Petit, pour le Liure intitulé : Mcditations Metaphyliques de René Des-Cartes touchant la première Philolophie, & pour en ioiiir comme luy-mefme fuiuant l'accord fait entr'eux le 4. Juin 1646.

�� � TABLE DES MATIERES

��Avertissement i

Faux-titres des premières éditions vu

Le Libraire au Lecteur i

Epiire à la Sorbonne 4

Abrégé des Méditations 9

Première Méditation i3

Méditation seconde i8

» TROISIÈME 27

» QUATRIÈME 42

» CINQUIÈME 5o

» SIXIÈME 57

Premières Objections j3

Réponses 81

Secondes Objections 96

Réponses 102

» Exposé géométrique 124

Troisièmes Objections et Réponses i33

Quatrièmes Objections i53

Réponses «7°

Avertissement de l'auteur touchant les Cinquièmes Objections. 198

Avertissement du traducteur 200

LETTRE DE DESCARTES A CLERSELIER 202

Sixièmes Objections 218

Réponses 22 5

Privilège 245

�� �






PRINCIPES

DE LA

PHILOSOPHIE
AVERTISSEMENT

��Les Principes de la Philosophie, [ Efcrits en Latin \ Par René Descartes, | El traduits en François par vn de/es Amis, furent publiés à Paris, chez Henri Le Gras, m.dc.xlvii, en un volume in-4, de 487 pages (plus 58 pages non numérotées pour la Dédicace, la Préface et la Table des matières, et à la fin du volume, vingt planches pour les figures). L'historique de cette traduction se trouve à sa place dans la Vie de Descartes, au premier volume de la présente édition. On ne donnera donc ici que les renseignements relatifs au te.xte même.

L'édition française de 1647, comparée à l'édition latine de 1644, offre d'abord une particularité importante. Entre VEpiJlre ou la Dédicace à la princesse Elisabeth, placée en tête dans l'une comme dans l'autre, et les Principes proprement dits, Descartes a inséré, dans la traduction, une Lettre de l'Autheur à celuy qui a traduit le Liure, laquelle, ajoute-t-il, peut icy Jeruir de Préface. Cette pièce étant de la main du philosophe, on l'imprimera avec les mêmes caractères que tous les textes originaux; et elle figurera en tête, puisqu'elle constitue l'addi- tion principale à la traduction, et que nous n'avons plus les raisons protocolaires, qu'on pouvait avoir au xvii* siècle, d'im- primer d'abord, et avant tout, VEpiJlre à la Sereniffime Prin- cejjfe Elisabeth. Cette Epi/Ire viendra ensuite, en français, suivie aussitôt de la traduction des Principes.

Dans l'édition latine, chacune des quatre parties des Prin- cipes est divisée en articles numérotés, et chaque article est résumé dans une phrase qui en est comme le titre. L'édition

�� � IV Avertissement.

latine donne ces petites phrases en marge, chacune en regard de l'article correspondant, et nous avons conservé la même disposition typographique dans notre volume des Principia Philosophiœ. Mais, dans la traduction française, la chose eût été impossible à cause des caractères employés. Ceux-ci étant plus petits, comme pour tous les textes qui ne sont pas de Descartes (à savoir du 9, au lieu du 14), il serait arrivé que, pour certains articles assez courts, le résumé en marge eût dépassé la dernière ligne et se fût trouvé finalement en regard de l'article suivant, refoulant par suite le résumé de celui-ci, lequel n'eût plus été exactement à sa place. Nous avons donc été forcés de mettre les résumés, non plus en marge, mais au milieu de chaque page, comme des titres, avec les articles au- dessous, tandis que l'édition française de 1647, imprimée en caractères assez forts, a pu laisser les sommaires en marge.

Une raison de même ordre a décidé la place où nous met- trions les figures. Elles sont assez nombreuses dans l'édition latine (90, chiffre exact) ■ mais les mêmes se trouvent repro- duites plusieurs fois à des pages différentes : tout compte fait, 25 seulement ne servent qu'une seule fois, tandis que i3 servent deux fois, 3 servent trois fois, une sert quatre fois une autre cinq fois, une encore jusqu'à dix fois, et même une enfin onze fois, ce qui réduit les quatre-vingt-dix figures à quarante-cinq seulement. Pour éviter de reproduire si souvent les mêmes dans le corps du volume, l'édition française de 1647 a réparti ces quarante-cinq figures en vingt planches, reje'tées toutes ensemble à la fin. En marge de chaque article, aux en- droits nécessaires, une indication renvoie le lecteur à telle planche, telle figure, et les planches sont insérées de façon qu'on les consulte commodément. Les éditions suivantes n'ont d'ailleurs pas toutes adopté la même disposition : quelques-unes ont préféré mettre chaque figure à sa place, aussi souvent qu'il est besoin, au risque de reproduire plusieurs fois la même, comme faisait l'édition latine; et c'est ce qu'aurait fait aussi la première édition française, celle de 1647, sans certaines

�� � Avertissement. v

raisons que l'éditeur explique dans une petite note\ Néanmoins nous ne pouvions faire autrement que de reproduire les vingt planches à la fm du volume : nos caractères typographiques en sont toujours la cause. En effet, vu les dimensions réduites de ces caractères, une page de notre édition répond, peu s'en faut, à deux de l'édition de 1647; ^^ aurait donc fallu, en certains cas, charger de plusieurs figures la même page, chose difficile, parfois même impossible, pour les plus grandes figures, à moins de les réduire, ce qui eût été leur faire perdre leur net- teté et surtout leur aspect et leur style, si essentiel à conser- ver dans une édition comme celle-ci. D'ailleurs, nous nous sommes réservé, dans l'édition latine, où les caractères ne nous imposaient plus la même gêne ni contrainte, de suivre fidèle- ment la disposition consacrée par Védk'ion princeps de 1644.

Dirons-nous aussi un mot de l'orthographe? L'édition de 1647 présente, à cet égard, une certaine uniformité, qu'il n'est pas sans intérêt de signaler.

a. Voici cette note, insérée dans Tédition de 1647, à la suite de la table des matières (laquelle est d'ailleurs placée en tête, entre la Pré/ace et le texte des Principes).

« Table des Figures qui Jeruent à ce Liure.

« Si on auoit pu trouuer dans Paris quelque artifan qui euft fceu grauer )) en bois, l'Imprimeur auroit mis chaque figure en l'article où eile doit » feruir, ce qui auroit efté fans doute beaucoup mieux que de les mettre » toutes à la fin où on a efté contraint de les placer; d'autant qu'vne mefme » figure feruant en plufieurs endroits, il auroit fallu l'imprimer plufieurs » fois, & le Liure auroit efté trop gros & très-difficile à relier. Je n'ay efté » aduerty de cet inconuenient que lors que l'Impreffion a efté prefque » acheuée, car j'auois touf-jours fait eftat qu'on mettroit les figures entre » les pages du Liure en tous les endroits où il en feroit befoin. C'eft pour- » quoy je vous aduertis que vous ne vous arreftiez point aux rcnuoys qui. » ont efté mis à la marge, & fi en lifant quelque article vous auez peine à » choifir la figure qui fert à l'expliquer, vous en ferez foulagez par cette » Table. »

Suit une longue liste des articles de la seconde, de la troisième, et de la quatrième partie, avec l'indication des planches et des figures, en regard de chacun.

�� � VI Avertissement.

Règle générale, même caractère pour i> et pour u, au com- mencement des mots, et c'est le p ; même caractère aussi pour ces deux lettres dans le corps des mots, et c'est toujours Vu.

Au commencement des mots, le j est distingué de 1'/ (exemple, /tî^j je fuis, etc), sauf pour les majuscules : Jupiter, l'ay, le fuis, etc.

A la fin des mots, Vy est presque toujours mis pour 1'; .• celuy, celuy (rare), vray, etc. ; sauf cependant pour la conjonc- tion ni, qu'on trouve assez souvent avec un i. Il va sans dire que la première personne des verbes se termine aussi par y : j'ay, js fçay, etc. et même quelquefois 7e dy.

Au pluriel, les noms en é, au lieu d'ajouter un s {es), s'écrivent toujours e:{. Il n'y a point d'exception.

Comme formes vieillies, on trouve presque partout pource que, et non parce que. Les exceptions sont rares : on en ren- contre cependant quelques-unes, comme si la forme nouvelle parce que tendait à s'introduire timidement. Deux fois on lit hurter et hurlent (p. 96, 1. i, et p. 97, 1. 82), au lieu de heur- ter et heurtent, comme déjà, dans le Discours de la Méthode, le mot ou plutôt la prononciation, hureux, pour heureux, et aussi dans un autographe de Descartes lui-même (t. I, p. 16, 1. 1 1). Le terme /o;zie est conservé également (p. 86, i3i, etc.), au lieu de fronde, et nous savons que c'est celui dont Des- cartes se servait [Correspondance, t. III, p. 76, 1. 9). De même rejallir, pour rejaillir, otc. Particularité intéressante, étude, ou plutôt ejîude, est parfois du masculin : cétejlude, vn ejîude ; de même, une fois, erreur (p. 77, 1. 5-6). Enfin les lettres doubles, sans être systématiquement simplifiées, le sont cependant d'or- dinaire : lunetes, ejlincele, flame, preuienent, etc. , pour lunettes, étincelle, flamme, prépiennent, etc. Somme toute, l'ortho- graphe de cette édition est assez homogène, et plus simple, en bien des cas, que celle des éditions suivantes, du xvii^ et même du xviii' siècle. Celles-ci ne sont guère en progrès que sur un point, le parce que substitué au pource que ; mais elles re- viennent en arrière sur bien d'autres : des lettres, par exemple,

�� � supprimées sans scrupule en 1647, ^^^ ^^é rétablies, 1’^ dans ejlendue, efgal, paroijl, etc., le c dans effecl:, fruicîj etc.; l’édition de 1647 donne étendue j égal, paroit, effet, fruit, etc. C’est elle, bien entendu, que nous suivrons scrupuleusement.

Si nous insistons quelque peu sur cette question de l’orthographe, c’est qu’elle nous achemine à un gros problème qui se pose au sujet du texte même de la traduction française. De qui ce texte est-il exactement? De l’abbé Picot seul, qui est, comme on sait, « l’ami de Descartes », qui a traduit le livre des Principes ? Ou bien, en certains endroits, de Descartes lui-même, qui a revu la traduction ? Ou même peut-être, car on serait tenté d’aller jusque-là, de Descartes seul, qui aurait alors récrit en français, pour une partie, sinon en entier, ses Principia Philosophiœ ? Le problème ne se posait pas, au moins dans les mêmes termes, pour les deux éditions, française et latine, du Discours de la Méthode et Essais, ni même pour les deux éditions, latine et française, des Méditations. Pour le Discours, en effet, une note explicite de Descartes disait quel degré de confiance on pouvait accorder à la traduction latine, et de qui étaient les modifications et additions, somme toute, assez légères : à savoir, du philosophe lui-même \ Pour les Méditations, nous avons vu quelle était la part du duc de Luynes, celle de Clerselier, et comment l’un et l’autre ont rempli leur tâche ; et dans un Avertissement au Lecteur, le « libraire », parlant au nom de Descartes, déclare que, « lors que cette verfion a paffé fous les yeux de l’Auteur, il l’a trouvée fi bonne, qu’il n’en a ianiais voulu changer le flyle, & s’en cfl toifiours défendu par fa modeftie, & par l’eflime qu’il fait de fes Traducteurs . » Pour la traduction des Principes, nous n’avons guère qu’une phrase, la première de la Lettre-préface à l’abbé Picot : « La verfion que vous aue^ pris la peine de faire de mes Principes efl fi nette & fi accomplie, qu’elle me

a. Voir, au volume Discours et Essais, p. SSq.

b. Voir, à la première partie du présent volume, p. 3, 1. 1 1-44. VIII Avertissement.

fait efperer qu'ils feront leiis par plus de perfonnes en Fran- çois qu'en Latin, G qu'ils feront mieux entendus. » (Ci-après, p. 1,1. 5-9.) Et c'est tout. Or il est clair que les motsT? nette et fi accojnplie se rapportent plutôt à la forme qu'au fond ; ce sont les qualités du style que loue le philosophe, lesquelles rendront plus aisée la lecture du livre, et non pas l'e.xactitude, la fidélité de la traduction, dont il ne dit mot. Non pas que l'on doive interpréter ce silence comme une réserve ou un blâme tacite ; mais enfin Descartes ne se porte pas non plus ici garant de la traduction française des Principes, comme il l'avait fait expressément, par exemple, pour la traduction latine du Discours et des Essais. Comparons donc l'un à l'autre, pour édifier notre jugement, l'original latin et la ver- sion française.

Cette comparaison, au moins pour les deux premières par- ties, plutôt métaphysiques, comme on sait, les deux autres étant plutôt scientifiques, suggère aussitôt de singulières ré- flexions. D'abord, en ce qui concerne la forme ou le style même, le latin de Descartes n'est pas seulement plus sobre, plus net, plus vigoureux, tandis que les expressions françaises sont souvent incertaines, plus ou moins approximatives, et molles et vagues ; mais, comme tours de phrases, l'auteur a parfois un style coupé, haché même, en propositions détachées les unes des autres, et d'une saisissante brièveté, tandis que le traducteur se plaît à réunir deux ou trois de ces propositions, et les relie et les enserre, à l'aide de conjonctions surajoutées, en des périodes plus ou moins longues, encombrées d'incises, et qui traînent et n'en finissent plus. Si bien que, chose remar- quable, le latin, ici singulièrement dégagé, de Descartes se rapproche plus du français moderne et paraît en avance, à cet égard, sur la traduction, tandis que le français de Picot retarde, sans conteste, et se rengage sous le joug du latinisme diffus en usage dans l'Ecole. Certes on ne sera pas tenté, après une double lecture comparative, d'attribuer à Descartes la version française des deux premières parties : elle doit être de Picot,

�� � Avertissement. ix

à n'en pas douter ; et même, si le philosophe a pris la peine de la reviser, on se prend à regretter qu'il ne se soit pas montré plus exigeant et plus sévère.

Parfois, en effet, la version est si négligée qu'elle en devient inexacte. Ainsi ce serait, semble-t-il, un parti pris du traduc- teur, d'éviter les mots techniques, comme positive, négative, objective, modiis, etc. Ou bien il les supprime (par exemple, pages 32 et 3j ci-après), ou bien il les rend par des expressions peut-être équivalentes dans la langue commune, mais qui n'ont point le sens particulier et précis que leur donne en latin la terminologie philosophique ou, si l'on veut, scolastique. Modus, par exemple, est traduit négligemment par façon (p. 45, etc.). Pourtant Descartes ne s'interdisait pas l'emploi de ces termes, je ne dis pas seulement en latin, mais même en français, comme il le déclare expressément dans le Discours de la Méthode : « l'uferay, s'il vous plaiji, icy librement, dit-il, des mois de l'Efchole \ » Et les traducteurs des Méditations, après avoir hésité un moment à s'en servir, les trouvant rudes & barbares dans le latin me/me & beaucoup plus dans le fran- çois, s'y sont résignés de bonne grâce, pour une raison qui est tout à leur honneur : Ils n'ont ofé les obmettre, parce qu'il eut fallu changer le fens, ce que leur défendait la qualité d'Inter- prètes qu'ils auoient prife \ On eût été heureux de trouver les mêmes scrupules chez l'abbé Picot traducteur des Principes. Faute de cela, il oblige, surtout aujourd'hui, où l'on a d'autres exigences qu'au xvii'^ siècle en matière de traduction, les lec- teurs des Principes à ne lire la version française qu'avec une extrême défiance, en se reportant, pour chaque page, disons mieux, pour chaque ligne et pour chaque expression même, à l'original latin, crainte de se laisser induire parfois en de trom- peuses interprétations.

Mais la version offre encore d'autres particularités. D'abord maintes phrases se trouvent modifiées, en passant de latin en

a. Voir, au volume Discours de la Méthode, etc., p. 34, 1. 26-27. b Première partie de ce volume, p. 3, 1. 4-5 et 1. 7-9.

Œuvres. IV. b

�� � X Avertissement.

français, non seulement dans la forme, toujours plus verbeuse, mais souvent aussi pour le sens. Et Ton se demande si c'est bien Picot qui a pris sur lui d'introduire toutes ces modifica- tions, qui ne conservent le sens qu'en gros, avec des suppres- sions ou additions de détails, ou si elles ne seraient pas l'œuvre de Descartes lui-même. Au moins le doute ne semble pas per- mis, lorsqu'il s'agit, comme il arrive assez fréquemment, d'ad- ditions véritables, de phrases entières ajoutées à la traduction, et dont il n'y a point trace dans le latin : Descartes sans doute les a insérées après coup, et Picot n'aurait pas osé les inventer de toutes pièces. A moins que ce traducteur trop zélé n'ait cru de son devoir d'expliquer, à sa manière, les passages qu'il ne comprenait pas bien, et que Descartes, à la fois pour ne pas désobliger un ami et pour être mieux entendu, comme il le dit, du commun des lecteurs, jugeant utiles et bonnes les explica- tions de Picot, ne les ait adoptées et finalement laissées comme siennes dans l'imprimé de 1647. Cependant les additions de- viennent plus nombreuses, plus longues aussi, et à tous égards plus importantes, à mesure qu'on avance dans la troisième et la quatrième partie, au point qu'on incline de plus en plus à penser qu'elles ne peuvent être que de l'auteur, reprenant la traduction de Picot, afin de compléter lui-même et de perfec- tionner dans le français sa rédaction latine de 1644.

Deux témoignages, l'un et l'autre du xvii' siècle, semblent d'abord trancher définitivement la question. Le premier se trouve dans un vieil exemplaire de la première édition des Principes en français, celle de 1647: les marges des pages donnent un assez bon nombre de notes manuscrites, de trois ou quatre écritures différentes; l'une est certainement de l'abbé Legrand, qui prépara, nous l'avons vu, une édition nou- velle des Œuvres de Descartes, mais mourut en 1704, sans avoir eu le temps de rien publier. Plusieurs de ces notes (non pas celles de Legrand, il est vrai), remontent à l'année lôSg; c'est la date donnée par l'une d'elles, que nous reproduisons à la page 119 ci-après. D'ailleurs l'exemplaire porte à la pre-

�� � Avertissement. xi

mière page toute une série d'indications, la plupart datées, dont la plus ancienne est de i65i et les plus récentes de 1677; aucune de celles-ci non plus n'est de Legrand". Mais on lit, à la page i52 du volume, en regard de l'article 41 de la 3' partie, la note suivante (p. 121, ci-après) : « La verjîon ejî depuis icy de M\ D. (de la même main que les indications de la première page ; la suite, au contraire, est de l'écriture de Legrand) : ce que nous jugeons ainfy a caufe de l'original que nous en auons entre les fnains écrit de la propre main de M'^ Defc. (ces trois derniers mots de Af Defc. ont été barrés, et la lettre / de la corrigée en/, de façon à donner : de fa propre main; puis le même Legrand ajoute encore, mais d'une écriture un peu diffé- rente, comme si cette dernière partie de la note avait été écrite postérieurement) : Et il n'ejl pas croyable que, fi cette verjîon n'etoit pas de luy, il fe fut donné la peine de la tranfcrire liiy

a. Voici ces notes manuscrites :

« l'ay preflé a M' de Braquen la Méthode de M" des Cartes le g No' i65i.

« l'ay preflé VAriJlote à JVf Frifon.

« l'ay prejlé S'- Bernard à M' Hinfelin. »

(Ces trois lignes barrées de traits transversaux). . .

R Tanto magis aliquid eJî perfeâius, quanta magis fuœ perfeâioni fa- biicitur, ficut corpus animœ, aer luci [creatura creatori). Domine quia ego feruus tuus fiim. « 

Suit l'indication, d'ailleurs barrée, de divers articles des parties 3°, 4" et 2= des Principes.

Ensuite un titre d'ouvrage, et deux indications :

>c Concordia prœcipuoriim myjleriorum fidei ciim prcecipuis materiis philofophiœ. Authore Thoma Bonarte Anglo. Coloniœ Agripp. »

K PInlofophia Cartefiana non contradicit Jacrœ Scripluro: » (ligne barrée).

R M' le Prat. 5' à l'Impr. pour tirer y5o feuilles in-4° du gros Romain. >>

R Duval excellent graueur en bois. Denant la porte du Collège de Reims. »

Une adresse intéressante :

« Pour efcrire a M Pollot,faut porter les lettres a M' Sara^in Mede-

�� � XII Avertissement.

qui d'ailleurs doit Jî accablé d'affaires. » Legrand a, dit-il, l'original entre les mains; or il n"a pu le recevoir que de Cler- selier, dépositaire des papiers de Descartes, lequel mourut en 1684; cette note a donc été écrite entre 1684 et 1704.

Le second témoignage est de provenance analogue. Un vieil exemplaire, de la seconde édition des Principes cette fois, celle de 1659, a été signalé par M. Victor Egger dans un article de la Revue philosophique", septembre 1890. L'exemplaire porte même le nom de son ancien possesseur, Anne-Joseph de Beau- mont; mais les notes manuscrites, qu'il fournit également en grand nombre, seraient, M. Paul Tannery l'a reconnu par une comparaison d'écritures, d'un mathématicien du xvii' siècle,

cin demeurant rue des Marest^ pre\ (ce dernier mot barré et remplacé par qui aboutit dans) la rue de Reims. >>

« A M' Aljphon:{e Pollot a Geneue. le luy ay ejcrit le i5 luillet 1662. »

(Pollot était revenu, en effet, de Hollande à Genève vers lôSg, et y mourut le 8 octobre 1668.)

Ensuite un renseignement non moins intéressant :

« Le R. P. André' Martin, prejîre de l'Oratoire, m'ejl venu voir le 12 luillet i(i02. C'ejl luy qui auoit enfeigné philofophiam Augujlianam que i'auuis notée, & qui l' auoit diâée à Angers, & a Marfeille, & première- ment au Mans, oii ion n'auoit pas d'abord voulu qu'elle fujl foutenue. »

Puis deux adresses :

« Apud Dominuni Louis {?).

Habitat D' Burnet. Rue des Boucheries. »

« M' de Majfy, gendre de Mad" Le Beau, pre^ S^-Geruais. »

Enfin des indications de prêts de livres :

« Le 4 Décembre iG-;~, l'ay prejlé à M' l'Abbé d'HoJlel, qui ejludie au Collège du PleJJis en phyfique, vn Arijlote latin, vn Platon latin, la Méthode dz M' De/cartes, les Principes de Philofophie de M' De/cartes, les Meditaùons Metaphyftques de M^ De/cartes, & la Phyftqus <de> M' Rohjult couuerte de bajane verte, fur le carton de laquelle i'ay efcrit le mémoire des Hures que ie luy ay prejie\, & le iour 4 Décembre 16 j', & luy ay offert mes autres Hures. »

a. Quinzième année, t. XXX, p. 3 1 5. Le passage cité se trouvep. 317- 3i8.

�� � Avertissement. xiii

Ozanam. Or, juste au même endroit que dans l'exemplaire pré- cédent, c'est-à-dire en regard de l'article 41 de la 3" partie (page i39 de cette seconde édition), une de ces notes donne l'indication suivante : « La verfion ejî depuis ici de M' Dcfc. M' Clerfelier a le rejle de ce livre en manufcrit de M' De/cartes inefme. Il me la monjîré. » Clerselier étant mort le i3 avril 1684, c'est donc avant cette date que l'annotateur a vu, de ses propres yeux, chez le fidèle dépositaire des papiers de Des- cartes, le manuscrit original, qui est bien certainement le même que l'abbé Legrand aura plus tard entre les mains. Ce second témoignage confirme donc le premier, et tous deux concordent parfaitement.

D'autre part, nous avons l'inventaire des papiers de Des- cartes, dressé à Stockholm en Suède, le i3 février i65o, le surlendemain de sa mort. Et dans cet inventaire, sous la lettre X, on trouve la mention suivante : « Soixante & neuf feuillets dont la fuite efl interrompue en plufieurs endroits, contenant la doéîrine de fes Principes en français & non en- tièrement conformes a l'imprimé latin. » Ce signalement ne répond-il pas fort bien aux indication*; de nos deux anciens exemplaires, bien qu'il soit moins explicite, remarquons-le, et ne dise pas expressément : la j>ersion est de M. Descartes? Mais c'est la même doctrine que celle des Principes^ et elle est con- forme à l'imprimé latin, quoique non entièrement. D'où l'on peut conclure qu'il y a des modifications, et même des addi- tions, insérées dans un texte d'ailleurs semblable à celui de 1644, c'est-à-dire (notons la chose, elle a son importance), divisé comme lui en articles, et présentant la même forme adaptée par avance à l'enseignement de l'école. Or ces modifi- cations et additions sont précisément les particularités que pré- sente aussi, comparé au latin, l'imprimé français de 1647, donné comme une version de l'original. Ce sont les annota- teurs de nos deux anciens exemplaires, qui, de leur propre autorité, et pour s'expliquer à eux-mêmes la présence d'un pareil manuscrit parmi les papiers du philosophe, ont imaginé

�� � XIV Avertissement.

que la version était de lui, parce qu'elle était écrite de sa main, à partir de l'article 41 de la 3' partie. Encore l'abbé Legrand a-t-il été pris de scrupule, puisqu'il a ajouté après coup, et comme pour répondre à une objection, cette dernière partie de sa note : « Et il n'ejl pas croyable que, fi cette verfion n'étoit pas de luy, il Je fut donné la peine de la tranfcrire, luy qui d'ail- leurs était Ji accablé d'affaires. » Un doute lui était donc venu à l'esprit, qu'il s'est efforcé de dissiper. Son affirmation en demeure affaiblie cependant : si vraisemblable qu'elle paraisse, ce n'est plus, comme celle de l'autre annotateur, qu'une hypo- thèse, une conjecture.

Nous n'avons point retrouvé, par malheur, les soixante et neuf feuillets que mentionne l'inventaire du i3 février i65o, et qui peut-être auraient fourni quelque indication décisive. Ils semblent irrémédiablement perdus. Du moins pouvons-nous être certains d'une chose : c'est que le texte qu'ils contenaient n'était point différent de celui qui a été imprimé dans les édi- tions successives à partir de 1647. Ni Legrand, en effet, ni Ozanam qui travaillaient sur des exemplaires de 1647 ^t ^^ 1659, ne parlent d'aucune différence entre le texte imprimé qu'ils annotaient et la version de M^ Descartes, dont ils ont vu l'original manuscrit. Il y a plus : la quatrième édition desPr//î- cipes, achevée d'imprimer le 3i juillet 1681, porte, à la suite du titre, cette indication qui n'est point dans les précédentes : a. Quatrième édition reveuë & corrigée fort exactement par Monfieur C L R. » Clerselier (qui est l'éditeur désigné par ces trois lettres) avait entre les mains le manuscrit original de Descartes; il n'aura pas manqué de s'en servir, en réimpri- mant les Principes, pour corriger et améliorer, s'il y avait lieu, les éditions précédentes. Or entre celles-ci et la sienne, de 1681, les différences sont insignifiantes : toutes portent uni- quement sur le style, pour le rajeunir par endroits ou le rendre plus correct, sans souci, à cet égard, du manuscrit original, dont le texte de 1647 se rapprochait sans doute davantage. Bien que Clerselier ne paraisse donc pas avoir eu un respect

�� � Avertissement. xv

excessif pour la lettre même de son manuscrit, on peut croire, en tout cas, que celui-ci ne différait point, sauf peut-être pour d'infimes détails, du texte imprimé que nous possédons.

Peut-on savoir maintenant qui est le véritable auteur de ce texte : Là-dessus, en dépit des deux témoignages ci-dessus rap- portés et réduits à leur juste valeur, nous avons, par contre, les déclarations formelles de Descartes lui-même, A vrai dire bien que nous suivions, étape par étape, dans la correspon- dance de Descartes, le travail entrepris par l'abbé Picot (envoi de la I" partie, puis de la 2% puis de la 3' et enfin de la 4% les- quelles deux dernières ont donc bien été traduites aussi par lui), la plupart des lettres qui se rapportent à cette question ne nous sont point parvenues en entier : nous ne les connaissons que par des résumés, sans doute exacts et fidèles, qu'en a donnés Baillet dans sa Vie de M' Descartes, et mieux vaudrait sans contredit avoir le texte même. Mais, en revanche, la Pré- face ajoutée par le philosophe à la traduction française des Principes est déjà assez explicite : Lettre de l'Autheur à celiiy qui a traduit le Liure. Il dit bien le Liure, et non pas seule- ment la première et la seconde parties du livre. De même le titre qu'il a laissé mettre, sinon fait mettre lui-même, en tête de l'ouvrage, ne fait aucune restriction ni réserve : Les Prin- cipes de la Philofophie, efcrits en latin par René Defcartes, & traduits en français par vn de fes Amis. A Descartes l'ori- ginal latin; mais à son ami, la traduction française. Nous avons mieux encore : une lettre de Descartes à Picot lui-même, une lettre entière, cette fois, et non plus un résumé de lettre, du 17 février i645\ Descartes a reçu la traduction de la troi- sième partie, tout entière sans doute; car elle comprend i5j articles, et il répond à des difficultés proposées par son ami au sujet des articles 86,74 et i55. Or, d'après nos annotateurs, Ozanam et Legrand, la traduction serait de Descartes lui- même, à partir de l'article 41 de cette troisième partie. Nous

a. Voir Correspondance de Descartes, t. IV de cette édition, p. 180- i83.

�� � XVI Avertissement.

voyons que Picot l'avait certainement aussi traduite jusqu'à l'article i 55 inclus, autant dire jusqu'à la fin. Mais peut-être Descartes a-t-il été peu satisfait de la traduction de l'abbé Picot, au point d'éprouver le besoin de la refaire presque entièrement lui-même: Point du tout; car il commence par déclarer, bien qu'il ne l'ait pas encore toute lue, que « ce qu'il en a veu, ejl aujOx bien qu'il le fçauroit fouhaiter. Comme aujji, conti- nue-t-il, les difficulté^ que vous me propofei, monjlr'ent que vous entendei parfaitement la matière; car elles n'auroient pu tomber en l'efprit d'vne perfonne qui ne l' ente ndroit que fuperfi- ciellemenr. » Et il ajoute enfin, après une explication demandée par Picot au sujet de l'article i55 : « le n'aiiois pas pris la peine de déduire ceti^ particularité tout au long, à caiife que i'auois crû que perfonne n'y regarderoit de fi près que vous aue\ fail^. y Ces textes sont décisifs, et ne nous laissent aucune raison de dénier à Picot, pour sa traduction française, la paternité que Descartes lui-même lui reconnaît en termes si élogieux.

Comment expliquer alors ce manuscrit de soixante-neuf feuillets, inventorié parmi les papiers de Descartes, et qui a donné lieu à la conjecture de Legrand, d'Ozanam, et peut-être de Clerselier lui-même? Le plus simplement du monde, ce semble. Le philosophe, tout en se déclarant satisfait de la tra- duction de Picot, a fort bien pu ne plus l'être, en 1645 et 1646, de sa propre rédaction imprimée en 1644; et afin de rendre sa pensée plus claire, il aurait apporté lui-même, en français, des modifications et des additions à son texte latin. Nous ne pou- vons savoir en quel état exactement était le manuscrit envoyé par Picot; mais comme tous les manuscrits qui ont reçu des ratures, des corrections et des surcharges, il devait être peu lisible assurément, après avoir été revu et remanié par Des- cartes. Il a eu donc besoin d'être recopié. Sans doute Des- cartes aurait pu se décharger de cette besogne sur un secré-

a. Correspondance, t. IV, p. 181, 1. 2-7.

b. Ibid., p. i83, 1. 2-5.

�� � Avertissement. xvii

taire; mais qui pouvait, mieux que lui, se retrouver dans ce grimoire que le manuscrit était sans doute devenu par son fait? Qui aurait su, mieux que lui, insérer, chacun à sa place, tous les changements qu'il avait introduits lui-même? Il aura donc recopié de sa main ce nouveau texte, où subsistait quand même la version de Picot, mais avec ses propres modifications et additions, intercalées chacune au bon endroit et ajustées toutes comme il convenait, si bien que le manuscrit transformé de la sorte pouvait passer, à première vue et avant une réflexion et une étude approfondies, pour une traduction nouvelle, refaite entièrement, ou, comme le disent nos annotateurs, pour la ver- sion de M' Desc. Et elle est bien de lui, si l'on veut, en ce sens qu'il l'a avouée après y avoir mis beaucoup du sien; mais elle n'en reste pas moins de l'abbé Picot primitivement, et pour la plus grande part, puisque celui-ci a fourni le fond principal, auquel se sont ajoutés les remaniements de Descartes. Cette solution du problème ' explique tout : d'une part, les notes signalées dans les deux anciens exemplaires, et la mention faite à l'inventaire du i3 février i65o; de l'autre, les témoi- gnages du philosophe, soit en tète de l'édition de 1647, soit dans sa lettre à Picot du 17 février 1645.

Reconnaissons toutefois que certaines additions, au moins, sont authentiquement de Descartes, et cela parce que lui-même l'a déclaré. Dans une lettre à Clerselier\ également du 17 fé- vrier 1645, il répond d'abord à des objections au sujet de ses règles du mouvement; puis il termine par cette phrase signifi- cative : a II faut pointant icy que ie vous auoiie que ces règles ne font pas fans difficulté ; & ie tafcherois de les éclaircir dauantage, fi l'en eflois maintenant capable; mais pour ce que i'ay l'efprit occupé par d'autres penfées, i'attendray, s'il vous

a. C'est aussi celle que suggéiait déjà M. Victor Egger, dans l'anicle précédemment cité: i Peut-être Descartes avait-il recopié la traduction de Picot en la corrigeant à mesure. » [Revue philosophique, 1890, t. XXX, p. 3.8.)

b. Correspondance, t. IV de celte édition, p. i83.

Œuvres. IV. ^

�� � XVIII Avertissement.

pîaijt, a vne autre fois, à vous en mander plus au long mon opinion. » Il a tenu parole, non pas, il est vrai, dans une autre lettre à Clerselier, mais en remaniant dans la traduction fran- çaise ce qu'il avait mis de ces règles dans le texte latin: nulle part, en effet, les modifications et additions ne sont aussi im- portantes qu'en cet endroit, articles 46 à 52 de la seconde partie (p. 89-93 ci-après). Et plus tard, le 16 avril 1648, des difficultés sur ces mêmes règles lui étant proposées par Burman, qui ne les connaissait que par l'édition latine de 1644, Descartes le renvoie aux explications données par lui dans l'édition française de i647\ Pour d'autres additions encore, bien qu'on n'ait plus, comme pour celles-ci, les déclarations expresses du philosophe, on peut être convaincu qu'elles sont de lui seul, et non point de Picot, notamment dans la dernière partie, surtout à la fin.

La conséquence de ce qui précède eût été d'imprimer en caractères différents, afin de les rendre distincts au simple coup d'œil, les passages qui, traduisant à peu près le latin, sont par conséquent de l'abbé Picot, et ceux qui, ajoutés ou même sim- plement modifiés, sont vraisemblablement de Descartes. Mais il aurait fallu pour cela employer jusqu'à trois sortes de carac- tères : d'abord des caractères romains (module 10) pour la tra- duction pure et simple, puis des caractères italiques (même module) pour ies passages qui ne sont que modifiés, enfin les caractères mêmes du texte de Descartes (romains, module 14) pour les additions. Typographiquement, l'eiïet n'aurait pas été heureux; mais surtout le lecteur pouvait parla être induit en erreur : car enfin sommes-nous sûrs que tontes les additions sont de Descartes lui-même? Quelques-unes au moins ne peuvent- elles pas avoir été proposées par Picot ? Sans doute elles ont été acceptées ensuite et adoptées par le philosophe; mais enfin doivent-elles être signalées à l'attention au même titre que les

a. Correspondance, t. IV, p. 187,1. 12-17.

b. Ibid., t. V, p, t68.

�� � Avertissement. xix

autres, qui sont bien personnelles à celui-ci? Il y aurait peut- être ainsi deux sortes d'additions, et il est bien difficile de dis- tinguer entre elles. Nous ne sommes pas sûrs davantage que tontes les modifications que Ton constate, en comparant nombre de phrases françaises aux phrases latines correspondantes, ont été introduites par Descartes; pourquoi quelques-unes au moins ne seraient-elles pas le fait de Picot ? Et encore une fois com- ment distinguer les unes des autres ? Dans cette incertitude générale, nous avons pris le parti suivant : imprimer en ita- liques tout ce qui, pour une cause ou pour une autre, s'écarte du texte latin, soit pour le modifier, soit pour y ajouter (en outre, plusieurs points çà et là indiquent, car il y en a aussi, les omissions et suppressions). Les caractères italiques serviront donc seulement à mettre en garde le lecteur, à l'avertir de faire attention : telle phrase, telle expression même parfois, n'est plus conforme au texte latin. Qu'est-ce donc ? Peut- être une simple modification, rien de plus; peut-être toute une addition. Au lecteur à vérifier la chose, et à se faire ensuite lui-même une opinion, sur la provenance comme sur l'importance du texte nouveau. Notre devoir d'éditeur ne pouvait aller au delà d'un simple avertissement à son adresse.

La conclusion qui s'impose, à la suite de toutes ces ré- flexions, est qu'on ne devra jamais lire les Principes en fran- çais, sans avoir en même temps l'original latin sous les yeux. On peut, à la rigueur, pour le Discours de la Méthode et les Essais, s'en tenir, indifféremment, soit à l'original français, soit à la traduction latine, bien qu'il soit toujours préférable de collationner les deux textes. On peut aussi, avec moins d'assu- rance cependant, pour les Méditations, lire ou bien l'original latin ou bien la traduction française, quoiqu'ici le latin doive conserver, à tous égards, la priorité. Mais, pour les Principes de la Philosophie, on ne saurait se contenter du latin seul : il y manque trop de choses, qui ont été ajoutées ou modifiées dans la traduction; ni du français seulement : s'il est souvent supé-

�� � XX Avertissement.

rieur au latin, à cause des modifications et additions qu'il fournit, encore faut-il connaître celles-ci d'abord, et de quelle nature elles sont; puis il est trop souvent inférieur aussi pour la netteté de la pensée et de l'expression, et ne présente que trop d'inexactitudes. Il est donc nécessaire de ne jamais sé- parer l'une de l'autre la lecture des Principes de la Philosophie et celle des Priiicipia Philosophiœ.

C. A.

Nancy, 20 décembre 1904.

�� � LES PRINCIPES

PHILOSOPHIE

DE RENE DESCARTES,

£IVATRIE ME EDITION,

Reveuë &: corrigée fort exadement par Monfieur CLR.

Avec des Figures dans le corps du Livre ;

Et celles en taille -douce , de la première Edition^ mtfès à la fin du Livre*

���A PARIS,

Chez Théodore Girard, dans la grand Salle

du Palais, du cofté de la Salle Dauphine, à l'Envie.

M. DC LXXXI. AVEC PRIVILEGE DV ROY.

�� � LETTRE DE L'AVTHEVR

A CELVY QVI A TRADVIT LE LIVRE",

laquelle peut icj fevuir de Préface^'.

��Monfieur,

5 La verfion que vous auez pris la peine de faire de mes Principes efl fi nette & fi accomplie, qu elle me fait efperer qu'ils feront leus par plus de perfonnes en François qu en Latin, & qu'ils feront mieux enten- dus, l'appréhende feulement que le titre n'en rebute

10 plufieurs qui n'ont point efté nourris aux lettres, ou bien qui ont mauuaife opinion de la Philofophie, à caufe que celle qu'on leur a enfeignée ne les a pas con- tentez ; & cela me fait croire qu'il feroit bon d'y ad- joufler vne Préface, qui leur declarafl quel eft le fujet

15 du Liure, quel defTein j'ay eu en l'écriuant, & quelle vtilité on en peut tirer. Mais encore que ce feroit à moy de faire cette Préface, à caufe que je doy fçauoir ces chofes-là mieux qu'aucun autre, je ne puis rien obtenir de moy-mefme, finon que je mettray | ici en (lO)

a. L'Abbé Claude Picot, Prieur du Rouvre. — Voir Correspondance, t. IV, p. 147, 175, 181, 222 ; t. V, p. 66. Cf. ibidem, t. V, p. 78-79.

b. Dans V éd'mon princeps de 1647, cette Lettre n'est imprimée qu'après VEpître d la princesse Elisabeth, traduite du latin, et placée en tète. Ni VEpître ni la Lettre ne sont paginées. • — Voir aussi, pour Lettc Lettre, t. V, p. 1 1 i-i li.

ŒUVKICS. IV. 32

�� � 2 OEuvRES DE Descartes.

abrégé les principaux points qui me femblent y de- uoir eftre traitiez ; & je laifTe à voflre difcretion d'en faire telle part au public que vous jugerez eftre à propos.

l'aurois voulu premièrement y expliquer ce que 5 c'eft que la Philofophie, en commençant par les chofes les plus vulgaires, comme font : que ce mot Philofophie fignifie Feflude de la SagefTe, &. que par la Sagefle on n'entend pas feulement la prudence dans les affaires, mais vne parfaite connoiffance de lo toutes les chofes que l'homme peut fçauoir, tant pour la conduite de fa vie, que pour la conferuation de fa fanté & l'inuention de tous les arts ; & qu'afin que cette connoiffance foit telle, il eft neceffaire qu'elle foit déduite des premières caufes, en forte que, pour i5 eftudier à l'acquérir, ce qui fe nomme proprement philofopher, il faut commencer par la recherche de ces premières caufes, c'eft à dire des Principes; & que ces Principes doiuent auoir deux conditions : l'vne, qu'ils foient fi clairs & fi éuidens que l'efprit 20 humain ne puiffe douter de leur vérité, lorfqu'il s'ap- plique auec attention à les confiderer ; l'autre, que ce foit d'eux que dépende la connoiffance des autres chofes, en forte qu'ils puiffent eftre connus fans elles, mais non pas réciproquement elles fans eux; & qu'a- 25 (11) près cela il j faut tafcher de déduire tellement de ces principes la connoiffance des chofes qui en dé- pendent, qu'il n'y ait rien, en toute la fuite des de- dudions qu'on en fait, qui ne foit tres-manifefte. Il n'y a véritablement que Dieu feul qui foit parfaite- 3o ment Sage, c'eft a dire qui ait l'entière connoiffance

�� � Principes. — Préface. 5

de la vérité de toutes chofes ; mais on peut dire que les hommes ont plus ou moins de SagefTe, à raifon de ce qu'ils ont plus ou moins de connoiffance des veritez plus importantes. Et je croy qu'il n'y a rien 5 en cecy, dont tous les dodes ne demeurent d'accord, l'aurois en fuite fait confiderer l'vtilité de cette Phi- lofophie, & monftré que, puis qu'elle s'eflend à tout ce que l'efprit humain peut fçauoir, on doit croire que c'efl elle feule qui nous diftingue des plus fau-

10 uages & barbares, & que chaque nation eft d'autant plus ciuilifée & polie que les hommes y philofophent mieux; & ainfi que c'efl le plus grand bien qui puiiTe eflre en vn Eftat, que d'auoir de vrais Philofophes. Et outre cela, que, pour chaque homme en particu-

i5 lier, il n'efl pas feulement vtile de viure auec ceux qui s'appliquent à cet eflude, mais qu'il eu incom- parablement meilleur de s'y appliquer foy-mefme ; comme fans doute il vaut beaucoup mieux fe feruir de fes propres yeux pour fe conduire, & jouir par

20 mefme moyen de \ la beauté des couleurs & de la (12) lumière, que non pas de les auoir fermez & fuiure la conduite d'vn autre ; mais ce dernier efl encore meil- leur, que de les tenir fermez & n'auoir que foy pour fe conduire. C'eft proprement auoir les yeux fermez,

25 fans tafcher jamais de les ouurir, que de viure fans philofopher; & le plaifir de voir toutes les chofes que noftre veuë découure n'efl: point comparable à la fatisfaélion que donne la connoiffance de celles qu'on trouue par la Philofophie ; & enfin cet eflude

3o eft plus neceffaire pour régler nos mœurs, & nous conduire en cette vie, que n'eft l'vfage de nos veux

�� � 4 OEuvRES DE Descartes.

pour guider nos pas. Les belles brutes, qui n'ont que leurs corps à conferuer, s'occupent continuel- lement à chercher de quoy le nourrir ; mais les hommes, dont la principale "partie eft l'efprit, de- uroient employer leurs principaux foins à la re- 5 cherche de la Sagefle, qui en eft la vraye nourriture ; & je m'aflure auffi qu'il y en a plufieurs qui n'y man- queroient pas, s'ils auoient efperance d'y reûffir, & qu'ils fceuftent combien ils en font capables. Il n'y a point d'ame tant foit peu noble, qui demeure û fort lo attachée aux objets des fens, qu'elle ne s'en détourne quelquefois pour fouhaiter quelque autre plus grand bien, nonobftant qu'elle ignore fouuent en quoy il (13) confifte. Ceux que la fortune | fauorife le plus, qui ont abondance de fanté, d'honneurs, de richeffes, ne i5 font pas plus exempts de ce defir que les autres ; au contraire, je me perfuade que ce font eux qui fou- pirent auec le plus d'ardeur après vn autre bien, plus fouuerain que tous ceux qu'ils pofTedent. Or ce fou- uerain bien, confideré par la raifon naturelle fans la 20 lumière de la foy, n'eft autre chofe que la connoif- fance de la vérité par fes premières caufes, c'eft à dire la Sageffe, dont la Philofophie eft l'eftude. Et, pource que toutes ces chofes font entièrement vrayes, elles ne feroient pas difficiles à perfuader, fi elles eftoient 2 5 bien déduites.

Mais, pource qu'on eft empefché de les croire par l'expérience, qui monftre que ceux qui font profeffion d'eftre Philofophes, font fouuent moins fages & moins raifonnables que d'autres qui ne fe font jamais appli- 3o quez à cet eftude, j'aurois icy fommairement expliqué

�� � Principes. — Préface. 5

en quoy confifte toute la fcience qu'on a maintenant, & quels font les degrez de Sageffe aufquels on eft paruenu. Le premier ne contient que des notions qui font fi claires d'elles mefmes qu'on les peut acquérir 5 fans méditation. Le fécond comprend tout ce que l'ex- périence des fens fait connoiilre. Le troifiéme, ce que la conuerfation des autres hommes nous enfeigne. A ) quoy on peut adjoufler, pour le quatrième, la le- dure, non de tous les Liures, mais particulièrement

10 de ceux qui ont efté écrits par des perfonnes capables de nous donner de bonnes inflrudions, car c'efl vne efpece de conuerfation que nous auons avec leurs autheurs. Et il me femble que toute la Sageffe qu'on a couflume d'auoir n'efl acquife que par ces quatre

15 moyens ; car je ne mets point icy en rang la reuela- tion diuine, pource qu'elle ne nous conduit pas par degrez, mais nous éleue tout d'vn coup à vne créance infaillible. Or il y a eu de tout temps de grands hommes qui ont tafché de trouuer vn cinquième de-

20 gré pour paruenir à la Sageffe, incomparablement plus haut & plus affuré que les quatre autres : c'eft de chercher les premières caufes & les vrays Principes dont on puiffe déduire les raifons de tout ce qu'on eft capable de fçauoir; & ce font particulièrement

25 ceux qui ont trauaillé à cela qu'on a nommez Phi- lofophes. Toutefois je ne fçache point qu'il y en ait eu jufques à prefent à qui ce deffein ait reùffi. Les premiers & les principaux dont nous ayons les écrits font Platon & Àriftote, entre lefquels il n'y a eu autre

3o différence finon que le premiei;, fuiuant les traces de fon maiftre Socrate, a ingenuëment confeffé qu'il

��(14)

�� � 6 OEuvREs DE Descartes.

nauoit encore rien pu trouuer de certain, & s'efl (15) contenté | d'écrire les chofes qui luy ont femblé eftre vray-femblables, imaginant à cet effet quelques Prin- cipes par lefquels il tafchoit de rendre raifon des autres chofes; au lieu qu'Ariftote a eu moins de fran- 5 chife, & bien qu'il eufl eflé vingt ans fon difciple, lI n'eufl point d'autres Principes que les fiens, il a en- tièrement changé la façon de les débiter, & les a pro- pofez comme vrays & alTurez, quoy qu'il n'y ait au- cune apparence qu'il les ait jamais eftimé tels. Or lo ces deux hommes auoient beaucoup d'efprit, & beau- coup de la Sagefl'e qui s'acquiert par les quatre moyens precedens, ce qui leur donnoit beaucoup d'authorité, en forte que ceux qui vinrent après eux s'arrefterent plus à fuiure leurs opinions qu'à cher- i5 cher quelque chofe de meilleur. Et la principale dif- pute que leurs difciples eurent entre eux, fut pour fçauoir fi on deuoit mettre toutes chofes en doute, ou bien s'il y en auoit quelques vnes qui fuffent cer- taines. Ce qui les porta de part & d'autre à des er- 20 reurs extrauagantes : car quelques-vns de ceux qui eftoient pour le doute, l'cflendoient mefme jufques aux adions de la vie, en forte qu'ils negligeoient d'vfer de prudence pour fe conduire; & ceux qui maintenoient la certitude, fuppofant qu'elle deuoit 25 dépendre des fens, fe fioient entièrement à eux, juf- ques-là qu'on dit | qu'Epicure ofoit affurer, contre tous les raifonnemens des Aftronomes, que le Soleil n'eft pas plus grand qu'il paroiil. C'eft un défaut qu'on peut remarquer en la plufpart des difputes, que, la îo vérité eftant moyenne entre les deux opinions qu'on

��(16)

�� � Principes. — Préface. 7

fouftient, chacun s'en éloigne d'autant plus qu'il a plus d'affedion à contredire. Mais Terreur de ceux qui penchoient trop du cofté du doute ne fut pas long- temps fuiuie, & celle des autres a efté quelque peu

5 corrigée, en ce qu'on a reconnu que les fens nous trompent en beaucoup de chofes. Toutefois je ne fçache point qu'on l'ait entièrement ollée, en faifant voir que la certitude n'eft pas dans le fens, mais dans l'entendement feul, lors qu'il a des perceptions eui-

10 dentés; & que, pendant qu'on n'a que les connoif- fances qui s'acquerent par les quatre premiers degrez de SagefTe, on ne doit pas douter des chofes qui fem- blent vrayes, en ce qui regarde la conduite de la vie, mais qu'on ne doit pas auffi les eflimer fi certaines qu'on

i5 <ne> puiffe changer d'aduis, lorf qu'on y eft obligé par l'euidence de quelque raifon. Faute d'auoir connu cette vérité, ou bien, s'il y en a qui l'ont connue, faute de s'en élire feruis, la plufpart de ceux de ces der- niers fiecles qui ont voulu eftre Philofophes, ont fuiuy

20 aveuglement Ariftote, en forte qu'ils ont fouuent | cor- (i7) rompu le fens de fes écrits, en luy attribuant diuerfes opinions qu'il ne reconnoiftroit pas eftre fiennes, s'il reuenoit en ce monde ; & ceux qui ne l'ont pas fuiuy (du nombre defquels ont efté plufieurs des meilleurs

25 efprits) n'ont pas laifle d'auoir efté imbus de fes opi- nions en leur jeuneffe (pource que ce font les feules qu'on enfeigne dans les efcholes), ce qui les a telle- ment préoccupez, qu'ils n'ont pu paruenir à la con- noiftance des vrays Principes. Et bien que je les eftime

3o tous, & que je ne vueille pas me rendre odieux en les reprenant, je puis donner vne preuue de mon dire

�� � 8 Œuvres de Descartes.

que je ne croy pas qu'aucun d'eux defaduouë, qui eft qu'ils ont tous fuppofé pour Principe quelque chofe qu'ils n'ont point parfaitement connue. Par exemple, je n'en fçache aucun qui n'ait fuppofé la pefanteur dans les corps terreftres ; mais encore que 5 l'expérience nous monftre bien clairement que les corps qu'on nomme pefans defcendent vers le centre de la terre, nous ne connoiflbns point pour cela quelle eft la nature de ce qu'on nomme pefanteur, c'eft à dire de la caufe ou du Principe qui les fait lo ainfi defcendre, & nous le deuons apprendre d'ail- leurs. On peut dire le mefme du vuide & des atomes, & du chaud & du froid, du fec, de l'humide, & du fel, (18) du fouffre, du j mercure, & de toutes les chofes fem- blables que quelques-vns ont fuppofées pour leurs i5 Principes. Or toutes les conclufions qu'on déduit d'vn Principe qui n'eft pas éuident ne peuuent auffi eftre euidentes, encore qu'elles en feroient déduites euidemment : d'où il fuit que tous les raifonnemens qu'ils ont appuyez fur de tels Principes, n'ont pu leur 20 donner la connoiffance certaine d'aucune chofe, ny par confequent les faire auancer d'vn pas en la re- cherche de la SagefTe. Et s'ils ont trouué quelque chofe de vray, ce n'a efté que par quelques-vns des quatre moyens ci-defTus déduits". Toutefois je ne veux 25 rien diminuer de l'honneur que chacun d'eux peut prétendre; je fuis feulement obligé de dire, pour la confolation de ceux qui n'ont point eftudié, que tout de mefme qu'en voyageant, pendant qu'on tourne le dos au lieu où l'on veut aller, on s'en éloigne d'autant 3o

a. Ci-avant, p. 5,1. 'i-17, et p. 7, 1. 11,

�� � Principes. — Préface. 9

plus qu'on marche plus long-temps & plus ville, en forte que, bien qu'on foit mis par après dans le droit chemin, on ne peut pas arriuer fitoft que fi on n'auoit point marché auparauant; ainfi, lors qu'on a de mau-

5 uais Principes, d'autant qu'on les cultiue dauantage, & qu'on s'applique auec plus de foin à en tirer di- uerfes confequences, penfant que ce foit bien philo- fopher, d'aujtant s'éloigne-t'on dauantage de la con- (i9) noiflance de la vérité & de la SageiTe. D'où il faut

10 conclure que ceux qui ont le moins apris de tout ce qui a elle nommé jufques icy Philofophie, font les plus capables d'apprendre la vraye.

Apres auoir bien fait entendre ces chofes, j'aurois voulu mettre icy les raifons qui feruent à prouuer que

i5 les vrays Principes par lefquels on peut paruenir à ce plus haut degré de SagefTe, auquel confifte le fouue- rainbien de la vie humaine, font ceux que j'ay mis en ce Liure : & deux feules font fuffifantes à cela, dont la première efl qu'ils font tres-clairs, & la féconde,

20 qu'on en peut déduire toutes les autres chofes : car il n'y a que ces deux conditions qui foient requifes en eux. Or je prouue ayfement qu'ils font tres-clairs : premièrement, par la façon dont je les ay trouuez, à fçauoir en rejettant toutes les chofes aufquelles je

25 pouuois rencontrer la moindre occafion de douter; car il ell certain que celles qui n'ont pu en cette façon eflre rejettées, lorfqu'on s'eft appliqué à les confi- derer, font les plus euidentes & les plus claires que l'efprit humain puifle connoillre. Ainfi, en confiderant

3o que celuy qui veut douter de tout, ne peut toutefois douter qu'il ne foit, pendant | qu'il doute, & que ce (20)

ŒuvKES. IV. 33

�� � lo OEuvREs DE Descartes.

qui raifonne ainfî, en ne pouuant douter de foy-mefme & doutant neantmoins de tout le refte, n'eft pas ce que nous difons eftre noftre corps, mais ce que nous appelions noftre ame ou noftre penfée, j'ay pris Feftre ou l'exiftence de cette penfée pour le premier Prin- 5 cipe, duquel j'ai déduit tres-clairement les fuiuans: à fçauoir qu'il y a vn Dieu, qui eft. autheur de tout ce qui eft au monde, & qui, eftant la fource de toute vé- rité, n'a point créé noftre entendement de telle nature qu'il fe puifte tromper au jugement qu'il fait des chofes lo dont il a vne perception fort claire & fort diftinde. Ce font là tous les Principes dont je me fers touchant les chofes immatérielles ou Metaphyfiques, defquels je déduits tres-clairement ceux des chofes corporelles ou Phyfiques, à fçauoir qu'il y a des corps eftendus t5 en longueur, largeur & profondeur, qui ont diuerfes figures & fe meuuent en diuerfes façons. Voyla, en fomme, tous les Principes dont je déduits la vérité des autres chofes. L'autre raifon qui prouue la clarté des" Principes eft qu'ils ont efté connus de tout temps, 20 & mefme receus pour vrays & indubitables par tous les hommes, excepté feulement l'exiftence de Dieu, (21) qui a efté mife en doute par quelques- vns, à | caufe qu'ils ont trop attribué aux perceptions des fens, & que Dieu ne peut eftre vu ny touché. Mais encore 25 que toutes les veritez que je mets entre mes Principes ayent efté connues de tout temps de tout le monde, il n'y a toutefois eu perfonne jufques à prefent, que je fçache, qui les ait reconnues pour les Principes de la Philofophie, c'eft à dire pour telles qu'on en peut dé- 3o

a. Lire de ces ?

�� � Principes. — Préface. i i

duire la connoiffance de toutes les autres chofes qui font au monde : c'eft pourquoy il me refte icy à prouuer qu elles font telles; & il me femble ne le pou- uoir mieux qu'en le faifant voir par expérience, c'eft

5 à dire en conuiant les Ledeurs à lire ce Liure. Car encore que je n'y aye pas traitté de toutes chofes, & que cela foit impoffible, je penfe auoir tellement ex- pliqué toutes celles dont j'ay eu occafion de traitter, que ceux qui les liront auec attention auront fujet

10 de fe perfuader qu'il n'eft point befoin de chercher d'autres Principes que ceux que j'ay donnez, pour paruenir à toutes les plus hautes connoilTances dont i'efprit humain foit capable; principalement fi, après auoir leu mes écrits, ils prennent la peine de confi-

1 5 derer combien de diuerfes queftions y font expliquées, & que, parcourant auffi ceux des autres, ils voyent combien peu de raifons vray-femblables on a pu (22) donner, pour expliquer les mefmes queftions par des Principes differens des miens. Et, afin qu'ils entre-

2o prennent cela plus aifement, j'aurois pu leur dire que ceux qui font imbus de mes opinions ont beaucoup moins de peine à entendre les écrits des autres & à en connoiftre la jufte valeur, que ceux qui n'en font point imbus; tout au contraire de ce que j'ay tantoft

25 dit de ceux qui ont commencé par l'ancienne Philofo- phie, que d'autant qu'ils y ont plus eftudié, d'autant ils ont couftume d'eftre moins propres à bien ap- prendre la vraye.

l'aurois auffi adjoufté vn mot d'aduis touchant la

3o façon de lire ce Liure, qui eft que je voudrois qu'on le parcouruft d'abord tout entier ainfi qu'vn Roman, fans

�� � 12 OEUVRES DE Descartes.

forcer beaucoup fon attention, ny s'arrefter aux difR- cultez qu'on y peut rencontrer, afin feulement de fça- uoir en gros quelles font les matières dont j'ay traitté ; & qu'après cela, fi on trouue qu'elles méritent d'eflre examinées, & qu'on ait la curiofité d'en connoiftre les 5 caufes, on le peut lire vne féconde fois, pour remar- quer la fuitte de mes raifons ; mais qu'il ne fe faut pas derechef rebuter, fi on ne la peut allez connoiftre par- tout, ou qu'on ne les entende pas toutes; il faut leule- (23) ment marquer d'vn | trait de plume les lieux où l'on lo trouuera de la difficulté, & continuer de lire fans in- terruption jufques à la fin; puis, fi on reprend le Liure pour la troifieme fois, j'ofe croire qu'on y trouuera la folution de la plufpart des difficultez qu'on aura marquées auparauant; & que, s'il en refte encore i5 quelques-vnes, on en trouuera enfin la folution en relifant.

l'ay pris garde, en examinant le naturel de plu- fieurs efprits, qu'il n'y en a prefque point de fi grofiTiers ny de fi tardifs, qu'ils ne fuffent capables 20 d'entrer dans les bons fentimens & mefmes d'acquérir toutes les plus hautes fciences, s'ils eftoient conduits comme il faut. Et cela peut aufii eftre prouué par rai- fon : car, puis que les Principes font clairs, & qu'on n'en doit rien déduire que par des raifonnemens très- 25 éuidens, on a touf-jours afilez d'efprit pour entendre les chofes qui en dépendent. Mais, outre l'empefche- ment des préjugez, dont aucun n'eft entièrement exempt, bien que ce font ceux qui ont le plus eftudié les mauuaifes fciences aufquels ils nuifent le plus, il 3o arriue prefque touf-jours que ceux qui ont l'efprit

�� � Principes, — Préface 13

modéré négligent d'eftudier, pource qu'ils n'en penfent pas eftre capables, & que les autres qui font plus ardens fe hallent trop : d'où vient qu'ils |reçoiuent (24) fouuent des Principes qui ne font pas éuidens, & qu'ils

5 en tirent des confequences incertaines. C'eft pour- quoy je voudrois affurer ceux qui fe défient trop de leurs forces, qu'il n'y a aucune chofe en mes écrits qu'ils ne puiffent entièrement entendre, s'ils prennent la peine de les examiner; & neantmoins auffi auertir

10 les autres, que mefmes les plus excellens efprits au- ront befoin de beaucoup de temps & d'attention pour remarquer toutes les chofes que j'ay eu deffein d'y comprendre.

En fuitte de quoy, pour faire bien conceuoir quel

i5 but j'ay eu en les publiant, je voudrois icy expliquer l'ordre qu'il me femble qu'on doit tenir pour s'inf- truire. Premièrement, vn homme qui n'a encore que la connoiffance vulgaire & imparfaite qu'on peut ac- quérir par les quatre moyens cy-deffus expliquez", doit

20 auant tout tafcher de fe former vne Morale qui puifTe fuffire pour régler les adions de fa vie, à caufe que cela ne fouffre point de delay, & que nous deuons fur tout tafcher de bien viure. Apres cela, il doit auffi eftudier la Logique : non pas celle de l'efchole, car

2 5 elle n'efl, à proprement parler, qu'vne Dialedique qui enfeigne les moyens de faire entendre à autruy les chofes qu'on fçait, ou mefme auffi | de dire fans juge- (25) ment plufieurs paroles touchant celles qu'on ne fçait pas, & ainfi elle corrompt le bon fens plufloft qu'elle

3o ne l'augmente ; mais celle qui apprend à bien conduire

a. Ci-avant, p. 5, I. 3-i3.

�� � 14 Œuvres de Descartes.

fa raifon pour découurir les veritez qu'on ignore ; & pource qu'elle dépend beaucoup de l'vfage, il eft bon qu'il s'exerce long temps à en pratiquer les règles tou- chant des queftions faciles & fimples, comme font celles des Mathématiques. Puis, lors qu'il s'eft acquis 5 quelque habitude à trouuer la vérité en ces queftions, il doit commencer tout de bon à s'appliquer à la vraye Philofophie, dont la première partie eft la Metaphy- fique, qui contient les Principes de la connoiftance, entre lefquels eft l'explication des principaux attri- lo buts de Dieu, de l'immatérialité de nos âmes, & de toutes les notions claires & fimples qui font en nous. La féconde eft la Phyfique, en laquelle, après auoir trouué les vrays Principes des chofes matérielles, on examine en gênerai comment tout l'vniuers eft com- '5 pofé, puis en particulier quelle eft la nature de cette Terre & de tous les corps qui fe trouuent le plus com- munément autour d'elle, comme de l'air, de l'eau, du feu, de l'aymant & des autres minéraux. En fuitte de (26) quoy il eft befoin auffi d'examiner en | particulier la 20 nature des plantes, celle des animaux, & fur tout celle de l'homme, afin qu'on foit capable par après de trouuer les autres fciences qui luy font vtiles. Ainfi toute la Philofophie eft comme vn arbre, dont les racines font la Metaphyfique, le tronc eft la Phyfique, 25 & les branches qui fortent de ce tronc font toutes les autres fciences, qui fe reduifent à trois principales, à fçauoir la Médecine, la Mechanique & la Morale, j'entens la plus haute & la plus parfaite Morale, qui, prefuppofant vne entière connoiftance des autres 3o fciences, eft le dernier degré de la Sagefte.

�� � Principes. — Préface. i 5

Or comme ce n'eft pas des racines, ny du tronc des arbres, qu'on cueille les fruids, mais feulement des extremitez de leurs branches, ainfi la principale vtilité de la Philofophie dépend de celles de fes parties qu'on

5 ne peut apprendre que les dernières. Mais, bien que je les ignore prefque toutes, le zèle que j'ay touf-jours eu pour tafcher de rendre feruice au public efl caufe que je fis imprimer, il y a dix ou douze ans, quelques effais des chofes qu'il me fembloit auoir apprifes. La

10 première partie de ces effais fut vn Difcours touchant la Méthode pour bien conduire fa rai/on & chercher la vérité dans les fciences, où je mis fomjmairement les principales règles de la Logique & d'vne Morale im- parfaite, qu'on peut fuiure par prouifion pendant

i5 qu'on n'en fçait point encore de meilleure. Les autres parties furent trois traitez : l'vn de la Dioptrique, l'autre des Météores, & le dernier de la Géométrie. Par la Dioptrique, j'eu deffein de faire voir qu'on pouuoit aller affez auant en la Philofophie, pour arriuer par

20 fon moyen jufques à la connoiffance des arts qui font vtiles à la vie, à caufe que l'inuention des lunetes d'approche, que j'y expliquois, efl l'vne des plus diffi- ciles qui ayent jamais eilé cherchées. Par les Météores, ie defiray qu'on reconnufl la différence qui efl entre

2 5 la Philofophie que ie cultiue & celle qu'on enfeigne dans les efcholes où l'on a couflume de traitter de la mefme matière. Enfin, par la Géométrie, je preten- dois demonflrer que j'auois trouué plufieurs chofes qui onteflé cy-deuant ignorées, & ainfi donner occa-

3o fion de croire qu'on en peut decouurir encore plu- fieurs autres, afin d'inciter par ce moyen tous les

��'271

�� � i6 OEuvRES DE Descartes.

hommes a la recherche de la vérité. Depuis ce temps là, preuoyant la difficulté que plufieurs auroient à conceuoir les fondemens de la Metaphyfique, j ay tafché d'en expliquer les principaux points dans vn

(28) liure de Méditations qui n'eft | pas bien grand, mais 5 dont le volume a elle groffi, & la matière beaucoup éclaircie, par les objetlions que plufieurs perlonnes tres-doéles m'ont envoyées à leur fujet, & par les ref- ponfes que je leur ay faites. Puis, enfin, lors qu'il m'a femblé que ces traittez precedens auoient allez pre- lo paré l'efprit des Ledeurs à receuoir les Principes de la Philofopliie, je les ay auffi publiez & j'en ay diuifé le Liure en quatre parties, dont la première contient les Principes de la connoilTance, qui efl ce qu'on peut nommer la première Philofophie ou bien la Metaphy- i5 fique : c'eft pourquoy, afin de la bien entendre, il eft

à propos de lire auparauant les Méditations que j'ay écrites fur le mefme fujet. Les trois autres parties contiennent tout ce qu'il y a de plus gênerai en la Phylique, à fçauoir l'explication des premières loix ou 20 des Principes de la Nature, & la façon dont les Cieux, les Eiloiles fixes, les Planètes, les Comètes, & géné- ralement tout l'vniuers eft compofé; puis, en particu- lier, la nature de cette terre, & de l'air, de l'eau, du feu, de l'aymant, qui font les corps qu'on peut trouuer 25 le plus communément partout autour d'elle,- & de toutes les qualitez qu'on remarque en ces corps, comme font la lumière, la chaleur, la pefanteur, &

(29) femblables : au moyen | de quoy je penfe auoir com- mencé à expliquer toute la Philofophie par ordre, 3o fans auoir omis aucune des chofes qui doiuent pre-

�� � Principes. — Préface. 17

céder les dernières dont j'ay écrit. Mais, afin de con- duire ce deffein jufques à fa fin, je deurois cy-apres expliquer en mefme façon la nature de chacun des autres corps plus particuliers qui font fur la terre,

5 à fçauoir des minéraux, des plantes, des animaux, & principalement de l'homme ; puis, enfin, traitter exadement de la Médecine, de la Morale, & des Mechaniques. C'eft ce qu'il faudroit que je fiffe pour donner aux hommes vn corps de Philofophie tout

10 entier ; & je ne me fens point encore fi vieil, je ne me défie point tant de mes forces, je ne me trouue pas fi éloigné de la connoifiTance de ce qui refte, que je n'o- fafle entreprendre d'acheuer ce deffein, fi j'auois la commodité de faire toutes les expériences dont j'au-

i5 rois befoin pour appuyer & juftifier mes raifonne- mens. Mais voyant qu'il faudroit pour cela de grandes defpenfes, aufquelles vn particulier comme moy ne fçauroit fuffire, s'il n'eftoit aydé par le public, & ne voyant pas que je doiue attendre cet ayde, je croy

20 deuoir d'orefnauant me contenter d'eftudier pour mon infl;rudion particulière, & que la pofterité m'excufera fi je manque à trauailler déformais pour elle.

I Cependant, afin qu'on puifife voir en quoy je penfe (30) luy auoir def-ja feruy , je diray icy quels font les fruiéls

25 que je me perfuade qu'on peut tirer de mes Principes. Le premier ell la fatisfadlion qu'on aura d'y trouuer plufieurs veritez qui ont efl:é cy-deuant ignorées ; car bien que fouuent la vérité ne touche pas tant noltre imagination que font les fauffetez & les feintes, à

3o caufe qu'elle paroiil moins admirable & plus fimple, toutefois le contentement qu'elle donne efl: touf-jours

Œuvres. IV. ^4

�� � i8 OEuvRES DE Descartes.

plus durable & plus folide. Le fécond fruid eft qu'en eftudiant ces Principes on s'accouftumera peu à peu à mieux juger de toutes les chofes qui fe rencontrent, & ainfi à élire plus Sage : en quoy ils auront vn effed contraire à celuy de la Philofophie commune ; car 5 on peut aifement remarquer en ceux qu'on appelle Pedans, qu elle les rend moins capables de raifon qu'ils ne feroient s'ils ne l'auoient jamais apprife. Le troifiéme eft que les veritez qu'ils contiennent, eftant tres-claires & très-certaines, ofteront tous fujets de lo difpute, & ainfi difpoferont les efprits à la douceur & à la concorde : tout au contraire des controuerfes de l'efchole, qui, rendant infenfiblement ceux qui les apprennent plus pointilleux & plus opiniaftres, font peut eftre la première caufe des herefies & des diften- i5 (31) tions qui trauaillent maintenant le monde. Le dernier & le principal fruid de ces Principes eft qu'on pourra, en les cultiuant, decouurir plufieurs veritez que je n'ay point expliquées; & ainfi, paflant peu à peu des vnes aux autres, acquérir auec le temps vne parfaite 20 connoiftance de toute la Philofophie & monter au plus haut degré de la Sagefte. Car, comme on voit en tous les arts que, bien qu'ils foient au commencement rudes & imparfaits, toutefois, à caufe qu'ils con- tiennent quelque chofe de vray & dont l'expérience 25 monftre l'effed, ils fe perfedionnent peu à peu par l'vfage : ainfi, lors qu'on a de vrais Principes en Phi- lofophie, on ne peut manquer en les fuiuant de ren- contrer parfois d'autres veritez ; & on ne fçauroit mieux prouuer la faufl*eté de ceux d'Ariftote, qu'en 3o difant qu'on n'a fceu faire aucun progrez par leur

�� � Principes. — Préface. 19

moyen depuis plufieurs fiecles qu'on les a fuiuis.

le fçay bien qu'il y a des efprits qui fe haflent tant,

& vfent de fi peu de circonfpedion en ce qu'ils font,

que, mefme ayant des fondemens bien folides, ils

5 ne fçauroient rien baftir d'alTuré ; & pource que ce font d'ordinaire ceux-là qui font les plus prompts à faire des Liures, ils pourroient en peu de temps galler tout ce que j'ay fait, & introduire | l'incertitude (32) & le doute en ma façon de philofopher, d'où j'ay foi-

10 gneufement tafché de les bannir, fi on receuoit leurs écrits comme miens, ou comme remplis de mes opi- nions, l'en ay veu depuis peu l'expérience en l'vn de ceux qu'on a le plus creu me vouloir fuiure, & mefme duquel j'auois écrit, en quelque endroit, « que je m'af-

1 5 » furois tant fur fon efprit, que je ne croyois pas qu'il » eufl aucune opinion que je ne voulufTe bien auoûer » pour mienne ^ » : car il publia l'an pafTé vn Liure, inti- tulé Fundamenta Phyficœ"^^ où, encore qu'il femble n'a- uoir rien mis, touchant la Phyfique & la Médecine, qu'il

20 n'ait tiré de mes écrits, tant de ceux que j'ay publiez que d'vn autre encore imparfait touchant la nature des animaux, qui luy efl tombé entre les mains, tou- tefois, à caufe qu'il a mal tranfcrit, & changé l'ordre, & nié quelques veritez de Metaphyfique, fur qui toute

25 la Phyfique doit eftre appuyée, je fuis obligé de le defaduoùer entièrement, & de prier icy les Ledeurs

a. Epistola Renati Dès-Cartes ad celeberrimum Virum D. Gisbertum VoETiuM, 1643 : « . . .acutissimo et perspicacissimo ingenio Regii tantum .. tribuo, ut vix quicquam ab illo scriptum putem quod pro meo non » libenter agnoscam ». (Page 232, édh. princeps.)

h. Henri Regii Ultrajeciini, Fundamenta Physices. (Amstelodami, apud Ludovicum El\evirium. A° 164G, in-S.)

c. Voir Correspondance, t. IV, p. 248, 256, 497, 5 10, 517, 566, 590, 619, 625 et 63o ; t. V, p. 79, 112, 170 et 625.

�� � 20 Œuvres de Descartes.

qu'ils ne m'attribuent jamais aucune opinion, s'ils ne la trouuent exprelTement en mes écrits, & qu'ils n'en reçoiuent aucune pour vraye, ny dans mes écrits ny ailleurs, s'ils ne la voyent tres-clairement eflre dé- duite des vrais Principes. 5

(33) I le fçay bien auffi qu'il pourra le pafTer plufleurs fiecles auant qu'on ait ainfi déduit de ces Principes toutes les veritez qu'on en peut déduire, pourceque la plufpart de celles qui reflent à trouuer, dépendent de quelques expériences particulières, qui ne fe rencon- lo treront jamais par hazard, mais doiuent eftre cherchées auec foin & depenfe par des hommes fort intelligens ;

& pource qu'il arriuera difficilement que les mefmes qui auront l'adreiïe de s'en bien feruir ayent le pou- uoir de les faire; & auffi pource que la plufpart des i5 meilleurs efprits ont conceu vne fi mauuaife opinion de toute la Philofophie, à caufe des defaux qu'ils ont remarquez en celle qui a efté jufques à prefent en vfage, qu'ils ne pourront pas s'appliquer à en chercher vne meilleure. Mais fi enfin la différence qu'ils verront 20 entre ces Principes & tous ceux des autres, & la grande fuite de veritez qu'on en peut déduire, leur fait connoiftre combien il eft important de continuer en la recherche de ces veritez, & jufques à quel degré de Sagefle, à quelle perfedion de vie, à quelle félicité elles 25 peuuent conduire, j'ofe croire qu'il n'y en aura aucun qui ne tafche de s'employer à vn eflude fi profitable,

(34) ou du moins qui ne fauorife & vueille ayder | de tout fon pouuoir ceux qui s'y employeront auec fruid.

le fouhaite que nos neueux en voient le fuccez, &c. 3o

�� � A LA SERENISSIME

PRINCESSE

ELIZABETH,

PREMIERE FILLE

De Frédéric, Roy de Bohême, Comte Palatin, ET Prince Electeur de l'Empire.

��Madame,

Le principal fruit que j'aye receu des écrits que j'ay cy-deuant publiez a efté qu'à leur | occafion j'ay eu l'honneur d'eftre connu de Vostre Altesse, (2) & de luy pouuoir quelquefois parler : ce qui m'a donné moyen de remar- quer en elle des qualitez fi eftimables & fi rares, que je croy que c'eft rendre feruice au public de les propofer à la pofterité pour exemple. l'au- rois mauuaife grâce à flaier, ou bien à écrire des chofes dont je n'aurois point de connoiffance certaine, principalement aux premières pages de ce liure, dans lequel je tafcheray de mettre les principes de toutes les veritez que l'efprit humain peut fçauoir. Et la généreuse modeftie qui reluit en toutes les actions de voftre Alteffe m'affure que les difcours fimples & francs d'vn homme qui n'écrit que ce qu'il croit, vous feront plus agréables, que ne feroient des louanges ornées de termes pompeux & recherchez par ceux qui ont eftudié l'art des complimens. C'eft pourquoy je ne mettray rien en cette lettre dont l'expérience &^ la raifon ne m'ait rendu certain ; & j'y écriray en Philofophe, ainfi que dans le refte du liure. Il y a beaucoup de différence entre les | vrayes vertus & celles qui ne font (3) qu'apparentes; & il y en a auffi beaucoup entre les vrayes qui procèdent d'vne exafte connoiffance de la vérité, & celles qui font accompagnées d'ignorance ou d'erreur. Les vertus que je nomme apparentes ne font, à proprement parler, que des vices, qui, n'eftant pas fi frequens que d'autres vices qui leur font contraires, ont cou(\ume d'eftre plus eftimez que les vertus qui confiftent en la médiocrité dont ces vices oppofez font les excez. Ainfi, à caufe qu'il y a bien plus de perfonnes qui craignent trop les dangers qu'il n'y en a qui les craignent trop peu, on prend fouuent la témérité pour vne vertu, & elle éclate bien plus aux occafions que ne fait le vray courage; ainfi les prodigues ont couftume d'eftre plus loiiez que

��a. Lire « ou », au lieu de « et » ? Voir le texte latin.

�� � 22 OEuVRES DE DeSCARTES.

les libéraux; & ceux qui font véritablement gens de bien n'acquerent point tant la réputation d'eftre deuots, que font les fuperftitieux & les hypocrites. Pour ce qui eft des vrayes vertus, elles ne viennent pas toutes d'vne vraye connoiffance, inais il y en a qui naiffent aufli quelquefois du

(4) défaut ou de l'erreur : ainfi fouuent la fim [plicité eft caufe de la bonté, la peur donne de la deuotion, & le defefpoir du courage. Or les vertus qui font ainfi accompagnées de quelque imperfedion,foni différentes entr'elles, & on leur a auflî donné diuers noms. Mais celles qui font û pures & fi par- faites qu'elles ne viennent que de la feule connoiffance du bien, font toutes de mefme nature, & peuuent eftre comprife? fous le feul nom de la Sageffe. Car quiconque a vne volonté ferme & confiante d'vfer touf-jours de la" raifon le mieux qu'il eft en fon pouuoir, & de faire en toutes fes adions ce qu'il juge eftre le meilleur, eft véritablement fage, autant que fa nature permet qu'il le foit; & par cela feul il eft jufte, courageux, modéré, & a toutes les autres vertus, mais tellement jointes entre elles qu'il n'y en a aucune qui paroiffe plus que les autres; c'eft pourquoy, encore qu'elles foient beaucoup plus parfaites que celles que le meflange de quelque défaut fait éclater, toutefois, à caufe que le commun des hommes les remarque moins, on n'a pas couftume de leur donner tant de louanges.

(5) Outre cela, de deux chofes qui font requifes à la | Sageffe ainfi décrite, à fçauoir que l'entendement connoiffe tout ce qui eft bien, & que la volonté foit touf-jours difpofée à le fuiure, il n'y a que celle qui confifte en la vo- lonté que tous les hommes peuuent également auoir, d'autant que l'enten- dement de quelques-vns n'eft pas fi bon que celuy des autres. Mais, encore que ceux qui n'ont pas le plus d'efprit puiffent eftre auffî parfaitement fages que leur nature le permet, & fe rendre tres-agreables à Dieu par leur vertu, fi feulement ils ont touf-jours vne ferme refolution de faire tout le bien qu'ils fçauront, & de n'ometre rien pour apprendre celuy qu'ils ignorent; toutefois ceux qui, auec vne conftante volonté de bien faire & vn foin très-particulier de s'inftruire, ont aufli vn très-excellent efprit, arriuent fans doute à vn plus haut degré de Sageffe que les autres. Et je voy que ces trois chofes fe trouuent tres-parfaitement en Vostre Altesse. Car pour le foin qu'elle a eu de s'inftruire, il paroift aflez de ce que ny les diuer- tiffemens de la Cour, ny la façon dont les Princeffes ont couftume d'eftre

(6) I nourries, qui les deftournent entièrement de la connoiffance des lettres, n'ont peu empefcher que vous n'ayez tres-diligemment eftudié tout ce qu'il y a de meilleur dans les fciences. Et on connoift l'excellence de voftre efprit en ce que vous les auez parfaitement aprifes en fort peu de temps. Mais j'en ay encore vne autre preuue qui m'eft particulière, en ce que je n'ay jamais rencontré perfonne qui ait fi généralement & fi bien entendu tout ce qui eft contenu dans mes écrits : car il y en a plufieurs qui les trouuent tres-obfcurs, mefme entre les meilleurs efprits & les plus dodes; & je re- marque prefque en tous, que ceux qui conçoiuent ayfement les chofes qui

a. Lire « fa » ? Voir le texte latin.

�� � Principes. — Epistre. 23

��appartiennent aux Mathématiques ne font nullement propres à entendre celles qui fe rapportent à la Metaphyfique, & au contraire, que ceux à qui celles-cy font aifées ne peuuent comprendre les autres : en forte que je puis dire auec vérité que je n'ay jamais rencontré que le feul efprit de VosTRE Altesse auquel l'vn & l'autre fuft également facile, & que par con- fequent j'ay | jufte raifon de l'eftimer incomparable. Mais ce qui augmente 0) le plus mon admiration, c'eft qu'vne fi parfaite & fi diuerfe connoiffance de toutes les fciences n'efl point en quelque vieux dodeur qui ait employé beaucoup d'années à s'inftruire, mais en vne Princeffe encore jeune, & dont le vifage reprefente mieux celuy que les Poètes attribuent aux Grâces, que celuy qu'ils attribuent aux Mufes ou à la fçauante Minerue. Enfin je ne remarque pas feulement en Vostre Altesse tout ce qui eft requis de la part de l'efprit à la plus haute & plus excellente Sageffe, mais aufTi tout ce qui peut eftre requis de la part de la volonté ou des mœurs, dans lefquelles on voit la magnanimité & la douceur jointes enfemble auec vn tel tempé- rament que, quoy que la fortune, en vous attaquant par de continuelles injures, femble auoir fait tous fes efforts pour vous faire changer d'hu- meur, elle n'a jamais pu, tant foit peu, ny vous irriter, ny vous abaiffer. Et cette fi parfaite Sageffe m'oblige à tant de vénération, que non feule- ment je penfe luy | deuoir* ce Liure, puis qu'il traitte de la Philofophie (8) qui en eft l'eftude, mais auffi je n'ay pas plus de zèle à philofopher, c'eft à dire à tafcher d'acquérir de la Sageffe, que j'en ay à eftre,

Madame,

de Voftre" Alteffe

Le tres-humble, tres-obeiffant & tres-deuot feruiteur,

��Descartes.

��a. Suppléer ; « dédier et consacrer » ?

b. « De voftre Voftre » (i" édit.).

�� � LES PRINCIPES

��DE

��LA PHILOSOPHIE

��PREMIERE PARTIE.

Des Principes de la connoijfance humaine.

��I. Que pour examiner la vérité il ejl befoin, vnefois en fa vie, de mettre toutes chofes en doute, autant qu'il fe peut.

Comme nous auons elté enfans auant que d'edre hommes, & que nous auons jugé tantort bien & tantolt mal des chofes qui fe font prefentées à nos fens, lors que nous n'auions pas encore l'vfage entier de noftre raifon, plufieurs jugemens ainfi précipitez nous empefchent de paruenir à la connoiilance de la vérité, & nous preuienent de telle forte, qu'il n'y a point d'apparence que nous puiflions nous en deliurer, fi nous n'entreprenons de douter, vne fois en noftre vie, de toutes les chofes où nous trouuerons le moindre foupçon d'm- certitude.

2. Qu'il ejl vtile aujfi de confiderer comme fauffes toutes les chofes dont on peut douter.

Il fera mefme fort vtile que nous rejettions comme fauffes toutes celles où nous pourrons imaginer le moindre doute, afin que, 1 fi 2 nous en découurons quelques-vnes qui, nonobftant cette précaution, nous femblent manifeftement vrayes,nous facions eftat qu'elles font auffi très-certaines, & les plus aifées qu'il eft poffible de connoiftre. Œuvres. IV. ^^

�� � 20 Œuvres de Descartes.

��3. Que nous ne deuons point vj'er de ce doute pour la conduite de nos aâions.

Cependant il ejl à remarquer que je n'entends point que nous nous feruions d'vne façon de douter fi générale, finon lors que nous commençons à nous appliquer à la contemplation de la vérité. Car // ejt certain qu'en ce qui regarde la conduite de nofire vie, nous fommes obligez de fuiure bien fouuent des opinions qui ne font que vray-femblables, à caufe que les occafions d'agir en nos affaires fe pafleroient prefque touf-jours, auant que nous puffions nous deli- urer de tous nos doutes. Et lors qu'il s'en rencontre plufieurs de telles fur vn mefme fujet, encore que nous n'apperceuions peut- eflre pas dauantage de vray-femblance aux vnes qu'aux autres, y? l'aâion ne fouffre aucun delay, la raifon veut que nous en choifif- fions vne, & qu'après l'auoir choijïe, nous la fuiuions conjlammeut, de mefme que Jt nous l'auions jugée très-certaine.

4. Pourquojy on peut douter de la vérité des chofes j'enftbles.

Mais, pource que nous n'auons point d'autre deflein maintenant que de vaquer à la recherche de la vérité, nous douterons, en pre- mier lieu, fi de toutes les chofes qui font tom|bées fous nos fens, ou que nous auons jamais imaginées, il y en a quelques-vnes qui foient véritablement dans le monde : tant à caufe que nous fçauons par expérience que nos fens nous ont trompez en plufieurs ren- contres, & qu'il y auroit de l'imprudence de nous trop fier à ceux qui nous ont trompez, quand mefme ce n'auroit elté qu'vne fois ; comm'auffi à caufe que nous fongeons prefque touf-jours en dor- mant, & que pour lors il nous femble que nous fentons viuement & que nous imaginons clairement vne infinité de chofes qui ne font point ailleurs, & que, lors qu'on ell ainfi refolu à douter de tout, il ne refte plus de marque par où on puifl"e fçauoir^? les penjees qui vienent en fonge font plutofî fatiffes que les autres.

5. Pourquoy on peut aujfi douter des demonjîrations de Mathématique.

Nous douterons auffi de toutes les autres chofes qui nous ont femblé autrefois très-certaines, mefme des demonftrations de Ma- thématique &de fes principes, encore que d'eux-mefmes... ils foient affez manifeftes j pource qu'il y a des hommes qui fe font mépris

�� � Principes. — Première Partie. 27

en raifonnant fur de telles matières... ; mais principalement, pource que nous auons ouy dire que Dieu, qui nous a créez, peut faire tout ce qu'il luy plaift, & que nous ne fçauons pas encore s'il a voulu nous faire tels que nous foyons touf-jours trompez, mefmes aux chofes que nous | penfons mieux connoillre. Car, puilqu'il a bien permis que nous nous foyons trompez quelquesfois, ainfi qu'il a elté def-ja remarqués pourquoy ne pourroit-il pas permettre que nous nous trompions touf-jours? Et fi nous voulons feindre qu'vn Dieu tout-puiffant n'eft point autheur de noftre eftre, & que nous fub- filtons par nous mefmes, ou par quelque autre moyen ; de ce que nous fuppoferons cet autheur moins puiffant, nous aurons touf- jours d'autant plus de fujet de croire que nous ne fommes pas fi parfaits, que nous ne puiffions ei^re continuellement abufez.

6. Que nous auons vn libre arbitre qui fait que nous pouuons nous abjlenir de croire les chofes douteufes, & ainfi nous empefcher d'ejlre trompe\.

Mais quand celuy qui nous a créez feroit tout-puiffant, & quand mefmes il prendroit plaifir à nous tromper, nous rie lailTons pas d'efprouuer en nous vne liberté qui eft telle que, toutes les fois qu'il nous plairt, nous pouuons nous abftenir de receuoir en noftre croyance les chofes que nous ne connoiffons pas bien, & ainfi nous empefcher d'eftre jamais trompez.

7. Que nous nefqaurions douter fam ejlre, & que cela eft la première connoiffance certaine qu'on peut acquérir.

Pendant que nous rejettons en cette forte tout ce dont nous pouuons douter, & que nous feignons mefmes qu'il eft faux, nous fuppofons facilement qu'il n'y a point de Dieu, ny de ciel, ny de terre..., &i que nous n'auons point de corps; mais nous ne fçau- rions fuppofer de mefme, que nous ne fommes point, pendant que nous dou|tons de la vérité de toutes ces chofes : car nous auons tant de répugnance à conceuoir que ce qui penfe n'eft pas véritablement au mefme temps qu'il penfe, que, nonobjîant toutes les plus extra- uagantes Juppofitions, 7wus ne fçaurions nous empefcher de croire que cette conclufion : Ie pense, donc ie suis, ne foit vraye, & par confequent la première & la plus certaine, qui fe prefente à celuy qui conduit fes penfées par ordre.

a. Article précédent.

�� � 28 OEuvREs DE Descartes.

��8. Qu'on coinwijl auffi en fuite la dijUnâion qui ejl entre l'anie £■ le corps.

Il me femble aulli que ce biais elt tout le meilleur que nous p'iij- Jrous choiftr pour connoiftre la nature de l'ame, & qu'elle elt v}ie fitbjiaiice entièrement dirtinde du corps : car, examinant ce que nous fommes, nous qui penfons maintenant qu'il n'y a rien hors de nojlre peufée qui foi t véritablement ou qui exifte, nous connoilfons manifeflement que, pour ejtre, nous n'auons pas belbin d'extenfion, de figure, d'eftre en aucun lieu, ny d'aucune autre telle chofe qu'on peut attribuer au corps, & que nous fommes par cela feul que nous penfons ; & par confequent, que la notion que nous auons de noftre ame ou de noftre penfée précède celle que nous auons du corps, & qu'elle eft plus certaine, veu que nous doutons encore qu'il y ait au inonde aucun corps, & que nous fçauons certainement que nous penfons.

g. Ce que c'ejl que penfer.

I Par le mot de penfer, j'entends tout ce qui fe fait en nous de telle forte que nous Tapperceuons immédiatement par nous-mefmes... ; c'eft pourquoy non feulement entendre, vouloir, imaginer, mais auffi fentir, eft la mefme chofe icy que penfer. Car fi je dy que je voy ou que je marche, & que j'infcre de là que je fuis ; fi j'en- tends parler de l'action qui fe fait auec mes yeux ou auec mes jambes, cette conclufion n'eft pas tellement infaillible que ie n'aye quelque fujet d'en douter, à c&ufe qu'il fe peut faire que je penfe voir ou marcher, encore que je n'ouure point les yeux & que je ne bouge de ma place; car cela m'arriue quelquefois en dormant, & le mefme pourroit peut-eftre arriuer fi je n'auois point de corps : au lieu que, fi j'entends parler feulement de l'aâion de ma penfée, ou du fentiment, c'eft à dire de la connoiffance qui eft en moy, qui fait qu'il me femble que je voy ou que je marche, cette mefme conclu- fion eft/ abfolument vraye que je n'en peux douter, à caufe qu'elle fe rapporte à l'ame, qui feule a la faculté de fentir, ou bien de penfer en quelqu' autre façon que ce fait.

10. Qu'il y a des notions d'elles-mefmes ft claires qu'on les obfcurcit en les voulant définir à la façon de l'efcole, & qu'elles ne s'aquierent point par eflude, mais naiffent auec nous.

le n'explique pas icy plufieurs autres termes dont je me fuis def-ja feruy, & dont je fais eftat de me feruir cy-apres ; car je ne penfe

�� � Principes. — Première Partie. 29

pas que, | parmy ceux qui liront mes efcrits, il s'en rencontre de li ftupides qu'ils ne puiffent entendre d'eux-mefmes ce que ces termes fignifient. Outre que i'ay remarqué que les Philolbphes..., en tafchant d'expliquer, par les règles de leur Logique, des chofes qui font... manifeftes d'elles-mefmes, n'ont rien fait que les obfcurcir; & lors j'ay dit que cette propofition : Je pense, donc je suis, eft la première & la plus certaine qui fe prefente à celuy qui conduit fes penfées par ordre, je n'ay pas pour cela nié qu'il ne fallut fçauoir auparauant ce que c'eft que penfée, certitude, éxiftence, & que pour penfer il faut eftre, & autres chofes femblables ; mais, à caufe que ce font là des notions fi fimples que d'elles-mefmes elles ne nous font auoir la connoiffance d'aucune chofe qui exirte, je n'ay pas jugé qu'elles deuffent élire mifes icy en compte.

//. Comment nous pouuons plus clairement connoijire nojire ame que nojîre corps.

Or, afin de fçauoir comment la connoilfance que nous auons de noftre penfée, précède celle que nous auons du corps..., & qu'elle eft incomparablement plus éuidente, £■ telle, qu'encore qu'il ne fujt point, nous aurions rai/on de conclure qu'elle ne laijferoit pas d'ejire tout ce qu'elV ejl, nous remarquerons qu'il eft: manifelle, par vne lumière qui eft naturellement en nos âmes, que le néant n'a au- cunes qualitezl ny proprietez qui lui /oient affeâées, & qu'où nous en apperceuons quelques-vnes, il fe doit trouuer neceffairement vne chofe ou fubftance dont elles dépendent. Cette mefme lumière nous montre aufli que nous connoiflbns d'autant mieux vne chofe ou fubftance, que nous remarquons en elle dauantage de proprietez. Or il eft certain que nous en remarquons beaucoup plus en noftre penfée qu'en aucune autre chofe, d'autant qu'il n'y a rien qui nous excite à connoiftre quoy que ce foit, qui ne nous porte encore plus certainement à connoiftre noftre penfée. Par exemple, fi je me per- fuade qu'il y a vne terre à caufe que je la touche ou que je la voy, de cela mefme, par vne raifon encore plus forte, je dois eftre per- fuadé que ma penfée ejl ou exifte, à caufe qu'il fe peut faire que je penfe toucher la terre, encore qu'il n'y ait peut-eftre aucune terre au monde, & qu'il n'eft pas poflible que moy, c'eft à dire mon ame, ne foit rien pendant qu'ell'a cette penfée. Nous pouuons conclurre le mefme de toutes les autres chofes qui nous vienent en la penfée, à fçauoir que nous, qui les penfons, exijlons, encore qu'elles foient peut-eflre faujfes ou qu'elles n'ayent aucune exiflence.

�� � ^o OEuvREs DE Descartes.

��12. D'où vient que tout le monde ne la connoiji pas en cette façon.

Ceux qui n'ont pas philofophé par ordre ont eu d'autres opinions 9 fur ce fujet, pource | qu'ils n'ont jamais diftingué alTez foigneufe- ment leurame, ou ce qui penfe, d'auec le corps, ou ce qui e/l ejlendu en longueur, largeur & profondeur. Car encore qu'ils ne fiilent point difficulté de croire qu'ils ertoient dans le monde, & qu'ils en euffent vne airurance plus grande que d'aucune autre chofe, neantmoins, comme ils n'ont pas pris garde que, par ^ eux, lors qu'il efloit quefîion d'jme certitude Metaphifîque , ils deuoient entendre feulement leur penfée, & qu'au contraire ils ont mieux aymé croire que c'eftoit leur corps, qu'ils voyoient de leurs yeux, qu'ils touchoient de leurs mains, & auquel ils attribuoient mal à propos la faculté de fentir, ils n'ont pas connu diftindement la nature de leur ame.

i3. En quelfens on peut dire que.fi on ignore Dieu, on ne peut auoir de connoijfance certaine d'aucune autre chofe.

Mais, lors que la penfée, qui fe connoift foy-mefme en cette façon, nonobflant qu'elle perfifie encore à douter des autres chofes, vfe de circonfpeftion pour tafcher d'eftendre fa connoiffance plus auant, elle trouue en foy, premièrement, les idées de plufieurs chofes ; & pendant qu'elle les contemple fimplement, & qu'elle n'affeure pas qu'il y ait rien hors de foy qui foit femblable à ces idées, & qu'aufll elle ne le nie pas, elle eft hors de danger de fe méprendre. Elle ren- contre aufTi quelques notions communes, dont elle compofe des de- 10 monftrations..., | qui la perfuadent fi abfolument, qu'elle ne fçauroit douter de leur vérité pendant qu'elle s'y applique. Par exemple, elle a en foy les idées des nombres & des ligures; elle a auffi, entre les communes notions, « que, fi on adjoulte des quantitez égales à d'autres quantitez égales, les tous feront égaux » & beaucoup d'autres aufll éuidentes que celle-cy, par lefquelles il eft aifé de démontrer que les trois angles d'vn triangle sont égaux à deux droits, &c. Tant qu'elle apperçoit ces notions & l'ordre^ dont elle a déduit cette conclufion ou d'autres femblables, elle eft tres-affurée de leur vérité ; mais, comme elle ne fçauroit y penfer touf-jours auec tant d'attention, lors qu'il arriue qu'elle fe fouuient de quelque

a. <i Par eux », traduction exacte du latin per se ipsos. Les éditions sui- vantes donnent, à tort, « pour eux «.

b. « Prasmissas ex quibus. »

�� � Principes. — Première Partie. } i

coiiclujion faiis prendre garde à l'ordre dont elle peut ejtre démontrée, & que cependant elle penfe que l'Aiilheur de fou ejlre aurait peu la créer de telle nature qu'elle fe méprilt... en tout ce qui luy femble tres-éuident, elle voit bien qu'elle a vn jufte lu jet de fe défier de la vérité de tout ce qu'elle n'apperçoit pas dijîinâement, & qu'elle ne fçauroit auoir aucune fcience certaine, jufques à ce qu'elle ait connu celuy qui l'a créée.

14. Qu'on peut démontrer qu'il y a vn Dieu, de cela f eut que ta necejjité d'ejlre ou d'exijîer ejl comprife en la notion que nous auons de luy.

Lors que, par après, tWtfait vue reueuë fur les diuerfes idées ou notions qui font en foy, & qu'elle y trouue celle d'vn eftre tout con- noif|fant, tout-puiffant & extrêmement parfait..., elle juge facilement, H par ce qu'elle apperçoit en cette idée, que Dieu, qui ejl cet Eftre tout parfait, efl ou exifle : car, encore qu'elle ait des idées diftindes de plujieurs autres chofes, elle n'y remarque rien qui l'ajfure de l'exi- Jlence de leur objet; au lieu qu'cW^ apperçoit en celle-cy, non pas feulement, comme dans les autres, vne exiltence poffible...,mais vne abfolument neceflaire & éternelle. Et comme, de ce qu'elle voit qu'il eft neceffairement compris dans l'idée qu'elle a du triangle, que fes trois angles foient égaux à deux droits, elle fe perfuade abfo- lument que le triangle a trois angles égaux à deux droits: de mefme, de cela feul qu'elle apperçoit que l'exiftence neceffaire & éternelle efl comprife dans l'idée qu'elle a d'vn Eftre tout parfait, elle doit conclure que cet Eftre tout parfait ejl ou exifte.

i5. Que la necejfité d'ejlre n' ejl pas ainft comprife en la notion que nous auons des autres chofes, mais feulement le pouuoir d'ejlre.

Elle pourra s'aflurer encore mieux de la vérité de celte conclujion, li elle prend garde qu'elle n'a point en foy l'idée ou la notion d'au- cune autre chofe où elle puiffe reconnoiftre vne exiftence qui foit ainft abfolument neceffaire. Car de cela feul elle fçaura que l'idée d'vn Eftre tout parfait n'eft point en elle par vne fixion, comme celle qui reprefente vne chimère, mais qu'au contraire, elle y efl empreinte par vne najture immuable & vraye, & qui doit necef- 12 fairement exifter, pource qu'elle ne peut eftre conceuë qu'auec vne exiftence neceffaire.

�� � 3 2 OEUVRES DE Descartes.

��i6. Que les préjuge:^ empefchent que plufieurs ne connoijjent clairement cette necejftté d'ejire qui eji en Dieu.

Nq/tt-e ame ou notre penfée n'auroit pas de peine à fe perfuader celte vérité', fi elle eftoit libre... de fes préjugez ; mais, d'autant que nous fommes accouftumez à dirtinguer en toutes les autres choies l'effence de l'exiftence, & que nous pouuons feindre à plaifir plu- fieurs idées de chofes qm... peut-ejire n'ont jamais QÛé>

b. " Les dépendances ». Latin ; « modi >■-

c. « Plus perfedionis objectivœ in se continent. »

d. « Objective sive repraeseniative. »

e. « Reipsâ tormaliter aut eminenter. « 

�� � Principes. — Première Partie. j }

��i8. Qu'on peut derechef démontrer par cela qu'il y a vn Dieu.

De mefme, pource que nous trouuons en nous l'idée d'vn Dieu ou d'vn Eftre tout parfait, nous pouuons rechercher la caufe qui fait que cette idée eft en nous; mais, apxes auoir confideré auec attention combien font immenfes les perfeâions qu'elle nous reprefente, nous fommes contraints d'aduoùer que nous ne fçaurions la tenir que d'vn Eftre tres-parfait, c'eft à dire d'vn Dieu qui eft véritablement ou qui exifte, pource qu'il eft non feulement manifefte par là lumière naturelle que le néant ne peut eftre autheur de quoy que ce foit, & que le plus parfait ne fçauroit efir'e vue fuite & vne de\pendance^ du 14 moins parfait, mais auflî pource que nous voyons, par le moyen de cette mefme lumière, qu'il eft impolîîbie que nous ayons l'idée ou l'image de quoy que ce foit, s'il n'y a..., en nous ou ailleurs, vn ori- ginal qui comprenne en effet toutes les perfeélions qui nous font ainfi reprefentées. Mais comme nous fçauons que nous fommes fujets à beaucoup de deffauls, & que nous ne polfedons pas ces extrêmes perfedions dont nous auons l'idée, nous deuons conclure qu'elles font en quelque nature qui eft différente de la noftre & en effet tres- parfaite, c'eft à dire qui eft Dieu; ou du moins qu'elles ont efté autrefois en cette chofe ; & il fuit..., de ce qu'elles efloient infinies, qu'elles y font encore.

tg. Qu'encore que nous ne comprenions pas tout ce qui efl en Dieu, il ■ n'y a rien toutefois que nous ne connoijjions fi clairement comme fes perfeâions.

le ne voy point en cela de difficulté, pour ceux qui ont accouftumé leur efprit à la contemplation de la Diuinité, & qui ont pris garde à fes perfedions infinies. Car, encore que nous ne les comprenions pas, pource que la nature de l'infiny eft telle que des penfées finies ne le fçauroient comprendre, nous les conceuons neantmoins plus clairement & plus diftindement que les chofes matérielles, à caufe qu'eftant plus fimples & n'eftant point limitées, ce que nous en con- ceuons eft beaucoup moins confus\ Aufft il n'y a point defpeculation qui I puiffe plus ayder à perfeâionner noflre entendement & qui foit 15 . plus importante que celle-cy, d'autant que la confideration d'vn objet qui n'a point de bornes en fes perfedions nous comble de fatisfaâion & d'ajjeurance.

a. « Ut a causa efficiente et totalî produci. »

b. « Quia cogitationem nostram magis implant. »

Œuvres, IV. 36

�� � }4 OEuvREs DE Descartes.

��20. Que nous ne fommes pas la caufe de nous meftnes, mais que c'ejl Dieu, & que par confequent il y a vn Dieu.

Mais tout le monde n'y prend pas garde comme il faut ; & pource que nous fçauons affez, iors que nous auons vne idée de quelque machine où il y a beaucoup d'artifice, la façon dont nous l'auons eue, & que nous ne fçaurions nous fouuenir de mefme quand l'idée que nous auons d'vn Dieu nous a efté communiquée de Dieu, à caufe qu'elle a touf-jours elté en nous, il faut que nous facions encore cette reueuë, & que nous recherchions quel eft donc l'autheur de nojlre ame ou de nojtre penjée, qui a en foy l'idée des perfedions infinies qui font en Dieu : pource qu'// ejî éuident que ce qui con- noit quelque chofe de plus parfait que foy, ne s'eft point donné l'eltre, à caufe que par mefme moyen il fe feroit donné toutes les perfedions dont il auroit eu connoifTance ; & par confequent qu'il ne fçauroit fubfifter par aucun autre que par celuy qui poffede en effect toutes ces perfedions, c'eft à dire qui elt Dieu.

2/. Que la feule durée de nojlre vie J'uffit pour démontrer que Dieu ejK

le ne croy pas qu'on doute de la vérité de cette demonftration,

pourueu qu'on prenne garde à la nature du temps ou de la durée

16 de I nojlre rie. Car, eftant telle que fes parties ne dépendent point

les vnes des autres & n'exillent jamais enfemble, de ce que nous

fommes maintenant, il ne s'enfuit pas necejj'airement que nous

foyons vn moment après, fi quelque caufe, à fçauoir la mefme qui

nous a produit, ne continue à nous produire, c'ell à dire ne nous

conferue. Et nous connoilfons aifement qu'il n'y a point de force

en nous par laquelle nous puiffions J'ubjijler ou nous conferuer vn

feul moment & que celuy qui a tant de puiffance qu'il nous fait

fubjijler hors de luy & qui nous conferue, doit... fe conferuer foy-

mefme, ou pluftoft n'a befoin d'eftre eonferué par qui que ce ibit,

& enfin qu'il elt Dieu.

22. Qu'en connoijfant qu'il y a vn Dieu, en la façon icy expliquée, on connoit aujfi tous fes attributs, autant qu'ils peuuent ejlre connus par la feule lumière naturelle.

Nous receuons encore cet auantage, en prouuant de cette forte l'exiftence de Dieu...', que nous connoilfons par mefme moyen ce

a. « Per ejus scilicet ideam. »

�� � 17

��Principes. — Première Partie. 3 5

qu'il eft, autant que le permet la foibleffe de noftre nature. Car, faifant reflexion fur l'idée que nous auons naturellement' de luy, nous voyons qu'il eft éternel, tout connoiffant, tout puiffant, fource de toute bonté & vérité, créateur de toutes chofes, & qu'enfin il a en foy tout ce en quoy nous pouuons reconnoiftre... quelque per- fedion infinie, ou bien qui n'eft bornée d'aucune imperfedion.

23. Que Dieu n'eft point corporel, & ne connoit point par Vayde des fens comme nous, & n'eft point Autheur du péché.

Car il y a des chofes dans le monde qui font | limitées & en quelque façon imparfaites, encore que nous remarquions en elles quelques perfeftions ; mais nous conceuons aifement qu'W n'eft pas poftlble qu'aucunes de celles-là foient en Dieu. Ainfi, pource que l'extenfion conftituë la nature du corps, & que ce qui eft eftendu peut eflre diuifé en plufieurs parties, & que cela marque du deffaut, nous concluons que Dieu n'eft point vn corps. Et bien que ce foit vn aduantage aux hommes d'auoir des fens, neantmoins, à caufe que les fentimens fe font en nous par des impreftions qui viennent d'ailleurs, & que cela témoigne de la dépendance, nous concluons aufli que Dieu n'en a point; mais qu'il entend & veut, non pas encore comme nous par des opérations aucunement différentes, mais que touf-jours, par vne mefme & tres-fimple adion, il entend, veut & fait tout, c'eft à dire toutes les chofes qui font en effet ; car il ne veut point la malice du péché, pource qu'elle n'eft rien.

■24. Qu'après avoir connu que Dieu eft pour pajfer à la connoiffance des créatures, il fe faut fouuenir que noftre entendement eft finy, & la puiffance de Dieu infinie.

Apres auoir ainfi connu que Dieu exifte & qu'il eft l'autheur de tout ce qui eft ou qui peut eftre, nous fuiurons fans doute la meil- leure méthode dont on fe puiffe feruir pour decouurir la vérité, fi, de la connoiflance que nous auons de fa nature, nous palfons à l'explication des chofes qu'il a créées, & fi nous | eflayons de la 18 déduire en telle forte des notions qui font naturellement en nos âmes, que nous ayons vne fcience parfaite, c'eft à dire que nous connoif- fions les effets par leurs caufes. Mais, afin que nous puiftlons l'en- treprendre auec plus de fureté..., nous nous fouuiendrons. toutes

a. « Nobis ingenitam. « 

�� � 7 6 OEuvRES DE Descartes.

les fois que nous voudrons examiner la nature de quelque chofe, que Dieu, qui en eft l'Autheur, eft infiny, & que nous fommes entière- ment finis.

25. Et qu'il faut croire tout ce que Dieu a reuelé, encore qu'il foi t au dejjfus de ta portée de no/ire efprit.

Tellement que, s'il nous fait la grâce de nous reueler..., ou bien à quelques autres, des chofes qui furpâfl'ent la portée ordinaire de noltre efprit, telles que font les myfteres de l'Incarnation & de la Trinité, nous ne ferons point difficulté de les croire, encore que nous ne les entendions peut-ejlre pas bien clairement. Car nous ne deuons point trouuer eilrange qu'il y ait en fa nature, qui eft immenfe, & en ce qu'il a fait, beaucoup de chofes qui furpaffent la capacité de noftre efprit.

26. Qu'il ne faut point tafcher de comprendre l'infiny, mais feulement penfer que tout ce en quoi nous ne trouuons aucunes bornes efl indefiny.

Ainfy nous ne nous embarafferons jamais dans les difputes de l'infiny; d'autant qu'il feroit ridicule que nous, qui fommes finis, entreprilTions d'en déterminer quelque chofe, & par ce moyen le fuppofer finy en tafchant de le comprendre. C'eft pourquoy nous ne tg nous foucierons pas de répondre à ceux qui demandent | fi la moi- tié d'vne ligne infinie efl infinie, & fi le nombre infiny elt pair ou non pair, & autres chofes femblables, à caufe qu'il n'y a que ceux qui s'imaginent que leur efprit eft infiny, qui femblent deuoir exa- miner telles difficultés. Et pour nous, en voyant des chofes dans lefquelles, félon certain fens, nous ne remarquons point de limites, nous n'affurerons pas pour cela qu'elles foient infinies, mais nous les eftimerons feulement indéfinies". Ainfi, pource que nous ne fçaurions imaginer vne eftenduë fi grande, que nous ne conceuions en mefme temps qu'il y en peut auoir vne plus grande, nous dirons que l'eftenduë des chofes poffibles eft indéfinie. Et pource qu'on ne fçauroit diuifer vn corps en des parties fi petites, que chacune de ces parties ne puiffe eftre diuifée en d'autres plus petites, nous pen- ferons que la quantité peut eftre diuifée en des parties dont le nombre eft indefiny. Et pource que nous ne fçaurions imaginer tant d'eftoiles, que Dieu n'en puifle créer dauantage, nous fuppoferons que leur nombre eft indefiny & ainfi du refte.

a. Voir Correspondance, t. V, p. 167.

�� � 20

��Principes. — Première Partie. 37

��2-j. Quelle différence il y a entre indefiny & infiny.

Et nous appellerons ces chofes indéfinies pluftort qu'infinies, afin de referuer à Dieu feul le nom d'infiny ; tant à caufe que nous ne remarquons point de bornes en fes perfeâions, comme aufll à caufe que nous fommes tres-affu|rés qu'il n'y en peut auoir. Pour ce qui eft des autres chofes, nous /cations qu'elles ne font pas ainjt abfolu- ment parfaites, pource que, encore que nous y remarquions quel- quefois des propriétés qui nous femblent n'auoir point de limites, nous ne laiffons pas de connoi/îre que cela procède du deffaut de nojlre entendement, & non point de leur nature'.

28. Qu'il ne faut point examiner pour quelle fin Dieu a fait chaque chofe, mais feulement par quel moyen il a voulu qu'elle fuji produite.

Nous ne nous arrefterons pas auffi à examiner les fins que Dieu... s'eft propofé en créant le monde, & nous rejeterons entièrement de noflre Philofophie la recherche des caufes finales : car nous ne deuons pas tant prefumer de nous-mefmes, que de croire que Dieu nous ait voulu faire part de fes confeils; mais, le confiderant comme l'Autheur de toutes chofes, nous tafcherons feulement de trouuer, par la faculté de raifonner qu'il a mife en nous, comment celles que nous apperceuons par l'entremife de nos fens ont pu efire pro- duites; & nous ferons affurez, par ceux de les attributs dont il a voulu que nous ayons quelque connoiffance, que ce que nous aurons me fois apperceu clairement & diftinâement apartenir à la nature de ces chofes, a la perfeâion d'eftre vraj . . .

29. Que Dieu n'ejl point la caufe de nos erreurs.

Et le premier de fes attributs qui fembie deuoir eike icy confi- deré, confilte en ce qu'il eft tres-veritable & la fource de toute lu- mière, de forte | qu'il n'eft pas pofllble qu'il nous trompe, c'eft à 21 dire qu'il foit directement" la caufe des erreurs aufquelles nous fommes fujets & que nous expérimentons en nous-mefmes. Car, encore que l'adreffe à pouuoir tromper fembie eitre vne marque de fubtilité d'efprit entre les hommes, neantmoins jamais la volonté

a. La traduction évite ici les termes techniques J70^i//ve et négative.

b. Latin : proprie ac positive.

�� � }S Œuvres de Descartes.

de tromper ne procède que de malice, ou de crainte & de foibleffe, & par confequent ne peut eftre attribuée à Dieu.

3o. Et que par confequent tout cela eft vray que nous connoijfons claire- ment eftre vray, ce qui nous deliure des doutes cy-dejffus propofe:^.

D'où il fuit que la faculté de connoiftre qu'il nous a donnée, que nous appelions lumière naturelle, n'apperçoit jamais aucun objet qui ne foit vray en ce qu'elle l'apperçoit, c'eft à dire en ce qu'elle con- noit clairement & diftindement; pource que nous aurions fujet de croire que Dieu feroit trompeur, s'il nous l'auoit donnée... telle que nous priffions le faux pour le vray, lors que nous eu vfotis bien. Et cette confideration feule nous doit deliurer de ce doute hyperbo- lique" où nous auons efté, pendant que nous ne fçauions pas encore fi celuf qui nous a crée^ auoit pris plaiftr'a nous faire tels, que nous fuffions trompez en toutes les chofes qui nous femblent tres-claires. Elle doit nous feruir aufli contre toutes les autres raifons que nous auions de douter, & que j'ay alléguées cy-deffus"; mefmes les vérités 22 de mathématique ne nous feront | plus fufpedes, à caufe qu'elles font tres-éuidentes ; & fi nous apperceuons quelque chofe par nos fens, foit en veillant, foit en dormant, pourueu que nous feparions ce qu'il y aura de clair & diflind, en la notion que nous aurons de cette chofe, de ce qui fera obfcur & confus, nous pourrons facilement nous affurer de ce qui fera vray. le ne m'eftends pas icy dauantage fur ce fujet, pource que j'en ay amplement traité dans les Médita- tions de ma Metaphyfique', & ce qui fuiura tantoft feruira encore à l'expliquer mieux.

3i. Que nos erreurs, au regard de Dieu, ne font que des négations, mais, au regard de nous, font des priuations ou des deffauts.

Mais pource qu'il arriue que nous nous méprenons fouuent, quoy que Dieu ne foit pas trompeur, fi nous defirons rechercher la caufe de nos erreurs & en découurir la fource, afin de les corriger, il faut, que nous prenions garde qu'elles ne dépendent pas tant de noftre entendement comme de noflre volonté, & qu'elles ne font pas des chofes ou fubjiances qui ayent befoin du concours aduel de Dieu pour eftre produites : en forte qu'elles ne font, à fon égard,

a. Latin : summa.

b. Art. 4 et 5, p. 26-37.

c. Voir surtout Méditation IV, p. 43 et suiv. de ce volume.

�� � Principes. — Première Partie. }9

que des négations, c'eji à dire qu'il ne nous i pas donne tout ce qu'il pouuoit nous donner & que nous poyons par me/me moyen qu'il n'ejîoit point tenu de nous donner; au lieu qu'à noftre égard elles font des deffauts & des imperfedions.

32. Qu'il n'y a en nous que deux fortes de penfée, àfcauoir la perception de l'entendemetit & l'aâion de la volonté.

Car toutes les façons de penfer que nous refmarquons en nous, peuuent eftre rapportées à deux générales, dont l'vne confifte à apperceuoir par l'entendement, & l'autre à fe déterminer par la vo- lonté. Ainfi fentir, imaginer, & mefmes conceuoir des chofes pure- ment intelligibles, ne font que des façons différentes d'apperceuoir; mais defirer, auoir de l'auerfion, affurer, nier, douter, font des façons différentes d& vouloir.

��33. Que nous ne nous trompons que lors que nous jugeons de quelque chofe qui ne nous ejï pas affe\ connue.

Lors que nous apperceuons quelque chofe, nous ne fommes point en danger de nous méprendre, fi nous n'en jugeons en aucune façon ; & quand mefme nous en jugerions, pourueu que nous ne don- nions nortre confentement qu'à ce que nous connoiffons clairement & diftindement deuoir eftre compris en ce dont nous jugeons, nous ne fçaurions non plus faillir; mais ce qui fait que nous nous trompons ordinairement, ell que nous jugeons bien fouuent, encore que nous n'ayons pas vne connoillance bien exade de ce dont nous jugeons.

34. Que la volonté, aujji bien que V entendement, ejl requife pour juger.

l'auoûe que nous ne fçaurions juger de rien, fi noftre entendement n'y interuient, pource qu'il n'y a pas d'apparence que noftre vo- lonté fe détermine fur ce que noftre entendement n'apperçoit en aucune façon; mais comme la volonté eft abfolument neceffaire, afin que nous donnions noftre confentement à ce que | nous auons aucu- nement apperceu, & qu'il n'eft pas neceffaire, pour faire vn juge- ment tel quel, que nous ayons vne connoiflance entière & parfaite, de là vient que bien fouuent nous donnons noftre confentement à des chofes dont nous n'auons jamais eu qu'vne connoift'ance... fort confufe.

��23

��24

�� � 40 Œuvres de Descartes

��35. Qu'elle a plus d'ejienduë que luy, & que de là viennent nos erreurs.

De plus, l'entendement ne s'eftend qu'à ce peu d'objets qui fe prefentent à luy, & fa connoilTance eft touf-jours fort limitée : au lieu que la volonté en quelque fens peut fembler infinie, pource que nous n'apperceuons rien qui puiffe eftre l'objet de quelque autre volonté, mefmes de cette immenfe qui ert en Dieu, à quoy la noltre ne puilfe auffi s'eftendre : ce qui eft caufe que nous la por- tons ordinairement au delà de ce que nous connoiffons clairement & dijtinâement. Et lors que nous en abufons de la forte, ce n'eft pas merueille s'il nous arriue de nous méprendre.

36. Le/quelles ne peuuent ejlre imputées à Dieu.

Or, quoy que Dieu ne nous ait pas donné vn entendement tout connoiffant, nous ne deuons pas croire pour cela qu'il foit l'Au- theur de nos erreurs, pource que tout entendement créé eft finy, & qu'il eft de la nature de l'entendement finy de n'eftre pas tout connoiffant.

3j. Que la principale per/eâion de l'homme eft d'auoir vn libre arbitre, & que c'eft ce qui le rend digne de louange ou de blafme.

Au contraire, la volonté eftant de fa nature tres-eftenduë, ce nous 25 eft vn auantage très-grand de | pouuoir agir par fon moyen, c'eft à dire librement; en forte que nous foyons tellement les mailtres de nos adions, que nous fommes dignes de louange lors que nous les condui/oiis bien. Car, tout ainfi qu'on ne donne point aux machines qu'on voit fe mouuoir en plufieurs façons diuerfes, auffi juftement qu'on fçauroit defirer, des louanges qui Je rapportent véritablement à elles, pource que ces machines ne reprefentent aucune action qu'elles ne doiuent faire par le mofen de leurs rejjorts, & qu'on en donne à l'ouurier qui les a faites, pource qu'il a eu le pouuoir & la volonté de les compofer auec tant d'artifice : de mefme, on doit nous attribuer quelque chofe de plus, de ce que nous choififfons ce qui eft vray, lors que nous le diftinguons d'auec le faux, par vne détermination de noftre volonté, que fi nous y eftions déterminez & contraints par vn principe étranger.

�� � Principes. — Première Partie. 41

38. Que nos erreurs font des défauts de nojîre faqon d'agir, mais non point de noftre nalure; & que les fautes desfujetspeuuentfouuent efîre attribuées aux autres maifîres, mais non point à Dieu.

Il eft bien vray que, toutes les fois que nous faillohs, il y a du deffaut en noftre façon d'agir ou en l'vfage de noftre liberté; mais il n'y a point pour cela de defîaut en noftre nature, à caufe qu'elle eft touf-jours la mefme, quoy que nos jugemens foient vrays ou faux. Et quand Dieu auroit pu nous donner vne connoifl"ance fi grande que nous n'euftîon? jamais efté fujets à faillir, nous n'auons aucun droit pour cela de | nous plaindre de luy. Car, encore que, parmy nous, celuy qui a pu empefcher vn mal & ne l'a pas empef- ché, en foit blafmé & jugé comme coupable..., il n'en eft pas de mefme à l'égard de Dieu : d'autant que le pouuoir que les hommes ont les vns fur les autres eft inftitué afin qu'ils empefchent de mal faire ceux qui leur font inférieurs,^ c\n& la toute-puifl"ance que Dieu a fur l'vniuers eft tres-abfoluë & très-libre. C'eft pourquoy nous deuons le remercier des biens qu'il nous a faits, & non point nous plaindre de ce qu'il ne nous a pas aduantagez de ceux que nous connoiO'ons qui nous manquent, & qu'il auroit peut-e/lre pu nous départir.

3g. Que la liberté de nofire volonté fe conHoitfans preuue, ar la feule expérience que nous en auons.

Au refte, il eft fi euident que nous auons vne volonté libre, qui peut donner fon confentement ou ne le pas donner, quand bon luy femble, que cela peut eftre compté pour vne... de nos plus com- munes notions... Nous en auons eu cy-deuant' vne preuue bien claire ; car, au mefme temps que nous doutions de tout, & que nous fuppofions mefme que celuy qui nous a créez employoit fon pouuoir à nous tromper en toutes façons, nous apperceuions en nous vne liberté fi grande, que nous pouuions nous empefcher de croire ce que nous ne connoiftions pas encore parfaitement bien. Or ce que nous aperceuions difiindement, & dont nous ne pou|uions douter, pendant vne fufpenfton ft générale, eft aufli certain qu'aucune autre chofe que nous puiflions jamais connoiftre.

a. Art. 6, p. 27.

Œuvres. IV. '

��26

��27

�� � 42 Œuvres de Descartes.

��40. Que nous fcauons aujji très-certainement que Dieu a preordonné

toutes chofes.

Mais, à caufe que ce que nous auons depuis connu de Dieu, nous affure que fa puiffance eft fi grande, que nous ferions vn crime de penfer que nous euffions jamais efté capables de faire aucune chofe, qu'il ne l'euft auparauant ordonnée, nous pourrions ayfément nous embaraffer en des difficultez très-grandes, fi nous entreprenions d'accorder la liberté de noftre volonté auec fes ordonnances, & fi nous tafchions de comprendre, c'ejl à dire, d'embrajfer & comme limiter auec nojire entendement toute l'ejlenduë de nojire libre arbitre & l'ordre de la Prouidence éternelle.

��41 . Comment on peut accorder nojire libre arbitre auec la preordination diuine.

Au lieu que nous n'aurons point du tout de peine à nous en deli- urer, fi nous remarquons que noftre penfée eft finie, & que la toute- puiffance de Dieu, par laquelle il a non ieulement connu de toute éternité ce qui eft ou qui peut eftre, mais il l'a auffi voulu..., eft infinie. Ce qui fait que nous auons bien ajfe\ d'intelligence pour connoiftre clairement & diftinélement que cette puiffance eft en Dieu, mais que nous n'en auons pas ajfei pour comprendre telle- ment /o?/ ejlenduë que nous puiflions fçauoir comment elle laifie les 28 aélions des hommes en\tierement libres & indéterminées; & que, d'autre cofté, nous fommes aufli tellement a£'ure^ de la liberté & de l'indifférence qui eft en nous, qu'il n'y a rien que nous connoiffions plus clairement... : de façon que la toute-puijfance de Dieu ne nous doit point empefcher de la croire. Car nous aurions tort de douter de ce que nous apperceuons intérieurement & que nous fçauons par expérience eftre en nous, pource que nous ne comprenons pas vne autre chofe que nous fçauons... eftre incomprehenfible de fa nature.

42. Comment, encore que nous ne vueillions jamais faillir, cejl neantmoins par nojire volonté que nous /aillons.

Mais, pource que nous fçauons que l'erreur dépend de noftre volonté, & que perfonne n'a la volonté de fe tromper, on s'efton- nera peut-eftre qu'il y ait de l'erreur en nos jugemens. Mais il faut remarquer qu'il y a bien de la différence entre vouloir eftre trompé.

�� � 29

��Principes. — Première Partie. 4J

& vouloir donner fon confentement à des opinions qui font caufe que nous nous trompons quelquefois. Car, encore qu'il n'y ait per- fonne qui vueille expreffement fe méprendre, il ne s'en trouue prefque pas vn qui ne vueille... donner fon confentement à des chofes qu'il ne connoijl pas dijîinâement. Et mefmes il arriue fouuent que c'eft le defir de connoiflre la vérité qui fait que ceux qui ne fçauent pas l'ordre qu'il faut tenir pour la rechercher, manquent de la trouuer & fe trompent, à caufe qu'il les incite à précipiter leurs \jugemens, & à prendre des chofes pour vrayes, defquelles -Js n'ont pas affés de Connoiffance.

43. Que nous ne fcaurions faillir en ne jugeant que des chofes que nous apperceuons clairement & dijîinâement.

Mais il eft certain que nous ne prendrons jamais le faux pour le vray, tant que nous ne jugerons que de ce que nous apperceuons clairement & diflinftement ; parce que. Dieu n'eftant point trom- peur, la faculté de connoiflre qu'il nous a donnée ne fçauroit faillir, ny mefmes la faculté de vouloir, lors que nous ne l'eftendons point au delà de ce que nous connoiffons. . . Et quand mefme cette vérité n'auroit pas efté demonflrée, nous fommes naturellement fi enclins à donner noftre confentement aux chofes que nous apperceuons manifeflement, que nous n'en fcaurions douter pendant que nous les apperceuons de la forte.

44. Que nous ne fcaurions que mal juger de ce que nous n'aperceuons pas clairement, bien que nojîre jugement puiffe ejire vray, & que c'ejt fouuent noJlre mémoire qui nous trompe.

Il eft auffi très-certain que, toutes les fois que nous approuuons quelque raifon dont nous n'auons pas vne connoiffance bien exàéte, ou nous nous trompons, ou, fi nous trouuons la vérité, comme ce n'eft que par hazard, nous ne fcaurions eJlre ajfurei de l'auoir 7'en- contrée, & ne fcaurions Içauoir certainement que nous ne nous trompons point. J'aduoiie qu'il arriue rarement que nous jugions d'vne chofe en mefme temps que nous remarquons que nous ne la connoiffons pas aifez diftinélement ; à caufe que la raifon naturelle- ment nous dide que nous ne | deuons jamais juger de rien, que de 30 ce que nous connoiffons dijîinâement auparauant que de juger. Mais nous nous trompons fouuent, pource que nous prefumons auoir autrefois connu plufieurs chofes, & que, tout aufli-toft qu'il

�� � 44 Œuvres de Descartes,

nous en louuient, nous y donnons noftre confentement, de mefme que fi nous les auions fuffifamment examinées, bien qu'en effet nous n'en ayons jamais eu vne connoiffance bien exaéle.

45. Ce que c'eji qu'vne perception claire & dijlinâe.

Il y a mefmes des perfonnes qui, en toute leur vie, n'apperçoiuent rien comme il faut pour en bien juger. Car la connoiflance fur laquelle on veuf eftablir vn jugement... indubitable, doit eftre non feulement claire, mais auffi diftinde. l'appelle claire celle qui eft prefente & manifefte à vn efprit attentif: de mefme que nous difons voir clairement les objets, lors qu'eftant prefents ils agiffent allez fort..., & que nos yeux font difpofés à les regarder. Et diflinde, celle qui. . . elt tellement precife & différente de toutes les autres, qu'elle ne comprend en foy que ce qui paroit manifeftement a celuf qui la conjicîere comme il faut.

46. Qu'elle peut ejire claire fans ejlre dijlinâe, mais non au contraire.

Par exemple, lors que quelqu'vn fent vne douleur cuifante, la connoiffance qu'il a de cette douleur eft: claire à fon égard, & n'eft 31 pas pour cela touf-jours diftinde, pource qu'il la | confond ordinai- rement auec \& faux jugement qu'il fait fur la nature de ce qu'il penfe eftre en la partie bleffée, qu'il croit eftre femblable à l'idée ou au fentiment de la douleur qui eft en fa penfée, encore qu'il n'ap- perçoiue rien clairement que le fentiment ou la penfée confufe qui ejl en luy. Ainfi la connoiffance peut eftre claire fans eftre diftinde, & ne peut eftre diftinde qu'elle ne foit claire par mefme moyen.

4y. Que, pour ofler lesprejuge^ de nojlre enfance, il faut confiderer ce qu'il y a de clair en chacune de nos premières notions.

Or, pendant nos premières années, nojlre ame ou noftre penfée eftoit fi fort offufquée du corps, qu'elle ne connoiflbit rien diftinde- ment, bien qu'elle apperceuft plufteurs chofes affe^ clairement; & pource qu'elle ne laiffoit pas de faire cependant vne réflexion telle quelle fur les chofes qui fe prefentoient, nous auons remply noftre mémoire de beaucoup de préjugez, dont nous n'entreprenons prefque jamais de nous deliurer, encore qu'il foit très-certain que nous ne

a. Lire : peut. Edit. lat. : possit.

�� � Principes. — Première Partie, 4^

fçaurions autrement les bien examiner. Mais afin que nous le puif- fions maintenant fans beaucoup de peine, je feray icy vn dénom- brement de toutes les notions fimples qui compofent nos penfées, & lepareray ce qu'il y a de clair en chacune d'elles, & ce qu'il y a d'obfcur ou en quoy nous pouuons faillir.

48. Que tout ce dont nous auons quelque notion eft confideré comme vne rhnfe ou comme vne vérité : 6 le dénombrement des chofes.

le diftingue tout ce qui tombe fous noftre connoilfance en deux genres : le premier con|tient toutes les chofes... qui ont quelque 32 exijîence ; & l'autre, toutes les veritez. . . qui ne font rien hors de noftre penfée. Touchant les chofes, nous auons premièrement ccx- liùnes notions getieralles qui fe peuuent rapporter à toutes : à fça- uoir celles que nous auons de la fubitance, de la durée, de l'ordre & du nombre, & peut-eftre aufli quelques autres. Puis nous en auons aujji de plus particulières, qui feruent à les dijîinguer. Et la principale diftindion que je remarque entre toutes les chofes créées, cil que les vnes font intellecluelles, c'eft à dire /on; des fubjlances intelligentes, ou bien des propriété^ qui appartiennent à ces fub- ftances ; & les autres font corporelles, c'eft à dire font des corps ou bien des propriété'^ qui appartiennent... au corps. Ainfi l'entende- ment, la volonté, & toutes les façons" de connoitre & de vouloir, appartiennent à la fubftance qui penfe ; la grandeur, ou l'eftenduë en longueur, largeur & profondeur, la figure, le mouuement, la fituation des parties & la difpofition qu'elles ont à eftre diuilees, & telles autres proprietez, le rapportent au coi-ps. Il y a encore, outre cela, certaines chofes que nous expérimentons en nous-mefmes, qui ne doiuent point eftre attribuées à X'ame feule, ny aufli au corps feul, mais à l'étroite... vnion qui eft entre eux, ainfi que j'expli- Iqueray cy-apres"" : tels font les appétits de boire, de manger, & les 33 émotions ou les partions de l'ame, qui ne dépendent pas de la penfée feule, comme l'émotion à la colère, à la joyë, à la triftelfe, à l'amour, &c.; tels font tous les fentimens, comme... la lumière, les couleurs, les fons, les odeurs, le gouft, la chaleur, la dureté, & toutes les autres qualités qui ne tombent que fous le fens de l'attouchement.

a. « Modi ».

b. Voir ci-après, partie IV, art. i8q, 190 et 191.

�� � 46 Œuvres de Descartes.

��4q. Que les verile:; ne peiiueut ain/i ejlre dénombrées. & qu'il n'en ejl pas befoin.

lufques \cy j'ay dénombré tout ce que nous connoiflbns comme des choies...; // refte à parler de ce que nous connoijfons comme des verite\. Par exemple, lors que nous penfons qu'on ne fçauroit faire quelque chofe de rien, nous ne croj'ons point que cette propofition... foit vne chofe qui exifte ou la propriété de quelque chofe, mais nous la prenons pour vne certaine vérité éternelle qui a fon fiege en noftre penfée, & que l'on nomme vne notion commune ou vne maxime. Tout de mefme, quand on dit qu'il efl impoiTible qu'vne mefme chofe en mefme temps foit & ne foit pas, que ce qui a efté fait ne peut n'eftre pas fait, que celuy qui penfe ne peut manquer d'ejîre ou d'exifter pendant qu'il penfe, & quantité d'autres fem- blables, ce font feulement des vérité!^, & non pas des chofes qui foient hors de noftre penfée, & il y en a fi grand nombre de telles, qu'il 34 feroit | mal-aifé de les dénombrer. Mais aufli n'ejt-il pas neceffaire, pource que nous ne fçaurions manquer de les fçauoir, lors que l'occafion fe prefente de penfer à elles, & nue nous n'auons point de préjugez qui nous aueuglent.

5o. Que toutes ces verite\ peuuent ejîre clairement aperceuës. mais non pas de tous, d caufe des préjuge y

Pour ce qui efl: des vérité^ qu'on nomme des notions communes, il ell certain qu'elles peuuent eftre connues de plufteiirs /re.y-claire- ment & fres-diftin6lement, car autrement elles ne meriteroient pas d'auoir ce nom ; mais il efl vray auffi qu'il y en a qui le méritent au regard de quelques perfonnes, qui ne le méritent point au regard des autres, à caufe qu'elles ne leur font pas affez éuidentes : non pas que je croye que la faculté de connoiftre qui efl: en quelques hommes s'eftende plus loin que celle qui efl communément en tous ; mais c'eft pluftoft qu'il y en a lefquels ont imprimé de longue main des opi- nions en leur créance, qui, eftant contraires à quelques-vnes de ces veritez, empefchent qu'ils ne les puilTent apperceuoir, bien qu'elles foient fort manifeftes à ceux qui ne font point ainfl preocupez.

5/. Ce que c'eft que la fubftance, & que c'eft vn nom qu'on ne peut attribuer à Dieu & aux créatures en mefme fens.

Pour ce qui ell des chofes que nous confiderons comme ayant

�� � 35

��Principes. — Première Partie. 47

quelque exiftence..., il elt befoin que nous les examinions icy l'vne après l'autre, ajin de dijtinguer ce qui ejt obfcur d'auec ce qui eft éuident en la notion que nous auons de \ chacune. Lors que nous con- ceuons la fubftance, nous conceuons feulement vne chofe qui exifte en telle façon, qu'elle n'a befoin que de foy-mefme pour exifter. En quof il peut y auoir de' l' obfcur ité touchant V explication de ce mot : N'auoir befoin que de Jof-mefme ; car, à proprement parler, il n'y a que Dieu qui foit tel, & il n'y a aucune chofe créée qui puilfe exiller vn feul moment fans eftre foultenuë & conferuée par fa puiifance. C'eft pourquoy on a raifon dans l'Efcole de dire que le nom de fubftance n'ell pas « vniuoque » au regard de Dieu & des créatures, c'eft à dire qu'il n'y a aucune fignification de ce mot que nous con- ceuions diftindement, laquelle conuienne à luy & à elles; mais pource qu'entre les chofes créées quelques-vnes font de telle nature qu'elles ne peuuent exijler fans quelques autres, nous les diftinguons d'auec celles qui n'ont befoin que du concours ordinaire de Dieu, en nommant celles-cy des fubjlances, & celles-là des qualité^ ou des at- tributs de ces fubflances.

��52. Qu'il peut ejire attribué à lame & au corps en mefme fens, & comment on connaît la fubjlance.

Et la notion que nous auons ainlî de la fubftance créée, fe raporte en mefme façon à toutes, c'eft à dire à celles qui font immatérielles comme à celles qui font matérielles ou corporelles ; car il faut feu- lement, pour entendre que ce font des fubftances, que nous apper- ceuions | qu'elles peuuent exifter fans l'ayde d'aucune chofe créée. 36 Mais lors qu'il efl queflion de fçauoir fi quelqtivne de ces fubflances exifle véritablement, c'ejl à dire ft elle ejl à prefent dans le inonde, ce n'eft pas aifez qu'elle exifte en cette façon pour faire que nous l'aperceuions ; car cela feul ne nous découure rien qui excite quelque connoiffance particulière en noflre penfée. Il faut, outre cela, qu'elle ait quelques attributs que nous puiftions remarquer; & il n'y en a aucun qui ne fuffife pour cet effet, à caufe que l'vne de nos notions communes eft que le néant ne peut auoir aucuns attributs, ny proprietez ou qualitez : c'eft pourquoy, lors qu'on en rencontre quelqu'vn, on a raifon de conclure qu'il eft l'attribut de quelque fubftance, & que cette fubftance exifte.

�� � 48 OEuvRES DE Descartes.

��53. Que chaque fubjlance a vn attribut principal, & que celuy de l'ame

ejï la penfée, comme l'extenfion ejl celuy du corps.

Mais, encore que chaque attribut foit fuffifant pour faire con- noiltre la fubftance, il y en a toutesfois vn... en chacune, qui confti- tuë fa nature & fon effence, & de qui tous les autres dépendent. A fçauoir l'eftenduë en longueur, largeur & profondeur, conftituë la nature de la fubftance corporelle ; & la penfée conftituë la nature de la fubftance qui penfe. Car tout ce que d'ailleurs on peut attribuer au corps, prefupofe de l'eftenduë, & n'eft quV«e dépendance de ce

37 qui eft eftendu ;de mefme, toutes les proprie\te:{ que nous trouuons en la chofe qui penfe, ne font que des façons différentes de penfer. Ainfi nous ne fçaurions conceuoir, par exemple, de figure, û ce n'eft en vne chofe eftenduë, ny de mouuement, qu'en vn efpace qui eft eftendu; ainfi l'imagination, le fentiment & la volonté dépendent tellement d'vne chofe qui penfe, que nous ne les pouuons conce- uoir fans elle. Mais, au contraire, nous pouuons conceuoir l'eften- duë fans figure ou fans mouuement, & la chofe qui penfe fans ima- gination ou fans fentiment, & ainfi du refte. . .

54. Comment nous pouuons auoir des penfées dijlinâes de la fubjlance

qui penfe, de celle qui eji corporelle, & de Dieu.

Nous pouuons donc auoir deux notions ou idées claires & di- ftinctes, l'vne d'vne fubftance créée qui penfe, & l'autre d'vne fub- ftance eftenduë, pourueu que nous feparions foigneufement tous les attributs de la penfée d'auec les attributs de l'eftenduë. Nous pou- uons auoir aufli vne idée claire & diftinde d'vne fubftance increée qui penfe & qui eft indépendante, c'eft à dire d'vn Dieu, pourueu que nous ne penfions pgs que cette idée nous reprefente. . . tout ce qui eft en luy, & que nous n'y méfiions rien par vne fidion de noftre entendement; mais que nous prenions garde feulement à ce qui eft compris véritablement en la notion diftinde que nous auons de luy & que nous fçauons appartenir à la nature d'vn Eftre

38 tout parfait. Car il n'y a per|fonne qui puifl'e nier qu'vne telle idée de Dieu foit en nous, s'il ne veut croire yt7«s rai/on que l'en- tendement humain ne fçauroit auoir aucune connoiflance de la Diuinité.

�� � Principes. — Première Partie. 49

��Si5. Comment nous en pouuons aiijfi aiioir de la durée, de l'ordre

& du nombre.

Nous conceuons aufli tres-diftindement ce que c'eft que la durée, l'ordre & le nombre, li, au lieu de méfier dans l'idée que nous en auons ce qui appartient proprement à l'idée de la fubftance, nous penfons feulement que la durée de chaque chofe eft vn mode ou me façon dont nous confiderons cette choie en tant qu'elle continue d'éftre; & que pareillement, l'ordre & le nombre ne différent pas en effet des choies ordonnées & nombrées, mais qu'ils font feu- lement des façons fous lefquelles nous confiderons diuerfenicnt ces chofes.

56. Ce que c'eft que qualité, & attribut, & façon ou mode.

Lors que je dis \cy façon ou mode, je n'entends rien que ce que je nomme ailleurs attribut ou qualité. Mais lors que je confidere que la fubftance en eft autrement difpofée ou diuerlifiée, je me fers par- ticulièrement du nom de mode ou façon; & lors que, de cette difpo- fition ou changement, elle peut eftre appellée telle, )e nomme qua- litez les ditterfes façons qui font qu'elle ejl ainfi nommée; enfin, lors que je penfe plus generallement que ces modes ou qualité^ font en la fubiknce, fans les confiderer autrement que comme les dépen- dances de cette \ fubftance, je les nomme attributs. Et pource que je ne dois conceuoir en Dieu aucune variété ny changement, je ne d}' pas qu'il y ait en luy des modes ou des qualitez, mais pluffoll des attributs; & mefme dans les chofes créées, ce qui fe trouue en elles touf-jours de mefme forte, comme l'exifience & la durée en la chofe qui exifte & qui dure, je le nomme attribut, & non pas mode ou qualité.

S-. Qu'il y a des attributs qui apartienent aux chojes aujquelles ils font atlribuey, & d'autres qui dépendent de noftre penfée.

De ces qualité^ ou attributs, il y en a quelques-vns qui font dans les chofes mefmes, & d'autres qui ne font qu'en noftre penfée. Ainfi le temps, par exemple, que nous diftinguons de la durée prife en "eneral. & que nous difons eftre le nombre du mouuement, n'eft rien qu'vne certaine /aço« dont nous penlons a cette durée, pource que nous ne conceuons point que la durée des chofes qui Œlvuks. IV. 28

��39

�� � ^O OEUVRES DE DeSGARTES.

font meués foit autre que celle des chofes qui ne le font point : comme il cil éuident de ce que, fi deux corps font meus pendant vne heure, l'vn ville & l'autre lentement, nous ne comptons pas plus de temps en l'vn qu'en l'autre, encore que nous fuppofions plus de mouuement en l'vn de ces deux corps. Mais, afin de comprendre la durée de toutes les chofes fous vne mefme mefure, nous nous fer- uons ordinairement de la durée de cei'tains mouuemens réguliers

40 qui font les jours | & les années, & la nommons temps, après l'auoir ainfi comparée; bien qu'en effet ce que nous nommons ainfi ne foit rien, hors de la véritable durée des chofes, a^W vne façon de penfer.

58. Que les nombres & les vniiierj'aux dépendent de nojîre penfée.

De mefme le nombre que nous conliderons. . . en gênerai, fans faire reflexion fur aucune choie créée, n'ell point, hors de nollre penfée, non plus que toutes ces autres idées générales, que dans l'efcole on comprend fous le nom d'vniuerfaux,"

5g. Quels font les vniuerfaux.

Qui le font de cela feul que nous nous feruons d'vne mefme idée pour penfer à plulieurs chofes particulières qui ont entr'elles i>ii certain raport. Et lors que nous comprenons fous vn mefme nom les chofes qui font reprefentées par cette idée, ce nom auffi eft vni- uerfel. Par exemple, quand nous voyons deux pierres, & que, fans penfer autrement à ce qui ell: de leur nature, nous remarquons feu- lement qu'il y en a deux, nous formons en nous l'idée d'vn certain nombre que nous nommons le nombre de deux. Si, voyant enfuite deux oyfeaux ou deux arbres, nous remarquons, fans penfer aufli à ce qui ell de leur nature, qu'il y en a deux, nous reprenons jOijr ce moyen la mefme idée que nous auions auparauant formée, & la rendons vniuerfelle, & le nombre aulîi que nous nommons d'vn

41 nom vniuerlel, le nombre de deux. De | mefme, lors que nous con- fiderons vne figure de trois collez, nous formons vne certaine idée, que nous nommons l'idée du triangle, & nous en feruons en fuite... à nous ïe.^rt{^nx.e.ï généralement toxatts les figures qui n'ont que trois coftez. Mais quand nous remarquons plus particulièrement que, des figures de trois coftez, les vnes ont vn angle droit & que les autres n'en ont point, nous formons en nous vne idée vniuerfelle du triangle rectangle, qui, ellant rapportée à la précédente qui eil générale &. plus vniuerfelle, peut élire nommée efpece ; & l'angle

�� � Principes. — Première Partie. 51

droit, la différence vniuerfelle par où les triangles reftangles dif- férent de tous les autres. De plus, fi nous remarquons que le quarré du collé qui fourtend' l'angle droit eft égal aux quarrez des deux autres coftez, & que cette propriété conuient feulement à cette efpece de triangles, nous la pourrons nommer propriété vniuerfelle des triangles redangles. Enfin fi nous fuppofons que, de ces triangles, les vns fe meuuent & que les autres ne fe meuuent point, nous prendrons cela pour vn accident vniuerfel en ces triangles. Et c'eit ainfi qu'on compte ordinairement cinq vniuerfaux, à fçauoir le genre, l'efpece, la différence, le propre, & l'accident.

60. Des dijlinaions, & premièrement de celle qui eft réelle.

Pour ce qui eff du nombre que nous remarquons dans les chofes mefmes, il vient de | la diftindion qui efl entr'elles : & il y a des diftinaions de trois fortes, à fçauoir, réelle, modale, & de raifon, ou bien qui fe fait de lapenfée. La réelle fe trouue proprement. . . entre deux ou plufieurs fubrtances. Car nous pouuons conclure que deux fubftances font réellement diflinftes l'vne de l'autre, de cela feul que nous en pouuons conceuoir vne clairement & diftindement fans penfer à l'autre; pource que, fuiuant ce que nous connoiffons de Dieu, nous fommes affeurez qu'il peut faire tout ce dont nous auons vne idée claire & diftinae. C'efl pourquoy, de ce que nous auons maintenant l'idée, par exemple, d'vne fubftance eftenduë ou corpo- relle, bien que nous ne fçachions pas encore certainement fi vne telle chofe eft à prefent dans le monde, neantmoins, pource que nous en auons l'idée, nous pouuons conclure qu'elle peut eflre ; & qu'en cas qu'elle exifte, quelque partie que nous puifiions déter- miner de la penfée, doit eftre diftinae réellement de fes autres par- ties. De mefme, pource qu'vn chacun de nous apperçoit en foy qu'il penfe, & qu'il peut en penfant exclure de foy ou de fou ame toute autre fubftance ou qui penfe ou qui eft eftenduë, nous pouuons conclure aufïï qu'vn chacun de nous ainfi confideré eft réellement diftina de toute autre fubftance qui penfe, & | de toute fubftance corporelle. Et quand Dieu mefme joindroit fi eftroitement vn corps à vne ame, qu'il fuft impoffible de les vnir dauantage, & feroit vn compofé de ces deux fubftances ainfi vnies, nous conceuons auffi çz/ 'elles demeureroient toutes deux réellement diftinaes, nonobftant cette vnion; pource que, quelque liaifon que Dieu ait mis entr'elles,

a. « Souftant » (inédit.).

��42

�� � 52 OEUVRES DE Descartes.

il n'a pu le delTaire de la puillance qu'il auoit de les feparer, ou bien de les conferuer l'vne fans l'autre, & que les chofes que Dieu peut feparer, ou conferuer feparement les vnes des autres, font réelle- ment diftincles.

��6i . De la dijîinâion modale.

Il y a deux fortes de dillincTion modale, à fçauoir l'vne entre le mode que nous aiions appelle façon, & la fubftance dont il dépend & qu'il diuerjifie, & l'autre entre deux difi"erentesyaço»5 d'vne mefme fubrtance. La première eil remarquable en ce que nous pouuons apperceuoir clairement la fubltance fans la façon qui diffère d'elle en cette forte; mais que, réciproquement, nous ne pouuons auoir vne idée diftinde d'vne telle façon, fans penfer à vne telle fubflance. Il y a, par exemple, vne dillindion modale entre la figure ou le mouuement, & la fubltance corporelle dont ils dépendent tous deux; il y en a auffi entre affurer ou le refouuenir, &. la chofe qui penfe. 44 Pour I l'autre forte de diftinclion, ^;a' ejl entre deux dijfei-entes façons d'vne wefme fub fiance, elle elt remarquable en ce que nous pou- uons connoiftre l'vne de ces façons fans l'autre, comme la figure fans le mouuement, & le mouuement fans la figure...; mais que nous ne pouuons penfer diftinclement ni à l'vne ni à l'autre, que nous ne fçachions qu'elles dépendent toutes deux d'vne mefme fubftancc. Par exemple, fi vne pierre ell meuc, & auec celc quarrée, nous pou- uons connoiftre fa figure quarrée fans fçauoir qu'elle foit meuë; & réciproquement, nous pouuons fçauoir qu'elle eit meuë, fans fçauoir fi elle eft quarrée ; mais nous ne pouuons auoir vne connoilfance diftinde de ce mouuement & de cette figure, fi nous ne connoiiVons qu'ils font tous deux en vne mefme chofe, à fçauoir en la fubllance de cette pierre. Pour ce qui eft de la diftinction dont la façon d'vne fubftance eft différente d'vne autre fubftance ou bien de la façon d'vne autre fubftance, comme le mouuement d'vn corps eft différent d'vn autre corps ou d'vne chofe qui penfe, ou bien comme le mou- uement eft différent du doute", il me femble qu'on la doit nommer réelle pluftoft que modale, à caufc que nous ne Içaurions connoiftre les modes fans les fubftances dont ils dépendent, & que les fubjla)ices font réellement diftinctes les vnes des autres.

a. La traduction ne tient pas compte de l'errata de l'cdition latine, où dubitatio est corrigé en duratio.

�� � Principes. — Première Partie. ^j

62. De la dijlinâion qui fe fait par la penfée.

I Enfin, la diftindion qui fe fait par la penfée, confifte en ce que 45 nous diftinguons quelquefois vne fubftance de quelqu'vn de fes attributs, fans lequel neantmoins il n'eft pas poflible que nous en ayons vne connoiffance diftinéte; ou bien en ce que nous tafchons de feparer d'vne mefme fubftance deux tels attributs, en penfant à l'vn fans penfer à l'autre. Cette diftindion eft remarquable en ce que nous ne fçaurions auoir vne idée claire & diftinfte d'vne telle fubftance, fi nous luy oftons vn tel attribut; ou bien en ce que nous ne fçaurions auoir vne idée claire & diftindè de l'vn de deux ou plufieurs tels attributs, fi nous le feparons des autres. Par exemple, à caufe qu'il n'y a point de fubftance qui ne cefte d'exifter, lors qu'elle cefle de durer, la durée n'eft diftindè de la fubftance que par la penfée ; & généralement tous les attributs qui font que nous auons des penfées diuetfes d'vne mefme chofe, tels que font, par exemple, l'efienduëdu corps & fa propriété d'efîre diuifé' en plufteurs parties, ne différent du corps qui nousfert d'objet, & réciproquement l'vn de l'autre, qu'à caufe que nous penfons quelquefois confufement à l'vn fans penfer à l'autre. Il me fouuient d'auoir meflé la diftindion qui fe fait par la penfée auec la modale, fur la fin des réponfes que j'ay faites I aux premières objedions-qui m'ont efté enuoyées fur les Méditations de ma Metaphyfique"; mais cela ne répugne point à ce que fécrj en cet endroit, pource que, n'ayant pas deffein de traitter pour lors fort amplement de cette matière, il me fuffifoit de les diftinguer toutes deux de ta réelle.

63. Comment on peut auoir des notions dipnâes de l'exlenfion & de la penfée, en tant que l'vne conjiituê la nature du corps, & l'autre celle de l'ame.

Nous pouuons auftï confiderer la penfée & l'eftenduë comme les chofes principales qui conftituent la nature de la fubftance intelli- gente & corporelle; & alors nous ne deuons point les conceuoir autrement que comme la fubftance mefme qui penfe & qui eft eften- duë, c'eft à dire comme l'ame & le corps : car nous les connoilTons en cette forte tres-clairement& tres-diftindement. Il eft mefme plus ayfé de connoitre vne fubftance qui penfe ou vne fubftance eftenduë,

a. Lire « divisible » ?

b. Voir la traduction française ci-avant, p. 94-95.

��46

�� � 54 OEuvRES DE Descartes.

que la l'ubilance toute feule, laiffant à part fi elle penle ou fi elle eil eftenduf;; pource qu'il y a quelque difficulté à feparer la notion que nous auons de la fubftance de celles que nous auons de la penfée &de l'eftenduë : car elles ne différent de la fiibjfance que par celafeul que nous confiderons quelquefois la penfée ou l'ejîendué', fans faire reflexion fur la chofe mefme qui penfe ou qui ejl eflendiië. Et noftre conception n'eft pas plus diflinfte, pource qu'elle comprend peu de

47 chofes, | mais pource que nous difcernons foigneufement ce qu'elle comprend, & que nous prenons garde à ne le point confondre auec d'autres notions qui la rendroient plus obfcure.

64. Comment on peut aujfi les conceuoir difinétement, en les prenant pour des modes ou attributs de ces fubftances.

Nous pouuons confiderer auffi la penfée & l'eftenduë comme les modes ou différentes façons qui fe trouuent en la fubftance : c'eft à dire que, lors que nous confiderons qu'vne mefme ame peut auoir plufieurs penfées diuerfes, & qu'vn mefme corps auec fa mefme grandeur peut eftre eftendu en plufieurs façons, tantoft plus en lon- gueur & moins en largeur ou en profondeur, & quelquefois, au contraire, plus en largeur & moins en longueur; & que nous ne diftinguons. . . la penfée & l'eftenduë, de ce qui penfe & de ce qui efl ejlendu, que comme les dépendances d'vne chofe, de la chofe mefme dont elles dépendent ; nous les connoiflons auffi clairement & auffi diftindement que leurs fubftances, pourueu que nous ne penfions point qu'elles fubfiftent d'elles-mefmes..., mais qu'elles font feule- ment les façons ou dépendances de quelques fubftances. Pource que, quand nous les confiderons comme les proprietei des fubftances dont elles dépendent, nous les diftinguons aifement de ces fubftances, & les prenons pour telles qu'elles font véritablement : au lieu

48 que, fi nous voulions les confiderer fans fubftance, | cela pourroit eftre caufe que nous les prendrions pour des chofes qui fubfiftent d'elles-mefmes; en forte que nous confondrions l'idée que nous deuons auoir de la fubftance, auec celle que nous deiions auoir defes propriété^.

65. Comment on conçoit aujfi leurs diuerfes propriété^ ou attributs.

Nous pouuons auffi conceuoir fort diftinftement diuerfes /açoHS de penfer, comme entendre, imaginer, fe fouuenir, vouloir &c.; & diuerfes/açows d'eftenduë, ou qui appartiennent à l'eftenduë, comme

�� � Principes. — Première Partie. <, <,

généralement toutes les figures, la fituation des parties & leurs mou- uemens, pourueu que nous les confiderions fimplement comme les dépendances des fubftances où elles lont; & quant à ce qui eft du mouuement, pourueu que nous penfions feulement à celuy qui le fait d'vn lieu en autre, fans rechercher la force qui le produit, laquelle toutefois j'elïayeray" de faire connoiltre, lors qu'il en fera, temps.

66. Que nous auons auffi des notions dijtinâes de nos fentimens, de nos affeâions & de nos appétits, bien que fouuent nous nous trompions aux jugemens que nous enfaifons.

Il ne relie plus que les fentimens, les affections & les appétits, defquels nous pouuons auoir auffi vne connoiffance claire & dif- //«(?(.% pourueu que nous prenions garde... à ne comprendre dans les jugemens que nous en ferons, que ce que nous connoiflrons preci- fement par le moyen de noftre entendement, & dont nous ferons ajfure'i par la raifon. Ma'\s il eft mal-aile d'vfer continuellement d'vne telle précaution,! au moins à l'égard de nos fens,à caufe que... nous auons creu, dés le commencement de noftre vie, que toutes les choies que nous fentions auoient vne exiftence hors de noftre pcn- fée, & qu'elles eftoient entièrement femblables aux fentimens ou aux idées que nous auions à leur occafion. Ainfi, lors que nous auons veu, par exemple, vne certaine couleur, nous auons creu voir vne chofe qui fubfiftoit hors de nous, & qui eftoit femblable à l'idée que nous auions. Or nous auons ainfi jugé en tant de rencontres, & il nous a femblé voir cela fi clairement & fi diftinflement, à cauie que nous eftions accouftumez à juger de la forte, qu'on ne doit pas trouuer ejtrange que quelques-vns demeurent enfuitc tellement per- fuade\ de ce faux préjugé, qu'ils ne puijfent pas mefme fe refoudre à en douter.

(n- Que fouuent mefme nous nous trompons en jugeant que nous f entons de la douleur en quelque partie de noftre corps.

La mefme preuention a eu lieu en tous nos autres fentimens, mefmes en ce qui eft du chatouillement & de la douleur. Car, encore que nous n'ayons pas creu qu'il y euft hors de nous dans les objets extérieurs des cliojés qui fujjént jémblables au chaloïdllement ou à la douleur qu'ils nous faifoient fentir, nous n'auons pourtant pas

a. Partie II, art. 24 à 54, et surtout art. 43 0144.

��49

�� � 56

��OEuvRES DE Descartes.

��confideré ces fcntimcns comme des idées qui ejîoient feulement en noftreame...; mais nous auons creu qu'ils elloient dans nos mains, 50 dans nos pieds, & dans les au|tres parties de noftre corps : fans que toutefois il y ait aucune raifon qui nous oblige à croire que la dou- leur que nous fentons, par exemple, au pied foit quelque chofe hors de noftre penfée qui foit dans noftre pied, ni que la lumière que nous penlons voir dans le Soleil foit dans le Soleil ainji qu'elle ejl en nous. Etft quelques vus Je laijfent encore perfuader à vue fi^fauffe opinion, ce n'ejî qu'à caiife qu ils font fi grand cas des jugemens qu'ils ont faits lors qu'ils ejîoient enfans, qu'ils ne Jçauroient les oublier pour en Jaire d'autres plus Jolides, comme il paroiftra encore plus manifeftement par ce qui fuit.

68. Comment on doit dijiiuguer en telles chofes ce en quoy on peut Je tromper d'auec ce qu'on conçoit clairement.

Mais, afin que nous puiffions diftinguer icy ce qu'il y a de clair en nos Jentimens d'auec ce qui eft obfcur, nous remarquerons..., en premier lieu, que nous connoiffons clairement & diftindement la douleur, la couleur, & les autres fentimens, lors que nous les confi- derons fimplement comme... des penfées; mais que, quand nous voulons juger que la couleur, que la douleur, &c., font des chofes qui fubfiftent hors de noftre penfée, nous ne conceuons en aucune façon quelle chofe c'eft que cette couleur, cette douleur, &c. Et il en eft de mefme, lors que quelqu'vn nous dit qu'il voit de la couleur dans Bl vn corps, ou qu'il fent de la douleur en quel|qu'vn de fes membres, comme s'il nous difoit qu'il voit ou qu'il fent quelque chofe, mais qu'il ignore entièrement quelle eft la nature de cette chofe, ou bien qu'il n'a pas vne connoiffance diflinâe de ce qu'il voit & de ce qu'il fent. Car, encore que, lors qu'il n'examine pas fes penfées auec attention, il fe perfuade peut-eftre qu'il en a quelque connoilfance, à caufe qu'il fuppofe que la couleur qu'il croit voir dans l'objet. ..,a de la reffemblance auec le fentiment qu'il éprouue en foy, neantmoins, s'il fait refledion fur ce qui luy eft reprefenté par la couleur ou par la douleur, en tant ^î^'elles ' exiftent dans vn corps coloré, ou bien dans vne partie bleffée, il trouuera fans doute qu'il n'en a pas de connoiffance.

a. Contre-sens.

�� � Principes. — Première Partie. ^7

��6q. Qu'on connoijl tout autrement les grandeurs, les figures, &c., que les couleurs, les douleurs, êc'

Principalement s'il confidere qu'il connoift bien d'vne autre façon ce que c'ell que la grandeur dans le corps qu'il apperçoit, ou la figure, ou le mouuement, au moins celuy qui le fait d'vn lieu en vn autre (car les Philofophes, en feignant d'autres mouuemens que celuy-cy, n'ont pas connu fi facilement fa vraye nature), ou la fitua- tion des parties, ou la durée, ou le nombre, & les autres propriete:{ que nous apperceuons clairement en tous les corps, comme il a efté def-ja remarqué ', que non pas ce que c'eft que la couleur dans le mefme corps, ou la | douleur, l'odeur, le goitjî, la faueur, & tout ce 52 que j'ay dit deuoir efire attribué au fens. Car, encore que, voyant vn corps, nous ne foyons pas moins affurez de fonexiftence, par la couleur que nous apperceuons à l'on occafion, que par la figure qui |e termine, toutefois il ejl certain que nous connoiflbns tout autre- ment en luy cette propriété qui eft caufe que nous difons qu'il "eft figuré, que celle qui fait qu'il nous femble coloré.

-0. Que nous pouuons juger en deux façons des chofes fenfibles, par l'vne de/quelles nous tombons en erreur, £■ par l'autre nous l'éuitons.

Il e(t donc éuident, lors que nous difons à quelqu'ini que nous apperceuons des couleurs dans les objets, qu'il en elt de mefme que fi nous luy difions que nous apperceuons en ces objets je ne fçay quoy dont nous ignorons la nature, mais qui caufe pourtant en nous vn certain fentiment, fort clair & manifefte, qu'on nomme le fenti- ment des couleurs. Mais il y a bien de la différence en nos juge- mens; car, tant que nous nous contentons de croire qu'il y a je ne fçay quoy dans les objets (c'eft à dire dans les chofes telles qu'elles foientj qui caufe en nous ces penfées confufes qu'on nomme fenti- 53 mens..., tant s'en faut que nous nous méprenions, qu'au contraire nous éuitons la furprife qui nous pourroit faire méprendre, à caufe que nous ne nous emportons pas fi toll à juger témérairement d'vne chofe que nous remarquons ne pas bien connoillre. Mais, lors que nous croyons | apperceuoir vue certaine couleur dans vn objet, bien que nous n'ayons aucune connoilfance dijUnâe de ce que nous

a. Art. 48, p. 45.

b. Ibidem.

c. Mot ajouté à l'errata de la première édition

Œuvres. IV. 39

�� � ^8 OEuvRES DE Descartes.

appelions d'vn tel nom, & que uoftre raifon ne nous face aperceuoir aucune relfemblance entre la couleur que nous luppolons eftre en cet objet & celle qui eji en nortre l'ens; neantmoins, pource que nous ne prenons pas garde à cela & que nous remarquons en ces mefmes objets plufieurs proprietez, comme la grandeur, la figure, le nombre, &c., qui exiltent en eux... de mel'me forte que nos fens ou plu/lojt noilre entendement nous les fait apperceuoir, nous nous laillbns perfuader aifément que ce qu'on nomme couleur dans vn objet eft quelque choie qui exi/ie en cet objet, qui reil'emble entière- ment à la couleur qui e/l en nojlre penfée, & en fuite nous penlons apperceuoir clairement en cette chofe ce que nous n'apperceuons en aucune façon appartenir à fa nature.

yi. Que la première €■ principale caufe de nos erreurs font les prejuge\

de nojlre enfance.

C'ert ainfi que nous auons receu la plufparl de nos erreurs : à fçauoir, pendant les premières années de noltre vie, que noftre ame eftoit fi ertroitement liée au corps, qu'elle ne s'appliquoit à autre chofe qu'à ce qui caufoit en luy quelques impreOions, elle ne confi- deroit pas encore 11 ces imprefTions eltoient caufées par des chofes qui exiitalfent hors de foy, mais feulement elle fentoit de la douleur, 54 lors que | le corps en eitoit offenfé, ou du plailir, lors qu'il en rece- uoit de l'vtilité, ou bien, Çi elles ejtoient fi légères que le corps n'en receufl: point de commodité, ni auffi d'incommodité qui fujl impor- tante à fa conferuation, elle auoit des fentimens tels que font ceux qu'on nomme goult, odeur, fon, chaleur, froid, lumière, couleur, & autres femblables, qui véritablement ne nous reprefentent rien qui exille hors de noitre penfée, mais qui font diuers félon les diuerfitez qui fe rencontrent dans les mouuemens qui paffent de tous les en- droits de nojlre corps jufques à l'endroit du cerneau auquel elle ejl ejlroitement jointe & mie. Elle apperccuoit aulîi des grandeurs, des figures & des mouuemens..., qu'elle ne prenoit pas pour des fenti- mens, mais pour des chofes, ou de^ propriété- de certaines chofes, qui luy fembloient exifler, ou du moins pouuoir exifter hors de foy, bien qu'elle n'y remarquai! pas encore cette différence. Mais, lors que nous auons e/fé quelque peu plus aduance\ en âge, & que noflre corps. ..,fe tournant fortuitement de part & d'autre par la difpofition de fes organes..., a rencontré des chofes vtiles ou en a éuité de nui- fibles, l'ame, qui luy eftoit eftroitement vnie, faifant réflexion fur les chofes qu'il rencontroil ou éuitoit, a remarqué, premièrement,

�� � Principes. — Première Partie. ^9

qu'elles exiftoient au dehors, & ne leur a pas attribué | feulement 55 les grandeurs, les figures, les mouuemens, & les autres /^ro/?r/c'/c'^ qui appartiennent véritablement au corps, & qu'elle conceuoit fort bien ou comme des choies ou comme les dépendances de quelques chofes, mais encore les couleurs, les odeurs, & toutes les autres idées de ce genre qu'elle apperceuoit auffi à leur occafion. Et comme elle elloit fi fort offufquéedu corps, qu'elle ne confideroit les autres chofes qu'autant qu'elles feruoient à fon vfage, elle jugeoit qu'il y auoit plus ou moins de realité en chaque objet, félon que les im- preflions qu'il caufoit luy fembloient plus ou moins fortes. De là vient qu'elle a creu qu'il y auoit beaucoup plus de fubflance ou de corps dans les pierres & dans les métaux que dans l'air ou dans l'eau, parce qu'elle y fentoit plus de dureté & de pefanteur; & qu'elle n'a confideré l'air non plus que rien, lorfqu'il n'elloit agité d'aucun vent & qu'il ne luy fembloit ni chaud ni froid. Et pource que les eltoiles ne luy faifoient gueres plus fentir de lumière que des chandelles allumées, elle n'imaginoit pas que chafque eltoile fuft plus grande que la flamme qui paroift au bout d'vne chandelle qui brufle. Et pource qu'elle ne confideroit pas encore fi la terre peut tourner fur fon eflieu, & fi fa fuperficie eit courbée comme celle d'vne | boule, elle a jugé d'abord qu'elle efi immobile, & que 56 fa fuperficie eft plate. Et nous auons efté par ce moyen fi fort préuenus de mille autres préjugez, que, lors me/me que nous eflions capables de bien vjer de nofire raifon, nous les auons receus en nojlre créance; & au lieu de penfer que nous auions fait ces jugemens en vn temps que nous n'eftions pas capables de bien juger, & par confequent qu'ils pouuoient ejîre plujlq/l faux que vrais, nous les auons receus pour aujfi certains que fi nous en auions eu vne connoiffance dijlinâe par l'entremife de nos fens, & n'en auons non plus douté que s'ils eufient cité des notions communes.

72. Que la féconde ejl que nous ne pouuons oublier ces préjuge^.

Enfin lors que nous auons atteint l'r/age entier de nojlre raifon, &i que noftre ame, n'eftant plus fi fujette au corps, tafche à bien Juger des chojes & à connoiftre leur nature; bien que nous remarquions que les jugemens que nous auons faits lors que nous ellions entans font pleins d'erreur, nous auons aflez de peine à nous en déliurer entièrement : & neantmoins il ejl certain que, Ji nous manquons à

�� � 57

��6o Œuvres de Descartes.

nous fouuenir qu'ils font douteux^, nous fommes touf-jours en dan- ger de retomber en quelque fauffe preuention. Cela efl: tellement vray, qu'à caufe que, dés noltre enfance, nous auons imaginé, par exemple, les eftoiles fort petites, nous ne fçaurions nous | deffaire encore de cette imagination, bien que nous connoiflions par les raifons de l'Aftronomie qu'elles font très-grandes, tant a de pou- uoir fur nous vne opinion def-ja receuë !

yS- La troiftéme, que nojlre efpritfe fatigue quand il fe rend attentif à toutes les chofes dont nous jugeons.

De plus, comme nollre ame ne fçauroit s'arrefter à confiderer long-lemps vne mefme chofe auec attention fans fe peiner & mefmes fans fe fatiguer, & qu'elle ne s'applique à rien auec tant de peine qu'aux chofes purement intelligibles, qui ne font prefentes ni au fens ni à l'imagination, foit que naturellement elle ait eité faite ainfi, à caufe qu'elle elt vnie au corps, ou que, pendant les pre- mières années de noftre vie, nous nous foyons fi fort accouftumez à fentir & imaginer, que nous ayons acquis vne facilité plus grande à penfer de cette forte, de là vient que beaucoup de perfonnes ne fçauroient croire qu'ily ait de fubitance, fi elle n'efi: imaginable & corporelle, & mefme fenfible. Car on ne prend pas garde ordinaire- ment qu'il n'y a que les chofes qui confillent en eftenduë, en mou- uement & en figure, qui foient imaginables, & qu'il y en a quantité d'autres que celles-là, qui font intelligibles. De là vient aufii que la plus part du monde fe perluade qu'il n'y a rien qui puilfe fubfiftcr fans corps, & mefmes qu'il n'y a point de corps qui ne foit fenfible. &8 Et d'autant que... ce ne font point nos fens... qui | nous font décou- urir la nature de quoy que ce foit, viais feulement nojlre raifon lors qu'ellej- interuient,... on ne doit pas trouuer eitrange que la plus part des hommes n'apperçoiuent les chofes que fort confufément, veu qu'il n'y en a que tres-peu qui s'ejludient à ta bien conduire.

74. La quatriefme, que nous attachons nos pen fées à des paroles qui ne les expriment pas exaâement.

Au refte, parce que nous attachons nos conceptions à certaines paroles, afin de les exprimer de bouche, & que nous nous fouue- nons pluflofi des paroles que des chofes, à peine fçauiions-nous

a. Texte de l'errata de la première édition. Elle donnait : Ji nous n'en perdons le fouuenir l

�� � Principes. — Première Partie. 6i

conceuoir aucune chofe fi diftindement, que nous feparions entiè- rement ce que nous conceuons d'auec les paroles qui auoient efté choifies pour l'exprimer. Ainfi tous les hommes donnent leur at- tention aux paroles pluftoft qu'aux chofes ; ce qui efl: caufe qu'ils donnent bien fouuent leur confentement à des termes qu'ils n'en- tendent point, <S- qu'ils ne fe foucimt pas beaucoup d'entendre, ou pource qu'ils croyent les auoir entendus autrefois, ou pource qu'il leur a femblé que ceux qui les leur ont enfeignez en connoiffoient la fignification, £■ qu'ils l'ont apprife par me/me moyen. Et bien que ce ne foit pas ic}' l'endroit où je dois traitter de cette matière, à caufe que jen'ay pas enfeigné quelle eft la nature du corps humain, & que je n'ay pas mefmes encore prouué qu'il y ait au | monde 59 aucun corps, il me femble neantmoins que ce que j'en av dit', nous pourra feruir à difcerner celles de nos conceptions qui font claires & diftincles, d'auec celles où il y a de la confufion & qui nous font inconnues.

��y 5. Abrégé de tout ce qu'on doit objeruer pour bien philofopher .

C'elt pourquoy, fi nous defirons vaquer ferieufement à l'eitude de la Philofophie & à la recherche de toutes les veritez que nous fommes capables de connoiflre, nous nous deliurerons, en premier lieu, de nos préjugez, & ferons eftat de rejetler toutes les opinions que nous auons autrefois receucs en nofire créance, jufques à ce que nous les ayons derechef examinées... Nous ferons enfuite vne reueuë fur les notions qui font en nous, &. ne receurons pour vrayes que celles qui le prei'enteront clairement & diftinClement à noftre entendement. Par ce moyen nous connoiltrons, première- ment, que nous fommes, en tant que noflre nature eft de penfer; & qu'il y a vn Dieu duquel nous dépendons; après auoir confideré fes attributs, nous pourrons rechercher la vérité de toutes les autres chofes, pource qu'il en elt la caufe. Outre les notions que nous auons de Dieu &. de noftre penfée, nous trouuerons aufTi en nous la connoiliance de beaucoup de propofitions qui ioni perpé- tuellement vrayes, comme, par exemple, que le néant ne peut eftre l'autheur de quoy | que ce foit, &c. Nous y trouuerons l'idée d'vne 60 nature corporelle ou eflenduë, qui peut eftre mue, diuifée, &c., & des fentimens qui cnufent en nous certaines difpofitions, comme la douleur, les couleurs..., &c...; Et comparant ce que nous l'enons

a. Art. 43 à 47 inclus, p. 4?-45.

�� � 02 OEUVRES DE Descartes.

d'apprendre en examinant ces cho/es par ordre, auec ce que nous en penfions auant que de les auoir ainjt examinées, nous nous accoutumerons à former des conceptions claires & diftinftes fur tout ce que nous fommes capables de connoillre. C'eft en ce peu de préceptes que je penfe auoir compris tous les principes plus généraux & plus importons de la connoiffance humaine.

•j6. Que nous deuons préférer l'authorité diuine à nos raifonnemens, & ne rien croire de ce qui n'eji pas reuelé que nous ne le connoiffions fort clairement.

Surtout, nous tiendrons pour règle infaillible, que ce que Dieu a reuelé efl incomparablement plus certain que le reft e ; afin que, fi quelque ejlincele de raifon fembloit nous fuggerer quelque chofe au contraire, nous foyons touf-jours prerts àfotïmeltre noftre jugement à ce qui rient de fa part. Mais, pour ce qui eft des veritei dont la Théologie ne fe mefle point, il n'y auroit pas d'apparence qu'vn homme qui veut cjlre Philofophc receuft pour vray ce qu'il n'a point connu eltre tel, & qu'il aymall mieux fe fier à fes fens, c'elt à dire aux jugcmens inconfidcrez de fon enfance, qu'à fa raifon, lors qu'il efl en eflat de la bien conduire.

�� � LES PRINCIPES

��DE

��LA PHILOSOPHIE

��SECONDE PARTIE. Des Principes des chofes matérielles.

��I . Quelles raifons nous font fcauoir certainement qu'il r a des corps.

Bien que nous fojons fuffifamment perluadez qu'il y a des corps qui font véritablement dans le monde, neantmoins, comme nous en auons douté cy-deuant% & que nous auons mis cela au nombre àtsjugemens que nous auons faits dés le commencement de noftre vie, il ell befoin que nous recherchions icy des raifons qui nous en facent auoir vne fcience certaine. Premièrement, nous expérimen- tons en nous me/mes que tout ce que nous fentons vient... de quelque autre chofe que de nortre penfée ; pource qu'il n'eft: pas en noflre pouuoir de faire que nous ayons vn fentiment plufloft qu'vn autre, & que cela dépend... de cette chofe, félon qu'elle touche nos fens. Il eft vray que nous pourrions nous enquérir fi Dieu, ou quelque autre que luy, ne feroit point cette chofe : mais, à caufe que nous | fen- 62 tons, ou pluftoft que nos fens nous excitent /oz/weH/ à apperceuoir clairement & diftinétement, vne matière eftenduë en longueur, lar- geur & profondeur, dont les parties... ont des figures & des mou- uemens diuers, d'où procèdent les fentimens que nous auons des couleurs, des odeurs, de la douleur, &c., fi Dieu prefentoit à noflre

a. Partie I, art. 4, p. 26.

�� � 64 Œuvres de Descartes.

ame immédiatement par luy mefme l'idée de cette matière eften- duf, ou feulement s'il permettoit qu'elle fuit caufée en nous par quelque choie qui n'euil point d'extenfion, de figure, ni de mouue- ment, nous ne pourrions trouuer aucune raifon qui nous empef- chail de croire qu'il prend^ plaifir à nous tromper; car nous con- ceuons... cette matière comme vne chofe... différente de Dieu &... de noilre penfée, & il nous femble... que l'idée que nous en auons fe forme en nous à l'occafion des corps de dehors, aufquels elle eft entièrement femblable. Or, puifque Dieu ne nous trompe point, pource que cela répugne à fa nature, comme il a erté def-ja re- marqué ^ nous deuons conclure qu'il y a vne certaine fiibjîance ellenduë en longueur, largeur & profondeur, qui exilte à prefriit dans le monde auec toutes les proprietez que nous connoiflbns mani- felkment luy appartenir. Et cette fubjlance ellenduë efl ce qu'on nomme proprement le corps, ou la fubjlance des chofes matérielles.

63 I 2. Comment nousfqauons aujfi que nojlre ame eji jointe à vn corps.

Nous deuons conclure auffi qu'vn certain corps eft plus eftroite- ment vni à noftre ame que tous les autres qui font au monde, pource que nous appercevons clairement que la douleur & plufieurs autres fentimens nous arriuent fans que nous les ayons préueus, & que nortre ame, par vne connoijjance qui luy eft naturelle, juge que ces fentimens ne procèdent point d'elle feule. . ., en tant qu'elle eft vne chofe qui penfe, mais en tant qu'elle eft vnie à vne chofe eftenduë qui fe meut par la difpojition de fes organes, qu'on nomme pro- prement le corps d'vn homme. Mais ce n'eft pas icy l'endroit où je prétends en traitter particulièrement.

3. Que nosfens ne nous en/eignent pas la nature des chofes, mais feulement ce en quoy elles nous font vtiles ou nuifibles.

Il fuffira que nous remarquions feulement que tout ce que nous apperceuons par l'entremife de nos fens fe rapporte à Tertroite vnion qu'a l'ame auec le corps, & que nous cohnoiffons ordinairement par leur moyen ce en quoy les corps de dehors nous peuuent pro-

a. U édhion princeps donnait : « qu'il ne prend point », mais avec cette correction à V errata : « qu'il prend ».

b. Voir les art. 29 et 36 de la première partie, ci-avant, p. 37-38.

c. '< Il etoit fur le point de trauailler a cette matière quand la mort nous l'a rauv. V. le I art. du traité de l'homme. » [Note MS. de Legrand.)

�� � Principes. — Seconde Partie. 6^

fiter ou nuire, mais non pas quelle ejl leur nature, fi ce n'eft peut- cllre rarement iS: par hazard. Car, après celle réflexion, nous quitte- rons fans peine tous les préjugez qui ne font fondez que fur nos fens, & ne nous Icruirons que de nollrc entendement, pource que c'eft en iuy /c'2//que les premières notions ou idées, qui font comme les femences des rerite:{ que nous fommes capa\bles de connoiflre, 64 le trouuent naturellement.

��4. Que ce n'ejl pas la pcfauteur, ni la dureté, ni la couleur, &c., qui conjiituë la nature du corps, mais l'exteti/ton feule.

En ce faifant, nous fçaurons que la nature de la matière, ou du corps pris en gênerai, ne confifte point en ce qu'il ell vne chofe dure, ou pefiinte, ou colorée, ou qui touche nos iéns de quelque autre façon, mais feulement en ce qu'il eft vnG fubfiance eftenduë en lon- gueur, largeur & profondeur. Pour ce qui efl: de la dureté, nous n'en connoiffons autre chofe, par le moyen de l'attouchement, finon que les parties des corps durs refirent au rnouuement de nos mains lors qu'elles les rencontrent; mais fi, toutes les fois que nous por- tons nos mains vers quelque part, les corps qui font en cet endroit fe retiroient auffi vifte comme elles en approchent, il efl certain que nous ne fentirions jamais de dureté; & neantmoins nous n'auons aucune raifon qui nous puiffe faire croire que les corps qui fe retire- roient de cette forte perdiffent pour cela ce qui les fait corps. D'où il fuit que leur nature ne confiite pas en la dureté que nous /entons quelques/ois à leur occafion, ni auffi en la pefanteur, chaleur & autres qualitez de ce genre; car 7? nous examinons quelque corps que ce foit, nous pouuons penjer qu'il n'a en foy aucune de ces qua- litez, & cependant nous connoiffons clairement & diflinâement qu'W a tout ce qui le | fait corps, pourueu qu'il ail de l'extenflon en Ion- 65 gueur, largeur à'- profondeur: d'où il fuit aulli que, pour eflre, il n'a befoin d'elles en aucune façon, & que fa nature confifle en cela feul qu'il eft vue fubflance qui a de l'extenflon.

5. Que cette vérité ejl obfcurcie par les opinions dont on eft préocupé touchant la rarefaâion & le vuide.

Pour rendre cette vérité entièrement éuidente, il ne relie icy que

deux difficultez à éclaircir. La première coniifle en ce que quelques-

vns, voyant proche de nous des corps qui font quelquefois plus &

quelquefois moins raréfiez, ont imaginé qu'vn melme corps a plus

Œuvres. IV. 40

�� � 66 OEuvREs DE Descartes.

d'extenfion, lors qu'il ell raréfié, que lors qu'il eft condenfé; il y en a merme qui ont l'ubtilifé jufques à vouloir diftinguer la fubftance d'vn corps d'auec fa propre grandeur, & la grandeur mefme d'auec Ton cxtenfion. L'autre n'eft fondée que fur vne façon de penfer qui eft en vfage, à fçauoir qu'on n'entend pas qu'il y ait vn corps, où on dit qu'il n'y a qu'vne eftenduë en longueur, largeur & profondeur, mais feulement vne efpace, & encore vne efpace vuide, qu'on fe perfuade aifément n'eftre rien.

6". Comment fe fait la rarefaâion.

Pour ce qui eft de la rarefadion & de la condenfation, quiconque voudra examiner les penfées, & ne rien admettre lur ce fujet que ce dont il aura vne idée claire & dijîinâe, ne croira pas qu'elles fe facent autrement que par vn changement de figure qui arriiic au 66 corps, lequel c/t raréfié ou condenfé : c'eft-à-dire | que toutes fois & quantes que nous voyons qu'vn corps eft raréfié, ïious devions penfer qu'W y a plufieurs interualles entre fes parties, lefquels font remplis de quelque autre corps; & que, lors qu'il eft condenfé, fes mefmes parties font plus proches les vnes des autres qu'elles n'eftoicnt, foit qu'on ait rendu les interualles qui eftoient entr'elles plus petits, ou qu'on les ait entièrement oftez, auquel cas on ne fçauroit conceuoir qu'vn corps puilTe eftre dauantage condenfé. Et toutefois il ne laifte pas d'auoir tout autant d'extenfion que lors que ces mefmes parties, eftant elloignées les vnes des autres & comme efparfes en plufieurs branches, embralioient vn plus grand efpace". Car nous ne deuons point luy attribuer l'eftenduë qui eft dans les pores ou interualles que fes parties n'occupent point lors qu'il efi raréfié, mais aux autres corps qui rempliffent ces interualles; tout de mefme que, voyant vne efponge pleine d'eau ou de quelque autre liqueur, nous n'en- tendons point que chafque partie de cette efponge ait pour cela plus d'eftenduë, mais feulement qu'il y a des pores ou interualles entre fes parties, qui fout plus grands..., que lors qu'elle eil feiche & plus ferrée.

7. Qu'elle ne peut eftre intelligiblement expliquée qu'en la façon

icy propofée.

le ne fçay pourquoy, lorsqu'on a voulu expliquer comment vn 67 corps eft raréfié, on a mieux | aymé dire que c'eftoit par l'augmen-

a. Correction de Yerrata. Texte primitif : » en plus grande tfpace •>.

�� � Principes. — Seconde Partie. 67

tation de fa quantité, que de fe leruir de l'exemple de cette efponge. Car bien que nous ne voyons point, lors que l'air ou l'eau font ra- réfiez, les pores qui font entre les parties de ces corps, ni comment ils font deuenus plus grands, ni mefme le corps qui les remplit, il ell toutefois beaucoup moins raifonnable de feindre je ne fçay quoy qui n'ertpas intelligible, pour expliquer feulement en apparence, & par des termes qui n'ont aucun fens, la façon dont vn corps eit raréfié, que de conclure, en conlequence de ce qu'il eil raréfié, qu'il y a des pores ou interualles entre les parties qui font deuenus plus grands, & qui font pleins de quelque autre corps. Et nous ne deuons pas faire difficulté de croire que la rarefaâion ne fe face ainji que je dr, bien que nous n'apperceuions par aucun de nos fens le corps qui les remplit, pource qu'il n'y a point de raifon qui nous oblige à croire que nous deuons apperceuoir de nos fens tous les corps qui font autour de nous, & que nous voyons qu'il elt tres-aifé de l'ex- pliquer en cette forte, & qu'il elt impoffîble de la conceuoir autre- ment. Car enfin il y auroit, ce me femble, vne contradiction manifefte qu'vne chofe fufl augmentée d'vne grandeur ou d'vne extenfion qu'elle n'auoit point, & qu'elle ne fufl pas ac|creuë par mefme moyen d'vne nouuelle fubitance eltenduë ou bien d"vn nouueau corps, à caule qu'il n'efi pas poffible de conceuoir qu'on puiffe adjoufter de la grandeur ou de l'extenfion à vne chofe par aucun autre moyen qu'en y adjoufiant vne chofe grande & efienduë, comme il paroiftra encore plus clairement par ce qui fuit.

8. Que la grandeur ne diffère de ce qui eji grand, ni le nombre des citofes nombrées, que par nojirc penfée.

Dont la raifon eft que la grandeur ne diffère de ce qui ejl grand & le nombre de ce qui ell nombre, que par nofire penfée : c'eit à dire qu'encore que nous puiffions penfer à ce qui el^ de la nature d'vne chofe eftenduë qui eil comprife en vne el'pace de dix pieds, fans prendre garde à cette mefure de dix pieds, à caule que cette chofe eft de mefme nature en chacune de fes parties comme dans le tout; & que nous puiffions penfer à vn nombre de dix, ou bien à vne grandeur continue de dix pieds, fans penfer à vne telle chofe, à caufe que l'idée que nous auons du nombre de dix eft la mefme, foit que nous confiderions vn nombre de dix pieds ou quelqu'autre dizaine; & que nous puiffions mefme conceuoir vne grandeur continue de dix pieds lans faire reflexion fur telle ou telle chofe, bien que nous ne puiflions la conceuoir fans quelque chofe d'eftendu... : toutefois il

��68

�� � 68 OEuvRES DE Descartes.

69 eft éuident qu'on ne içauroit oller aucune partie | d'vne telle gran- deur, ou d'vne telle extenfion, qu'on ne retranche par mefme moyen tout autant de la chofe; & réciproquement, qu'on ne Içauroit retran- cher de la chofe, qu'on n'orte par mefme moyen tout autant de la grandeur ou de l'extenfion.

g. Que la fubftance corporelle ne peut ejlre clairement conceuë fans/on extenfion.

Si quelques vns s'expliquent autrement fur ce fujet, je 'ne penfe pourtant pas qu'ils conçoiuent autre chofe que ce que je viens de dire. Car lors qu'ils diltinguent la fublLance d'auec l'extenfion & la grandeur, ou ils n'entendent rien par le mot de fubftance, ou ils forment feulement en leur efprit vne idée confufe de la fubftance immatérielle, qu'ils attribuent fauli'einent à la fubftance matérielle, & laiffent à l'extenfion la véritable idée de cette fubftance mate- riellCj qu'ils nomment accident, Ji improprement qu'il e/l aifé de connoijire que leurs paroles n'ont point de rapport auec leurs penfées.

10. Ce que c'ejl que l'efpace ou le lieu intérieur.

L'efpace, ou le lieu intérieur, & le corps qui cft compris en cet efpace, ne font differens aulfi... que par noftre penfée. Car, en effet, la mefme eftenduë en longueur,, largeur & profondeur, qui conftituë l'efpace, conftituë le corps; & la différence qui eft entr'eux ne con- fifte qu'en ce que nous attribuons au corps vne eftenduë particu- lière, que nous conceuons changer de place auec luy toutes fois &

70 quantes qu'il eft | Iran/porté, & que nous en attribuons à l'efpace vne fi générale & Ji vague, qu'après auoir ojlé d'vn certain efpace le corps qui l'occupoit, nous ne penfons pas auoir aulfi tranfportc l'eftenduê de cet efpace, à caufe qu'il nous femble que la mefme eftenduë y demeure touf-jours, pendant qu'il eft de mefme grandeur, de mefme figure, & qu'il n'a point change de fituation au regard des corps de dehors par lefquels nous le déterminons.

/ /. En quel fens on peut dire qu'il n'ejl point différent du corps

qu'il contient.

Mais il fera aifé de connoiftre que la mefme eftenduë qui conftituë la nature du corps, conftituë aufli la nature de l'efpace, en forte

�� � Principes. — Seconde Partie. 69

qu'ils ne difl'erent entr'eux que comme la nature du genre ou de l'efpece diffère de la nature de l'indiuidu, fi, pour mieux difcerner quelle eil la véritable idée que nous auons du corps, nous prenons pour exemple vne pierre & en citons tout ce que nous fçaurons ne point appartenir à la nature du corps. Oftons en donc premièrement la dureté, pource que, fi on reduifoit cette pierre... en poudre, elle n'auroit plus de dureté, & ne laifferoit pas pour cela d'eil:re vn corps ; oitons en aufii la couleur, pource que nous auons pu voir quelque fois des pierres fi tranfparentes qu'elles n'auoient point de couleur; oitons en la pelanteur, pource que nous voyons que le feu, quoy qu'il Ibit | tres-leger, ne laifle pas d'eftre vn corps; ollons en 74 le froid, la chaleur, & toutes les autres qualitez de ce genre, pource que nous ne penibns point qu'elles foient dans la pierre, ou bien que cette pierre change de nature parce qu'elle nous femble taniojî chaude & tanlojt froide. Apres auoir ainfi examiné cette pierre, nous trouuerons que la véritable idée que nous en auons confilte en cela feul que nous appefceuons dijtinâement qu'elle ell vue Jubjlance ellenduë en longueur, largeur & profondeur : or cela mefme eft compris en Tidée que nous auons de l'ei'pace, non feulement de celuy qui eft plein de corps, mais encore de celuy qu'on appelle vuide.

12. Et en quel fens il eft différent.

Il ell vray qu'il y a de la différence en noftre façon de penfer; car 'i^i on a oité vne pierre de l'efpace ou du lieu où elle eitoit, nous en- tendons qu'on en a oité l'eltenduë de cette pierre, pource que nous les jugeons... inleparables l'vne de l'autre : & toutefois nous penfons que la mefme eitenduc du lieu où eftoit cette pierre eil demeurée, nonobltant que le lieu qu'elle occupoit auparauant ait efté rempli de bois, ou d'eau, ou d'air, ou de quelque autre corps, ou que mefme il pareille vuide, pource que nous prenons l'effenduë en gênerai, & qu'il nous femble que la mefme peut eftre commune aux pierres, au bois, à l'eau, à l'air, &. à tous les au|tres corps, & aulli 72 au vuide, s'il y en a, pourueu qu'elle foit de mefme grandeur, de mefme figure qu'auparauant, & qu'elle conferue vne mefme fituation à l'égard des corps de dehors qui déterminent cet efpace.

i3. Ce que c'eft que le lieu extérieur.

Dont la railbn ell que les mots de lieu & d'cfpace ne fignitïent rien qui diffère veritahlemeiit du corps que nous difons effre en

�� � 70 OEuvRES DE Descartes.

quelque lieu, & nous marquent feulement la grandeur, fa figure, & comment il elt fitué entre les autres corps. Car il faut, pour déter- miner cette fituation, en remarquer quelques autres que nous con- fiderons comme immobiles; mais, félon que ceux que nous confi- derons ainfi font diuers, nous pouuons dire qu'vne mefme chofe en mefme temps change de lieu & n'en change point. Par exemple, fi nous confiderons vn homme affis à la pouppe d'vn vailfeau que le vent emporte hors du port, & ne prenons garde qu'à ce vaiffeau, il nous femblera que cet homme ne change point de lieu, pource que nous voyons qu'il demeure touf-jours en vne mefme fituation a l'égard des parties du vaifleau fur lequel il eft ; & fi nous prenons garde aux terres voifines, il nous femblera auiïi que cet homme change inceflamment de lieu, pource qu'il s'éloigne de celles-cy, & qu'il approche de quelques autres ; fi, outre cela, nous fuppofons 73 I que la terre tourne fur fon eflku, & qu'elle fait precifement autant de chemin du couchant au leuant comme ce vailfeau en fait du leuant au couchant, il nous femblera derechef que celui qui elf alTis à la poupe ne change point de lieu, pource que nous determmons ce lieu par quelques poincts immobiles que nous imaginerons elhe au Ciel. Mais fi nous penibns qu'on ne fçauroit rencontrer en tout l'vniuers aucun point qui foit véritablement immobile (car on connoiftra" par ce qui fuit que cela peut élire demonjîré), nous conclurons qu'il n'y a point de lieu d'aucune chofe au monde qui foit ferme & arrejïé, finon en tant que nous l'arrejîons en noftrc penfée.

14. Quelle différence il y a entre le lieu €■ l'efpace.

Toutefois le lieu & l'efpace font différens en leurs noms, pource que le lieu nous marque plus expreffement la fituation, que la gran- deur ou la figure; & qu'au contraire nous penfons plultofl à celles-cy, lors qu'on nous parle de l'efpace. Car nous difons qu'vne chofe eft entrée en la place d'vne autre, bien qu'elle n'en ait exactement ni la grandeur ni la figure, & n'entendons point qu'elle occupe pour cela le mefme efpace qii'occupoit cette autre chofe ; & lors que la fituation eft changée, nous difons que le lieu eft auffi changé, quoy qu'il

a. Note manuscrite de Legrand : « tant par ce que le dois dire de la » nature du mouuement dans cette 2. partie, que par le fyfteme du monde « que ie dois établir dans la 3. » Le « ie « qui se retrouve deux fois dans cette note, n'indique-t-il pas qu'elle serait de Descartes lui-même, et que Legrand n'aurait fait que la copier en marge de son exemplaire ?

�� � Principes. — Seconde Partie. 71

foit de mefme grandeur & de mefme figure qu'aupa|rauant. De forte que, fi nous difons qu'vne chofe eft en tel lieu, nous entendons feulement qu'elle eft fituée de telle façon à l'égard de quelques autres chofes ; mais fi nous adjouftons qu'elle occupe vn tel efpace ou vn tel lieu, nous entendons, outre cela, qu'elle eft de telle gran- deur & de telle figure qu'elle peut le remplir toutjujlement.

i5. Comment lafuperficie qui enuironne vn corps peut ejire prife pour fon lieu extérieur.

Ainfi nous ne diftinguons jamais l'efpace d'auec l'eftenduë en lon- gueur, largeur & profondeur; mais nous confiderons quelquefois le lieu comme s'il eftoit en la chofe qui eft placée, & quelquefois auffi comme s'il en eftoit dehors. L'intérieur ne diftere en aucune façon de l'efpace ; mais nous prenons quelquefois l'extérieur, ou pour la fuperficie qui enuironne immédiatement la chofe qui eft placée (& il eft à remarquer que, par la fuperficie, on ne doit entendre aucune partie du corps qui enuironne, mais feulement l'extrémité qui eft entre le corps qui enuironne & celuy qui eft enuironne, qui n'eft rien qu'vn mode ou vue façon), ou bien pour la fuperficie en gênerai, qui n'eft point partie d'vn corps pluftoft que d'vn autre, & qui femble touf-jours la mefme, tant qu'elle eft de mefme grandeur & de mefme figure. Car, encore que nous voyons que le corps qui enuironne vn autre corps, paffe ailleurs auec fa fuper|ficie, nous n'auons pas couftume de dire que celuy qui en eftoit enuironne aye pour cela changé de place, lors qu'il demeure en la mefme fituation à l'égard des autres corps... que nous confi- derons comme immobiles. Ainfi nous difons qu'vn batteau qui eft emporté... par le cours d'vne riuiere, mais qui eft repouffé... par le vent d'vne force fi égale qu'il ne change point de fituation à l'égard des riuages, demeure en mefme lieu, bien que nous voyons que toute la fuperficie qui l'environne change inceffamment.

16. Qu'il ne peut y auoir aucun vuide aujens que les Phitofophes prenent ce mot.

Pour ce qui eft du vuide, au fens que les Philofophes prennent ce mot, à fçauoir pour vn efpace où il n'y a point de fubftance, il eft éuident qu'il n'y a point d'efpace en l'rniucrs qui foit tel, pource que l'extenfion de l'efpace ou du lieu intérieur n'eft point différente de l'extenfion du corps. Et comme, de cela feul qu'vn corps eft

��74

��75

�� � 72

��OEuvREs DE Descartes.

��eftendu en longueur, largeur & profondeur, nous auons raifon de conclure qu'il ell vne fubltance, à caufe que nous conceuons qu'il n'eft pas poiïîble que ce qui n'eft rien ait de l'extenfion, nous deuons conclure le mei'me de l'efpace qu'on fuppofe vuide : à fçauoir que, puis qu'il V a en luy de l'extenfion, il y a necelTairement aulli de la fubftance.

77. Que le mot de vuide pris félon l'vfage ordinaire n'exclud point toute forte de corps.

16 Mais lors que nous prenons ce mot félon | l'vfage ordinaire, & que nous difons qu'vn lieu eft vuide, il e(l confiant que nous ne vou- lons pas dire qu'il n'y a rien du tout en ce lieu ou en cet efpace, mais feulement qu'il n'y a rien de ce que nous prefumons y deuoir ertre. Ainfi, pource qu'vne cruche eft faite pour tenir de l'eau, nous difons qu'elle eft vuide lors qu'elle ne contient que de l'air; & s'il n'y a point de poilîon dans vn viuier, nous difons qu'il n'y a rien dedans, quoy qu'il foit plein d'eau ; ainfi nous difons qu'vn vaift"eau eft vuide, lors qu'au lieu des marchandifes dont on le charge d'ordi- naire, on ne l'a chargé que de fable, afin qu'il puft refifter à l'impe- tuofité du vent : & c'eft en ce mefme fens que nous difons qu'vn efpace eft vuide, lors qu'il ne contient rien qui nous foit fenfible, encore qu'il contienne vne matière créée & vne fubftance eftenduë. Car nous ne confiderons ordinairement les corps qui font proches de nous, qu'en tant qu'ils caiifent dans les organes de nos fens des impredions 7?/o/-/t's, que nous pouuons les fenlir. Et fi, au lieu de nous fouuenir de ce que nous deuons entendre par ces mots de vuide ou de rien, nous penfions par après qu'vn tel efpace..., où nos fens ne nous font rien apperceuoir, ne contient aucune chofe créée, nous tomberions en vne erreur aufti groffiere que li, à caufe qu'on dit

77 ordinaire|ment qu'vne cruche eft vuide, dans laquelle il n'y a que de l'air, nous jugions que l'air qu'elle contient n'eft pas vne chofe ou vne fubftance.

18. Comment on peut corriger la fauffe opinion dont on efl préoccupé

touchant le vuide.

Nous auons prefque tous efté préoccupe^ de cette erreur dés le commencement de noftre vie, parce que, voyant qu'il n'y a point de liaifon neceffaire entre le vafe & le corps qu'il contient, il nous a femblé que Dieu pourroit ofter tout le corps qui eft contenu dans

�� � Principes. — Seconde Partie. 7)

vn vafe, & conferuer ce vafe en/on me/me e/iat, fans qu'il fuft befoin qu'aucun autre corps fuccedaft en la place de celuy qu'il aurait ofté. Mais, afin que nous puiflions maintenant corriger vne fi fauffe opinion, nous remarquerons qu'il n'y a point de liaifon neceffaire entre le vafe & vn tel corps... qui le remplit, mais qu'elle eft... fi abfolument neceffaire entre la figure concaue qu'a ce vafe & l'eftcn- duë... qui doit eftre comprife en cette concauité, qu'il n'y a pas plus de répugnance à conceuoir vne montagne fans vallée, qu'vne telle concauité fans l'extenfion qu'elle contient, & cette extenfion fans quelque cho/e d'eftendu, à caufe que le néant, comme il a efté def-ja remarqué plufieurs fois, ne peut auoir d'extenfion. C'eft pourquoy, fi on nous, demande ce qui arriueroit, en cas que Dieu oftaft tout le corps qui eft dans vn vafe, fans qu'il permift qu'il en rentraft d'autre, nous répondrons | que les coftez de ce vafe/e trou- 78 ueroient fi proches qu'ils fe toucheroient immédiatement. Car il faut que deux corps s'entre-touchent, lors qu'il n'y a rien entr'eux deux, pource qu'il y auroit de la contradidion que ces deux corps fuffent éloignez, c'efl à dire qu'il y euft de la diftance de l'vn à l'autre, & que neantmoins cette diftance ne fuft rien : car la diftance eft vne propriété de l'eftenduë, qui ne fçauroit fubfifter fans quelque chofe d'eftendu.

ig. Que cela confirme ce qui a efté dit de la rarefaâion.

Apres qu'on a remarqué que la nature de la fubftance matérielle ou du corps ne confifte qu'en ce qu'il eft quelque chofe d'eftendu, & que fon extenfion ne diffère point de celle qu'on attribue à l'efpace vuide, il eft aifé de connoiftre qu'il n'eft pas poftible qu'en quelque façon que ce/oit aucune de fes parties occupe plus d'efpace vne fois que l'autre, & puiffe eftre autrement raréfiée qu'en la façon qui a efté expofée cy-deffus"; ou bien qu'il y ait plus de matière ou de corps dans vn vafe, lors qu'il eft plein d'or, ou de plomb, ou de quelque autre corps pefant & dur, que lors qu'il ne contient que de l'air & qu'il paroift vuide : car la grandeur des parties dont vn corps e/l compoféne dépend point de la pefanteur ou de la dureté que nous /entons à Jon occafion, comme il a ejlé aujjî remarqué^, mais feule- ment de reften|duë, qui eft touf-jours égale dans vn mefme vafe. 79

a. Art. 6 ie cette 2« partie, ci-avant p. 66.

b. Art. 4 et II, p. 65 et p. 68.

Œuvres. IV. 41

�� � 74 OEuvRES DE Descartes.

��20. Qu'il ne peut y auoir aucuns atomes ou petits corps indiuifibles.

Il eft auffi tres-aile de connoiftre qu'il ne peut y auoir des atolmes, ou des parties de corps qui... foient indiuifibles, aiiijt que quelques Philofophes ont imaginé. D'autant que, fi petites qu'on fuppofe ces parties, neantmoins, pource qu'il faut qu'elles foient eftenduës, nous conceuons qu'il n'y en a pas vne entr'elles qui ne puiffe eftre encore diuifée en deux ou plus grand nombre d'autres plus petites, d'où il fuit qu'elle eft diuifible. Car, de ce que nous connoilTons clai- rement & dijîinâement qu'vne chofe peut eftre diuifée, nous deuons juger" qu'elle eft diuifible, pource que, fi nous en jugions autre- ment, le jugement que nous ferions de cette chofe feroit contraire à la connoiffance que nous en auons. Et quand mefme nous luppo- ferions que Dieu euft réduit quelque partie de la matière à vne peti- teffe fi extrême, qu'elle ne puft eftre diuifée en d'autres plus petites, nous ne pourrions conclure pour cela qu'elle feroit indiuifible, pource que, quand Dieu auroit rendu cette partie fi petite qu'il ne feroit pas au pouuoir d'aucune créature de la diuifer, il n'a pu fe priuer foy-mefme du pouuoir qu'il auoit de la diuifer, à caufe qu'il 80 n'eftpas poflible qu'il diminue fa | toute-puiffance, comme il a efté def-ja remarqué \ G'eft pourquoy... nous dirons que la plus petite partie ejlenduë qui puijfe ejîre au monde, peut touf-jours eftre diui- fée, pource qu'elle eft telle de fa nature.

2/. Que l'ejienduë du monde ejl indéfinie.

Nous fçaurons auïïi que ce monde, ou la matière eftenduë qui compofe l'vniuers, n'a point de bornes", pource que, quelque part où nous en vueillions feindre, nous pouuons encore imaginer au delà des efpaces indéfiniment eftendus, que nous n'imaginons pas feulement, mais que nous conceuons eftre tels en effet que nous les imaginons; de forte qu'ils contiennent vu corps indéfiniment eltendu, car... l'idée de l'eftenduë que nous conceuons en quelque efpace que ce foit, eft la vraye idée que nous deuons auoir du corps.

a. Texte primitif : « nous fçauons ». A Xerrata : « nous deuons juger ».

b. Partie I, art. 6o. Ci-avant, p. 52.

c. Voir Correspondance, t. V, p. 69.

�� � Principes. — Seconde Partie. 7^

��22. Que la terre & les deux ne font faits que dvne me/me matière, £■ qu'il ne peut y auoir pliifieurs mondes.

Enfin il n'elt pas mal-ailé d'inferer de tout cecy, que la terre & les deux font faits d'vne mefme matière; & que, quand mefme il y auroit vne infinité de mondes, ils ne feroient faits que de cette ma- tière; d'où il fuit qu'il ne peut y en auoir plufieurs ', à caufe que nous conceuons manifefiement que la matière, dont la nature confifte en cela feul qu'elle eft vne chofe eftenduë, occupe maintenant tous les efpaces imaginables où ces autres mondes pourroient eflre, & que nous ne fçaurions découurir en | nous l'idée d'aucune autre matière. 81

23. Que toutes tes variété^ qui font en la matière... dépendent du mouuement de fes parties.

Il n'y a donc qu'vne mefme matière en tout l'vniuers, & nous la connoiffons par cela feul qu'elle eft eftenduë; pource que toutes les proprietez que nous apperceuons diftindement en elle, fe raportent à ce qu'elle peut eflre diuifée & meuë félon fes parties, & qu'elle peut receuoir toutes les diuerfes difpofitions que nous remarquons pouuoir arriuer par le mouuement de fes parties. Car, encore que nous puiffions feindre, de la penfée, des diuifions en cette matière, neantmoins il eft conftant que nofîre penfée n'a pas le pouuoir d'y rien changer, & que. . . toute la diuerfité des formes qui s'y ren- contrent dépend du mouuement local. Ce que les Philofophes ont fans doute remarqué, d'autant qu'ils ont dit, en beaucoup d'endroits, que la nature eft le principe du mouuement & du repos, & qu'ils entendoient, par la nature, ce qui fait que les corps fe dil'pofent ainfi que nous voyons par expérience.

24. Ce que c'ejl que le mouuement pris félon l'vfage commun.

Or le mouuement (à fçauoir celuy qui fe fait d'vn lieu en vn autre, car je ne conçoy que celuy-là, & ne penfe pas aufll qu'il en faille fuppofer d'autre en la nature), le mouuement donc, félon qu'on le prend d'ordinaire, n'eft autre chofe que I'action par laquelle vn CORPS PASSE d'vn LIEU EN VN AUTRE. Et tout ainfi que nous I auons 82 remarqué cy-deffus, qu'vne mefme chofe en mefme temps change

a. Voir Correspondance, t. V, p. 69.

b. Partie II, art. i3. Ci-avant, p. 69-70.

�� � 76 OEuvRES DE Descartes.

de lieu & n'en change point, de mefme nous pouuons dire qu'en mefme temps elle fe meut & ne le meut point. Car celuy, par exemple, qui eft affis à la pouppe d'vn vailfeau que le vent fait aller, croit fe mouuoir, quand il ne prend garde qu'au riuage duquel il eft party & le confidere comme immobile, & ne croit pas fe mouuoir, quand il ne prend garde qu'au vaiffeau fur lequel il eft, pource qu'il ne change point de fituation au regard de fes parties. Toutefois, à caufe que nous fommes accouftumez de penfer qu'il n'y a point de mouuement fans adion..., nous dirons que celuy qui eft ainfi affis, eft en repos, puis qu'il ne fent point d'adion en foy, & que cela ejt en vjage^.

25. Ce que c'ejî que le mouuement proprement dit.

Mais fi, au lieu de nous arrefter à ce qui n'a point d'autre fonde- ment que l'vfage ordinaire, nous defirons fçauoir ce quec'eft que le mouuement félon la vérité, nous dirons, afin de luy attribuer vne nature qui foit déterminée, qu'il eft le transport d'vne partie de

LA MATIERE, OU d'vN CORPS, DU VOISINAGE DE CEUX QUI LE TOUCHENT IMMEDIATEMENT, ET QUE NOUS CONSIDERONS COMME EN REPOS, DANS LE VOISINAGE DE QUELQUES AUTRES. Par VN CORPS, OU bien par VNE PARTIE

DE LA MATIERE, j'entends tout ce qui eft tranfporté enfemble, quoy 83 qu'il foit | peut-eftre compofé de plufieurs parties qui employent cependant leur agitation à /aîVe d'autres mouuemens. Et je dy qu'il eft le TRANSPORT & non pas la force ou l'adion qui tranfporté, afin de monftrer que le mouuement eft touf-jours dans le mobile, & non pas en celuy qui meut ; car il me femble qu'on n'a pas couftume de diftinguer ces deux chofes afl'ez foigneufement. De plus, j'entends qu'il eft vne propriété du mobile, & non pas vne fubftance : de mefme que la figure eft vne propriété de la chofe qui eft figurée, & le repos, de la chofe qui eft en repos.

a. Cette traduction est ainsi modifiée par des notes manuscrites, en marge de notre édition annotée, presque toutes de la main de Legrand : « Et » me/mes, a caufe que nous fommes accoutumez de penfer que, dans tout » mouuement, il y a de l'aâion, & que, dans le repos, il n'y en a point, » mais qu'au contraire il y a vne cejfation d'aâion, il ejl mieux de dire » que celuy qui eft ainfi ajfis, eft en repos, que de dire qu'il fe meut, puis )) qu'il etc. »

b. Voir Correspondance, i. V, p. 384. Voir aussi ibid., p. 38o, 1. 26, et p. 403, 1. 25 et 26.

�� � Principes. — Seconde Partie. 77

��26. Qu'il n'ejî pas requis plus d'aâion pour le mouuement que pour le repos.

Et d'autant. que nous nous trompons ordinairement, en ce que nous penfons qu'il faut plus d'aflion pour le mouuement que poul- ie repos, nous remarquerons icy que nous femmes tombez en cet erreur dés le commencement de noltre vie, pource que nous re- muons ordinairement noftre corps félon noftre volonté, dont nous auons vite coiuioilfance intérieure ; & qu'il cil en repos, de cela feul qu'il eft attaché à la terre par la pefanteur, dont nous ne feu- lons point la force. Et comme cette pefanteur, & plufieurs autres caufes que nous n'auons pas couftume d'apperceuoir, refiftent au mouuement de nos membres, & font que nous nous laflbns, il nous a femblé qu'il falloit vne force | plus grande & plus d'a6tion pour 84 produire vn mouuement que pour l'arrefter, à caufe que nous auons pris ra(^ion pour l'effort qu'il faut que nous facions, afin de mou- uoir nos membres & les autres corps par leur entremife. Mais nous n'aurons point de peine à nous defliurer de cq faux préjugé, û nous remarquons que nous ne faifons pas feulement quelque effort pour mouuoir les corps qui font proches de nous, mais que nous en fai- fons auifi pour arreiter leurs mouuemens, lors qu'ils ne font point amortis... par quelque autre caufe. De forte que nous n'employons pas plus d'action, pour faire aller, par exemple, vn hatteau qui eil en repos dans vne eau calme & qui n'a point de cours, que pour l'arreller tout à coup pendant qu'il fe meut '. . . F.t fi l'experieuce uotts fait voir en ce cas qu'il eu faut quelque peu motus pour l'arrefler que pour le faire aller, c'eft à caufe que la pefanteur de l'eau qu'il foûleue lors qu'il fe meut, & fa lenteur" [car je la fuppofe calme & comme dormante) diminuent peu à peu fon mouuement,

27. Que le mouuement & le repos ne font rien que deux diuerf es façons dans le corps où ilsfe trouuent.

Mais pource qu'il ne s'agit pas icy de l'adion qui eft en celuy qui meut ou qui arrelfe le mouuement, & que nous confiderons prin-

a. Note en marge de notre exemplaire annoté : « add. », II n'y a pas seulement d'ailleurs « additions n, mais aussi quelques omissions par rap- port au texte latin.

b. « Lentor », du texte latin, signifie viscosité. — Voir aussi Correspon- dance, t. V, p. 1C8 et 384.

�� � 78

��Œuvres de Descartes.

��cipalement le tranfport, & la ceffation du tranfport, ou le repos, il 85 eft cuident que ce tranfport | n'eit rien hors du corps qui eft meu ; mais que leulement vn corps eft autrement difpofé, lors qu'il eft tranfporté, que lors qu'il ne l'eft pas... ; de forte que le mouuement & le repos ne font en luy que deux diverfes /aço«s.

28. Que le mouuement en fa propre fignification ne Je raporte qu'aux corps qui touchent celuy qu'on dit Je mouuoir.

J'ay aufTi adjoufté que le transport du corps se fait du voisi- nage DE CEUX qu'il touche % DANS LE VOISINAGE DE QUELQUES AUTRES,

& non pas d'vn lieu en vn autre, pource que le lieu peut eftre pris en piufieurs façons, qui dépendent de noftre penfée, comme il a cité remarqué cy-del^us^ Mais quand nous prenons le mouuement pour le tranfport d'vn corps qui quitte le voifinage de ceux qu'il touche', il eft certain que nous ne fçaurions attribuer à vn mefme mobile plus d'vn mouuement, à caufe qu'il n'y a qu'vne certaine quantité de corps qui le puiffent toucher en mefme temps.

2g. Et mefme qu'il ne fe rapporte que à ceux de ces corps que nous conjiderons comme en repos.

Enfin, j'ay dit que le tranfport ne fe fait pas du vo'ifmage de toutes fortes de corps, mais feulement de ceux que nous considé- rons COMME EN repos. Car il eft réciproque ; & nous ne fçaurions conceuoir que le corps AB foit tranfporté du voifinage du corps CD", que nous ne fçachions auiïi que le corps CD eft tranfporté du voiilnage du corps AB, & qu'il faut tout autant... d'adion pour l'vn que pour l'autre". Tellement que, fi nous voulons attribuer au 86 mouuement | vne nature qui puiffe eftre confiderée toute feule, & fims qu'il foit befoin de la" raporter à quelque autre chofe, lors que

a. Sic dans le texte imprimé, pour traduire contiguorum. Correction ms. ; « qui le touchent », conforme à la définition donnée à l'art. 25, p. 76.

b. En marge : « V. depuis l'art. 10 de cette partie iufques à l'art. 16 de » cette même partie ». [Note de Legrand.) — Ci-avant, p. 68-71.

c. Voir Correspondance, t. V, p. 3i2, 1. i5, et p. 345, 1. 22.

d. En marge de l'édition princeps : « Voyez en la planche qui fuit la » I. figure. » Cette planche devait sans doute être insérée dans le texte. Mais elle a été rejetée à la fin, et la note corrigée ainsi à la main : « Voyez » la I. planche, i. figure. »

e. Texte imprimé : « le ».

�� � Principes, — Seconde Partie. 79

nous verrons que deux corps qui le touchent immédiatement feront tranfportez, l'vn d'vn cofté & l'autre d'vn autre, & feront récipro- quement feparez, nous ne ferons point difficulté de dire qu'il y a tout autant de mouuement en l'vn comme en l'autre. J'aduouë qu'en cela nous nous éloignerons beaucoup de la façon de parler qui eft en vfage : car, comme nous fommes fur la terre, & que nous penfons qu'elle eft en repos, bien que nous voyons que quelques vnes de fes parties, qui touchent d'autres corps plus petits, font tranfportées du voifmage de ces corps, nous n'entendons pas pour cela qu'elle foit meue.

3o. D'où vient que le mouuement quijepare deux corps qui Je touchent, ejî plujlojl attribué à l'vn qu'à l'autre.

...Pource que nous penfons qu'vn corps ne fe meut point, s'il ne fe meut tout entier, & que nous ne fçaurions nous perfuader que la terre fe meuue tout entière, de cela feul que quelques vnes de fes parties font tranfportées du voifmage de quelques autres corps plus petits qui les touchent; dont la raifon eft que nous remarquons ibuuent auprès de nous plufieurs tels tranfports qui font contraires les vns aux autres : car fi nous fuppofons, par exemple, que le corps EFGH foit la terre, & qu'en mefme temps | que... le corps AB eft 87 tranfporté de E vers F, le corps CD foit tranfporté de H vers G, bien que nous fçachions que les parties de la terre qui touchent le corps AB font tranfportées de B vers A, & que l'adlion qui fert à ce transport n'eft point d'autre nature, ni moindre, dans les parties de la terre, que dans celles du corps AB, nous ne dirons pas que la terre fe meuue de B vers A, ou bien de l'occident vers l'orient, à caufe que, celles de les parties qui touchent le corps CD eftant tranf- portées en mefme forte de C vers D, il faudroit dire auffi qu'elle fe meut vers le cofté oppofé, à fçauoir du leuant au couchant, & il y auroit en cela trop d'embarras. C'eft pourquoy... nous nous conten- terons de dire que les corps AB & CD, & autres femblables, fe meuuent, & non pas la terre. Mais cependant nous nous fouuien- drons que tout ce qu'il y a de réel... dans les corps qui fe meuuent, en vertu de quoy nous difons qu'ils fe meuuent, fe trouve pareille- ment en ceux qui les touchent, quoy que nous les confiderions comme en repos ".

a. Voir Correspondance, t. V, p. 70, p. 385, et p. 403, 1. 25.

�� � 8o Œuvres de Descartes.

��3i. Comment il peut _y auoir plufieurs diuers mouttemens en vn me/me corps.

Mais, encore que chaque corps en particulier n'ait qu'vn feul mouuement qui luy eft propre, à caufe qu'il n'y a qu'vne certaine quantité de corps.., qui le touchent & qui foient en repos à fon égard, toutefois il peut participer à vne infinité d'autres mouuemens,

88 en tant qu'il | fait partie de quelques autres corps qui fe meuuent diuerfement. Par exemple, fi m marinier, fe promenant dans fon vaiffeau, porte fur foy vne montre, bien que les roues de fa montre n'ayent qu'vn mouuement vnique qui leur eft propre, il elt certain qu'elles participent auffi à celuy du marinier qui fe promeine, pource qu'elles compofent auec luy vn corps qui ejî Iran/porté tout enfemble; il efl certain qu'elles participent aulfi à celuy du vaiffeau..., & mefme à celuy de la mer, pource qu'elles fuiuent fon cours ; & à celuy de la terre, fi on fuppofe que la terre tourne fur fon effieu, pource qu'elles compofent vn corps auec elle. Et bien qu'il foit vray que tous ces mouuemens font dans les roues de cette montre, neant- moins, pource que nous n'en conceuons pas ordinairement vn fi grand nombre à la fois, & que mefme il n'efl: pas en nofire pouuoir de connoiftre tous ceux aufquels elles participent, il fuffira que nous confiderions en chaque corps celuy qui eft vniquè, & duquel nous pouuons auoir vne connoiffance certaine.

32. Comment le mouuement vnique proprement dit, qui ejl vnique en chaque corps, peut auffi ejlre pris pour plufieurs.

Nous pouuons mefmes confiderer ce mouuement vnique qui efl proprement attribué à chaque corps, comme s'il eftoit compofé de plufieurs autres mouuemens : tout ainfi que nous en diftinguons

89 deux dans les roués | d'vn carrofle, à fçauoir l'vn circulaire, qui fe fait autour de leur eflieu, & l'autre droit, qui laiffe vne trace le long du chemin qu'elles parcourent. Toutefois il eft éuident que ces deux mouuemens ne différent pas, en effet, l'vn de l'autre, parce que chaque point de ces roues, & de tout autre corps qui fe meut, ne décrit jamais plus d'vne feule ligne. Et n'importe que cette ligne foit fouuent tortue % en forte qu'elle femble auoir efté produite par plufieurs mouuemens diuers : car on peut imaginer que quelque

a. WoiT Correspondance, t. V, p. i68.

�� � Principes. — Seconde Partie. 8i

ligne que ce foit, mefme la droite, qui eft la plus fimple de toutes, a efté décrite par vne infinité de tels mouuemens. Par exemple, fi, en mefme temps que la ligne AB' tombe fur CD, on iait auancer fon point A vers B, la ligne... AD, qui fera décrite par le point A, ne dépendra pas moins des deux mouuemens de A vers B & de A B fur CD, qui font droits, que la ligne courbe, qui efl: décrite par chaque point de la roue, dépend du mouuement droit & du circu- laire. Et bien qu'il foit vtile de difiinguer quelquefois vn mouue- ment en plufieurs parties, afin d'en auoir vne connoiffance plus diftinde, neantmoins abfolument parlant, nous n'en deuons jamais compter plus d'vnen chaque corps.

33. Comment, en chaque mouuement, il doit y auoir vn cercle, ou anneau, de corps qui Je meuuent enfemble.

Apres ce qui a eité démontré cy-deffus , à fçauoir que tous les lieux font pleins de corps, | & que chaque partie de la matière eft 90 tellement proportionnée à la grandeur du lieu qu'elle occupe, qu'il n'ejî pas pojjible qu'elle en rempUJfe vn plus grand, ni qu'elle Je re- ferrc en vn moindre, ni qu'aucun autre corps y troitue place pendant qu'elle y e/?, nous deuons conclure qu'il faut neceffairement qu'il y ait touf-jours/oM^vn cercle de matière ou anneau de corps quife meuuent enfemble en mefme temps; en forte que, quand vn corps quitte fa place à quelqu'autre qui le chalft, il entre en celle d'vn autre, & cet autre en celle d'vn autre, & aijifi de fuitte jufques au dernier, qui occupe au mefme inftant le lieu delaiffé par le premier. Nous con- ceuons cela fans peine en vn cercle parfait, à caufe que, fans recou- rir au vuide & à la rarefadion ou condenfation, nous voyons que la partie A" de ce cercle peut fe mouuoir vers B, pourueu que fa partie B fe meuue en mefme temps vers C, & C vers D, & D vers A. Mais on n'aura pas plus de peine à conceuoir cela mefme en vn cercle imparfait, & le plus irregulier qu'on fçauroit imaginer, fi on prend garde à la façon dont toutes les inégalitez des lieux peuuent eftre compenfées par d'autres inégalitez qui fe trouuent dans le mouuement des parties. En forte que toute la matière qui efl com- prife en l'efpace EFGH, peut fe mouuoir | circulairement, & fa 91

a. En marge : « Voyez la figure 4. » (Edit. princeps.) Ajouté à la main : « p. I n (planche i).

b. Art. 18 et 19 de cette partie. Voir ci-avant, p. 72 et 73.

c. En marge : « Voyez la figure a. » Planche I.

d. En marge : « Voyez la figure 3. » Ibidem.

Œuvres. IV. 4*

�� � 82 Œuvres de Descartes.

partie qui eft vers E, paffer vers G, & celle qui eft vers G, paffer en mefme temps < vers > E, fans qu'il faille fuppofer de condenfation ou de vuide, pourueu que, comme on fuppofe l'efpace G quatre fois plus grand que l'efpace E, & deux fois plus grand que les efpaces F & H, on fuppofe aufli que fon mouuement eft quatre fois plus vite vers E que vers G% & deux fois plus que vers F ou vers H, & qu'en tous les endroits de ce cercle la viteffe du mouuement com- penfe la petiteffe du lieu. Car il eft aifé de connoiftre en cette façon qu'en chaque efpace de temps qu'on voudra déterminer, il paflera tout autant de matière dans ce cercle par vn endroit que par l'autre.

34. Qu'il fuit de là que la matière Je diui/e en des parties indéfinies

& innombrables".

Toutefois il faut auoiier qu'il y a quelque chofe en ce mouue- ment que noftre ame conçoit eftre vray, mais que neantmoins elle ne fçauroit comprendre: à fçauoirvne diuifion de quelques parties de la matière jufques à l'infiny, ou bien vne diuifion indéfinie', & qui fe fait en tant de parties, que nous n'en fçaurions déterminer de la penfée aucune fi petite, que nous ne conceuions qu'elle elt di- uifée en effect en d'autres plus petites. Car il n'eft pas poffible que la matière qui remplit maintenant l'efpace G**, rempliffe fucceffiuement tous les efpaces qui font entre G & E, plus petits les vns que les 92 I autres par des degrez qui font innombrables, fi quelqu'vne de fes parties ne change' fa figure, & ne le diuife ainfi qu'il faut pour emplir tout juftement les grandeurs de ces efpaces qui font diffé- rentes les t'nes des autres & innombrables. Mais, afin que cela foit, il faut que toutes les petites parcelles aufquelles on peut ima- giner qu'vne telle partie eft diuifée, lefquelles véritablement font innombrables, s'eftoignent quelque peu les vnes des autres ; car, fi petit que foit cet efloignement, il ne lailfe pas d'eftre vne vraye diuifion.

a. '^<X\x. princeps : < vers G que vers E », lapsus non corrigé.

b. Voir Correspondance, t. V, p. 242, 1. 21.

c. Ibid., t. V, p. 70, et p. 274, 1. 4.

d. Planche i, figure 3.

e. Texte imprimé d'abord : ;< ne prelle «. Corrigé à Verrata : >< ne change ». Latin : « accommodet ».

�� � Principes. — Seconde Partie. 85

��S5. Que nous ne deuons point douter que cette diuifion ne Je face, encore que nous ne la puijffions comprendre.

Il faut remarquer que je ne parle pas de toute la matière, mais feulement de quelqu'vne de fes parties. Car encore que nous fuppo- fions qu'il y a deux ou trois parties en l'efpace G, de la grandeur de l'efpace E, & qu'il y en a d'autres plus petites en plus grand nombre, qui demeurent indiuifes, nous conceuons neantmoins qu'elles peuuenr fe mouuoir toutes circulairement vers E, pourueu qu'il y en ait d'autres méfiées parmy, qui... changent leurs figures en tant de façons, qu'eflant jointes à celles qui ne peuuent changer les leurs fi facilement, mais qui vont plus ou moins vite a raifon du lieu qu'elles doiuent occuper, elles puiffent emplir tous les angles & les petits recoins, où ces autres pour ejlre trop grandes ne fçauroient en|trer. Et bien que nous n'entendions pas comment fe fait cette 93 diuifion indéfinie, nous ne deuons point douter qu'elle ne fe face, pource que nous apperceuons qu'elle fuit neceffairement de la na- ture de la matière, dont nous auons def-ja vne connoiffance tres- diftinde, & que nous apperceuons aufli que cette vérité efl: du nombre de celles que nous ne fçaurions comprendre, à caufe que noftre penfée efl finie.

36. Que Dieu ejl la première caufe du mouuement, &.qu'il en conferue touf-jours vne égale quantité en l'vniuers.

Apres auoir examiné la nature du mouuement, il faut que nous en confiderions la caufe, & pource qu'elle peut eftre prife en deux façons, nous commencerons -par la première & plus vniuerfelle, qui produit généralement tous les mouuemens qui font au monde; nous confidererons par après l'autre..., qui fait que chaque partie de la matière en acquert, qu'elle n'auoit pas auparauant. Pource qui eft de la première, il me femble qu'il eft éuident qu'il n'y en a point d'autre que Dieu, qui de fa Toute-puiffance a créé la matière auec le mouuement & le repos, & qui conferue maintenant en l'vniuers, par fon concours ordinaire, autant de mouuement & de repos qu'il y en a mis en le créant. Car, bien que le mouuement ne foit qu'vne façon en la matière qui eft meuë, elle en a pourtant vne certaine quantité... qui n'auigmente & ne diminue jamais..., encore qu'il y 94 en ait tantoft plus & tantoft moins en quelques vues de fes parties.

a. Voir Correspondance, t. V, p. 242, 1. 21.

�� � 84 OEuvRES DE Descartes.

C'eft pourquoy, lors qu'vne partie de la matière fe meut deux fois plus vite qu'vne autre, & que cette autre efl: deux fois plus grande que la première, nous deuons penfer qu'il y a tout autant de mou- uement dans la plus petite que dans la plus grande; & que toutesfois & quantes que le mouuement d'vne partie diminue, celuy de quelque autre partie... augmente à proportion. NousconnoilTonsauiïl que c'eft vne perfection en Dieu, non feulement de ce qu'il eft im- muable en fa nature, mais encore de ce qu'il agit d'vne façon qu'il ne change jamais : tellement qu'outre les changemens que nous voyons. . . dans le monde, & ceux que nous croyons, parce que Dieu les a reuelez,& que nous fçauons...arriuer ou e/ire arviue\ en la na- ture, fans aucun changement de la part du Créateur, nous ne deuons point en fuppofer d'autres en fes ouurages, de peur de luy attribuer de l'inconftance. D'où il fuit que..., puis qu'il a meu en plufieurs façons différentes les parties de la matière, lors qu'il les créées, & qu'il les maintient toutes en la mefme façon & auec les me/mes loix qu'// leur a fait obferuer en leur création, il conferue incefl"amment en cette matière vne égale quantité de mouuement".

��95 I 3-j. La première loy de la nature : Que chaque chofe demeure en l'ejlat qu'elle ejl, pendant que rien ne le change. . .

De cela aulTi que Dieu n'eft point fujet à changer, & qu'il agit touf-jours de mefme forte, nous pouuons paruenir à la connoiffance de certaines règles, que je nomme les loix de la nature, & qui font les caufes fécondes... desdiuers mouuemens que nous remarquons en tous les corps; ce qui les rend icf fort confiderables. La première eft que chaque chofe en particulier... continue d'eftre en mefme eftat autant qu'il fe peut, & que jamais elle ne le change que par la ren- contre des autres . AÀnÇy nous voyons tous les jours lors que quelque partie de cette matière eft quarrée,... qu'elle demeure touf-jours quarrée, s'il n'arriue rien d'ailleurs qui change fa figure; & que, fi elle eft en repos,... elle ne commence point à fe mouuoir defoy-mefme. Mais lors qu'elle a commencé vne fois de fe mouuoir, nous n'auons aufli aucune railbn de penfer qu'elle doiue jamais ceffer de fe mou- uoir de mefme force..., pendant qu'elle ne rencontre rien qui retarde ou qui arrefte l'on mouuement. De façon que, fi vn corps a com- mencé vne fois de fe mouuoir, nous deuons conclure qu'il continue par après de fe mouuoir, & que jamais il ne s'arrejle de foy-mefme.

a. Voir Correspondance, t. V, p. 385,

�� � Principes. — Seconde Partie. 85

Mais, pource que nous habitons vne terre dont la conftitution eft telle que tous les mouuemens qui fe font auprès de nous celfent en peu I de temps, & fouuent par des raifons qui font cachées à nos 96 fens, nous auons jugé, dés le commencement de noflre vie, que les mouuemens qui celfent ainfi par des raifons qui nous font incon- nues, s'arreltent d'eux-mefmes, & nous auons encore à prefent beau- coup d'inclination à croire le femblable de tous les autres qui font au monde, à fçauoir que naturellement ils ceffent d'eux-mefmes, & qu'ils tendent au repos, pource qu'il nous femble que nous en auons fait l'expérience en plufieurs rencontres. Et toutefois ce n'eft qu'^n faux préjugé, qui répugne manifeflement aux loix de la nature; car le repos eft contraire au mouuement, & rien ne fe porte par l'inJUnd de fa nature à fon contraire, ou à la deftrudion de foy-mefme.

38. Pourqiioy les corps pouJ[fe\ de la main continuent de Je mouuoir après qu'elle les a quitte^.

Nous voyons tous les jours la preuue de cette première règle dans les chofes qu'on a pouffées" au loin. Car il n'y a point d'autre raifon pourquoy elles continuent... de fe mouuoir, lors qu'elles font hors de la main de celuy qui les a pouffées, finon que, fuiuaut les loix de la nalure, tous les corps qui fe meuuent continuent de fe mouuoir jufques à ce que leur mouuement foit arrejté par quelques autres corps... Et il eft éuident que l'air & les autres corps liquides, entre lefquels nous voyons ces chofes fe mouuoir, diminuent peu à peu la viteffe de leur mouue|ment...; car nous pouuons mefme fentir de 97 la main la refiftance de l'air. ..,fi nous fecoiions aftez. vite vn Euentail qui foi l ejlendu, & il n'y a point de corps fluide fur la terre, qui ne refifte, encore plus manifeftement que l'air, aux mouuemens des autres corps . . .

��3g. La 2. loy de la nature : Que tout corps qui fe meut, tend à continuer fon mouuement en ligne droite.

La féconde loy que je remarque en la nature, eft que chaque partie de la matiere,en fon particulier, ne tend jamais à continuer de fe mouuoir fuiuant des lignes courbes, mais fuiuant des lignes droites, bien que plufieurs de ces parties foient fouuent contraintes de fe détourner, pource qu'elles en rencontrent d'autres en leur

a. Texte imprimé « pouffé ».

�� � 86 Œuvres de Descartes.

chemin, & que. . ., lors qu'vn corps fe meut, il fe fait touf-jours vn cercle ou anneau de toute la matière qui eft meuë enfemble. Cette règle, comme la précédente, dépend de ce que Dieu eft immuable, & qu'il conlerue le mouuement en la matière par vne opération tres- fimple; car il ne le conferue pas comme il a pu eftre quelque temps auparauant, mais comme il eft precifement au mefme inftant qu'il le conferue. Et bien qu'il foit vray que le mouuement ne fe fait pas en vn mftant, neantmoins il eft éuident que tout corps qui fe meut..., eft déterminé a fe mouuoir... fuiuant vne ligne droite, & non pas fuiuant vne circulaire... : car, lors que la pierre A tourne

98 dans la fonde | E A fuiuant le cercle A B F% en l'inftant qu'elle eft au point A, elle eft déterminée à fe mouuoir vers quelque cofté, à fça- uoir vers C, fuiuant la ligne droite A C, fi on fuppofe que c'eft celie-Ià qui touche le cercle. Mais on ne fçauroit feindre qu'elle foit déterminée à fe mouuoir circulairement, pource qu'encore quelle foit venue d'L vers A fuiuant vne ligne courbe, nous ne conceuons point qu'il y ait aucune partie de cette courbure en cette pierre, lors qu'elle eft au point A; & nous en fommes afl"eurez par l'expé- rience, pource que cette pierre auance tout droit vers C, lors qu'elle fort de la fonde, & ne tend en aucune façon à fe mouuoir vers B. Ce qui nous fait voir manifejlement, que tout corps qui eft meu en rond, tend fans ceffe à s'eftoigner du cercle qu'il décrit. Et nous le pouuons mefme fentir de la main, pendant que nous faifons tourner cette pierre dans cette fonde; car elle tire & fait tendre la corde pour s'ejloigner direâement de nojlre main. Cette confideration ejl de telle importance, & feruira en tant d'endroits cy-apres, que nous deuons la remarquer foigneufement icy; & je l'expliqueray encore plus au long, lors qu'il en fera temps ^

40. La 3. que, fi vn corps qui fe meut en rencontre vn autre plus fort que Joy, il ne perd rien de fon mouuement, & s'il en rencontre vn plus faible qu'il puijfe mouuoir, il en perd autant qu'il luy en donne.

La troifiéme loy' que je remarque en la nature, eft que, fi vn corps

99 qui fe meut & qui en | rencontre vn autre, a moins de force, pour

a. En marge : « Voyez la figure i. delà 2. planche. »

b. Voir ci-après, partie III, art. 5j et 58.

c. Tandis que les deux lois précédentes sont aujourd'hui considérées comme des vérités scientifiquement acquises, la troisième a été ruinée, dès le xvM" siècle, par les travaux de Huygens sur le choc des corps. C'est sur ce point que porte la principale erreur de la physique de Descartes, erreur qui entache surtout les règles données dans les articles 46 à 52 ci-après.

�� � Principes. — Seconde Partie. 87

continuer de fe mouuoir en ligne droite, que cet autre pour luy re- fifter,il perd l'a détermination. ..fans rien perdre de fon mouuement; & que, s'il a plus de force, il meut auec Iby cet autre corps, & perd autant de fon mouuement qu'il luy en donne. Ainfi nous voyons qu'vn corps dur, que nous auons pouffé contre vn autrt plus grand qui ejî dur & ferme, rejallit vers le coflé d'où il eft venu, & ne perd rien de fon mouuement; mais que, û le corps qu'il rencontre efl moi, il s'arrefte incontinent, pource qu'il luy transfère... fon mou- uement. Les caufes particulières des changemens qui arriuent aux corps, font toutes comprifes en cette... règle, au moins celles qui font corporelles ; car je ne m'informe pas maintenant fi les Anges & les penfées des hommes ont la force de mouuoir les corps... : c'elt vne queftion que je referue au traitté que j'efpere faire de l'homme".

41. La preuue de la première partie de cette règle.

On connoirtra encore mieux la vérité de la première partie de cette règle, fi on prend garde à la différence qui eft entre le mouue- ment d'vne chofe..., & fa détermination vers vn coi\é plu/lq/l que vers vn autre ; laquelle différence eft caufe que cette détermination peut eftre changée, fans qu'il y ait rien de changé au mouuement. Car, ...de ce que chaque chofe, telle | qu'eft le mouuement, continue touf- 100 jours d'ertre comme elle eft en foj- fimplement, £■ non pas comme elle efl au regard des autres, jufques à ce qu'elle foit contrainte de changer par la rencontre de quclqu'autre ; il faut neceffairement qu'vn corps qui, en le remuant, en rencontre vn autre en fon chemin, Ji dur afferme qu'il nefçauroit le pouffer en aucune façon, perde entièrement la détermination qu'il auoit à fe mouuoir vers ce cofté-là ; d'autant que la caufe qui < la > luy fait perdre eft manifefte, àfçauoirla refiflance du corps qui l'empefche de pajfer outre ; mais il ne faut point qu'il perde rien pour cela de fon mouuement, d'au- tant qu'il ne luy eft point ofté... par ce corps, ni par aucune autre caufe, & que le mouuement n'eft point contraire au mouuement.

42. La preuue de la féconde partie.

On connoiftra mieux aufll la vérité de l'autre partie de cette règle, fi on prend garde que Dieu ne change jamais fa façon d'agir,

a. En marge de l'exemplaire annoté : « Comme fon traité de l'homme » n'eft pas acheué, il n'a pas (eu occafion barré) pu traiter cette queftion. » {Note ms. de Legrand.) — Cf. ci-avant, p. 64, note c.

�� � 88 Œuvres de Descartes.

& qu'il conferuc le monde auec la mefme adion qu'il l'a créé. Car, tout ellant plein de corps, & neantmoins chaque partie Je la ma- tière tendant à fe mouuoir en ligne droite, il ert éuident que, dés le commencement que Dieu a créé la matière, non feulement il a meu diucrfement les parties, mais auffi qu'il les a faites de telle nature,

101 que les vnes ont dellors commencé à pouffer les | autres, & à leur communiquer vne partie de leur mouucment. Et pource qu'il les maintient encore auec la mefme action & les mefmes loix qu'// leur a fait obferuerç.n leur création, il faut qu'il conferue maintenant en elles toutes le mouuement qu'il j- a mis dejlors auec la propriété qu'il a donné à ce mouuement, de ne demeurer pas touf-jours attaché aux mefmes parties de la matière, & de paffer des vnes aux autres, félon leurs diuerfes rencontres. En forte que ce continuel changement qui clt dans les créatures, ne répugne en aucune façon à l'immutabilité qui elt en Dieu, & femble mefme feruir d'argument pour la prouuer.

43. En quoy confijie la force de chaque corps pour agir ou pour refijler.

Outi-e cela il faut remarquer... que la force dont vn corps agit contre vn autre corps ou refifte à fon adion, confifte en cela feul, que chaque chofe perfifte autant qu'elle peut à demeurer au mefme eftat où elle fe trouue, conformément à la première loy qui a elle ex- pofée cy-deffus ". De façon qu'vn corps qui eft joint à vn autre corps, a quelque force pour empefcher qu'il n'en foit feparé; & que, lors qu'il en eft feparé, il a quelque force pour empefcher qu'il ne luf foit joint; & auffi que, lors qu'il eft en repos, il a de la force pour de- meurer en ce repos &... pour refifter à tout ce qui pourroit le faire

102 changer. De mefme que, lors qu'il fe meut, | // a de la force pour continuer de fe mouuoir auec la mefme viteffe & vers le mefme cofté. Mais on doit juger de la quantité de cette force par la gran- deur du corps où elle eft, & de la fuperficie félon laquelle ce corps eft feparé d'vn autre, & auffi par la vitelfe du mouuement..., & les façons contraires dont plufieurs diuers corps fe rencontrent.

44. Que le mouuement n'eji pas contraire à vn autre mouuement, mais au repos; & la détermination d'vn mouuement vers vn co/ié, à fa déter- mination vers vn autre.

De plus, il faut remarquer qu'vn mouuement n'eft pas con- traire à vn autre mouuement plus vite que foy, & qu'il n'y a... de

a. Art. 37 ci-avant, p. 84.

�� � Principes. — Seconde Partie. 89

la contrariété qu'en deux façons feulement. A fçauoir, entre le mouuement & le repos, ou bien entre la vitelie & la tardiueté du mouuement, en tant que cette tardiueté participe de la nature du repos ; & entre la détermination qu'a vn corps à fe mou- uoir vers quelque collé, & la refiftancc des autres corps qu'il ren- contre en fon chemin, foit que ces autres corps fe repolent, ou qu'ils fe meuuent autrement que lu}', ou que celuy qui fe meut rencontre diuerfement leurs parties; car, félon que ces corps fe trouuent difpofe\, cette contrariété eft plus ou moins grande.

45. Comment on peut déterminer combien les corps qui fe rencontrent, changent les mouuemens les vus des autres, par les règles quifuiuent.

Or afin que nous puiiTions déduire de ces principes, comment chaque corps en particulier augmente ou diminue fes mouuemens, ou change leur détermination à caufe de la ren|contre des autres 103 corps, il faut feulement calculer combien il y a de force en cha- cun de ces corps, pour mouuoir ou pour refifter au mouuement, pource qu'il eft éuident que celuy qui en a le plus, doit touf-jours produire fon effet, & empefcher celuj de l'autre ; & ce calcul feroit aifé à faire en des corps parfaitement durs, s'il fe pouuoit faire qu'il n'y en euft point plus de deux qui fe rencontraffent, ni qui fe touchaffent l'vn l'autre à mefme temps, & qu'ils fulfent tellement feparez de tous les autres, tant durs que liquides, qu'il n'y en euft aucun... qui aydaft, ni qui empefchaft en aucune façon leurs mou- uemens : car alors ils obferueroient les règles suivantes".

46. La première "'.

La première eft que, fi ces deux corps, par exemple B & C, eftoient exadement égaux, & fe mouuoient d'égale vitelTe en ligne droite l'vn vers l'autre..., lors qu'ils viendroient à fe rencontrer, ils rejalliroient tous deux également, & retourneroient chacun vers le cofté d'où il feroit venu, fans perdre rien de leur viteffe. Car il n'y a point en cela de caufe qui < la > leur puiffe ojler, mais il f en a me fort éuidente qui les doit contraindre de rejallir ; «S- pource quelle feroit égale en l'vn &en l'autre, ils rejalliroient tous deux en mefme façon' .

a. Voir Correspondance de Descartes, t. IV, p. 187, 1. 12-17, <^t P- ^96, 1. 5-10 ; t. V, p. 168, et p. 405, 1. 6. — Voir également la Note I à la fin du prcseni volume.

h. En marge : « Voyez la 2. figure de la planche 2. »

c. Voir Correspondance, t. V, p. 291, 1. 2? à 27.

Œuvres. IV. 4^

�� � 90 OEuvRES DE Descartes.

��4j. La féconde.

i04 |,a féconde ell que, li B elloit tant l'oit peu | plus grand que C, &

qu'ils fc rciiconlfaJfL'iit aiiec niefnie l'iteffe, il n'y auroit que C qui lejallit rers le co/lJ d'où iljl'foit i'eiiii,&i ils continueroient par après leur niouuement tous deux enfemble vers ce mefme colté. Car B a]-anl fins de force que C, il ne pourrait eftrc contraint par luy à re/allir.

48. La troifiéme.

La troifiéme que, fi ces deux corps eftoient de melnie grandeur, mais que B eult tant l'oit peu plus de vitclle que C, non feulement, après s'ejlre rcnconlre\, C feul rejalliroit, & ils iroient tous deux enfemble, comme deuant, vers le collé d'où G leroit venu ; mais auHi il feroit necelTaire que B luy transférait la moitié de ce qu'il auroit de plus de vitelle, à caufe que, l'ayant deuant foy, il ne pourrait aller plus vite que luy. De façon que, fi B auoit eu, par exemple, lix degrez de vitelTe a/Uî«/ leur rencontre, & que C en cull eu leule- mcnt quatre, ...il luy transférerait l'vn de/es deux degre-{ qu'il auroit eu de plus, & ainji ils iroient par après chacun auec cinq degrez de vitelïe ; car il luy ejl bien plus aifé de communiquer vn de fes degre\ de vitejje à C, qu'il nefl à C, de changer le cours de tout le mouuement qui efl en B.

4r). La quatrième.

La quatrième que, fi le corps C eltoit tant foit peu plus grand que B, & qu'il fuit ' entièrement en repos, c'ejl à dire que non 105 feu\lement il n'eu/t point de mouuement apparent, mais aujji qu'il ne fufl point enuironné d'air, ni d'aucuns autres corps liquides, lefquels, comme je diray cy-apres , difpofent les corps durs qu'ils enuirovnent, à pouuoir ejlre meus fort aifement, de quelle viteffe que B pult venir vers luy, jamais il n'auroit la force de le mouuoir; mais il feroit contraint de rejallir vers le mefme collé d'où il feroit venu'. Car d'autant que B ne fçauroit pouffer C, fans le faire aller auffi rite qu'il iroit foy-mefme par après, il ell certain que C doit d'autant

a. Texte imprimé : « qu'ils fullent ". A Verrata : <■ qu'il fuft ".

b. Art. 59.

c. Voir Correspondance, t. IV, p. i83, 1. 1 1, et p. 186, 1. i.

�� � Principes. — Seconde Partie. 91

plus refiiler, que B vient plus vite vers luy; & que fa refiftence doit preualoir à l'action de B, à caufe qu'il eft plus grand que luy. Ainfi, par exemple, fi C ejl double de B, & que B ait trois degre^ de mouuement, il ne peut pouffer C, qui eft en repos, Ji ce n'eft qu'il luj en transfère deux degre\, à fçauoir vn pour chacune de fes moitié^, & qu'il retienne feulement le troifiéme pour foy, à caufe qu'il n'efl pas plus grand que chacune des moitié'^ de C, & qu'il ne peut aller par après plus vite qu'elles. Tout de mefme, fi B a trente degre-{ de l'iteffe, il faudra qu'il en coninnniique vingt à C ; s'il en a trois cent, qu'il communique deux cent; & ainfi touf-jours le double de ce qu'il retiendra pour foj-. Mais puis que C efi en repos, il refifle dix fois plus à la \ réception de vingt degre^^, qu'à celle de deux, ê cent fois 1C6 plus à la réception de deux cent ; en forte que, d'autant que B a plus de viteffe, d'autant il trouiie en C plus de refiftence. Et pource que chacune des moitié- de C a autant de force pour demeurer en fon repos, que B en a pour la pouffer, & qu'elles luj- refijlent toutes deux en mefme temps, il eft éuident qu elles doiuent preualoir à le contraindre de rejallir. De façon que, de quelle viteffe que B aille vers C, ainfi en repos d'- plus grand que luy, jamais il ne peut auoir la force de le mouuoir,

5o. La cinquième'.

La cinquième ell que, fi, au contraire, le corps C ei\oh tant foit peu moindre que B, cetu_v-cy ne fçauroit aller fi lentement vers l'autre, lequel je fuppofe encore parfaitement en repos, qu'il n'euft la force de le pouii'er & luy transférer la partie de fon mouuement qui ieroit requife pour faire qu'ils allaflent par après de mefme vitelfe : à fçauoir, fi B edoit double de C, il ne luy transfereroit que le tiers de fon mouuement, à caufe que ce tiers feroit mouuoir C audi vite que les deux autres tiers feroient mouuoir B, puis qu'il elt fuppofé deux fois aufll grand ; & ainfi, après que B auroit ren- contré C, il iroit d'vn tiers plus lentement qu'auparauant, c'eit à dire qu'en autant de temps qu'il auroit pu parcourir aupara- uant I trois efpaces, il n'en pourroit plus parcourir que deux. 107 Tout de mefme, fi B efloit trois fois plus grand que C, il ne luv transfereroit que la quatrième partie de fon mouuement, & ainfi des autres; & B ne fçauroit auoir fi peu de force qu'elle ne luy fuf- ffe louffours pour mouuoir C ; car il eft certain que les plus

a. Voir Correspondance, t. IV, p. 186, 1. j.

�� � 92 OEuvRES DE Descartes.

foibles mouuemens doiucnt future les me/mes loix, & auoir à propor- tion les vie/mes effets que les plus forts, bien que fouuent on penfe remarquer le contraire fur cette terre, à caufe de l'air & des autres liqueurs qui enuironnent touj'-jours les corps durs quife meuuent, & qui peuuent beaucoup augmenter ou retarder leur viteffe, ainft qu'il paroijira cj-apres\

5i . La fixiéme'".

La fixiéme, que fi le co'-ps C eftoit en repos, & parfaitement égal en grandeur au corps B, qui fe meut vers luy, il faudrait neceffai- rement qu'\\ fuft en partie pouffé par B, & qu'en partie il le fit rejnllir ; en forte que, fi B eftoit venu vers C auec quatre degrez de viteffe, // faudrait qu'W luy en transferaft vn, & ^w'auec les trois autres il retournafl vers le cofté d'où il feroit venu. Car ejiant neceffaire, ou bien que B pouffe Cfans rejallir, & ainfi qu'il luj- trans- fère deux degrei de fon mouuement ; ou bien qu'il rejalliffe fans le pouffer, & que par confequent il retienne ces deux degre\ de viteffe 108 auec les \ deux autres qui ne luy peuuent efîre ofle^; ou bien enfin qu'il rejalliffe en retenant me partie de ces deux degre^ & qu'il le pouffe en luy en transférant l'autre partie : il efl éuident que, puis qu'ils font égaux, & ainfi qu'il n'y a pas plus de raifon pourquoy il doiue rejallir que pouffer C, ces deux effets doiuent effre également partage^ : c'efl à dire, que B doit transférer à C l'vn de ces deux degrei de viteffe, & rejallir auec l'autre.

52. Lafeptiéme.

La feptiéme & dernière règle ' eft que, fi B & C vont vers vn mcfme cofté, & que C précède, mais aille plus lentement que B, en forte qu'il foit enfin atteint par luy..., il peut arriuer que B transfé- rera vne partie de fa viteffe à C, pour le pouffer deuant foy ; & il peut arriuer auffi qu'il ne luy en transférera rien du tout, mais rejallira, auec tout fon mouuement, vers le cojiéd'oit il fera venu. A fçauoir, non feulement lors que C efl plus petit que B, mais auffi lors qu'il eft plus grand, pourueu que ce en quoy la grandeur de C fur-

a Art. 56, Sj, 58 et Sg.

b. Voir Correspondance, t. IV, p i86, 1. i.

c. Comparée au texte latin, la version française offre ici non seulement, comme dans les articles précédents, d'importantes additions, mais des transpositions et des explications intéressantes.

�� � Principes. — Seconde Partie. çj

pafle celle de B, foit moindre que ce en quoy la vitelle de B furpalie celle de C, jamais B ne doit rejallir, mais pouffer C, en luy trans- férant vne partie de fa viteffe. Et au contraire, lors que ce en quoy la grandeur de C furpaffe celle de B, eft plus grand que ce en quoy la viteffe de B furpafle celle de C, il faut que B rejallifle, fans rien I communiquer à C de fon mouuement; & enfin, lors que 109 l'exce:[ de grandeur qui eji en C, efi parfaitement égal à l'exce\ de ritejfe qui ejl en B, cetuy-cj- doit transférer vne partie de fon mouue- ment à l'autre, & rejallir auec le rejle. Ce qui peut eftre fupputé en cette façon : fi C eft juftement deux fois aufli grand que B, & que B ne fe meuue pas deux foisaufTi vifte que C, mais qu'il en manque quelque chofe, B doit rejallir fans augmenter le mouuement de C ; & fi B fe meut plus de deux fois auffi vite que C, // ne doit point rejallir, mais transférer autant de fon mouuement à C, qu'il ejl re- quis pour faire qu'ils fe meuuent tous deux par après de mefme viteffe. Par exemple, fi C n'a que deux degrez de viteffe, & que B en ait cinq, qui ejl plus que le double, il luy en doit communiquer deux de les cinq, lefquels deux eftant en C, n'en feront "qu'vn, à caufe que C eft deux fois auffi grand que B, & ainfi ils iront tous deux par après auec trois degrez de viteffe. Et les demonftrations de tout cecy font fi certaines, qu'encore que l'expérience nous fembleroit faire voir le contraire, nous ferions neantmoins oblige'^ d'adjoufer plus de foy à nojlre raifon qu'à nos feus.

��53. Que l'explication ' de ces règles est difficile, à caufe que chaque corps ejl touché par plufieurs autres en mefme temps.

En effet, il arriue fouuent que l expérience peut fembler d'abord répugner aux règles que \ Je viens d'expliquer, mais la raifon en ejl liO éuidente. Car elles prefuppofent que les deux corps B & C font par- faitement durs, & tellement feparez de tous les autres, qu'il n'y en a aucun autour d'eu.x qui puijfe ayder ou empefcher leur mouue- ment ; & nous n'en voyons point de tels en ce monde. C'eft pour- quov, auant qu'on puiffe juger fi elles s'y obferuent ou non, il ne fujfit pas de fçauoir comment deu.x corps, tels que B & C, peuuent agir l'vn contre l'autre, lors qu'ils fe rencontrent : mais il faut, outre cela, confiderer comment tous les autres corps qui les enuironnent peuuent augmenter ou diminuer leur aâion. Et pource qu'il n'y a rien qui leur face auoir en cecy des effets differens, finon la diffe-

a. Lire application ?

�� � 94

��OEuvRES DE Descartes.

��rence qui ell entr'eux, en ce que les vns fant liquides ou mous, & les autres durs, il cft befoin que nous examinions, en cet endroit, en quoy conlilknt ces deux qualités d'ellre dur & d'eftre liquide.

54. En quoy confijle la nature des corps durs & des liquides.

En quoy nous dcuons, premièrement, receuoir le témoignage de nos fcns,/7n/s que ces qualité^ fe rapportent à eux ; & ils ne nous enfeignent en cecy autre chofe, fmon que les parties des corps liquides cèdent i\ ailement leur place, qu'elles ne font point de refi- Itance à nos mains, lors qu'elles les rencontrent; & qu'au contraire, dll les parties des corps durs font tellement jointes | les vues aux autres, qu'elles ne peuuent eltre feparées fans vne force qui rompe cette liaiibn qui ell entr'elles. En fuite de quoy, fi nous examinons quelle peut élire la caufe pourquoy certains corps cèdent leur place fans faire de refiftance, & pourquoy les autres ne la cèdent pas de mefme : nous n'en trouuons point d'autre, finon que les corps qui font def-ja en adion pour fe mouuoir, n'empefchent point que les lieux qu'ils font difpofez à quitter d'eux mefmes, ne foient occu- pez par d'autres corps ; mais que ceux qui font en repos, ne peuuent eltre chalïez de leur place, fans quelque force qui rieiuie d'ailleurs, afin de caufer en eux ce changement. D'où il fuitqu'vn corps eft liquide, lors qu'il eft diuifé en plufieurs petites parties qui fe meuuent feparement les vnes des autres en plufieurs façons dif- férentes, & qu'il elt dur, lors que toutes fes parties s'entre-touchent, fans ertre enadion pour s'éloigner l'vne de l'autre.

55. Qu'il n'y a rien qui joigne les parties des corps durs,ftnon qu'elles font en repos au regard l'vne de l'autre.

Et je ne croy pas qu'on puiffe imaginer aucun ciment plus propre à joindre enfcmble les parties des corps durs, que leur propre repos. Car de quelle nature pourroir-il efire ? Il ne fera pas vne chofe qui fubfirte de Iby-mefme : car toutes ces petites parties eflant des fubftances, pour quelle raifon feroient-elles pluftofl: vnies par 112 d'autres fubftances, que par elles-mefmes ? Il | ne fera pas aulTi vne qualité différente du repos, pource qu'il n'y a aucune qualité p\us contraire au mouuement qui pourroit feparer ces parties, que le repos qui eft en elles. Mais, outre les fubftances & leurs qualité-, nous ne connoillbns point qu'il y ait d'autres genres de chofes',

a. Wo'ir Correspondance, t, V, p. 385,

�� � Principes. — Seconde Partie.

��9S

��30. Que les parties des corps /lu Ides ont des mouuemens qui lendeiU éga- lement de tous cojie^, & que la moindre force fuffit pour mouuuir les corps durs qu'elles eiuiironnent.

Pour ce qui ell des corps lluides, bien que nous ne voyons point... que leurs parties le meuuent, d'autant qu'elles l'ont trop petites, nous pouuons neantmoins le connoillre... par plufieurs effets; & principalement parce que l'air & l'eau corrompent plufieurs autres corps, & que les parties doul ces liqueurs font compofées ne pour- roient produire vne adion corporelle, telle qu'eff cette corruption, fi elles ne fe remuoient actuellement. le montrera}' cy-apres ' quelles font les caules qui font mouuoir ces parties. Mais la diffi- culté que nous deuons examiner icy, eff que les petites parties qui compofent ces corps fluides, ne fçauroient le mouuoir toutes en mefme temps de tous coflez, & que neantmoins cela femblc eftrc requis, afin qu'elles n'empefchent pas le mouuement des corps qui peuuent venir vers elles de tous coffez, comme en effect nous voyons qu'elles ne l'empefchent point. Car [\ nous fuppofons, par exemple, que le corps dur B fe meut vers C\ | (!<: que quelques 113 parties de la liqueur qui eff entre-deux..." fe meuuent... de C vers B, tant s'en faut que celles-là facilitent le mouuement de B, qu'au contraire elles l'empefchent beaucoup plus que li elles eltoient tout à fait fans mouuement. Pour refoudre cette dilfi- culté, nous nous fouuiendrons, en cet endroit, que le mouuement elt contraire au repos, & non pas au mouuement; ^ que la déter- mination d'vn mouuement vers vn coffé, eff contraire à la détermi- nation vers le coffé oppofé, comme il a effé remarqué cydelfus' ; &. auffi que tout ce qui fe meut tend toul-jours à continuer de fe mou- uoir en ligne droite". En fuite de quoy il eff éuident... que, lors que le corps B... eil en repos, il eff plus oppofé par fon repos aux mouuemens des petites parties du corps liquide D, prifes toutes ^nfemble, qu'il ne leur feroit oppofé par fon mouuement, s'il fe mouuoit. Et pour ce qui èft de leur détermination, il eff éuident auiîi qu'il y en a tout autant qui fe meuuent de C vers B, comme il y en a qui fe meuuent au contraire ; d'autant que ce font les mefmes

a. Partie m, art. 49, 5o et 5i.

b. En marge : ■■ Voyez en la planche qui fuit la 3 figure. .1 Corrige a la niain : « en la planche 2. « — Même remarque que ci-avaiit, p. 78, note A.

c. Art. 44, p. 88.

d. Art. 39, p. 85.

�� � 96

��Œuvres de Descartes.

��qui, venant de C, hurtent^ contre la fuperficie du corps B, & re- tournent par après vers C. Et bien que quelques vnes de ces parties, prifes en particulier, pouffent B vers F, à mefure qu'elles

114 le rencontrent, & l'empefchent par ce moyen dauantajge de fe mouuoir vers C, que fi elles eitoient fans mouuement : neantmoins pource qu'il y en a tout autant d'autres, qui tendant d'F vers B, le pouffent" versC, ...il n'eff pas plus pouffé par elles toutes d'vn cofté que d'autre, & ne doit point le mouuoir, s'il ne luy arriue rien d'ailleurs...; pource que, quelque figure qu'on fuppofe en ce corps B, il y aura juftement autant de ces parties qui le poufferont vers vn cofté, comme il y en a d'autres qui le poufferont au contraire, pourueu que la liqueur qui l'enuironne n'ait point de cours feni- blable à celuf des riuieres, qui la face couler toute entière vers quelque part... Et je fuppofe que B eft enuironné de tous coftez par la liqueur FD, (S- non pas jujtement au milieu d'elle. Car, encore qu'il y en ait plus entre B & C qu'entre B & F, elle n'a pas pour cela plus de force à le pouffer vers F que vers C, pource qu'elle n'agit pas toute entière contre luy, mais feulement par' celles de fes parties qui touchent fa fuperficie. Nous auons confideré jufques à cette heure le corps B comme eftant en repos ; mais fi nous fuppofons maintenant qu'il foit pouffé vers C par quelque force qui luy vienne de dehors, fi petite qu'elle puiffe eftre, elle fuf- fira, non pas véritablement à le mouuoir toute feule, mais à fe

115 joindre auec les parties du corps liquide FD, en les determilnant à le pouffer auffi vers C, & à luy communiquer vne partie de leur mouuement^

5j. La preuue de l'article précèdent'.

Afin de connoiftre cecy plus diftindement, conjîderons . . . que, quand il n'y a point de corps dur... dans le corps fluide FD, fes petites parties aeioa font difpofées comme vn anneau, & qu'elles fe meuuent circulairement fuiuant l'ordre des marques aei; & que les autres, marquées ouyao, fe meuuent aujji fuiuant l'ordre des

a. Sic dans l'imprimé : « hurtent ».

b. Ainsi corrigé à Verrata. Texte imprimé : « qui tendent d'F vers B qui le pouffent ».

c. Texte imprimé : « & qu'il n'y a que ». A Verrata : « mais feulement par ».

d. Correspondance, t. V, p. 385.

e. Planche II, tigure 3.

�� � Principes. — Seconde Partie. 97

marques ouf. Car, afin qu'vn corps ibit fluide, les petites parties qui le compofent doiuent fe mouuoir en plufieurs façons diffé- rentes, comme il a efté def-ja remarqué". Mais fuppofant que le corps dur B flotte dans le fluide FD entre fes parties a & 0, fans fe mouuoir, confiderons ce qui en auient. Premièrement, il enipefchc que les petites parties aeio ne pafl"ent d'o vers a, & n'acheuent le cercle de leur mouuement; il empefche aufli que celles qui font marquées ouya ne palfent d'à vers 0; de plus, celles qui viennent d'j vers 0, poufl"ent B vers C, & celles qui viennent pareillement ày vers a, le pouffent vers F, d'vne force fi égale que, s'il n'arriiie rien d'ailleurs, elles ne peuuent le faire mouuoir, mais les mes retournent d'o vers u, & les autres d'à vers e ; & au lieu des deux circulations qu'elles faifoient auparauant, elles n'en font plus qu'vne, fuiuant rorjdre des marques aeiouya. Il elt donc manifefle 1^^ qu'elles ne perdent rien de leur mouuement par la rencontre du corps B, & qu'elles changent feulement leur détermination, & ne continuent plus de fe mouuoir fuiuant des lignes fi droites", ni fi approchantes de la droite, que fi elles ne le rencontroient point en leur chemin. Enfin, fi nous fuppofons que B foit poulfé par quelque force qui n'eftoit pas en luy auparauant, je dy que cette force, eftant jointe à celle dont les parties du corps fluide qui viennent à'i vers o le pouffent vers C, ne fçauroit eflre fi petite, qu'elle ne furmonte celle qui fait que les autres qui viennent à'y vers a le repouffent au contraire, & qu'elle fuflît pour changer leur détermi- nation, & faire qu'elles fe meuuent fuiuant l'ordre des marques a/ MO, autant qu'il eft requis pour ne point empefcher le mouue- ment du corps B'; pource que, quand deux corps font déterminez à fe mouuoir vers deux endroits... diredement oppofezl'vn à l'autre, & qu'ils fe rencontrent, celuy qui a plus de force doit changer la détermination de l'autre. Et ce que je viens de remarquer, touchant les petites parties aeiouy, fe doit aufli entendre de toutes les autres parties du corps fluide V D, qui hurtent" contre le corps B : à fçauoir que celles qui le pouffent vers C, font oppofées à vn nombre | égal d'autres qui le pouffent à l'oppofite, & que, pour H peu de force qui' furuienne <3m.v mes plus qu'aux autres, ce peu de force fuffît pour changer la détermination de celles qui en ont

a. Art. 54, p. 94 ci-avant.

b. Correspondance, t. V, p. 385.

c. Voir ci-après, art. 60, p. 99, note c.

d. Voir ci-avant, p. 96, note a.

e. (i qui », corrigé à Verrata. Texte imprimé : « qu'il ».

Œuvres. IV. 44

�� � 98

��OEuvREs DE Descartes.

��moins. Et quand mermc elles ne décriroient pas des cercles tels que ceux qui l'ont icy reprelentez '..., elles employent fans doute leur agitation à te mouuoir circulairemcnt, ou bien en quelques autres façons équiualentes.

58. Qu'vn corps ne doit pas ejlre ejlimé entierenietttjluide,au regard d'vn corps dur qu'il emiironne, quand quelques vues de/es parties Je meuuent moins vite que ne fait ce corps dur.

Or la détermination des petites parties du corps fluide qui em- pefchoient le corps B de fe mouuoir vers C, eflant ainfi changée, ce corps... commencera... de fe mouuoir, & aura tout autant de viteire\ qu'en a la force qui doit eJlre adjoujlée à celle des petites parties de cette liqueur, pour le déterminer à ce mouuement ; pour- ueu toutefois qu'il n'y en ait aucunes parmy elles, qui ne fe meuuent plus vite, ou du moins aulïï vite, que cette force ; pource que, s'il y en a quelques-vnes qui fe meuuent plus lentement, on ne doit pas confi.lerer ce corps A:omme liquide, en tant qu'il en eft compofé ; & en ce cas aufli la momdre petite force ne pourroit pas mouuoir le corps dur qui feroit dedans, d'autant qu'il faudroit qu'elle fuit fi grande, qu'elle puft furmonter la refiflance de celles 118 qui ne fe remueroient pas affez vite. Ainfi nous voyons que l'air, l'eau, & les autres corps Buides refillent affez fenfi|blement aux corps qui fe meuuent parmy eux d'vne vitclfe extraordinaire, & que ces mefmes liqueurs leur cèdent tres-aifement, lors qu'ils fe meuuent plus lentement.

5g. Qu'vn corps dur,ejlanl pouffé par vn autre, ne reçoit pas de luy feul tout le mouuement qu'il acquert, mais en emprunte auffi vne partie du corps Jluide qui l'enuironne.

Toutefois nous deuons penfer que, lors que le corps B eft meu... par vne force extérieure, il ne reçoit pas fon mouuement de la feule force qui l'a pouffé, mais qu'il en reçoit aulTi beaucoup des petites parties du corps fluide qui l'enuironne; & que celles qui com- pofent les cercles aeio & ayuo perdent autant de leur mouuement, comme elles en communiquent aux parties du corps... B, qui font entre o &ia, pource qu'elles participent aux mouuemens circulaires aeioa & ayuoa, nonobftant qu'elles fe joignent fans ceffe à

a. Planche II, figure 3.

b. Art. 6o ci-après.

�� � Principes. — Seconde Partie. 99

d'autres parties de cette liqueur, pendant qu'elles auancent... vers C ; ce qui eft canjl- aiijji qu'elles ne recohient que fort peu Je vtouuemetit de chacune.

��ho. Qu'il ne peut toutefois auoir plus de vitejfe que ce ' corps dur ne luy en donne .

Mais il faut que je rende railbn pourquoy je n'a_v pas dit cy- deflus' que la détermination des parties a/uo deuoit eltre entiere- inent changée, & que feulement elle deuoit Tertre autant qu'il eftoit requis pour ne point empefcher le mouuement du corps B: à fçauoir, pource que ce corps B ne peut fe mouuoir plus vite qu'il n'elt poufle par la force extérieure, encore que... les parties du corps fluide FD ayent fouiuent beaucoup plus d'agitation. Et c'eR ce 119 qu'on doit foigneufement obferuer en philofophant, que de n'attri- buer jamais k vne caule aucun effet qui furpafle l'on pouuoir. Car, fi nous fuppofons que le corps... B, qui elfoit enuironné de tous zoflez de la liqueur F D fans fe mouuoir, eil maintenant pouHe aifez lentement par quelque force extérieure, à fçauoir par celle de ma main, nous ne deuons pas croire qu'il fe meuue auec plus de vitelfe qu'il n'en a receu de ma main, pource qu'il n'y a que la feule impulfion qu'il a receuë de ma main, qui foit caufe de ce qu'il le meut. Et bien que... les parties du corps iluide fe meuuent /ic'»/ ejlre beaucoup plus vite, nous ne deuons pas croire qu'elles Ibient déterminées à des mouuemens circulaires, tels que aeioa & ajuoa, ou autres femblables, qui ayent plus de viteffe que la force qui poulie le corps B, mais feulement qu'elles employent l'agitation qu'elles ont de refte, à le mouuoir en plufieurs autres fiiçons.

61. Qu'vn corps fluide qui fe meut tout entier vers quelque cojlé, emporte neceffairement auec fuy tous les corps durs qu'il contient ou enuironné.

Or il eft aile de connoiftre, parce qui vient d'cllre demonftré, qu'vn corps dur qui eft en repos entre les petites parties d'vn corps fluide qui l'enuironne de tous coftez, eft e'galcinent balancé : en forte que la moindre petite force le peut poulfer de coite & d'autre, nonobftant qu'on le fuppofe fort grand ; foit que cette forjce luv 120

a. Lisez le.

b. Planche II, figure 3.

c. Art. 37, ci-avant p. 97. v. note c.

d. Voir Correspondance, t. V, p. 385:

�� � 121

��loo OEuvRES DE Descartes.

vienne de quelque caufe extérieure, ou qu'elle confifte en ce que tout le corps fluide qui l'enuironne, prend fon cours vers vn cer- tain codé : de mefme que les riuieres coulent vers la mer,&... l'air vers le couchant, lors que les vents d'Orient Ibufflent : car en ce cas il faut que le corps dur qui eft enuironné de tous coftez de cette liqueur, foit emporté auec elle. Et la quatrième règle, fuiuant laquelle il a eflé dit cy-deffus^ qu'vn corps qui eil en repos ne peut eltre meu par vn plus petit, bien que ce plus petit le meuue extrê- mement vite, ne répugne en aucune façon à cela.

62. Qu'on ne peut pas dire proprement qu'vn corps dur fe meul, lorf qu'il ejï ainji emporté par vn corps Jluide.

Et mefme lî nous prenons garde à la vraj'e... nature du mouue- ment, qui n'elt proprement que le tranfport du corps qui fe meut du voifmage de quelques autres corps qui le touchent, & que ce tranfport eft réciproque dans les corps qui fe touchent l'vn l'autre : encore que nous n'ayons pas couftume de dire qu'ils fe meuuent tous deux, nous fçaurons neantmoins qu'il n'eft pas fi vray de dire qu'vn corps dur fe meut, lors qu'eftant enuironné de tous coflez d'vne liqueur, il obéît à fon cours, que s'il auoit tant de force pour luj refifter, qu'il pujl s'empefcher <i'eflre emporté pac elle ; car il s'efloigne beaucoup moins des parties qui l'enui- ronnent, lors qu'il fuit le cours de celte \ liqueur, que lors qu'il ne le fuit point.

63. D'où vient qu'il y a des corps ft durs, qu'ils ne peuuent ejire diuife\ par nos mains, bien qu'ils f oient plus petits qu'elles.

Apres auoir vioiijlré que la facilité que Jtous auons quelquefois à mouuoir de fort grands corps, lors qu'ils flottent ou font fufpendus en quelque liqueur, ne répugne point à la quatrième règle cy- dejfus expliquée", il faut aulTi que je montre comment la difficulté que nous auons à en rompre d'autres qui font affez petits..., le peut accorder auec la cinquième'. Car, s'il eft vray que les parties des corps durs ne foient jointes enfemble par aucun ciment, & qu'il n'y ait rien du tout qui empefche leur feparal ion, fmon qu'elles font en

a. Art. 49, p. 90.

b. Ibidem.

c. An. 5o, p. 91.

�� � Principes. — Seconde Partie. ioi

repos les vnes contre les autres, ainji qu'il a ejlé tantojl dit', & qu'il Ibit vray aufli qu'vn corps qui (c mem, qiioy que lentement, a touf-jours allez de force pour en mouuoir vn autre plus petit qui eft en repos, ainJi qu'enfeigne celte cinquième 7-egle : on peut deman- der pourquoy... nous ne pouuons, auec la feule force de nos mains, rompre vn clou ou vn autre morceau de fer qui eft plus petit qu'elles..., d'autant que chacune des moitiez de ce clou peut eftre prife pour vn corps qui eji en repos contre fon autre moitié, & qui doit, ce femble, en pouuoir eftre feparé par la force de nos mains, puis qu'il n'eft pas fi grand qu'elles, £■ que la nature du mouuemeut confijle en ce que le corps qu'on ditfe mouuoir, ejl \ feparé des autres 122 coips qui le touchent. Mais il faut remarquerque nos mains font fort molles, c'eft à dire qu'elles participent dauantage de la nature des corps liquides que des corps durs, ce qui eft caufe que toutes les parties dont elles font compofées, n'agilîent pas enfemble contre le corps que nous voulons feparer, & qu'il n'y a que celles qui, en le touchant, s'appuyent conjointement fur luy. Car, comme la moitié d'vn clou peut eftre prife pour vn corps, à caufe qu'on la peut feparer de fon autre moitié : de mefme la partie de noftre main qui touche cette moitié de clou, & qui eft beaucoup plus petite que la main entière, peut eftre prife pour vn autre corps, à caufe qu'elle peut eftre feparée des autres parties qui compofent cette main ; & pource qu'elle peut eftre feparée plus aifement du refte de la main, qu'vne autre partie de clou du refte du clou, & que nous fentons de la douleur, lors qu'vne telle feparation arriue aux parties de noftre corps, nous ne fçaurions rompre vn clou auec nos mains ; mais, fi nous prenons vn marteau, ou vne lime, ou des cifeaux, ou quelque autre tel inftrument, & nous en feruons en telle forte que nous appliquions la force de noftre main contre la partie du corps que nous voulons diuifer, qui doit eftre plus petite que la partie de l'inftrument que nous appliquons con|tr'elle, nous pourrons venir 123 à bout de la dureté de ce corps, bien qu'elle foit fort grande.

64. Que je ne reçois point de principes en Phyjique, qui ne Joient aiiffi receus en Mathématique, afin de pouuoir prouuer par demonfiration tout ce que j'en deduiray; & que ces principes fuffifent, d'autant que tous les Phainomenes de la nature peuuent efire explique^ par leur moyen.

le n'adjoufte rien icy touchant les figures, ni comment de leurs diuerfitez infinies il arriue, dans les mouuemens, des diuerfitez

a. Art. 55, p. 94.

�� � 102 OEuVRES DE DeSCARTES.

innombrables : d'autant que ces chofes pourront affez eftre enten- dues d'elles-mefmes, lors qu'il fera temps d'en parler, & que je fuppofe que ceux qui liront mes écrits, fçauent les élemens de la Géométrie, ou, pour le moins, qu'ils ont i'efprit propre à com- prendre les demonllrations de Mathématique. Car j'aduouif franche- ment icy que je ne connoj' point d'autre matière des chofes corpo- relles, que celle qui peut eltre diuifée, figurée & meuë en toutes fortes de façons, c'eit à dire celle que les Géomètres nomment la quantité, & qu'ils prennent pour l'objet de leurs demonitrations; & que je ne confidere.en cette matière, que fes diuifions,fes figures & fes mouuemens ; & enfin que, touchant cela, je ne veux rien receuoirpour vrny, finon ce qui en fera déduit auec tant d'éuidence, qu'il pourra tenir lieu d'vne demonftration Mathématique. Et pource qu'on peut rendre raifon, en cette forte, de tous les Phaino- menes de la nature, comme on pourra juger par ce qui fuit, je ne penfe pas qu'on doiue receuoir d'autres principes en la Phyfique, 124 \ ni mefme qu'on ait raifon d'en fouhaiter d'autres, ^z/e ceux qui font icy explique^.

�� � LES PRINCIPES

��DE

��LA PHILOSOPHIE

��TROISIESME PARTIE. Du monde pifible.

��I. Qu'on nefçauroit penfcr trop hautement des œuures de Dieu.

Apt-es aiioir rejette ce que nous auions autre/ois receu en nojlre créance, auaut que de l'auoir fuffifamment examiné, 'pnh que la raifon toute pure. . . nous a fourny affez de lumière pour nous faire décou- urir quelques principes des chofes matérielles, & qu'elle nous les a prefentez aucc tant d'éuidence que nous ne fçaurions plus douter de leur vérité, il faut maintenant effayer fi nous pourrons déduire de ces feuls principes l'explication de tous les Phainomenes, c'ejl à dire des effets qui font en la nature, & que nous apperceuons par l'enire- mife de nos fens. Nous comlmencerons par ceux qui font les plus 125 généraux, & dont tous les autres dépendent : à fçauoir, par Vadnii- rable flrudure de ce monde vifible. Mais, afin que nous puifiTions nous garder de nous méprendre en les examinant, // me femble que nous deuons foigneufement obferuer deux jhofes : la première eft que nous nous remettions touf-jours deuant les yeux, que la puif- fance & la bonté de Dieu font infinies, afin que cela nous face con- noiftre que nous ne deuons point craindre de faillir, en imaginant fes ouurages trop grands, trop beaux ou trop parfaits; mais que nous pouuons bien manquer, au contraire, fi nous fuppofonsen eux quelques bornes ou quelques limites, dont nous n'ayons aucune connoiflance certaine.

�� � I04 OEuvRES DE Descartes.

��2. Qu'on prefumeroit trop de foy-mefme, fi on entreprenoit de connoiftre

la fin que Dieu s'efi propojé en créant le monde.

La féconde eft que nous nous remcltions auffi touf-jours dcuant les yeuXf que la capacité de nojlre efprit ejl fort médiocre, & que nous ne deuons pas trop prefumer de nous-melmes, comme il femble que nous ferions, fi nous fuppofions que l'vniuers euft quelques limites, fans que cela nous fuft affuré par reuelation diuine, ou du moins par des raifons naturelles fort éuidentes ; pource que ce feroit vou- loir que noftre penfée puft imaginer quelque chofe au delà de ce à quoy la puiffance de Dieu s'eft eftenduë en créant le monde; mais

126 auflî I encore plus, fi nous nous perfuadions que ce n'ell que pour noftre vfage" que Dieu a créé toutes les chofes, ou bien feulement fi nous prétendions de pouuoir connoiftre par la force de noftre efprit quelles font les fins pour lefquelles il les a créées.

3. En quelfens on peut dire que Dieu a créé toutes chofes pour l'homme.

Car encore que ce foit vne penfée pieufe & bonne, en ce qui re- garde les moeurs, de croire que Dieu a fait toutes chofes pour nous, afin que cela nous excite d'autant plus à l'aymer & luy rendre grâces de tant de bien-faits; encore aulTi qu'elle foit vra3'e en quelque fens, à caufe qu'il n'y a rien de créé dont nous ne puiftions tirer quelque vfage, quand ce ne feroit que celuy d'exercer noftre efprit en le confiderant, & d'éftre incitez à loUer Dieu par fon moyen : il n'eft toutefois aucunement vray-femblable que toutes chofes ayent efté faites pour nous, en telle façon que Dieu n'ait eu aucune autre fin en les créant. Et ce feroit, ce me femble, eftre impertinent de fe vouloir feruir de cette opinion pour appuyer des railbnnemens de Phyfique; car nous ne fçaurions douter qu'il n'y ait vne infinité de chofes qui font maintenant dans le monde, ou bien qui y ont efté autrefois & ont def-ja entièrement cefl'é d'eftre, fans qu'aucun homme les ait jamais veuës ou'connuës, & fans qu'elles luy ayent jamais feruy à aucun vfage.

127 I 4. Des Phainomenes ou expériences, & à quoy elles peuuent icy feruir.

Or les principes que j'ay cy-deffus expliquez, font fi amples, qu'on en peut déduire beaucoup plus de chofes que nous n'en

a. Voir Correspondance ^ t. V, p. 53, 1. 24, à p. 56, 1. 22, et ibid., p. 168.

�� � Principes. — Troisiesme Partie. 105

voyons dans le monde, & mefmes beaucoup plus que nous n'en fçau- rions parcourir de la penfée en tout < le > temps de nojire vie. C'eft pourquoy je feray icy vne briéve defcription" des principaux Phai- nomenes, dont je pretens rechercher les caufes, non point afin d'en tirer des raifons qui feruent à prouuer ce que j'ay à dire cy-apres : car j'ay deffein d'expliquer les effets par leurs caufes, & non les caufes par leurs effets ; mais afin que nous puiffions choifir, entre vne infinité d'effets qui peuuent eftre déduits des mefmes caufes, ceux que nous deuons principalement tafcher d'en déduire.

5. Quelle proportion il y a entre le Soleil, la Terre & la Lune, à raifon de leurs diftances & de leurs grandeurs.

Il nous femble d'abord que la Terre eft beaucoup plus grande que tous les autres corps qui font au monde, & que la Lune & le Soleil font plus grands que les Eftoiles ; mais fi nous corrigeons le défaut de noftre veuë par des raifonnemens qui font infaillibles, nous connoiftrons, premièrement, que la Lune eft éloignée de nous d'en- uiron trente diamètres de la Terre, & le Soleil de fix ou fept cent ; & comparant enfuite ces diftances auec le diamètre apparent du Soleil & de la Lune, nous trouuerons que la Lune eft plus petite que la Terre, & que le So|leil eft beaucoup plus grand. 128

6. Quelle dijlance il y a entre les autres Planètes & le Soleil.

Nous connoiftrons aufli, par l'entremife de nos yeux, lors qu'ils feront aydez de la raifon, que Mercure eft diftant du Soleil de plus de deux cent diamètres de la Terre ; Venus, de plus de quatre cent; Mars, de neuf cent ou mille ; lupiter, de trois mille & dauantage ; & Saturne, de cinq ou fix mille.

7. Qu'on peut fuppofer les Eftoiles fixes autant éloignées qu'on veut.

Pour ce qui eft des Eftoiles fixes, félon leurs apparences, nous ne deuons point croire qu'elles foient plus proches de la Terre, ou du Soleil, que Saturne; mais aufli nous n'y remarquons rien qui nous empefche de les pouuoir fuppofer plus éloignées jufques à vne diftance indéfinie. Et nous pourrons conclure, de ce que je diray

a. Texte latin t « brevem historiam w. Voir Correspondance, 1. 1, p. 25i, L .7.

Œuvres. IV. 45

�� � io6 OEuvREs DE Descartes.

cy-apres% touchant les mouuemens des Cieux, qu'elles font fi éloi- gnées de la Terre, que Saturne, à comparaifon d'elles, en eft extrê- mement proche.

.V. Que la Terre, ejlant vcuc du Ciel, ne paroilroit que comme vue Planète moindre que lupiter ou Saturne.

En fuitte de qaoy il eft aifé de connoiftre que la Lune & la Terre paroiftroient beaucoup plus petites, à celuy qui les regarderoit de lupiter ou de Saturne^ que ne paroit lupiter ou Saturne au mefme fpeclateur qui les regarde de la Terre, & que, fi on regardoit le Soleil de dedus quelque. Eftoile fixe, il ne paroiftroit peut eftre pas plus grand que les Eftoiles paroifient à ceux qui les regardent du

129 lieu où nous fommes : de forte que, | fi nous voulons comparer les parties du monde vifible les vnes aux autres, & juger de leurs gran- deurs fans preuention, nous ne deuons point croire que la Lune, ou la Terre, ou le Soleil, foient plus grands que les Eftoiles.

g. Que la lumière du Soleil & des Ejloiles fixes leur efi propre.

Mais, outre que les Eftoiles ne font pas égales en grandeur, on y remarque encore cette ditïerence, que les vnes brillent de leur propre lumière, & que les autres reflechifient feulement celle qu'elles ont receuë d'ailleurs. Premièrement, nous ne fçaurions douter que le Soleil n'ait en foy cette lumière qui nous éblouit, lors que nous le regardons Irop fixement ; car elle eft fi grande que toutes les Eftoiles enfemble ne luy en pourroient pas tant commu- niquer, pource que celle qu'elles nous enuoyent eft incompara- blement plus foibie que la fienne, bien qu'elles ne foient pas tant éloignées de nous que de luy; & s'il y auoit dans le monde quelqu'autre corps plus brillant, duquel il empruntait fa lumière, il faudroit que nous le viffions. Mais fi nous confiderons aulB combien font vifs & eftincelans les rayons des Eftoiles fixes, nonobftant qu'elles foient extrêmement éloignées de nous & du Soleil, nous ne ferons pas de difficulté de croire qu'elles luy reffemblent : en forte que, fi nous eftions aulli proches de quelqu'vne d'elles, que nous

130 fommes de luy, | celle-là nous paroiftroit grande &. lumineufe comme vn Soleil.

a. Art. 20 et 41.

�� � Principes. — Troisiesme Partie. 107

��10. Que celle de la Lune & des autres Planètes ejl empruntée du Soleil.

Au contraire, de ce que nous voyons que la Lune n'éclaire que du cofté qui elt oppofé au Soleil, nous deuons croire qu'elle n'a point de lumière qui luy foit propre, & qu'elle renuoye feulement vers nos yeux les rayons qu'elle a receus du Soleil. Cela a eilé obferué depuis peu fur Venus, auec des lunettes de longue-veuë ; & nous pouuons juger le femblable de Mercure, Mars, lupiter & Saturne, pource que leur lumière nous paroit beaucoup plus foible & moins éclatante que celle des Eftoiles fixes, & que ces Planètes ne font pas fi éloignées du Soleil, qu'elles n'en puiffent eftre éclairées.

/ 1 . Qu'en ce qui ejl de la lumière, la Terre ejl femblable aux Planètes.

Enfin, de ce que nous voyons que les corps dont la Terre ell compofée font opacques, & qu'ils renuoyent les rayons qu'ils re- çoiuent du Soleil, pour le moins auifi fort que la Lune : car les nuages qui l'enuironnent ', bien qu'ils ne foient compofez que de celles de fes parties qui font les moins opacques & les moins propres à réfléchir la lumière, nous paroiffent auffi blancs que la Lune, lors qu'ils font éclairez du Soleil ; nous deuons conclure que la Terre, en ce qui ell de la lumière, n'efi point différente de la Lune, de Venus, de Mercure, &. des autres Planètes.

I /2. Que la Lune, lors qu'elle ejl nouuelle, ejl illuminée par la Terre. 131

Nous en ferons encore plus affeurez, fi nous prenons garde à vne certaine lumière foible qui paroill fur la partie de la Lune qui n'eil point éclairée du Soleil, lors qu'elle eil nouuelle, qui fans doute luy eil enuoyée de la Terre par reflexion, pource qu'elle diminue peu à peu, à mefure que la partie de la Terre qui eft éclairée du Soleil, fe defl:ourne de la Lune.

i3. Que le Soleil peut ejlre mis au nombre des EJioiles Jîxes, & la Terre au nombre des Planètes.

Tellement que, fi nous fuppofions que quelqu'vn de nous fuft deffus lupiter, & qu'il confideraft nofire Terre, il elt éuident qu'elle

a. A savoir « la Terre ».

�� � io8 OEuvRES DE Descartes.

luy paroiflroit plus petite, mais peut eftre auffi lumineufe que Jupi- ter rîous paroit ; & qu'elle paroiftroit plus grande au mefme fpeda- teur, s'il eftoit fur quelqu'autre Planète plus voifine ; mais qu'il ne la verroit point du tout, s'il eftoit fur quelqu'vne des Eftoiles fixes, à caufe de la trop grande diftance. Ainfi la Terre pourra eftre mife au nombre des Planètes, & le Soleil au nombre des Eftoiles fixes.

14. Que les EJîoiles fixes demeurent touf-jours en mefme fituation au regard l'vne de l'autre, & qu'il n'en ejl pas de mefme des Planètes.

Il y a encore vne autre différence entre les Eftoiles, qui confifte en ce que les vnes gardent vn mefme ordre entr'elles, & fe trouuent touf-jours également diftantes, ce qui eft caufe qu'on les nomme fixes ; & que les autres changent continuellement de fituation, ce qui eft caufe qu'on les nomme Planètes ou Eftoiles errantes.

132 l i5. Qu'on peut vfer de diuerfes hypothef es pour expliquer

les Phainomenes des Planètes.

Et comme celuy qui, eftant en mer pendant vn temps calme, regarde quelques autres vaiffeaux affez éloignez qui luy femblent changer de fituation, ne fçauroit dire bien fouuent fi c'eft le vaif- feau fur lequel il eft, ou les autres, qui en fe remuant caufent vn tel changement; ainfi, lors que nous regardons, du lieu où nous fommes, le cours des Planètes & leurs différentes fituations, après les auoir bien confiderées, nous n'en fçaurions tirer aucun éclair- ciflement qui foit tel que nous puiffions déterminer, par ce qui nous paroit, quel eft celuy de ces corps auquel nous deuons propre- ment attribuer la caufe de ces changemens ; & pource qu'ils font inégaux & fort embrouillez, il n'eft pas aifé de les démefler, fi, de toutes les façons dont on les peut eritendre, nous n'en choifilfons vne, fuiuant laquelle nous fuppofions qu'ils fe faffent. A cette fin, les Aftronomes ont inuenté trois différentes hypothefes ou fuppo- fitions, qu'ils ont feulement tafché de rendre propres à expliquer tous les phainomenes, fans s'arrefter particulièrement à examiner fi elles eftoient auec cela conformes à la vérité.

16. Qu'on ne les peut expliquer tous par celle de Ptolemée.

Ptolemée inuenta la première; mais, comme elle eft ordinaire- ment improuuée de tous les Philofophes, pource qu'elle eft con-

�� � Principes. — Troisiesme Partie. 109

traire à plufieurs obferuations qui ont efté faites depuis \ peu % & 133 particulièrement aux changemens de lumière qu'on remarque fur Venus, femblables à ceux qui fe font fur la Lune, je n'en parleray pas icy dauantage".

77. Que celles de Copernic S de Tycho ne différent point, fi on ne les confidere que comme hypothefes.

La féconde eft de Copernic, & la troifiéme de Tycho Brahe : lefquelles deux, en tant qu'on les prend feulement pour des fuppo- fitions, expliquent également bien les phainomenes, & il n'y a pas beaucoup de différence entr'elles. Neantmoins celle de Copernic me femble quelque peu plus fimple & plus claire; de forte que Tycho n'a pas eu fujet de la changer, fmon pource qu'il effayoit d'expliquer comment la chofe eftoit en effet, & non pas feulement par hypothefe.

18. Que par celle de Tycho on attribué en effet plus de mouuemcnt à la Terre que par celle de Copernic, bien qu'on luy en attribué moins en paroles.

Car d'autant que Copernic n'auoit pas fait difficulté d'accorder que la Terre eftoit meuë, Tycho, à qui cette opinion fembloit abfurde & entièrement éloignée du fens commun, a tafché de la corriger; mais, pource qu'il n'a pas aflez conlideré quelle eft la vraye nature du mouuement, bien qu'il ait dit que la Terre eftoit immobile, il n'a pas laifl'é de luy attribuer plus de mouuement que l'autre.

19. Que je nie le mouuement de la Terre auec plus de foin que Copernic,

& plus de vérité que Tycho.

C'éft pourquoy, fans eftre en rien différent de ces deux, excepté en cela feul, que j'auray plus de foin que Copernic de ne point

a. En marge de l'exemplaire annoïc : « Comme, enir'autres, que Mars nous paroist plus proche que le Soleil, et que Venus ei Mercure nous paroissent plus éloignez que le Soleil : ce qui ne seroit point, si l'hypo- thèse de Ptolemée estoit vraye. De plus, les différentes faces {lise^ phases) qu'on a obseruées sur Venus comme sur la Lune, qui nous paroist cornue, tantost en croissant, tantost en son decours, et qui nous paroist presque plaine quand le Soleil est entre elle et nous, et par conséquent plus éloignée de nous que le Soleil, font voir que l'hypo- thèse de Ptolemée n'est pas véritable. >• (Note MS.)« De Marte(!) sub Sole viso. Imprimé en Hollande. » lIdem.)\oii: la Note II ;i la fin du volume.

b. Voir Correspondance, t. V, p. 386.

�� � iio Œuvres de Descartes.

i34 attribuer de mouuement à la Terre, & que je tafcheray | de faire que mes raifons, fur ce fujet, foient plus vrayes que celles de Tycho : je propoferay icy l'hypothefe qui me femble ertre la plus fimple de toutes & la plus commode, tant pour connoiltre les Phainomenes, que pour en rechercher les caufes naturelles. Et cependant j'aduer- tis que je ne pretens point qu'elle foit receuë comme entièrement conforme à la vérité, mais feulement comme vne hypothefe, ou fiip- pofitiou qui peut e/lrefaii(Jl'.

20. Qu'il faut Juppofer les Ejlniles fixes extrêmement éloignées

de Saiwne.

Premièrement, à caufe que nous ne fçauons pas encore aflure- ment quelle diltance il y a entre la Terre & les Eltoiles fixes, &. que nous ne fçaurions les imaginer fi éloignées que cela répugne à l'expérience, ne nous contentons point de les mettre au deffus de Saturne, où tous les Aiîronomes auoiient qu'elles font, mais prenons la liberté de les fuppofe'r autant éloignées au-delfus de luy, que cela pourra eflre vtile à noftre deffein. Car /i nous voulions juger de leur hauteur par la comparaifon des dirtances qui Ibnt entre les corps que nous voyons fur la Terre, celle qu'on leur attribué dcf-ja, feroit auHi peu croyable que la plus grande que nous fçaurions imaginer; au lieu que, li nous confiderons la toute-puiflance de Dieu qui les a créées, la plus grande diilance que nous pouuons 135 conceuoir, n'elt pas moins croyable qu'v|ne plus petite. Et je feray voir cy-apres " qu'on ne Içauroit bien expliquer ce qui nous paroit, tant des Planètes que des Comètes, fi on ne fuppofc vn très-grand efpace entre les Efioiles fixes & la fphere de Saturne.

21 . Que la matière du Soleil, ainji que celle de lajljmme, ejl fort mobile ; mais qu'il n'ejl pas befoin pour cela qu'il pafj'e tnut entier d'vn lieu en vn autre.

En fécond lieu, puis que le Soleil a cela de conforme auec la flamme & auec les Eltoiles fixes, qu'il fort de luy de la lumière, laquelle il n'emprunte poinl d'ailleurs, imaginons qu'il cil femblable auffi à la flamme, en ce qui efl de fon mouuement, ^ aux Efioiles fixes, en ce qui concerne fa fituation. Et comme nous ne voyons rien fur la Terre qui foit plus agité que la flamme, en forte que, fi les

a. An. 41.

�� � Principes. — Troisiesme Partie. i i i

corps qu'elle touche ne Ibnt grandement durs & Iblides, elle efbranle toutes leurs petites parties, & emporte auec foy celles qui ne luf font point trop de fejî/lence : toutefois fon mouuement ne confifte qu'en ce que chacune de Ces parties fe meut leparement, car toute la flamme ne palTe point pour cela d'vn lieu en vn autre, fi elle n'ell tranfportée par quelque corps auquel elle foit attachée. Ainfi nous pouuons croire que le Soleil ell compole d'vne matière fort liquide, & dont les parties font fi extrêmement agitées, qu'elles emportent auec elles les parties du Ciel qui leur font voifines & qui les enuironnent ; mais qu'il a cela de commun auec les Eftoiles fixes, qu'il nelpaffe point pour cela d'vn endroit du Ciel en vn autre. 136

22. Que le Soleil n'a pas befoin d'aliment comme la flamme.

Et on n'a pas fujet de penfer que la comparaifon que je fais du Soleil auec la flamme ne foit pas bonne, à caufe que toute la flamme que nous voyons fur la Terre a befoin d'eftre jointe à quelque autre corps qui luy férue de nourriture, & que nous ne remarquons point le mefme du Soleil. Car, fuiuant les loix de la nature, la flamme, ainfi que tous les autres corps, continueroit d'eftre, après qu'elle cft vne fois formée..., & n'auroit point befoin d'aucun aliment à cet effet, fi fes parties, qui font extrêmement fluides, & mobiles n'al- loient point continuellement fe méfier auec lair qui eft autour d'elle, & qui, leur q/fant leur agitation, fait qu'elles cejfent de la compofer. Et ainfi ce n'eft pas proprement pour eftre conferuée, qu'elle a befoin de nourriture, mais afin qu'il renaiffe continuel- lement d'autre flamme qui luy fuccede, à mefure que l'air la dil- fipe. Or nous ne voyons pas que le Soleil foit ainfi didipé par la matière du Ciel qui l'enuironne; c'eil pourquoy nous n'auons pas fujet de juger qu'il ait befoin de nourriture comme la flamme, encore qu'il luy rejfemble en autre chofe. Et toutefois j'cfpere faire voir cy-apres ', ^«^7/ /«;- ejl encore feniblable en cela, qu'il entre en luy fans ceffe quel|que matière, & qu'il en fort d'autre. 131

23. Que toutes les EJloiles ne font point en vne fuperficie fpheriqae, & qu'elles font fort éloignées l'vne de l'autre.

Au refte, il faut icy remarquer que, fi le Soleil & les Eftoiles fixes fe reflemblent en ce qui efl de leur fituation, nous ne deuons pas

a Art. 69.

�� � 112 Œuvres de Descartes.

juger qu'elles loient toutes en la fuperficie d'vne mefme fphere, ainfi que plufieurs fuppofent qu'elles font, pource que le Soleil ne peut eftre auec elles en la fuperficie de cette fphere ; mais que, tout ainfi qu'il eft enuironné d'vn vafte efpace, où il n'y a point d'Eftoile fixe, de mefme que chaque Eftoile fixe eft fort éloignée de toutes les autres, & que quelques-vnes de ces Eftoiles font plus éloignées de nous & du Soleil que quelques autres. En forte que, fi S, par exemple, eft le Soleil, F f feront des Eftoiles fixes, & nous en pourrons con- ceuoir d'autres fans nombre, au deffus, au deffous, & par delà le plan de cette figure, efparfes par toutes les dimenfions de l'efpace '.

24. Que les Cisux font liquides.

En troifiéme lieu, penfons que la matière du Ciel eft liquide, aufli bien que celle qui compofe le Soleil & les Eftoiles fixes. C'eft vne opinion qui eft maintenant communément receu(; des Aftronomes, pource qu'ils voyent qu'il eft prefquc impoffible fans cela de bien expliquer les phainomenes.

25. Qu'ils tranfportent auec eux tous les corps qu'ils contiennent.

Mais il me femble que plufieurs fe méprenent en ce que, vou- 138 lant attribuer au Ciel la pro|priété d'eftre Jiquide, ils l'imaginent comme vn efpace entièrement vuide, lequel non feulement ne rcfiftc point au mouuemcnt des autres corps, mais auffi qui n'ait aucune force pour les mouuoir & les emporter auec iby ; car outre qu'il ne fçauroit y auoir de tel vuide en la nature, il y a cela de commun en toutes les liqueurs, que la raifon pourquoy elles ne refiftent point aux mouuemens des autres corps, «'eft pas qu'elles ayent moins qu'eux de matière, mais qu'elles ont autant ou plus d'agi- tation, & que leurs petites parties peuucnt aifement eftre détermi- nées à fe mouuoir de tous coftez; & lors qu'il arriue qu'elles font déterminées à fe mouuoir toutes enfemble vers vn mefme cofté, cela fait qu'elles doiuent necelTairement emporter auec elles tous les corps qu'elles embraftent & enuironnent de tous coftez, & qui ne font point empefchez de les fuiure par aucune caufe extérieure, quoy que ces corps foicnt entièrement en repos, & durs & folides, ainfi qu'il fuit éuidemment de ce qui a efté dit cy-de(Tus' de la nature des corps liquides.

a. Planche III.

b. Partie II, art. 61 p. 100

�� � Principes. — Troisiesme Partie. i i j

��26. Que la Terre fe repofe en/on Ciel, mais qu'elle ne laiffe pas d'ejlre tranfportée par luy.

En quatrième lieu, puis que nous vo3'ons que la Terre n'eft point fourtenuë par des colomnes, ni fufpenduë en l'air par des cables, mais qu'elle eft enuironnée de tous coftez d'vn Ciel très-liquide, penfons qu'elle eft en repos, & qu'elle | n'a point de propenfion au 139 mouuement, veu que nous n'en remarquons point en elle ; mais ne croyons pas auffi que cela puiffe empefcher qu'elle ne foit emportée par le cours du Ciel, & qu'elle ne fuiue fon mouuement fans pour- tant fe mouuoir : de mefme qu'vn vaiffeau, qui n'eft point emporté par le vent, ni par des rames, & qui n'eil point auiTi retenu par des ancres, demeure en repos au milieu de la mer, quoy que peut élire lejlux ou reflux àç. cette grande malTe d'eau l'emporte infen- fiblement auec foy.

27. Qu'il en eft de mefme de toutes les Planètes.

Et tout ainfi que les autres Planètes reffemblent à la Terre, en ce qu'elles sont opacques & qu'elles renuoyent les rayons du Soleil, nous auons fujet de croire qu'elles luy reffemblent encore, en ce qu'elles demeurent co»î7He elle en repos, en la partie du Ciel où cha- cune fe trouue, & que tout le changement qu'on obferue en leur fituation, procède feulement de ce qu'elles obeïffent au mouuement de la matière du Ciel qui les contient.

��2<?. Qu'on ne peut pas proprement dire que la Terre ou les Planètes fe meuuent, bien qu'elles foient aiitfi tranfportées.

Nous nous fouuiendrons aufti, en cet endroit, de ce qui a efté dit cy-delfus", touchant la nature du mouuement, à fçauoir qu'à pro- prement parler, il n'eft que le tranfport d'vn corps, du voifinage de ceux qui le touchent immédiatement & que nous confiderons comme en re|pos, dans le voifinage de quelques autres; mais que, félon 140 l'vfage commun, on appelle fouuent, du nom de mouuement, toute action qui fait qu'vn corps pall'e d'vn lieu en vn autre; & qu'en ce fens on peut dire qu'vne mefme chofc en mefme temps eft mcuc & ne l'eft pas, félon qu'on détermine fon lieu diuerfem'mt. Or on ne

a. Partie II, art, 23. Pi 761

Œuvres. IV. 46

�� � 114 OEuvREs DE Descartes.

fçauroit trouuer dans la Terre, ni dans les autres Planètes, aucun mouuement, félon la propre fignilîcation de ce mot, pource qu'elles ne font point tranfportées du voifinage des parties du Ciel qui les touchent, en tant que nous confiderons ces parties comme en repos ; car pour eftre ainfi tranfportées, il faudroit qu'elles s'éloignalfcnt en mefme temps de toutes les parties de ce Ciel prifes enfemble, ce qui n'arriue point. Mais la matière du C^iel eftant liquide, & les parties qui la compofent fort agitées, tantoft les vnes de ces parties s'éloignent de la Planète qu'elles touchent, & tantoit les autres, & ce, par vn mouuement qui leur ell propre, & qu'on leur doit attri- buer pluftort qu'à la Planète qu'elles quittent : de mefme qu'on attri- bue les particuliers tranfports de l'air ou de l'eau qui fe font lur la fuperficie de la Terre, à l'air ou à l'eau, & non pas à la Terre.

2q. Que, mefme en parlant improprement & fuiuant l'vfage, on ne doit point attribuer de mouuement à la Terre, mais feulement aux autres Planètes.

Et fi on prend le mouuement fuiuant la façon vulgaire, on peut

141 bien dire que toutes les | autres Planètes fe meuuent, mefmes le Soleil & les Eftoiles fixes; mais on ne fçauroit parler ainfi de la Terre, que fort improprement. Car le peuple détermine les lieux des Eftoiles, par certains endroits de la Terre qu'il confidere comme immobiles, & croit qu'elles fe meuuent, lors qu'elles s'éloignent des lieux qu'il a ainfi déterminez : ce qui eft commode à l'vfage de la vie, & n'eit pas imaginé fans raifon, pour ce que, comme nous auons tous jugé dés noltre enfance que la Terre eltoit plate & non pas ronde, & que le bas & le haut, & les parties principales, à fçauoir le leuant, le couchant, le midy & le feptentrion, eltoient touf-jours & par tout les mefmes; nous auons marqué par ces choses, qui ne font arre/lées qu'en nojlre peufée, les lieux des autres corps. Mais fi vn Philofophe, qui fait prof ejjion de rechercher la vérité, ayant pris garde que la Terie elt vn globe qui tlutte dans vn Ciel liquide, dont les parties ibnt extrêmement agitées, (S: que les Elloiles fixes gardent entr'elles touf-jours vne mefme fituation, fe vouloir feruir de ces Elloiles & les confiderer comme fiables, pour déterminer le lieu de la Terre, & en fuitte de cela vouloir conclure qu'elle fe meut, il fe méprendroit, & fon difcours ne feroit appuyé d'aucune raifon. Car

142 fi on prend le lieu en fon vray fens, & comme tous | les Philofophes qui en connoifient la nature le doiuent prendre, il faut le déter- miner par les corps qui touchent immédiatement celuy qu'on dit

�� � 143

��Principes. — Troisiesme Partie. 115

eftre meu, & non par ceux qui font extrêmement éloignez, comme font les Eftoiles fixes au regard de la Terre; & fi on le prend selon l’vfage, on n’a point de raifon pour fe perfuader que les Eftoiles foient ftables pluftoft que la Terre, fi ce n’eft peut eftre qu’on s’imagine qu’il n’y a point d’autres corps par delà les Eftoiles qu’elles puiffent quitter, & au regard defquels on puifl’e dire qu’elles fe meuuent, & que la Terre demeure en repos, au mefme fens qu’on prétend pouuoir dire que la Terre fe meut au regard des Eftoiles fixes. Mais cette imagination feroit fans fondement, pource que noftre penfée eftant de telle nature, qu’elle n’aperçoit point de limites qui bornent l’vniuers, quiconque prendra garde à la grandeur de Dieu & à la foiblefle de nos fens, jugera qu’il eft bien plus à propos de croire que peut eftre, au delà de toutes les Eftoiles que nous voyons, il y a d’autres corps au regard defquels il faudroit dire que la Terre eft en repos & que les Eftoiles fe meuuent, que de fuppofer que la puiffance du Créateur eji fi peu parfaite, qu’il n’y en Içauroit auoir de tels, aiufi que doiiieut supposer ceux qui ajfurcvt eu cette façon que la Terre se meut. Que Ji ueautmoius cy-apres, pour uous accommoder à l’i'fage, nous femblons attribuer quelque mouuement à la Terre, il faudra penfer que c’ejl en parlant improprement, & au mefme fens que l’on peut dire quelquefois de ceux qui dorment & font couche^ dans vn raijjeau, qu’ils pajjent cependant de Calais à Douure, à cause que le raiffeau les y porte.


30. Que toutes les Planètes sont emportées autour du Soleil par le Ciel qui les contient.


Apres auoir ofté par ces raifonnemens tous les scrupules qu’on peut auoir touchant le mouuement de la Terre, penfons que la matière du Ciel où font les Planètes, tourne fans ceffe en rond, ainfi qu’vn tourbillon qui auroit le Soleil à Ion centre, & que fes parties qui font proches du Soleil fe meuuent plus vite que celles qui en font éloignées yw/^i/es à vue certaine dijîance, & que toutes les Planètes (au nombre defquelles nous mettrons déformais la Terre) demeurent touf-jours fufpenduës entre les mefmes parties de cette matière du Ciel. Car par cela feul, & fans y employer d’autres machines, nous ferons aifement entendre toutes les chofes qu’on remarque en elles. D’autant que, comme dans les deftours des riuieres où l’eau fe replie en elle-mefme, & tournoyant ainft fait des cercles, fi quelques feftus, ou autres corps fort légers, flotent parmy cette eau, on peut voir qu’elle les emporte & les fait mouuoir en | rond 144

ii6 Œuvres de Descartes.

auec foy; & mefme, parmy ces feftus, on peut remarquer qu'il y en a fouuent quelques-vns qui tournent auffi autour de leur propre centre; & que ceux qui font plus proches du centre du tourbillon qui les contient, acheuent leur tour pluftoft que ceux qui en font plus éloignez; & enfin que, bien que ces tourbillons d'eau affeftent touf-jours de tourner en rond, ils ne décriuent prefque jamais des cercles entièrement parfaits, & s'eftendent quelquefois plus en long, & quelquefois plus en large, de façon que toutes les parties de la circonférence qu'ils décriuent, ne font pas également dijlantes du centre. Ainfi on peut aifement imaginer que toutes les mefmes chofes arriuent aux Planètes; & il ne faut que cela feul pour expli- quer tous leurs phainomenes.

3i. Comment elles font ainfi emportées.

Penfons donc que S' eft le Soleil, & que Joute la matière du Ciel qui l'enuironne, tourne de mefme cofté que luy, à fçauoir du cou- chant par le midy vers l'orient, ou de A par B vers C, fuppofant que le Pôle Septentrional eft éleué au deffus du plan de cette figure. Penfons auffi que la matière qui eft autour de Saturne, employé quafi trente années à luy faire parcourir tout le cercle marqué t); & que celle qui enuironne lupiter, le porte en douze ans, auec les autres 145 petites Planètes qui l'accompagnent, | par tout le cercle ^; que Mars acheue par mefme moyen en deux ans, la Terre auec la Lune en vn an, Venus en huid mois, Mercure en trois, leurs tours qui nous font reprefentez par les cercles marquez cf T 5 ^ .

32. Comment Je font auffi les ta'-hes qui Je voyentfur lajuperficie

du Soleil.

Penfons auffi que ces corps opacques qu'on voit auec des lunettes de longue-veuë fur le Soleil, & qu'on nomme fes taches, fe meuuent fur fa fuperficie, & employent vingt-fix jours à y faire leur tour.

33. Que la Terre eft auffi portée en rond autour de fou centre, & la Lune autour de la Terre.

Penfons, outre cela, que dans ce grand tourbillon qui compole vn Ciel duquel le Soleil efl le centre, il y en a d'autres plus petits qu'on

a. Planche IV.

�� � 146

��Principes. — Troisiesme Partie. 117

peut comparer à ceux qu'on voit quelquefois dans le tournant des riuieres, où ils fuiueiit tous enfemble le cours du plus grand qui les contient, & fe meuuent du mefme cofté qu'il fe meut; & que l'vn de ces tourbillons a lupiter en fon centre, & fait mouuoir auec luy les autres quatre Planètes qui font leur circuit autour de cet Aftre, d'vne viteffe tellement proportionnée, que la plus éloignée des quatre acheue le fien à peu près en feize jours, celle qui la fuit en fept, la troifiéme en quatre-vingt cinq heures, & la plus proche du centre en quarante-deux; & qu'elles tournent ainfi plufieurs fois autour de luy, pendant qu'il décrit vn grand cercle autour du Soleil : de I mefme que l'vn des tourbillons dont la Terre eft le centre, fait mouuoir la Lune autour de la Terre en l'efpace d'vn mois, & la Terre mefme fur fon elTieu en l'efpace de vingt-quatre heures, & que, dans le temps que la Lune & la Terre parcourent ce grand cercle qui leur efl commun & qui fait Tannée, la Terre tourne en- uiron 365 fois fur fon eflieu, & la Lune enuiron douze fois autour de la Terre.

34. Que les mouuemens des deux ne font pas parfaitement circulaires.

Enfin nous deuons penfer que les centres des Planètes ne font point tous exadement en vn mefme plan, & que les cercles qu'elles décriuent ne font point parfaitement ronds, mais qu'il s'en faut touf- jours quelque peu que cela ne foit exaft, & mefme que le temps y apporte fans ceffe du changement, ainfi que nous voyons arriuer en tous les autres effets de la nature.

35. Que toutes les Planètes ne font pas touf-jours en vn mefme plan.

De façon que, fi cette figure" nous reprefente le plan dans lequel eft le cercle que le centre de la Terre décrit chaque année, lequel on nomme le plan de l'Ecliptique, on doit penfer que chacune des autres Planètes fait fon cours dans vn autre plan quelque peu incliné fur cetuy-cy, & qui le coupe par vne ligne qui 11e paffe pas loin du centre du Soleil, & que les diuerjes inclinations de ces plans font déterminées par le moyen des EJloiles fixes. Par exemjple, le 147 plan dans lequel efl maintenant la route de Saturne, coupe l'Eclip- tique vis à vis des Signes de l'Efcreuiffe & du Capricorne, & efl in- cliné vers le Nord vis à vis de la Balance, & vers.le Zud vis à vis du

a. Planche IV.

�� � ii8 OEuvRES DE Descartes.

Bélier : & l'angle qu'il fait auec le plan de l'Ecliptique, en s'incli- nant de la forte, eit enuiron de deux degrez & demy. De mefme les autres Planètes font leur cours en des plans qui coupent celuy de l'Ecliptique en d'autres endroits; mais l'inclination eit moindre en ceux, de lupiter & de Mars, qu'elle n'eft en celuy de Saturne; elle eft enuiron d'vn degré plus grande en celuy de Venus, & elle eft beau- coup plus grande en celuy de Mercure, où elle eft prefque de fept degrez. De plus, les taches qui paroili'ent fur la fuperficie du Soleil, y font auffi leur cours en des plans inclinés à celuy de l'Ecliptique, de fept degrez ou dauantage (au moins fi les obferuations du Père Scheiner' font vrayes, & il les a faites auec tant de foin, qu'il ne femble pas qu'on en doiue defirer d'autres que les fiennes fur cette matière) \ . . La Lune aufti fait fon cours autour de la Terre dans vn plan incliné de cinq degrez fur celuy de l'Ecliptique; & enfin la Terre mefme eft portée autour de fon centre fuiuant le plan de l'Equa- teur, lequel elle transfère partout auec foy, & il eft écarté de 23 de- 148 grez & demvde celuy de l'Eclilptique.Et on nomme la laliliidc des Planètes, la quantité des degrez qui le comptent ainfi entre l'Ecli- ptique & les endroits de leurs plans où elles le trouuent'.

36. Et que chacune n'ejl pas touf-jours également éloignée d'vn mefme centre.

Mais le circuit qu'elles font autour du Soleil, fe nomme leur lon- gitude : en laquelle il y a auftl de l'irrégularité, en ce que n'eftant pas touf-jours à mefme diftance du Soleil, elles ne Jemblent pas fe mouuoir touf-jours à fon égard de mefme viiejfe. Car au fiecle où nous fommes, Saturne eft plus éloigné du Soleil enuiron de la vingtième partie de hi diftance qui eft entr'eux, lors qu'il eft au figne du Sagitaire, que lors qu'il eft au figne des lumeaux; & lors que lupiter eft en la Balance, il en eft plus éloigné que lors qu'il eft au Bélier; & ainfi les autres Planètes se trouuent en des lieux dif- ferens, & ne font pas vis à vis des mefmes lignes, lors qu'elles font aux endroits où elles s'approchent ou s'éloignent le plus du Soleil. Mais après quelques fiecles, toutes ces chofes feront autrement dif- pofées qu'elles ne font à prefent, & ceux qui feront alors pourront remarquer que les Planètes, & la Terre aufti, couperont le plan où

a. Voir Correspondance de Descartes, t. I, p. ii5 et p. 283.

b. Dans rédition princeys, la parenihèse est fermée deux lignes plus haut, après vraj'es.

c. Voir Correspoud'jncc, t. V, p. 386,

�� � Principes. — Troisiesme Partie. 119

eft maintenant l'Ecliptique, en des lieux ditïeiens de ceux où elles le coupent à prelent, & qu'elles s'en écarteront vn peu plus ou moins, & ne ieront pas vis à vis des mel'mes iignes où elles ] le trouuent maintenant, lors qu'elles font plus ou moins éloignées du Soleil '.

3-. Que tous les Phainomenes peuuent ejlre explique^par l'Itypothefe

icy propofée.

En fuite de quoy il n'eft pas befoin que j'explique comme on peut entendre, par cette hypothefe, que fe font les jours & les nuits, les ellez &les hyuers, . . .le croillant & le decours de la Lune, les ecly- pfes, les itations & rétrogradations des Planètes, l'auancement des equinoxes", la variation qu'on remarque en l'obliquité de l'Eclip- tique % & chofes femblables : car il n'y a rien en cela qui ne foit facile à ceux qui font vn peu verfez en rArtronomiC.

38. Que, fuitiant l' hypothefe de Tycho, on doit dire que la Terre Je meut autour de /on centre.

Mais je diray encore icy en peu de mots, comiTient par l'hypo- thefe de Brahé, qui elt receuë communément par ceux qui rejettent

a. Voir Correspondance, t. V, p. 386.

b. En marge de l'exemplaire annote : « Car autrefois, du temps de Pto- » lemce, les equinoxes se fesoieni au premier point d'Aries et de Libra; » maintenant ils se font au 22 degré de Pisces et de Virgo qui sont 8 degrez » auparauani, auant {erreur pour d'autant) que c'est en ces points, et non » plus au premier d'Aries et de Libra, que l'Equateur et l'Eclyptique » s'entrecoupent.» (Note MS.) — L'auteur de cette Note se met en contra- diction avec l'usage constant des astronomes depuis Hipparque. On sait, en effet, que les longitudes se comptent toujours du point vernal, et sont, par suite, variables en raison de son déplacement.

c. Ibidem : " C'est a dire la variation qui arriue a la déclinaison de i> l'Eclypùque au regard de l'Equateur, sur lequel elle est maintenant .1 inclinée de 23 d. et demy. Et du temps de Copernic, elle n'estoit incli- » née que de 23» 24'. Et du temps de Ptolemée, elle estoit inclinée de » 23° 54'. Et c'est pour cela que les Astronomes auoient feint vn ciel crys- » tallin qui balançoit irrégulièrement et fort peu, du midy au septentrion ,1 et du septentrion au midy, si bien qu'an temps ou nous sommes de 1659 « la déclinaison va augmentant peu a peu. >■ (Note MS.) — Les chiffres indiqués dans cette Note sont entachés d'inexactitude; l'obliquité de l'écliptique a été évaluée par Ptolemée à 235 r4o", par Copernic à 2 3°28'a4" (valeur trop faible), par Tycho à 2329' 3o". La détermination de 23«3o' et l'opinion (erronée) que désormais l'obliquité, après avoir diminué, aug- mente, paraissent empruntées à Wendelin.

d. Voir Correspondance, t. V, p. 386.

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�� � I20 OEUVRES DE DeSCARTES.

celle de Copernic, on attribue plus de mouuement à la Terre que par l'autre. Premièrement, il faut, pendant que la Terre, félon l'opi- nion de Tycho, demeure immobile, que le Ciel auec les Eftoiles tourne autour d'elle chaque jour, ce qu'on ne Tçauroit entendre fans conceuoir aufii que toutes les parties de la Terre font feparées de toutes les parties du Ciel qu'elles touchoient vn peu auparauant, & qu'elles viennent à en toucher d'autres; & pource que cette fepa- ration eft réciproque, ainfi qu'il a eflé dit cy-deffus", & qu'il faut qu'il y ait autant de force ou d'adion en la Terre comme au Ciel,

150 je ne voy rien qui nous | oblige à croire que le Ciel foit pluftoft meu que la Terre ; au contraire, nous auons bien plus de raifon d'attri- buer ce mouuement ^ la Terre, pource que la feparation fe fait en toute fa fuperficie, & non pas de mefme en toute la fuperficie du Ciel, mais feulement en la concaue qui touche là Terre, & qui eft extrêmement petite, à comparaifon de la conuexe. Et n'importe qu'ils difent que, félon leur opinion, la fuperficie conuexe du Ciel eftoilé eft auffi bien feparée du Ciel qui l'enuironne, à fçauoir du criftalin ou de l'empirée, comme la fuperficie concaue du mefme Ciel l'eft de la Terre, & que, pour cela, ils attribuent le mouuement au Ciel pluftoft qu'à la Terre. Car ils n'ont aucune preuue qui face paroiftre cette feparation de toute la fuperficie conuexe du Ciel eftoilé d'auec l'autre Ciel qui l'enuironne ; mais ils la feignent à plaifir. Et ainfi, par leur hypothefe, la raifon pour laquelle on doit attribuer le mouuement au Ciel & le repos à la Terre, eft imagi- naire & ne dépend que de leur fantaifie; au lieu que la raifon pour laquelle ils pourroient dire que la Terre fe meut, eft euidente & certaine.

3p. Et aitjft qu'elle fe meut autour du Soleil.

De plus, fuiuant l'hypothefe de Tycho, le Soleil faifant vn circuit tous les ans autour de la Terre, emporte auec foy aon feulement

151 Mercure & Venus, mais encore Mars, lupiter & Sajturne, qui font plus éloignez de luy que n'eft la Terre; ce qu'on ne fçauroit en- tendre en vn Ciel liquide comme ils le fupofent, fi la matière du Ciel qui eft entre le Soleil & ces Aftres, n'eft emportée toute en- femble auec eux, & que cependant la Terre, par vne force particu- lière & différente de celle qui tranfporte ainfi le Ciel, fe fepare des parties de cette matière qui la touchent immédiatement, & qu'elle

a. Partie II, art. 29, p. 78.

�� � Principes. — Troisiesme Partie. 121

décriue vn cercle au milieu d'elles. Mais cette feparation qui fe fait ainfi de toute la Terre, deura élire nommée fon mouuement.

40. Encore que la Terre changé de fttuation au regard des autres Pla- nètes, cela n'ejl pas fenfible au regard des EJioiles fixes, à caufe de leur extrême dijlance.

On peut icy propoler vne difficulté contre mon hypothefe, à fça- uoir que, puifque le Soleil retient touf-jours vne mefme fituation à l'égard des Elloiles fixes, il eft donc neceſſaire que la Terre qui tourne autour de luy, approche de ces Eftoiles, & s'en éloigne auffi, de tout