Xavier Marmier
novembre, décembre 1838, janvier, mars, mai, octobre, décembre 1839
Sommaire |
[modifier] I - Drontheim
[modifier] II - Sandtorv
[modifier] III - Tromsoe
Tromsœ est l'un des points importans de cette province de Halogaland dont l'histoire remonte jusqu'au-delà des traditions authentiques. C'était dès les premiers temps du moyen-âge un lieu que les pêcheurs visitaient dans leurs courses, et que le peuple citait dans ses récits. Vers le milieu du XIIIe siècle, les habitans des bords de la mer Blanche vinrent s'établir dans cette province; Hakon Hakonsen, roi de Norvège, leur fit bâtir une église (Sanctoe Marioe de Trums ecclesia) qui devint plus tard une des quatorze chapelles royales et que l'histoire ecclésiastique cite souvent. L'église attira les habitans de la contrée, puis les marchands; l'intérêt commercial s'adjoignit au sentiment religieux, les paysans agenouillés dans la nef écoutèrent la parole du prêtre, puis revinrent sur la côte échanger leurs denrées. C'est ainsi que l'église a été, pour un grand nombre de villes, une source de prospérité, pour toutes un mobile de civilisation. L'église de Tromsoe eut encore une autre influence qui, dans un siècle livré aux superstitions, ne laissait pas que d'être assez importante. Elle chassa les Trold et les sorciers du pays : auparavant ils avaient coutume de se réunir à certains jours de l'année sur la montagne située de l'autre côté du port; le son des cloches, l'hymne religieux, les effrayèrent; les uns s'enfuirent en Islande; d'autres, dit-on, ne craignirent pas d'aller jusqu'au Blocksberg.
La situation de Tromsoe auprès d'une rade sûre, au milieu d'une enceinte d'îles nombreuses, entre les riches pêcheries de Finmark et celles de Norland, devait nécessairement favoriser son existence commerciale. Cependant peu de marchands y bâtirent leur demeure, et ce ne fut pendant long-temps qu'un point de réunion périodique et passager. Son existence comme ville date du XVIIIe siècle; en 1794, elle eut ses privilèges de bourgeoisie et commença à se développer. La guerre de 1808 et 1809, qui porta préjudice à toutes les villes de commerce du Danemark, favorisa celle-ci ; les Russes vinrent lui demander le produit des pêches du nord et lui apportèrent les denrées qu'elle répandit à travers deux grandes provinces. En 1801, on ne comptait encore à Tromsoe que 150 habitans; aujourd'hui il y en a près de 1400. En 1837, il est entré dans le port de cette ville trente-neuf bâtimens russes, trois hollandais, six danois, cinq hambourgeois, deux suédois, six brêmois. Ils apportaient du blé, du chanvre, des denrées coloniales, et ils sont partis emportant du poisson sec, de l'huile de poisson, des peaux de chèvres, de rennes, de renards, et de l'édredon. Tromsoe est le chef-lieu de Finmark, la résidence de l'évêque et du gouverneur; le district de l'évêque s'étend jusqu'à l'extrémité du nord; il doit parcourir à certaines époques tout son diocèse, visiter les écoles, entrer dans toutes les baies où il y a une église. C'est un voyage pénible, auquel il consacre les mois d'été et qu'il n'achève guère que dans l'espace de quatre ans.
Quand je vis cette ville pour la première fois, c'était un dimanche. J'entrai dans une longue rue terminée aux deux extrémités par des montagnes de neige; en face de moi était le port avec ses lourds magasins et ses bâtimens de commerce, puis, la vieille église posée près de la grève, la mer fuyant dans le lointain, et de tout côté un horizon sévère, des remparts de roc, des cimes élancées, des masses de neige. Les boutiques des marchands étaient ouvertes; les paysans des environs, les femmes de la ville se pressaient autour du comptoir; c'était une curieuse chose que de voir au milieu de cette nature sauvage du nord, ces denrées de la civilisation et ce mélange de costumes, de physionomies; la jeune fille de Tromsoe habillée comme une grisette, le matelot russe avec sa longue barbe et ses cheveux taillés en forme de couronne, le pécheur de Finmark mêlant à son vêtement rustique le vêtement de la cité, et le Lapon portant sa blouse de vadmel gris, son bonnet bleu pointu, sa ceinture de cuir ornée de boutons d'étain et ses souliers de peau de renne.
Les Lapons viennent ordinairement ici le dimanche pour assister au service religieux, faire l'échange de leur poisson, de leurs pelleteries, contre les denrées dont ils ont besoin. Dans le cimetière, il y avait plusieurs femmes laponnes qui portaient un berceau sur leurs bras et attendaient l'heure où le prêtre pourrait baptiser leurs enfans. Ce berceau n'est autre chose qu'une planche creusée, revêtue de cuir au dehors, remplie de mousse au dedans, serrée par une enveloppe de cuir, recouverte à l'endroit où repose la tête d'une espèce de dais en cuir et ornée d'un triple rang de grains en verre de couleur qui s'étend sur le visage de l'enfant comme pour flatter son regard au moment où il s'éveille. On dit que ces femmes n'aiment pas à découvrir la tête de leurs enfans devant des étrangers, car elles ont peur que ceux-ci ne leur jettent quelque sort; mais cette superstition ne paraissait pas exister parmi celles que nous avons vues, ou si elles redoutent l'influence magique du regard humain pour l'être chétif qu'elles portent sur leur sein, elles ne redoutent pas au moins celle de la nature. L'hiver, quand elles se réunissent à Tromsoe, elles mettent le berceau dans la neige et s'en vont tranquillement à leurs affaires. Du reste, la plupart des Lapons que l'on rencontre ici ne sont que des Lapons fixes qui ont établi leur demeure au bord des golfes et vivent là à l'aide de leur pêche et de quelques bestiaux. Ce sont les Soefinner, comme on les appelle dans ce pays. Les Fieldfinner, ou Lapons nomades des montagnes, apparaissent plus rarement. Ce mot de Finnner, ou Finnois, celui de Quœner et celui de Finloender, ont produit parfois une confusion qu'il importe d'éclaircir. Les Finner et les Lapons ne forment qu'un seul et même peuple; les uns habitent dans la Laponie norvégienne ou Finmark; les autres dans la Laponie suédoise ou Lappmark : voilà toute la différence. Les Quoener et les Finlaender forment un autre peuple dont les traditions et la langue accusent une parenté primitive avec les Lapons. Toute cette question d'origine, d'histoire et de psychologie laponne, est trop étendue pour être traitée ainsi en passant. Nous nous proposons de la discuter plus tard avec tout le soin qu'elle mérite.
Tromsoe est, comme presque toutes les villes de Norvége, complètement bâtie en bois. Auprès de l'église sont rangées les petites cabanes que les paysans du district ont eux-mêmes construites pour avoir un refuge quand ils viennent de quinze ou vingt lieues assister le dimanche à l'office. Plus loin sont les habitations des marchands; il y a une certaine coquetterie dans leur ameublement et dans la peinture qui les décore; le luxe de la civilisation a passé depuis long-temps le cercle polaire. Les soieries de Lyon, les étoffes de Mulhouse repoussent chaque jour plus loin le tissu de vadmel et fascinent le regard du pêcheur corme celui du riche bourgeois; partout l'antique costume disparaît, et la rude simplicité des vieux enfans de la Norvége fait place à des besoins factices dont la fatale contagion s'étend jusqu'à la chaumière. J'ai vu souvent dans ce pays de pauvres maisons où le pied glissait sur le sol fangeux, où des chiffons cachaient la moitié des fenêtres; mais il y avait des lithographies encadrées sur la muraille. J'ai vu des malheureux qui n'avaient pour toute nourriture qu'un peu de mauvaise bouillie, mais ils voulaient la voir servie dans une tasse de faïence et la manger avec une cuillère plaquée.
C'est une rude tâche pour celui qui aime les costumes primitifs que d'en chercher au milieu de ces provinces fermées encore à quelques unes de nos idées favorites, mais déjà conquises par la mode. Je me rappelle encore la tolère tout artistique du jeune peintre qui nous accompagnait en Norvége, lorsque, au lieu d'apercevoir les costumes nationaux, les draperies pittoresques pour lesquelles il avait si bien préparé sa toile et ses pinceaux, il ne voyait de tout coté que le frac français grossièrement taillé, le pantalon collant et la cravate empesée.
Mais pourquoi nous plaindre de cet échange de formes surannées contre des modes nouvelles? Tout cela n'est que le signe extérieur du mouvement d'idées qui passe des villes influentes aux villes passives. Les habitans de ces provinces reculées tournent dans l'isolement leurs regards vers les pays lointains dont ils comprennent le pouvoir, dont ils subissent l'ascendant; s'ils hésitent à sortir de leur cercle habituel, il y a là une sorte de force magnéti¬que qui les attire; s'ils s'assoupissent dans le silence de leur retraite, il y a là une voix éloquente qui les réveille, un cri populaire qui les ébranle, un chant de poète qui les attendrit. Peu à peu ils en viennent à s'associer à la vie du peuple dont l'activité les préoccupe, car ils sentent que là est la vie du monde entier; ils applaudissent à sa gloire, ils chantent ses conquêtes. Soyons fiers de l'empire que la France exerce sur ces hommes du nord; ce n'est plus comme au XVIIIe siècle l'empire d'un caprice de cour, mais celui de la pensée. D'une des limites de la Norvège à l'autre, dans la maison du prêtre comme dans celle du paysan, j'ai trouvé le portrait de Napoléon. J'ai vu dans une île de Finmark tout un corps d'officiers répéter avec émotion les refrains de nos chants nationaux, et lorsque les marchands qui nous donnaient asile le long de la route ont parlé de la révolution de 89 et de la révolution de juillet, on eût dit, à les entendre raconter dans tous leurs détails ces deux phases de notre histoire, qu'ils racontaient l'histoire de leur propre nation.
Cependant la même décroissance successive que l'on remarque ici dans la végétation existe dans les œuvres de l'homme. A mesure qu'on avance vers le nord, les villes deviennent plus rares et plus petites, et les communications plus difficiles. Le soleil de la civilisation, de même que le soleil de la nature, ne jette que de temps à autre une lueur pâle sur ces montagnes entourées de nuages, et le froid de la mort intellectuelle menace d'envahir la demeure du paysan retiré dans son île silencieuse. Mais ces hommes luttent avec énergie contre le sort qui les effraie; ils rassemblent autour d'eux tous les élémens possibles d'instruction et y cherchent un refuge, dans leurs longs jours de solitude. Les naturalistes ont assigné une limite à la végétation du foin et du bouleau ; on ne pourrait en assigner aucune à l'intelligence de l'homme. Dans la plus humble cabane du pêcheur de Finmark, il y a quelques livres; une bible, un livre de psaumes, un lambeau d'histoire; et, dans cette petite ville de Tromsoe située au soixante-dixième degré de latitude, habitée par une vingtaine de marchands et quelques familles de manœuvres, qui le croirait? Il y a une école latine, deux sociétés de lecture, une société d'harmonie et une société dramatique. Il y avait même en 1832 une imprimerie et un journal: Finmarkens amtstidende, petite feuille in-4° qui paraissait deux fois par semaine. Ces deux entreprises littéraires n'ont pu se soutenir; mais on parle de les relever.
L'école latine compte une trentaine d'élèves. Trois professeurs y enseignent l'histoire, la géographie, l'allemand, le français, l'anglais, le grec et l'hé¬breu. Les maîtres aidés par quelques souscriptions volontaires ont eux-mêmes formé une bibliothèque classique dont la gestion est abandonnée aux élèves.
Les deux sociétés de lecture se composent d'une quarantaine de membres. La première, fondée en 1818, a déjà réuni onze cents volumes. La seconde est abonnée aux principaux journaux d'Allemagne, de Suède et de Danemark.
La société musicale donne chaque hiver quatre grandes soirées et quelques soirées extraordinaires au bénéfice des pauvres.
La société dramatique compte, au nombre de ses membres, toute la société de la ville, hommes et femmes; son théâtre est d'un aspect peu monumental et ses décorations ne sont ni très larges, ni très variées. Je crois que dans ce moment elles se composent de deux toiles peintes de chaque côté et qui représentent l'intérieur d'une chambre, un coin de rue, une tour et une montagne. La tâche du machiniste consiste à savoir retourner ces toiles à propos et à y joindre quelques accessoires de circonstance. Dans les grandes solennités du théâtre de Tromsoe, on a pu voir ce qu'on voyait au Globe du temps de Shakspeare : un buisson d'épines représentant la forêt de Windsor et une lanterne simulant le clair de lune. Mais ici du moins les misères de l'art ne vont pas jusqu'à donner à un homme un gracieux rôle de jeune femme. Si jamais les membres de cette honorable société ont la hardiesse de mettre à l'étude quelque pièce du poète anglais, il y aura une Juliette aux yeux bleus pour s'écrier : It is no the larke, et une Desdemona pour chanter d'une voix mélancolique la romance du saule. Déjà l'on cite une jeune actrice charmante à voir dans quelques pièces de Holberg, et il en est une autre qui s'est illustrée à jamais par l'intelligence qu'elle a déployée dans les plus jolis vaudevilles de Scribe ; car la société dramatique de Tromsoe joue les vaudevilles de Scribe. Les fils de marchands s'habillent en colonels de la garde, et leurs sœurs s'appellent sept ou huit fois par an marquise ou comtesse; et c'est ainsi que les habitans de cette côte du nord cherchent à tromper l'ennui de leur hiver, la dureté de leur climat. De Drontheim ici, il n'y a guère que cent lieues de distance, et le changement de température est énorme. Autour de Tromsoe, on ne trouve ni arbres, ni fruits, point d'épis d'orge dans la vallée, point de rameaux de pins sur les montagnes, et si l'on veut avoir un bouquet de fleurs; il faut le faire éclore dans l'intérieur d'un appartement comme dans une serre chaude. J'ai vu un jour une jeune femme de Tromsoe pleurer en regardant une branche de lilas que son mari lui apportait de Christiania :- oh! mon Dieu, s'écriait-elle, il y a sept ans que je n'ai rien vu de semblable. - Le souvenir, dit G. Sand, est le parfum de l'ame; pour cette femme née sous un ciel plus doux, cette fleur à moitié fanée était un souvenir des joies de son enfance. D'une main tremblante, elle effleurait tour à tour les légères corolles de ces rameaux cueillis près de la maison paternelle, et dans leur calice desséché, dans leur arôme évanoui, elle semblait chercher les rêves décolorés de son printemps.
Mais ni la rigueur du climat, ni la longue obscurité des nuits d'hiver, ne peuvent altérer l'affection que ces habitans portent à leur pays. Ils l'aiment avec sincérité et le font aimer au voyageur par leur hospitalité cordiale; ici tout étranger est comme un hôte de prédilection que la providence envoie aux habitans de la ville. La maîtresse de maison le regarde avec une sorte de sollicitude maternelle, et les jeunes filles au regard timide, aux cheveux blonds nattés, le servent elles-mêmes à table comme des filles de patriarche.
J'étais entré à Tromsoe, plein de curiosité, j'en sortis avec un sentiment de regret. Dans les maisons où l'on m'avait admis, mes yeux n'avaient pas reconnu le luxe d'un salon parisien; sur la table dressée devant nous, on ne voyait ni les roemer des bords du Rhin, ni les coupes roses de Bohême, mais j'avais rencontré partout un regard bienveillant, j'avais senti une main affectueuse se reposer dans la mienne comme une main de frère; c'était là ce que je regrettais.
En naviguant plus loin vers le nord, nous aperçûmes encore les mêmes montagnes arides, les mêmes ravins remplis de neige, que nous n'avions presque pas cessé de voir depuis le district de Drontheim. Mais bientôt nous arrivâmes sur la côte d'Alten, lieu cité par les naturalistes comme un phénomène. Et n'est-ce pas un vrai phénomène que ces coteaux qui reverdissent au milieu d'une contrée couverte de neige, et cette terre septentrionale qui tout-à-coup semble se ranimer, qui recueille ses forces et porte dans les airs de grandes tiges de pins et des forêts de bouleaux? Alten était autrefois la résidence du gouverneur de Finmark : la maison qu'il occupait va être convertie en hôpital; ce lieu sera réservé surtout aux pauvres pêcheurs attaqués de la lèpre et aux incurables. Déjà le médecin attaché à cet établissement est venu s'y installer, et l'on dit que l'hiver prochain quarante malades pourront y être admis; c'est bien peu si l'on songe à l'étendue du district auquel il est destiné et à la quantité de malheureux qui languissent dans l'abandon ; mais jusqu'à présent nulle institution de ce genre n'avait été fondée en Finmark. C'est une œuvre de bienfaisance dont on doit louer le gouvernement. Dans cette province aride, partout où il y a un coin de terre habitable, l'homme accourt aussitôt pour y construire sa demeure. Tout le contour du golfe d'Alten est parsemé d'habitations; à une demi-lieue de l'ancienne maison du gouverneur est Bosekop (baie de la baleine), joli hameau où l'on trouve un riche marchand et une bonne auberge. Vis-à-vis est Talvig, chef-lieu de la paroisse, et à un mille de là Kaafiord.
Kaafiord n'était encore, il y a quinze ans, qu'une baie déserte; l'habileté d'un négociant anglais y a fondé une colonie. Une mine de cuivre, découverte dans la montagne voisine du golfe, exploitée avec intelligence, est devenue pour lui un moyen de fortune et pour tout le pays une source de prospérité. Dès le XVIIe siècle, cette mine avait été révélée au gouvernement danois, et quelques travaux furent entrepris pour en constater la valeur; mais alors les moyens d'exploitation n'étaient pas aussi faciles qu'ils le sont devenus depuis. On ignorait l'emploi du charbon de terre et le bois était trop cher; après une étude superficielle de la position de la mine, l'entreprise fut abandonnée, le peuple en parla encore, mais personne n'osa la continuer. En 1825, une femme laponne trouva sur les rochers un morceau de cuivre qui brillait tellement aux rayons du soleil qu'elle le prit pour de l'or; cet échantillon tomba entre les mains de M. Crowe, alors négociant à Hammerfest, qui le porta en Angleterre. A. son retour il savait qu'il y avait des veines de cuivre à Kaafiord, plus riches que celles de Suède; il visita le sol avec des ingénieurs, reconnut l'étendue des mines et sollicita un privilège d'exploitation. Le gouvernement norvégien se montra très libéral dans ses concessions; il lui accorda le produit net et exclusif des mines pendant dix ans à partir du jour où il fondrait à Kaafiord le premier lingot; ce privilège était daté de 1826 En 1827, M. Crowe envoyait déjà en Angleterre plusieurs bâtimens chargés de minerai.
L'exploitation, entreprise avec des capitaux considérables et basée sur une large échelle, obtint bientôt un succès décisif. D'année en année, les travaux devinrent plus importans, le nombre des ouvriers s'accrut, et là où l'on ne comptait naguère pas une habitation humaine, on vit s'élever des maisons, des ateliers, des magasins; aujourd'hui M. Crowe emploie près de onze cents personnes. C'est une colonie entière qui se suffit à elle-même, qui a son église, son marchand, son médecin, son école, et qui tend à s'agrandir plutôt qu'à diminuer; le minerai donne trente et quarante pour cent. De l'autre côté du golfe, l'habile directeur de cet établissement a fait creuser une autre mine plus riche encore que la première. Cette année il a commencé à faire des lingots de cuivre et il en a déjà chargé plusieurs bâtimens.
Les mines creusées tout récemment sont loin d'offrir l'aspect grandiose et pittoresque des mines de Danemora et de Fahlun, qui descendent jusque dans les entrailles de la terre; mais ce qui m'a paru curieux à Kaafiord, c'est de voir cette ruche d'abeilles formée si promptement par la volonté d'un homme et ce mélange d'ouvriers de divers pays et de diverses races, rassemblés sur le même filon, dirigés par la même main. Il y a ici des Russes, des Anglais, des Allemands, des Norvégiens, des Lapons. Chaque année au printemps, il arrive des Suédois et des Finlandais qui travaillent là pendant l'été, vivent pauvrement, épargnent presque tout ce qu'ils gagnent et s'en retournent avec 200 ou 300 francs au commencement de l'hiver. Et tous ces hommes, d'une nature rude, vivent ensemble en bonne intelligence. Il est rare qu'on ait à signaler parmi eux ou une rixe ou quelque autre infraction au règlement. Lorsqu'un pareil cas se présente, les directeurs des mines sont eux-mêmes juges du délit, et si le coupable est condamné à payer une amende, elle retombe dans la caisse des pauvres. En même temps que le maître cherche à maintenir parmi les ouvriers une discipline sévère, il travaille aussi à leur donner des garanties de sécurité pour l'avenir. S'ils tombent malades, le médecin les visite gratuitement; s'ils sont hors d'état de travailler, la caisse des pauvres vient à leur secours. Une loi d'équité les gouverne dans leurs jours de travaux, une loi de bienfaisance les soutient dans leurs jours d'inquiétude. Ce sont ces sages institutions qui les retiennent dans leur devoir et les attachent à l'établissement.
Nous partîmes de Kaafiord avec une barque à voiles du pays et cinq rameurs. C'était le soir, une teinte de lumière plus douce s'étendait sur le paysage. Des flocons de vapeur, mêlés à la fumée de la fonderie, enveloppaient les mines que nous avions visitées le matin. A travers ces nuages flottans on distinguait la chapelle en bois, bâtie au-dessus de l'eau, à la pointe du rocher, comme celle de Guillaume Tell; çà et là quelques pins élevant leur tête arrondie au milieu des habitations d'ouvriers, au bas le golfe bleu et limpide, et dans le fond, trois montagnes de neige serrées, fermant comme un rempart inaccessible cette enceinte pittoresque.
Une brise fraîche avait enflé la grande voile carrée de notre embarcation, et en voyant fuir derrière nous le sommet des îles et la pointe des promontoires, nous calculions déjà l'heure à laquelle nous aborderions dans le port de Hammerfest. Mais bientôt la brise tomba, la mer s'aplanit, la voile se reploya sur le mât qui, la soutenait, et nos rameurs prirent leurs avirons. Notre marche était moins rapide, mais elle était charmante. A minuit le soleil brillait encore à l'horizon; de grands jets de lumière couraient sur les vagues comme une fusée, et la mer, où le dernier souffle de la brise venait de s'endormir, était çà et là blanche comme l'acier, rouge comme la lame de cuivre qui sort de la fournaise, verte comme l'herbe des champs. C'était la nuit, mais une nuit semblable à une aurore de printemps. L'éder au plumage brun courait encore sur la grève, le goéland se berçait dans le sillage argenté de notre barque, et les algues du rivage élevaient leur tête humide au-dessus de l'eau comme pour aspirer un rayon bienfaisant de lumière. Nous passions entre des montagnes aux pointes aiguës, fortement tranchées, les unes arrondies à leur sommité comme une tour, d'autres portant une crête allongée et crénelée comme un rempart, et de temps à autre une barque laponne glissait à côté de nous, comme pour nous apprendre qu'entre les baies dont nous ne voyions pas le fond, il y avait des hommes, et sur les rocs nus, des habitations.
Au bout de la grève, nous en apercevons une et nous dirigeons notre barque de ce côté. Ce n'est pas une maison, c'est une espèce de tanière informe, surchargée de terre et de touffes de gazon. Elle est située au pied d'un roc aigu qui la menace chaque jour d'un éboulement de pierres ou d'une avalanche, et l'on n'y arrive qu'à travers une longue couche de fucus glissans. A l'intérieur, le sol est nu, les murailles nues. On ne voit ni chaises, ni tables, ni meubles. Deux pierres posées au milieu de cette sombre enceinte servent de foyer; un peu de paille et quelques peaux étendues sur la terre humide servent de lit. Un homme portant une blouse de laine grise et de grandes bottes de pêcheur est à la porte; c'est le propriétaire de cette habitation. Je m'asseois à côté de lui, sur une pierre couverte de mousse et il me raconte son existence. Il est né dans le district de Tromsoe, et dès son enfance il a été à la pêche l'hiver comme l'été. Un jour qu'il se trouvait par hasard sur cette côte, il y jeta ses filets et en retira une quantité de beaux poissons. Cette découverte le décida à demeurer ici. Il assembla çà et là quelques poutres éparses et bâtit sa cabane. Son père, pauvre pêcheur comme lui, ne lui avait pas laissé, en mourant, un seul skelling. Sa femme avait eu pour dot une génisse. Cette génisse lui donna quelques veaux. Avec le produit de sa pêche, il acheta une demi-douzaine de brebis. Sa fortune n'est pas allée plus loin. L'hiver, il laisse sa femme filer la laine et s'en va à la pêche. L'été, sa femme émigre aussi; elle conduit son petit troupeau dans une île voisine, afin d'épargner le gazon qui croît autour de leur demeure. En automne, ils se rejoignent tous deux, ils font leur récolte de foin qui est parfois si court, qu'au lieu de le couper avec la faucille, ils sont obligés de le cueillir avec la main. Quand vient l'hiver, leurs génisses et leurs brebis couchent à côté d'eux dans leur cabane, et ils les nourrissent avec le peu d'herbe qu'ils ont amassée, avec les fucus de la côte et des têtes de poissons bouillies dans l'eau. Cet homme, qui me racontait ainsi sa vie misérable, a un regard intelligent et parle un pur norvégien. Dans le commencement de notre conversation, trompé par la forme de ses habits, je lui ai demandé s'il n'était pas Lapon, et il s'est révolté à cette question. Il veut bien être pauvre, mais non pas Lapon.
En fouillant dans sa demeure, je trouve une petite caisse de livres usés et sales. Ce sont des ouvrages de piété, des psaumes, des sermons et deux volumes dépareillés d'un voyage dans les mers du sud. Il me raconte qu'il a acheté ces livres à Tromsœ, dans une vente publique, et qu'il les a tous lus. En voici un seulement, me dit-il, que j'ai essayé de lire plusieurs fois, mais que je n'ai pas compris. C'était une grammaire latine. Un de nos rameurs, nous entendant prononcer le mot de latin, et séduit par l'idée d'apprendre cette langue, s'avance aussitôt et achète cette grammaire.
Dans cette même cassette, d'où nous venions de voir surgir un rudiment classique, je découvre deux petits cahiers plus intéressans encore. L'un est le livret en partie double où le marchand a inscrit ce que le pêcheur lui doit et ce qu'il a payé. Toute la vie de ce malheureux est là dedans, toutes ses joies et toutes ses anxiétés. Quelquefois il a été en retard de 5 à 6 écus, puis il s'est remis péniblement au courant. Il est allé chez le marchand, dans un jour de joie, et il a acheté pour 6 skellings (1) d'eau-de-vie, pour 15 skellings de tabac; il a acheté une demi-tonne de farine qui lui a coûté bien cher, du chanvre pour faire ses filets, un mouchoir d'indienne pour sa femme, un peu de sucre et de café et une tasse en faïence pour le boire. Tout cela formait une longue addition qu'il n'a pu acquitter qu'en allant plusieurs nuits de suite à la pêche. L'autre livre est un A B C, qu'il a cherché à copier pour apprendre à écrire. Mais les encouragemens lui manquaient ainsi que les conseils, et après avoir moulé patiemment les vingt-quatre lettres de l'alphabet, voyant l'écriture du marchand si nette et si courante, il a désespéré d'arriver jamais jusque-là et s'est arrêté.
A un mille de cette demeure, nous aperçûmes une cabane de Lapons. Nous entrâmes par une porte de trois pieds de hauteur dans une espèce de galerie enfumée où un pâle rayon de lumière descendait à travers l'ouverture pratiquée dans le toit. D'un côté, quelques peaux de rennes formaient le lit de toute la famille; de l'autre, était l'étable des brebis; au milieu, le foyer, et dans le fond, des vases en bois destinés à contenir le lait. C'était là tout l'ameublement de l'habitation. Une femme, tenant à la main une branche de bouleau, remuait, dans une chaudière de fer, des os de poisson; une jeune fille, assise sur une pierre, faisait du fil avec des nerfs de rennes qu'elle déchirait entre ses dents et qu'elle tordait ensuite sur son genou, et une demi douzaine de pauvres enfans, au visage pale, au regard languissant, au corps amaigri, étaient groupés silencieusement entre leur mère et leur sœur aînée. Tous portaient une grossière robe de laine, tous avaient les yeux humides et rougis par la fumée. L'arrivée de quatre étrangers, à deux heures, au milieu de cette famille solitaire, ne lui causa ni surprise ni émotion. La vieille femme resta la tête penchée sur sa chaudière, la jeune fille continua à tordre son fil de renne, et les enfans, inoccupés et immobiles, portèrent sur nous un regard plus hébété que curieux. Mais tout à coup un de nos compagnons de voyage s'avisa d'ouvrir son sac de tabac à fumer, et nous vîmes l'oeil brun de la vieille femme étinceler : elle tendait la main avec une expression de convoitise peinte sur tous les traits de son visage. La jeune fille, qui jusque-là semblait nous avoir à peine remarqués, accourut aussitôt en articulant des mots inintelligibles pour nous. Quand elles eurent toutes deux les mains pleines de tabac, l'une d'elles en mit une partie dans sa bouche et enveloppa soigneusement le reste dans un morceau de toile; l'autre alla chercher, sous ses peaux de renne, une vieille pipe noire et se mit à fumer avec un air de joie et de volupté inexprimables. Un autre de nos compagnons offrit à la vieille femme une pièce de monnaie norvégienne en papier représentant une valeur d'un franc. Mais elle le prit comme si elle ne savait ce que c'était, et lorsque nous sortîmes, elle remercia celui qui lui avait donné du tabac et ne s'occupa nullement de celui qui lui avait remis de l'argent.
Ce fut là notre dernière halte. Nous avions expié chacune de ces excursions à terres par les douleurs que nous faisait éprouver une armée de cousins qui voltigeaient autour de notre barque et nous harcelaient sans cesse, comme pour nous punir d'avoir envahi leur territoire. Nul vent ne soufflait dans notre voile, mais nos rameurs réalisaient tout ce que j'avais entendu dire de la force et de la persévérance des rameurs norvégiens. Ils portaient sans se lasser le poids de leurs lourds avirons. Tantôt debout, tantôt assis, ils nous faisaient courir sur la mer immobile. A huit heures du matin, nous touchions à la pointe de Hvaloe, et, deux heures après, nous abordions à la cale du port de Hammerfest.
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(1) Le skelling de Norvège vaut environ un sou de notre monnaie.
[modifier] IV - Hammerfest
Dans une des baies de Hvaloe, à droite en venant de la pleine mer, on aperçoit cinq à six maisons bâties au bord des rochers, surmontées d'un clocher en bois et défendues par deux pacifiques canons où les oiseaux viennent nicher. C'est Hammerfest, la dernière ville du nord. Elle est plus grande qu'on ne le croirait au premier abord. Plus de la moitié de ses habitations sont cachées dans un ravin, et lorsque, par une matinée d'été, on gravit la montagne rocailleuse qui la domine, un point de vue imposant se déroule aux regards. Au pied de la montagne est la ville avec ses jolies maisons de marchands, ses magasins rouges et ses cabanes de pécheurs, s'étendant comme une ceinture au bord de l'eau; avec son port, creusé dans une enceinte de collines, couvert de barques et de bâtimens de commerce. Puis, de l'autre côté de la baie Fuglenoes (1), langue étroite de terre où s'élèvent aussi quelques habitations, on découvre la mer où flotte la grande voile carrée du bateau norvégien, et, dans le lointain, les montagnes de Soroe aux cimes échancrées et couvertes de glaces éternelles.
Dès le milieu du moyen-âge, le nom de Hammerfest apparaît dans les annales du commerce de Finmark. Ce n'était alors qu'un groupe de cabanes; mais le port sûr et commode était déjà connu des marchands de Bergen, et des pêcheurs russes qui tantôt se contentaient de jeter leurs filets à la mer, et tantôt exerçaient sur les côtes le métier de pirates. Le commerce de Finmark, monopolisé pendant un siècle, réduisit la population de cette contrée à une espèce de servage et la plongea dans une profonde misère. En 1789, le gouvernement danois comprit enfin les funestes résultats du pacte qu'il avait conclu avec une société avide et cruelle. Le commerce redevint libre, et Hammerfest reçut en même temps ses privilèges de ville marchande. Dans la pensée des rédacteurs de l'ordonnance de 1789, cette ville devait prendre un rapide accroissement. On la croyait destinée à devenir le point central du commerce dans le nord, l'entrepôt du Finmark et d'Archangel; mais ces espérances ne se réalisèrent pas; Hammerfest resta long-temps un lieu de passage et rien de plus. M. Léopold de Bach qui la vit, en 1801, en fait un tableau fort triste : « Toute la ville, dit-il, y compris la demeure du prêtre, se compose de neuf habitations, quatre marchands, une maison de douane, une école et un cordonnier. Sa population ne s'élève pas à plus de quarante-quatre personnes. On n'y trouve aucune subsistance, pas même du bois pour se chauffer (2).
Dans l'espace de trente ans, cette humble cité est sortie de l'état d'anéantissement auquel M. de Buch semblait la condamner. Si le savant voyageur y revenait aujourd'hui, il y trouverait environ quatre-vingts maisons et quatre cents habitans, plusieurs larges magasins, deux auberges portant le titre d'hôtel, des ouvriers, des fabriques, voire même un jeu de billard.
C'est par l'industrie des marchands que ce progrès s'est opéré, et les marchands composent toute l'aristocratie de la contrée. Ceux qui ont le bonheur d'être nommés agens consulaires de quelque pays étranger, jouissent d'un immense privilège. On leur donne le titre de consul, et leur femme, au lieu de s'appeler tout simplement madame, s'appelle frue. Dans les circonstances habituelles de la vie, la décoration du consul est une broderie. Dans les graves occasions il passe avant tous les autres marchands. Le prêtre est trop modeste pour ne pas laisser la place libre à ces sommités nobiliaires. Le chef de la douane pourrait seul leur disputer la prééminence avec son pantalon à bandes d'or et sa casquette constamment ornée d'un ambitieux galon.
L'été, cette petite ville de Hammerfest offre un tableau riant et animé : elle voit arriver près de deux cents bâtimens, soit norvégiens, soit étrangers, dans l'espace de quelques mois (3). Les uns, il est vrai, ne font que traverser la baie pour se diriger sur Archangel ou Tromsoe; d'autres vont d'île en île compléter leur cargaison; mais un grand nombre s'arrêtent. Ils apportent de la farine, du chanvre, des étoffes, et prennent en échange du poisson et de l'huile de poisson, des peaux de rennes, de chèvres, de loutres, de renards, et de l'édredon. Hammerfest est la capitale commerciale de tout le West-Finmark. Elle attire à elle la plupart des produits de la contrée, c'est-à-dire la chasse, la pêche, et répand en détail, dans les diverses stations marchandes du district, les denrées étrangères qu'elle a revues.
Les Russes arrivent en grand nombre dans cette ville. Depuis l'ordonnance de 1789, ils ont conquis tout le commerce de Finmark, affermé jusqu'alors aux négocians de Bergen. A peine voit-on par année deux ou trois bricks suédois, danois ou allemands; mais chaque jour de bon vent amène plusieurs lodie russes. Ce sont de courts navires à trois mâts, la plupart si vieux et si usés, qu'on ne les croirait pas capables de résister à un orage. Les plus petits ne sont pas même cloués ; de l'avant à l'arrière les planches sont cousues avec du chanvre. On raconte que l’empereur de Russie, voyant un jour un de ces navires entrer dans le port de Saint-Petersbourg, en fut si frappé, qu'il l'exempta de tout droit de douane. Avec ces frêles bâtimens qui effraie¬raient un matelot de Portsmouth, les Russes doublent le cap Nord et pénètrent dans toutes les baies de l'Océan glacial. Tandis que les uns exploitent ainsi le Commerce de Finmark, d'autres s'en vont stationner près des bancs de pêche. Plus habiles et plus actifs que les Norvégiens, ils remportent souvent un bateau chargé de poisson d'un lieu où leurs concurrens ne retirent qu'un flet à moitié vide. Il leur est défendu de pêcher à un mille de la côte, mais ils dépassent chaque jour les limites qui leur sont imposées. Ils fatiguent par leur persévérance l'attention de ceux qui doivent les surveiller. A l'est, à l'ouest, au nord, ils cernent de toutes parts la côte de Finmark. Ils y reviennent sans cesse. N’était la forteresse de Vardœhus qui les force à rebrousser chemin, ils seraient déjà paisiblement installés sur le sol norvégien.
A côté du navire russe apparaît la pauvre barque du Finnois, qui vient apporter au marchand le poisson qu'il a péniblement pêché pendant plusieurs mois et régler une partie de ses vieilles dettes. Sur la plate-forme en bois qui entoure les magasins, on aperçoit toutes sortes de costumes, on entend parler toutes les langues du nord. Et le marchand est là, alerte et affairé, la casquette de peau de loutre sur la tête, la plume sur l'oreille, courant de son comptoir à son entrepôt, tantôt attiré par une balle de farine dont il faut mesurer le poids, tantôt par une addition, et faisant un cours de philologie russe, suédoise, laponne, allemande, en même temps qu'un cours d'escompte. C'est sa saison de labeur. C'est de ces trois ou quatre mois de combinaisons et d'écritures que dépendent ses succès de toute une année. Alors il expédie des bâtimens de pêche au Spitzberg et des charges de poisson en Espagne et en Portugal. Toute la journée s'écoule ainsi dans un perpétuel enchaînement d'affaires, et, le soir, viennent les causeries autour du bol de punch. Alors tous ces honnêtes marchands s'abandonnent avec joie à leur franchise de cœur, à leurs habitudes hospitalières, et, s'il y a un étranger parmi eux, ils sont pour lui d'une bonté et d'une prévenance sans égales. A. défaut des grandes questions politiques et des nouvelles de bourse, qui n'ont ici qu'un lointain et faible retentissement, on s'occupe beaucoup des nouvelles du district, et chaque anecdote, tombant au milieu de cette société paisible, produit une commotion qui passe en quelques heures du salon du consul à la cabane, du pêcheur. L'état de la température joue surtout un grand rôle dans les conversations, et le baromètre est l'oracle de toute la maison. Les dames, qui en sont encore à l'enfance de l'art, s'abordent en se disant : Nous avons aujourd'hui vent d'est; -et les hommes, qui sont beaucoup plus avancés, disent : Nous aurons demain vent du nord. - Puis l'été est une merveilleuse époque qui apporte chaque jour quelque événement inattendu. C'est un navire étranger qu'on n'avait pas vu depuis deux années et qui tout à coup reparaît dans le port; c'est un pêcheur qui a pris, au bout de sa ligne, un poisson d'une forme singulière; c'est un voyageur qui entre avec armes et bagage dans l'hôtel de M. Bangh; et jusqu'à ce qu'on sache au juste qui il est, à quels heureux commentaires ne sera-t-il pas livré?
Que si, à travers les brouillards flottans et les nuages épais qui voilent ordinairement le ciel de Hammerfest, on voit tout à coup surgir un beau soleil, si les montagnes des îles apparaissent au loin avec leurs flancs bleuâtres et leur cime étincelante, si la mer que nul vent n'agite se déroule comme un lac d'argent entre la ville et les rochers, oh! c'est un beau et poétique spectacle; et l'étranger qui, pour le voir, est monté au sommet du Tyvefield, n'oubliera pas l'aspect grandiose de cet horizon où la terre et les eaux semblent se disputer l'espace, et cette mer orageuse qu'une heure de calme aplanit, qu'une clarté vermeille colore, et cette nature sévère qui soudain se déride et sourit à ceux qui la contemplent. Un soir, au mois d'août, j'ai vu, du haut de ces pics élancés comme une flèche de cathédrale, le soleil, un instant voilé par un léger nuage, se lever à minuit dans tout son éclat. Alors la mer était éblouissante de lumière; les montagnes avaient une teinte d'azur comme les horizons lointains des contrées méridionales, et les lacs posés aux flancs des collines, endormis dans leur bassin de granit, ressemblaient à des coupes de cristal. Lorsque ces beaux jours apparaissent, il se fait dans toute la ville un grand mouvement. Chacun veut jouir de ce tableau si rare, hélas! et si rapide. Les affaires sont suspendues; les femmes sortent pour voir si les plantes qu'elles cultivent avec tant de soin n'ont pas poussé quelques fleurs, et les hommes, assis sur un banc, se dilatent au soleil. Mais ces jours d'épanouissement n'apparaissent que de loin en loin ; un brouillard épais voile l'azur du ciel; le froid recommence au beau milieu de l'été; puis bientôt les bâtimens étrangers disparaissent l'un après l'autre, les entrepôts se ferment, les affaires cessent, tout retombe dans un profond silence. Voici l'hiver. Et quel hiver! des nuits sans fin, un ciel noir, un sol glacé. A midi, au mois de décembre, il faut se placer bien près de la fenêtre pour pouvoir lire quelques pages. Du matin au soir la lampe est allumée dans toutes les maisons, et plus d'étrangers, plus de mouvement, plus de nouvelles. La poste, qui arrive trois fois par mois, n'arrive plus qu'à des époques indéterminées. Celle qui passe à travers les montagnes de Suède est souvent arrêtée par la nuit et les mauvais chemins; celle qui vient de Drontheim par mer rencontre encore plus d'obstacles. La ville, naguère si occupée et si vivante, est maintenant comme un monde à part, isolé de l'univers entier. Les pauvres gens qui l'habitent cherchent alors tous les moyens possibles de se distraire. Ils ont formé une association pour se procurer des livres danois et allemands. Ils se rassemblent le soir tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, si les tourbillons de neige ne les empêchent pas de sortir. Ils boivent du punch, ils fument, ils jouent aux cartes. Les plus lettrés d'entre eux doivent se résigner à ces distractions monotones: car lire ou écrire long-temps à la lueur d'une lampe est chose impossible. Un de leurs grands plaisirs, lorsque parfois le ciel s'éclaircit, est ce prendre les longs patins en bois norvégiens et de s'en aller courir à travers les rocs et les montagnes dont les flots de neige effacent toutes les aspérités.
Vers la fin du mois de janvier, ils commencent à chercher à l'horizon les premières lueurs du soleil qui les a fuis pendant si long-temps. D'abord on ne distingue dans la brume sombre qu'une teinte rougeâtre; mais c'est le signe que chacun connaît et dont chacun se réjouit. C'est le signe précurseur de ce soleil qui va raviver la terre et les hommes. Le premier qui l'a vu surgir l’annonce à haute voix, et tout le monde accourt sur la colline; et, ce jour-là, c’est fête dans toutes les familles. Peu à peu la teinte rouge grandit. C’était une liane informe, c'est maintenant un large disque qui traverse les nuages et qui de semaine en semaine, s'arrête plus long-temps à l'horizon jusqu'à ce qu'il y reste sans relâche des mois entiers.
L'Île de la Baleine (Hvaloe), où Hammerfest est bâtie, est une terre rocailleuse qui ne produit ni arbres ni fruits. Je l'ai traversée deux fois, et, sur ses huit ou dix lieues d'étendue, je n'ai trouvé que des crêtes de montagnes dépouillées de végétation, çà et là quelques maigres bouleaux, de la mousse de renne dans les vallées, et des masses de neige, d'où les torrens s'échappent en mugissant. Dans la baie de Hanmmerfest, toutes les peines que le marchand s’est données pour avoir un jardin sous sa fenêtre, n'ont abouti qu'à faire germer un peu de cerfeuil, une tige de salade. Au mois d'octobre, toute végétation cesse, tout se fane; les fleurs même, que l'on garde avec les plus grandes précautions dans les appartemens, meurent faute d'air et de lumière.
Dans l'intérieur de l'île, il n'existe aucune habitation; mais sur la côte, au bord des golfes, le pêcheur est venu bâtir sa cabane là où il a pu trouver un peu d'herbe et de gazon. J'avais grande envie de voir ces habitations si pauvres et si isolées; et lorsqu'un jour M. Aall, le digne prêtre de Hammerfest, me proposa de me conduire au-delà de l'île dans une de ses trois paroisses, j'acceptai son offre avec joie.
Nous partîmes à pied un samedi matin avec un jeune Lapon qui devait nous servir de guide et porter nos provisions. Après avoir gravi une première crête de montagnes, nous descendîmes à Ryppefiord, jolie petite baie où un pêcheur a bâti cinq à six cabanes en bois à mesure que la pêche l'enrichissait. C'est un homme intelligent qui a lui-même donné des leçons à son fils et l'a mis en état d'être maître d'école de la paroisse. Il nous conduisit dans une île appelée Kirkegaardœ (l'île du Cimetière). C'était là qu'on enterrait autrefois les malfaiteurs et les suicidés. La justice ecclésiastique de cette contrée était plus sévère que la nôtre : elle rejetait ces malheureux hors de la communauté chrétienne; elle les isolait au milieu d'une île déserte. Quelquefois aussi on enterrait là ceux qui étaient morts victimes d'une tempête ou d'un accident. Peu importe, disent les philosophes, dans quel lieu repose notre corps quand l'ame ne l'habite plus; et cependant, j'en suis sûr, bien des étrangers, à qui l'on parlait de cette redoutable île du Cimetière, ont dû frémir à l'idée qu'en faisant naufrage sur la côte, ils pouvaient subir cet ostracisme de la mort, et être enterrés là, loin de leur pays, au sein de l'Océan glacial, seuls avec des hommes marqués pendant leur vie d'une tache honteuse. Le peuple dit qu'autrefois, à certaines époques de l'année, on voyait ces malheureux se lever au milieu de la nuit. Ils erraient sur les rochers au bord de la grève, et l'on distinguait dans l'ombre les blancs replis de leur linceul. Les uns imploraient une barque pour pouvoir s'en aller visiter leur demeure; d'autres mêlaient le cri de leurs remords au gémissement des vagues, au souffle de la tempête. L'un d'eux, un jeune homme (son histoire fut long-temps populaire dans le Nord) avait tué un officier danois qui tentait de séduire sa fiancée. On le voyait apparaître à certains jours, probablement le jour de son crime; et tout seul à l'écart, assis sur une pointe de terre, il demandait que le prêtre vînt bénir la tombe où il ne pouvait dormir, et que sa bien-aimée vînt y jeter quelques fleurs.
L'honnête Norvégien qui nous racontait ces traditions, en savait encore plusieurs autres. Il nous dit aussi que, pendant l'hiver de 1800, à la pêcherie de Lofodden, une nuit, il vit apparaître un homme armé de la tête aux pieds, portant l'étendard anglais d'une main et de l'autre brandissant une épée du côté du Danemark. Il prédit alors qu'il y aurait bientôt une grande bataille entre les Danois et les Anglais. Personne ne voulut le croire; et, l'année suivante, l'amiral Nelson brûlait la flotte danoise dans le port de Copenhague.
De retour sur la côte de Hvalœ, nous continuâmes notre route à travers les rudes aspérités, des rocs, les ravins humides et fangeux, les broussailles tortueuses, la neige et les torrens. Le bateau qui devait nous conduire à Hvalsund nous attendait à Soeholm. A quelque distance de là, nous aperçûmes une tente de Lapons. Ils avaient abandonné dans une île voisine leurs rennes aux soins d'un gardien, et ils étaient venus s'installer là pour pêcher. Leur rente se composait de cinq à six bandes de vadmel vieilles et noircies, posées sur quatre piquets et ouvertes par le haut pour laisser sortir la fumée. Une vieille femme était accroupie auprès d'un foyer, écrasant du sel sur une planche. Les hommes étaient dehors avec leurs robes en peau de rennes, immobiles et apathiques. Du poisson séchait sur des perches à quelques pas d'eux, et des entrailles de poisson jonchaient le sol. En face de leur demeure, de l'autre côté de l'eau, on votait s'élever une pyramide en pierre. C'était une de ces pierres saintes, une de ces Passe-Vare ou les Lapons allaient autrefois offrir des sacrifices. Mais autour de ce lieu vénéré, dont les idolâtres ne s'approchaient que la tête nue et le front incliné, il n'existe plus ni cornes de béliers, ni pieds de rennes, ni rien de ce qu'ils avaient coutume d'immoler au dieu de la chasse et au dieu du tonnerre, à Sarakka, la déesse des enfantemens, et à Jabbe-Akka la mère de la mort. Les missionnaires du XVIIIe siècle les ont convertis, et les Passe-Vare n’existent plus que comme des monumens d'une ancienne superstition qui a perdu son empire.
Le soir, après quatorze heure d’une marche pénible et d’une navigation contrariée par le vent, nous arrivâmes à Hvalsund, dans la maison du marchand. Tous ces marchands des petites îles du Nord sont tenus d'héberger les voyageurs, mais ils ont en même temps le droit de se faire payer, et jamais ils ne veulent rien recevoir. Ils ouvrent à l'étranger qui vient les voir leurs armoires et leurs celliers. La maîtresse de maison emploie, pour lui ses meilleures recettes de cuisine, la jeune fille tire du buffet la plus belle nappe, et le père de famille apporte sur la table avec un naïf orgueil la vieille bouteille de vin de Porto qu'il réserve pour les grandes occasions. Chacun ainsi s’empresse autour de l'étranger, et, quand il s'eu va, on lui tend la main et on le remercie d’être venu.
Hvalsund est une de ces stations de commerce où abordent chaque année quelques lodie russes et quelques bateaux, où les habitans des montagnes et des côtes viennent apporter leurs peaux de rennes, leur poisson, et faire leurs approvisionnemens de l'année. En 1763, on y bâtit une chapelle. C'est depuis ce temps le chef-lieu d'une paroisse toute peuplée de Lapons. Le prêtre de Hammerfest y vient trois fois par an célébrer l'office divin. Il envoie un exprès au marchand pour lui annoncer le jour de son arrivée; le marchand l'annonce à un Lapon qui le répète à un autre, et la nouvelle court ainsi à quinze lieues à la ronde, de fiord en fiord, de montagne en montagne, et le dimanche toute la communauté accourt.
Elle était déjà réunie sous nos fenêtres, le matin, quand nous nous éveillâmes. Ceux-ci étaient venus à pied, ceux-là en bateau, et leur physionomie, leur costume, leur attitude, tout dans ces groupes étranges m'offrait un singulier et curieux tableau. Le caractère distinctif de ces assemblées de Lapons, c'est l'indolence. Les uns se tiennent debout au soleil; d'autres restent assis sur le gazon. Ils restent là des heures entières muets et immobiles. Les plus heureux sont ceux qui ont une vieille pipe et un peu de tabac. En hiver, ils portent de lourdes peaux de rennes sur le corps; en été, des blouses de vadmel (kofte) gris ou bleu, surmontées d'un collet orné de broderies en fil rouge, serrées au milieu du corps par une ceinture de cuir et ornées d'un galon de drap rouge et quelquefois d'une lisière à la partie inférieure. Leurs longs cheveux flottent sur leurs épaules, et un bonnet en drap de diverses couleurs, taillé comme une calotte, leur couvre la tête. Ils n'ont ni linge, ni bas; un pantalon étroit descend jusqu'à leurs souliers, et quelques-uns portent de grandes bottes en cuir. Sur la poitrine, ils ont une poche en toile suspendue au cou par un épais cordon, et cachée sous leur blouse. C'est là qu'ils mettent leur bourse, leur tabac, leur cuillère en corne de renne, des aiguilles à coudre, du fil, un briquet et de l'amadou. Le costume des femmes ressemble à celui des hommes. C'est la même blouse sans collet, la même ceinture, et les mêmes souliers en cuir, terminés en pointe et garnis de foin en dedans. Mais leur pantalon ne descend guère que jusqu'aux genoux; le reste de la jambe est caché par les cordons de souliers qu'elles tournent et retournent de manière à en faire une espèce de bas. Leur bonnet est en étoffe de couleur, surmonté, comme celui des femmes d'Islande et de Normandie, d'une pointe pareille à un cimier de casque. Elles portent à leur ceinture leur bourse, leur tabac et tout ce dont elles ont besoin pour coudre. Quelques-unes ont eu la singulière idée d'adjoindre à leur antique costume lapon un fichu d'indienne. C'est une chose horrible à voir que cette étoffe de Mulhouse tombant sur une peau de renne ou sur une blouse de vadmel. Elles ont une prédilection particulière pour tout ce qui ressemble à un bijou. Elles portent à leurs doigts de lourdes bagues d'argent ou de cuivre grossièrement travaillées, et sur leur ceinture des boutons d'argent. La plupart sont laides. Leur type de figure est celui qui a été souvent décrit par les historiens : la face plate, les joues creuses, les pommettes saillantes. Mais elles ne sont ni si laides, ni si petites, ni si sales qu'on l'a dit, et, parmi celles que j'ai vues à Hvalsund, il y en avait plusieurs remarquables par la finesse de leurs traits et la douce expression de leur visage.
Quand le prêtre parut sur le seuil de l'habitation, les Lapons, hommes et femmes, s'approchèrent de lui et vinrent le saluer selon leur coutume nationale, en lui passant la main autour de la taille comme pour l'embrasser. Ils ont pour leur prêtre un véritable attachement et un profond respect. Quand ils lui parlent, ils l'appellent toujours cher père, excellent père. Quand il entre dans leur demeure, ils se lèvent aussitôt, le prennent par la main et le conduisent au fond de leur cabane à la place d'honneur. En général, les pauvres Lapons ont été durement calomniés. Les voyageurs qui n'ont fait que voir de loin les sombres demeures où ils vivent, leur ont prêté bien des vices dont ils sont, pour la plupart du moins, très innocens. Il suffit de rester quelque temps parmi eux, de causer avec eux, de les suivre dans les diverses situations de la vie, pour être touché de tout ce qu'il y a de bon, de simple et d'honnête dans leur nature. J'ai souvent interrogé à ce sujet les hommes qui ont le plus de rapports avec eux, les prêtres, les marchands, les pêcheurs, et il n'en est pas un qui ne m'ait fait l'éloge de leur douceur de caractère et de leur hospitalité. On les accuse seulement quelquefois de s'abandonner avec trop peu de retenue au plaisir de boire, et de montrer trop de méfiance dans leurs relations. Le premier défaut vient de la pauvreté de leur vie, et, quant au second, la nature qui les trompe chaque jour, l'élément rigoureux qui les poursuit sans cesse, ne leur enseignent-ils pas la méfiance, et la supériorité pratique des hommes avec lesquels ils ont un compte à régler ne leur en fait-elle pas une loi?
L'heure de l'office sonna, et nous nous dirigeâmes vers l'église. En un instant la nef fut pleine de Lapons. Le prêtre prêchait dans leur langue, et, quoique son sermon, comme il avait lui-même l'humilité de l'avouer, ne fût ni correctement écrit, ni correctement prononcé, tous l'écoutaient avec attention. Au sermon succéda le chant des psaumes, et la plupart des Lapons avaient leur livre à la main et joignaient leur voix à celles du chœur. Cependant les désirs vulgaires se mêlaient encore à cette pieuse cérémonie. Au beau milieu du chant, je vis une vieille femme traverser la foule et s'approcher d'un homme assis près de la chaire. Elle lui dit quelques mots à l'oreille; alors il tira gravement de sa poche une pipe, la lui donna, et la vieille femme sortit avec un visage radieux.
Dans l'après-midi, il y avait une joyeuse assemblée chez le marchand. Plusieurs dames étaient venues de Hammerfest visiter Hvalsund, et l'on buvait du punch et l'on chantait. Pendant ce temps, les Lapons s'en allaient au magasin, achetant pour quelques sckellings d'eau-de-vie et de tabac, ou implorant un crédit que le prudent caissier ne leur accordait pas sans de longs préambules et de nombreuses restrictions. L'un d'eux, attiré par notre gaieté bruyante, entra dans la maison du marchand et entr'ouvrit doucement la porte du salon. Nous lui fîmes signe de s'approcher. Il vint s'asseoir par terre à nos pieds et écouta. Dans ce moment on entonnait une mélodie tendre et plaintive. Le Lapon baissa la tête et essuya une larme qui coulait sur ses joues. « Oh! me dit-il, quand il s'aperçut que je le regardais, nous ne chantons pas ici, nous, mais nous chanterons au ciel. » Je lui donnai quelques sckellings, et je lui demandai s'il avait beaucoup de rennes et beaucoup de moutons, s'il était riche. « Dieu est riche, répondit-il, mais l'homme est pauvre. » Et, pendant une demi-heure, il entremêla ainsi à sa conversation des paroles bibliques. C'était un Lapon des frontières de la Russie, qui vient à Hvalsund chaque été avec son troupeau et s'en retourne l'automne dans les montagnes. - Où demeures-tu? lui dis-je quand il nous quitta. - Le Lapon, me répondit-il, n'a point de patrie et point de demeure. Il porte sa tente d'un lieu à l'autre; mais, si tu veux venir l'hiver prochain à Kitell, tu demanderas Ole Olssen, et je te recevrai. Le lendemain, au moment où j'allais partir, il vint à moi, et me dit en me présentant une vieille pièce de monnaie norvégienne : « Tu es un bon étranger, toi, tu ne méprises pas le pauvre Lapon. Garde cela pour souvenir de moi et viens me voir à Kitell. Je te dirai comment nous vivons. » Puis il me tendit la main et s'éloigna.
Le prêtre exerce sur toute cette communauté une sorte de juridiction paternelle. C'est lui qui règle les mariages, qui apaise les querelles, qui donne des conseils au père de famille et des encouragemens à l'enfant. Si deux époux ne peuvent s'accorder, ils s'adressent au prêtre. Si deux voisins ont à traiter quelque épineuse question d'intérêt, ils prennent pour arbitre le prêtre; et si le Lapon et le marchand sont mécontens l'un de l'autre, c'est encore le prêtre qui s'interpose entre eux. Le soir, il y avait un procès à juger. Il s'agissait de deux jeunes fiancés qui demandaient à rompre leur contrat. Le jeune homme, séduit par les sept cents rennes de sa future, aurait encore volontiers consenti à ensevelir dans le silence ses griefs; mais la jeune fille avait invariablement pris sa résolution. Les deux partis, accompagnés de leurs témoins, comparurent devant le prêtre, et, quand la fiancée eut déclaré qu'elle voulait redevenir libre, le jeune homme redemanda les présens qu'il lui avait faits. Elle prit une clé cachée sous sa robe, ouvrit une vieille caisse en bois, et en tira une bague d'argent, une ceinture de cuir, ornée de quelques plaques d'argent, et trois mouchoirs d'indienne. Le jeune homme rassembla ces objets, les retourna de tout côté pour voir s'ils étaient en bon état; puis, quand cet examen fût fini, il raconta au prêtre que ses fiançailles lui avaient coûté beaucoup d'argent, que sa fiancée avait bu dix-huit pots d'eau-de-vie, et il demandait 10 dalers (50 fr.) pour s'indemniser de ses dépenses, de ses voyages et de ses chagrins. A cette déclaration inattendue, la jeune Laponne jeta sur lui un regard d'une magnifique fierté, puis elle en appela aux témoins, et il se trouva qu'au lieu de dix-huit pots d'eau-de-vie, l'innocente fille n'en avait bu que trois. Le prêtre lui dit de donner 5 francs à son rigoureux fiancé. Il les reçut avec autant de joie que s'il n'avait pas osé les espérer. Puis, tous deux, à la demande de leur juge, se tendirent la main en signe d'oubli du passé et se séparèrent.
Le lendemain, tous les Lapons étaient retournés dans leurs demeures. Pour nous, nous avions un nouveau voyage à faire. Le pêcheur finnois qui, pendant sept mois de l'année, sert de maître d'école à la communauté, était venu de Roevsboten, situé à douze lieues de Hvalsund, chercher le prêtre pour administrer les sacremens à sa vieille mère malade. Nous partîmes à midi dans une petite barque montée par trois hommes; le maître d'école nous servait lui même de pilote. sous longeâmes la côte occidentale de Hvaloe, et je vis reparaître autour de moi les sites sombres de ces mers du nord, les grands rocs aigus, isolés et debout au milieu des vagues comme des pyramides au milieu du désert, les montagnes de neige ceignant, l'horizon, de temps à autre un coin de terre aride où le pétrel s'arrête dans son vol, comme pour voir de quel côté soufflera la tempête, et de toutes parts une solitude profonde, un silence de mort.
Le soir, des nuages épais s'amoncelèrent autour de nous, l'azur du ciel disparut, et nous n'entrevîmes plus que les vagues noires et les masses confuses des montagnes qui présentaient dans l'ombre toutes sortes de formes étranges. Il était deux heures du matin lorsque nous arrivâmes à Roevsboten : le ciel était encore chargé de nuages; mais une clarté rougeâtre se montrait à l'horizon. A la lueur de cette pâle aurore, nous aperçûmes, sur une pointe de terre, une tente de Lapons nomades; près de nous, un torrent, et au bord du torrent la cabane de gazon habitée par la vieille femme. - Irons nous maintenant visiter ta mère ? demanda le prêtre à Per Nilsson, le maître d'école. - Oui, je le désirerais, répondit-il ; je sais qu'elle veut te voir dès que tu arriveras. Attends-moi à la porte, je vais lui dire que tu es venu.
Nous restâmes à la porte, tandis que les rameurs tiraient la barque sur la grève. Il faisait froid, humide, et nos manteaux mouillés par le brouillard ne pouvaient nous réchauffer; Per Nilsson revint un instant après appeler le prêtre. Nous le suivîmes en nous courbant jusqu'à terre pour franchir le seuil de son habitation. C'était une pauvre cabane laponne, occupée par deux familles. D'un côté, étaient les peaux de rennes servant de lit; de l'autre, un métier à tisser, quelques sceaux en bois posés sur des planches, une marmite suspendue au-dessus du foyer, rien de plus. Deux femmes, qui avaient revêtu à la hâte leur tunique de vadmel, étaient assises sur leur lit, et, dans un coin obscur, la malade poussait des cris de douleur. Une lèpre incurable lui avait dévoré une partie du palais, et sa voix inintelligible pour tout autre que pour son fils, ressemblait à un râlement de mort. Le prêtre se posa devant son lit, et Per Nilsson lui servit d'interprète. La malheureuse, sentant qu'elle n'avait plus guère de jours à vivre, voulait recevoir aussitôt la dernière communion. Le prêtre prit ses vêtemens, son calice, et commença les prières des agonisans. Comme il craignait de se tromper en parlant une langue qui ne lui était pas familière, il priait en norvégien, et le fils de la malade, la tête inclinée, les mains jointes, traduisait à sa mère mourante les saintes paroles. C'est une scène que je n'oublierai jamais cette cabane de pêcheur au milieu du désert; cette malade, consolée par la foi dans ses douleurs ; ce prêtre avec ses vêtemens sacerdotaux, debout dans l'ombre; un fils traduisant à sa mère les exhortations de l'agonie; deux femmes silencieuses et comme attérées par la douloureuse majesté de ce tableau; auprès d'elles, un jeune enfant endormi dans son ignorance; nulle étoile au ciel; nulle autre clarté dans cette retraite obscure qu'un rayon pâle de la lune descendant par le toit; le vent sifflant sur les vagues de la mer, et le torrent aux flots orageux grondant à côté de nous ; c'est tout ce que j'ai vu dans ma vie de plus terrible et de plus imposant.
Quand la cérémonie fut achevée, la malade remercia Dieu et s'endormit. Per Nilsson nous mena dans une espèce de hangar où il renfermait ses provisions. Il étendit quelques peaux de rennes sur le plancher; nous nous couchâmes là-dessus, et nous dormîmes d'un profond sommeil. Quelques heures plus tard, quand Per Nilsson ouvrit la porte, le prêtre lui demanda comment se trouvait sa mère. - Elle va bien, dit-il; tes prières l'ont fortifiée et réjouie; elle est assise dans son lit et voudrait te voir. - Nous rentrâmes dans la cabane, et tandis que le digne pasteur portait encore une consolation dans le cœur de la malade, les deux autres femmes préparaient notre déjeuner. La première faisait bouillir du poisson dans la marmite qui avait servi la veille à cuire des plantes marines; la seconde pétrissait sur une planche des galettes de farine d'orge qu'elle rôtissait ensuite au moyen d'une pierre plate posée sur le feu. Un enfant nous apporta la marmite en plein air et mit une douzaine de galettes sur le gazon. Nous n'avions ni assiettes, ni fourchettes, nous pêchâmes avec la pointe d'un canif les queues de poisson qui flottaient dans l'eau, et puis nous allâmes boire au torrent, et la nouveauté de ce déjeuner nous fit oublier ce qu'il avait de peu confortable. Pendant ce temps, nos rameurs mangeaient une espèce de gruau composé d'huile et de foie de poisson. Quand ils eurent achevé ce triste repas, dont l'aspect seul me causait un profond dégoût, nous demandâmes à partir. Mais le bon Per Nilsson, qui devait encore être notre pilote, était retenu tantôt par sa mère, tantôt par sa femme; puis il allait se promener sur la grève, tenant un enfant de chaque main, et, lorsque nous regardions du côté du bateau, il regardait sournoisement d'un autre côté. Enfin il s'arracha à son foyer et à ses affections; il dit adieu à l'un, à l'autre, et rama bravement pendant huit heures pour nous reconduire sur le sol de Hvaloe.
[modifier] VII. - Excursion en Laponie
Les deux saisons les plus favorables pour voyager en Laponie sont l'hiver et l'été, l'hiver avec le léger traîneau, le pulke, conduit par un renne, l'été à pied ou à cheval. Au commencement de l'automne, tout le pays est inondé de pluie, et les marais, que l'on franchit encore au mois de juillet, deviennent, en peu de temps, impraticables. Une excursion au Cap-Nord et la difficulté de nous procurer des chevaux dans une contrée où l'on ne trouve que des rennes, et des bateaux, nous firent ajourner notre départ jusqu'à la fin du mois d'août. Nous expiâmes ce retard involontaire par une fatigue inattendue.
Nous étions huit voyageurs. Pour nous transporter avec nos bagages (que nous avions pourtant allégés autant que possible), nos provisions, nos guides, il ne nous fallait pas moins de vingt chevaux. Il en vint six d'un côté, quatre de l'autre. On en prit dans la vallée, dans les montagnes, et enfin nos chevaux se trouvèrent tous réunis un soir dans la cour de M. Crowe. Le même jour arriva notre guide, un vieux Lapon de six pieds de haut, droit et robuste comme un pin. En le voyant courir avec agilité d'un endroit à l'autre, et présider à tous nos préparatifs de départ, on l'aurait pris pour un jeune enfant des montagnes, et il a soixante-dix ans. Sa tête est déjà toute chauve, mais ses membres n'ont encore rien perdu de leur force. C'est du reste un homme intelligent et éclairé. Il a été quatre ans maître d'école à Kautokeino, dix ans laensmand dans un district. Il a lu plus d'une fois la Bible d'un bout à l'autre, et il parle norvégien comme un livre. Maintenant il a abdiqué toutes ses dignités pour vivre de sa vie première, de sa vie nomade. Après avoir doté ses enfans, il lui est resté deux cents rennes qu'il conduit tantôt au bord de la mer, tantôt sur les montagnes. L'été, il va à la pêche pendant quelques semaines, et si ses voyages de pâtre et de pêcheur ne l'enrichissent pas, ils lui donnent du moins ce dont il a besoin : une tunique de laine, du tabac et de la farine de seigle. Le lait mêlé avec de l'eau est sa boisson habituelle, la montagne est son domaine, et, l'hiver comme l'été, au milieu des amas de neige comme au bord des vagues, il se fait, avec quelques piquets, un refuge contre la tempête et s'endort paisiblement sous sa tente de vadmel.
Le 29, avant dix heures du soir, nos provisions étaient placées dans des corbeilles d'écorce, nos chevaux sellés et bridés. Notre guide, avec son grand bâton, était déjà en tête de notre caravane, et trois nouveaux personnages venaient de s'adjoindre à nous. C'étaient un ouvrier suédois, une jeune fille de Tornea (prononcez Torneo), qui était venue travailler aux mines de Kaafiord, et qui s'en retournait, emportant avec elle ses épargnes de quelques mois, et un enfant orphelin qui allait chercher une famille aux environs de Karesuando. Ces pauvres gens n'auraient pu voyager seuls; ils n'avaient point de tente et point de guide. En les prenant avec nous, nous faisions un acte de charité, et il nous semblait que cette charité nous porterait bonheur.
Quelques nuages noirs s'amoncelaient à l'horizon, et la nuit commençait à nous envelopper; mais des étoiles scintillaient encore dans l'espace azuré, et de temps à autre la lune éclairait notre marche. Nous passions à travers des rochers, des broussailles, des ruisseaux, et cette route entourée d'ombres et de lumière, ces rayons argentés tombant sur le feuillage vert des arbres, ou sur la surface aplanie des eaux, avaient un aspect romantique dont nous subissions tous le charme. A minuit, nous vîmes une lumière briller entre les bois, et bientôt nous nous arrêtâmes auprès de la maison d'un paysan qui nous accompagnait avec ses chevaux. Un grand feu pétillait dans la cheminée, et des branches de sapin, dispersées sur le plancher, répandaient dans cette demeure champêtre une odeur aromatique. En ce moment, les nuages couvraient entièrement le ciel, la pluie tombait à flots. Nous arrivions assez tôt pour échapper à l'orage et pour sentir le prix d'un asile dans les dangers du froid et de l'obscurité.
Le lendemain, cette maison présentait un joli point de vue. Devant nous s'étendait un lac limpide entouré de bouleaux; on l'appelle le lac des poissons (Kalajervi). A côté, s'élevait l'habitation du paysan avec un enclos de gazon; plus loin, un rempart de rocs escarpés portant sur sa cime une longue rangée de pins. L'orage avait cessé. Les rayons du soleil perçaient à travers les brouillards du matin. Les gouttes de pluie scintillaient sur les rameaux d'arbres et les pointes d'herbe. Une jeune fille s'en allait le long de la colline, chassant devant elle la chèvre capricieuse, la génisse rebelle, et le pittoresque ensemble de ces eaux, de ces bois, la fraîcheur de la vallée, le tintement de la clochette du troupeau entre les plantes touffues, la maison de notre hôte pareille à un chalet, me retenaient immobile et silencieux au bord du lac; et, en promenant mes regards autour de moi, je me demandais si nous étions bien dans le nord au 70e degré de latitude, ou si je n'avais pas été transporté la nuit par enchantement dans un vallon de Franche-Comté. Mais notre guide nous dit de partir, et cette fois il fallait dire adieu à toutes les scènes riantes et animées pour entrer dans le désert de la Laponie.
Bientôt les traces de chemins disparaissent et ne se montrent plus que de loin en loin. Nous passons, en nous courbant sur la croupe de nos chevaux, au milieu d'une forêt d'aulnes et de bouleaux, dont les branches touffues et croisées ou les racines sortant de terre nous arrêtent à chaque pas. Puis nous descendons dans la rivière de Kaafiord. Il fallait voir alors notre caravane se déroulant au milieu des eaux : notre vieux Lapon, le premier, s'avançant d'un pas ferme sur les pierres glissantes; puis les chevaux de bagage, conduits par les paysans couverts d'un vêtement de cuir; les chevaux de selle marchant à leur suite, et toute cette troupe suivant les sinuosités de l'onde, tantôt cachée à demi par un groupe d'arbres, tantôt allongée sur une seule ligne, tantôt serpentant comme le cours de la rivière. Après avoir cheminé ainsi pendant plusieurs heures, nous abordâmes au pied d'une montagne qu'il fallait franchir : c'était l'un des passages les plus difficiles de notre route. A peine avions-nous fait quelques pas, que nous fûmes obligés de mettre pied à terre et de tirer nos chevaux par la bride. Pendant ce temps, ceux qui portaient les bagages essayaient de gravir la pente escarpée, et la caravane, naguère encore alignée comme un escadron, ne tarda pas à être dans un complet désordre. Quelques chevaux s'arrêtaient tout court sous la verge du guide; d'autres tentaient de fixer leurs pieds dans le sol et retombaient en arrière. Les plus robustes, après avoir été en avant, s'appuyaient contre des bouleaux qui se brisaient sous leur pression. A peine avions-nous fait le tiers du chemin, que cinq d'entre eux s'affaissèrent sous leur fardeau et glissèrent au bas de la montagne. Nous accourûmes à la hâte, les croyant à demi morts. Tous les cinq étaient encore sains et saufs ; mais, après cette rude épreuve, nous vîmes qu'il était impossible de les conduire avec leur charge au sommet de la montagne. Chacun de nos hommes prit une partie des paniers, qu'il porta péniblement sur ses épaules; après quoi les chevaux marchèrent en meilleur ordre. Les flancs de cette montagne que nous avions eu tant de peine à gravir étaient couverts d'une végétation abondante. A travers la mousse épaisse, on distinguait le rubus camemorus au suc frais et légèrement acide, à la couleur rose comme une framboise; le myrtile portant sur ses tiges légères les petites baies bleues aimées dans ce pays, et l'impetrum nigrum qui donne d'autres baies plus petites encore et plus foncées. A côté des arbustes au feuillage sombre, s'élevait la renoncule jaune sous les branches rampantes du bouleau nain. De là nos regards planaient sur un vaste espace. Nous voyions se dérouler devant nous la plaine de Kaafiord, avec les bois épais qui l'inondent et la rivière qui la sillonne. Plus loin on apercevait la fumée des mines, le golfe d'Alten, les montagnes de Bossekop. Nous pouvions distinguer encore les lieux où nos amis allaient séjourner, et leur adresser un dernier adieu.
Sur la cime de la montagne nous trouvâmes un plateau nu et dépouillé de plantes, un peu plus loin des touffes d'herbe et une forêt de bouleaux dévastée par le temps et l'orage plus que par la hache du bûcheron. Nos chevaux et nos hommes étaient également fatigués, et nous nous décidâmes à rester là, quoique nous n'eussions pas fait dans la journée plus de cinq lieues. Mickel Johansson, notre pilote lapon, prit dans sa poche de toile une cuillère en bois, couverte d'un peu de soufre; il y mit de l'amadou, un morceau d'écorce, et, avec les branches desséchées de la forêt, nous alluma en quelques instans un grand brasier. Nous dressâmes notre tente au milieu des arbres, tandis que nos guides en faisaient autant de leur côté. Bientôt la chaleur du foyer raviva leurs membres engourdis par l'humidité; la ration d'eau-de-vie que nous leur distribuâmes réveilla leur gaieté, et les cris de joie succédèrent parmi eux aux soupirs qu'ils avaient quelquefois exhalés sous leur lourd fardeau. Après souper, M. Loestadius s'assit sur une peau de renne auprès du feu, alluma sa pipe, et nous proposa de nous raconter des traditions laponnes. Nous nous rangeâmes à la hâte autour de lui, et il nous parla de Stallo.
Stallo était un géant monstrueux, dont le nom s'est perpétué de siècle en siècle sous la tente laponne. On cite de lui des aventures merveilleuses qui, si je ne me trompe, cachent sous leur apparence fabuleuse un point de vue historique. D'après les notions, du reste assez décousues et assez incomplètes, que j'ai pu recueillir sur ce personnage étrange, il me semble qu'il représente une époque de l'histoire de Suède, dont le fait essentiel paraît aujourd'hui indiquer le temps où une race d'hommes, grands, forts et bien armés, chassa vers le Nord les tribus éparses qui occupaient les parties méridionales de la contrée. Cette haute stature, cette puissance surhumaine que l'on attribue à Stallo, les Lapons, avec l'exagération de la peur, n'ont-ils pas dû l'attribuer également aux Goths, quand ils se trouvaient face à face avec eux ? Ces combats perpétuels, où le géant lutte par la force contre des adversaires qui se défendent par la ruse, ne représentent-ils pas exactement le combat qui eut lieu entre les deux peuples? De même que l'invasion des Goths dans le Nord et la migration forcée des Lapons sont environnées d'un voile épais, de même aussi l'origine de Stallo. Ceux qui racontent si bien ses courses aventureuses, ses luttes violentes et ses actes de cruauté, ne savent ni en quel temps, ni en quel lieu il est né. Mais on sait comment il est mort. Un jour, un pêcheur lapon renommé pour sa force trouva dans son bateau une lourde pierre. Il la prit d'une main vigoureuse, et la jeta à une longue distance de lui en s'écriant : « Si Stallo était là, je la lui lancerais à la tête. Stallo, qui avait apporté cette pierre dans la barque pour éprouver la force du pêcheur, y mit le lendemain une autre pierre plus lourde encore. Le Lapon l'enleva en répétant la même menace que la veille. Le troisième jour, il en trouva une si haute et si large, qu'à peine put-il la tirer de son bateau, et cette fois il s'en alla sans murmurer une parole. A quelque distance, il rencontre Stallo qui l'attendait et le provoqua. La lutte s'engage. Le Lapon, après de courageux efforts, se sentant prêt à succomber, appelle les dieux de la montagne à son secours, et leur promet les dépouilles de son ennemi, s'il parvient à s'en rendre maître. Les dieux exaucent sa prière; Stallo chancelle. Le Lapon se précipite sur lui, le renverse et lui coupe la tête.
Les deux histoires que M. Loestadius nous raconta présentent un singulier caractère d'astuce et de barbarie.
Un jour, après toutes ses déprédations, Stallo se trouva dans un tel dénuement, qu'il résolut de manger un de ses enfans. Il avait un garçon et une fille. Il appela sa femme, et lui demanda lequel des deux il devait tuer. La mère proposa le garçon, qui courait toujours à travers champs et ne lui servait à rien. Stallo, par le même motif, proposa sa fille. Il s'établit là-dessus une discussion opiniâtre. Enfin le père l'emporta, et la fille, qui, sans être vue, avait assisté à cet affreux entretien, et qui venait d'entendre prononcer son arrêt, s'échappa à la dérobée, et prit la fuite. Elle arriva dans une habitation laponne où on la reçut charitablement, et quelques années après elle épousa le fils de celui qui lui avait donné asile. Lorsqu'elle fut devenue mère, son mari lui dit : « N'irons-nous pas voir tes parens? - Non, répondit-elle, j'ai peur qu'ils ne me tuent. » Il se moqua de ses frayeurs, attela les rennes aux traîneaux, et partit avec elle. Stallo et sa femme les reçurent tous deux avec de grands témoignages d'affection, et la jeune femme s'abandonna gaiement à leurs démonstrations de tendresse. Mais le lendemain, tandis qu'elle était sortie avec son mari, sa mère entre dans leur tente, trouve leur enfant au berceau, lui tord le col et le mange. Son fils, qui la regardait, lui en demande un morceau, et elle lui dit : « Attends jusqu'à demain, je te donnerai le cœur de ta sœur. » Quand la jeune femme revient, elle voit tout ce qui s'est passé, et devine ce que ses parens projettent encore. Il ne lui reste plus d'autre parti à prendre que la fuite. Tandis qu'elle concerte avec son mari ses moyens d'évasion, son père entre avec un sourire amical, et, après avoir causé pendant quelques instans de choses et d'autres, il dit à son gendre : « A quelle heure, mon ami, dors-tu le mieux? - Vers le matin, répond le Lapon. Et vous, beau-père?- Vers minuit.
A minuit, le gendre, ne distinguant plus aucune lumière et n'entendant aucun bruit, laisse sa tente debout pour ne pas éveiller de soupçon, et s'en va; la femme attelle au traîneau un renne vigoureux et se cache derrière un arbre. - Aux premiers rayons du matin, le père arrive avec une grande pique qu'il enfonce dans la toile de la tente en murmurant : « Là est le cœur de mon gendre, là est le cœur de ma fille. » Un instant après arrive la mère portant un baquet pour recueillir le sang; mais la jeune femme qui les observe s'écrie : « Vous n'aurez ni le cœur de votre gendre, ni celui de votre fille.» Puis elle monte dans son traîneau et fait galoper le renne. Le père lui crie : « Attends-moi, attends ; je veux mettre ta dot dans ton traîneau. » Elle s'arrête; elle attend, et, au moment où le vieux Stallo pose les mains sur le bord de l'ackija, elle prend une hache et les lui coupe. Après lui arrive sa femme qui fait la même prière, subit le même sort, et s'écrie « Jette-moi du moins mes doigts qui sont tombés dans ton traîneau, misérable enfant! »
L'autre histoire présente des mœurs plus caractéristiques encore.
Il y avait une fois deux frères, nommés Sotno, qui avaient une sœur fort belle et un grand troupeau de rennes. A dix milles d'eux vivaient trois frères de Stallo, redoutés dans tout le pays. Une nuit, ils s'introduisirent dans la demeure des Sotno, enlevèrent Lyma, leur sœur, et tout ce qui leur appartenait ; mais la jeune fille, en s'éloignant, laissa tomber sur la route des excrémens de renne pour guider ses frères dans leurs recherches. Le soir ceux-ci arrivent auprès de la demeure des Stallo et s'arrêtent au bord d'une source, pensant bien que leur sœur viendrait y puiser de l'eau. Un instant après elle apparaît, et ils lui donnent leurs instructions. « Nous savons, lui disent-ils, que quand les frères Stallo ne trouvent pas leur nourriture parfaitement propre, ils s'en éloignent avec dégoût. Lorsque tu prépareras leur soupe, jettes y, comme par mégarde, un peu de cendre; ils la repousseront, et tu nous l'apporteras. » Les choses se passèrent comme ils l'avaient prévu : les trois Stallo se mirent en colère en voyant de la cendre et du charbon tomber dans la chaudière de cuivre où cuisait leur soupe. Ils ordonnèrent à Lyma de la jeter dehors, et elle l'apporta à ses frères. « Maintenant, lui dirent-ils, si l'aîné des Stallo cherche encore à te séduire, tu ne résisteras pas, comme tu l'as fait jusqu'à présent, à sa passion; tu te laisseras conduire sur sa couche, mais tu lui enlèveras la ceinture de fer qu'il a coutume de porter sur lui, et tu déroberas à sa vieille mère le tube magique dont elle se sert pour tirer le sang de ses victimes. » Lyma parvient à remplir leurs instructions, elle s'empare de l'instrument de sorcellerie et le cache; elle dénoue la ceinture de fer et la jette au feu. Pendant ce temps, ses frères amènent leurs rennes auprès de la demeure où elle est renfermée et les font battre entre eux. Le plus jeune des Stallo se lève pour apaiser le bruit; les deux Sotno l'attendent à la porte et le tuent. Le même bruit recommence ; un autre frère sort et tombe également sous la hache de ses ennemis. Enfin, l'aîné des Stallo, ignorant le sort de ses deux frères, s'avance sur le seuil de son habitation et reçoit un coup mortel. Les deux Sotno prennent alors les vêtemens de leurs victimes et entrent dans la tente, car ils voulaient savoir où étaient enterrés les trésors des Stallo. Celui qui portait les vêtemens du plus jeune s'avance près de la vieille mère, pose la tête sur ses genoux et se met à causer de ses rennes et de ses voyages ; puis tout à coup, interrompant le cours de sa conversation : « Mais, dis-moi, bonne mère, s'écrie-t-il; où est donc le trésor de mon frère aîné ? - Ne le sais-tu pas?- Non, je l'ai oublié.- Il est sous le seuil de la porte.- Et celui de mon second frère ?- Ne le sais-tu pas? - Non, je l'ai oublié. - Il est sous le second pilier de la tente. » Un instant après il lui dit : « Et mon trésor, à moi, pourrais-tu m'indiquer où il est? » La vieille, irritée de son peu de mémoire, lève la main pour le frapper. Mais il l'apaise par ses humbles paroles, et elle lui dit : « Ton trésor est près de moi. - Ah! chère mère, s'écrie alors la jeune fille, tu ne sais pas maintenant à qui tu parles. - Serait-ce par hasard à Sotno ? - Précisément. » La vieille cherche son instrument de sorcellerie et ne le trouve plus. Les deux frères la tuent, fouillent dans la terre, trouvent les trésors et s'en retournent avec leur sœur.
Pendant que le pasteur de Karesuando nous faisait ce récit, nos hommes s’étaient retirés dans leur tente. Notre guide seul était resté auprès de nous. Il écoutait d’une oreille attentive ces récits qu’il avait entendus dans son enfance, et quelquefois ajoutait un trait de plus à l’esquisse du prêtre. Un silence profond régnait alors autour de nous. On n’entendait que le tintement lointain d’une clochette suspendue au cou d’un cheval, et le murmure des branches de bouleau balancées par le vent. A voir alors les étincelles de notre foyer qui jaillissaient comme des fusées, notre tente debout dans l’ombre, et cette forêt ténébreuse, et nous tous, couchés par terre autour du conteur, on eût dit une assemblée d’Arabes écoutant une des traditions d’Antar.
Ce fut là notre plus belle halte. Le lendemain nous nous réveillâmes avec la pluie ; les champs inhabités de la Laponie s’ouvraient devant nous. Dès ce moment, il fallait dire adieu aux rians enclos de verdure, que nous avions retrouvés encore près de Kaafiord, adieu aux légères tiges de bouleau flottant au souffle de la brise, aux aulnes suspendus au bord de l'eau et aux sentiers fuyant sur la mousse dans les profondeurs de la forêt. Nous ne devions plus rencontrer sur notre route la vie champêtre, la vie animée, les belles génisses blanches que l'on conduit au pâturage, les troupeaux de moutons dispersés comme des flocons de neige sur le flanc de la colline, et la cabane du pâtre ouverte au bord du vallon. Nous voici dans le désert des montagnes. Ici l'on ne retrouve aucune trace de vie humaine, nul chemin et nulle habitation. On ne distingue au loin qu'un immense plateau couvert de mousse de renne, jaune comme du soufre; vers le nord, des montagnes revêtues d'une neige perpétuelle, étincelantes comme un glacier, et de loin en loin un lac solitaire où des joncs à demi desséchés se courbent sous le vent avec un murmure plaintif, où la perdrix blanche et le canard sauvage s'arrêtent dans leur course en poussant un cri rauque. De noirs brouillards enveloppent l'horizon, et le soleil ne jette que de temps à autre une lumière blafarde à travers les nuages.
Tout ce sol a été soulevé par la gelée d'hiver, détrempé par la neige, arrosé par la pluie. L'été n'est pas assez long pour le sécher, et nulle plante vigoureuse ne peut y prendre racine. Tantôt nous passons sur des dalles de rocs décomposées et dissoutes par 1e froid, tantôt sur des mottes de terre humides et vacillantes qui tremblent sous le pied du passant comme celles d'Islande, tantôt nous tombons dans de larges marais où nos chevaux enfoncent jusqu'au poitrail. Notre guide va devant nous, sondant le terrain avec son bâton et mesurant la profondeur de l'eau. La forme des montagnes, le cours des rivières, lui servent d'indication. Mais quelquefois il s'arrête, il hésite, il appelle auprès de lui un autre guide. Nous les voyons tous deux qui se consultent, regardent de côté et d'autre, cherchent un détour, puis ils font un signe, et toute la caravane se remet en route à leur suite.
Dans cette contrée sans culture, la marche de chaque jour ne peut pas être réglée d'après la volonté du voyageur, mais d'après les rares espaces de terrain où il croît un peu d'herbe pour les chevaux. Nous sommes parfois obligés de faire sept à huit lieues avant de pouvoir nous arrêter, et lorsque l'on arrive à l'une de ces stations, on n'y trouve que de grandes herbes marécageuses et point d'arbres, Pour faire du feu, il faut arracher les bouleaux nains couchés par terre avec leurs longues racines, ce qui donne beaucoup de fumée et peu de chaleur. Les peaux de rennes que l'on emploie pour se couvrir sont imprégnées d'eau. On dort sur une terre humide, sous une tente mouillée, et on se lève le lendemain transi de froid. Souvent, à la fin du mois d'août, une gelée blanche couvre tout à coup le sol, et les chevaux ne trouvent plus rien à manger. Dans ces occasions, nous avions plus, de pitié pour eux que pour nous. Nous les voyions privés de pâture, grelottant sous le froid, obéissant encore à la bride qui les guidait, gravissant avec courage les pentes escarpées, se jetant sans frayeur dans la vase des marais, pareils à ces excellens chevaux qui nous avaient portés dans les terres fangeuses de Skalholt, ou sur les roches glissantes des Pyrénées.
Un soir, nous aperçûmes, à quelque distance de notre campement, un tourbillon de fumée. C'était le premier indice d'habitation que nous eussions rencontré depuis plusieurs jours. Nous nous dirigeâmes de ce côté, conduits par notre fidèle guide que nulle fatigue n'effrayait. Au haut d'un pic de roc, nous aperçûmes une tente de Lapons et un troupeau de rennes couché dans le ravin. C'était un charmant spectacle que cette quantité de rennes avec leurs peaux de toute couleur, leurs cornes serrées l'une contre l'autre comme les rameaux d'une épaisse forêt les unes couvertes encore d'un léger duvet, d'autres nues et grises, d'autres qui venaient de perdre l'épiderme velu qui les enveloppe au printemps, et qui étaient rouges comme le corail. Les chiens, gardiens attentifs du troupeau, annoncèrent notre arrivée par leurs aboiemens. Les rennes se levèrent et s'enfuirent comme des biches sur le penchant de la colline, en faisant entendre un léger craquement d'articulations qui ressemble au pétillement d'une fusée ou à la détonation d'une machine électrique. Les Lapons vinrent au-devant de nous avec une expression de surprise qu'une demi-fiole d'eau-de-vie transforma aussitôt en bienveillance. La tente était habitée par deux familles qui avaient mis en commun leurs troupeaux, et s’en retournaient à petites journées passer l'hiver aux environs de Kautokeino, après avoir pêché sur les côtes de Norvège. Les deux hommes portaient un vêtement en peau de renne sale et déchiré; les femmes n'étaient ni plus élégantes, ni plus propres. Dans la tente, composée, comme toutes les tentes laponnes, de quelques lambeaux de laine étendus sur des pieux, on ne voyait que deux à trois vases en bois, une chaudière posée sur le feu, et un berceau à côté. Au milieu de cette société nomade qui nous entourait avec une sorte d'affection, depuis que nous l'avions laissée goûter à notre flacon de voyage, nos regards s'arrêtèrent sur une jeune fille à la contenance modeste, au visage doux et gracieux. C'était une orpheline que ces pauvres gens avaient recueillie par charité et qu'ils conduisaient avec eux à travers les marais profonds et les montagnes escarpées. La pauvre enfant semblait contente de son sort. Elle s'en allait gaiement avec une des femmes laponnes au milieu du troupeau de rennes, jetant un lacet sur celui qu'elle voulait traire, et le renne semblait la reconnaître et la ménager. Il accourait auprès d'elle et se laissait docilement museler par sa petite main. Quand sa tâche fut finie, elle vint en souriant nous offrir du lait. C'était la première fois que je goûtais cette boisson des Lapons nomades. Je la trouvai douce, onctueuse, légèrement aromatisée. Peut-être, je l'avoue, l'eussé-je bue avec moins de plaisir, si elle m'avait été présentée par la vieille femme.
Avant de partir, nous voulions acheter un renne. Aslack, le plus riche des deux Lapons, prit une longue corde à laquelle il fit un nœud coulant, et s'en alla dans le troupeau chercher sa victime. La malheureuse bête qu'il avait déjà immolée dans sa pensée semblait pressentir sa destinée. Au moment où il approchait, elle s'enfuit sur la colline, puis elle redescendit poursuivie par les chiens, et tenta de se cacher au milieu des autres rennes. Mais le Lapon la suivait d'un oeil vigilant, et, au moment où elle se tenait tapie par terre, il lui lança un lacet avec l'adresse d'un gaucho et la saisit par les cornes. En vain le malheureux renne se débattit sous le lien perfide qui l'enlaçait. Aslack le tenait d'une main vigoureuse. Il lui mit une lanière de cuir au col et l'amena à notre tente. Là il le tua en lui plongeant un couteau entre les deux cuisses de devant et laissa la lame dans la plaie pour empêcher le sang de tomber. C'est une coutume atroce. Le renne tué de la sorte meurt dans d'horribles convulsions; mais le Lapon tient essentiellement à ne pas perdre le sang de sa victime, et l'intérêt étouffe chez lui le sentiment de la pitié. Il tient aussi beaucoup à ne pas endommager la vessie dont il fait une espèce d'outre. Nous abandonnâmes volontiers à notre Lapon le sang et la vessie du renne qu'il venait d'égorger, et nous ne lui fîmes qu'un chagrin, ce fut de le payer avec du papier. Il avait demandé instamment une ou deux pièces d'argent, mais nous n'en possédions pas une seule, et il s'en retourna avec le regret de ne pouvoir cette fois augmenter sa collection de blanka. Tous les voyageurs ont signalé cet amour des Lapons pour l'argent, et nous avons eu plusieurs fois occasion de l'observer. En Finmark, le Lapon, avant de conclure un marché, établit pour première clause qu'il sera payé en écus. En Suède, il ne reçoit qu'avec peine le riksdaler nouvellement frappé. Il lui faut les vieilles pièces du temps de Gustave III, dont ses parens lui ont appris à connaître la valeur. A Kautokeino, nous avons vu un Lapon refuser de nous vendre ce qu'il était lui-même venu nous offrir, parce qu'il nous était impossible de lui donner de l'argent. On sait, à n'en pouvoir douter, que plusieurs Lapons ne tiennent tant aux species et aux riksdaler sonores que pour avoir le plaisir de les renfermer dans un coffre et de les enfouir. De même que les paysans d'Islande, ils ne veulent entendre parler ni de maisons de banque, ni de caisses d'épargne. Ce qu'ils ont amassé, ils le mettent en réserve, ils le dérobent à tous les regards, et quelquefois ils le cachent si bien, que, s'ils viennent à mourir avant d'avoir révélé l'endroit où est enterré leur trésor, il est à jamais perdu pour leur famille. Il y a encore un autre motif qui leur fait préférer la monnaie d'argent à celle de papier, c'est le danger qu'ils courent d'altérer ou de perdre celle-ci en voyageant au milieu des intempéries de toutes les saisons;
Le lendemain nous fûmes surpris par la visite d'une vieille Laponne qui habitait la tente d'Aslack, et qui venait nous demander un peu de tabac et d'eau-de-vie. Elle portait dans une vessie une provision de lait mêlé avec de l'herbe hachée, épais comme de la bouillie, et qu'elle prenait avec le bout du doigt. C'est la nourriture la plus sale, la plus repoussante que j'aie jamais vue. Un instant après, nous rencontrâmes une vingtaine de rennes portant sur le dos le bagage de la tente. Ils étaient attachés à la suite l'un de l'autre avec une lanière et s'en allaient en broutant du bout des lèvres la mousse blanche.
Après cinq jours de marche, nous aperçûmes du haut d'une colline les deux vertes vallées de Kautokeino avec leurs habitations séparées par le fleuve d'Alten. Il n'y a là que huit demeures de paysans, entourées d'une cinquantaine de magasins en bois, posées sur des piliers qui de loin ressemblent à autant de maisons. Ces magasins ou stabur appartiennent les uns aux habitans du pays, d'autres aux Lapons nomades qui y déposent leurs vêtemens, leurs provisions, et viennent de temps à autre les reprendre pendant l'hiver. De l'autre côté du fleuve est l'église, bâtie sur un point élevé comme pour attirer les regards du voyageur et lui dire : Ici est un lieu de repos. Le prêtre qui la dessert a trois autres paroisses dans le nord. L'une de ces paroisses, Kielvig, est située auprès du Cap-Nord. Il a plus de cent lieues à faire pour venir de là à Kautokeino. Il entreprend ce voyage chaque année au mois de novembre et reste ici tout l'hiver. Les Lapons qui conduisent leurs rennes à sept ou huit milles de distance (vingt-une ou vingt-quatre lieues) viennent une ou deux fois par mois à l'église. Si loin qu'ils soient pendant l'été, ceux qui sont immatriculés dans la paroisse de Kautokeino lui appartiennent toujours. C'est là qu'ils doivent se marier, baptiser leurs enfans, enterrer leurs morts. Il y a aussi dans ce village une école où les jeunes Lapons doivent venir prendre des leçons jusqu'à ce qu'ils soient confirmés. On y compte ordinairement une trentaine d'élèves qui apprennent à parler et à lire le norvégien. L'enseignement religieux est un des élémens fondamentaux de leur éducation. Le maître d'école, qui est en même temps sacristain, reçoit environ 200 francs de traitement. Le prêtre dirige cette institution, préside aux examens, et donne l’exequatur à ceux qui ont atteint un degré suffisant d'instruction.
Une fois ce devoir de pasteur et de chef d'institution rempli, les cinq mois qu'il doit passer dans cette sombre contrée sont bien longs et bien tristes. Il est là seul, livré à lui-même, entouré pendant plusieurs semaines d'une nuit perpétuelle. Un jour, je rencontrai à Hammerfest cet apôtre de l'Évangile, et je lui demandai comment il employait son hiver. « Je n'ai pas d'autre moyen de distraction, me dit-il, que la lecture et l'étude; mais je ne peux lire tout le jour à la lumière, mes yeux se fatiguent, et c'est là ce qui m'afflige. Je quitte ma femme et mes enfans pour venir ici. Je passe des semaines, des mois dans le silence de la solitude. Aucun être n'encourage mes efforts; aucun être ne s'associe à ma pensée. Je suis seul dans mes heures de mélancolie, seul dans mes heures d'espoir. C'est une époque d'exil que je traverse en relisant les psaumes. Le monde entier est loin de moi. Mais la main de Dieu me soutient, et le sentiment du devoir me console. » Et quand je l'entendais parler ainsi, je me disais : Heureux ceux qui emportent dans la solitude un sentiment de foi! Heureux ceux à qui l'Évangile a ouvert un monde de douces pensées, où ils se réfugient, avec un front serein et un cœur calme, quand le monde réel les abandonne.
Nous couchâmes dans la maison de ce vertueux prêtre, ouverte comme un caravansérail aux pèlerins de la Laponie; et, quoique nous n'eussions pour lit qu'un peu de foin, nous éprouvions cependant une grande joie, celle de nous sentir à l'abri du vent et de la pluie. C'est cette maison qui avait reçu Louis-Philippe dans le cours de son voyage septentrional. Une femme de quatre-vingt-dix ans, que nous allâmes visiter dans sa cabane, se souvenait encore de l'avoir vu. « Je ne sais, nous dit-elle, si c'était un prince, mais je sais que c'était un grand personnage dont nos voisins s'entretinrent longtemps au foyer de mon père. »
Après avoir visité l'église, l'école et les maisons des deux rives du fleuve, les unes habitées par les Lapons, les autres par les Finlandais, nous partîmes de Kautokeino; nous nous retrouvâmes sur une route sauvage, nue et dépeuplée, comme celle que nous avions parcourue deux jours auparavant. Puis, un peu plus loin, nous vîmes reparaître les tapis de mousse de renne, les bouleaux à la tige légère, au feuillage élégant. Ils étaient dispersés à travers la campagne, comme des groupes d'arbres dans un grand parc, et ce retour de végétation souriait à notre pensée et égayait nos regards. Ailleurs nous avions été absorbés par le spectacle d'une nature déserte et désolée; ici nous commencions à songer aux régions du sud. L'aspect d'un rameau vert, les pointes de gazon autour d'un tronc d'arbre, rappelaient à notre souvenir les belles forêts, les riches vallées de la France. Si une fleur s'était épanouie sur ce gazon, si une hirondelle avait rasé la surface du sol, nous aurions demandé à la fleur quel vent du sud l'avait apportée dans ces plaines lointaines, et, comme le captif de Béranger, nous aurions dit à l'hirondelle de nous parler de notre mère et de notre sœur. Mais il n'y avait point encore de plante fleurie, point de chant d'oiseau; et toute cette végétation ne nous plaisait tant que parce que nous la comparions aux tiges sans sève, aux racines avortées que nous avions vues à quelques lieues de là. Déjà les derniers jours d'août l'avaient flétrie, les grands bouleaux avaient une teinte jaune ou pourprée, et les bouleaux nains, couchés sur le sol, étaient rouges comme du sang.
A midi, nous arrivâmes à Kalanito (prairie de pêche). Il y a là une cabane et deux hangars, bâtis en forme de cône avec des pieux recouverts de mousse. C'est la dernière habitation du Finmark. Elle appartient à un paysan qui passe l'été à Kautokeino, et vient ici l'hiver. Il possède une cinquantaine de rennes, qu'il donne à garder à un Lapon nomade, deux vaches et dix brebis. Il récolte un peu d'herbe autour de sa demeure, et complète ses moyens de subsistance en allant à la pêche une partie de l'année.
Le lendemain, nous étions dans la Laponie russe. Nous trouvâmes à Suwajervi (lac profond) une autre cabane non moins misérable, non moins délabrée que celle de Kalanito. Une vieille femme nous fit entrer dans une chambre sombre, où des poissons fumés pendaient au plancher, entre des bottes de pêcheur et des lambeaux de vêtement. Nous demandâmes du lait, et on nous l'apporta dans un vase si sale, que nul de nous n'eut le courage d'y porter les lèvres. Les planches de la porte étaient disjointes, les vitres de la fenêtre remplacées par des chiffons. Le vent soufflait de toutes parts. Nous essayâmes de nous réchauffer en nous serrant autour de la cheminée; mais elle était remplie de broussailles vertes et humides, d'où il ne sortait qu'un nuage de fumée. La pluie n'avait pas cessé de tomber depuis plusieurs jours, la terre était imprégnée d'eau, et les marais devenaient de plus en plus difficiles à franchir. Nous avions quitté à Kautokeino notre vieux Lapon, notre bon Mikel, qui avait déclaré ne pas connaître assez bien le reste de la route pour pouvoir nous conduire. Nous avons pris à sa place un guide inexpérimenté, qui nous menait au milieu des broussailles les plus épaisses, sur le terrain le plus mobile. Nous arrivâmes le soir au bord d'un large marécage qu'il fallait traverser. Le premier d'entre nous qui essaya de passer enfonça jusqu'aux genoux, et son cheval tomba si lourdement dans la vase, qu'il fallut quatre hommes pour le relever. Un autre le suivit, et ne fut pas plus heureux. Son cheval resta couché dans l'eau, suant, soufflant, essayant d'étendre ses jambes d'un côté ou de l'autre, de se cramponner à quelques racines, et ne trouvant aucun appui. Si un cheval de bagage avait été engagé dans la même voie, il était infailliblement perdu. Nous allâmes à la recherche d'un autre chemin, et nous ne le trouvâmes qu'après avoir fait un long détour inconnu à notre guide. A peine ce premier obstacle était-il franchi, que nous en rencontrâmes un second, puis un troisième; et il fallait à chaque instant tâter le terrain, prendre les chevaux par la bride, les soutenir de chaque côté, ou leur faire faire de larges circuits pour les conduire sur la terre ferme. Cependant on ne voyait plus au ciel aucune ligne d'azur et aucune étoile. La nuit sombre ne nous permettait pas même de distinguer le sentier étroit qu'il fallait suivre et les rameaux d'arbres qui se croisaient sur notre tête. Tantôt nous glissions au bord d'une pente rapide, tantôt nous nous heurtions la tête contre les branches de bouleaux, et, à travers cette route parsemée de flaques d'eau ou de dalles glissantes, le plus sûr encore était de nous abandonner à l'instinct de nos chevaux. Nous les laissâmes sonder eux-mêmes avec le pied le sol que nous devions parcourir, et ils nous portèrent ainsi pendant plus de deux heures. Vers le milieu de la nuit, nous vîmes briller dans les ténèbres un grand feu. M. Loestadius, qui nous avait précédés, l'avait fait allumer comme un phare, pour nous servir de guide. Nous traversâmes, sur les légers bateaux du pays le fleuve Muonio, et, un instant après, la chaleur d'un bon poêle, l'aspect d'un lit, l'accueil amical de toute une famille, nous faisaient oublier nos fatigues. Nous étions dans le presbytère de Karesuando.
[modifier] VIII - Karesuando
Dans la carte du baron suédois Hermelin, publiée en 1792, Karesuando n'est indiqué que comme un point secondaire. Il appartenait alors au pastorat d'Enontekis. Depuis la réunion de la Finlande à la Russie, l'église d'Enontekis a été transportée à Palajokki, et Karesuando est devenu un chef-lieu de paroisse. Il n'y a là que six habitations grossièrement construites, pauvres et délabrées. Elles sont occupées par des Finlandais qui n'ont pour toute ressource que le produit de leur pêche et de leurs bestiaux. Le sol qui les entoure est coupé par le fleuve Muonio, traversé par plusieurs lacs et souvent inondé d'eau. On ne peut ni le cultiver, ni l'ensemencer, et lorsque l'été est assez chaud pour que le foin puisse sécher, c'est une heureuse année. La demeure du prêtre est, comme celle des paysans, composée de plusieurs cabanes en bois tombant en ruines. Il a un jardin où il est parvenu à faire croître des navets, et une ferme qu'il exploite lui-même, car ses revenus sont si modiques, qu'il pourrait à peine subsister, s'il ne vivait de la vie de paysan, s'il n'avait comme eux sa récolte de foin et son troupeau. L'état lui donne 75 francs par an. Il en reçoit 40 du fonds ecclésiastique, et vingt-huit tonnes de grain, évaluées à peu près à 600 francs. Le Lapon qui possède trente rennes doit lui en donner un demi chaque année, plus deux paires de gants et un fromage. Le colon finlandais ou nybyggare lui donne une livre de poisson, deux paires de gants, et une livre de beurre. Son casuel est très précaire et très minime. D'après la taxe générale, il doit percevoir 30 sols pour un enterrement, 30 pour un mariage, autant pour un baptême; mais la plupart de ses paroissiens sont si pauvres, que souvent ils ne peuvent lui payer ce léger tribut. Dans une habitation isolée comme celle-ci, où tout ce qui sert aux besoins de la vie journalière doit être apporté de loin et payé fort cher, avec ces fractions de dîme, ces tonnes d'orge, ces casuels mal assurés, le prêtre ne parvient qu'avec une rigide économie à pourvoir à l'entretien de sa famille. Le jour où nous entrâmes chez lui, et où nous déposâmes sur sa table un de nos flacons de voyage : - Voilà la première fois, nous dit-il, qu'on boit du vin dans cette maison. - Comme les paysans, il ne boit ordinairement que du lait, il ne mange que du pain d'orge, du poisson, et de temps à autre de la chair de renne.
Nous aurions eu pitié de cette existence de prêtre dans cette triste et froide habitation, si nous n'avions vu la veille celle du missionnaire. Cet homme, qui a fait comme le prêtre des études universitaires et qui doit au besoin le remplacer, reçoit chaque année vingt-cinq tonnes de grain, rien de plus. Il voyage tout l'hiver dans les montagnes pour surveiller les catéchistes (1), examiner l'instruction qu'ils donnent aux Lapons, et les aider de ses encouragemens, de ses conseils. Il va d'une tente à l'autre par le froid, par la neige, couche au milieu de la fumée, et partage la misérable existence de la famille nomade. Nous entrâmes dans une chambre étroite, l'unique chambre de la maison. Nous trouvâmes là un homme jeune encore, mais faible et maladif, déjà chauve et aveugle à demi; c'était le missionnaire. Il avait devant lui une tasse de lait, une galette d'orge, et un livre qu'il lisait comme un ermite des anciens temps, en prenant son frugal repas. Près de son lit étaient placés quelques rayons de bibliothèque, où nous aperçûmes des classiques latins et suédois, les poésies de Tegner, de Franzen, et l'histoire de Suède, de Geiier. Il n'avait pu acheter ces ouvrages que par de nombreuses privations; mais c'était là son cercle d'amis, sa consolation, sa joie. Il nous montra avec un sentiment d'affection chacun de ces livres qu'il avait souvent lus et relus d'un bout à l'autre. Il nous raconta ses pèlerinages d'hiver, ses haltes dans les tentes laponnes, et quand nous lui demandâmes si cette vie ne lui semblait pas bien pénible : - Oh! non, répondit-il, j'y suis habitué, et je l'aime. Je suis, il est vrai, privé de toutes les jouissances du luxe, mais mes vingt-cinq tonnes de grain me suffisent, et je me sens heureux. - Heureux! me disais-je en le quittant; est-ce,donc toujours parmi les parens du pauvre Babouk qu'il faudra aller chercher le bonheur?
La paroisse de Karesuando s'étend à une longue distance. On n'y compte cependant que huit cents habitans, dont six cents Lapons, le reste Finlandais, et pas un seul Suédois. L'été, l'église est peu fréquentée : les Lapons errent alors sur les côtes de Norvège; mais l'hiver, ils se rassemblent dans les environs du hameau, et viennent assez régulièrement le dimanche assister au sermon du prêtre. Il y a là, au mois de février, à l'époque du thing (2), une foire considérable. Les Lapons y viennent de plus de quarante lieues à la ronde. Ils apportent sur leurs petits traîneaux de la chair de renne, des fromages, des fourrures, et prennent, en échange, du tabac, de l'eau-de-vie, de la farine.
Le 10 septembre au matin nous quittâmes Karesuando pour descendre le fleuve Muonio. On nous amena quatre barques longues et étroites, recourbées aux deux bouts, et glissant sur l'eau comme des coquilles de noix. Deux personnes seulement peuvent s'asseoir dans ces bateaux, deux rameurs se tiennent sur l'avant, et le pilote est debout à l'arrière avec une lourde rame qui lui sert de gouvernail. Le fleuve est large, imposant, et coupé par un grand nombre de cascades. C'est une chose curieuse à voir. C'est un écueil parfois dangereux, mais beaucoup moins dangereux et moins effrayant que certains voyageurs ne l'ont représenté. La pente de la cascade est adoucie par sa longue étendue. Quelquefois on peut à peine la remarquer; mais souvent les larges vagues qui tombent tout à coup de leur niveau grondent, bouillonnent, écument, se brisent contre des quartiers de rocs, puis soudain s'arrêtent contre un espace d'eau calme et rebondissent sur elles-mêmes. Le bateau descend ces cascades avec la rapidité d'une flèche, et si le pilote n'est pas assez habile pour le gouverner, ni les rameurs assez forts pour résister au choc violent des flots, on court risque de se briser contre les rocs dont les pointes apparaissent à la surface de l'eau.
Le peuple, avec son instinct poétique, a symbolisé toutes ces chutes d'eau. Dans ses récits traditionnels, la cascade porte ordinairement un nom d'homme. Elle a des yeux et des oreilles; elle chante, elle sourit, elle s'emporte. Elle voit venir le pêcheur qui veut la maîtriser et le lance avec fureur d'une vague, à l'autre pour le punir de sa témérité. Elle voit venir la jeune fille des champs, défiante et craintive, et la berce mollement sur ses flots assouplis. L'imagination du peuple a aussi poétisé les bancs de roc qui rendent le passage de la cascade si difficile. Ceux-ci ont été apportés par les géans, qui voulaient en faire un pont pour aller d'une rive à l'autre; ceux-là, par les sorciers, qui voulaient entraver les voyages du pêcheur, et tout cela forme une poésie féconde, variée, non écrite, mais vivant dans la mémoire de tous les paysans de la côte, et se perpétuant dans tous les contes du soir.
Depuis 1809, le fleuve Muonio sert de limite aux deux nations. La partie droite appartient à la Suède, la partie gauche à la Russie. Les habitans de l'une et de l'autre rive sont tous Finlandais. Ils ont vécu autrefois ensemble dans des relations journalières; ils appartenaient à la même communauté, ils avaient les mêmes lois et les mêmes intérêts. Maintenant la politique a divisé cette vieille tribu, et le fleuve, qui réunissait autrefois les hommes d'une même race, est devenu, pour eux, une barrière, une ligne de démarcation. Mais les habitudes du passé et les liens du cœur l'emportent sur les contrats de la diplomatie. Le traité de 1809, conclu par la force du sabre, écrit avec la pointe d'une baïonnette, ce traité n'a pu anéantir en un jour tant de souvenirs enracinés dans le cœur de la nation finlandaise, tant d'affections particulières, tant d'alliances de famille. Les colons des deux rives du Muonio vivent ensemble comme par le passé. Ils parlent la même langue, se servent de la même monnaie, et partagent les mêmes affections. La Russie a suivi, à l'égard de la Finlande, la politique dont la Prusse lui avait donné l'exemple à l'égard des provinces rhénanes. Elle lui a laissé une partie de ses lois et de ses institutions. Cependant elle s'efforce, par tous les moyens possibles, d'effacer peu à peu dans ce pays les souvenirs suédois, et d'y introduire un nouvel esprit et une nouvelle prépondérance. Ainsi, elle a commencé par transférer à Helsingfors l'université d'Abo, qui, par son voisinage de la Suède, par ses traditions, devait subir l'influence de Stockholm plus que celle de Saint-Pétersbourg. Elle a créé dans cette université une chaire de littérature russe, et dès maintenant, tous les Finlandais qui aspirent à exercer une fonction publique, doivent présenter un certificat constatant qu'ils savent la langue russe. Elle a essayé de se faire aimer en diminuant les impôts, en accordant au peuple une constitution semi-libérale et semi-despotique. Enfin, elle a placé à la tête de cette contrée, enclavée aujourd'hui dans l'empire sous le titre de grande principauté de Finlande, un gouverneur-général et un sénat, dont tous les membres, nommés par l'empereur (3), tendent sans cesse à consolider la domination russe.
Sous le point de vue purement financier, la possession de la Finlande ne présente certes aucun avantage à la Russie. On peut même dire sans exagération et démontrer par des chiffres qu'elle lui coûte plus qu'elle ne lui rapporte. Mais, sous le rapport politique, c'est une conquête inappréciable. Elle arrondit ses frontières, elle lui livre le golfe de Bothnie, et lui ouvre l'entrée des royaumes scandinaves. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur la carte pour voir combien il importait à la Russie de s'adjoindre cette vaste province, et de quel intérêt il était pour la Suède de la conserver. Aussi, pendant près de huit siècles, ces deux puissances n'ont cessé de se la disputer. L'une et l'autre la regardaient comme un rempart nécessaire pour se préserver de tout envahissement. Le rempart est maintenant du côté de la Russie, et les Suédois ne prononcent encore qu'avec un amer ressentiment le nom de leur malheureux Gustave IV, qui, par sa folle témérité, leur fit perdre cette province, à laquelle ils étaient unis par les liens de l'intérêt politique et de l'affection. Plusieurs fois déjà quelques-uns de ces hommes qui se passionnent pour un rêve ont exprimé le désir chevaleresque de voir Charles XIV convoquer le ban et l'arrière-ban de ses armées pour anéantir le traité de 1809 et reprendre cette province, que la Suède appelle encore sa sœur. Leur projet de conquête, leur plan de campagne n'est qu'une utopie. La Suède n'est pas assez forte pour entreprendre une guerre pareille, et la Finlande, qui a combattu si opiniâtrement autrefois pour repousser la domination russe, ne ferait vraisemblablement aucun effort aujourd'hui pour s'en affranchir. Il est bien vrai que les Finlandais conservent encore une profonde sympathie pour le royaume dont ils ont long-temps partagé la bonne et la mauvaise fortune; mais, comme l'a très bien fait observer un publiciste suédois, l'intérêt du présent, l'espoir de l'avenir, neutralisent déjà dans leur cœur les souvenirs du passé (4). Les principaux habitans du pays ont été ralliés au parti russe par des places et des décorations, d'autres par un allégement dans les redevances des biens seigneuriaux, tous par l'attrait d'une constitution. La Finlande a d'ailleurs éprouvé, dans ses longs momens de crise, que la Suède pouvait à peine la défendre. Livrée pendant plusieurs siècles au pillage des Russes, elle a transigé avec ses haines nationales, et, pour conserver son bien-être matériel, elle s'abandonne maintenant à la protection de ceux qui l'envahissaient autrefois.
Nous ne faisons ici que toucher en passant une question importante, qui, par ses ramifications, tient au système politique du Nord entier. Nous y reviendrons plus tard d'une manière toute spéciale.
De Drontheim au cap Nord, nous avions vu la végétation décroître graduellement, s'affaisser, disparaître. En descendant le Muonio, nous la vîmes renaître et grandir. Les deux bords du fleuve sont plats comme les plaines de Hollande et couverts de verdure. D'abord on entre dans les régions des bouleaux, puis, à quelques milles de distance, on voit surgir des pins à la tête arrondie, à la tige légère, comme ceux que l'on rencontre après avoir traversé le Dovre. Un peu plus loin, on aperçoit des sapins élancés, menus, portant des branches courtes, pareils aux perches de houblon qui entourent les collines de Bamberg. Dans certains endroits, ces sapins sont mêlés aux bouleaux dont le feuillage commence à jaunir, et ces longues tiges, debout au milieu des branches mobiles qui flottent à tous les vents, présentent un joli coup d'oeil. Mais bientôt la végétation des bouleaux diminue, s'efface, et là où elle s'arrête, là s'arrête aussi la Laponie. Dès ce moment toute la côte, jusqu'aux environs d'Umea, n'est connue que sous le nom de Nordbothnie, et l’on ne retrouve la vraie vie laponne qu'à une assez longue distance de la mer.
A mesure que la végétation augmente, les habitations reparaissent plus grandes et plus nombreuses. De distance en distance, on distingue sur le rivage la ferme finlandaise avec les petites cabanes qui l'entourent. Les hommes travaillent dans les champs, et les femmes s'en vont, le râteau sur l'épaule, recueillir le foin qu'ils ont fauché le matin. A moitié chemin, nous entrons dans une de ces fermes. Tous ceux qui l'habitent sont loin, mais la porte est ouverte. Le feu brille dans la cheminée et les jattes de lait frais sont posées sur la table. Le vol est si rare parmi les habitans de ce pays, qu'ils ne le redoutent pas, et, lorsqu'ils sortent, ils laissent leur maison ouverte, comme si, même pendant leur absence, ils ne voulaient pas se priver du plaisir d'offrir un asile à l'étranger qui passe.
Après ces habitations éparses, nous rencontrons trois grands hameaux: celui de Kœttisuvando, placé dans une situation pittoresque au bord du fleuve; celui d'OEfver-Muonio, et celui de Muonioniska, chef-lieu d'un pastorat considérable, appartenant à la Russie. Il y a là un paysan qui, d'après certaines conventions faites avec l'autorité du canton, est tenu de loger les voyageurs et de les héberger. Le hœrradshoefding a oublié de lui prescrire les précautions qu'il devrait prendre pour que les malheureux étrangers qui lui arrivent n'eussent pas du moins à regretter l'abri des bois, et l'aubergiste, en homme de conscience, s'en est tenu aux termes du traité. Il n'y a rien à attendre ni de sa cave ni de son armoire; mais à quelque heure du jour qu'on vienne le surprendre, on est à peu près sûr de trouver chez lui une couche de paille, du pain noir et du lait caillé en abondance.
Dans ce hameau et dans les hameaux voisins situés sur l'autre rive, les paysans ne se contentent plus de récolter du foin, d'élever des bestiaux. Ils veulent semer de l'orge, et cette ambition agricole les plonge souvent dans la misère. Souvent la moisson, surprise par le froid, ne peut pas mûrir. Ils récoltent leur orge à moitié vert. Ils le portent dans une espèce de four et le font sécher à un feu ardent, puis ils le battent et le pétrissent avec la paille. On nous a montré le pain qu'ils mangent la plupart du temps : c'est une galette de paille jaune où il n'entre guère qu'un quart de farine. Un autre malheur dans leurs années de disette, c'est que ces épis avortés dont ils parviennent si difficilement à faire du pain, ne peuvent leur donner de semence pour l'année suivante. Ils sont obligés de l'acheter, et ils la paient cher.
Plusieurs fois les hommes intelligens du pays leur ont représenté combien il vaudrait mieux renoncer à cette funeste culture, mettre leurs champs en prairie et se livrer à l'éducation des bestiaux qui les enrichit presque toujours; mais toutes ces remontrances sont inutiles. Le paysan répond qu'il veut faire comme ses pères ont fait. Jeune, il s'est réjoui de conduire la charrue à travers les sillons; vieux, il veut la conduire encore. Il a pour le sol qui lui appartient une sorte d'affection enfantine, et pour ses travaux de laboureur une préférence que nulle déception ne peut affaiblir. L'aspect des pâturages ne lui cause qu'une faible joie; mais l'aspect d'un champ d'orge où les épis se développent et commencent à jaunir, lui fait battre le cœur et l'enorgueillit; car c'est là le fruit de ses travaux, de sa patience, de son habileté. Que si alors on tente de lui représenter ses vrais intérêts, il se retranche dans ses souvenirs de jeunesse, dans l'attachement naïf qu'il a pour ses sillons. - Oh! voyez, disait un jour un paysan finlandais à un prêtre qui cherchait à le détourner de ses fausses spéculations de laboureur ; voyez, la terre est noire. Il me semble qu'elle est couverte d'un voile de deuil, qu'elle souffre, qu'elle a faim. C'est elle qui nous a nourris, mon père et moi. Comment voulez-vous que je l'abandonne, que je la laisse languir quand je peux, avec un sac de semence, la rendre si riante et si belle?
Ainsi, le pauvre paysan de Nordbothnie continue à suivre le même système. Son champ est pour lui comme une loterie à laquelle il porte chaque année avec un nouvel espoir et une nouvelle résignation le fruit de ses sueurs et de ses épargnes. Souvent il s'endette pour entretenir ce lot rongeur auquel il ne veut pas renoncer. Les années de disette l'accablent; mais une récolte féconde lui rend toute sa joie et toute son audace. Quand nous arrivâmes à Muonioniska, nous fûmes témoins d'une de ces heureuses émotions. C'était la première fois depuis sept ans que l'orge était vraiment mûre. Cette fois on ne la portait plus au four pour la faire sécher, on la dressait gaiement par faisceaux sur des perches, comme du lin sur des quenouilles. Dans les familles, on commençait à pétrir du pain plus pur, et le laboureur, en comptant ses belles gerbes, regardait d'un air malicieux le marchand qui, cette année, ne pourrait pas bénéficier sur le prix de la semence.
La ressource la plus assurée du Finlandais de Nordbothnie est le produit de ses bestiaux. Quand le paysan est parvenu à amasser quelques centaines de livres de beurre, il les porte en Norvège, où on les paie mieux qu'en Suède. Il voyage avec ses chevaux le long du fleuve qui se couvre de glace au mois d'octobre, et ne dégèle ordinairement que vers le milieu de mai. Au pied des montagnes, il trouve des rennes, des ackia (traîneaux), et des Lapons. Pour cinq francs, il a un attelage qui le conduit jusqu'en Finmark. Il vend son beurre à Alten, à Talvig, à Kaafiord, prend en échange les diverses denrées dont il a besoin et s'en revient. Chaque lispund de beurre vaut à peu près dix francs. Quand le paysan a payé ses frais de voyage, fait sa provision d'eau-de-vie, de tabac, il lui reste encore de quoi acquitter ses impôts, et porter le dimanche quelques skellings à l'offrande. De temps à autre, il peut vendre aussi des peaux, de la viande fumée et du poisson.
Du reste, il mène une vie sobre et économe. Il ne boit que du lait mêlé avec de l'eau, parfois un peu d'eau-de-vie, et ne mange que du pain noir. S'il a quelque aisance, il tue au commencement de l'hiver une génisse qu'il sale, et le dimanche sa femme en fait bouillir un morceau. Le jour de Noël est le seul où il sorte de son abstinence habituelle. Ce jour-là, on brasse dans sa maison de la bière, qui est, comme dans toute la Suède, connue sous le nom de bière de Noël (Juloel); on pétrit des gâteaux, on découpe un quartier de génisse, et toute la communauté, parens, enfans, voisins et domestiques, s'asseoit à la même table et se réjouit comme les bergers de Bethléem de la venue du Sauveur.
Un grand jour aussi pour lui est celui où l'un de ses enfans se marie. La cérémonie nuptiale a lieu ordinairement en hiver, car alors les paysans sont plus libres et les voyages plus faciles. Une semaine avant le jour solennel, deux ou trois messagers s'en vont par différentes routes inviter à la noce les propriétaires et les domestiques de tous les gaard du voisinage. Puis l'heure de la réunion arrive. La chambre des fiançailles est tapissée de rameaux verts; les pièces de bœuf rôtissent au foyer, et les flacons d'eau-de-vie brillent sur la table. La bonne mère de famille a préparé, pour cette grave circonstance, son linge le plus fin et sa vaisselle la moins ébréchée. Les voisins sont venus à son secours, et tout ce qu'il y a d'assiettes de faïence et de cuillères d'argent à plusieurs lieues à la ronde est réuni ce jour-là dans la demeure des fiancés. Bientôt on entend le galop des chevaux qui amènent les convives. Les légers traîneaux glissent dans la cour de la ferme. On court au-devant des nouveau-venus; on leur serre la main, on les fait asseoir près du feu, on leur sert de la bière et de l'eau-de-vie. Puis, un instant après, le son des grelots recommence, les étrangers abordent de tous côtés, et dans l'espace de quelques heures, deux à trois cents personnes se trouvent rassemblées dans la même enceinte. Après le déjeuner, les fiancés s'avancent conduits par leurs parens. Le jeune homme porte un habit de fin vadmel, un gilet à boutons brillans, et la jeune fille, une ceinture d'argent et une couronne dorée. Tous deux s'asseoient au milieu de la salle sur des sièges recouverts d'un manteau de soie. Le prêtre les bénit; puis, lorsque les prières sont achevées, il va se mettre devant une table sur laquelle un domestique vient de poser un large plateau. Il adresse une allocution aux convives, et leur recommande le jeune couple qui va entrer en ménage. Chacun connaît d'avance le dernier mot de cette charitable harangue, et chacun tire sa bourse. D'abord viennent les parens qui déposent dans le plateau de beaux écus neufs recueillis exprès pour cette solennité, puis les riches voisins qui y portent parfois jusqu'à 15 ou 20 francs, et les domestiques qui apportent aussi leur offrande; après quoi, on se met à table, on boit, on danse, on fait une ample consommation de bière et d'eau-de-vie. Les convives restent là deux ou trois jours, couchent dans la grange, et viennent tour à tour s'asseoir à la même table. Mais, en comptant leurs recettes, il est rare que les nouveaux mariés n'aient pas un ample bénéfice sur les frais de leur hospitalité.
Cette race finlandaise, que je voyais pour la première fois dans son propre pays, m'intéressait beaucoup. J'aimais à étudier sa physionomie, à la suivre dans les habitudes de sa vie. Les femmes sont blanches, fraîches, bien faites. Nous en avons vu une à Kilangi qu'on aurait pu citer partout comme une beauté remarquable. Quand elle était jeune fille, elle attira souvent l'attention des voyageurs, et beaucoup de riches étrangers, nous dit notre guide, tentèrent de la séduire; mais ni les douces paroles ni les promesses brillantes ne purent l'émouvoir elle resta dans l'humble demeure où elle était née, et devint une bonne et heureuse femme de paysan.
Les hommes sont généralement grands et forts. Sur leur figure pâle, et dans leurs yeux bleus, on remarque une expression de calme qui ressemble parfois à de la mélancolie. Mais l'espèce de résignation passive dans laquelle ils vivent habituellement, ne fait que masquer l'énergique trempe de leur caractère. Ils sont fermes et tenaces dans leurs résolutions, inflexibles dans leurs sentimens de haine, admirables dans leur dévouement. On m'a cité deux anecdotes qui peignent assez bien les traits distinctifs de leur caractère dans deux situations opposées. Un Finlandais qui avait à se plaindre de son maître, conçut le projet de le tuer et nourrit pendant cinq ans cette fatale pensée. Il n'attendait qu'une occasion favorable pour exécuter son crime. Dès qu'elle se présenta, il la saisit avec empressement. Traduit devant les juges] il avoua le meurtre qu'il venait de commettre, et comme on l'engageait à se repentir et à demander pardon à Dieu avant d'aller paraître devant lui, il joignit les mains, fit sa prière et dit qu'il mourait avec la joie d'avoir lui-même enlevé la vie à un misérable.
L'autre anecdote que l'on me racontait dans le pays, est un exemple de générosité d'ame presque fabuleux. Deux officiers firent naufrage en allant de Stockholm à Abo, et se sauvèrent avec leur domestique et un Finlandais sur quelques planches à demi brisées du navire. Ce radeau improvisé était trop faible pour les soutenir tous quatre. L'un des officiers se prit à pleurer en parlant de sa femme et de ses enfans. - Vous les reverrez, dit le Finlandais qui l'avait écouté avec une profonde émotion; adieu, vivez heureux. Au même instant il se précipite dans les vagues, et la nacelle allégée continue sa route.
Les maisons finlandaises sont remarquables par leur adroite distribution et leur propreté. Chaque ferme se compose, comme je l'ai dit, de plusieurs corps de logis, et chaque corps de logis, chaque chambre même a un nom particulier. Ordinairement on entre dans une grande cour carrée, fermée par quatre édifices. Le plus large, le plus élevé, est l'habitation du paysan. Là est la kammare, la chambre où l'on garde les larges seaux de lait, et où couche le chef de famille; à côté est la poerte, vaste salle chauffée par le feu de la cuisine et du four, où l'on fait cuire tous les deux jours les galettes d'orge. C'est là que les habitans de la ferme se reposent après leurs travaux, c'est là qu'ils couchent sur le plancher, ou sur un banc. Vis-à-vis est la chambre où les femmes filent et tissent la laine. A côté de ce premier édifice, est la petite maison réservée aux voyageurs, en face la grange, plus loin l'écurie. En sortant de cette enceinte, on trouve les stabur, ou magasins en bois pareils à de grands coffres, où la famille enferme une partie de ses vêtemens et de ses provisions. Près de là est la cabane où l'on fait cuire pendant l'hiver, dans une grande chaudière, les plantes marécageuses et les branches d'arbres qui servent de nourriture aux bestiaux; puis le seanao ou maison de bains. Ce dernier bâtiment, que l'on retrouve dans toute la Finlande et dans toutes les provinces où les Finlandais ont établi une colonie, ne renferme qu'une grande salle carrée, qui se ferme hermétiquement de tous les côtés. Au fond, de larges bancs sont élevés contre la muraille à quelques pieds du sol. Au milieu est le foyer. Trois fois par semaine, pendant la saison du travail, et chaque samedi, pendant l'hiver, les habitans de la ferme se réunissent là le soir, hommes et femmes, dans un état complet de nudité. On fait chauffer des dalles au feu; puis on jette sur ces dalles de l'eau bouillante, ce qui produit en quelques instans une vapeur épaisse et une chaleur concentrée qui s'élève souvent jusque au-delà de quarante degrés. Pendant ce temps, les baigneurs se tiennent debout sur leur banc; et lorsque la sueur ruisselle de tous leurs membres, ils se frappent avec des verges pour s'exciter encore. Après avoir passé une demi-heure dans cette température, dont l'idée seule effraie celui qui n'en a pas, comme eux, contracté l'habitude, ils sortent tout nus, et vont tranquillement s'habiller dans leur chambre.
Ces gaard renferment tout ce qui est nécessaire à l'exploitation d'une ferme : on y trouve une forge, un atelier de menuiserie. Les Finlandais fabriquent eux-mêmes leurs instrumens d'agriculture; les femmes tissent, cousent les vêtemens, et le soir donnent des leçons à leurs enfans. Il n'y a point d'écoles dans les campagnes de Finlande, mais on trouve dans chaque maison une bible, un livre de psaumes, un catéchisme, et tout le monde sait lire.
A un demi-mille de Muonioniska est la cascade d’Eyanpaïkka, la plus forte et la plus redoutée de toutes celles que l'on rencontre sur ce grand fleuve; son nom en finlandais signifie demeure du vieux. C'est là qu'habite le vieux Neck entre les rochers; lorsqu'un pilote maladroit s'approche trop près de sa grotte, il se lève avec colère, il agite sa baguette magique, les vagues s'enflent, et le torrent vengeur emporte dans l'abîme la barque téméraire.
Cette cascade a près d'un quart de lieue de long; des rocs nus la bordent de chaque côté, comme un rempart; des sapins échevelés la dominent; des troncs d'arbres déracinés roulent dans ses flots; l'horizon est de tous côtés fermé par, des rochers et des bois; la forêt est silencieuse et déserte; on n'entend que le craquement d'une tige vieillie qui se brise sous l'effort du vent, ou le fracas des flots qui se précipitent contre les pierres. C'est un magnifique océan de désolation, un poème dans la solitude, un tableau sublime dans le désert.
Ordinairement les voyageurs descendent sur le rivage, en arrivant auprès de cette cascade, et vont par terre, au-delà de l'endroit redouté, attendre leur bateau. Les pêcheurs et les paysans de la côte, habitués à la franchir chaque jour, n'osent pas même la franchir sans un pilote. Il y avait autrefois ici quatre pilotes; deux d'entre eux sont morts après de pénibles fatigues, le troisième s'est noyé l'été dernier. « Il voulait jouer, me dit un de nos rameurs, avec les diables blancs (les vagues) de l'Eyanpaïkka, mais ils se sont élancés vers lui, et il n'a pas résisté long-temps. En deux tours de main, voyez : la barque s'en allait par morceaux, comme un vieux poisson sec, et le pilote avait plus d'eau dans le gosier qu'il n'est permis à un chrétien d'en boire. »
Le quatrième pilote est un jeune homme au regard expressif, à la figure mâle et hardie. Il porte de grands cheveux blonds flottant sur ses épaules, une jaquette verte, comme celle des chasseurs du Tyrol, et des pantalons en cuir. Son nom est aussi romantique que le métier qu'il exerce : il s'appelle Carl Regina. C'est lui maintenant qui guide tous les bateaux de paysans et de voyageurs dans ce passage difficile; on lui paie un riksdaler, 30 sols, pour jouer ainsi sa vie.
Les habitans de Muonioniska n'avaient pas manqué de nous raconter les nombreux accidens arrivés sur cette cascade; mais leur récit ne faisait que nous donner, à M. Gaimard et à moi, un plus grand désir de la descendre. On nous disait d'ailleurs que quelques jours auparavant deux voyageurs anglais avaient reculé d'effroi en la voyant, et s'étaient hâtés de prendre le chemin de terre. Nous tenions à nous montrer plus courageux que les Anglais.
Bientôt nous entendons le bruissement du torrent, nous voyons les flots d'écume qui jaillissent dans l'air. La cascade apparaît sombre et fougueuse, secouant sa tête échevelée entre ses rideaux de sapins. « Le vieux Neck est en colère! s'écrie l'un des matelots; il n'aime pas les étrangers. » Mais nous sommes décidés à voir de près le vieux Neck, et nous restons dans le bateau. Le pilote est debout, le gouvernail à la main, l'oeil attentif, les cheveux au vent. Les deux rameurs serrent avec force leurs avirons et tiennent le regard fixé sur leur guide pour obéir à son moindre signe, à sa parole, à son mouvement. En nous penchant sur le bord de la barque, nous voyons les rochers dont la cascade est hérissée; les uns dressent leur cime aiguë à la surface de l'eau; d'autres sont cachés sous une nappe d'écume, et le bateau tourne, serpente, glisse entre les écueils, et bondit comme un coursier sans frein sur le dos des vagues. Tantôt le flot, repoussé par les rocs, heurte avec violence notre barque fragile; tantôt il se dresse dans l'air et rejaillit sur nous comme une pluie d'orage. Puis nous tombons d'un degré de la cascade à l'autre. La lame se creuse et s'affaisse sous nous, et le fond de l'eau ressemble à un lit de soie bleue, et les bandes d'écume qui nous entourent à des franges d'argent. Mais la cascade gronde de nouveau, s'irrite, nous poursuit, et nous lance de vague en vague, d'écueil en écueil. Tout ce mouvement de l'eau, cette force du torrent, cette variété d'aspects, nous donnent une foule d'émotions saisissantes et rapides comme un rêve. En un clin d'oeil le rêve est fini. En trois minutes l'espace orageux est parcouru, et l'on rentre dans le lit paisible du Muonio. Mais nous avions été si heureux de faire cette première course, que nous voulûmes la recommencer, à la grande surprise de nos rameurs, qui n'avaient pas l'habitude de voir les voyageurs entreprendre deux fois de suite ce trajet redouté sur toute la côte.
A partir de là, le paysage est plus large et plus varié, les forêts sont plus hautes et les maisons plus nombreuses. Les gîtes où nous nous arrêtons ne sont pas élégans, mais propres, spacieux, et la politesse affectueuse avec laquelle on nous reçoit nous fait oublier toutes les privations matérielles que nous devons y subir. Deux jours après avoir traversé l'Eyanpaïkka, nous nous reposâmes de nos heures de fatigue et de nos heures d'abstinence dans la riante habitation de Kengisbruk. C'est une forge qui date de plus de deux siècles, la forge la plus septentrionale de la Suède. Lorsque nous y arrivâmes, elle venait d'être vendue, et les anciens maîtres l'avaient déjà quittée pour faire place aux nouveaux. Il n'y avait dans la maison du directeur de l'établissement qu'une jeune fille qui nous reçut avec une grace parfaite. Nous trouvâmes là des livres, des journaux, et tout ce qui était pour nous, depuis quelque temps, un luxe inusité : des rideaux de mousseline aux fenêtres, des chaises couvertes en toile de Perse, et un plancher parqueté. Le lendemain nous dîmes adieu à regret à la jeune fille qui nous était apparue comme une fée dans cette demeure abandonnée des hommes. Une forêt de bouleaux s'étendait devant nous, un torrent grondait à nos pieds. Les lueurs argentées d'un beau matin d'automne scintillaient sur les flots et à travers les arbres Les pointes d'herbes revêtues d'une légère gelée brillaient aux premiers rayons du soleil comme des perles. La mésange de Sibérie (parus Sibericus ) au plumage gris, le pinson des Ardennes (montifringilla) aux ailes noires, à la poitrine jaune, au collier brun, et la linotte à la tête tachetée de rouge, gazouillaient leur prière sur les rameaux verts, agités par un vent frais. La fumée montait avec des étincelles de feu au-dessus des fourneaux, et la cloche appelait les ouvriers au travail. Nous nous en allions à pas lents, regardant de tous côtés ce paysage pittoresque, tantôt nous retournant pour voir encore la cime des forges cachées dans le vallon, tantôt nous arrêtant au bord de l'eau. Dans ce moment, cette belle et fraîche matinée du Nord avait une teinte méridionale. Je la contemplais avec un vague sentiment de joie, et je la saluais avec une douce mélancolie; car tous ces lieux que j'aimais, j'allais bientôt les quitter, et déjà j'essayais de transporter l'émotion du moment dans la rêverie du souvenir :
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- Sur les coteaux le jour se lève
- Frais et riant comme un beau rêve.
- Parmi les bouleaux argentés,
- Et sur les champs que l'on moissonne,
- Les doux rayons d'un ciel d'automne
- Répandent de molles clartés.
- Ici, sous un voile de brume,
- La cascade bruyante écume.
- Là le fleuve paisible et pur
- Dans la plaine s'enfuit, s'efface,
- Et sur la rive qu'il embrasse
- Jette un soupir, un flot d'azur.
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- Et loin du bruit, et loin du monde,
- Gaîment je m'élance sur l'onde,
- Heureux de voir dans le lointain
- Se dérouler le paysage,
- De songer à mon grand voyage,
- De respirer l'air du matin.
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- Lorsque l'oiseau sous la bruyère
- S'élève et chante sa prière,
- Je prie aussi, je dis : Mon Dieu!
- Laisse-moi demeurer encore
- Dans cet abri que l'on ignore,
- Sous ton regard, sous ton ciel bleu.
-
- Que la nature soit le temple
- Où mon oeil ému te contemple!
- Que la grande voix du désert,
- Le bruit des eaux sur le rivage,
- Le chant caché dans le feuillage,
- Soient mon cantique et mon concert!
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- Ces souvenirs des jours tranquilles,
- Dans la vaine rumeur des villes,
- Un jour je les emporterai.
- Si le destin cruel m'oppresse,
- Ils me suivront dans ma tristesse,
- Et souvent je les bénirai.
Nous étions au confluent des deux fleuves. Le Tornea (5) bondissant, mugissant, courait se précipiter dans le Muonio. A côté, un petit ruisseau, sorti d'une source voisine, suivait paisiblement la même route. En les voyant descendre tous deux dans le même lit, il me semblait voir une image de la vie, et je me disais : C'est ainsi que s'en vont les destinées humaines, les unes hardies et imposantes, les autres obscures et timides. Mais qu'importe le bassin de granit d'où elles s'échappent, ou l'humble sillon qu'elles se creusent? elles s'en vont toutes vers le même but, elles descendent toutes dans le grand fleuve de l'éternité.
A Kengisbruk, le Muonio perd son nom. Le Tornea, qui vient d'arriver, lui impose le sien. C'est une de ces injustices qui s'exerce parmi les fleuves comme parmi les hommes. Le Tornea entraîne à sa suite son puissant rival, et tous deux se déroulent dans l'espace, élargissent leur couche, s'arrondissent autour d'une île, ou s'étendent en face de la côte, comme les eaux d'un lac.
Vers midi, nous arrivâmes dans une maison plus élégante encore que celle de Kengis. Elle appartient à M. Ekstrœm, paysan riche et intelligent, qui a lui-même fait son éducation et celle de sa famille. Il était absent lorsque nous nous présentâmes pour le voir; mais sa femme vint au-devant de nous, et nous fit entrer dans un joli salon, où nous aperçûmes des gravures choisies, des livres, des cahiers de musique et un piano. C'était le premier que nous voyions depuis long-temps. Sous les fenêtres s'étendait un jardin potager, parsemé de quelques tiges de fleurs, et d'un autre côté était la ferme avec une plantation d'arbres. Pendant que nous observions tous les embellissemens de ce domaine champêtre, deux jeunes filles, habillées avec autant de simplicité que de bon goût, entrèrent dans le salon et nous saluèrent avec le sourire de la bienveillance sur les lèvres. Nous les priâmes de chanter. Elles s'assirent devant le piano, et chantèrent des mélodies de Suède et de Norvège et des poésies finlandaises, dont nous aurions voulu emporter avec nous les tons suaves et mélancoliques; puis elles se levèrent et nous offrirent l'une après l'autre du vin de Porto, des biscuits, du café. Leur mère était là qui les encourageait à nous servir, et qui nous apportait elle-même la tasse et le flacon. Au moment où nous allions quitter cette bonne et honnête famille, pour rejoindre notre bateau, nous nous aperçûmes que les deux jeunes filles n'avaient parlé suédois avec nous que par modestie, car elles comprenaient et parlaient facilement le français. Nous leur demandâmes qui leur avait appris cette langue, et elles nous dirent que c'était leur père. Qui leur avait appris la musique? C'était leur père. Nous inscrivîmes avec un sentiment de respect sur notre album de voyageur le nom de cet excellent homme et celui de ses deux filles, pareilles à deux violettes cachées dans la solitude et le silence des bois.
Le soir, nous franchissions le cercle polaire, et le lendemain, nous arrivions à OEfver Tornea. En face, sur la côte suédoise, est le village de Mattarengi, qui se compose d'une vingtaine d'habitations dispersées le long d'une colline peu élevée. Au pied s'étend une île tellement exposée aux inondations, qu'elle ne peut être habitée. On y a seulement construit des stabur destinés à renfermer la récolte de foin. De l'autre côté du fleuve est la montagne d'Avasaxa, couverte de sapins. Elle n'a guère plus de cinq cents pieds de haut, et son aspect n'est rien moins qu'imposant; mais elle a été illustrée par les observations de Maupertuis, et le 25 juin de chaque année elle est visitée par une foule de curieux. Au soixante-sixième degré de latitude, ce jour-là n'est interrompu ni par la nuit, ni par le crépuscule. Du haut d'Avasaxa, on voit à minuit le soleil s'incliner à l'horizon, puis se relever aussitôt et poursuivre sa route. Les Anglais accourent surtout en grand nombre pour contempler ce phénomène. Il en vint un, il y a quelques années, de Brighton qui avait entrepris ce long voyage dans l'unique but de monter le soir au sommet de l’Avasaxa, de saluer le soleil de minuit et de s'en retourner immédiatement en Angleterre. Il était arrivé le 22 juin, et attendait avec impatience l'heure solennelle où son guide viendrait le chercher pour le conduire au sommet de la montagne. Le 25 juin apparaît enfin, l'horizon est pur, le ciel bleu. Vers le soir l'Anglais se met en route, le cœur agité par de douces émotions; mais voilà qu'au montent où le phénomène boréal doit surprendre tous les regards, des nuages épais s'amoncèlent au-dessus du fleuve, montent dans les airs, et cachent le soleil de minuit. Le malheureux ne put résister à une telle calamité. Il rentra chez lui et se pendit.
Mattarengi nous offrait peu de sujets d'étude. Le village est habité par des Finlandais semblables à ceux que nous avions déjà rencontrés le long de notre route. Il n'y a ni d'école publique dans tout le pastorat, ni de société de lecture. Les parens apprennent eux-mêmes à lire à leurs enfans; le prêtre va les voir une fois par an, et cet examen de quelques heures est, pour eux, un puissant encouragement.
L'orge ne mûrit guère mieux ici qu'à Muonioniska; mais les habitans de cette côte trouvent une grande ressource dans la pêche du saumon, qui est presque toujours fort abondante. Ils fabriquent aussi du goudron, et ils commencent à faire de la potasse avec des feuilles de bouleaux.
Nous visitâmes le prêtre et l'organiste, qui, depuis quarante ans, a fait sans interruption des observations météorologiques; puis nous nous remîmes en route. Mous traversâmes avec un pilote les deux longues cascades de Vuoiena et de Makakoski, et quelques heures après nous arrivâmes à Haparanda.
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(1) Tout ce qui a rapport aux fonctions des missionnaires et à celles des catéchistes sera expliqué plus en détail dans un article que nous publierons prochainement sur l'instruction du peuple en Laponie.
(2) Assemblée générale où le foged perçoit les impôts et juge les procès.
(3) Reglemente foer Regerings-Conseilen i Finland.
(4) Om Allians-Tractaten emellan Sverige och Ryssland ar 1842.
(5) On prononce Torneo, ainsi que Umeo, Piteo, etc. C'est la dernière lettre a qui signifie, comme en Islande, fleuve. En Islande, elle est surmontée d'un accent grave, en Suède, d'un petit o.
[modifier] IX.- Haparanda
Un jeune écrivain suédois, qui a publié un livre intéressant sur les provinces voisines du golfe de Bothnie, fait un triste tableau des environs de Haparanda. Dans un voyage, l'émotion du moment n'est souvent que le résultat d'une émotion précédente. La corde intérieure que l'on entend vibrer a déjà été ébranlée auparavant, et le son qu'elle rend est tout à la fois l'écho d'une sensation passée et la mélodie d'une sensation actuelle. Quand M. Engstroem visita Haparanda, il venait du sud, et nous, nous arrivions du nord. Notre point de comparaison n'était plus le même. Il y avait long-temps que nous ne voyions plus que des habitations éparses ou des hameaux avec une pauvre église en bois, et tout à coup nous apercevons les quatre clochers de Tornea, suivis de cinq moulins à vent. Il y avait long-temps que nous ne voyions rien que des bouleaux chétifs, ou des tiges de sapins, et sur le bord du fleuve nous trouvons des massifs d'arbres tout verts encore et des sorbiers chargés de grappes rouges.
Haparanda est, d'ailleurs, une jolie ville située au bord d'une large baie, une ville peu étendue, il est vrai, mais qui, chaque année, s'agrandit et tend sans cesse à s'agrandir davantage. Dans l'espace de six mois, sa population a presque doublé, et son commerce a pris un développement considérable. C'est de là qu'on envoie à Stockholm des navires chargés de beurre, de peaux, de goudron, et c'est là qu'on apporte un grand nombre de denrées qui doivent ensuite se répandre dans les provinces les plus reculées. Il y a là un bureau de poste important qui sert de communication entre le sud et le nord. Les lettres arrivent deux fois par semaine à Haparanda, et partent tous les quinze jours pour les limites septentrionales de la Nordbothnie, tous les mois pour les paroisses laponnes et le Finmark. En 1833, le gouvernement a fondé dans cette ville une école élémentaire où l'on enseigne la géographie, l'histoire, le français, l'allemand. On y compte une trentaine d'élèves.
En face de Haparanda est la vieille cité de Tornea, bâtie sur une île, séparée de la terre suédoise, ici par les eaux de la baie, là par un étroit ruisseau qui souvent se dessèche en été. D'après les règles adoptées pour la délimitation des deux pays, en 1809, Tornea devait appartenir à la Suède, car cette ville est plus près de la rive droite du fleuve que de la rive gauche. D'un côté la force ou la supercherie, de l'autre la faiblesse, en ont fait une ville russe, et cette transaction causera sa ruine. Au moment même où Tornea fut réunie à la Russie, ses plus riches négocians partirent avec leurs marchandises. Il n'y reste plus aujourd'hui que des négocians de second ordre, dont les opérations commerciales sont, comme par le passé, toutes concentrées en Suède, mais qui, en leur qualité de Russes, ne peuvent les continuer sans payer des droits considérables. Ainsi la lutte n'est plus égale. Haparanda, favorisée par sa situation, soutenue par ses privilèges de ville suédoise, se développe, s'enrichit, et Tornea décline. Déjà cette ville n'est plus que le simulacre de ce qu'elle a été. Ses places publiques sont mornes et silencieuses; ses maisons, dépeuplées, tombent en ruines, et l'herbe croît dans ses rues. Il y a pourtant ici cinq cent cinquante habitans. Il n'y en a guère que trois cents à Haparanda. Il y a à Tornea une église finlandaise, une église suédoise et une église russe, quatorze marchands et une garnison de vingt Cosaques. Il n'y a à Haparanda qu'une seule église et neuf marchands, et l'aspect de ces deux villes diffère complètement. L'une est muette et sombre, l'autre riante et animée. L'une est comme le tombeau d'une vieille génération, l'autre comme le point central d'une race jeune et active.
Le 17 septembre, nous nous remîmes en route. Nous avions en vain cherché une voiture à Tornea, nous en trouvâmes une très commode à Haparanda, Le chemin qui conduit à Umea est ferme et sablé comme une allée de parc. On voyage le long d'une côte plate, et le paysage est large, varié, plein d'attraits. Ici s'élèvent les forêts de bouleaux dont l'automne commence à jaunir le feuillage, là les sapins aux tiges élancées, aux longues branches tombant comme des palmes. Tantôt, au détour de la route, la mer apparaît dans le lointain, riante et bleue, berçant sur sa vague assouplie une barque de pêcheur avec sa voile blanche; tantôt c'est l'un des grands fleuves du Nord qui se déroule dans la plaine et s'éloigne majestueusement. Puis on traverse des champs féconds où les gerbes d'orge nouvellement récoltées sèchent au soleil, posées sur des pieux, ou étendues sur de longues perches, et de tous côtés les habitations se multiplient. Les fermes avec leurs granges, leurs étables, leurs staburs, ressemblent de loin à des hameaux. Les auberges ont une apparence de luxe que nous n'avions pas encore rencontrée. Partout du linge fin, de l'argenterie, de grandes salles bien meublées et des lits ornés de couvertures en soie. Partout une race d'habitans remarquable par sa forte constitution, des femmes blanches et belles comme ces anciennes femmes du Nord dont parlent les sagas.
Le soir, toute cette contrée si riante, si animée pendant le jour, a un caractère de mélancolie qui séduit le regard et la pensée. Le temps des belles nuits lumineuses qui enchantent pendant l'été les régions septentrionales est déjà loin. L'ombre enveloppe de bonne heure la forêt et la vallée. Les pâles clartés d'un crépuscule d'automne percent à peine à travers le feuillage épais du bois, et tout est endormi dans les fermes, tout se tait dans les campagnes, et le bêlement de la brebis, et le grelot de la génisse. Mais le long du fleuve on aperçoit, dans l'obscurité, des lumières étincelantes. C'est l'habitant de la cité qui va faire sa pêche de nuit. Le poisson, surpris par cette clarté subite, sort de sa retraite profonde, monte à la surface de l'eau, s'approche de la barque, et, au moment où il reste immobile et comme fasciné par la lumière, le pêcheur le saisit avec un trident de fer. Tous ces fleuves qui arrosent la Nordbothnie, le Muonio, le Torne, le Pite, le Lule, le Skellefte, abondent en poissons. C'est pour les paysans de la contrée une nourriture excellente; c'est encore un de leurs principaux articles de commerce et d'exportation.
Après avoir passé par les habitations éparses, nous retrouvons les villages et les villes. C'est Calix et Runea, pareilles à nos grandes cités de commerce; Skelleftea, vaste paroisse qui compte près de douze mille habitans, et Pitea, chef-lieu de la province, jolie petite ville régulièrement bâtie. Autour de l'église de Calix et de Lulea, on aperçoit une longue rue composée de maisons en bois silencieuses et inhabitées. A la voir, on dirait d'une rue ravagée par la peste, ou plongée dans un sommeil magique par les mauvais génies. Ces maisons ont été bâties par les paysans de la paroisse, qui demeurent à dix ou quinze lieues de distance. Ils viennent là le samedi, ils y passent le dimanche, puis, le lundi matin, ferment la porte et sen retournent.
En voyant ces maisons dispersées à travers champs, ces hameaux, ces villages, ces villes qui se succèdent sans interruption, on pourrait croire que nulle partie de la Suède n'est plus peuplée que celle-ci; mais ces habitations nombreuses ne se trouvent que sur la côte. A. vingt ou trente lieues d'ici, la végétation cesse, la ville et le village disparaissent, et le pauvre Lapon conduit son troupeau de rennes dans la plaine déserte. Ici la population est aussi agglomérée que dans les provinces du sud. En la calculant, non point d'après ce district privilégié, mais d'après l'étendue de la Nordbothnie, on ne compte pas plus de quarante-quatre habitans par mille carré.
Après quatre jours de marche, nous arrivâmes à Umea. C'est une ville de quatorze cents ames, située à trois lieues de la mer, au bord du fleuve qui porte son nom. On y trouve plusieurs grandes rues coupées régulièrement, des maisons bien bâties, une école latine et une librairie, la première que nous ayons rencontrée dans tout le Nord depuis Drontheim. Le libraire reçoit tous les ouvrages d'histoire et de littérature en commission. Il n'achète que des livres de prières qu'il relie lui-même et transporte dans les différentes foires des environs.
Cette ville est la résidence du gouverneur, le chef-lieu de la Vestrobothnie, vaste province qui ressemble beaucoup à celle que nous venions de parcourir. Le long de la côte, le sol est plat, bien cultivé et fécond; mais, à l'ouest, on retrouve les plaines marécageuses et les pâturages arides de la Laponie. La population est plus nombreuse que dans la Nordbothnie. Elle s'élève à peu près à cinquante habitons par mille carré.
Il y avait près d'Umea un écrivain dont je connaissais les œuvres et que je désirais voir. C'était M. Gravstroem, le poète le plus septentrional qui existe probablement en Suède. Je le trouvai chez le gouverneur, qui, sans s'effrayer de notre triste accoutrement de voyageur, avait bien voulu nous inviter à dîner. C'est un homme jeune encore, qui, après avoir occupé pendant quelques années une chaire de professeur à l'école royale de Carlsberg, est devenu pasteur d'Umea, et pour compléter sa vie poétique, a épousé la fille d'un excellent poète, la fille de Franzen. Il habite un presbytère de campagne, à une lieue de la ville. Après le dîner, il me proposa de m'y conduire, et j'acceptai avec joie. Nous traversâmes, dans une voiture légère, une grande forêt de sapins, une plaine qui venait d'abandonner ses gerbes d'orge aux moissonneurs, puis nous aperçûmes à l'entrée d'un hameau une belle et large maison entourée d'un enclos; c'était la sienne. Cette demeure est dans une charmante situation : elle est posée au bord d'une colline d'où le regard plane sur un vaste espace. Près de là est l'église, au milieu d'un cimetière, une église gothique du XVe siècle; remarquable par sa structure simple et élégante. La colline est partagée par un ravin profond que la fonte des neiges a creusé. Au bas est le fleuve dont les grandes lames descendent majestueusement vers la nier. On voit que ce fleuve s'étendait autrefois sur la côte; mais, comme me le disait M. Gravstroem, les fleuves du mord ressemblent aux vieillards dont le corps s'affaisse sous le poids des années. Celui-ci a quitté son ancienne couche et s'en est fait une nouvelle au pied de la vallée. De l'autre côté est une montagne dont les flancs nus et la cime revêtue de sapins sombres forment un contraste frappant avec les verts enclos et les champs féconds qui entourent le presbytère. Dans le lointain, on apercevait les dernières maisons d'Umea et les mâts des navires. C'était le soir. L'ombre commençait à descendre, mais une lumière argentée imprégnait encore tout le paysage, et il y avait tant de calme dans la campagne, tant de recueillement autour de la vieille église, qu'on se sentait arrêté là par une de ces vagues et mystérieuses influences dont on ignore la cause et dont on subit le charme.
Lorsque nous rentrâmes au presbytère, la fille de Franzen avait déjà posé sur la table la nappe blanche et les tasses de porcelaine. On nous servit du thé et, ce qui était plus rare, du melon mûri par un beau rayon de soleil sur cette terre boréale. La chambre où nous étions réunis était ornée de gravures et de tableaux. Dans une chambre voisine, j'avais trouvé une collection nombreuse d'ouvrages de littérature et quelques-uns de ces bons recueils de poésies dont la vue seule rappelle de douces heures de méditations; toute cette demeure, retirée à l'écart, loin du bruit et du monde, cette heureuse vie de famille consacrée par les muses, éclairée par l'amour, soutenue par la foi, était elle-même une charmante poésie.
Le lendemain au matin, nous nous embarquions sur le bateau à vapeur le Norrland. Le ciel était d'un bleu limpide; le fleuve avait une clarté transparente. Une longue ligne de brouillards argentés flottait sur la plaine, se découpait au souffle de la brise et s'enfuyait en légères banderolles. Le soleil projetait sur les maisons d'Umea un rayon de pourpre; les oiseaux chantaient dans les sillons, et, dans le moment où nous descendions sur le rivage, les rameaux d'arbres, balancés par le vent, laissaient tomber à nos pieds les perles de la rosée. Le bateau allait nous mener vers le sud, et cette nature septentrionale m'apparaissait, au dernier moment, plus belle et plus attrayante que jamais; on eût dit qu'elle s'était parée ce jour-là pour les voyageurs, ainsi qu'une femme chérie qui, à l'heure où on la quitte, nous laisse voir en elle plus de grave et de tendresse, comme pour imprimer dans l'aine un dernier désir et un dernier regret. Quand le bateau vira de bord, quand le canon donna le signal du départ; je me retournai vers cette terre du Nord que j'avais été si heureux de parcourir. Je lui dis adieu avec des larmes dans le cœur, et quand elle disparut à mes yeux, quand je me trouvai seul sur la pleine mer, il me sembla que je venais d'ensevelir encore un des rêves dorés de ma jeunesse.
[modifier] IX.- Haparanda
Un jeune écrivain suédois, qui a publié un livre intéressant sur les provinces voisines du golfe de Bothnie, fait un triste tableau des environs de Haparanda. Dans un voyage, l'émotion du moment n'est souvent que le résultat d'une émotion précédente. La corde intérieure que l'on entend vibrer a déjà été ébranlée auparavant, et le son qu'elle rend est tout à la fois l'écho d'une sensation passée et la mélodie d'une sensation actuelle. Quand M. Engstroem visita Haparanda, il venait du sud, et nous, nous arrivions du nord. Notre point de comparaison n'était plus le même. Il y avait long-temps que nous ne voyions plus que des habitations éparses ou des hameaux avec une pauvre église en bois, et tout à coup nous apercevons les quatre clochers de Tornea, suivis de cinq moulins à vent. Il y avait long-temps que nous ne voyions rien que des bouleaux chétifs, ou des tiges de sapins, et sur le bord du fleuve nous trouvons des massifs d'arbres tout verts encore et des sorbiers chargés de grappes rouges.
Haparanda est, d'ailleurs, une jolie ville située au bord d'une large baie, une ville peu étendue, il est vrai, mais qui, chaque année, s'agrandit et tend sans cesse à s'agrandir davantage. Dans l'espace de six mois, sa population a presque doublé, et son commerce a pris un développement considérable. C'est de là qu'on envoie à Stockholm des navires chargés de beurre, de peaux, de goudron, et c'est là qu'on apporte un grand nombre de denrées qui doivent ensuite se répandre dans les provinces les plus reculées. Il y a là un bureau de poste important qui sert de communication entre le sud et le nord. Les lettres arrivent deux fois par semaine à Haparanda, et partent tous les quinze jours pour les limites septentrionales de la Nordbothnie, tous les mois pour les paroisses laponnes et le Finmark. En 1833, le gouvernement a fondé dans cette ville une école élémentaire où l'on enseigne la géographie, l'histoire, le français, l'allemand. On y compte une trentaine d'élèves.
En face de Haparanda est la vieille cité de Tornea, bâtie sur une île, séparée de la terre suédoise, ici par les eaux de la baie, là par un étroit ruisseau qui souvent se dessèche en été. D'après les règles adoptées pour la délimitation des deux pays, en 1809, Tornea devait appartenir à la Suède, car cette ville est plus près de la rive droite du fleuve que de la rive gauche. D'un côté la force ou la supercherie, de l'autre la faiblesse, en ont fait une ville russe, et cette transaction causera sa ruine. Au moment même où Tornea fut réunie à la Russie, ses plus riches négocians partirent avec leurs marchandises. Il n'y reste plus aujourd'hui que des négocians de second ordre, dont les opérations commerciales sont, comme par le passé, toutes concentrées en Suède, mais qui, en leur qualité de Russes, ne peuvent les continuer sans payer des droits considérables. Ainsi la lutte n'est plus égale. Haparanda, favorisée par sa situation, soutenue par ses privilèges de ville suédoise, se développe, s'enrichit, et Tornea décline. Déjà cette ville n'est plus que le simulacre de ce qu'elle a été. Ses places publiques sont mornes et silencieuses; ses maisons, dépeuplées, tombent en ruines, et l'herbe croît dans ses rues. Il y a pourtant ici cinq cent cinquante habitans. Il n'y en a guère que trois cents à Haparanda. Il y a à Tornea une église finlandaise, une église suédoise et une église russe, quatorze marchands et une garnison de vingt Cosaques. Il n'y a à Haparanda qu'une seule église et neuf marchands, et l'aspect de ces deux villes diffère complètement. L'une est muette et sombre, l'autre riante et animée. L'une est comme le tombeau d'une vieille génération, l'autre comme le point central d'une race jeune et active.
Le 17 septembre, nous nous remîmes en route. Nous avions en vain cherché une voiture à Tornea, nous en trouvâmes une très commode à Haparanda, Le chemin qui conduit à Umea est ferme et sablé comme une allée de parc. On voyage le long d'une côte plate, et le paysage est large, varié, plein d'attraits. Ici s'élèvent les forêts de bouleaux dont l'automne commence à jaunir le feuillage, là les sapins aux tiges élancées, aux longues branches tombant comme des palmes. Tantôt, au détour de la route, la mer apparaît dans le lointain, riante et bleue, berçant sur sa vague assouplie une barque de pêcheur avec sa voile blanche; tantôt c'est l'un des grands fleuves du Nord qui se déroule dans la plaine et s'éloigne majestueusement. Puis on traverse des champs féconds où les gerbes d'orge nouvellement récoltées sèchent au soleil, posées sur des pieux, ou étendues sur de longues perches, et de tous côtés les habitations se multiplient. Les fermes avec leurs granges, leurs étables, leurs staburs, ressemblent de loin à des hameaux. Les auberges ont une apparence de luxe que nous n'avions pas encore rencontrée. Partout du linge fin, de l'argenterie, de grandes salles bien meublées et des lits ornés de couvertures en soie. Partout une race d'habitans remarquable par sa forte constitution, des femmes blanches et belles comme ces anciennes femmes du Nord dont parlent les sagas.
Le soir, toute cette contrée si riante, si animée pendant le jour, a un caractère de mélancolie qui séduit le regard et la pensée. Le temps des belles nuits lumineuses qui enchantent pendant l'été les régions septentrionales est déjà loin. L'ombre enveloppe de bonne heure la forêt et la vallée. Les pâles clartés d'un crépuscule d'automne percent à peine à travers le feuillage épais du bois, et tout est endormi dans les fermes, tout se tait dans les campagnes, et le bêlement de la brebis, et le grelot de la génisse. Mais le long du fleuve on aperçoit, dans l'obscurité, des lumières étincelantes. C'est l'habitant de la cité qui va faire sa pêche de nuit. Le poisson, surpris par cette clarté subite, sort de sa retraite profonde, monte à la surface de l'eau, s'approche de la barque, et, au moment où il reste immobile et comme fasciné par la lumière, le pêcheur le saisit avec un trident de fer. Tous ces fleuves qui arrosent la Nordbothnie, le Muonio, le Torne, le Pite, le Lule, le Skellefte, abondent en poissons. C'est pour les paysans de la contrée une nourriture excellente; c'est encore un de leurs principaux articles de commerce et d'exportation.
Après avoir passé par les habitations éparses, nous retrouvons les villages et les villes. C'est Calix et Runea, pareilles à nos grandes cités de commerce; Skelleftea, vaste paroisse qui compte près de douze mille habitans, et Pitea, chef-lieu de la province, jolie petite ville régulièrement bâtie. Autour de l'église de Calix et de Lulea, on aperçoit une longue rue composée de maisons en bois silencieuses et inhabitées. A la voir, on dirait d'une rue ravagée par la peste, ou plongée dans un sommeil magique par les mauvais génies. Ces maisons ont été bâties par les paysans de la paroisse, qui demeurent à dix ou quinze lieues de distance. Ils viennent là le samedi, ils y passent le dimanche, puis, le lundi matin, ferment la porte et sen retournent.
En voyant ces maisons dispersées à travers champs, ces hameaux, ces villages, ces villes qui se succèdent sans interruption, on pourrait croire que nulle partie de la Suède n'est plus peuplée que celle-ci; mais ces habitations nombreuses ne se trouvent que sur la côte. A. vingt ou trente lieues d'ici, la végétation cesse, la ville et le village disparaissent, et le pauvre Lapon conduit son troupeau de rennes dans la plaine déserte. Ici la population est aussi agglomérée que dans les provinces du sud. En la calculant, non point d'après ce district privilégié, mais d'après l'étendue de la Nordbothnie, on ne compte pas plus de quarante-quatre habitans par mille carré.
Après quatre jours de marche, nous arrivâmes à Umea. C'est une ville de quatorze cents ames, située à trois lieues de la mer, au bord du fleuve qui porte son nom. On y trouve plusieurs grandes rues coupées régulièrement, des maisons bien bâties, une école latine et une librairie, la première que nous ayons rencontrée dans tout le Nord depuis Drontheim. Le libraire reçoit tous les ouvrages d'histoire et de littérature en commission. Il n'achète que des livres de prières qu'il relie lui-même et transporte dans les différentes foires des environs.
Cette ville est la résidence du gouverneur, le chef-lieu de la Vestrobothnie, vaste province qui ressemble beaucoup à celle que nous venions de parcourir. Le long de la côte, le sol est plat, bien cultivé et fécond; mais, à l'ouest, on retrouve les plaines marécageuses et les pâturages arides de la Laponie. La population est plus nombreuse que dans la Nordbothnie. Elle s'élève à peu près à cinquante habitons par mille carré.
Il y avait près d'Umea un écrivain dont je connaissais les œuvres et que je désirais voir. C'était M. Gravstroem, le poète le plus septentrional qui existe probablement en Suède. Je le trouvai chez le gouverneur, qui, sans s'effrayer de notre triste accoutrement de voyageur, avait bien voulu nous inviter à dîner. C'est un homme jeune encore, qui, après avoir occupé pendant quelques années une chaire de professeur à l'école royale de Carlsberg, est devenu pasteur d'Umea, et pour compléter sa vie poétique, a épousé la fille d'un excellent poète, la fille de Franzen. Il habite un presbytère de campagne, à une lieue de la ville. Après le dîner, il me proposa de m'y conduire, et j'acceptai avec joie. Nous traversâmes, dans une voiture légère, une grande forêt de sapins, une plaine qui venait d'abandonner ses gerbes d'orge aux moissonneurs, puis nous aperçûmes à l'entrée d'un hameau une belle et large maison entourée d'un enclos; c'était la sienne. Cette demeure est dans une charmante situation : elle est posée au bord d'une colline d'où le regard plane sur un vaste espace. Près de là est l'église, au milieu d'un cimetière, une église gothique du XVe siècle; remarquable par sa structure simple et élégante. La colline est partagée par un ravin profond que la fonte des neiges a creusé. Au bas est le fleuve dont les grandes lames descendent majestueusement vers la nier. On voit que ce fleuve s'étendait autrefois sur la côte; mais, comme me le disait M. Gravstroem, les fleuves du mord ressemblent aux vieillards dont le corps s'affaisse sous le poids des années. Celui-ci a quitté son ancienne couche et s'en est fait une nouvelle au pied de la vallée. De l'autre côté est une montagne dont les flancs nus et la cime revêtue de sapins sombres forment un contraste frappant avec les verts enclos et les champs féconds qui entourent le presbytère. Dans le lointain, on apercevait les dernières maisons d'Umea et les mâts des navires. C'était le soir. L'ombre commençait à descendre, mais une lumière argentée imprégnait encore tout le paysage, et il y avait tant de calme dans la campagne, tant de recueillement autour de la vieille église, qu'on se sentait arrêté là par une de ces vagues et mystérieuses influences dont on ignore la cause et dont on subit le charme.
Lorsque nous rentrâmes au presbytère, la fille de Franzen avait déjà posé sur la table la nappe blanche et les tasses de porcelaine. On nous servit du thé et, ce qui était plus rare, du melon mûri par un beau rayon de soleil sur cette terre boréale. La chambre où nous étions réunis était ornée de gravures et de tableaux. Dans une chambre voisine, j'avais trouvé une collection nombreuse d'ouvrages de littérature et quelques-uns de ces bons recueils de poésies dont la vue seule rappelle de douces heures de méditations; toute cette demeure, retirée à l'écart, loin du bruit et du monde, cette heureuse vie de famille consacrée par les muses, éclairée par l'amour, soutenue par la foi, était elle-même une charmante poésie.
Le lendemain au matin, nous nous embarquions sur le bateau à vapeur le Norrland. Le ciel était d'un bleu limpide; le fleuve avait une clarté transparente. Une longue ligne de brouillards argentés flottait sur la plaine, se découpait au souffle de la brise et s'enfuyait en légères banderolles. Le soleil projetait sur les maisons d'Umea un rayon de pourpre; les oiseaux chantaient dans les sillons, et, dans le moment où nous descendions sur le rivage, les rameaux d'arbres, balancés par le vent, laissaient tomber à nos pieds les perles de la rosée. Le bateau allait nous mener vers le sud, et cette nature septentrionale m'apparaissait, au dernier moment, plus belle et plus attrayante que jamais; on eût dit qu'elle s'était parée ce jour-là pour les voyageurs, ainsi qu'une femme chérie qui, à l'heure où on la quitte, nous laisse voir en elle plus de grave et de tendresse, comme pour imprimer dans l'aine un dernier désir et un dernier regret. Quand le bateau vira de bord, quand le canon donna le signal du départ; je me retournai vers cette terre du Nord que j'avais été si heureux de parcourir. Je lui dis adieu avec des larmes dans le cœur, et quand elle disparut à mes yeux, quand je me trouvai seul sur la pleine mer, il me sembla que je venais d'ensevelir encore un des rêves dorés de ma jeunesse.
[modifier] X – Les Feroe
Le 14 juin 1839, à midi, la corvette la Recherche, commandée par M. le capitaine Fabvre, appareillait dans le port du Hâvre pour entreprendre un second voyage au Spitzberg. Le ciel était pur, la mer calme; une foule de spectateurs venaient de se ranger le long du quai, les uns pour satisfaire un sentiment de curiosité, d'autres pour nous envoyer encore un dernier adieu. Debout sur la dunette, nous regardions tour à tour la terre de France qui s'effaçait peu à peu derrière nous, l'espace immense qui se déroulait à nos yeux, et tour à tour notre pensée s'en allait du passé à l'avenir, des regrets d'affection aux désirs de voyage.
Tandis que nous nous abandonnions aux tristes réflexions du départ, la brise, qui d'abord n'enflait que légèrement nos voiles, comme pour nous retenir plus long-temps en vue du sol de France, fraîchit tout à coup et nous poussa rapidement au large; puis elle tourna contre nous, et nous nous mîmes à louvoyer péniblement pour sortir de la Manche. Le cinquième jour, nous n'avions pas encore doublé la côte d'Angleterre; nous étions au pied du château de Douvres. Au vent contraire succédèrent le calme et la pluie, les deux accidens atmosphériques les plus ennuyeux d'un voyage maritime. Quand les voiles privées de vent s'affaissent et tombent avec lourdeur le long des mâts, quand la brume enveloppe l'horizon, et qu'une pluie incessante fatigue la patience des promeneurs les plus intrépides, l'aspect d'un navire présente un tableau assez singulier. Tandis que les matelots, la tête enveloppée comme des moines dans le capuchon de leur caban, se tiennent silencieusement accroupis au pied des bastingages ou contre la chaloupe, les passagers s'en vont cherchant quelque distraction. Celui-ci écoute les récits de la vie nomade et les histoires de naufrages; celui-là ébauche un dessin auquel un mouvement de roulis imprime tout à coup une tache ineffaçable; cet autre essaie de se dérober la vue des nuages du ciel, en s'entourant d'un nuage de fumée. Il en est qui se mettent hardiment à l'étude; mais bientôt l'impatience les gagne aussi, l'ennui se peint sur leur figure : ils ferment les livres pour venir voir où est le cap, pour demander combien on file de nœuds, et consulter l'expérience du timonier sur l'état de l'atmosphère et les probabilités d'un changement de temps.
Le 25, enfin, le vent tourna au sud, et le 28, dans la nuit, nous aperçûmes une grande masse de rocs carrés, debout au milieu de l'Océan, comme une forteresse. C'était une des îles qui forment l'archipel des Féroé. Au nord, on distinguait plusieurs lignes successives de roches et des montagnes, les unes échancrées et ondulantes, d'autres taillées à vive arête, s'élançant d'un seul jet au-dessus des vagues, et portant dans les airs leur tête couronnée de neige. En les examinant sur toute leur surface, on voyait qu'il n'y avait là ni arbres, ni végétation. C'étaient des roches nues comme celles d'Islande, scindées çà et là par des baies profondes, ou séparées l'une de l'autre par les flots. La brume grisâtre qui retombait comme un voile de deuil le long de ces montagnes, les longues bandes de vapeurs qui ceignaient leur sommet, les flots orageux qui se brisaient à leur pied, tout contribuait à donner à ces îles l'aspect le plus sombre et le plus étrange. De tous côtés, nous cherchions une pointe de clocher, une habitation, et nous n'en distinguions point, car il n'y a que de pauvres cabanes situées à une longue distance l'une de l'autre, cachées au pied des rocs, si étroites et si basses qu'on ne les découvre que lorsqu'on arrive sur le lieu même où elles sont construites. Vers le matin, nous tirâmes un coup de canon pour appeler un pilote; mais nous n'éveillâmes qu'une troupe de mouettes et de stercoraires qui s'enfuirent en poussant un cri rauque et plaintif. Du côté des montagnes, on ne voyait aucun mouvement; on eût dit une terre déserte ou ensevelie dans le silence de la mort. Une heure après, nous répétâmes notre signal, et nous finîmes par apercevoir dans le lointain une barque qui s'avançait vers nous, portant un mouchoir rouge au haut d'une perche. C'était la barque du pilote. Il monta à bord de notre bâtiment, et, pour se donner plus d'assurance, mit dans sa bouche une moitié de tige de tabac. Pendant que nous virions de bord pour éviter les écueils et pénétrer dans le détroit de Thorshavn, le Féroïen examinait avec une curiosité d'enfant toutes les manœuvres et l'attirail de la Recherche. Jamais il n'avait vu, disait-il, un aussi beau navire. L'habitacle en cuivre lui fascinait les yeux, et le cabestan était pour lui une chose prodigieuse. Cet homme avait, du reste, une bonne et honnête physionomie, qui semblait nous présager l'honnêteté des insulaires que nous allions voir, en même temps que son costume nous annonçait leur misère. Sa veste de vadmel et son pantalon avaient été si souvent rapiécés, qu'à peine distinguait-on l'étoffe première sur laquelle une main plus patiente qu'habile avait fait une espèce de mosaïque avec une quantité de pièces de toutes couleurs et de toutes formes. Son bonnet n'était qu'un lambeau de vadmel plissé par le haut, et sa chaussure un carré de peau de mouton plié sur le pied et lacé avec une courroie.
Après avoir couru des bordées pendant plusieurs heures, le pilote nous fit jeter l'ancre dans une baie assez large, mais peu sûre, en face de Thorshavn. C'est la grande ville du pays, ou, pour mieux dire, l'unique ville, le séjour du gouverneur, du juge, le centre du commerce, bref, la cité dont le pêcheur raconte les merveilles à ses enfans, comme un provincial débonnaire raconte celles de Paris. Il y a huit siècles que le nom de Thorshavn était déjà écrit dans les chroniques du pays, et ce nom indique encore son origine païenne. C'est là que les habitans des Féroé se rassemblaient autrefois chaque année pour juger leurs querelles et délibérer sur leurs intérêts. C'est là qu'en l'an 998 le peuple adopta la religion chrétienne, et, sur la fin du XVIe siècle, se convertit au protestantisme. Enfin, que dirai-je de plus? on y compte aujourd'hui une dizaine de fonctionnaires publics et six cent cinquante habitans. La situation de cette ville est singulière et très pittoresque. Qu'on se représente au fond du golfe un demi-cercle de montagnes escarpées et sauvages. Là s'élève une langue de terre ou plutôt un banc de roche posé en droite ligne au milieu des flots, au centre du cercle, comme une flèche au milieu d'un arc. C'est sur ce banc de roche que la plupart des maisons ont été construites. Elles sont toutes rangées symétriquement sur deux lignes, et serrées l'une contre l'autre comme les boutiques de la place de Leipzig dans les grands jours de foire. Les rues qui traversent ce triple amas d'habitations sont si étroites, que deux chevaux n'y marcheraient pas de front, et si rocailleuses, si escarpées, que pour pouvoir y passer en certains endroits avec quelque chance de sécurité, il faut se cramponner au roc avec les pieds et les mains. En hiver, par un jour de verglas, la descente d'un de ces rocs peut être regardée comme un exercice d'équilibriste assez hasardeux. Du reste, l'aspect des maisons est en parfaite harmonie avec celui des rues. A part celles qui appartiennent au gouvernement et qui sont occupées par les fonctionnaires, presque toutes ne sont que de pauvres cabanes bâties sur le même modèle, non pas comme celles d'Islande, avec des blocs de lave, ni comme celles de Norvège, avec de grosses poutres arrondies, mais tout simplement avec quelques douzaines de planches clouées l'une contre l'autre. C'est un genre d'habitation qui forme la transition entre la tente nomade et l'édifice cimenté. Elles sont si frêles, que l'hiver on est obligé de les amarrer avec des câbles pour que le vent ne les emporte pas. Les maisons n'ont qu'un rez-de-chaussée, et sont uniformément coupées en deux parties par une cloison. D'abord on entre dans la cuisine, qui n'a ni planches sur le sol, ni fenêtres. Le jour y pénètre ou par la porte ou par la cheminée. Pour tout meuble, on y trouve quelques vases en terre, quelques ustensiles en bois, un ossement de dauphin pour siège, et d'autres ossemens servant de pelle ou de fourgon. La seconde pièce est éclairée par deux ou trois vitraux. C'est là le séjour habituel de la famille; c'est là que les femmes cardent la laine, tissent le vadmel; c'est là que père, mère, enfans, reposent entassés l'un près de l'autre sur quelques planches recouvertes d'un peu de paille. Cet espace étroit, privé d'air, inondé par la fumée du feu de tourbe, exhale une odeur nauséabonde à laquelle l'étranger s'habitue difficilement. Mais quelle douce surprise n'éprouve-t-on pas lorsqu'au milieu de cette lourde atmosphère on voit surgir des physionomies dont la misère n'a pu altérer l'heureuse expression, des femmes remarquables par l'harmonie de leurs traits, la fraîcheur de leur teint, et des enfans d'une grace charmante! Toute cette population des Féroé est fort belle. Pendant le temps que nous avons passé à Thorshavn et sur les autres côtes, nous n'avons pas rencontré un seul être difforme ou estropié, et souvent, dans nos promenades à travers la ville, nous nous arrêtions, surpris tout à coup par la mâle et forte stature d'un pêcheur, ou le regard plein de candeur et le visage riant d'une jeune fille.
Un soir, j'entrai dans une des cabanes les plus sombres que nous eussions encore rencontrées. La mère de famille vint à nous et nous remercia avec une touchante simplicité de vouloir bien visiter sa demeure. C'était une jeune femme dont les inquiétudes matérielles, le travail, peut-être le besoin, avaient attiédi le regard et décoloré la figure, et qui pourtant souriait encore d'un sourire si doux, qu'à le voir, en passant, on n'eût pas deviné tout ce qu'il cachait de souffrance. Elle portait sur ses bras un enfant dont ses lèvres effleuraient de temps à autre les cheveux bouclés; une petite fille que l'approche de quelques étrangers avait fait fuir s'était réfugiée près d'elle et la tenait par un pan de sa robe, en roulant sur nous de grands yeux bleus étonnés, et trois autres enfans, debout près de la fenêtre, formaient le fond du tableau. La pauvre mère nous raconta sa vie, ses longues veilles d'hiver, ses travaux dans les champs ou près du foyer. Après nous avoir ainsi dépeint, sans recherche et sans emphase, son existence laborieuse, au lieu de se plaindre et de murmurer, elle bénissait la Providence qui avait pris soin d'elle et des siens. « Nous sommes de pauvres gens, disait-elle; mais, grace à Dieu, tout va bien encore dans notre modeste demeure. Mon père en mourant me laissa pour héritage un bateau. Mon mari est bon pêcheur. Moi, je travaille pour les riches pendant l'hiver, et je cultive, pendant l'été, un petit champ pour lequel nous n'avons à payer qu'une faible redevance. Ainsi les jours s'en vont, et au bout de l'année, il se trouve que nous avons encore de quoi acheter assez d'orge pour nous nourrir, assez de laine pour nous habiller. Le temps le plus rude fut celui où mes enfans étaient si jeunes, que pour m'occuper d'eux il fallait renoncer à mon travail de chaque jour; mais les voilà qui grandissent, et bientôt ils pourront m'aider. »
A ces mots, elle jeta sur eux un regard tout joyeux, et les enfans semblaient, par l'expression de leur physionomie, confirmer son espoir. Pour moi, en l'écoutant parler avec tant de calme et de résignation, je condamnais toutes les élégies écrites sur des tristesses mensongères, et j'admirais cette sagesse de la Providence qui répand sous le chaume les germes féconds de l'espoir, et met dans le cœur des pauvres une source infinie de douces satisfactions.
Cette ville de Thorshavn, composée de quelques centaines de cabanes, est pourtant une ville de guerre. A l'entrée du port, on aperçoit une forteresse, construite autrefois par le héros des Féroé, Magnus Heinesen (1), pour protéger sa terre natale contre les invasions des corsaires. C'était jadis, disent les gens du pays, un bastion assez large, défendu par plusieurs bonnes pièces d'artillerie. Mais la guerre a éclaté, et le fort de Thorshavn a eu son jour de deuil et de désastre. La résignation passive avec laquelle il se soumettait à son sort, ne l'a point empêché d'être dévasté. En 1803, les pêcheurs de Nordoe signalèrent une frégate portant le drapeau français. Bientôt cette frégate apparut dans la rade de Thorshavn, et vint fièrement jeter l'ancre au pied de la forteresse. On reconnut alors que ce vaisseau, paré de notre pavillon, était une frégate anglaise, et il était facile de deviner ses intentions; car le Danemark, allié à la France, se trouvait alors fort peu dans les bonnes graces de l'Angleterre. Le gouverneur ne pouvait penser à se défendre sans compromettre le sort de toute la ville; il envoya à bord de la frégate douze hommes en qualité de parlementaires. Les Anglais les retinrent prisonniers. Il en renvoya douze autres, qui furent également arrêtés. Les habitans de Thorshavn, indignés d'une telle perfidie, voulaient courir aux pièces de canon et engager le combat; mais les Anglais ne leur en donnèrent pas le temps. Ils descendirent à terre en grand nombre, s'emparèrent de la forteresse, enclouèrent les canons, démolirent une partie du bastion, puis s'en retournèrent à bord de la frégate. L'histoire ne nous a pas conservé le nom de ces hommes qui s'en vinrent avec tant d'audace dans une mer paisible, masqués par un pavillon étranger, qui eurent la gloire de faire prisonniers vingt-quatre pêcheurs, de descendre en plein jour sur une terre sans défense, et de dévaster un bastion abandonné. Il faut croire que les annales maritimes anglaises sont, à cet égard, plus complètes que celles des Féroé. Les héros de cette glorieuse campagne doivent être inscrits tout près de ceux qui, dans un temps d'armistice, sans aucune déclaration de guerre, s'en allèrent un matin incendier la flotte de Copenhague.
Maintenant la forteresse de Thorshavn n'est plus qu'un bastion en terre, défendu par quelques canons, et gardé par une troupe de vingt-quatre chasseurs qui joignent à leur métier de soldat celui de matelot. Ce sont eux qui conduisent la barque du gouverneur, ou du landfoged dans leurs excursions à travers les différentes îles.
La meilleure défense de Thorshavn n'est pas dans ce simulacre de forteresse, mais dans l'aspect de ses rues et de ses environs. Comment la cupidité humaine pourrait-elle être éveillée, comment une idée de vengeance pourrait-elle se soutenir à la vue de ces collines incultes, de ces habitations dépourvues de tout objet de luxe, occupées par des familles souffrantes et résignées? Autour de Thorshavn, il n'y a ni arbres, ni moisson, seulement çà et là quelque maigre enclos de verdure et quelque champ d'orge plus maigre encore, où le laboureur ne récolte souvent que des tiges de paille avortées, des épis sans grain. Les habitans de cette ville sont plus à plaindre encore que ceux des campagnes, car le sol qu'ils occupent ne leur permet pas d'élever des bestiaux; ils n'ont pour toute ressource que le produit de leur pêche ou de leur industrie, Les femmes tricotent une certaine quantité de bas de laine et sont malheureusement obligées de les vendre à un très bas prix. Aussi, tandis que toutes les autres petites villes du Nord, Reykiawick, Tromsoe, Hammerfest, s'accroissent d'année en année et s'embellissent, la ville de Thorshavn reste complètement stationnaire. Pas un particulier ne parvient à s'y enrichir, pas un pêcheur ne peut élever une maison à la place de sa chétive cabane. La vie soucieuse à laquelle sont condamnés ces pauvres gens comprime leur développement intellectuel. Presque tous savent lire, beaucoup savent écrire; mais ils ne s'associent pas, comme les paysans norvégiens du Gudbrandsdal, pour se procurer des livres et des journaux, et on ne trouve pas chez eux, comme chez les paysans d'Islande, des sagas imprimées ou manuscrites. Il y a maintenant dans chacune des Féroé une école ambulante, ou une école fixe; mais tous ceux qui aspirent à devenir prêtres, ou à occuper quelque emploi civil, doivent faire leurs études en Danemark. Grace au zèle de quelques hommes intelligens, on a cependant fondé une bibliothèque à Thorshavn. Le gouvernement lui a donné une somme de 1500 francs. Divers particuliers lui ont envoyé des livres. Les prêtres, les fonctionnaires, les principaux habitans des Féroé paient chaque année pour l'agrandir une légère contribution. Avec ces faibles ressources, on est parvenu à rassembler près de cinq mille volumes, parmi lesquels il se trouve un assez grand nombre d'ouvrages choisis.
C'est dans cette ville aussi que demeure l'unique médecin des Féroé. Il reçoit des appointemens fixes et doit traiter gratuitement les pauvres du pays. Mais il est impossible qu'un seul homme puisse porter secours à toutes les familles dispersées sur tant de côtes différentes. Souvent la mer est si grosse et le vent si orageux, qu'on ne peut aller d'une île à l'autre, et tandis que le médecin ou le prêtre attend que la vague se calme, pour pouvoir porter au malade un dernier remède ou une dernière consolation, l'humble enfant des Féroé meurt comme il a vécu, avec douleur et résignation.
Enfin on trouve encore à Thorshavn un hôpital : ce n'est qu'une modeste maison en bois bâtie au bord de la mer; nais elle est ouverte aux étrangers comme aux hommes du pays. Ceux qui y entrent y sont traités avec une pitié touchante et une sollicitude qui ne se démens jamais. Quand nous arrivâmes dans cette ville, il y avait là un matelot de Boulogne, Une nuit, au milieu d'un violent orage, il avait été saisi sur le pont par une vague, jeté contre le grand mât, et il s'était cassé la jambe. Son capitaine essaya de la lui redresser à l'aide de quelques planchettes et d'un peloton de ficelle, puis il le conduisit à Thorshavn et s'en retourna en France. Le malheureux était là depuis deux mois, seul au milieu d'un peuple étranger dont il ne comprenait pas la langue, incapable de se lever, et ne voyant du matin au soir que les brumes ou les flots de la mer. Le médecin venait le voir tous les jours, et pour tâcher de le distraire dans sa solitude, il lui enseignait à lire. Sa plus grande joie, depuis qu'il était là, avait été d'apprendre notre arrivée. Il s'efforçait de se lever sur son lit pour voir par la fenêtre le haut des mâts du navire, et quand nous entrâmes dans sa chambre, il salua militairement le capitaine, et nous raconta dans son langage simple et naïf sa rude traversée en Islande, et son arrivée aux Féroé. On remarquait à la vivacité de son regard le bonheur qu'il éprouvait à voir des compatriotes, à entendre parler sa langue, et quand nous lui demandâmes s'il avait besoin d'argent: - Non, répondit-il, je n'ai besoin de rien; mais si, comme je le crois, vous avez des matelots de Boulogne à bord, oh! je voudrais bien qu'il leur fût permis de venir me voir.
Notre première impression, en pénétrant dans les défilés rocailleux de Thorshavn, avait été assez pénible. Cependant à peine avions-nous passé quelques jours dans cette ville que nous songions déjà à regret qu'il faudrait bientôt la quitter. Dans la maison du fonctionnaire comme dans celle du pêcheur, partout nous avions été reçus avec un empressement cordial. Quand nous passions dans les rues, nous ne voyions que de bonnes et franches physionomies, des femmes qui s'inclinaient gracieusement à notre approche et des hommes toujours prêts à nous servir de guides, à nous conduire dans leurs bateaux. Puis, si l'intérieur de la ville n'offre qu'un triste coup d'oeil, toutes ces montagnes qui bordent le golfe, ces îles bleuâtres qu'on aperçoit dans le lointain, sont magnifiques à voir. J'aimais à monter le soir au-dessus de la colline où s'élève la forteresse, à regarder au-dessous de moi cette humble cité du Nord avec ses toits de gazon et de lambris, ces cabanes pareilles à des bateaux qu'un coup de vent aurait poussés sur la côte, et cette mer sillonnée de distance en distance par une grande roche noire ou une montagne. Déjà nous commencions à retrouver ces belles nuits crépusculaires des régions septentrionales. Le soleil ne disparaissait que très tard à l'horizon, et quand on cessait de le voir, toute la surface du ciel restait imprégnée d'une douce lumière. Seulement il y avait plus de silence que dans le jour, et on n'entendait que le bruit mélancolique de la vague qui roulait sur le sable du rivage, puis se retirait en lui laissant comme trophée une frange d'écume, une guirlande d'algue. Il y a dans ces heures de solitude passées au bord de la mer, dans ce murmure uniforme et plaintif des flots, dans cet espace immense où la pensée s'enfuit de vague en vague avec le regard, un charme que nul idiome ne peut peindre, que nul chant ne peut exprimer. En sortant de là, on se sent plus léger et plus fort. Il semble que la brise qui court sur les flots rafraîchit l'ame, et que la vue de l'espace agrandit l'intelligence.
Mais je ne donnerais qu'une idée bien imparfaite des Féroé, si je me bornais à parler de Thorshavn et de ses collines. Tout cet archipel offre aux regards étonnés de l'artiste les situations les plus romantiques, les points de vue les plus pittoresques. Il se compose de vingt-cinq îles, dont dix-sept sont habitées. En allant d'une de ces îles à l'autre, tantôt on passe sous une masse de pierre percée comme un arc de triomphe, tantôt au pied d'un roc imposant comme une pyramide, aiguisé comme une flèche. Ici vous voyez s'ouvrir, à la base d'une montagne, une grande caverne sombre où le pêcheur entre hardiment avec son bateau pour poursuivre les phoques qui vont y chercher un refuge; là c'est une muraille à pic dont le pied de l'homme n'a jamais touché les parois glissantes; plus loin, une roche minée à sa base par les vagues qui la battent sans cesse, et projetant sur la mer son front chauve noirci par le temps.
L'histoire de ces îles ressemble beaucoup à celle de l'Islande. Elles furent, comme l'Islande, découvertes dans un jour d'orage, peuplées, au temps de Harald aux beaux cheveux, par une colonie de Norvégiens, soumises d'abord à une sorte de gouvernement oligarchique, puis assujetties par la Norvège et réunies avec celle-ci, l'Islande et le Groenland, au Danemark à la fin du XIVe siècle. Elles sont maintenant administrées par un fonctionnaire danois qui a le titre de gouverneur, et divisées en six districts ou syssel. On y compte trente-neuf églises partagées entre sept prêtres. C'est une rude tâche pour les prêtres que de visiter, à certaines époques de l'année, ces paroisses disséminées sur l'océan. Aussi leurs prédications ne peuvent-elles être très régulières. Souvent ils se trouvent arrêtés par l'ouragan et retenus loin de leur demeure pendant des semaines entières (2); souvent aussi ils n'accomplissent qu'au péril de leur vie leur mission évangélique, et ce qu'il y a de plus triste encore dans des fonctions qu'ils viennent remplir dans ces îles, ce ne sont pas les rudes et dangereux voyages auxquels ils sont condamnés, c'est leur isolement. Ils habitent sur quelque grève silencieuse au milieu de deux ou trois cabanes, et ils apportent là les souvenirs d'une autre contrée et d'une autre existence, car ils sont tous Danois, et ils ont tous pris leurs grades à l'université de Copenhague.
L'archipel des Féroé s'étend du 61° 15 de latitude jusqu'au 62° 21. Sur toute cette surface, on ne compte pas plus de sept mille habitans. L'intérieur des îles est complètement désert. C'est au fond des bois seulement et le long des côtes que le paysan bâtit sa demeure; c'est là qu'il a son enclos de verdure et quelquefois son champ d'orge ou de pommes de terre. D'après les calculs de M. de Born, qui a mesuré tout ce pays en divers sens, il n'y a aux Féroé qu'une soixantième partie du sol livrée à la culture. Le reste n'est qu'une croûte pierreuse revêtue d'une couche de terre légère et sans consistance.
La vraie richesse des Féroiens consiste dans leurs moutons (3). Le mouton est presque pour eux ce qu'est le renne pour le Lapon, le phoque pour le Groënlandais, ou le cocotier pour les habitans de la Guiane. Il leur donne tout ce dont ils ont besoin : nourriture, laine, suif; et ce qu'ils peuvent mettre en réserve après avoir tissé leurs vêtemens, ils le vendent pour se procurer les différentes choses qu'ils ne trouvent pas dans leur pays. Plusieurs Féroiens ont des troupeaux de cinq à six cents moutons, quelquefois plus; mais ce qui est étrange, c'est la négligence avec laquelle ils traitent cet animal, qui est pour eux une ressource si précieuse. Pas un fermier ne s'est encore avisé de construire une étable pour ses moutons, ou tout au moins un hangar où ils puissent trouver un refuge dans la mauvaise saison. Les malheureuses bêtes errent en tout temps sur les montagnes. L'hiver elles sont forcées de chercher, comme les rennes, leur nourriture sous la neige. Si cette neige est durcie par le froid, elles périssent de faim; quelquefois elles sont englouties sous une avalanche; pendant les jours les plus rigoureux, elles cherchent un refuge dans les cavernes. Des tourbillons de neige en ferment souvent l'entrée, et les moutons restent là des semaines entières, privés de boisson et d'alimens. On en a vu qui, dans leur longue disette, en étaient venus à se ronger leur laine. Au mois de juin, le paysan se met à la recherche de son troupeau avec des hommes habitués à ces courses et des chiens exercés à traquer le mouton récalcitrant dans les ravins et les grottes. Chaque paysan reconnaît ses brebis à une marque particulière, et il les prend l'une après l'autre pour les tondre. Mais cette opération se fait encore d'une manière barbare. Le Féroien ne coupe pas la laine du mouton, il l'arrache avec la main, et quelquefois si violemment, qu'il met la pauvre bête tout en sang; après quoi il lui rend sa liberté, et elle reprend sa vie sauvage. Les chevaux sont également abandonnés l'hiver et l'été à travers champs. On les va chercher à deux époques de l'année, la première fois pour porter l'engrais dans les prairies, la seconde pour porter la tourbe dans les fermes. Les vaches, grace au produit journalier de leurs mamelles, ont seules le privilège de manger à un râtelier et de dormir dans une étable.
La chasse est encore pour les habitans de ces îles une ressource assez considérable. Il n'y a ici, il est vrai, ni ours, ni loups, ni renards; mais peu de pays renferment une aussi grande quantité d'oiseaux. On les trouve par centaines sur toutes les côtes et sur toutes les montagnes. Les Féroiens les poursuivent avec une rare intrépidité; ils ne se bornent pas à tuer ceux qui errent sur la grève et planent sur la colline, ils gravissent, pour les dénicher, les sentiers les plus rudes et les rocs les plus escarpés. Si la roche où l'oiseau va faire son nid est tellement élevée, tellement polie à sa surface, que le Féroien ne puisse s'y cramponner, il monte au sommet en faisant un détour, se suspend à une corde dont deux ou trois de ses compagnons tiennent le bout, et se laisse descendre jusqu'à l'endroit où il a vu l'oiseau se poser. Quand il s'est emparé de sa proie, il tire une ficelle attachée au bras d'un de ses compagnons, et ceux-ci le hissent au liant de la montagne. Mais parfois il arrive que la corde s'engage dans des interstices de roc, et que l'imprudent chasseur reste suspendu entre ciel et terre, ne pouvant ni descendre, ni remonter. Il y a quelques années un paysan de Nordoe passa ainsi tout un jour et toute une nuit au milieu des rocs, privé de nourriture, demi-nu, exposé au froid, et torturé par la corde qui lui serrait les flancs. Dans son désespoir, il allait ronger la corde avec les dents, au risque de se tuer en tombant dans l'abîme, lorsque d'autres paysans arrivèrent à son secours. On parvint, après beaucoup d'efforts, à le délivrer de son affreuse situation, et, en posant le pied sur le sol, il tomba évanoui.
La pêche était autrefois, dans ces îles, une des occupations les plus importantes et les plus fructueuses; depuis plusieurs années, elle est beaucoup moins abondante, soit que les bancs de poissons aient changé de place, soit qu'ils aient réellement diminué; mais il reste toujours la pêche du dauphin, et celle-là pourrait faire oublier aux Féroiens toutes les autres. Dès qu'un pêcheur a reconnu, en pleine mer, la présence d'un troupeau de dauphins, il le signale aussitôt aux habitans de la côte, en arborant un pavillon particulier. Ceux-ci s'en vont sur la montagne, allument un feu de gazon, et bientôt ce signal télégraphique annonce à toutes les îles la joyeuse nouvelle. Les tourbillons de fumée flottent dans les airs, les feux éclatent de sommet en sommet; leur nombre, leur position, indiquent aux habitans des côtes éloignées l'endroit où se trouvent les dauphins. A l'instant le pêcheur détache sa barque du rivage; ses parens, ses voisins accourent à la hâte se joindre à lui ; des femmes leur préparent des provisions, et ils s'élancent gaiement sur les flots. A Thorshavn, il y a ce jour-là un mouvement dont on ne saurait se faire une idée. Des femmes, des enfans, s'en vont tout effarés à travers la ville en criant : Gryndabud, gryndabud (nouvelle du dauphin)! A ce cri de bénédiction, toutes les portes s'ouvrent, toutes les familles sont en rumeur : c'est à qui, ira le plus vite à son bateau, à qui sera le plus tôt prêt à fendre la lame avec l'aviron ou à déployer la voile. Le gouverneur et le landfoged accourent aussi, et se mettent à la tête de la caravane, avec leur chaloupe conduite par dix chasseurs en uniforme, et portant au haut du mât la banderolle danoise. Quand tous les pêcheurs sont réunis à l'endroit désigné, ils se mettent en ordre de bataille, s'avancent, selon la position des lieux, en colonne serrée, ou forment un grand demi-cercle; ils enlacent dans cette barrière les dauphins étonnés, les poursuivent, les chassent jusqu'à ce qu'ils les amènent au fond d'une baie. Là, le cercle se resserre, les dauphins sont pris entre la terre et les bateaux, arrêtés d'un côté par la grève où le moindre mouvement imprudent les fait échouer, retenus de l'autre par des mains armées de pieux. Dans ce moment-là seulement, les pêcheurs sont préoccupés d'une singulière superstition. Ils ne veulent voir sur le rivage ni femmes, ni prêtres, car ils prétendent que les femmes et les prêtres doivent mettre en fuite le dauphin. Une fois que cet obstacle a disparu, il se fait un carnage horrible. Les pêcheurs frappent, égorgent, massacrent; le sang ruisselle à flots, la mer devient toute rouge, et ceux des dauphins qui pourraient encore s'échapper, perdent dans la vague ensanglantée leur agilité instinctive, et tombent, comme les autres, sous le fer acéré. Souvent on compte les victimes par centaines. Quand le carnage est fini, on traîne les dauphins sur le sable; le syssehnand apprécie la valeur de chaque poisson, leur grave une marque sur le dos, et le gouverneur en fait le partage. D'abord on prend, à titre de dîme, une part pour le roi, pour l'église, pour les prêtres, une autre pour les fonctionnaires, une troisième pour les pauvres, une quatrième pour ceux qui se sont associés à la pêche, tant par barque et tant par homme. Celui qui a découvert le troupeau a droit de choisir le plus gros de tous les dauphins. Ceux qui ont été blessés ou qui ont souffert quelque avarie dans cette expédition, ont une part supplémentaire; enfin, on en réserve encore une partie pour les propriétaires du sol où la pêche s'est faite, et celle-ci est presque toute dévolue au roi, qui est le plus grand propriétaire du pays. Quand le partage est achevé, les animaux sont dépecés, on en tire la peau qui sert à faire des courroies, la chair et le lard qui forment une des meilleures provisions de la famille féroienne. Avec la graisse on fait de l'huile, et la vessie desséchée sert de vase pour la contenir. Les entrailles doivent être portées par chaque bateau en pleine mer, afin de ne pas infecter la côte. Un dauphin de moyenne grandeur donne ordinairement une tonne d'huile qui se vend, à Thorshavn, de 30 à 40 francs. La chair et le lard ont à peu près la même valeur. Le pêcheur recueille avec soin tous les débris de sa capture, et s'en retourne en triomphe dans sa famille.
Les maisons que l'on trouve le long des côtes sont en général plus vastes et plus comfortables que celles de Thorshavn. Elles se composent, comme dans toutes les campagnes du Nord, de plusieurs petits bâtimens, dont chacun a une destination particulière. D'abord on aperçoit le corps de logis, élevé près de l'enclos, construit moitié en pierre, moitié en bois. Il y a là une large cuisine, une chambre où les femmes se réunissent pour tisser le vadmel, une autre où l'on garde les provisions. A côté est l'étable, un peu plus loin une grange avec un four en terre où l'on fait, comme dans le nord de la Finlande, mûrir l'orge en l'exposant pendant vingt-quatre heures à une température ardente ; puis deux ou trois cabanes en planches disjointes. Le fermier y suspend au mois de novembre des moutons tout entiers au moment où ils viennent d'être égorgés. L'air qui pénètre de tous côtés dans la cabane les dessèche peu à peu. Au mois de mai ou de juin, cette viande ainsi séchée est ferme, compacte, pleine de sue. On la mange sans la saler et sans la cuire, et, dussé-je choquer le goût des gastronomes, j'avouerai que j'en ai mangé plusieurs fois avec plaisir. C'est, du reste, un aliment très commode pour le pêcheur. Au moment d'entreprendre quelque excursion, il entre dans son kiadl, coupe un quartier de mouton, et s'en va sans avoir à songer ni au feu de la cuisine, ni aux épices. La plus belle habitation que nous ayons vue est Kirkeboe. Elle est située entre la mer et les montagnes, auprès d'une petite île toute peuplée d’éder. Là s'élevait autrefois un couvent de moines dont on ne voit plus de vestiges; là demeuraient les évêques catholiques. Près de la maison du fermier, on aperçoit encore les murailles d'une église gothique, dont l'évêque Hilaire voulait faire la cathédrale des Féroé. Mais la réformation mit fin aux travaux, et cette église inachevée est là comme un monument de la chute rapide du catholicisme dans ces îles lointaines.
Le caractère des Féroiens est doux, honnête, hospitalier. L'isolement dans lequel ils vivent, la monotonie de leurs travaux, leur donnent un phlegme habituel qui touche de près à l'indolence. La nature sombre qui les entoure les rend taciturnes et mélancoliques; mais les rudes excursions auxquelles ils sont souvent condamnés, les soins matériels qui les obsèdent n'éteignent point dans leur cœur le sentiment de pitié pour les autres. Au milieu de leurs souffrances, ils se souviennent de ceux qui souffrent. L'étranger ne frappe jamais inutilement à leur porte, et le pauvre n'implore pas en vain leur commisération. S'il se trouve dans le district quelque orphelin en bas âge et sans fortune, on peut être sûr qu'un paysan se hâtera de le prendre sous sa protection et de lui donner asile.
Le meurtre est parmi eux une chose inouïe, les querelles sont rares et peu dangereuses. Les annales judiciaires des différentes îles n'ont guère d'autres crimes à enregistrer que des vols de peu d'importance. Les mœurs sont pures. A peine compte-t-on chaque année un ou deux enfans naturels dans tout le pays. Autrefois, quand une jeune fille devenait enceinte, elle devait payer une amende; si ensuite elle se mariait, au lieu de poser sur sa tête, comme les autres, une guirlande de fleurs, elle était condamnée à porter une calotte rouge. Maintenant encore, quand un cas pareil se présente, elle est privée des deux chevaliers d'honneur qui conduisent à l'église la jeune fille sans tache; elle s'en va toute seule avec celui qui l'a choisie pour femme.
Leur costume est tout à la fois simple et gracieux. Les hommes ont une veste ronde, bleue ou verte comme celle des Tyroliens, un gilet de laine avec des boutons brillans, une culotte et des souliers plats en peau de mouton. Quelques-uns portent de longs cheveux dont ils forment une natte qui tombe sur leurs épaules à la manière des jeunes filles de Berne. Les femmes portent un mantelet de tricot à manches courtes, qui leur serre étroitement la taille et monte jusqu'au col, un grand jupon flottant et un charmant petit bonnet en soie qui leur laisse le front découvert et s'aplatit au sommet de la tête. Autrefois elles avaient pour les grandes occasions, surtout pour les jours de fiançailles, des costumes d'or et d'argent comme ceux des islandaises. M. Giraud, qui nous accompagnait dans notre voyage, a dessiné une jeune fille avec cet ancien costume solennel, et, à la voir silencieuse et immobile sur sa chaise, avec ses cheveux relevés sur la tête et poudrés, sa robe de damas, ses manchettes de dentelle, on eût dit un portrait du temps de Louis XV. Mais tout ce luxe d'emprunt qui souriait à des imaginations naïves disparaît peu à peu, et maintenant la jeune fille ne croit pouvoir mieux se parer pour un jour de noces qu'en s'habillant comme une bourgeoise de Copenhague, qui copie, autant que faire se peut, la bourgeoise de Paris.
Les anciennes coutumes et les anciennes traditions tombent aussi çà et là en désuétude. Néanmoins, dans les îles du Nord, on voit encore de vieilles femmes qui prétendent retrouver, au moyen de certains sortilèges, les choses volées, et guérir les maladies, et des paysans qui, le soir, au coin du feu, répètent avec une parfaite bonne foi les contes du temps passé. Ils parlent des Huldefolk, esprits mystérieux qui habitent le flanc des montagnes, vivent de la même vie que les hommes, et possèdent de gros troupeaux qui passent invisibles à travers les pâturages. « J'ai connu, me disait un paysan de Thorshavn, une jeune fille qui était toujours poursuivie par les Huldefolk. Elle alla trouver le prêtre pour en obtenir quelque conseil, mais il ne put la secourir. Enfin elle se maria, et dès ce moment les Huldefolk cessèrent de la poursuivre. J'ai connu aussi un pêcheur qui a rencontré plusieurs fois ces habitans de la montagne; moi, je le crois, ajouta-t-il naïvement, mais pourtant je ne les ai pas vus. » Il y a une autre espèce d'esprit qu'on appelle les Vattarre. Ce sont de jolis petits nains plus petits encore que ceux d'Allemagne; ils demeurent sous les pierres qui avoisinent les maisons, et sont d'une nature si douce et si craintive, qu'ils ne peuvent souffrir aucune rumeur. Une querelle les effraie, un blasphème les fait fuir. Tant qu'ils vivent en bonne intelligence avec les habitans de la maison près de laquelle ils sont venus chercher un asile, ils leur portent bonheur, ils les guident, sans être vus, dans leurs courses, et les aident dans leurs travaux; mais si le paysan qu'ils se plaisaient à secourir les offense, ils deviennent pour lui des ennemis implacables. Quelques personnes croient à la Mara, monstre hideux qui parfois surprend l'homme dans son sommeil, se pelotonne, s'accroupit sur sa poitrine et l'oppresse. On ne peut s'en délivrer qu'en faisant le signe de la croix et en prononçant le nom de Jésus. On raconte aussi dans ces îles, comme dans presque toutes les contrées du Nord, que les morts peuvent revenir sur terre, soit pour se venger d'une offense, soit pour acquitter une dette qui les tourmente dans le tombeau, soit pour donner une dernière marque d'affection à ceux qu'ils ont aimés. Quand ils reparaissent dans le lieu où ils ont vécu, ils ont le pouvoir d'exaucer le désir de ceux qui les rencontrent. Il faut aller les attendre la nuit de Noël sur un chemin en croix, et prendre garde de prononcer un seul mot en les voyant, ou de faire un seul geste; car alors le mort disparaît, et l'on ne petit plus rien espérer.
Autrefois on avait aussi une grande peur des sorciers. Quand une vache faisait son premier veau, on avait coutume de lui arracher quelques poils entre les cornes, afin de la préserver de tout sortilège. Quand on recommençait à la traire, on prenait d'abord quelques cuillerées de son lait pour en faire une libation aux esprits du foyer.
Enfin, il y a une foule d'histoires sur les Nikar ou esprits des eaux, sur les monstres de l'Océan et les hommes de mer qui attirent sur le rivage les jeunes femmes, et les emportent dans les flots. On a vu dans ce pays des baleines qui auraient fait honte à celle de Jonas. Dans une des îles du Nord, quatre paysans prirent un jour un bateau et s'en allèrent à la pêche. Le soir ils ne revinrent pas; le lendemain et le surlendemain, on les chercha sans pouvoir les trouver. Un mois après, une haleine échoue sur la côte, on la tue, on l'ouvre, et la première chose que l'on aperçoit dans ses entrailles, ce sont les quatre pêcheurs, assis dans leur bateau et courbés encore sur leurs avirons. A Quanesund, des paysans, en allant à la pêche, entendaient chaque matin des cris singuliers et ne voyaient personne. Un jour enfin, ils parvinrent à apercevoir un homme de mer, s'en emparèrent et le conduisirent dans leur demeure. Le lendemain, ils le prirent avec eux en retournant à la pêche. Au moment où ils passaient au-delà des bancs de poissons, l'homme de mer se mit à rire. Ils revinrent en arrière et firent une excellente pêche. Chaque matin ils s'en allaient ainsi sur les flots avec leur guide mystérieux dont ils avaient appris à interpréter le ricanement et le silence; chaque soir ils le ramenaient à Quanesund, lui donnaient pour nourriture du poisson cru, l'enfermaient dans une étable et faisaient une croix sur la porte. Un jour qu'ils avaient oublié de faire cette croix, l'homme de mer s'enfuit, et jamais on ne l'a revu. Sur la côte de Stromoe, il y a une famille qui prétend descendre d'un phoque. C'est là, je l'avoue, une étrange généalogie; mais, comme elle m'a été expliquée de la manière la plus positive par un des membres de cette famille, j'ai bien dû la prendre au sérieux, il faut savoir d'abord qu'il y a des femelles de phoques qui, en jetant sur la grève leur peau de poisson, prennent aussitôt une gracieuse forme de femme. Un matin, un pêcheur en vit une si belle, qu'il en devint aussitôt amoureux. Il l'emmena dans sa demeure, enferma soigneusement la peau de phoque dans un coffre, épousa la femme, qui devint mère de plusieurs enfans. Mais un jour, en allant à la pêche, il oublia la clé de son coffre; la femme s'en aperçut, reprit sa peau de phoque, courut sur la grève et s'élança dans les flots.
Le souvenir des anciens temps, le caractère national des Féroiens se sont conservés aussi dans la célébration de plusieurs fêtes, dans celle de Noël par exemple, et dans les cérémonies du mariage. Comme autrefois, on voit des jeunes gens qui, pour toucher le cœur de celle qu'ils désirent épouser, se choisissent un orateur. C'est un pêcheur renommé pour son intelligence, un paysan habile à composer des vers. Quand le jour du mariage est arrêté, on envoie des invitations dans tout le district. Parens, amis, hommes, femmes, enfans, arrivent à pied, à cheval, et s'entassent pêle-mêle dans la maison du fiancé. On fait rôtir pour ce jour-là des moutons et des veaux tout entiers. L'eau-de-vie coule dans de grands vases, la bière bout dans la chaudière, la table est mise du matin au soir, et les convives agissent sans gêne; car, avant de s'en aller, ils sont tous, comme en Finlande, soumis à une collecte et laissent tous quelques species sur le plateau qu'on leur présente. La noce dure trois jours. Le plus beau, le plus pompeux est celui où les fiancés reçoivent la bénédiction nuptiale. Le soir, tout le monde se met à danser. Cette danse des Féroé est très curieuse à voir. Les danseurs se pressent, se prennent par la main, sans distinction de rang, d'âge, de sexe, et forment une longue chaîne. Ils n'ont point d'instrumens de musique pour se donner la mesure, mais ils savent tous les chants traditionnels et les mélodies anciennes avec lesquels ils ont été bercés. L'un d'eux entonne une strophe, les autres l'attendent au refrain et le chantent tous ensemble. Ce chant, composé seulement de quelques modulations, est grave, mélancolique, imposant. Au milieu des fortes vibrations des voix d'hommes, on entend de temps à autre percer la voix aiguë d'une jeune fille; mais en général toutes ces accentuations rustiques sont très justes et parfaitement d'accord. Au moment où le chant commence, la chaîne marche, tourne, se déroule d'abord lentement et avec une sorte de grace nonchalante, comme les naïves rondes de Bretagne, quand le bignou fait entendre l'air populaire : Ann ini gos; puis bientôt elle s'anime, elle a des mouvemens plus vifs et plus rapides. Les chants choisis pour ces solennités sont presque tous des fragmens ou des imitations des Koempeviser danois, des histoires de guerriers, des récits de combats et d'amour, comme les strophes de la Jérusalem, que chantent les gondoliers de Venise. Peu à peu la danse prend le caractère d'une scène théâtrale. Les conviés s'associent au récit du chanteur, ils suivent avec émotion les péripéties du drame, s'agitent, se passionnent, balancent les bras, frappent du pied, et par leur pantomime expriment en quelque sorte tout ce que le poète a voulu exprimer dans ses vers, et le musicien dans ses mélodies. Les femmes seules, comme s'il leur était défendu de montrer de l'émotion, gardent, au milieu de cette animation générale, une réserve impassible. Elles ne font aucun mouvement, elles se laissent entraîner. A les voir parfois le soir, avec leurs regards immobiles et leur figure blanche, suivant avec joie et cependant avec une sorte de mélancolie toutes les vives ondulations de cette chaîne qui se déroule comme un serpent et se précipite comme un tourbillon, on dirait des jeunes filles emportées par une force irrésistible dans les danses des esprits.
Au milieu de ce bal dramatique, un homme frappe sur une poutre pour avertir la mariée qu'il est temps de se retirer dans sa chambre; mais la mariée doit faire semblant de ne pas l'entendre, et continuer à danser. Bientôt après, un second coup résonne, et elle ne s'en émeut pas davantage. Enfin, au troisième coup, la mariée s'en va, et il est convenable, disent les bonnes gens, qu'avant de se mettre au lit, elle pleure un peu. Le marié ne tarde pas à la suivre; et, quand tous deux sont dans leur chambre, les convives récitent à haute voix une prière et entonnent un psaume.
Une fois ces jours de fête passés, le paysan des Féroé reprend sa vie de labeur et de privations. Soit qu'il laboure un sol ingrat, soit qu'il aille par les froides matinées d'hiver à la pêche, il ne boit toute l'année que de l'eau, il ne mange que du pain lourd; car il est né dans la pauvreté, et il en porte constamment le poids. Les flots et la terre ne lui donnent souvent qu'un moyen d'existence précaire, et ses faibles ressources sont encore amoindries par le monopole commercial qu'il subit comme une loi de servage. Le commerce des Féroé était libre autrefois. Les habitans s'en allaient eux-mêmes à Bergen échanger les productions de leur pays contre celles dont ils avaient besoin. Plus tard ils renoncèrent à ces voyages, mais les marchands des villes anséatiques venaient chaque été négocier avec eux des échanges de denrées. Un beau jour, Frédéric II s'empara de ce commerce comme d'une propriété particulière, et l'afferma à une société de Lubeck et de Hambourg. De cette époque date le régime du monopole, et depuis il a été parfois plus ou moins rigoureux, mais il n'a plus cessé. En 1607, le roi transmit le privilège de ce commerce à des négocians de Bergen; Frédéric III l'abandonna généreusement à un homme dont il voulait récompenser les services, et qui le transmit comme un fief à son fils. La dureté avec laquelle les possesseurs de ce monopole traitèrent les malheureuses îles excita des plaintes si réitérées et si éloquentes, qu'à la fin le gouvernement vint à leur secours et reprit le privilège confié à des mains injustes; mais c'était pour l'exploiter lui-même, et en vérité cela ne valait guère mieux. En 1790, le roi, obsédé par de nouvelles sollicitations, promit de rendre le commerce libre dès qu'une occasion opportune se présenterait, et, chose singulière, cette occasion ne s'est pas encore présentée. Nous nous croirions vraiment blâmable si, sans y avoir réfléchi, nous osions prêcher dans ce cas une émancipation qui certes peut avoir aussi ses inconvéniens. Mais nous avons vu de près les funestes résultats du monopole qui pèse sur la population des Féroé, nous avons entendu les plaintes du pêcheur et du paysan, et tout ce que nous avons vu et entendu a excité en nous une profonde pitié. Jamais nulle part, nous croyons pouvoir le dire sans crainte d'être démenti, une loi de monopole n'a été dictée avec aussi peu de ménagement et exécutée avec autant de rigueur. Il n'y a pas plus de trois ans qu'il n'existait encore pour toutes les Féroé que le magasin de Thorshavn. Les paysans du nord et du midi devaient louer un bateau, payer des rameurs, entreprendre un voyage difficile et souvent dangereux pour venir recevoir à Thorshavn selon la taxe le prix de leurs pauvres denrées. Il arriva un jour que, dans un de ces voyages, un bateau périt avec douze hommes. Ce malheur fit impression, et le gouvernement s'est enfin décidé à établir des entrepôts sur différens points. Il y en a un, depuis 1836, à Trangisrangfiord, un autre à Bordoe. On en établit maintenant un troisième à Vestmanna. Mais ce n'est guère là qu'un léger adoucissement à un état de choses affligeant; la racine du mal existe encore tout entière. D'après les anciennes ordonnances, le prix des denrées féroiennes et des denrées danoises destinées à être offertes en échange devait être déterminé par la moyenne de leurs différens prix de vente pendant cinq années. Jusque-là il y avait au moins, dans les dispositions de la loi, quelque apparence de justice, quoique ce maximum imposé aux paysans soit encore une dure nécessité; mais voici qu'en 1821 il survient une ordonnance qui ajoute au prix moyen des denrées danoises une surcharge de 33 pour 100, et, en 1834, une autre ordonnance qui prescrit pour les denrées des Féroé une diminution de 50 pour 100, ce qui fait, pour les malheureux condamnés à de telles transactions, un déficit net de 83 pour cent. Et qu'on ne pense pas qu'il soit facile aux Féroiens de se soustraire à ces marchés cruels : ils ne peuvent négocier qu'avec les représentans du gouvernement. S'ils essaient de livrer à d'autres la moindre denrée, ils s'exposent à être traduits devant le juge comme des malfaiteurs. Il y a quelques années une jeune femme donna à un pêcheur de Dunkerque quelques tissus de laine en échange d'une paire de boucles d'oreilles; elle fut accusée, jugée, et condamnée à une amende de 60 francs. Un paysan paya la même amende pour avoir échangé avec des matelots anglais du poisson contre quelques bouteilles d'eau-de-vie. Cette loi de proscription à l'égard des étrangers est si rigoureuse, qu'il n'est pas même permis aux Féroé d'avoir des relations avec les îles les plus voisines. Les bâtimens danois n'arrivent à Thorshavn qu'au mois de mai, et font leur dernier voyage au mois de septembre. Tout le reste du temps, les habitans des Féroé sont privés de nouvelles et séparés du monde entier. Ils pourraient recevoir en hiver des lettres et des journaux par les îles Shetland. Depuis plusieurs années, ils en demandent instamment la permission, et n'ont pu encore l'obtenir. En vérité, quand on voit de telles misères, on est tenté de dire, avec un voyageur anglais qui a visité aussi les Féroé, et qui a vu, comme nous, les tristes conséquences du monopole : « Il semble que la politique du gouvernement danois soit de maintenir les habitans des Féroé dans un état de pauvreté et de dépendance continuelles (4). »
Cette hideuse loi de monopole entrave toute espèce de travail et paralyse toute industrie. Une grande paire de bas de laine tricotée se vend, à Thorshavn, 2 francs. Comment est-il possible que de pauvres femmes aiment à travailler, quand la matière qu'elles emploient et le fruit de leurs veilles doivent être livrés à un tel prix? On dit que les ordonnances qui règlent le monopole assurent aux Féroé une provision annuelle de denrées à un prix déterminé; mais ces denrées, ne les auraient-elles pas plus facilement et à meilleur prix, si elles pouvaient profiter du bénéfice d'une concurrence? On dit enfin que les impôts de ce pays étant très minimes, le monopole doit être considéré comme un supplément nécessaire. Soit; mais que, dans ce cas, on élève les impôts, et qu'on donne, non pas aux étrangers, mais seulement à tous les négocians danois, la liberté d'entrer dans les divers ports des Féroé, comme ils entrent aujourd'hui dans ceux d'Islande. Je suis sûr que les habitans béniront le jour où le gouvernement prendra cette mesure.
Ces pauvres gens, en me parlant de leurs souffrances, m'ont souvent répété que le roi l'ignore, qu'il est juste, bon et compatissant ; que s'il savait jusqu'où va parfois leur détresse, il viendrait à leur secours; mais ceux qui le savent et qui le lui taisent assument sur leur tête une triste responsabilité.
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(1) C'était le fils d'un Norvégien qui s'établit aux Féroé, et, après la réformation, devint prêtre. Magnus se dévoua à la vie maritime et se distingua de bonne heure par sa hardiesse et son courage. Avec un bâtiment mal équipé et une troupe peu nombreuse, il s'en allait intrépidement à la rencontre des flibustiers anglais, allemands, qui infestaient alors les côtes d'Islande et des Féroé. Frédéric II, pour le récompenser de ses services, lui donna le commandement d'une corvette danoise. Ce fut avec cette corvette que Magnus s'empara d'un bâtiment anglais chargé de marchandises des Féroé. Les Anglais réclamèrent et prétendirent que leurs denrées provenaient des îles Shetland. L'ennemi juré des pirates fut lui-même accusé de piraterie, et paya de sa tête un crime supposé. Magnus fut exécuté en 1589. Peu de temps après, son innocence fut reconnue, et celui des juges qui avait le plus contribué à faire prononcer sa sentence, fut condamné à une amende considérable. Il existe aux Féroé plusieurs chants traditionnels sur ce héros du peuple.
(2) Autrefois il y avait sur différens points des Féroé des sources d'eau bénite où les parens pouvaient aller baptiser leurs enfans, lorsque la mauvaise saison les empêchait de les porter au prêtre. Cet usage n'existe plus. Les parens portent le nouveau-né chez le prêtre, et souvent compromettent son existence par les fatigues et les dangers du voyage.
(3) C'est de là aussi que vient probablement le nom des îles (Faarœ, îles des brebis). Puisque nous en sommes à cette étymologie, je ferai observer en passant que c'est un pléonasme de dire les îles Féroé, le mot oe, placé à la fin de ce nom, signifiant déjà îles.
(4) Mackenzie.
XI - Beeren-Eiland. - Le Spitzberg
La saison avancée nous forçait de quitter les Féroe plus tôt que nous ne l'aurions voulu. Nous nous éloignions à regret de ces grèves rocailleuses, de ces montagnes escarpées qui avaient plus d'une fois surpris nos regards, de ces cabanes de pêcheurs où nous avions vu la pauvreté honnête se parer d'un sourire à notre approche, et de ces humbles maisons de Thorshavn où dès le premier jour nous avions trouvé tant de franchise et de cordialité. Les habitans de cette ville répondaient à notre sympathie, Au moment où nous montions dans la chaloupe qui devait nous conduire à bord de la Recherche, nous les voyions debout sur la grève, ou penchés à leurs fenêtres, nous saluant encore de la main et de la voix, et nous envoyant avec un dernier adieu un dernier souhait. Notre consolation était de nous dire qu'un jour peut-être nous reviendrions encore poser notre tente de voyageur sur ces rives peu connues, puis nous pensions que nous allions bientôt retrouver à Hammerfest d'autres physionomies non moins honnêtes et non moins amicales, et lorsque enfin nous évoquions les grandes scènes du Spitzberg, le désir de voir remplaçait déjà dans notre cœur le regret du moment, et nous regardions avec joie les voiles s'enfler au vent du sud.
Nous étions partis le 1er juillet. Le 10, après des jours de calme, d'orage, d'espoir, de crainte, et toutes les vicissitudes ordinaires d'un voyage maritime, nous vîmes, par un beau soleil, s'élever au-dessus d'une mer bleue et pure les montagnes couvertes de neige qui entourent Tromsoe et bordent la côte septentrionale du Finmark. Je m'élançai sur les enflèchures, je montai dans la hune pour mieux reconnaître ces pics si élevés et si brillans. Pour moi, ce n'était pas seulement un point de vue pittoresque, un grand tableau, curieux à contempler dans son ensemble et dans ses nuances; c'était une terre qui éveillait au fond de ma pensée une foule de souvenirs. C'était là que l'année dernière j'avais passé des jours de bonheur à rêver sur la grève, à gravir au sommet des rocs les plus aigus, à m'en aller tantôt à pied, tantôt en bateau, d'un côté à l'autre, d'une cabane de pêcheur à une tente de Lapon Je rappelais dans ma mémoire les noms de tous ceux qui, dans le cours de ces explorations, m'avaient tendu une main affectueuse ; je me demandais s'ils aimeraient à reconnaître l'étranger qui n’avait jamais fait qu’accepter leurs services sans leur en rendre aucun; et à peine avions-nous posé le pied sur la rade de Hammerfest, que je voyais venir à notre rencontre le digne prêtre qui m'avait associé l'année précédente à toutes ses courses, le médecin qui nous avait généreusement donné le résultat de ses observations dans le Nord, et les marchands qui avaient mis tant de zèle et d'intelligence à satisfaire nos désirs. « C'est, dit M. de Châteaubriand, un privilège du voyageur de laisser après lui beaucoup de souvenirs, et de vivre dans le cœur des étrangers quelquefois plus long-temps que dans la mémoire de ses amis. »
Nous ne voulions que passer à Hammerfest, mais nous nous laissâmes, comme la première fois, entraîner par l'aspect de cette nature étrange et par l'étude de cette population rejetée aux limite de l’Europe. Les Lapons, attirés par un sentiment de curiosité se réunissaient chaque soir auprès de notre demeure. ll ne fallait qu'un verre d’eau de vie pour les faire entrer et les soumettre à notre volonté. Tandis que les dessinateurs s'essayaient à retracer leurs physionomies, leurs attitudes, leurs vêtemens, le naturaliste les toisait et prenait avec le céphalomètre les dimensions de leur tête. Pour moi, j'aimais à renouveler connaissance avec ceux que j'avais déjà rencontrés, à les interroger sur leur famille, sur leur vie depuis la pêche dernière. La plupart n'avaient fait que suivre sans accident le cours de leur existence de pâtres nomades; d'autres avaient subi tel évènement qui pour eux était un grand malheur : celui-ci avait perdu vingt rennes dans une épidémie, celui-là avait vu les frêles piliers de son stabur s'écrouler sous le poids de la neige. Je regrettai de ne pas revoir parmi eux Ole, qui m'avait étonné par son langage biblique. On me dit que, depuis notre départ, son beau-frère et sa sœur étant tombés dans la misère, il avait été obligé de leur donner asile, et pour leur porter un secours efficace, il était allé à l'est du Finmark, dans l'espoir de faire une meilleure pêche. Ces séances de Lapons se terminaient ordinairement par une série de scènes grotesques dont nous étions involontairement les premiers mobiles. Les malheureux, excités par le verre d'eau-de-vie qui seul pouvait les décider à poser devant le peintre, ou à mettre leur tête dans le cercle en cuivre du céphalomètre, puis enrichis tout à coup par la pièce de monnaie norvégienne que nous leur donnions comme une récompense de leur docilité, descendaient immédiatement chez l'aubergiste, buvaient autant d'eau-de-vie qu'ils pouvaient en avoir pour leur argent, puis autant qu'on voulait bien leur en donner à crédit, et alors c'étaient des chants, des cris à faire fuir les oiseaux de la grève, et des danses, des contorsions à étonner un Callot ou un Téniers. Plus le crédit avait eu d'extension, plus l'ivresse était longue et bruyante; car une fois que le Lapon a pu tremper ses lèvres à la boisson enchantée qui le console de ses misères, nulle prévoyance fâcheuse ne l'arrête, le lendemain n'existe plus pour lui : il est si heureux d'oublier, et il oublie si bien! Le soir, en retournant à notre demeure, nous trouvions encore ces pauvres gens, assis deux à deux par terre, s'embrassant avec tendresse et partageant avec une sorte de fraternité un dernier reste de bouteille; en songeant alors à combien de courses pénibles et de privations ils devaient se résoudre pour acquitter cet entraînement d'une heure, nous nous demandions s'il fallait nous reprocher de les y avoir nous-mêmes poussés, ou nous applaudir de les avoir arrachés un instant à leur souffrance habituelle.
Le 17 juillet, nous mîmes à la voile avec un vent du sud qui semblait devoir nous conduire rapidement au Spitzberg. La Recherche filait huit nœuds grand largue. Le canot du pilote, amarré au couronnement, dansait sur la mer comme une coquille. Une lame le jeta sur le flanc, une autre lame le fit chavirer; en trois coups de vague, il était entr'ouvert et mis en pièces. Debout sur les bastingages, le pilote suivait d'un oeil désolé toutes ces catastrophes, et nous conjurait de retourner à Hammerfest, afin de sauver les dernières planches de sa malheureuse barque. Mais on la suspendit à une poulie, on la hissa à bord; le charpentier y mit une nouvelle étrave, le forgeron de nouveaux clous, et le pauvre Norvégien, qui avait cru voir s'abîmer à jamais dans les flots son bien le plus précieux, son patrimoine, son bateau de pilote, s'en alla tout joyeux avec sa chère barque.
Le 18, nous étions arrivés à peu près à la latitude de Beeren-Eiland. La température sous-marine avait subitement baissé de trois degrés, ce qui nous faisait croire au voisinage des glaces. Le ciel était brumeux, la mer sombre, le vent froid. Nous regrettions déjà l'atmosphère de Hammerfest, voire même celle du cap Nord. Nous étions alors au 74e degré 30 minutes de latitude. Le 29, nous espérions arriver à Beeren-Eiland, dont l'approche ne nous était pas, comme l'année dernière, interdite par une épaisse ceinture de glaces flottantes; mais nous cherchâmes en vain cette île à l'endroit indiqué par les cartes anglaises et hollandaises (1). Nous ne l'aperçûmes que le lendemain, et le 21, à midi, nous jetions l'ancre à trois milles environ de la côte.
Cette île fut découverte en 1596. La Hollande, délivrée du joug espagnol, commençait à donner à sa marine le développement que plus tard elle porta si loin. Déjà ses navires exploraient la mer Baltique, la mer du Nord, l'Océan et la Méditerranée. Son commerce d'Orient était encore entravé par ceux dont elle avait rejeté la domination. Pour échapper à leur poursuite, les Hollandais résolurent de chercher au nord-est un passage pour aller dans les Indes. En 1594, les Provinces-Unies équipèrent dans ce but trois bâtimens : le Cygne, commandé par Corneliss, le Mercure, par Ysbrandtz, et le Messager, par Barentz. Les deux premiers s'étant avancés jusqu'à quarante lieues du détroit de Waigatz, et voyant la terre se prolonger au sud-est, crurent avoir découvert le passage et reprirent la route de Hollande pour annoncer cette nouvelle. Barentz s'avança au nord-est jusqu'au 77e degré 25 minutes de latitude. Les glaces l'empêchèrent de pénétrer plus avant; il vira de bord et arriva en Hollande à la fin de septembre.
L'année suivante, les états-généraux équipèrent une flotte de sept navires. Le commandement en fut confié à Heemskerke, et Barentz en fut nommé pilote-major. Malheureusement la flotte mit à la voile trop tard et n'alla pas au-delà de la côte septentrionale du détroit de Waigatz. Le 15 septembre, elle repassa ce détroit, et le 18 novembre, elle était de retour en Hollande. Les états-généraux, découragés par le résultat de ces deux expéditions, se refusèrent à en solder une troisième. Ils promirent cependant une prime assez considérable à celui qui parviendrait à découvrir le passage tant désiré, et la ville d'Amsterdam résolut de faire une nouvelle tentative. Elle équipa deux navires dont l'un fut confié à Hammerfest, l'autre à Corneliss. Barentz servait de guide à cette expédition et en était, à vrai dire, le personnage le plus influent. Le 22 mai 1596, les bâtimens arrivèrent aux îles Shetland. Le 9 juin, ils découvrirent une île dont aucun voyageur n'avait encore fait mention. Barentz descendit à terre avec quelques matelots, et se sentit péniblement ému à l'aspect de cette nature inculte, aride, déserte. Il donna à une montagne nue qui s'élevait devant lui le nom de montagne de Misère (Jummerberg), et quelques uns de ses hommes ayant tué un ours blanc d'une grandeur extraordinaire, il appela cette île : Ile de l'Ours (Beeren-Eiland).
De là Barentz et Corneliss continuèrent leur route au nord, et le 17 juin ils se trouvèrent par 80 degrés 11 minutes de latitude, c'est-à-dire au-delà de l'île d'Amsterdam. Les documens que nous avons sur cette partie de leur voyage sont peu explicites; mais il paraît bien démontré que ce furent ces navires hollandais qui découvrirent la côte nord-ouest du Spitzberg. Dans tous les cas, on ne connaît aucun bâtiment qui ait visité ces parages avant eux (2).
Barentz avait entrepris ce voyage avec toute la joie et toutes les espérances d'un vrai marin, et il ne devait jamais en revenir. Au mois de juillet, il arriva de nouveau sur les côtes de la Nouvelle-Zemble. Le 19, il fut pris par les glaces et parvint cependant à s'avancer un peu plus à l'ouest, mais là il fallut hiverner. La rigueur du climat, les privations de toute sorte, épuisèrent ses forces. Il tomba malade, et le 10 juin ses compagnons de voyage l'ensevelirent en pleurant sur la côte ou il était venu, à trois époques différentes, chercher une route vers l'Orient.
Si, dans ce voyage, Barentz et ses compagnons ne purent parvenir au but qu’ils s’étaient proposé, ils obtinrent cependant d’importans résultats. De là date la découverte de Beeren-Eiland et de la côte nord-ouest du Spitzberg, qui plus tard attira une quantité de bâtimens de pêche et devint pour un grand nombre d'armateurs une source de prospérité.
En 1603, l'aldermann Cherry équipa un navire qu'il destinait à une exploration dans le Nord, et dont il confia le commandement à Steven-Bennet. Ce navire, en revenant de Cola, se trouva en vue de Beeren-Eiland. Bennet, qui ne connaissait pas, ou qui peut-être, pour faire une galanterie à son patron, feignit de ne pas connaître cette île, lui donna le nom d'île Cherry (Cherry-Island). C'est ainsi qu'elle est désignée dans toutes les cartes anglaises. Si aride, si pauvre que soit cette terre du Nord, c'est un acte de justice pourtant que de lui rendre son nom primitif et de restituer à Barentz le stérile honneur de l'avoir découverte. Bennet revint à Beeren-Eiland en 1606. D'autres bâtimens anglais y abordèrent en 1608 et 1609. Enfin la société moscovite établie à Londres, s'en empara comme d'une conquête, et l'Angleterre, fidèle à ses principes d'envahissement, défendit aux Hollandais de pêcher sur la côte découverte par un Hollandais. Mais à mesure que la pêche du Nord devint moins productive, les Anglais mirent moins d'ardeur à défendre leur privilège. Aujourd'hui nul peuple ne réclame plus la propriété de Beeren-Eiland. Les Norvégiens y viennent encore, quand les glaces l'entourent, pour pêcher le morse et le phoque, et les Russes y passent assez souvent l'hiver. Un négociant de Hammerfest, M. Augaard, a fait construire il y a quelques années, au nord de cette île, une cabane pour servir de refuge à ceux qui seraient retenus par l'orage ou enfermés pour tout l'hiver par les glaces. A l'ouest, on trouve encore une autre cabane bâtie par les Russes. Toutes deux ne sont qu'un grossier assemblage de poutres mal fermé et mal couvert; la pluie, la neige, le vent, y pénètrent de toutes parts. Avant de pouvoir s'y installer, il faut d'abord enlever les couches de glace amassées sur le sol et suspendues aux parois de ces malheureux asiles. On nous a cependant cité un Russe qui passa sept hivers dans une de ces cabanes. Un capitaine de bâtiment norvégien y resta deux années de suite. Il tua dans la première année six cent soixante-dix-sept morses, trente renards bleus et trois ours blancs; mais le second hiver fut si rigoureux, que les matelots ne purent que très rarement aller à la pêche. Les ours blancs, poussés par la faim, montaient jusque sur le toit de la cabane et se laissaient tuer presque à bout portant.
Il n'y a point de port à Beeren-Eiland. Ce qu'on appelle Norhavn et Sœrhavn (port du nord et port du sud) n'est qu'une baie mal garantie contre le vent et mal découpée. Quand les pêcheurs arrivent en vue de cette île, le capitaine envoie ses canots à terre et reste avec le navire à une assez grande distance du rivage, afin de pouvoir immédiatement prendre le large, si la brume venait à envelopper l'horizon, ou si le vent chassait de son côté les glaces flottantes. La première fois que les marchands de Hammerfest expédièrent des bâtimens de pêche dans ces parages, plusieurs hommes furent ainsi abandonnés à terre. Le capitaine, surpris par un de ces brouillards condensés qui dans le Nord rendent le voisinage des côtes si dangereux, avait été obligé d'appareiller et de regagner la pleine mer. Le vent l'empêcha de retourner en arrière, et les malheureux jetés ainsi sur la côte déserte sans armes, sans provisions, résolurent de s'en retourner avec leurs canots. Ils recueillirent tout ce qu'ils avaient de chair de phoque et de chair de morse, se mirent en route, et après des fatigues inouïes arrivèrent à Hammerfest. Quelques jours après, ils s'embarquèrent de nouveau pour Beeren-Eiland, furent de nouveau abandonnés et tentèrent encore de regagner Hammerfest. Cette fois leur bateau était si petit, que, pour pouvoir y rester tous, quelques-uns d'entre eux étaient obligés de se coucher dans le fond en guise de lest. A moitié chemin, ils furent surpris par un orage épouvantable. Des pêcheurs anglais virent la pauvre barque vaciller et trembler sous l'effort du vent, et ne purent lui porter secours. Enfin le calme revint, et, après dix jours de périls, d'anxiété, de misère, les courageux Norvégiens abordèrent à Magerie, d'où ils regagnèrent avec d'autres embarcations la terre à laquelle ils avaient plus d'une fois déjà dit à jamais adieu.
Nous prîmes deux canots pour aller à terre, et nous errâmes long-temps avant de trouver un endroit où nous pussions aborder. De tous côtés, nous ne voyions qu'une longue ligne de brisans sur lesquels la mer lançait des flots d'écume, et des rocs dont nous ne nous lassions pas de contempler les formes bizarres : ceux-ci s'élançaient dans l'air comme des obélisques; ceux-là, minés à leur base, ressemblaient à des édifices usés par le temps et près de s'écrouler; d'autres ressemblaient à ces idoles monstrueuses qu'adorent certains peuples sauvages. Mais celui qui s'élevait devant nous était de tous le plus étrange; à le voir de loin, on l'eût pris pour une grande tour carrée destinée à compléter quelque large fortification. Rien n'y manquait, ni les angles saillans pareils à ceux d'un bastion, ni le couronnement crénelé, ni la terrasse plate sur laquelle deux pierres, posées transversalement, faisaient assez l'effet de deux mortiers. Les flancs de cette masse de roc avaient été de toutes parts creusés et traversés par la lame. On y voyait de larges ouvertures, pareilles à celles des grottes souterraines que l'on aperçoit parfois dans les montagnes; des arcades arrondies ou effilées en ogive, comme celles d'une vieille église; des pilastres lourds et massifs, comme ceux du style byzantin. La couleur de ce rocher ajoutait encore à l'étrangeté de son aspect; ses nuances primitives avaient été complètement dénaturées par l'eau de mer. Aussi haut que la vague pouvait monter, on ne voyait qu'une surface raboteuse revêtue d'une couleur verdâtre, et au-dessus un granit jaune comme de l'ocre. Sur toute la terrasse de ce rocher et sur toutes les aspérités saillantes de ses angles, nous apercevions une innombrable quantité de points blancs pareils à des boules de neige: c'étaient autant d'oiseaux de mer qu'un coup de fusil arracha tout à coup à leur bienheureux far niente, qui s'élevèrent dans l'air comme un nuage, et s'enfuirent en poussant des cris rauques et tristes comme le bruit de la raffale que l'on entend parfois gronder sur les mers.
Un peu plus loin, on apercevait une montagne élevée et toute nue, dont un large bandeau de brume cachait la sommité (3). À partir de cette montagne, la terre s'incline graduellement comme une dune, et forme une longue plaine ondoyante dont la pointe septentrionale semble s'abaisser jusqu'au niveau de la mer. Tandis que quelques-uns de nos compagnons s'en allaient, ceux-ci avec leurs crayons, ceux-là avec leur baromètre ou leur fusil, du côté de la montagne, je me dirigeai vers le nord avec M. Gaimard et N. Biard. A peine avions-nous posé le pied sur la grève, que nous filmes arrêtés par un torrent, puis par une fondrière, et un peu plus loin par des masses de neige qui avaient déjà acquis la consistance du glacier. Une fois parvenus au milieu de la plaine, nous ne vîmes plus autour de nous qu'une terre grisâtre et sablonneuse, pareille à celle qu'on voit apparaître au bord des côtes quand la marée se retire; çà et là, on distinguait une flaque d'eau sombre et silencieuse, une bande de neige dont les contours commençaient à fondre, et pas une fleur, pas une plante, si ce n'est quelque frêle renoncule qui penchait languissamment sur le sol son bouton doré, quelque racine de mousse de renne ou une tige étiolée de cochléaria. A l'horizon, le regard n'apercevait qu'une mer rembrunie, coupée çà et là par l'écume de la houle; sur notre tête s'étendait un ciel chargé de brouillards, où de temps à autre on voyait surgir péniblement un soleil pâle comme le disque de la lune. Sous cet amas de nuages, sous ce flambeau sans chaleur, la terre inanimée, la terre chargée de neige et de glace, ressemblait à un large tombeau entouré d'une draperie de deuil et éclairé par une lampe sépulcrale. Nulle terre du Nord ne m'était encore apparue sous un aspect aussi lugubre, nulle île dépeuplée, ne m'avait encore fait concevoir une idée aussi effrayante d'un naufrage. Dans ce moment, nous tournions avec une sorte d'anxiété nos regards du côté de la Recherche, et notre cœur se dilatait à la vue de ces mâts se dressant comme des flèches au-dessus des vagues. C'était là notre refuge, c'était la demeure où nous retrouvions les souvenirs de France; à défaut de tout ce que nous regrettions, c'était pour nous le foyer de famille, la retraite du cœur, la patrie.
Pendant que nous errions à travers la plaine déserte, une brume épaisse s'étendait sur les flots et commençait à nous envelopper. On tira de la Recherche trois coups de canon pour nous rappeler à bord, et nous retournâmes joindre nos bateaux, en traversant le même sol et les mêmes amas de neige. Cette île était autrefois très fréquentée par les pêcheurs; maintenant les morses qu'on venait y chercher ont pris une autre direction. Les ours blancs n'y abordent plus qu'en hiver, portés sur les glaçons flottans qui se détachent de la pointe méridionale du Spitzberg. Les oiseaux de mer sont seuls restés fidèles à cette côte, comme pour proclamer, du haut de leurs pics de granit, avec leurs cris sauvages, la désolation de l'île entière. A peine étions-nous arrivés à bord de la corvette, que la brume envahit l'espace; les rochers, les montagnes de Beeren-Eiland se voilèrent peu à peu, puis tout disparut. En regardant autour de nous, nous ne voyions plus que les flots battus par le vent; il semblait que nous venions de faire un rêve, ou de visiter une terre emportée subitement par les enchanteurs.
Nous poursuivîmes notre route vers le nord, tantôt contrariés par le vent, fatigués par la pluie, cernés par la brume, tantôt récréés par un jour de calme, par l'aspect d'une teinte d'azur, qui, surgissant peu à peu sous le nuage, s'étendait au large et bientôt occupait toute la surface du ciel. Le 26, l'atmosphère était libre et pure. Nul brouillard ne flottait sur notre tête, nul vent n'agitait notre navire. La mer aplanie était parsemée de méduses brillantes comme de la nacre. Au-dessus de nous s'élevait un ciel large et bleu, tacheté seulement çà et là de quelques nuages légers pareils à des flocons de laine. Assis sur la dunette, nous regardions, dans une rêveuse nonchalance, ce tableau si différent de celui qui depuis quelques jours attristait nos regards, et parfois nous nous demandions si quelque fée ne nous avait pas ramenés, par un coup de baguette, sous le ciel méridional. Nous nous trouvions alors au 76e degré de latitude. A minuit, le soleil était à 5 degrés 26 minutes au-dessus de l'horizon, et projetait sur les vagues un large rayon de lumière pareil à une lame d'or et d'argent.
Le lendemain, toute cette magie d'un jour azuré avait disparu; la mer était de nouveau inondée de vapeurs; le thermomètre était descendu à 1 degré. Le soir, la neige tombait à flocons. A travers les vapeurs flottantes, nous distinguâmes dans le lointain le pic recourbé de Hornsund et les montagnes couvertes de neige qui l'entourent. De temps à autre, une baleine élevait au-dessus des vagues sa tête monstrueuse, et lançait dans l'air un jet d'eau qui retombait en poussière. Du reste, tout était morne et silencieux. Les oiseaux même, qui chaque jour voltigeaient autour de notre navire, commençaient déjà à nous abandonner. Nul cri ne frappait notre oreille, nulle voile n'attirait nos regards. La Recherche était seule sur l'Océan.
Le 28 était un jour de fête : nos amis célébraient en France un anniversaire national, et nous voulûmes nous y associer de notre mieux dans ces mers lointaines. Le chef de gamelle fit tirer de la cale les fruits du sud qu'il tenait en réserve pour ce jour solennel. La table fut alongée pour donner place au capitaine, à ses commensaux et à la jeune femme qui n'avait pas craint de braver les dangers et les fatigues de notre navigation pour voir les images grandioses des régions du Nord. Notre dîner fut gai et plein de charmes. Chaque toast que nous portions était un souvenir adressé à notre pays. A une si longue distance du monde où l'on a vécu, le souvenir est comme un baume vivifiant qui retrempe l'ame et rafraîchit la pensée. Dans l'ennui d'un isolement profond, il est si doux de prononcer le nom de ceux que l'on aime, et de rêver qu'à un certain jour, à une certaine heure, nos vœux d'affection se croisent avec les leurs. Du reste, si nous en venons jamais à raconter les joies de cette journée, nous ne l'appellerons pas une chaude journée de juillet. Nous ne pouvions sortir de notre chambre sans être munis d'un très respectable vêtement de laine. Une pluie neigeuse tombait sur le pont, et le thermomètre marquait un degré, autant qu'en France dans un beau jour de janvier.
A force de louvoyer, nous arrivâmes, le 30, assez près de l'île du Prince Charles, pour pouvoir en mesurer l'étendue et en distinguer les formes. C'était un beau et curieux spectacle, un singulier mélange d'ombre et de lumière, de montagnes noires comme du charbon et de plateaux de neige éblouissante. Un large brouillard ondoyait le long de cette île, on le voyait monter, descendre, s'ouvrir comme un rideau pour laisser apparaître une pyramide de roc, un sommet de montagne, puis se refermer, et envelopper dans ses vastes plis la terre que nous cherchions à observer. Puis venait un coup de vent qui déchirait ce brouillard comme une gaze, et en faisait flotter au loin les lambeaux. Un rayon de soleil, éclatant aussi tout à coup entre les nuages, dorait la neige des montagnes et jetait un bandeau de lumière sur toutes ces sommités confuses. Sous cette lumière subite, on voyait poindre çà et là une autre cime qui d'abord ne paraissait qu'un point presque imperceptible, puis s'étendait au large, et semblait, comme une jeune fille fatiguée du vêtement qui l'incommode, rejeter avec impatience sa robe de brume pour découvrir ses blanches épaules.
Nous longeâmes cette île, et le lendemain nous arrivâmes en face de sept montagnes de glace rangées comme un collier de perles au bord de la mer. De loin, on ne distingue pas les parois escarpées de ces glaces éternelles; on ne voit qu'un immense plateau qui, d'un côté, semble descendre jusqu'au niveau des vagues, et de l'autre monte graduellement et s'enfuit dans le lointain. De ce plateau éclatant de blancheur s'élèvent à la suite sept pics aigus aux flancs noirs, aux angles déchirés. A les voir ainsi isolés l'un de l'autre, debout dans l'espace, on croirait voir autant d'îles sortant d'un océan de neige.
Cependant nous avions atteint le 79e degré de latitude, et nous commencions à approcher de notre but. Le 31 au matin, nous vîmes apparaître les hautes montagnes entre lesquelles se trouve la baie de Hambourg, et un peu plus loin la baie de Magdeleine, où nous voulions aborder. Mais le vent était toujours contraire, la brume menaçait à chaque instant de nous entraver dans notre marche. Un rayon de soleil fugitif luisait sur notre tête, puis s'éclipsait aussitôt pour faire place à de lourds nuages d'où tombaient des flocons de neige. Le pilote nous disait, en voyant ce temps orageux, que l'été n'était pas encore venu. Il est possible qu'il vienne parfois récréer ces froides régions; mais ce qu'il y a de sûr, c'est que cette année nous l'avons vainement attendu.
Enfin, après mainte et mainte bordée, nous entrâmes dans la baie de Magdeleine. Une petite île en marque l'ouverture. Un rocher la barre un peu plus loin, et deux longues lignes de montagnes aux cimes aiguës, aux flancs rocailleux, la bordent de chaque côté. Jusque-là nous n'avions point encore vu les glaces flottantes. C'était un fait singulier qui étonnait notre pilote lui même. Ordinairement les glaces s'avancent jusqu'à Beeren-Eiland, et quelquefois au-delà. Cette année, elles avaient été probablement poussées à l'est, et nous avions toujours suivi une autre direction. Mais bientôt d'énormes blocs vinrent contre le navire, poussés par la brise, entraînés par le courant. Les uns ressemblaient par leur lourde masse à des quartiers de roc; d'autres avaient pris dans le frottement continu des vagues les formes les plus bizarres. Ceux-ci étaient arrondis comme un neuf, ceux-là taillés comme une pyramide. Il y en avait qui étaient creusés à leur base comme une voûte, d'autres qui, sur leur surface plane, portaient des arcs-boutans ou de longues tiges tordues pareilles à des rameaux d'arbres. Tous étaient d'une couleur bleue limpide qui se reflétait dans les vagues, et dont les nuances délicates variaient sans cesse avec l'ombre d'un nuage ou la clarté du jour. Nous passâmes entre ces nasses pesantes comme entre des écueils. Pour éviter leur choc, le timonier était à chaque instant obligé de mettre la barre à tribord ou à babord. Par un effet d'optique que je ne puis expliquer, le fond de la baie paraissait tout près de nous, et, à mesure que nous avancions, semblait fuir en arrière. Vers quatre heures, nous doublâmes la pointe d'une presqu'île, et nous jetâmes l'ancre dans un bassin arrondi, où tout semblait devoir nous garantir des vents. Je ne saurais dire quel profond saisissement, quel mélange de terreur et d'admiration j'éprouvai à la vue des lieux où nous allions nous installer pour plusieurs semaines. C'était là ce Spitzberg que je désirais tant voir, cette terre étrange que j'avais d'avance cherché à me représenter dans mes rêves. Mes rêves étaient au-dessous de la réalité. De tous côtés je n'apercevais que des montagnes taillées à pic qui ont fait donner à ce pays le nom de Spitzberg (4), des cimes dentelées comme une scie, des rocs noirs et humides traversés par de larges ruisseaux de neige qui tombent du haut de la montagne comme des bandeaux d'argent, se déroulent à sa base et s'étendent au loin comme un lac; des glaciers dont les parois, battues par les flots, labourées par le vent et crevassées par la chaleur, ressemblent à des remparts ouverts et sillonnés par le canon; des plateaux de neige fuyant comme une route lointaine entre les montagnes; et devant nous la mer, la mer sombre et terrible, où nul autre bruit ne résonne que le sifflement de la raffale et le cri douloureux du goëland, - cet oiseau dont le nom en langue bretonne signifie pleureur, - où l'on ne voit que l'écume des vagues soulevées par l'orage et les blocs de glace emportés par le vent.
Sur les montagnes, on ne trouve qu'une mousse noire et humide, qui n'a point de racine dans le sol, et se détache comme une motte de terre dès qu'on y pose le pied. Dans quelque creux de vallée, parfois le botaniste découvre encore la renoncule à tête jaune, le pavot blanc, le saxifrage débile, le lichen jaune, dont la racine est entourée d'une couche de glace; l'azalea, cette fidèle fleur des montagnes, cette dernière parure des terres les plus arides, ne croît pas même ici. M. Ch. Martins a cherché vainement autour de la baie deux fleurs qui éclosent encore à Bellsound : la sylène avec ses petites clochettes roses, et la dryade à huit pétales. Il a trouvé la phipsia algida, mais flétrie par le froid et condamnée à ne plus fleurir. Les montagnes ne sont que des rocs nus, et les plaines, des terres marécageuses sans plantes et sans verdure. Mais lorsque le vent vient à balayer la surface de la neige, on aperçoit une végétation mystérieuse qui se cache sous sa froide enveloppe : c'est la neige rouge, composée d'une multitude de petites plantes qu'on ne distingue qu'au microscope; puis la neige verte, qui, d'après l'opinion d'un naturaliste, n'est qu'une transformation de la neige rouge, et dans laquelle on aperçoit des animaux infusoires qui se nourrissent de cette plante, comme les animaux herbivores des plantes de la prairie.
Sur les bords de la mer, on ne voit flotter ni varechs, ni goémons. La grève est triste comme la montagne; l'espace est désert. Partout la solitude et partout un silence solennel qui saisit l'ame comme un silence de mort. Parfois seulement on aperçoit un phoque qui vient se poser sur un banc de glace, et tourne autour de lui ses grands yeux verts étonnés, parfois un dauphin blanc qui fait jaillir autour de lui des flots d'écume, puis plonge tout à coup et disparaît. Il n'y a de vie que sur certains endroits de la plage et sur certaines sommités. Là est le goéland, vautour de la grève, le stercoraire, moins fort en apparence, mais plus vorace et plus courageux, qui le poursuit pour lui enlever sa proie; la jolie mouette blanche, qui du bout de son aile effleure à peine la vague orageuse; le guillemot aux pattes rouges et au plumage noir; le pétrel, qui semble se plaire dans le bruit de la tempête; l'eder, qui dépose sur le roc aride son précieux duvet, et la godde, dont le cri ressemble à un ricanement, comme si l'oreille de l'homme ne devait entendre ici qu'un soupir de douleur ou un rire sardonique. Le cygne, si beau à voir passer dans les plaines d'Islande, et le lagopède, habitant des neiges du Dovre, ne viennent pas jusqu'au Spitzberg. Les ours blancs sont rares : on ne les voit apparaître dans ces parages qu'en hiver; l'été ils ne s'éloignent pas des glaces. Les renards sont plus fréquens nos compagnons de voyage en ont tué plusieurs bleus et blancs; mais ils sont beaucoup plus petits que ceux d'Islande et du Finmark. Il y a aussi des rennes dans certaines parties du Spitzberg; on ne les rencontre pas le long des côtes; ils sont sauvages et très difficiles à approcher. Personne ne pourrait dire comment ces animaux subsistent; on ignore de quoi ils se nourrissent en été; c'est bien pire en hiver.
Dès le lendemain de notre arrivée, toutes nos embarcations sillonnaient la baie, et tous les matelots étaient en mouvement. Le maître charpentier dressait sur le bord de la presqu'île l'observatoire destiné à faire des expériences de magnétisme; un peu plus loin, le voilier posait deux tentes, l'une pour nous servir d'abri contre le mauvais temps, l'autre pour protéger les instrumens. Le météorologue installait de tous côtés ses baromètres et ses thermomètres; le géologue s'armait de son marteau de chasseur, de son fusil, et les peintres, plus occupés encore que nous tous, ne savaient par où commencer, tant il y avait autour d'eux de points de vue nouveaux, de sites pittoresques, de scènes admirables.
Pour moi, je ne me lassais pas de contempler ce grand panorama qui se déroulait autour de nous sous un aspect si grandiose, et dont les teintes, les couleurs, les formes mêmes, variaient à chaque instant. Parfois on ne voyait qu'un ciel sombre, ou une mer de brouillards flottant sur une autre mer. Le fond de la baie, les plateaux de neige, les cimes des montagnes, tout était inondé d'une vapeur ténébreuse, sans lumière et sans reflet. A travers cette ombre épaisse, on ne distinguait que des masses confuses, des chaînes de rocs interrompus, des cimes brisées, une terre sans soleil, une nature en désordre, une image du chaos. Si dans ce moment le vent venait à ébranler les parois des montagnes de glace, on entendait l'avalanche tomber avec un fracas semblable à celui du tonnerre, et ce bruit sinistre au milieu de l'obscurité, cette chute d'une masse pesante dont les éclats scintillaient dans l'ombre comme des étincelles de feu, tout portait dans l'ame une impression de terreur indéfinissable. Mais, lorsque le soleil venait à reparaître, c'était une magnifique chose que de voir sortir de la brume toutes les montagnes avec leurs pics élancés, et les plateaux de neige sans ombre et sans tache, et les glaciers qui, en reflétant les rayons de lumière, prenaient tour à tour des teintes d'un bleu transparent comme le saphir, d'un vert pur comme l'émeraude, et brillaient de tous côtés comme les facettes d'un diamant. Vers le soir, les nuages remontaient à la surface du ciel; une ombre mélancolique s'étendait au loin. Une brise du nord ridait la surface de la mer comme une pensée de tristesse qui tout à coup surprend et trouble un cœur paisible. Le soleil disparaissait peu à peu dans les plis ondoyans de la brume, et ne projetait plus à l'horizon qu'une lueur jaunâtre et vacillante, pareille à celle d'un cierge qui s'éteint dans la nuit. Alors l'eder cessait de se plaindre, la mouette de crier, et rien n'interrompait plus ce sombre repos du soir que le souffle de la brise courant par raffales entre les cimes des montagnes, et le retentissement des glaces flottantes que la vague ou le vent chassait l'une contre l'autre.
La presqu'île avec son observatoire, ses tentes, ses longues piques plantées en terre et garnies de thermomètres, présentait aussi un point de vue très pittoresque. De là, les peintres aimaient à dessiner la corvette avec les nasses de glace qui parfois l'entouraient comme un rempart, et parfois la voilaient jusqu'à la hauteur des bastingages. De là nous aimions à voir la pleine mer ouverte devant nous, l'entrée de la baie par laquelle nous songions à nous en aller bientôt reprendre le chemin de France. Cette presqu'île est le cimetière de ceux que la mort a surpris sur cette grève désolée. Elle est parsemée de cercueils qui ont été enterrés avec soin et recouverts de quartiers de roc qui forment une sorte de tumulus. Mais le vent a renversé ces amas de pierre, la gelée a soulevé le cercueil, les planches se sont disjointes, et les ossemens du mort ont été emportés par l'orage ou sont tombés en poussière dans une couche de neige et de glace. Sur chacune de ces tombés s'élève une simple croix en bois portant une inscription : une date et un nom. Quelle autre épitaphe oserait-on faire dans un lieu comme celui-ci? Deux lettres initiales placées au revers de l'inscription sont probablement le signe modeste de celui qui creusait ce sol pour ouvrir un dernier asile à son compagnon de voyage, pour donner une sépulture à son frère. Une de ces croix, entre autres, attira mon attention. Il y avait là un nom que je connaissais, le nom d'un pêcheur hollandais dont j'avais lu l'histoire et le naufrage. En le voyant, je me rappelais tout ce que ce malheureux avait souffert loin de son pays et loin des siens. Je rassemblai les pierres qui avaient protégé ses ossemens, je les remis sur son cercueil, et en accomplissant ce pieux devoir, j'éprouvai une émotion de tristesse que ces vers, si imparfaits qu'ils soient, exprimeront peut-être mieux que la prose.
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- Sur le plateau désert enfermé par cette onde,
- Où la brume s'étend comme un voile de deuil,
- Mon ame a palpité d'une pitié profonde,
- Pauvre pêcheur du Nord, en voyant ton cercueil.
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- Le marchand t'avait dit : - Va sur la mer lointaine,
- Explore les écueils et poursuis tour à tour
- Le phoque monstrueux, le morse et la baleine,
- Puis viens. Je te promets de l'or à ton retour. -
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- Et toi, pour enrichir ton enfant et ta femme,
- Tu partis, tu quittas le rivage natal,
- Et chassé par le vent, et battu par la lame,
- Ton navire atteignit l'Océan glacial.
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- Là peut-être un matin, en tressaillant de joie,
- Tu vis trembler au loin de longs bancs de poissons;
- Ils voguaient à fleur d'eau, facile et riche proie;
- Et gaiement à l'assaut tu lançais tes harpons.
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- Mais un nuage noir enveloppa l'espace,
- Tout soleil s'éteignit; le pilote alarmé
- Criait : - Il faut partir! - déjà les blocs de glace
- Flottaient et se pressaient; le golfe était fermé.
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- Et l'on dut rester là, sur la lande sauvage,
- Sans abri, sans espoir, pendant les mois d'hiver;
- Interrogeant sans fin, sous le glas de l'orage,
- L'incertain crépuscule au fond d'un ciel de fer.
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- ……
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- Un jour tu t'endormis, l'oeil terne, le front pâle,
- En adressant aux tiens un triste et dernier vœu,
- En murmurant le nom de ta rive natale,
- Et Flessingue si douce, et ta prière à Dieu.
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- Un pêcheur t'enterra sur la plage déserte;
- Et pour que les ours blancs ne pussent arracher
- Tes membres au linceul, ta tombe fut couverte
- Des sables, des débris ramassés du rocher.
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- Repose en paix au sein durci qui te protège,
- Après ton long voyage et tes jours agités;
- Mieux vaut peut-être, hélas! dormir sous cette neige
- Que sous un marbre noir au seuil de nos cités.
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- Si, comme je le crois, si la mort n'est qu'un songe,
- Ton ame, en s'éveillant sur ce sol étranger,
- N'aura pas vu du moins le douloureux mensonge
- De nos larmes d'un jour, de notre deuil léger.
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- Le flot qui se balance au vent de la tempête,
- Gémit l'hymne éternel à ton cercueil glacé;
- Et l'étranger qui passe ici, penchant la tête,
- N'a de pleurs que sur toi, pauvre, être délaissé!
Cette baie Magdeleine et les autres baies du nord et du sud étaient autrefois beaucoup plus fréquentées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Au XVIIe siècle, quatre nations revendiquaient à main armée le privilège d'y venir pêcher la baleine. Pour soutenir leurs prétentions, les armateurs furent obligés de joindre à leurs bâtimens de transport des bâtimens de guerre. L'amour du gain ne connaît pas de limites, et les glaciers du Spitzberg furent plus d'une fois ébranlés par les cris de guerre et les coups de canon des spéculateurs qui se disputaient l'exploitation des golfes déserts, comme ailleurs on se disputait la possession d'une province. En 1606, il s'était formé en Angleterre une société connue sous le nom de société moscovite, qui avait pour but d'exploiter les contrées du Nord. Pendant plusieurs années, les bâtimens de cette société furent les seuls qui entreprirent d'aller pêcher la baleine au Spitzberg. Quand les Hollandais voulurent essayer la même spéculation, les Anglais s'y opposèrent et leur prirent plusieurs bâtimens. En 1613, la compagnie moscovite reçut de Jacques Ier un privilège qui lui accordait le droit de pêche absolu dans les mers polaires et en excluait les autres nations. Elle arma sept bâtimens de guerre, chassa des baies du Spitzberg les Hollandais, les Français, les Biscayens, et fit ériger sur la côte une croix portant le nom de l'Angleterre et celui du roi. Dès ce jour, elle changea le nom du Spitzberg et l'appela la nouvelle terre du roi Jacques (king James new land). En 1614, elle envoya treize navires sur ces côtes, dont elle s'était attribué la possession exclusive; mais les Hollandais y arrivèrent avec quatorze bâtimens de pêche, quatre bâtimens de guerre, et effrayèrent leurs concurrens. L'année suivante, nouveaux armemens et nouvelle contestation. Le Danemark se mêla aussi à cette guerre; il envoya trois bâtimens dans le nord pour faire payer un péage aux Anglais, qui s'y refusèrent énergiquement. La lutte dura jusqu'en 1617. Enfin les partis rivaux firent un traité de paix et se partagèrent l'Océan glacial. Les Anglais, dans ce contrat, obtinrent la part la plus large; leur domaine s'étendait de Bellsound jusqu'à la baie Magdeleine. Les Hollandais occupaient l'île d'Amsterdam, la baie de Hollande et deux autres baies. Les Danois, les Hambourgeois étaient placés entre les Anglais et les Hollandais. Les Français et les Espagnols devaient aller stationner au nord dans la baie de Biscaye. La pêche était très abondante; toutes ces grèves, aujourd'hui si mornes, si délaissées, offraient alors un singulier mouvement d'hommes, d'embarcations, de navires. Un historien raconte qu'en 1697 il arriva dans le district des Hollandais cent quatre-vingt-huit navires, qui, dans un très court espace de temps, avaient pris dix-neuf cent cinquante baleines. Dans le commencement de ces expéditions, les pêcheurs emportaient avec eux les baleines presque tout entières, ce qui leur faisait un chargement considérable et en grande partie inutile. Plus tard ils établirent à terre des chaudières pour fondre la graisse, et alors ils ne mirent plus sur leurs bâtimens que les tonnes d'huile et les parties de la baleine qui avaient une valeur réelle. Les Hollandais, séduits par les bénéfices considérables de cette pêche, avaient envie, sinon de coloniser le Spitzberg, au moins d'y former une station durable. En 1633, sept hommes entreprirent de passer l'hiver dans cette froide contrée, et surmontèrent heureusement tous les dangers, toutes les souffrances auxquelles ils s'étaient dévoués pendant dix longs mois. L'année suivante, sept autres Hollandais, encouragés par leur exemple, voulurent braver les mêmes périls, mais ils furent tous victimes de leur témérité. Le 20 octobre, le soleil disparut complètement à leurs yeux. Un mois après, ils commencèrent à ressentir une première atteinte de scorbut, et le mal alla toujours en augmentant. Le 24 janvier, l'un d'eux succomba dans de violentes douleurs; un autre ne tarda pas à le suivre, puis un troisième. Ils voyaient alors fréquemment des ours blancs; mais ils étaient déjà trop exténués pour sortir de leur cabane et engager une lutte avec ces animaux voraces. Leurs gencives s'enflaient sans cesse, et bientôt leurs dents tremblantes ne leur permirent plus de manger du biscuit. Le 24 février, ils revirent une faible lueur de soleil. Le 26, ils cessèrent d'écrire leur journal. Celui qui le rédigeait traça d'une main vacillante ces dernières lignes : « Nous sommes encore quatre ici couchés dans notre cabane, si faibles et si malades, que nous ne pouvons nous aider l'un l'autre. Nous prions le bon Dieu de venir à notre secours, et de nous enlever de ce monde de douleurs où nous n'avons plus la force de vivre. »
Les Hollandais, qui arrivèrent au Spitzberg en été, trouvèrent la cabane de leurs malheureux compatriotes fermée en dedans, sans doute pour empêcher les ours et les renards d'y entrer. Deux de ces pauvres aventuriers étaient étendus dans leur lit. Deux autres avaient cherché à se rapprocher, ils étaient couchés sur de vieilles voiles, et leurs genoux touchaient presque leur menton. A côté d'eux était une carcasse de chien rongée jusqu'aux os et la moitié d'un autre qu'ils avaient eu sans doute le dessein de faire cuire.
Un demi-siècle plus tard, on attachait déjà beaucoup moins d'importance à ces projets de colonisation, car les baleines devenaient d'année en année plus rares, et les armateurs, par conséquent, moins empressés à envoyer des bâtimens dans ces lointains parages. Les Anglais continuèrent plus long-temps que les autres cette pêche à laquelle ils avaient attaché tant de prix. Scoresby était encore au Spitzberg en 1818 et 1822. Il est heureux pour la science qu'il ait entrepris ces expéditions. Son récit de voyage est l'un des meilleurs livres qui existent sur la nature et les principaux phénomènes des mers polaires. Après lui, on n'a plus vu au Spitzberg que deux ou trois bâtimens anglais, dont les recherches infructueuses achevèrent de décourager ceux qui déjà n'équipaient plus sans de grandes hésitations un navire pour ces contrées. Maintenant la baleine mysticetus, que l'on venait autrefois chercher ici, a complètement disparu des baies du Spitzberg. On ne trouve que la baleine boops, si difficile à harponner, que les pêcheurs n'essaient pas même de la poursuivre.
Les Russes, qui, depuis le commencement du XVIIe siècle, venaient avec de petits navires poursuivre sur ces côtes le phoque, le dauphin blanc, et surtout le morse, continuèrent leurs explorations, et il y a une vingtaine d'années que les marchands du Finmark et du nord de la Norvège ont entrepris la même pêche, qui était alors très facile et très abondante. Les navires faisaient parfois deux voyages dans un seul été, et s'en revenaient avec un chargement complet; mais cette pêche commence à devenir aussi très précaire et souvent très infructueuse. Les morses ont pris une autre direction. Il faut aller les chercher le long des bancs de glace, tantôt à l'est, tantôt à l'ouest, et souvent on ne les trouve pas. Les navires employés à ces expéditions portent ordinairement deux canots et dix à douze hommes. Quand le navire est au mouillage, le capitaine et le cuisinier restent à bord; les hommes s'en vont dans les canots à la recherche des morses avec des provisions pour un jour ou deux; ils doivent être prêts à rallier le bâtiment dès que la brume menace de les envelopper, ou dès qu'ils peuvent pressentir l'approche d'un orage.
Les navires de Hammerfest destinés à la pêche du morse partent au mois de mai, quelquefois au mois d'avril, et ne reviennent qu'en septembre. Peu de jours se passent dans ces deux traversées sans qu'ils aient à lutter contre le vent, l'orage, le froid ou la neige. Pour toutes provisions, ils n'emportent que de la viande salée, du biscuit noir et de l'eau-de-vie de grain. Quelquefois ils se font, comme les Russes, une boisson avec de l'eau et de la farine fermentées; le plus souvent ils ne boivent que de l'eau. Leur voyage à travers les glaces flottantes est souvent dangereux; leur pêche ne l'est guère moins. Le morse harponné lutte encore avec vigueur contre ceux qui cherchent à l'égorger. Plus d'une barque a été rudement ébranlée par ces fortes secousses, et plus d'un pêcheur en a été victime. Les pauvres Norvégiens bravent tous ces périls, supportent toutes ces fatigues, pour le salaire le plus minime. Quand un bâtiment revient de son expédition au Nord, le marchand qui l'a équipé prend les deux tiers de la pêche; l'autre tiers se partage entre le capitaine et les matelots. Dans les dernières années, cette part était si misérable, que nul pêcheur ne voulait plus à ce prix s'exposer aux dangers d'un voyage au Spitzberg. Les marchands ont fait un autre contrat : ils donnent au matelot une solde fixe, vingt, vingt-cinq, ou trente francs par mois. Ils prennent pour eux les cinq sixièmes de la pêche; le reste appartient à l'équipage. Malgré ces nouveaux arrangemens, les pêcheurs ne font souvent qu'une mauvaise campagne, et les marchands, avec l'édredon, les morses et les phoques, les peaux d'ours et de renards recueillis sur leur navire, éprouvent souvent un déficit considérable : aussi le nombre des bâtimens destinés à la pêche du morse diminue-t-il sans cesse. En 1830, il y avait encore sur les côtes du Spitzberg des bâtimens de Vardoe, Drontheim, Hammerfest, Bergen, Copenhague, Flensbourg. Cette année, il ne s'y est trouvé que quatre petits bâtimens de Hammerfest, deux de Bornholm, et quatre de Copenhague.
Les Russes y viennent toujours en assez grand nombre. Ils partent d'Archangel au mois de juillet, avec de lourds bâtimens qui ne peuvent manœuvrer entre les glaces. Pour pouvoir pêcher avec quelque chance de succès, ils sont obligés de rester tout l'hiver dans la baie qu'ils ont choisie, et chaque année plusieurs d'entre eux succombent à cette téméraire entreprise. En 1837 il est mort vingt-deux Russes au cap Sud. En 1838, un équipage de dix-huit hommes s'arrêta aux Mille-Iles. Six mois après, leur cabane était silencieuse, et leur bâtiment désert : ces dix-huit hommes avaient cessé de vivre.
L'histoire de toutes ces côtes du Spitzberg est une douloureuse page dans les annales des voyages maritimes. Combien de navires ont été tout à coup surpris par les glaces et arrêtés au milieu de l'Océan pendant l'hiver! combien de catastrophes terribles dont nous savons à peine quelques détails! combien de courageux matelots qui s'éloignaient de leur pays avec l'espoir d'y revenir un jour plus riches et plus heureux, et qui ont été emportés par les flots ou ensevelis par un compagnon fidèle sur ces plages glacées!
En 1743, un marchand russe de Mesen équipa pour le Spitzberg un bâtiment monté par quatorze hommes. Ils se dirigèrent vers l'est et pénétrèrent jusqu'au-delà du 77e degré de latitude. Là ils furent tellement cernés par les glaces, qu'ils perdirent tout espoir de franchir cette barrière avant la fin de l'hiver. Quatre d'entre eux prirent une embarcation pour explorer la côte, trouvèrent une cabane et y passèrent la nuit. Pendant ce temps, le navire fut écrasé par les glaces; les quatre matelots, en s'éveillant, n'en virent plus aucun vestige. Mais leur destinée n'était guère moins effrayante que celle de leurs compagnons. Ils n'avaient de provisions que pour un jour ou deux; ils n'avaient pour toutes armes qu'un couteau, une hache, un fusil, de la poudre pour douze coups, et pour ustensiles une chaudière et un briquet. Avec ces tristes ressources, isolés comme ils l'étaient sur une île lointaine, condamnés à passer l'hiver au milieu des glaces, ils ne pouvaient s'attendre qu'aux souffrances les plus cruelles et à la mort. Cependant ils ne se laissèrent pas décourager ils commencèrent par enlever la neige de la cabane qui devait leur servir de refuge. Avec leurs douze coups de fusil, ils tuèrent douze rennes; avec les débris d'un navire dispersés sur la côte, ils se fabriquèrent les meubles les plus nécessaires. Ils eurent le bonheur de tuer un ours, prirent ses nerfs pour en faire une corde et se façonnèrent un arc. Dès que leurs provisions commençaient à diminuer, ils allaient à la chasse du renne, du renard et de l'ours. La chair de l'ours était une de leurs friandises; pour se préserver du scorbut, ils la mangeaient crue, buvaient du sang de renne tout chaud, et faisaient une ample consommation de cochléaria. Après six années passées dans cet abandon, ils aperçurent enfin un navire, et par bonheur c'était un navire russe, qui se dirigea vers eux aux signaux qu'ils lui firent, et les reconduisit à Archangel.
En 1835, il arriva aux Mille-Iles, sur la côte méridionale du Spitzberg, un évènement qui a de l'analogie avec celui que nous venons de raconter. Quatre matelots norvégiens furent envoyés à terre pour explorer le fond d'une baie. A peine avaient-ils fait un ou deux milles, qu'ils se trouvèrent surpris par une de ces brumes subites qui semblent s'élever du sein de la mer et voilent en un instant le ciel et les flots. Hors d'état de regagner le navire ou d'arriver dans la baie vers laquelle ils se dirigeaient, ils se laissèrent guider par le bruit de la lame tombant sur un banc de rochers et atteignirent heureusement une petite île. Deux jours après, la brume s'étant éclaircie, ils se préparèrent à joindre le navire; mais bientôt le brouillard trompa de nouveau leur attente. Dépourvus d'instrumens et ne sachant de quel côté se diriger, ils s'abandonnèrent à la Providence, et parvinrent encore à aborder dans une île. Le lendemain, à leur grande joie, ils aperçoivent le navire à une distance de quelques milles; ils courent à la hâte dans leur bateau et se mettent à ranger, lorsque le vent se lève, le navire part et disparaît à leurs yeux. Le soir, les malheureux, épuisés de faim, accablés de fatigue, sont obligés de relâcher sur une côte. Pendant la nuit, un orage violent éclate, et le navire s'éloigne. Deux jours après cependant, ils s'en allaient d'île en île, cherchant s'ils ne le découvriraient pas; mais tout fut inutile : ils revinrent sur une côte où ils avaient trouvé trois cabanes, et résolurent de s'y installer pour passer l'hiver. Jusque-là ils n'avaient vécu que de chair de morse abandonnée sur la grève. Un jour même ils en étaient venus à regretter cette nourriture corrompue, car ils n'avaient trouvé pour tout aliment que du cochléaria. Ils parvinrent enfin à surprendre quelques morses vivans, et éprouvèrent une singulière jouissance à manger cette chair fraîche. Un matin ils étaient allés à la pêche avec leur bateau, et le sort les avait favorisés : ils avaient tué plusieurs morses et se préparaient à regagner leur cabane. En ce moment, les glaçons flottans, qui s'étaient rapprochés peu à peu, se rejoignirent et leur fermèrent le passage. Ils ne voyaient devant eux qu'une masse de glace compacte et leur île dans le lointain. Ils eussent pu l'atteindre en abandonnant leur bateau et leur pêche; mais c'était là une perte à laquelle ils n'avaient pas la force de se résoudre. L'idée leur vint qu'un coup de vent pourrait bien ouvrir le passage qu'un coup de vent avait fermé. Dans cet espoir, ils tirèrent leur bateau, leurs morses sur la glace, et attendirent. Ils restèrent là deux jours, courant de long en large pour se réchauffer, et souffrant horriblement du froid et des tourbillons de neige que le vent chassait contre eux. A la fin, ne pouvant plus se tenir debout, ils se couchèrent sur la glace, hors d'état de faire la moindre tentative pour se sauver, et résignés à mourir. Au moment où ils s'abandonnaient ainsi à leur désespoir, ils sentirent que les glaces commençaient à se mouvoir; bientôt ils les virent se fendre, s'écarter; ils remirent leur barque à flot et regagnèrent leur demeure.
Ces matelots avaient été abandonnés au mois de septembre. Au commencement de novembre, la mer fut envahie par les glaces, et l'hiver leur apparut dans toute sa rigueur. Ils se firent une lampe avec le fond d'une bouteille; la graisse de morse leur servait d'huile, et une corde leur servait de mêche. Ils firent des aiguilles avec de vieux clous, du fil avec des bouts de câble, et se façonnèrent des vêtemens avec des peaux d'animaux. Après avoir ainsi pourvu aux premières nécessités de la vie, ils cherchèrent un moyen de se distraire, car les heures leur semblaient horriblement longues. Ils fabriquèrent des cartes avec des planchettes sur lesquelles ils gravaient un signe de convention, et, chose étrange! dans leur délaissement, dans leur misère, ils se passionnaient tellement en jouant avec ces planchettes, qu'ils en venaient parfois à se battre.
Au commencement de décembre, l'un d'eux fut attaqué du scorbut et mourut trois semaines après; il était d'une nature indolente, et ses camarades n'avaient pu réussir à lui faire prendre l'exercice nécessaire dans ces régions boréales. Les ours blancs avaient commencé à se montrer au mois d'octobre. Au milieu de l'hiver, les Norvégiens les virent venir fréquemment jusqu'à la porte de leur cabane, et en tuèrent plusieurs à coups de lance. Un jour ils en dépecèrent un et mangèrent son foie avec avidité. Le lendemain ils ressentirent de violens maux de tête, puis une profonde lassitude, et tous leurs membres se pelèrent. Au mois d'avril, ils tuèrent leur dernier ours. Il n'y avait plus autour d'eux ni monstres marins ni oiseaux, et bientôt ils furent tellement dépourvus de provisions, qu'ils en étaient réduits à mâcher des peaux de morses. Le 20 juin, ils aperçurent à une longue distance un bâtiment qui se dirigeait de leur côté. Le 22, ils n'en étaient plus qu'à six milles. Ils coururent aussitôt à leur barque et arrivèrent à bord du navire, commandé par le capitaine Eschelds, d'Altona, qui s'empressa de leur donner tous les secours dont ils avaient besoin dans leur déplorable situation. Quelques jours après, ils montèrent sur un autre navire, commandé par un capitaine de Vardoe, et retournèrent avec lui en Finmark, où on les croyait à jamais perdus. Ils rapportaient, comme souvenir de leur séjour au Spitzberg, les cartes en bois qui leur avaient donné de si violentes émotions, et racontèrent leur hivernage au pasteur Aall, qui a bien voulu me transmettre leur récit.
Je n'en finirais pas si je voulais rapporter ici toutes les scènes douloureuses, tous les évènemens sinistres dont ces côtes du Spitzberg ont été le théâtre : le signe de la souffrance, les vestiges de la mort, sont encore là. Dans toutes les baies où nous avons posé le pied, nous avons trouvé le sol creusé par la bêche du fossoyeur, le cercueil et la croix de bois. On rencontre surtout un grand nombre de ces tombes sur un des versans de l'île d'Amsterdam; cette terre est la terre des morts, les vivans l'ont abandonnée, les morts seuls sont restés. Il est triste d'errer à travers ces tumulus de pierre renversés par l'orage, ces cercueils usés par le temps sur cette côte que nul soleil durable n'égaie, que nulle fleur ne décore; au bord de cette mer où le son lugubre de la raffale, le gémissement de la vague, ressemblent à un éternel chant de funérailles. Mais plus triste encore est l'aspect d'une autre grève où nous arrivâmes un soir, à la fin d'une de nos excursions; c'est à la pointe nord-ouest du Spitzberg. Là, on ne trouve point de tombe, les pêcheurs n'ont pas séjourné si loin ; là, il n'y a plus de traces humaines, et presque plus aucune trace de vie; les montagnes, la grève, sont également nues. Le botaniste, après avoir parcouru les pics de roc et les vallées, s'en revint sans avoir pu même trouver une de ces fleurs débiles qui éclosent encore auprès de la baie Magdeleine, et le chasseur parcourut toute la grève sans voir un oiseau. Tandis que mes compagnons poursuivaient de côté et d'autre leurs explorations, je m'assis, avec un indicible sentiment de mélancolie, sur un bloc de granit au bord de la mer; je ne voyais plus devant moi que l'immense espace des flots coupé par les trois îles de Cloven Cliff, Fuglesang et Norway. L'Océan était sombre et immobile, le ciel chargé çà et là de quelques nuages lourds, et de tous côtés couvert d'un voile brumeux; seulement, sur un des points de l'horizon, on distinguait une lueur blanchâtre qui se déroulait sous les nuages comme un ruban d'argent : c'était le reflet des glaces éternelles. J'étais seul alors au milieu de la solitude immense; nul bruit ne frappait mon oreille, nulle voix ne venait m’interrompre dans mon rêve. Les rumeurs de la cité, les passions du monde, étaient bien loin. Mon pied foulait une des extrémités de la terre, et devant moi il n'y avait plus que les flots de l'Océan et les glaces du pôle. Non, je ne saurais exprimer toute la tristesse, toute la solennité de l'isolement dans un tel lieu, tout ce que l'ame, ainsi livrée à elle-même et planant dans l'espace, conçoit en un instant d'idées ardentes et d'impressions ineffaçables. Si dans ce moment j'ai désiré tenir entre mes mains la lyre du poète, ce n'était qu'un vœu fugitif. J'ai courbé le front sous le sentiment de mon impuissance, et ma bouche n'a murmuré que l'humble invocation du chrétien.
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(1) Scoresby fixe cette île au 18e degré de longitude. D'après les observations des officiers de la Recherche, elle doit être portée au 16e degré 29 minutes 10 secondes.
(2) En 1553, les Anglais avaient expédié une flotte au Nord, dans le but de chercher un passage pour aller au Cathay; mais on ne sait par quels lieux passa Willoughby, qui avait le commandement de cette flotte, et que l'on trouva mort un an après sur la côte orientale de Laponie. Quant à Chancelon, qui commandait un des principaux bâtimens de l'escadre, il alla à Vardaehuus, et de là en Russie.
(3) Un de nos compagnons de voyage en a pris la hauteur avec le baromètre; elle s'élève à onze cents pieds. Les plus hautes montagnes du Spitzberg ont de deux mille à trois mille pieds.
(4) Montagne pointue.
Thorshavn, juillet 1839.
XAVIER MARMIER