Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille

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Les Belles-de-nuit ou Les Anges de la famille
1849-1850

Sommaire

PREMIÈRE PARTIE. LE DÉRIS.[modifier]

I. LE MOUTON COURONNÉ[modifier]

En 1817, la principale auberge de la ville de Redon était située sur le port et avait pour enseigne un bélier noir, coiffé d’une auréole.

On connaissait le Mouton couronné à Rennes, à Vannes et jusqu’à Nantes ; bon logis à pied et à cheval, tenu par le père Géraud, ancien cuisinier au long cours.

Redon est une cité de trois mille âmes, assise sur les confins de la Loire-Inférieure et de l’Ille-et-Vilaine, au bord même de la rivière qui donne son nom à ce dernier département. Malgré son nom romain, elle renferme peu de monuments remarquables, et la maison de maître Géraud, portant six fenêtres de façade, rivalisait avec les édifices affectés aux plus illustres destinations ; c’était bâti en bonnes pierres comme la sous-préfecture, et grand comme la gendarmerie.

Devant la maison et au delà de l’étroite bande du quai, la Vilaine roulait ses eaux marneuses et saumâtres ; à marée haute, les petits navires caboteurs venaient jusque sous les fenêtres de l’auberge.

Les samedis au soir ou les jours de marché, vous eussiez eu de la peine à trouver une petite place dans l’établissement de maître Géraud. Il avait la triple clientèle des marins du port, des métayers et des gentilshommes. Bien souvent, quand toutes les chambres étaient pleines, la chaude et vaste cuisine servait de dortoir à un bataillon serré de matelots et de marchands de bœufs.

Aussi le père Géraud faisait-il d’excellentes affaires. Bien qu’il fût vieux déjà, les demoiselles du petit commerce de Redon supputaient parfois, dans leurs rêves, la somme probable de ses économies. Mais le père Géraud semblait ennemi du mariage, et comme il n’avait point de parents, chacun se demandait à qui profiteraient, un jour venant, ses honnêtes et rondes épargnes.

On était au milieu de l’automne, et ce n’était ni jour de foire ni veille de dimanche. Le Mouton couronné chômait ou à peu de chose près. La cendre était froide dans les fourneaux de la cuisine ; les crocs de fer des landiers ne soutenaient point de broches, et nulle marmite ne pendait à la grande crémaillère.

Maître Géraud pouvait fumer sa pipe à l’aise sur le parapet du port. Il n’y avait dans toute son auberge qu’une seule chambre occupée ; encore était-ce par des hôtes de hasard à qui le père Géraud, courtois envers tout le monde, mais sachant graduer ses politesses, ne devait point la respectueuse visite à laquelle s’attendaient ses vieux et fidèles habitués.

Ils étaient arrivés on ne savait trop d’où : deux hommes et une jeune dame. Leurs vêtements et leur apparence de lassitude semblaient annoncer une longue course à pied ; mais le maître du Mouton couronné n’avait point de défiance, et les avait crus sur parole lorsqu’ils lui avaient dit descendre de la voiture de Rennes.

Naturellement, leur bagage était resté au bureau.

La jeune dame avait une mise plus que modeste. Malgré le froid humide d’une journée de novembre, c’était une robe d’indienne qui dessinait la fine cambrure de sa taille. Un petit châle d’étoffe légère et un chapeau de paille, où s’attachait un voile, complétaient sa toilette.

Il y avait en tout cela quelque chose d’indigent et de malheureux ; mais vraiment la jeune femme relevait son costume. Bien qu’on ne pût apercevoir son visage, on devinait la grâce et la beauté derrière les plis épais de son voile. Malgré ce grand air, un aubergiste des environs de Paris eût tiré assurément de la robe d’indienne et du chapeau de paille quelque dédaigneuse conclusion, mais notre hôte était habitué aux mœurs économes et prudentes des châtelaines d’alentour. Il savait qu’en voyage, le long des routes de Bretagne, on trouve parfois des comtesses et des marquises fort étrangement accoutrées.

L’un des deux hommes était en blouse ; l’autre portait un pantalon et un habit de coupe élégante, mais qui gardaient de nombreuses traces de boue à demi effacées.

En somme, ces trois voyageurs n’étaient pas le Pérou, mais le Mouton couronné, auberge principale de la ville de Redon, en recevait encore souvent de plus mal habillés, qui avaient de bons écus de six livres dans leurs poches.

En Bretagne, surtout, il est dangereux de juger les gens sur l’apparence.

Il était environ deux heures après midi. Nos voyageurs avaient été installés dans une chambre à deux lits, donnant sur le port. Un feu de bois vert fumait et pétillait dans la cheminée. Tandis qu’une servante joufflue, coiffée du pignon morbihanais, étendait une rude nappe de chanvre sur la table, l’homme à la blouse et son compagnon brûlaient leurs pieds humides dans les cendres du foyer. On ne voyait plus la jeune dame, dont le châle et le chapeau étaient accrochés à l’espagnolette d’une croisée ; mais, dans les moments de silence, on entendait son souffle égal et doux derrière les rideaux de serge épaisse de l’un des deux lits.

– Faut-il mettre trois couverts ? demanda la fille.

L’homme à la blouse ouvrait la bouche pour répondre affirmativement, mais son compagnon lui coupa la parole.

– N’en mettez que deux ! dit-il avec un accent dur et railleur.

Puis il ajouta entre ses dents :

– Qui dort dîne…

La servante sortit après avoir reçu l’injonction de hâter le repas.

Nos deux voyageurs, malgré la différence de leurs habits, semblaient entre eux sur le pied d’une égalité parfaite. À bien les considérer même, on aurait pu reconnaître, chez celui qui portait un costume bourgeois, une sorte de déférence combattue. Ils étaient jeunes tous les deux et assez beaux garçons. Le bourgeois, qui avait nom Blaise, était un gaillard bien découplé, muni de larges épaules, et montrant, quand il souriait, deux rangées de dents blanches comme l’ivoire. Il avait une grosse figure rougeaude et des cheveux blonds crépus. Le caractère de sa physionomie était une jovialité un peu brutale, qui se voilait, en ce moment, sous un nuage de mauvaise humeur non équivoque.

Les bons amis de Blaise ignoraient, à ce qu’il paraît, son nom de famille, car, pour le distinguer du commun des Blaises, on l’avait surnommé l’Endormeur.

L’autre pouvait compter vingt-cinq ans tout au plus, ce qui ne l’empêchait pas d’avoir dans son passé cinq ou six romans d’un certain intérêt. Ceux qui le connaissaient intimement lui savaient plus d’un nom ; en ce moment il s’appelait Robert, dit l’Américain. Il était un peu plus petit que son compagnon, et ses membres n’avaient pas la même apparence de vigueur ; mais sa taille était admirablement prise, et la souplesse de ses mouvements n’excluait point la force.

Il avait les traits aquilins et sculptés énergiquement ; son front large et couvert d’une forêt de cheveux noirs respirait la volonté patiente, et il y avait une sorte de puissance dans le dessin hardi de sa lèvre charnue, qui ressortait, rouge comme du sang, sur le fond basané de son teint.

À le voir, quand ses paupières étaient closes, on l’eût jugé pour un de ces esprits robustes, audacieux, infatigables, qui cherchent la lutte et se haussent à la taille de tout danger. On eût admiré la forme ovale de son visage, et cette chaude pâleur de sa joue, sous laquelle jouaient des muscles d’acier. Mais s’il venait à ouvrir les yeux, le caractère de sa physionomie changeait comme par enchantement. Il y avait dans son regard, qui ne savait point se fixer, une agitation nerveuse et inquiète. C’était quelque chose d’étrange et de pénible : de grandes prunelles noires, incessamment mobiles, jetant çà et là leurs œillades aiguës et manœuvrant comme la pointe d’une épée qui cherche à tromper la parade.

Ceci, bien entendu, lorsque M. Robert était hors de garde et se croyait à l’abri de toute investigation curieuse ; car M. Robert mettait à profit l’axiome de la philosophie antique : il se connaissait lui-même et n’ignorait aucun de ses petits défauts. Il avait fait maintes fois ses preuves en sa vie et pouvait se grimer à l’occasion aussi bien que pas un comédien de mérite.

Ils étaient l’un vis-à-vis de l’autre, aux deux coins de la cheminée, regardant fumer le feu de bois vert et plongés dans une rêverie qui ne paraissait point être fort gaie.

– Satané voyage ! dit tout à coup Blaise en donnant un grand coup de pied dans les bûches du foyer ; c’est pourtant toi, Robert, qui as eu l’idée de venir dans ce pays de loups !…

Robert prit les pincettes massives et rétablit la symétrie du feu.

– L’idée peut être mauvaise, répliqua-t-il, comme elle peut être bonne… Ce n’est pas une raison pour brûler notre seule paire de bottes.

Il y avait en effet la même différence entre les chaussures de nos deux voyageurs que dans le surplus de leur toilette ; Robert avait de vieux souliers éculés et béants, tandis que Blaise, dit l’Endormeur, portait des bottes en assez bon état.

Ce dernier frappa violemment son talon contre terre.

– Il me prend des envies !… grommela-t-il en fronçant ses gros sourcils blonds, quand je t’entends parler comme ça, M. Robert !… Dire que voilà des mois que nous courons la pretantaine, cherchant toujours le pays où les mauviettes tombent toutes cuites du ciel !… À Paris, au moins, avec Bibandier, on pouvait gagner sa vie…

– Mauvaise société ! interrompit Robert, qui restait toujours, les yeux baissés, dans une attitude de chagrine insouciance ; Bibandier est au bagne à cette heure.

– Au bagne, on mange ! murmura Blaise.

L’Américain releva sur lui ses yeux mobiles et perçants ; leurs regards se choquèrent ; Blaise tourna la tête en haussant les épaules.

– Oui, oui…, pensa-t-il tout haut, tu as l’air comme ça d’un malin et c’est pour cela que je t’ai suivi ! Mais tu n’en sais pas plus long que les autres, mon garçon !… Nous voilà au bout de notre rouleau… Qu’as-tu fait de bon pendant ces six mois ?

– J’ai tâché…, commença Robert.

– Peuh !… fit le gros blond ; tu tâcheras toute ta vie !… Moi, je n’aime pas les gens qui ont des idées… avec eux, on n’a qu’une chance, c’est de se casser le cou.

Robert ramena son regard vers le foyer où une flamme rougeâtre commençait à courir parmi la fumée.

– J’en ai une idée, pourtant !… murmura-t-il.

L’Endormeur fit comme s’il ne l’avait point entendu.

– Je peux bien te dire ce que tu as fait, moi !… reprit-il ; tu m’as empêché de travailler, chaque fois que je l’ai voulu…

– Misères !… dit l’Américain avec mépris.

– Tu m’as fait toujours pousser en avant, poursuivit Blaise, en me montrant au bout du voyage je ne sais quelle chimère que j’ai eu la sottise de prendre au sérieux…

– Patience !…

– Patience !… mais nous voilà maintenant à plus de cent lieues de Paris, avec un habit pour deux et quelques francs !…

– Sept francs soixante, interrompit l’Américain, qui compta dans le creux de sa main le contenu de sa poche.

– Et, par-dessus le marché, poursuivit encore Blaise, dont la colère faisait place peu à peu à la tristesse, une grande fille que nous traînons partout… et qui mange !…

Robert remit son argent sous sa blouse ; ses paupières eurent un battement rapide.

– Elle est bien belle !… murmura-t-il avec une emphase contenue.

– À quoi ça peut-il nous servir ?…

L’Américain jeta un regard de côté vers le lit, dont les rideaux de serge cachaient sa compagne de voyage.

Puis il prit un air de mystérieuse importance pour répliquer :

– À tout !

Blaise mit ses deux coudes sur ses genoux et ne répondit que par un geste de fatigue ennuyée.

Il y eut un silence, pendant lequel Robert, attentif et les sourcils rapprochés par la réflexion, semblait poursuivre une pensée chère.

Au bout de deux ou trois minutes, une bonne odeur de cuisine, montant des profondeurs du rez-de-chaussée, filtra par les fentes de la porte et vint embaumer l’atmosphère de la chambre.

L’Endormeur se redressa et aspira une forte bouffée de cet air tout plein de promesses. Ses narines se gonflèrent ; sa face s’épanouit en un gros sourire gourmand.

– Au diable ! s’écria-t-il presque gaiement ; nous aurons le temps de nous battre quand les sept francs seront mangés !… Aide-moi à rapprocher la table, Robert… Nous allons trinquer encore une fois, les pieds au feu, comme de bons camarades !

L’Américain ne fit pas plus d’attention à ce retour subit de joyeuse humeur qu’à la récente colère de Blaise. Il prêta son aide sans mot dire, et la table fut poussée jusqu’auprès du foyer.

La servante revenait en ce moment avec une magnifique omelette et une épaule de mouton à peine entamée.

Nos deux compagnons s’assirent l’un vis-à-vis de l’autre, et durant un gros quart d’heure, leurs bouches pleines ne donnèrent passage qu’à de rares paroles. C’étaient deux vaillants mangeurs : Blaise surtout engloutissait les morceaux avec un entrain au-dessus de tout éloge.

L’omelette et l’épaule de mouton s’évanouirent, arrosées par un petit vin nantais qui se buvait comme du cidre.

Il ne resta bientôt plus sur la table qu’un os merveilleusement nettoyé, avec un tout petit morceau de fromage.

Blaise tendit le bras pour saisir cette dernière proie, mais il rencontra la main de Robert, qui semblait vouloir défendre l’assiette.

– Nous partagerons, dit-il en riant.

– Ce n’est pas pour moi, répliqua l’Américain. Lola n’a pas mangé depuis hier.

La figure de Blaise se rembrunit.

– Lola !… Lola !… grommela-t-il entre ses dents.

Puis il ajouta tout haut :

– M. Robert, tu es comme ces mendiants imbéciles qui jeûnent pour garder un morceau de pain à leur caniche… mais, cette fois, tu as trop tardé ; il fallait économiser sur ta part. L’œil de Robert eut un rayonnement hostile, mais sa main se retira.

– Tu n’as pas de cœur !… murmura-t-il.

– J’ai faim, répliqua le gros garçon.

Il vida dans le verre de son compagnon le reste de la dernière bouteille, et frappa sur la table à grand bruit.

– D’autre vin ! cria-t-il à la servante qui accourait ; du tabac et des pipes !…

Quelques secondes après, ils ne se voyaient plus qu’à travers un nuage. Blaise était dans un état de béatitude incomparable ; il ne songeait ni à la veille ni au lendemain. Robert lui-même avait évidemment subi l’influence heureuse du copieux repas qui venait après une longue diète ; son visage exprimait le bien-être et le repos ; mais il semblait réfléchir toujours.

– Est-ce que tu me gardes rancune ? demanda l’Endormeur.

– Pourquoi ?…

– Pour Lola.

– Non.

– À la bonne heure !… Vois-tu bien, Robert, si je te savais amoureux, je te passerais pas mal de choses… Mais du diable si tu es capable d’être amoureux, toi !

Robert, qui venait de bourrer sa pipe, regardait machinalement les lignes imprimées sur le papier du cornet à tabac.

Tout à coup ses yeux brillèrent en même temps que de profondes rides se creusaient à son front.

– Comme cela ferait notre affaire !… murmura-t-il.

Et, au lieu de répondre à la muette question que lui adressait le regard de Blaise, il ajouta :

– Cinq mille francs de contributions directes !… ça suppose bien quarante mille livres de rente… n’est-ce pas, l’Endormeur ?

– À peu près.

– Quarante mille livres de rente en bons immeubles !… Toi qui as été dans les affaires, Blaise, combien ça peut-il valoir en capital ?

– C’est selon les pays.

– En Bretagne… ici… aux environs de Redon ? Blaise compta sur ses doigts ; il était d’humeur à se prêter à toute fantaisie.

– Ici, répliqua-t-il, on afferme mal. Il faut bien des bouts de terre pour faire mille francs de rente… Ça doit valoir douze à quinze cent mille francs.

Robert s’agita sur sa chaise et ses yeux brillèrent davantage.

Il versa le tabac sur la nappe et déroula le cornet, afin de lire mieux.

On eût dit que les lignes tracées sur ce chiffon de papier avaient un mystérieux pouvoir, tant l’émotion de l’Américain était visible.

– Quinze cent mille francs ! répétait-il en caressant le cornet du regard ; ça vaut la peine, au moins !…

L’Endormeur se pencha en avant pour voir ce mystérieux papier qui semblait jeter son camarade en de si profondes rêveries.

C’était tout simplement un rôle de contributions pour l’année 1816, signé par M. le percepteur du canton de la Gacilly.

Blaise se renversa sur le dossier de son siége. À tout hasard, il avait espéré mieux.

L’Américain, cependant, lisait lentement et à demi-voix :

« René-Charles-Julien le Tixier, vicomte de Penhoël, propriétaire, pour sa maison de Penhoël et retenue, trois cent cinquante francs ; pour sa métairie de la Lande-Triste, soixante et quatorze francs ; pour sa chanvrière du Port-Corbeau et dépendances, cent cinquante francs ; pour sa métairie du Pré-Neuf, ensemble les taillis de Fontaine, cent francs. »

– Ça t’amuse ?… interrompit l’Endormeur.

« Pour la maison dite de l’Aîné, poursuivit Robert, qui s’absorbait de plus en plus dans sa lecture, et les moulins des Houssayes, sous le haut pays, cent vingt-cinq francs. Pour le petit Penhoël avec la futaie de Quintaine… »

Blaise bâilla ; puis il se prit à siffler un air de chanson à boire.

Robert interrompit sa lecture et se mit à contempler le papier avec de grands yeux fixes.

– Dire que j’avais l’idée ! murmura-t-il en appuyant un doigt sur son front, et que cela me tombe justement sous la main !

– Le fait est que c’est un coup du ciel ! répliqua Blaise ; nous avons sept francs et je ne sais plus combien de centimes ; si nous achetions le château de Penhoël, les moulins des Broussailles, la ferme de n’importe quoi et la futaie de pretantaine ?…

Robert le regarda fixement et secoua la tête d’un air sérieux.

– Je ne ris pas, dit-il.

– Parbleu ! je crois bien !…

– J’ai une idée.

Blaise fit la grimace.

– Écoute, reprit l’Américain en rapprochant son siége et d’un ton si positif que le gros blond perdit son sourire moqueur, nous n’avons pas de quoi poursuivre notre voyage…, nous n’avons pas de quoi rebrousser chemin… Il faut nous établir ici.

– Je ne demanderais pas mieux, commença Blaise.

– Ne m’interromps pas… Paris est bon pour les folies, et les voyages conviennent aux jeunes gens. Mais te voilà qui arrives à la maturité, ami Blaise… et moi, je suis plus vieux que mon âge.

– D’où il faut conclure, murmura l’Endormeur, qu’il y aurait pour nous avantage à devenir des provinciaux paisibles et payant de notables contributions… Je suis de ton avis.

– Moi, je te dis de me laisser poursuivre… Nous sommes venus en Bretagne sur sa réputation de bonne foi antique et de patriarcale loyauté… De loin, j’avoue que je la regardais comme une terre promise… j’ai perdu là-dessus quelques illusions… Mais, en somme, si nous n’avons rien gagné, c’est que nous n’avons rien risqué… J’attendais une occasion… je cherchais… nous étions trop riches… Aujourd’hui nous sommes dans cette excellente situation qui gagna toutes les grandes batailles : il nous faut vaincre ou mourir !

Il éleva l’extrait du rôle des contributions au-dessus de sa tête.

– Voilà le prix de la victoire ! s’écria-t-il avec un véritable enthousiasme ; le total est de cinq mille francs, ce qui, d’après ton propre calcul, donne quarante mille livres de rente, soit cinq cent mille écus de capital !… Eh bien, au pis aller, quand il ne nous en reviendrait que la moitié !

Le petit vin du Nantais n’abonde pas en principes alcooliques, mais nos deux voyageurs en avaient bu une quantité considérable. Blaise était rouge comme une cerise, et le sang se montrait sous la peau basanée de Robert lui-même.

Blaise se prit à rire à la conclusion du discours de son frère en aventures ; mais, sous ce rire, qui n’était plus de la franche moquerie, perçait déjà un vague et secret espoir.

Nous l’avons dit, Robert, quoique bien jeune, avait fait ses preuves.

– Je me contenterais du pis aller, dit Blaise.

– Le hasard est le plus fort de tous les dieux ! reprit Robert et je vois un augure dans ce chiffon qui me tombe du ciel… Veux-tu partager l’aubaine ?

L’Endormeur hésita un instant, car il restait en lui une bonne dose d’incrédulité.

– Décide-toi, poursuivit Robert ; à la rigueur, je puis me passer de ta compagnie… et, franchement, s’il n’était pas pénible… et dangereux… d’abandonner un bon camarade tel que toi, j’aimerais à tenter seul l’aventure…

Blaise, à son tour, rapprocha son siége.

– Voyons ton idée ? dit-il en mettant définitivement de côté son sourire.

– Acceptes-tu ?

– Quand tu m’auras expliqué…

– C’est à prendre ou à laisser… Acceptes-tu ?

– J’accepte.

– Touche là ! dit l’Américain dont le regard inquiet prit tout à coup une fixité résolue ; et gare à celui qui renoncera !

Il se leva et alla ouvrir la porte de la chambre pour voir si par hasard quelque oreille curieuse n’était point aux écoutes. Il n’y avait personne dans le corridor.

En revenant vers le foyer, il s’arrêta devant le lit où reposait sa compagne de voyage, et en écarta les rideaux doucement.

Le jour qui pénétra par cette ouverture éclaira une charmante figure de jeune femme.

C’était un visage d’une régularité parfaite, mais dont les traits, fatigués déjà et pâlis, avaient comme un voile de froideur morne. Peut-être était-ce l’effet de la souffrance ou du sommeil. Lola dormait profondément. Son front et sa joue se cachaient à moitié sous les boucles prodigues d’une chevelure noire en désordre.

Lola s’était jetée tout habillée sur le lit. Elle y gardait la pose que son extrême fatigue lui avait conseillée au moment de l’arrivée. Sa tête s’appuyait sur son bras ; tout son corps s’affaissait en un abandon avide de repos. L’étoffe usée de sa robe dessinait ses formes exquises et jeunes, comme ces indiscrètes draperies que le statuaire colle sur le nu.

Robert avait raison : elle était bien belle !

Il la contempla un instant dans son sommeil de plomb ; puis il laissa retomber les rideaux de serge.

Un sourire satisfait errait autour de sa lèvre bombée.

L’Endormeur attendait ; ses yeux disaient une curiosité impatiente.

Robert reprit sa place auprès du feu, et emplit les deux verres jusqu’aux bords.

II. UNE REDINGOTE À DEUX[modifier]

Robert s’était recueilli un instant.

– Suis-moi bien, dit-il d’un ton très-froid et en sablant son vin de Nantes à petites gorgées. Il y a ici un jeune homme fort riche et de bonne maison qui voyage avec son domestique.

– Où ça ? demanda Blaise dont le regard fit ingénument le tour de la chambre.

– Ne te donne pas la peine de chercher, répliqua l’Américain. Le jeune homme riche et son domestique, c’est toi et c’est moi.

– Ah !… fit l’Endormeur dont la bouche large resta entr’ouverte.

– Nous n’avons qu’un habit, poursuivit Robert en forme d’explication ; et il faut pouvoir se présenter si l’on veut faire quelque chose…

– C’est juste, dit l’Endormeur qui entrevoyait vaguement l’idée de son camarade ; mais c’est que ça peut durer longtemps, et une fois la comédie entamée, nous ne pourrons plus changer de rôle comme par le passé.

Blaise faisait ici allusion aux règles équitables et fraternelles qui régissaient l’association. Ils avaient quitté tous les deux Paris, où leur industrie subissait peut-être une de ces crises qui jettent périodiquement sur la province une nuée de bons garçons de leur sorte. On leur avait parlé de la Bretagne, ce paradis de bonne foi antique, où la défiance n’a point encore pénétré. Ils étaient venus l’esprit tout plein de pensées de conquête, comme Pizarre ou Cortès à la veille de vaincre Montézume ou les Incas. Mais de Paris à Redon la route est longue, et ils s’étaient arrêtés plus d’une fois en chemin. On avait fait argent de tout.

Depuis que le dernier habit avait été vendu pour subvenir aux frais du voyage, les deux compagnons se partageaient loyalement les bénéfices de la redingote. Chacun avait son jour pour porter les bottes presque neuves, le chapeau noir et le reste du costume bourgeois. Le lendemain venaient les gros souliers invalides, la blouse et la casquette.

Robert mit son verre vide sur la table.

– Il s’agit d’une fortune ! dit-il sans élever la voix, mais avec emphase ; voilà des mois entiers que j’arrange tout cela dans ma tête. J’aime à mûrir un projet, vois-tu bien, et si nous n’étions pas au bord du fossé, j’attendrais volontiers encore…

– Quant à cela, interrompit Blaise, moi j’aime assez à faire les choses en deux temps ; mais reste à savoir qui sera le maître et qui sera le domestique…

L’Américain plongea sa main sous sa blouse et ramena un jeu de cartes dont la couleur annonçait un fort long usage.

– On peut jouer ça, dit-il.

L’Endormeur regardait avec une certaine défiance les doigts de son compagnon, qui mettait à brouiller les cartes une surprenante agilité.

– Hum !… fit-il en secouant la tête ; c’est que tu joues diablement bien, M. Robert !

Celui-ci cessa de mêler son paquet de cartes.

– Il y a un autre moyen, murmura-t-il ; partageons et séparons-nous !

Blaise fronça le sourcil et ne répondit point.

– Mais, surtout, décidons-nous ! reprit l’Américain d’un ton délibéré. Tu pourras m’être fort utile, sans doute ; mais en somme, je ne sais pas encore à quoi !… Pas de surprise !… si l’affaire ne te va pas, je te rends ta parole !

– Bien obligé ! grommela Blaise ; j’aime mieux jouer.

– Réfléchis bien !… Il ne s’agit ni d’un jour ni d’une semaine… ça peut durer longtemps, comme tu dis, et une fois l’affaire lancée, je le répète, gare à qui reculera !

– Mais, objecta l’Endormeur, le perdant ne sera domestique que pour la montre ?

– Pas tout à fait !… Assurément, dans le tête-à-tête, nous resterons deux bons amis comme autrefois… mais, pour tout ce qui regarde l’affaire, il faudra que le maître puisse commander et que le domestique obéisse.

– Diable !… fit Blaise en se grattant l’oreille.

– Quant à la conduite à tenir devant les étrangers, je n’ai pas besoin de t’en parler…

– Sans doute…

– Tant que durera l’affaire, depuis le premier jour jusqu’au dernier, respect et obéissance !

– Mais, dit Blaise, en définitive, combien de temps ça pourrait-il se prolonger ?…

– Je n’en sais rien.

– Un mois ?

L’épaule de l’Américain eut un mouvement significatif.

– Six mois ? reprit Blaise ; pas possible !

– Six mois… un an… deux ans, répliqua Robert ; on ne peut rien préciser.

– Ah çà ! s’écria Blaise en fixant sur lui ses gros yeux bleus, tu es donc bien sûr de gagner la partie ?

Un imperceptible sourire releva la lèvre de l’Américain, qui retint sa réponse durant deux ou trois secondes.

– J’y compte, dit-il enfin d’un ton de persuasive franchise. Pourquoi m’en cacherais-je ? Mais quand je devrais perdre dix fois, j’engagerais encore la partie… Qu’est-ce qu’un an ou deux de travail et de peine ?… et le maître, d’ailleurs, n’aura-t-il pas plus de mal que le domestique ?… Vois-tu, je sens que je ne suis pas à ma place dans cette vie d’aventures… J’ai des goûts honnêtes et paisibles… Je regarde le but avant de mesurer l’épreuve… Que diable ! mon garçon, il faut un peu de philosophie ! Quand on a la perspective de mourir de faim un jour ou l’autre, on ne raisonne pas comme un millionnaire… Je n’ai rien, et je me demande ce que je ne ferais pas pour avoir quelque chose.

L’Endormeur approuva du bonnet.

– Je ne suis pas un voleur, moi, reprit Robert qui s’animait en parlant. J’ai l’ambition d’être un homme d’esprit et de ressources, voilà tout !… Avec cela et du courage, on trouve toujours un petit trou par où passer… On cherche longtemps ; les sots vous accusent d’être un songe-creux ; puis l’occasion arrive, et vogue la galère !

– Ça peut avoir son bon côté, dit Blaise.

– Qu’importe un an ou deux ? poursuivit encore l’Américain. Nous sommes jeunes, et, pour ma part, quand le tour sera fait, je n’aurai pas même l’âge d’être électeur.

– Électeur !… répéta Blaise.

– Oui, je pense un peu à la politique… Mais c’est une autre histoire… Y sommes-nous ?

– Donne les cartes, répliqua l’Endormeur non sans un reste de répugnance ; et fais attention que tu ne joues pas contre un bourgeois !

L’Américain lui jeta le paquet de cartes d’un air superbe.

– Donne toi-même, dit-il, si tu as peur.

Et pendant que Blaise mêlait, il ajouta :

– C’est bien entendu, n’est-ce pas ?… Nous savons ce que nous jouons.

– Pas trop, repartit Blaise, et il faut être bien bas percé pour risquer comme ça un an ou deux de sa vie, sans être sûr…

– Deux ans ou plus, interrompit Robert ; je vois que tu comprends parfaitement notre partie.

– Quel jeu ?… demanda l’Endormeur.

– Celui que tu voudras.

– C’est que tu les sais tous trop bien !…

– Tu peux en inventer un nouveau.

Blaise réfléchit un instant.

– Eh bien, reprit-il, je vais donner sept cartes sans atout, et celui qui fera le moins de levées aura gagné.

– Convenu !

L’Américain coupa sans avoir l’air d’y toucher, et Blaise fit les jeux.

Les quatorze cartes tombèrent l’une après l’autre ; Robert avait trois levées et l’Endormeur quatre.

– Tu as triché ! s’écria ce dernier en frappant son poing contre la table.

Robert repoussa les cartes.

– J’ai joué franc jeu, répondit-il, et je vais te dire pourquoi… Il m’était indifférent de perdre ou de gagner, parce que, dans notre affaire, le métier de maître sera très-difficile… Je ne t’aurais pas donné trois jours pour me demander à changer de rôle !… Allons, mon fils, déshabille-toi !

Ce disant, l’Américain ôta sa blouse, son pantalon et ses vieux souliers.

Blaise ne se pressait point.

– J’ai froid…, dit Robert. Ce serait dommage de casser les vitres entre vieux amis !…

L’Endormeur était d’une force musculaire évidemment supérieure ; cependant cette menace détournée fit quelque effet sur lui, car il se prit à dépouiller lentement son costume fashionable.

Robert chaussa les bottes avec un évident plaisir.

– Te voilà bien malade ! disait-il en activant sa toilette ; tu vas être bien logé, bien nourri, bien vêtu, et la fortune te viendra en dormant… car nous partagerons en frères.

– Et si tout ça tombe dans l’eau ?… soupira Blaise.

Robert passait la redingote.

– Écoute, dit-il en jetant un coup d’œil au petit miroir qui pendait au-dessus de la cheminée ; ça commence bien, et j’ai tant de confiance que je te promettrais presque de te servir, à mon tour, si tu n’es pas content après l’affaire faite !…

– Promets, dit Blaise.

– Eh bien, soit.

– Le même temps que je t’aurai servi ?…

– Le même temps.

– Je te préviens, M. Robert, que je n’oublierai pas cela !… Maintenant, explique-toi en grand, et plutôt deux fois qu’une, car du diable si je devine la fin de la farce !

L’échange des costumes était accompli ; et, en vérité, les choses semblaient ainsi bien plus logiquement arrangées. Chacun des deux compagnons était désormais à sa place : l’Américain avait l’air d’un monsieur dans toute la force du terme, et la blouse allait à l’Endormeur comme un gant.

– Ça s’expliquera de soi-même, répondit Robert, et dans un quart d’heure tu en sauras tout aussi long que moi ; mais, avant tout, il nous reste quelques petits détails à régler… D’abord, tu as trop d’esprit pour prendre la chose en mauvaise part, j’aimerais à te voir mettre de côté cette habitude que tu as de me tutoyer…

– Ah ! fit Blaise.

– Mesure de prudence, tu m’entends bien ?… Ça pourrait t’échapper devant le monde.

– On te dira vous, M. Robert !

– À merveille !… À présent ce nom-là lui-même ne me convient plus guère… Quand on est né un peu, on ne s’appelle pas Robert ; il faut prendre carrément son rang dans le monde… Voyons parmi mes anciens noms… À Londres, je m’appelais Robert Wolf.

– C’est trop goddam ! dit Blaise.

– En Italie, on m’appelait Gaëtano.

– C’est trop ténor !

– À Vienne, Belowski…

– C’est trop bottier !… Que diable ! je veux au moins être le valet d’un homme d’importance… Appelle-toi le baron de quelque chose.

– Peuh ! fit l’Américain, on me prendrait pour un sous-préfet de l’empire… Et puis les titres sont bien usés !… Je m’appellerai tout bonnement M. Robert de Blois… C’est simple et ça sonne la noblesse historique… Encore un coup, ami Blaise, et puis nous allons commencer !

Il versa deux amples rasades et leva son verre comme s’il allait porter un toast.

Ses yeux se fixaient à travers les carreaux de la fenêtre sur le port Saint-Nicolas et les campagnes de la Loire-Inférieure qui s’étendaient, à perte de vue, au delà de la Vilaine. Le soleil d’automne, à son déclin, jetait sa lumière rougeâtre sur le paysage. Robert semblait pris par une subite rêverie.

– Le pays est mauvais pour les pauvres diables, c’est vrai, murmura-t-il ; mais voilà de bonnes terres et de jolies maisons !… Un homme sage pourrait être heureux là comme le poisson dans l’eau… Qui sait si l’une d’elles n’appartient pas à notre brave M. de Penhoël ?

Blaise ne put retenir un sourire.

– Je ne sais pas ce que tu vas faire, dit-il ; mais tu es fameusement fort, après tout, pour entamer une drôlerie, et j’ai bon espoir… Ce brave monsieur campagnard !… Il me semble le voir !

– Et moi aussi !

– Cinquante-cinq à soixante ans !

– Plutôt soixante.

– Front chauve…

– Deux touffes de cheveux grisâtres sur les tempes !

– Lunettes d’or…

– Tabatière dito !

– Habit marron…

– Souliers à boucles !

– Une femme respectable…

– Qui eut une grande réputation de beauté avant la constituante…

– Sèche et roide comme un portrait de famille !…

– Et qui l’a rendu père de huit à dix enfants, décemment échelonnés !

Blaise tendit son verre.

– À nos quarante mille livres de rente ! dit-il.

Robert trinqua et but avec action.

Puis il se redressa tout à coup en secouant son épaisse chevelure noire.

– À l’œuvre ! s’écria-t-il ; suivant les circonstances, nous pourrons avoir une soirée laborieuse… À dater de ce moment, Blaise, vous entrez en exercice.

– J’attends les ordres de monsieur, dit l’Endormeur qui gardait au coin de sa lèvre un reste de sourire sceptique, mais dont le regard indiquait une singulière curiosité.

– Vous allez descendre, reprit l’Américain d’un ton de commandement ; sans faire semblant de rien, vous sortirez dans la rue et vous lirez l’enseigne de l’auberge.

– Jusqu’à présent, murmura Blaise, ça ne me paraît pas la mer à boire !

– Une fois pour toutes, répondit Robert en reprenant sa familiarité accoutumée, il faut bien te mettre dans la tête que j’agis d’après un plan raisonnable, et que les commissions dont je pourrais te charger auront toute leur importance… Ris tant que tu voudras, mais exécute mes ordres à la lettre, ou je ne réponds de rien !… Tu vas donc lire l’enseigne de l’auberge, et me rapporter le nom de notre hôte… En revenant, tu prieras le brave homme de monter me parler… va !

Blaise sortit.

Le jeune M. de Blois, resté seul, se prit à parcourir la chambre de long en large.

Sa tête travaillait énergiquement, et des paroles sans suite tombaient par instants de ses lèvres.

C’était véritablement un cavalier assez remarquable. La redingote indivise que bourrait naguère le gros corps de Blaise dessinait la grâce souple et forte de sa taille. Il y avait de l’intelligence et de la volonté sur les traits réguliers de son visage bruni ; mais, dans ce moment où il se savait à l’abri de tout regard, son œil avait plus que jamais cette étrange expression d’inquiétude qui déparait sa physionomie. On lisait dans sa prunelle mobile et comme tremblante une sorte d’agitation maladive, agissant à l’encontre d’une hardiesse apprise.

Cet homme devait oser beaucoup, mais trembler en osant.

Deux ou trois fois, dans sa promenade, il s’arrêta devant le lit où reposait sa compagne de voyage. La belle Lola dormait toujours, subissant l’effet d’une lassitude accablante. L’étape de la matinée avait été rude, puisque Robert et Blaise, jeunes et forts tous les deux, étaient arrivés haletants et brisés de fatigue.

Il y avait bien longtemps que la pauvre Lola marchait ainsi chaque jour, et que les cailloux des routes de Bretagne faisaient saigner ses petits pieds charmants.

Chaque fois que Robert s’arrêtait auprès du lit, il restait trois ou quatre secondes en contemplation devant la beauté de la jeune femme. Son regard semblait compter les bruns anneaux de la luxueuse chevelure qui s’éparpillait sur l’oreiller de Lola. Il admirait d’un œil connaisseur l’ovale pur et gracieux de son visage, la frange riche de ses cils, et ce bel abandon que le sommeil gardait à sa pose.

Mais, dans la contemplation de Robert, il n’y avait pas un atome d’amour. Sa prunelle restait froide, et vous eussiez dit quelque marchand d’esclaves détaillant les suprêmes beautés d’une almée à vendre sur le pont d’un corsaire de Turquie.

Quand il laissait retomber le rideau, un sourire content mais fugitif errait autour de sa lèvre.

Puis ses réflexions se renouaient, craintives et agitées ; sa paupière frémissait à son insu ; son regard s’agitait, cauteleux et inquiet.

La porte s’ouvrit, donnant passage à l’aubergiste et à Blaise.

Au bruit qu’ils firent en entrant, la physionomie de Robert se remonta brusquement comme par l’effet d’un mystérieux ressort. Son œil devint calme et souriant : on eût dit un de ces hommes heureux qui passent dans la vie sans préoccupation et sans soucis.

L’aubergiste, qui s’arrêta auprès de la porte, la casquette à la main, dut lui trouver assurément grande mine, car il exécuta le plus beau de ses saluts.

Robert lui envoya, en se rasseyant au coin du feu, un bonjour affable et gracieux.

– Entrez, mon cher monsieur, dit-il.

Blaise, qui avait devancé l’aubergiste, passa tout auprès de Robert et lui glissa ces seuls mots à l’oreille :

– M. Géraud…

L’Américain remercia par un signe de tête.

– Approchez donc…, reprit-il. Je vous demande pardon de vous avoir dérangé ainsi sans compliment, mais c’est que j’ai beaucoup de choses à vous demander, mon cher monsieur.

Les gens de la haute Bretagne sont presque aussi défiants que des Normands ; c’est une rude tâche que de leur accrocher la première parole.

En revanche, une fois la glace rompue, on est souvent dédommagé trop amplement.

L’aubergiste était un vieil homme bien couvert et d’apparence fort honnête. Ses petits yeux gris avaient cette pointe sournoise qui, chez les campagnards, n’est pas absolument inconciliable avec la franchise.

Il se tenait debout entre Blaise et Robert. Sans faire semblant de rien, son regard poussait à droite et à gauche de courtes reconnaissances. Sa casquette, qu’il tortillait entre ses doigts avec zèle, lui servait de maintien, et le tuyau noir de sa pipe, sortant du vaste gousset de son gilet, laissait échapper encore un mince filet de fumée.

– Ah ! ah ! fit-il en manière de réponse à l’exorde de Robert.

Et il salua.

– Beaucoup de choses, répéta l’Américain. Vous ne vous doutez guère, je parie, que vous êtes ici en face d’une bien vieille connaissance ?

– Oh ! oh ! fit le bonhomme en écarquillant les yeux.

– Ça vous étonne ! reprit l’Américain qui redoublait de condescendante gaieté. Vous ne vous souvenez pas de m’avoir jamais vu ? Aussi n’est-ce pas comme cela que je l’entends… Blaise, mon garçon, tu peux t’asseoir… En voyage on ne fait pas de façons… Mais, auparavant, avance un siége à notre hôte… Mon cher monsieur, pas de compliments ; il y a place pour trois.

L’aubergiste et Blaise s’assirent.

– Quand je dis que vous êtes pour moi une vieille connaissance, reprit Robert, c’est que j’ai entendu parler bien souvent de vous.

– Eh ! eh !… fit le bonhomme.

– Le père Géraud, parbleu !… maître du Mouton couronné !

– Tout ça est sur mon enseigne, grommela l’aubergiste.

Blaise, qui n’avait rien à faire, sinon à juger les coups, se détourna pour cacher un sourire.

L’Américain fit comme s’il n’avait pas entendu.

– La meilleure auberge de Redon ! poursuivit-il, et le plus franc compère de tout le département d’Ille-et-Vilaine !

L’aubergiste eut un demi-sourire ; le compliment le flattait au vif ; mais sa vieille prudence lui conseillait la retenue.

– Et ce n’est pas tout près d’ici qu’on me disait cela, père Géraud ! reprit encore Robert. Ce n’est ni à Vannes, ni à Nantes, ni même Rennes.

– À Saint-Brieuc peut-être ?… murmura le bonhomme.

– Non pas !… c’est plus loin encore… Père Géraud, vous êtes connu jusqu’à Paris !

Paris est le lieu magique que la province déteste et adore.

Le maître du Mouton couronné releva ses yeux gris, où brillait un orgueil modeste, mélangé de curiosité.

– Ah ! ah ! fit-il, à Paris !… en la grand’ville !… et qui donc parle du père Géraud de ce côté-là ?

– C’est là le diable ! pensa l’Endormeur.

Robert mit un reproche caressant dans son sourire.

– Oh ! M. Géraud ! M. Géraud !… dit-il. Le bon garçon serait cruellement mortifié s’il vous entendait faire cette question-là… Vous avez donc bien des amis à Paris ?

– Non fait ! répliqua l’aubergiste ; je ne m’en connais même pas du tout…

– Ça se gâte ! pensa Blaise ; mauvaise histoire !…

– Eh bien, poursuivit Robert, à l’entendre parler de vous, je ne me serais jamais douté que vous eussiez pu l’oublier !

– Mais qui donc, à la fin ?…

– Ainsi, vous me laisserez vous dire son nom ? prononça Robert avec lenteur, comme s’il eût voulu laisser à l’ami ingrat le temps de se souvenir.

Il n’y avait pas une ombre de trouble sur sa physionomie calme et souriante. Blaise, au contraire, qui voyait l’audacieux mensonge sur le point d’être découvert, et la comédie tomber dès la première scène, cachait mal son désappointement.

Tandis qu’il maugréait contre l’imprudence de son camarade, celui-ci regardait toujours l’aubergiste, qui fouillait sa mémoire de la meilleure foi du monde.

– Je veux que Gripi[1] me brûle…, grommelait le bonhomme.

Robert l’interrompit en répétant :

– Ah ! M. Géraud !… M. Géraud !…

Puis il ajouta d’un air presque sévère :

– Si vous n’avez pas trouvé dans une minute, je vous dirai son nom… et vous aurez grande honte de l’avoir oublié !

Il y avait une sincérité si profonde dans l’accent de Robert, que Blaise lui-même ne savait plus que penser.

Quant à l’aubergiste, il se creusait la tête de tout son cœur.

– Je suis un gueux !… s’écria-t-il tout à coup se frappant le front d’un énorme coup de poing.

À cet instant seulement, un observateur aurait pu deviner combien grande avait été l’anxiété de Robert. Il respira fortement. Ce fut l’affaire d’une seconde, et sa physionomie ne trahit aucune surprise.

– Un gueux ! disait cependant le bonhomme ; c’est vrai tout de même !… sans Joseph Gautier, j’aurais passé l’arme à gauche dans la rade de Brest ! Je parie que c’est Joseph Gautier ?

– Parbleu ! s’écria Robert.

Blaise éprouvait ce sentiment d’un dilettante expert qui écoute un talent de premier ordre.

– Enfin, père Géraud, continua l’Américain, mieux vaut tard que jamais !… Ce brave Joseph m’a-t-il souvent parlé de vous au moins !… Géraud ! ancien matelot.

– Artilleur de marine, puis cuisinier au long cours, rectifia le bonhomme.

– À qui le dites-vous !… s’écria Robert ; la langue m’a tourné… Mettez-vous bien dans la tête que je sais votre histoire mieux que vous-même !

– C’est égal, dit l’aubergiste ; j’aurais dû penser à Gautier tout de suite !… Mais comment va-t-il à présent ?

– À merveille… sa femme aussi.

– Sa femme !… depuis quand donc est-il marié ?

– Depuis trois mois… Blaise, mon domestique, a été son garçon de noces…

– Oui…, dit l’Endormeur, et ça a été assez bien !

La bonne figure de l’aubergiste exprima un peu de défiance revenue.

– Tiens ! tiens ! murmura-t-il, c’est que Joseph Gautier était un monsieur, autrefois…

– Et ça vous surprend qu’il ait choisi un domestique ?… commença Robert.

– Oh ! oh !… dit le père Géraud, je n’ai pas voulu offenser M. Blaise.

– J’entends bien… mais tel que vous le voyez, Blaise n’est pas tout à fait un domestique ordinaire… Il a été élevé dans ma famille, et c’est presque mon ami.

Le père Géraud salua Blaise.

– Comme ça ou autrement, dit-il, je n’ai pas besoin de vous faire de grandes phrases… Puisque vous venez de la part de mon vieux Gautier, le père Géraud et sa case sont à votre disposition… Une poignée de mains s’il n’y a pas d’offense ?

Robert s’empressa de tendre sa main que le bonhomme serra en conscience.

– Et venez-vous comme ça pour passer du temps par chez nous ? reprit-il.

– Je viens de Paris, comme je vous l’ai dit, répliqua Robert ; et même de beaucoup plus loin… Le but de mon voyage est de visiter un gentilhomme de vos environs que je ne connais pas du tout personnellement, et au sujet duquel je serais bien aise de prendre langue à l’avance.

Cette phrase, malgré sa simplicité apparente, était de celles qui sonnent toujours mal aux oreilles bretonnes. En ce temps-là, comme avant et depuis, il y avait force dissidences politiques dans la province ; or, partout où la guerre civile a passé, le questionneur curieux prend volontiers physionomie d’espion.

Le petit œil gris du père Géraud se baissa, tandis qu’il murmurait son prudent :

– Ah ! ah !…

– Les détails que je demande, reprit l’Américain, sont en définitive peu de chose, car je sais d’avance que la famille de Penhoël est riche et respectable…

– Oh ! oh !… fit le bonhomme avec une certaine emphase ; il s’agit des Penhoël ?…

– Un message que j’ai pour le vicomte, et qui m’a fait prendre par Redon au lieu d’aller tout droit à Nantes… Y a-t-il loin d’ici à Penhoël ?

– Un bon bout de chemin, répliqua le père Géraud.

– Et… le vicomte est-il aussi galant homme qu’on le dit ?

Le maître du Mouton couronné fut un instant avant de répondre.

– Pour ça, répliqua-t-il enfin, Penhoël a toujours été l’honneur du pays depuis que le monde est monde ! Monsieur est un bon chrétien, madame est une sainte… Mais il y en a qui disent que le nom de Penhoël serait mieux porté encore si l’aîné n’avait pas quitté le pays pour aller le bon Dieu sait où…

– Ah ! dit l’Américain comme s’il eût été initié déjà en partie aux secrets de cette famille dont un chiffon de papier lui avait révélé l’existence par hasard, on parle encore de l’aîné ?

– On en parlera toujours, répliqua l’aubergiste avec lenteur et d’un accent de tristesse.

– Et cependant, reprit Robert, il y a longtemps déjà qu’il est parti !…

– Voilà bientôt quinze ans… Mais qu’importent les années quand on a laissé un bon souvenir au fond de tous les cœurs ?

Robert croisa ses mains sur ses genoux et hocha la tête d’un air attendri.

– Pauvre cher Penhoël !… murmura-t-il.

Le bonhomme Géraud, qui s’était incliné tout pensif, se redressa vivement et jeta sur Robert un regard étonné.

Sa surprise n’était pas plus grande que celle de Blaise, qui suivait cette scène avec la curiosité d’un amateur de spectacle, savourant les péripéties imprévues d’une première représentation.

Il connaissait le but de Robert, et, depuis l’arrivée de l’aubergiste, il devinait peu à peu la route que son compagnon voulait prendre ; mais comme il eût été incapable lui-même de suivre sans broncher cette voie difficile et périlleuse, chaque pas fait en avant lui était un sujet d’admiration.

Robert grandissait à ses yeux et prenait pour lui, depuis quelques minutes, des proportions héroïques.

Il attendait, dissimulant de son mieux sa surprise et gardant l’air indifférent qui convenait à son rôle.

– Ce sont de bonnes paroles que vous venez de prononcer, M. Géraud, poursuivait cependant Robert ; je ne peux pas vous dire combien elles m’ont réjoui l’âme !… Ah ! si le pauvre Penhoël était seulement là pour les entendre !…

L’honnête figure de l’aubergiste devenait toute pâle d’émotion.

– De quel Penhoël parlez-vous donc, monsieur ?… murmura-t-il d’une voix tremblante.

– De celui qui est bien loin de la Bretagne, à cette heure.

– De l’aîné ? reprit le père Géraud, dont la voix trembla davantage ; de M. Louis ?… il n’est donc pas mort ?…

L’Américain eut un gros rire joyeux et franc.

– Pas que je sache, répliqua-t-il.

– Et vous le connaissez ?

– Mon digne M. Géraud, repartit Robert en clignant de l’œil, pourquoi toutes ces questions ?… Depuis deux minutes, vous avez deviné que je vais au château de la part du pauvre Louis de Penhoël.

Blaise se mit à tisonner le feu pour dissimuler son enthousiasme.

Une larme roula sur la joue du père Géraud.

III. L’ABSENT[modifier]

Robert dit l’Américain, M. de Blois, était un de ces fils du hasard qui naissent on ne sait où et ne tiennent à rien sur la terre. Était-il Français d’origine ou étranger ? Personne n’aurait pu le dire. Son accent était celui des Parisiens de Paris ; mais Paris, tout grand qu’il est, ne peut accepter la paternité des aventuriers innombrables qui s’y arrangent une patrie. Ils viennent là, de près, de loin, de partout, attirés par un irrésistible instinct. Puis, de ce centre héroïque où le talent et l’audace sont dans l’atmosphère, où les expédients se respirent, où chacun peut devenir valet de comédie rien qu’à laisser ses pores absorber le vent d’intrigue, on s’élance, armé de toutes pièces, à la conquête de l’innocente province.

Car pour briller à Paris même, il faut être de première force.

Robert de Blois avait son mérite, mais il n’était point pourtant un de ces étincelants sujets qui éblouissent de temps en temps la capitale, et qui portent au bagne de grosses épaulettes avec des titres de duc. Il y a des degrés dans la profession. Robert ne pouvait guère prétendre qu’à la bonne bourgeoisie dans la hiérarchie aigrefine.

Ce n’est pas qu’il fût dépourvu de qualités très-éminentes ; seulement il n’était pas complet.

Pour faire en quelque mot son bilan moral, il avait, à son actif, une sécheresse de cœur extrêmement désirable, un grand tact et beaucoup de cette adresse crochue qui sait harponner un secret au fond de l’âme la mieux close. Il avait, en outre, du sang-froid, de l’esprit et de l’élégance. À son passif, il faut placer en première ligne une irrésolution native qui ne se guérissait qu’en face des situations extrêmes. Robert était excellent pour entamer une guerre désespérée ; au moment où il fallait choisir entre la mort ou la victoire, la faim lui donnait du génie.

Mais dès qu’il avait quelque chose à perdre, son audace se changeait en mollesse. Il s’arrêtait à moitié chemin par une trop grande frayeur de se voir enlever le bénéfice déjà conquis.

Retombait-il tout en bas de sa misère, il redevenait homme. Son esprit subtil s’aiguisait, ses idées bouillonnaient de nouveau dans sa tête, et gare aux écus mal gardés !

En somme, c’était un aventurier d’ordre évidemment secondaire, mais dangereux outre mesure, et capable d’atteindre, à ses heures, l’habileté suprême du genre.

Il avait déjà dix ans de service, ayant pris de l’emploi dans quelque pendable troupe dès le commencement de sa quinzième année.

Depuis lors, Dieu sait qu’il avait travaillé tantôt soldat, tantôt capitaine, tantôt pauvre, tantôt riche, exploitant parfois l’intrigue de haute comédie, parfois descendant aux tours de l’escroquerie vulgaire, et risquant sa liberté pour quelques francs.

Il se formait, cependant, et prenait des idées rassises. Son but était de voler assez pour jouer à l’honnête homme dans un bon château lui appartenant, avec une femme aimable et bien apparentée.

Car Robert détestait le petit monde.

Blaise et lui s’étaient accolés ensemble à Paris, par suite de relations communes avec un recéleur du nom de Bibandier qui, peu de temps auparavant, était allé au bagne de Brest expier son obligeance. Blaise était un coquin à la douzaine, moins endurci que Robert peut-être, moins peureux de nature, mais n’ayant pas non plus ce courage factice et à l’épreuve que l’Américain s’était donné par la force seule de sa volonté.

Ils avaient gagné tous les deux leurs surnoms à la bataille, comme Scipion l’Africain et le grand Fabius. Tous les deux avaient, sinon inventé, du moins perfectionné notablement des genres de vol qui sont tombés, de nos jours, à la portée de tout le monde. Pour comprendre le sens spécial de ces deux sobriquets, l’Américain et l’Endormeur, il suffit d’avoir lu la Gazette des Tribunaux trois fois en sa vie.

Quant à Lola, Robert l’avait prise sur une corde roide où elle dansait pour ne pas être battue. Elle avait dix-huit ans.

Personne n’avait pris souci de lui dire jamais : « Ceci est bien, cela est mal. »

Il eût été difficile de savoir ce qu’il y avait au fond du cœur de cette pauvre belle fille. À contempler son front de marbre et la hardiesse froide de ses grands yeux noirs, où s’allumait parfois une volupté de commande, lascive et à la fois glacée, on eût dit que, derrière tant de beauté, Dieu avait oublié de mettre une âme…

Aujourd’hui Robert était en une heure de vaillance. Sa poche vide et la famine menaçante le poussaient. Mais la lutte s’annonçait rude, et Robert ne se souvenait point d’en avoir affronté jamais de plus malaisée. En ce moment, ses manières libres et sa physionomie sereine cachaient le plus énergique effort qu’il eût fait peut-être de sa vie.

C’était un travail de tous les instants, un sourd combat sans trêve ni relâche. Il était là, guettant, derrière son sourire, chaque parole du bon aubergiste, interprétant chaque geste et prodiguant son adresse consommée à se faire un levier de la moindre circonstance.

On ne peut dire qu’il eût agi dès l’abord sans réflexion. Tout ce qu’il avait osé était le résultat d’un calcul ; mais il est certain que sa position extrême l’avait jeté, trop brusquement, à son gré, dans cette périlleuse épreuve.

Il avait abordé la bataille sans armes et avec le courage du désespoir. C’était une partie que l’on pouvait gagner à la rigueur, mais qui, considérée de sang-froid, présentait mille chances de perte.

Ces parties-là s’amendent parfois entre les mains d’un joueur habile ; une manœuvre savante peut forcer le sort. À mesure que l’entrevue avançait, Robert se sentait grandir et prendre de la force. Sa tentative absurde et impossible se faisait presque raisonnable, tant il avait tourné habilement les premières difficultés.

Il n’était déjà plus ce fou qui voit le nom d’un homme par hasard, et qui s’écrie étourdiment « À moi cette proie ! » La porte close de la maison de Penhoël s’entr’ouvrait pour lui peu à peu…

Il avait déjà la moitié d’un secret !

Bien des choses pouvaient encore déranger son plan fragile et réduire à néant l’échafaudage de ses mensonges ; mais, jusqu’à présent, il avait marché droit dans les ténèbres, et son pied prudent avait trompé tous les obstacles de la route inconnue.

À voir ce début inespéré, Blaise se croyait déjà hors d’affaire, et avait peine à contenir sa joie.

L’Américain, lui, n’avait pas encore le temps de se réjouir. Il était tout entier à son affaire, et son œil de lynx interrogeait constamment la physionomie du père Géraud, qui était son unique boussole.

Il lui restait tant de choses à deviner ! Et cette route, où il avait essayé quelques pas, était si mystérieuse encore !

Il fallait savoir. Que voulait dire, par exemple, cette larme qui coulait silencieusement sur la joue du bonhomme ?

Robert attendit quelques secondes, puis il avança son siége et prit sans mot dire la main de l’aubergiste, qu’il serra entre les siennes.

– Vous l’aimez ?… dit-il d’une voix contenue et qui jouait admirablement l’émotion.

Le père Géraud détourna la tête pour cacher ses yeux humides :

– Tonnerre de Brest ! murmura-t-il, je ne suis pas un pleurnicheur, pourtant !… Mais c’est que M. Louis était presque mon enfant !… Je l’ai fait sauter si souvent sur mes genoux, quand le commandant venait en congé au château… J’ai servi vingt ans sous les ordres du père des jeunes gens, monsieur et quand on l’avait vu comme moi, le commandant, deux ou trois douzaines de fois, debout sur son banc de quart, démolissant l’Anglais en grand costume de capitaine de vaisseau, on lui aurait donné son corps et son âme, voyez-vous bien !… Et si bon, avec cela !

– J’ai entendu parler du commandant de Penhoël, interrompit Robert.

– Je crois bien !… qui n’en a pas entendu parler !… Ah c’était un bon temps !… mais il est mort, et celui de ses fils qui lui ressemblait le mieux a quitté un beau jour notre Bretagne pour n’y plus revenir… L’autre…

– L’autre n’est-il pas digne de son père ? demanda l’Américain.

– Si fait ! s’écria vivement le père Géraud. Dieu me garde d’avoir rien dit qui puisse vous faire penser cela, monsieur !… Le cadet de Penhoël est un digne jeune homme… Mais votre Louis…

L’aubergiste s’interrompit et poussa un gros soupir.

Blaise se disait en remuant les cendres :

– Il paraît que le brave vicomte aux quarante mille livres de rente n’a pas tout à fait soixante ans comme nous l’avions pensé !…

– Notre Louis ! poursuivit l’aubergiste ; c’est qu’on ne trouverait pas un cœur comme le sien… Mais vous, qui venez de sa part, monsieur, pouvez-vous me dire où il est et ce qu’il fait ?

– Il est aux États-Unis, répondit l’Américain sans hésiter, lieutenant-colonel dans l’armée du congrès…

– Ah ! fit l’aubergiste ; le brave enfant ! et… est-il heureux ?

– Non, répliqua Robert.

Le père Géraud leva les yeux au ciel.

– Il n’a dit son secret à personne ! murmura-t-il ; mais on ne s’exile pas ainsi sans souffrir… Que Dieu le protége !

Il y eut un silence, dont Robert profita pour mettre de l’ordre dans ses batteries.

– Voyons !… reprit-il tout à coup en feignant de secouer sa prétendue mélancolie, il ne s’agit pas seulement de s’attendrir… Moi, je passerais ma journée à parler de ce cher et bon Louis !… Mais je crois qu’il vaut mieux faire ses affaires.

– S’il y a une lettre de lui à porter au manoir, dit l’aubergiste, je monte ma jument grise et je pars tout de suite…

Robert secoua la tête.

– Est-ce qu’il a écrit depuis son départ ? demanda-t-il.

Cette question, si importante pour lui, fut faite de ce ton grave qui pose les prémisses d’un argument.

– Une seule fois, répondit l’aubergiste ; et c’était une année après son départ.

– Eh bien, père Géraud, il faut supposer qu’il a eu ses raisons pour se taire si longtemps. Pourquoi écrire après quatorze ans de silence ?

– C’est juste… c’est juste, murmura le bonhomme ; et pourtant il aimait si tendrement son frère… Ah ! il y a là dedans bien des choses que je ne comprends pas !

Il s’arrêta et passa la main sur son front, en homme qui recueille involontairement ses souvenirs.

– Jamais on ne vit deux enfants s’aimer comme cela ! reprit-il (et l’Américain, cette fois, n’eut garde de l’interrompre). Depuis le jour de leur naissance jusqu’à l’âge de vingt ans, on ne les avait jamais vus l’un sans l’autre. On eût dit qu’ils n’avaient à deux qu’un seul cœur. Et puis tout à coup, du vivant même du vieux monsieur et de la vieille dame, qui sont maintenant un saint et une sainte dedans le ciel, un mystérieux vent de malheur passa sur le manoir… Il y avait une jeune fille belle comme les anges…

L’aubergiste s’interrompit encore et poussa un gros soupir.

L’Américain était tout oreilles.

– On ne sait pas ce qui eut lieu, poursuivit le père Géraud. Vers ce temps, les Pontalès revinrent au manoir. Et quand Pontalès serre la main de Penhoël, le diable rit au fond de l’enfer !

Une question se pressa sur la lèvre de Robert, qui fit effort pour garder le silence.

Le bonhomme reprit :

– C’est l’eau et le feu !… Les Pontalès avaient autrefois une petite maison sur la lande… Mon père a vu des sabots à leurs pieds… À présent la forêt est à eux, la forêt et le grand château ! Mais que disais-je ?… mademoiselle Marthe est la plus belle fille du pays… On croyait qu’elle aimait M. Louis… Ah ! cela étonna bien du monde !… M. Louis partit, et ceux qui le rencontrèrent en chemin virent bien qu’il avait des larmes dans les yeux… Ce fut René, le cadet, qui épousa mademoiselle Marthe… et depuis lors, au manoir, on ne prononça plus guère le nom de M. Louis, ce nom qui est au fond de tous les bons cœurs à dix lieues à la ronde…

Si l’Américain avait eu sa bourse bien garnie, il aurait payé cher cette courte et vague histoire.

– Louis m’avait parlé de ces Pontalès, dit-il, mais j’étais loin de les croire si riches…

– Trois fois riches comme Penhoël ! s’écria le père Géraud avec colère ; et quatre fois aussi, pour sûr !… Ah ! le vieux Pontalès est un fin Normand avec sa figure de brave homme ! Il y a plus de ruse sous ses cheveux blancs que dans un demi-cent de têtes bretonnes… Heureusement que monsieur l’a encore une fois chassé du manoir, car il y a bien assez de mauvais présages comme cela autour de Penhoël !

Il se tut. Un instant Robert attendit, espérant d’autres détails sur Louis de Penhoël, mais l’aubergiste gardait le silence, et l’on pouvait voir clairement qu’il n’en savait pas davantage.

Aussi Robert reprit :

– Père Géraud, je vous prie en grâce de ne plus me parler de Louis !… Je vous écoute, voyez-vous, c’est plus fort que moi… et cependant le temps me presse… dites-moi plutôt ce qui se passe maintenant au manoir… Si Penhoël n’écrit pas, il veut qu’on lui écrive, et le moindre détail sera bien précieux…

L’aubergiste n’en était plus à la défiance. Il eût mis ce qu’il avait de plus cher sous la garde de cet homme, qui lui apportait des nouvelles du fils aîné de son maître.

– Au manoir, répondit-il, je crois qu’on est heureux… En quinze ans on peut oublier bien des choses quand on a la volonté de ne plus se souvenir !… Le cadet a recouvré une bonne part des biens de la famille vendus pendant la révolution… Si ce n’est pas la maison la plus riche du pays à cause des Pontalès, qui ont acheté en 1793 le vieux château, la forêt du Cosquer et bien d’autres terres de la famille, c’est encore, malgré ce qui a pu se passer, la maison la plus respectée… Quand vous lui écrirez, monsieur, vous lui direz que la fille de son père, la petite demoiselle Blanche de Penhoël est si belle et si douce que les bonnes gens l’appellent l’Ange, depuis Carentoir jusqu’à la montée de Redon !… Madame n’a point perdu sa beauté, bien qu’il y ait depuis longtemps un voile de pâleur sur son visage… Elle ne se montre guère aux fêtes des châteaux voisins, mais les pauvres la connaissent et prient pour elle, car elle est la providence du malheureux… Monsieur est bon mari et bon père, quoique certains aient dit dans le temps qu’il jetait parfois des regards étranges vers le berceau de la petite demoiselle Blanche… Il sert l’église, il aime le roi et sa porte est toujours ouverte ; c’est un Penhoël, après tout !… Mais il y a d’autres hôtes encore au manoir, et ce qui réjouirait le cœur de l’aîné, j’en suis sûr, ce serait de voir les deux filles de l’oncle Jean !…

– Le brave oncle ! interrompit Robert, qui cherchait l’occasion de continuer son rôle et de paraître au fait.

– L’oncle en sabots ! s’écria Géraud, je parie qu’il vous a parlé de l’oncle en sabots !

– Plus de cent fois !

– Il l’aimait tant !… Oh ! et celui-là ne l’a pas oublié !… Quand je parlais du neveu Louis, combien de fois n’ai-je pas vu sa tête blanche s’incliner et une larme venir sous sa paupière ! Si vous écrivez à notre jeune maître, il faudra lui dire tout cela, et lui dire encore que l’oncle a eu deux filles, sur son vieil âge… Deux petites demoiselles plus jolies encore, s’il est possible, que Blanche de Penhoël. Elles sont là comme les bons génies de la maison ; leur gai sourire réchauffe l’âme ; il semble que le malheur ne pourrait point entrer sous le toit qu’elles habitent, et pourtant…

Il s’interrompit et ajouta en baissant la voix involontairement :

– Monsieur Louis vous a-t-il parlé quelquefois de Benoît Haligan ?…

Robert fit semblant de chercher dans sa mémoire.

– Benoît, le passeur…, reprit l’aubergiste.

– Attendez donc !… Benoît ?…

– Benoît le sorcier !

– Mais certainement !… Un drôle de corps !

– Il y en a qui rient de lui… moi je sais qu’il connaît d’étranges choses !…

Le père Géraud secoua la tête, et baissant la voix davantage :

– Il ne faudra pas en parler à M. Louis, quand vous lui écrirez, murmura-t-il ; mais Benoît dit que le manoir perdra bientôt ses douces joies… Elles s’en iront toutes à Dieu, toutes ensemble !… l’Ange et les deux filles de l’oncle… Cyprienne, la vive enfant… et Diane, la jolie sainte !…

– Quelle folie !…

– Oui… oui ! Benoît les voit en songe, vêtues de longues robes blanches comme des belles-de-nuit… Mais Benoît se sera trompé peut-être une fois en sa vie… Dieu le veuille ! Dieu le veuille ! et puissent mes pauvres yeux se fermer avant de voir cela !

La tête de l’aubergiste se pencha sur sa poitrine. Il semblait rêver. Au bout de quelques secondes, un sourire triste vint à sa lèvre.

– Les chères enfants !… reprit-il d’une voix plus émue ; mais vous verrez l’Ange, monsieur ! vous verrez Diane et Cyprienne, les perles du pays, avec leurs jupes en laine rayée et les petites coiffes de paysannes qui couvrent leurs nobles chevelures… Car, bien qu’elles soient du plus pur sang de Penhoël, elles n’ont rien en ce monde, et l’oncle Jean, leur père, veut qu’elles soient habillées comme les pauvres filles du bourg… mais vous les couvririez de haillons qu’il faudrait bien encore les saluer quand elles passent… On dirait de petites reines, monsieur !… Et comment ne seraient-elles pas belles entre toutes ? ajouta le bon aubergiste en souriant tristement ; elles lui ressemblent trait pour trait.

– À qui ?

– À l’aîné de Penhoël… comme deux filles pourraient ressembler à leur père.

– Oh ! oh ! fit Robert ; ce pauvre oncle en sabots !…

La voix du père Géraud prit un accent sévère :

– C’est une famille sainte, monsieur ! dit-il, et notre Louis respectait la mère des deux jeunes filles comme sa propre mère…

L’Américain avait déjà mis de côté son sourire égrillard.

– Enfin, poursuivit l’aubergiste, quand vous lui aurez dit tout cela, et le reste, s’il y a encore une petite place et que vous daigniez prononcer le nom d’un pauvre homme, dites-lui qu’il y a sur le port de Redon un vieux serviteur de la famille qui donnerait pour lui son sang jusqu’à la dernière goutte.

– Il y aura toujours de la place pour cela, mon brave monsieur Géraud, répliqua Robert de Blois ; mais m’avez-vous nommé tous les hôtes du manoir ?

– Pas encore… Le vieil oncle a un fils plus âgé que Diane et Cyprienne… Il s’appelle Vincent : c’est, jusqu’ici, le seul héritier mâle du nom de Penhoël, un brave enfant, un peu rude et sauvage, mais le cœur sur la main !… Il y a enfin le fils adoptif du vicomte et de madame, qui a nom Roger de Launoy… C’est une tête vive et folle, capable de bien des étourderies…, mais je l’aime pour l’amour sincère qu’il porte à madame…

– Et combien y a-t-il au juste d’ici jusqu’au château ?

– Deux fortes lieues.

– La route est-elle bonne ?

– Affreuse, mais toute droite jusqu’au bac de Port-Corbeau.

Robert regarda par la fenêtre et sembla mesurer la hauteur du soleil, qui éclairait d’une lueur jaunâtre les maisons du port Saint-Nicolas.

– Il faut que nous partions sur-le-champ, dit-il.

– À présent ! s’écria l’aubergiste. Il n’y a pas plus d’une heure de jour… C’est impossible.

– Cependant, puisque la route est toute droite…

– Droite, oui, mais défoncée par les dernières pluies et coupée de fondrières en plus de trente endroits.

– Avec de bons chevaux, dit Robert, on a raison des fondrières.

– Pas toujours…, répliqua l’aubergiste… Et puis les chevaux ne peuvent rien contre les uhlans…

– Les uhlans ?…

– Une bande de coquins, venant on ne sait d’où, et qui se moquent de la gendarmerie… Il y a tant de trous maudits dans nos landes !

– Ce serait bien le diable, dit l’Américain, si les uhlans nous guettaient justement au passage !

– Il y en a bien d’autres, murmura l’aubergiste, qui ont parlé comme vous, et qui s’en sont repentis !… Mais, j’y songe !… vous arrivez de nuit au bac de Port-Corbeau, et les gens du haut pays disent que l’Oust est débordé…

– Quel danger, une fois qu’on est averti ?…

– Vous venez de la part de l’aîné, répondit le père Géraud, et je m’intéresse à vous comme à un ami… Ne partez pas à cette heure, monsieur, je vous en prie !…, car si le déris (inondation) vous prenait là-bas, sous Penhoël, vous n’auriez plus qu’à recommander votre âme à Dieu !…

L’Américain réfléchit durant quelques instants.

L’Endormeur, que cette longue énumération des dangers de la route affriandait médiocrement, avait bonne envie de venir en aide à la prudence du père Géraud ; mais il n’osait pas, parce que Robert venait de conquérir vis-à-vis de lui une position tout à fait supérieure.

Il sentait que son rôle était de se taire, et il se taisait.

L’Américain se leva.

– Peut-être resterons-nous bien longtemps à Penhoël, dit-il ; mais, dans telles circonstances données, il faut que nous en puissions repartir demain avec le jour… D’un autre côté, mon message est de nature à n’être confié à personne… Vous devez sentir cela, père Géraud, ajouta-t-il en baissant la voix ; il ne s’agit pas seulement pour moi de voir le maître de Penhoël…

– Vous avez à parler à madame, peut-être ?… murmura l’aubergiste d’un air timide, et comme s’il craignait d’exprimer trop clairement sa pensée.

Robert fit un signe de tête affirmatif. L’aubergiste leva les yeux au ciel et cessa d’interroger.

Sa dernière question avait été comme le complément des détails précédemment fournis. Elle ouvrait à Robert tout un horizon nouveau, et il en savait à cette heure plus peut-être que le brave aubergiste lui-même.

– Quelle que soit l’issue de notre excursion, dit-il, vous nous reverrez demain, M. Géraud, à moins que vos uhlans ne nous mangent en route… Il faut, en effet, que je passe à Redon, soit pour prendre des bagages assez importants que j’ai laissés au bureau des voitures, soit pour continuer mon voyage, au cas où j’aurais mes raisons pour ne point abuser de l’hospitalité de Penhoël… Pour le moment, il me reste à vous prier de faire seller deux bons chevaux.

– Vous êtes donc bien déterminé à partir ?…

– Très-déterminé… L’heure avance…, et plus tôt les chevaux seront prêts, plus je vous aurai de reconnaissance.

Ceci fut dit d’un ton qui n’admettait point de réplique. Le maître du Mouton couronné sortit en grommelant sa litanie d’objections : La nuit qui allait tomber, les fondrières, les uhlans et le déris.

Quand il eut passé la porte, Blaise repoussa son siége et fit une cabriole.

– Enlevé ! s’écria-t-il. Ah ! fameux ! fameux ! M. Robert !… tu es encore plus fort que je ne croyais !… Vrai, je ne donnerais pas ma part de l’affaire pour mille écus !

– Tout n’est pas dit, murmura l’Américain, dont le front restait pensif ; nous avons encore plus d’un obstacle à tourner…

– Les uhlans ?… commença Blaise.

Robert haussa les épaules.

– Au contraire, répliqua-t-il ; c’est ce qui me fait partir ce soir… Les uhlans sont placés là tout exprès pour expliquer l’absence de notre bagage… Nous aurons été dépouillés en chemin, et le triste état où nous sommes n’inspirera plus que de la sympathie…

– C’est pourtant vrai, dit l’Endormeur. Je ne sais pas si tu as ton pareil sous la calotte des cieux, M. Robert !

Un mouvement que fit Lola derrière ses rideaux sembla changer brusquement le cours des idées de l’Américain.

– Cours après M. Géraud, s’écria-t-il ; où diable avais-je l’esprit ?… Je n’ai commandé que deux chevaux, et il nous en faut trois !

Le front de Blaise se rembrunit.

– Voilà l’écueil ! murmura-t-il. Sans cette femme-là, tu serais le Napoléon de la chose !… Au nom de Dieu ! que veux-tu que nous fassions d’elle, là-bas avec ces bonnes gens ?

– Va commander un troisième cheval !

Blaise hocha la tête d’un air de mauvaise humeur, et se dirigea néanmoins vers la porte, afin d’obéir.

Mais, avant qu’il eût passé le seuil, l’Américain parut se raviser.

– Reste ! dit-il. Au fait, on peut attendre jusqu’à demain ; ça nous dispensera de régler notre compte avec ce vieil innocent de père Géraud…

– Mon opinion, répliqua l’Endormeur, est que nous pourrions bien la laisser ici tout à fait, en payement du petit vin de Nantes et de l’omelette.

Robert était auprès du lit, dont il souleva les rideaux. Les rayons du soleil couchant envoyèrent un pâle reflet d’or au visage de la jeune femme endormie.

Elle semblait sourire…

L’Américain étendit sa main vers elle, et sa lèvre gonflée eut un mouvement de sarcastique gaieté.

– Fou que tu es ! prononça-t-il d’une voix sourde et brève ; il y a là-bas un homme jeune encore, un homme simple et ardent sans doute comme tous les sauvages de ce pays breton… La femme de cet homme ne l’aime pas, car elle songe à l’absent… et vois comme notre Lola est belle !…

IV. BOSTON DE FONTAINEBLEAU[modifier]

À trois lieues et demie de Redon, ce qui fait deux bonnes petites lieues de pays, tout au plus, un peu à droite de la route de Vannes, la rivière d’Oust coupe en deux une haute colline pour arriver dans les marais de Glénac. Entre les deux moitiés de la colline il n’y a d’autre vallée que le cours étroit de la rivière ; cela semble tranché de main d’homme.

À l’orient de la double rampe, le pays est montueux et présente un aspect sauvage. Vers le nord-ouest, au contraire, la vallée s’élargit brusquement, au sortir même de la gorge creusée par le courant de l’Oust, et forme une assez vaste plaine. Cette plaine s’étend à perte de vue, entre deux rangées de petites montagnes parallèlement alignées.

En été, c’est un immense tapis de verdure, où l’œil suit au loin les courants de l’Oust et de deux ou trois autres petites rivières qui se rapprochent, qui s’éloignent, qui s’enroulent, semblables à de minces filets d’argent. L’hiver, c’est un grand lac qui a ses vagues comme la mer, et où le pêcheur de nacre poursuit son butin chanceux.

L’été, aussi loin que le regard peut s’étendre, on voit, paissant le gazon vert, des troupeaux de petits chevaux poilus, de génisses folles qui secouent en frémissant leur garde-vue de bois, et de moutons nains dont la chair est fort tendrement appréciée par les gourmets d’Ille-et-Vilaine.

Tous les bourgs et les hameaux environnants envoient leurs bestiaux à ce pacage commun. Le pays est pauvre ; chacun profite de l’aubaine, et il y a tel mois de l’année où l’innombrable troupeau s’étend sans interruption depuis la gorge de l’Oust, qui a nom Port-Corbeau, jusqu’aux environs de la Vilaine. Les marais de Glénac et de Saint-Vincent, transformés en riantes prairies, présentent alors l’aspect d’une Arcadie fortunée. On ne voit que bergers couchés sur l’herbe et bergères filant la blonde quenouille. Il y a de longs flageolets qui valent presque des pipeaux, et, d’une rivière à l’autre, les couplets alternés de quelque rustique chanson bien souvent vont et viennent…

L’hiver, les chalands glissent où paissaient les troupeaux. C’est à peine si quelques îlots de verdure tachent à de longs intervalles la plate uniformité du grand lac, où les oiseaux d’eau, rassemblés par troupes innombrables, remplacent les bestiaux affamés.

Au lieu de cette vie sereine qui animait la vallée, c’est une solitude silencieuse et morne, au centre de laquelle, par les froides matinées, se dresse le fantôme colossal de la femme blanche[2].

La configuration même des lieux fait que ce changement se produit presque toujours avec une surprenante rapidité. Il suffit de quelques heures parfois pour transformer complétement le paysage, et jamais il ne faut plus d’une nuit.

C’est par la tranchée du Port-Corbeau qu’arrivent les principaux affluents de cette petite mer : l’Oust et la Verne réunies.

L’Oust est une tranquille rivière, dont le cours se déroule en anneaux de serpent et qui semble copier les méandres de la Seine ; mais la Verne, qui descend du haut pays, s’enfle à la moindre pluie et change son mince filet d’eau, chaque automne, en torrent redoutable.

À partir de l’étang où elle prend sa source, à quelques lieues de là, jusqu’au Port-Corbeau, la nature montueuse du terrain défie l’inondation ; mais, une fois passée la double colline, toute défense cesse et l’eau victorieuse ne trouve plus un seul obstacle. L’Oust et la Verne franchissent en bouillonnant la gorge trop étroite et s’élancent dans la plaine, où les troupeaux fuient devant elles.

À l’heure de ces crues périodiques et si rapides, un messager à cheval part des sources de la Verne et devance au grand galop la marche de l’inondation. Il court le long des rives de la petite rivière et arrive jusqu’à la porte du marais, où sa trompe lugubre annonce de loin l’eau menaçante.

Une demi-heure après que la trompe a sonné, un grand bruit se fait dans la gorge et une nappe d’écume s’élance sur la route de Redon, qui disparaît sous l’eau la première.

Du haut de la colline, coupée en deux par le Port-Corbeau, le paysage est toujours admirable, soit que l’Oust et la Verne coulent endormies dans leurs lits sinueux, soit que le déris étende à perte de vue sa nappe bleuâtre. Du côté du marais, c’est un encadrement de collines boisées, sur la croupe desquelles s’étagent au loin les maisons de quelques bons bourgs, dominées par le clocher aigu et gris de la paroisse. Dans la direction de Vannes, on aperçoit la ligne noire de l’antique forêt de Penhoël, au-devant de laquelle se dresse le beau château qui portait autrefois le même nom, et qui, à l’époque où se passe notre histoire, appartenait à M. de Pontalès.

De l’autre côté des deux collines, vers le nord et l’orient, c’est une lande énorme, rase comme velours, et qui va rejoindre à trois lieues de là les bourgs de Renac et de Saint-Jean. On l’appelle la lande Triste. Aussi loin que le regard peut se porter, on aperçoit le rose mélancolique de ses bruyères, où tranche çà et là la voile blanche d’un moulin à vent.

Au bord même de l’Oust et sur la rive opposée à la route de Redon, se trouve une petite cabane couverte en chaume, à demi cachée par les plants de châtaigniers qui tapissent la montée. C’est la cabane du passeur de Port-Corbeau, dont le bac est amarré à la sortie de la gorge.

Au-dessus de cette cabane et le long de la gorge même, court une massive muraille en maçonnerie, vieille comme les plus vieilles traditions du pays. La muraille descend en biais, robuste encore et sans lézardes sous son vêtement de lierre, jusqu’à une vingtaine de pieds de l’eau. À son extrémité orientale s’élève un petit donjon à demi ruiné que les paysans connaissent sous le nom de la Tour-du-Cadet.

C’est là tout ce qui reste d’un château fort appartenant aux sires de Penhoël, et qui servait sans doute à garder le passage de l’Oust.

La massive muraille soutenait autrefois une ligne de fortifications dont la Tour-du-Cadet faisait partie et qui dominait toute la contrée.

En 1817, ces formidables fondements n’avaient plus déjà leur couronne de remparts crénelés, et ne supportaient plus qu’un petit manoir moderne, construit vers la fin du règne de Louis XV.

C’était là qu’avaient habité jusqu’à la révolution les cadets de la riche famille de Penhoël, tandis que les aînés demeuraient au grand château possédé maintenant par les Pontalès.

Le manoir était en parfait état de conservation et bâti dans un style assez gracieux ; mais, posé comme il l’était au-dessus d’un véritable précipice et sur l’extrême rebord d’une plate-forme nue, il prenait un air de tristesse et d’abandon.

Sa façade, composée d’un petit corps de logis et de deux ailes en retour, était tournée vers le marais et semblait regarder mélancoliquement, par delà les verts coteaux de Glénac, le château antique où résidait jadis l’aîné des Penhoël. Malgré la distance, on pouvait distinguer encore la fière architecture du château qui se dressait, superbe, au sommet de la plus haute colline des environs et entouré d’une magnifique ceinture de futaies.

. . . . . . . . . . .

La nuit était tombée depuis quelque temps déjà ; c’était environ deux heures après que M. Robert de Blois et son domestique avaient quitté l’auberge du Mouton couronné, sur le port de Redon.

L’Oust coulait, silencieuse, entre les deux rampes de la gorge, et malgré l’obscurité croissante on voyait encore les divers cours d’eau, disséminés dans l’étendue du marais, trancher en blanc sur le gazon noir.

La partie de la route de Redon qui descendait au Port-Corbeau était parfaitement sèche, et les petits flots tranquilles qui clapotaient doucement à l’arrivoir éloignaient jusqu’à l’idée du danger.

Cependant, une personne du pays même et connaissant les coutumes des alentours aurait senti d’instinct l’approche d’une crise imminente.

Le marais restait, en effet, bien plus silencieux que d’habitude à cette heure. Les bestiaux étaient évidemment rentrés et Dieu sait que d’ordinaire les petits chevaux bretons ne craignent point de passer les nuits d’automne à la belle étoile. Ce soir, le marais était une solitude.

Un autre symptôme d’alarme non moins significatif se présentait sous l’espèce d’une petite lueur, brillant, parmi les châtaigniers, devant la cabane du passeur.

Ce n’était pas Benoît Haligan, batelier de Port-Corbeau, qui eût allumé ainsi sans nécessité une lanterne à sa porte.

À part cette lueur, on n’apercevait absolument rien dans la campagne, et pour rencontrer une autre lumière, il fallait que le regard s’élevât jusqu’au faîte de la colline, où brillaient faiblement les fenêtres du manoir…

Au manoir, la famille de Penhoël était rassemblée dans un salon d’assez vaste étendue, dont les ornements modestes accusaient néanmoins le style fleuri du XVIIIe siècle. Au fond de la grande cheminée en marbre brun brûlait un bon feu de souches, dont la flamme vive éclairait la chambre presque autant que la terne lumière des chandelles.

Nous eussions trouvé là, réunis et tuant les heures lentes qui précèdent le souper, tous les personnages mentionnés par maître Géraud dans le précédent chapitre.

À l’un des angles du foyer, autour d’une petite table carrée, se tenaient le maître de Penhoël, l’oncle Jean et deux hôtes du manoir, engagés dans une partie de cartes.

René de Penhoël était un homme de trente-cinq ans à peu près, robuste de corps et pouvant prétendre au titre de beau cavalier. Ses traits réguliers se chargeaient seulement d’un peu trop d’embonpoint, et les boucles de ses cheveux châtains tombaient sur un front où manquait l’énergie. L’aspect général de son visage peignait une humeur paresseuse et lourde.

L’oncle Jean était un vieillard. Impossible de voir une figure plus vénérable et plus digne. La bonté sans bornes se peignait dans ses grands yeux bleus, baissés presque toujours timidement. Son front large et un peu fuyant avait une couronne de cheveux blancs, légers et fins.

Son sourire était rêveur et beau comme le sourire d’une femme.

Il parlait peu ; quand il parlait, on s’étonnait d’ouïr la voix douce et musicale qui tombait de cette bouche sexagénaire.

Il portait la veste de futaine des paysans du Morbihan, et sa chaussure consistait en gros sabots, bourrés de peau de mouton.

Les deux autres joueurs n’étaient rien moins que le père Chauvette, maître d’école au bourg de Glénac, et maître Protais le Hivain, jurisconsulte rustique, chargé de cultiver le goût des procès à cinq ou six lieues à la ronde.

La Bretagne aime les procès presque autant que la basse Normandie : il y a des bourgades trop pauvres pour entretenir un médecin et qui jouissent de leur homme de loi.

Cela ressemble à ces petits arbres indigents, maigres, étiolés, où se prélasse quelque grosse et laide chenille…

Le père Chauvette était un petit homme gras, simple d’esprit, paisible de mœurs et content de tout le monde, excepté de M. le Hivain, son ennemi naturel. L’homme de loi avait une figure étroite, sèche, bilieuse, qui essayait perpétuellement de sourire. Malgré sa gaieté humble et grimaçante, on devinait en lui l’esprit envieux et méchant. Sa longue tête osseuse, couronnée de cheveux noirs et plats, lui avait fait donner par le père Chauvette le sobriquet scientifique de Macrocéphale, et chaque fois que le bon maître d’école se livrait à cette plaisanterie, il ajoutait en manière de note : « Genre d’insectes coléoptères, dont le nom est tiré du grec et qui ont la tête longue comme M. le Hivain… »

La table, dressée entre les quatre joueurs, supportait, outre les cartes et les chandelles de suif, cinq petits paniers remplis de fiches et une pancarte imprimée contenant les règles du boston de Fontainebleau.

L’autre angle de la cheminée était occupé par un groupe plus nombreux où dominait l’élément féminin. Tout auprès du foyer, une femme, jeune encore, et dont le visage régulièrement beau avait un caractère de douce dignité, s’asseyait renversée dans une immense bergère à ramages. Elle tenait entre ses bras une jeune fille de douze ans, dont la tête blonde s’appuyait sur son sein.

C’étaient la vicomtesse Marthe de Penhoël et sa fille Blanche, que les bonnes gens du pays entre Carentoir et Redon avaient surnommée l’Ange.

Les hommes de la campagne sont poëtes. On disait que l’Ange de Penhoël était trop bonne et trop jolie pour cette terre, et que Dieu la voudrait bientôt dans son paradis…

Comme pour confirmer cette croyance, il y avait souvent une maladive pâleur sur le front de Blanche, et dans son idéale beauté on devinait la faiblesse et la mélancolie.

En ce moment, elle semblait reposer. On ne voyait point l’azur céleste de ses grands yeux, et ses longs cils retombaient sur sa joue. Les formes enfantines mais toutes gracieuses de son corps s’affaissaient sur les genoux de sa mère, qui la tenait entre ses bras, et dont le regard abaissé était empreint d’une tendresse passionnée.

La mère et la fille formaient ainsi un tableau charmant, tout plein d’abandon et d’amour.

De temps à autre, le maître de Penhoël quittait des yeux la partie engagée, et jetait vers elles une œillade rapide. C’était comme à la dérobée qu’il les contemplait ainsi, et l’on eût difficilement défini le vague sentiment de malaise qui assombrissait alors son visage.

Son sourire, ébauché dans la joie, se teignait d’amertume. Il posait son jeu sur la table et versait une rasade d’eau-de-vie dans un petit gobelet d’argent placé auprès de lui sur un guéridon.

Il y avait dans la salle une autre personne qui regardait l’Ange bien plus souvent encore : c’était un jeune homme de dix-huit ans, portant une veste en drap grossier et des culottes de toile écrue. D’énormes cheveux d’un brun fauve se séparaient au sommet de son front et retombaient jusque sur ses épaules. Ses traits étaient taillés fièrement, et son teint, bruni par le soleil, annonçait la vigueur précoce. Il était beau, malgré le feu sombre et presque sauvage qui brûlait au fond de son œil.

C’était Vincent, le fils du pauvre oncle Jean, et le seul héritier mâle du nom de Penhoël.

Sa prunelle, large et ardente, semblait fixée sur sa cousine par une force qui ne dépendait point de lui. Blanche, enfant qu’elle était, avait inspiré déjà un amour fougueux et poussé jusqu’à l’enthousiasme.

Dans cet amour, il y avait de l’admiration, du respect, de l’extase. C’était un culte.

Et il y avait de la douleur aussi, car la robuste nature du jeune homme semblait plier parfois sous de navrantes pensées.

Il se tenait un peu à l’écart, entre les deux groupes, la tête appuyée sur sa main qui se perdait dans les masses incultes de sa grande chevelure. Il gardait le silence. Son immobilité complète eût pu faire croire au sommeil, sans le brûlant éclat dont rayonnait toujours sa prunelle.

Derrière la vicomtesse, que nous appellerons Madame, pour nous conformer aux mœurs du manoir, une petite société, composée d’un jeune garçon et de deux jeunes filles, chuchotait et riait tout bas.

Le garçon, qui se nommait Roger de Launoy, était de l’âge de Vincent à peu près : un joli cavalier au visage étourdi, à la tournure leste et dégagée, un vrai page, pris à la veille du jour fatal où l’amour rend les pages langoureux.

Ses deux compagnes, qui pouvaient avoir quatorze ou quinze ans, étaient bien les deux créatures les plus mignonnes que l’imagination d’un peintre puisse rêver.

Elles étaient habillées toutes deux en paysannes, suivant la volonté de l’oncle Jean, leur père ; mais il y avait dans leurs costumes une si délicieuse coquetterie, que plus d’une belle dame eût porté envie à leur toilette. Leurs longs cheveux d’une nuance pareille, tenant le milieu entre le châtain sombre et le brun, s’échappaient en boucles abondantes des bords étroitement serrés de leurs bonnets collants. À chaque mouvement qu’elles faisaient, on voyait ces riches chevelures ondoyer et se jouer autour de leur cou blanc, où tranchait une petite ganse noire, supportant une croix d’or. Leurs tailles, souples et fines, étaient emprisonnées dans des corsages de laine brune, autour desquels s’attachaient de courtes jupes rayées. Il ne leur manquait ni le tablier bleu ni les souliers à boucles d’étain de la paysanne.

Elles étaient grandes toutes les deux, et de taille à peu près égale. Là s’arrêtait la parité.

Vous avez vu souvent deux jeunes filles, dont les traits diffèrent essentiellement et que rapprochent néanmoins de mystérieux rapports ; elles ont, comme on dit, un air de famille ; elles ressemblent toutes deux à leur mère commune, et ne se ressemblent point entre elles.

Ainsi étaient Diane et Cyprienne de Penhoël. Seulement le terme commun auquel on eût pu comparer leurs gracieux visages manquait ; leur mère était morte depuis bien des années, et rien en elles ne rappelait la grave et douce physionomie de l’oncle Jean, leur père.

Ceux qui se souvenaient du frère aîné de Monsieur, absent du pays depuis quinze ans, prétendaient que leurs sourires rappelaient son sourire ; mais la mémoire de Louis de Penhoël était adorée dans le pays, et quand on songe aux absents aimés, on se fait, comme cela, bien souvent des idées.

Cyprienne et Diane étaient venues au monde alors que Louis de Penhoël avait quitté déjà le manoir de ses pères.

Cyprienne avait de grands yeux noirs, des traits d’une finesse extrême dont l’ensemble indiquait une gaieté mutine. Les yeux de Diane étaient d’un bleu obscur. Il y avait sur son jeune visage quelque chose de pensif et à la fois d’intrépide. Quand sa physionomie, plus sérieuse que celle de sa sœur, s’éclairait tout à coup par le sourire, c’était comme le ciel ouvert…

On ne voyait jamais l’une des sœurs sans que l’autre fût bien près. L’amour des bonnes gens de la contrée ne les séparait point, et il semblait à tous que la rencontre des deux jeunes filles présageait du bonheur. Leurs caractères différaient et se ressemblaient comme leurs visages, mais elles n’avaient, à deux, qu’un seul cœur.

Elles étaient la gaieté de la maison de Penhoël. Leurs innocentes et vives joies combattaient la monotone tristesse du manoir.

Ce qu’elles aimaient le plus au monde avec leur père le bon oncle Jean, c’était Madame ; pour Madame toute seule, elles domptaient la pétulance de leur nature. Elles auraient passé leur vie heureuse à servir Madame et à l’adorer.

Marthe de Penhoël, si bonne pour tout le monde, était, chose étrange, sévère et froide vis-à-vis des deux sœurs, à genoux devant elle. On eût dit souvent qu’elle s’impatientait de leur caressante tendresse. D’autres fois, il est vrai, mais bien rarement, son œil s’attendrissait à les contempler si jolies, et une mystérieuse émotion semblait monter de son cœur à son visage. Diane et Cyprienne comptaient chèrement ces heures, où le baiser de Madame s’appuyait sur leurs fronts, long et doux, presque maternel…

Hélas ! ces heures étaient lentes à revenir ! Madame semblait regretter ses caresses, comme si on lui eût dérobé par surprise une part de l’amour passionné qu’elle portait à sa fille.

Diane et Cyprienne, loin d’être jalouses, étendaient à Blanche, leur cousine, le tendre dévouement qu’elles portaient à Madame…

Tout en causant et en riant, le petit groupe composé des deux sœurs et de Roger de Launoy prenait grand soin de ne pas faire de bruit et respectait le sommeil de l’Ange. De temps en temps Roger se penchait pour baiser la main de Madame, dont il était le favori. Un peu de mélancolie venait attrister le sourire des deux jeunes filles, qui se sentaient moins aimées et qui n’osaient pas demander la même faveur…

Autour du tapis vert, le boston de Fontainebleau allait son train paisible et ne nuisait en rien à la conversation.

– Prussiens !… Prussiens ! disait maître le Hivain, l’homme de loi, pourquoi seraient-ils Prussiens ?

– Leur nom de uhlans…, commença le père Chauvette.

– Leur nom de uhlans ne prouve rien !… J’ai vu les Prussiens à Rennes, et c’étaient de braves militaires, malgré leur accent… Il ne manque pas d’anciens soldats de Bonaparte…

– Prussiens ou soldats de Bonaparte, interrompit le maître d’école, ils ont brûlé la belle ferme de Pontalès, là-bas, de l’autre côté de Glénac…

– C’est bien fait ! dit rudement René de Penhoël ; si le diable brûlait Pontalès comme les uhlans ont brûlé sa ferme, ce serait mieux fait encore !… Je demande six levées…

L’oncle Jean ne parlait point ; il suivait le jeu avec distraction et semblait combattre une pensée pénible.

L’oncle Jean était bien pauvre ; personne ne faisait grande attention à lui.

– Petite misère ! dit le père Chauvette.

– Huit levées ! répliqua M. de Penhoël ; ces coquins de Pontalès sont-ils au château, M. le Hivain ?

– Ils sont revenus à cause de la ferme brûlée… et le vieux Pontalès a dit qu’il ferait la garde lui-même avec son fusil autour de ses métairies, puisque les gendarmes ne sont bons à rien !…

Penhoël eut un sourire sec et dédaigneux.

– Si les uhlans n’ont que lui à craindre, dit-il, ils engraisseront cet hiver… Pontalès est un lâche !… comme son père !… comme son grand-père !… comme tout ce qui est de son sang et de son nom !

Le maître d’école baissa les yeux, et l’homme de loi approuva du bonnet.

L’oncle en sabots n’avait pas entendu.

Penhoël but un grand verre d’eau-de-vie.

– On prétend là-bas, du côté de Rennes, murmura le Hivain d’un ton doucereux, que le petit M. Alain de Pontalès est un gentil garçon tout de même !… Vous me devez quatre fiches, M. de Penhoël.

Celui-ci avait du sang dans les yeux. Depuis qu’on avait prononcé le nom de Pontalès, une sourde colère contractait sa lèvre et pâlissait sa joue. Le bon maître d’école se creusait la tête pour trouver un moyen de changer la conversation, mais c’était en vain.

L’homme de loi, au contraire, éprouvait un méchant plaisir à chauffer le courroux de son hôte.

L’oncle Jean se taisait toujours. Son œil bleu, d’une douceur presque féminine, regardait à peine ses cartes et se perdait à chaque instant dans le vide. Quand son regard tombait sur ses deux filles, par hasard, il se baissait tout à coup chargé d’une mystérieuse tristesse.

– Vous aviez un jeu à nous faire boston sur table, M. Jean, reprit le Hivain mais du diable si vous n’avez pas martel en tête !… Quant à Pontalès, on dit qu’il a fait le voyage de Paris… Il a rapporté la décoration du Lis, et il aura l’an prochain la croix de Saint-Louis…

– Ce n’est pas vrai, gronda Penhoël, dont la joue devint écarlate ; le roi ne peut pas donner la croix de Saint-Louis à un voleur !

– Je répète ce qui se dit dans le bourg… Une chose certaine, c’est qu’il est noble, maintenant…

Penhoël posa ses cartes sur la table, et ses sourcils se froncèrent violemment.

– Coquin de Macrocéphale !… pensa le maître d’école.

Il fit signe à l’homme de loi de se taire ; celui-ci ne voulut point comprendre et poursuivit :

– Noble comme Rieux ou Rohan, par ma foi !… Il nous faudra l’appeler désormais M. le marquis de Pontalès.

– Et il prendra pour écusson, grommela Monsieur entre ses dents serrées, un pichet de cidre et un bouchon de buis en souvenir de son grand-père qui était cabaretier à Carentoir !… J’enlève votre piccolo, papa Chauvette… Grande misère d’écart !

Ces dernières paroles furent prononcées d’un ton qui ferma péremptoirement la bouche à maître le Hivain. Le jeu se poursuivit en silence durant quelques minutes.

Mais René buvait à chaque instant de l’eau-de-vie, ce qui est un mauvais moyen pour recouvrer le calme perdu. L’impression produite par les paroles de l’homme de loi ne s’effaçait point, et il y avait toujours un nuage sombre sur le front du maître de Penhoël.

Cependant, la distraction de l’oncle Jean devenait un fait remarquable. Depuis plus d’une demi-heure, il n’avait pas prononcé une parole, et son jeu allait à la grâce de Dieu.

Penhoël était dans cette situation d’esprit où l’on cherche instinctivement une victime sur qui décharger sa colère. Il avait accueilli les premières fautes de l’oncle en grondant sourdement.

Maître le Hivain, dit Macrocéphale, se chargea, comme toujours, de mettre le feu à la mine.

– Voilà trois fois que vous mettez du cœur sur du carreau, M. Jean, dit-il de sa voix sèchement doucereuse ; c’est signe d’orage !

René de Penhoël jeta ses cartes sur la table et se croisa les bras.

– Il paraît que l’oncle est décidément trop grand seigneur pour faire la partie de pauvres gens comme nous ! prononça-t-il avec amertume.

La raillerie était d’autant plus rude que le pauvre vieillard, cadet de famille sans héritage et sans patrimoine, vivait à peu près à la charge de son neveu.

Il tressaillit et leva vers ce dernier un regard tout plein de tristesse, où se peignait la douce patience de son âme.

– Je vous prie de m’excuser, Penhoël, dit-il.

René haussa les épaules. Il eût voulu quelqu’un pour lui tenir tête.

– Vous avez donc des pensées bien intéressantes ? reprit-il sans rien perdre de sa mauvaise humeur.

L’oncle Jean ne répondit point et sa paupière se baissa.

– Nous ferez-vous la grâce de nous dire, poursuivit René de Penhoël, quel est le sujet de vos attachantes méditations ?

L’oncle releva les yeux avec lenteur. Sa paupière était humide.

– C’est que je me souviens, moi !… dit-il d’une voix basse et presque solennelle.

– Et de quoi vous souvenez-vous ?

L’oncle Jean croisa ses bras sur sa poitrine.

– Il y a aujourd’hui quinze ans, mon neveu, murmura-t-il, que Louis de Penhoël a quitté la maison de son père pour n’y plus revenir…

Ce nom tomba au milieu du silence.

Le maître de Penhoël tressaillit et devint pâle.

Tous les hôtes du manoir étaient muets.

V. CHANSON BRETONNE[modifier]

On eût dit que ce nom de l’aîné de la famille, jeté ainsi à l’improviste, avait évoqué un fantôme. Un voile de tristesse était sur tous les visages, et durant une grande minute un silence presque lugubre régna dans le salon de Penhoël.

Cet intérieur, tout à l’heure si calme et au bonheur duquel on ne pouvait supposer d’autre ennemi que l’ennui monotone de la vie campagnarde, se montrait tout à coup sous un autre aspect.

Il y avait un secret dans cette maison. Naguère encore, avant que le nom de l’aîné eût été prononcé, rien n’expliquait dans la physionomie du manoir les demi-mots et les mélancoliques réticences du père Géraud, l’honnête aubergiste de Redon.

C’était une famille paisible : deux époux, jeunes encore, qui s’aimaient de la tendresse un peu trop calme du mariage.

Maintenant, les paroles de l’aubergiste prenaient un sens. Sous cette paix, on découvrait une sourde souffrance, et le mystère d’un drame de famille se montrait à demi derrière le rideau soulevé.

Madame était devenue pâle comme une statue d’albâtre, et ses yeux baissés ne regardaient plus l’Ange qui dormait toujours.

Le maître de Penhoël, qui avait jeté d’abord sur l’oncle Jean un coup d’œil de reproche, examinait maintenant sa femme avec une attention sournoise. Ses sourcils se fronçaient, et des rides se creusaient sous ses cheveux.

L’oncle Jean appuyait sa tête blanche sur sa main. Le passé l’absorbait ; il semblait se perdre dans de lointains souvenirs, où il y avait de la joie et des larmes.

Cyprienne et Diane, vaguement effrayées, avaient perdu leurs jolis sourires. Elles regardaient, à la dérobée, tantôt le sombre visage du maître, tantôt la pâle figure de Madame, et leur cœur se serrait.

Le reste de l’assemblée était immobile et muet. Personne n’osait rompre le glacial silence.

Au dehors, il y avait tempête. Le vent hurlait dans les fentes des croisées et la grêle battait contre les carreaux.

Deux personnes dans le salon restaient à l’abri du malaise général ; c’était Blanche qui était gardée par son sommeil, et c’était Vincent de Penhoël qui, perdu dans la contemplation de Blanche, n’entendait ni ne voyait rien.

Tandis que ses deux sœurs et Roger de Lannoy subissaient de plus en plus l’effet de cette tristesse morne qui oppressait les hôtes du manoir, Vincent se prit à sourire parce que l’Ange souriait à son rêve.

Durant quelques secondes, la pure beauté de l’enfant s’éclaira d’un rayon de joie. Une teinte rose vint colorer sa joue, et sa bouche s’entr’ouvrit comme pour murmurer de caressantes paroles…

Vincent avait les mains jointes et retenait son souffle.

Puis le sourire de Blanche se voila peu à peu ; un nuage douloureux descendit sur son front. Elle s’agita faiblement contre le sein de sa mère.

Puis encore, éveillée par le silence, peut-être autant que par son rêve, elle se dressa, effrayée, en poussant un faible cri.

En voyant s’ouvrir ses yeux bleus, doux comme l’amour d’un enfant, on eût compris pourquoi la poésie des bonnes gens de Bretagne l’avait surnommée l’Ange.

Elle jeta tout autour d’elle un regard où il y avait un reste de crainte ; puis elle étendit ses jolis bras demi-nus pour se pendre au cou de sa mère.

– Oh !… dit-elle tout bas, comme cela m’a fait peur !… je l’ai vu ! je l’ai vu !

Dans le silence contraint qui pesait sur la salle, sa voix arrivait aux oreilles de chacun.

– Sais-tu de qui je parle ?… reprit-elle voyant que sa mère ne l’interrogeait pas ; tu m’as dit souvent combien il était beau et bon !… oh ! je l’ai bien reconnu tout de suite !…

La pâleur de Madame devint plus mate. Sa paupière n’osait point se relever.

Il y avait dans les yeux du maître de Penhoël un feu étrange et sombre.

La bouche pincée de l’homme de loi remuait et disait malgré lui toutes les pensées d’ironie méchante qui traversaient son étroite cervelle.

Les jeunes gens écoutaient, curieux. Cyprienne et Diane s’étaient rapprochées de Madame pour caresser les petites mains de Blanche.

– Tu ne veux pas me dire que tu devines ? reprit cette dernière avec un reproche enfantin ; et pourtant tu sais bien de qui je parle, toi qui me fais prier le bon Dieu tous les soirs pour mon oncle Louis !…

La respiration du maître de Penhoël s’embarrassa dans sa poitrine. Il passa le revers de sa main sur son front que mouillaient quelques gouttes de sueur.

Madame restait immobile et froide en apparence.

– Je l’ai vu, reprit Blanche, et j’ai été bien heureuse, car il m’a prise dans ses bras en me disant : « Conduis-moi vers ta mère !… » Oh ! mère ! s’interrompit-elle, comme il avait l’air de nous aimer toutes les deux !…

René de Penhoël se leva d’un mouvement violent et se prit à parcourir la chambre à grands pas.

Au bruit de sa marche, les yeux baissés de Madame s’ouvrirent, chargés d’une tristesse profonde, mais fiers et calmes.

L’Ange ne prenait point garde et continuait : – Comme j’allais le mener vers toi, mère, le beau soleil qui brillait s’est caché derrière la montagne. Il a fait nuit tout à coup. Mon oncle Louis est devenu pâle… son corps s’allongeait, s’allongeait !… il avait de grands bras maigres… Il s’est couché sur la terre, et j’ai vu qu’il était couvert d’un drap blanc…

Penhoël venait de s’arrêter en face de sa femme, les sourcils contractés et les bras croisés sur sa poitrine. Ses lèvres tremblaient comme s’il eût retenu des paroles prêtes à s’élancer.

Blanche se taisait, pressée contre sa mère. On entendit la voix de l’oncle Jean étouffée et lente qui disait :

– Qu’as-tu vu encore, ma fille ?… Dieu parle parfois dans les rêves des enfants…

Blanche eut un frisson de peur.

– Oh ! je ne voudrais pas revoir cela ! murmura-t-elle. Comme il était étendu par terre, je me suis penchée au-dessus de lui… Où donc était son beau sourire ? Ses yeux ne remuaient plus… je l’ai touché… il était froid comme du marbre…

La voix de l’oncle Jean rompit encore le silence.

– Dans tes prières du soir, ma fille, prononça-t-il lentement, tu diras désormais : « Mon Dieu ! prenez pitié de l’âme de mon pauvre oncle Louis… »

Depuis que le jeu de boston avait été interrompu, pas une parole n’était tombée de la bouche du maître de Penhoël. Ses traits, dont la régularité lourde n’exprimait, d’ordinaire, que l’apathie et la paresse de l’intelligence, reflétaient maintenant d’énergiques émotions.

On eût suivi sur sa physionomie violemment agitée les traces successives de la colère, de la jalousie, de la douleur poignante, et peut-être aussi du remords.

Il avait bu la moitié du flacon d’eau-de-vie. L’alcool se joignait à la passion excitée pour fouetter la pesanteur épaisse de son sang.

Un instant, son regard allumé enveloppa sa femme et sa fille dans une menace muette, mais terrible.

Ce ne fut qu’un instant. À la voix de l’oncle Jean, ses traits se détendirent, et sa paupière se baissa comme pour contenir une larme.

Durant deux ou trois secondes, il lutta contre lui-même ; puis il cacha son visage entre ses deux mains.

– Mensonge !… mensonge !… murmura-t-il. Je suis le maître ici, et je défends à qui que ce soit de dire que mon frère Louis est mort !…

Personne ne répliqua. Un sanglot souleva la forte poitrine de Penhoël.

– Louis !… mon frère Louis !… reprit-il à voix basse ; tout le monde sait combien je l’aimais !… Non, non, il n’est pas mort !… Dieu m’aurait envoyé des songes à moi aussi… Je suis son frère… Qui donc a le droit ici de l’aimer plus que moi ?

À ces derniers mots, son œil eut encore un éclair farouche, et son regard fit le tour de la chambre comme pour chercher un contradicteur. Il ne rencontra que des visages mornes et dociles, sa colère tomba.

Il s’approcha de sa femme et lui baisa la main d’un air qui demandait pardon ; puis il prit Blanche entre ses bras et la pressa passionnément contre son cœur, tandis que le regard jaloux de Vincent suivait tous ses mouvements.

On eût découvert dans les yeux de Madame un sentiment analogue à celui de Vincent. Elle aussi semblait inquiète, comme si l’enfant n’eût pas été en sûreté dans les bras de son père.

Tout cela eût paru bien bizarre à l’étranger qu’on aurait introduit pour la première fois dans la maison de Penhoël. Il y avait dans la conduite du maître une énigme inexplicable. L’élan de tendresse qui l’entraînait maintenant s’adressait à sa femme autant qu’à sa fille, et contredisait énergiquement ce sombre regard dans lequel il les enveloppait naguère.

Une chose non moins étrange, c’était la froideur égale avec laquelle Madame accueillait les colères, puis le repentir de son mari.

Il y avait pourtant sur la noble et belle figure de Marthe tous les indices d’un cœur dévoué…

Chacun cependant restait silencieux. Roger de Launoy, Cyprienne et Diane détournaient leurs regards avec une sorte de respectueuse pudeur. L’oncle rêvait toujours. Le bon maître d’école battait machinalement les cartes pour se donner une contenance, et l’homme de loi, lorgnant à la dérobée le flacon d’eau-de-vie à moitié vide, y trouvait évidemment l’explication de l’incohérente conduite de Penhoël. Un seul être parmi les hôtes du manoir aurait pu l’expliquer autrement et mieux ; mais c’était une âme discrète et loyale, dans laquelle mouraient les secrets confiés.

Penhoël s’était assis auprès de sa femme et caressait les cheveux blonds de l’Ange qui lui souriait doucement.

– Marthe, disait-il d’une voix basse et tremblante d’émotion, je suis un fou !… j’ai trop de bonheur !… et Dieu me punira, car je suis ingrat envers sa miséricorde.

Il pressait la main de Madame contre ses lèvres, et son regard voilé par un reste d’égarement la parcourait avec adoration.

– Sais-je pourquoi je souffre tant ? reprit-il. Oh ! Marthe !… Marthe !… je vous en prie, dites-moi que vous m’aimez.

– Je vous aime, murmura Madame avec une tranquille docilité.

Le charitable maître le Hivain, surnommé Macrocéphale, se disait avec une conviction de plus en plus arrêtée :

– Il est ivre comme la monture du diable !…

La physionomie de Penhoël s’était encore une fois transformée, tandis qu’il poursuivait d’un accent triste et découragé :

– Comme vous me dites cela, Marthe !… Oh ! vous avez un bon cœur… et vous ne voulez pas me désespérer !

Blanche perdait son sourire à voir le nuage sombre qui voilait de nouveau le front de son père.

La voix de celui-ci se fit rude, et ses sourcils rapprochés couvrirent le feu de son regard.

– Madame !… madame !… reprit-il, j’ai beau me dire que je suis fou, le passé me répond : « Tu es sage… » Je me souviens !… et je crois que vous vous souvenez mieux encore !…

Et repoussant d’un geste brutal la pauvre Blanche effrayée, il regagna la table de jeu où il se versa sans reprendre son siége une large rasade d’eau-de-vie.

Blanche tremblait, pâle et faible, contre le sein de sa mère. Dans la salle, personne n’osait faire un mouvement.

René leva son verre plein et l’avala d’un trait.

Il se redressa ; une rougeur épaisse couvrit sa joue et ses yeux eurent un sourire hagard.

– Qu’avons-nous donc ? s’écria-t-il en interrogeant de l’œil tour à tour chacun de ses hôtes ; on dirait un soir d’enterrement ! Ne rit-on plus, morbleu ! au bon manoir de Penhoël ?…

– J’ai peur, murmura l’Ange qui frissonnait.

Les délicates couleurs de sa joue avaient fait place à la pâleur. Sa mère l’entourait de ses bras comme pour la protéger, et de loin Vincent la contemplait avec plus d’inquiétude encore que sa mère, et autant d’amour.

La voix du maître criait dans l’obstiné silence :

– Petites filles, prenez vos harpes et chantez-nous gaiement un air breton !… C’est pitié ! la cloche du souper n’a pas encore sonné et déjà tout le monde s’endort.

Cyprienne et Diane se levèrent obéissantes. Dans un coin du salon il y avait deux harpes à main, montées sur leur petit piédestal en bois doré.

Avec l’aide de Roger, Cyprienne et Diane les approchèrent de la cheminée.

– Que voulez-vous entendre ? demanda Diane.

– Un air à boire, répondit Penhoël. Mais vous n’en savez pas !… Chantez ce que vous voudrez.

– Ma chanson, murmura l’Ange.

Les deux filles de l’oncle Jean n’avaient jamais rien refusé à Blanche de Penhoël.

Quelques notes tristes et douces vibrèrent. L’Ange ferma les yeux, et l’on vit errer autour de sa bouche comme un reflet effacé de son joli sourire.

Les harpes poursuivaient le simple et mélodique prélude de la chanson bretonne.

Puis deux voix jeunes et pures se mêlèrent aux accords voilés des harpes. Cyprienne et Diane chantaient :


Anges de Dieu qui souriez dans l’ombre,

Blanches étoiles, vierges, fleurs,

Vous qui des nuits semez le manteau sombre,

Anges aimés, pour guérir nos terreurs…


C’était un de ces airs trouvés dans la veille triste par les bardes de Bretagne, quelques notes lentes, des larmes chantées qui savent le chemin du cœur.

Le vent glacé qui pesait sur toutes les poitrines s’attiédit. Une expression de repos se répandit sur le charmant visage de Blanche. Madame et Vincent de Penhoël, qui la regardaient, eurent comme un contre-coup de ce soudain bien-être. L’oncle Jean avait rejeté ses cheveux blancs en arrière ; ses yeux se perdirent au ciel ; il semblait parler à Dieu.

Le maître du manoir lui-même subissait à son insu l’effet bienfaisant de cette mélodie ; ses sourcils se détendaient, et sa tête appuyée sur sa main n’exprimait déjà plus de colère.

Quant à Roger de Launoy, il contemplait tour à tour les deux chanteuses, cherchant la plus jolie, et s’étonnant à compter les vagues battements de son cœur.

Elles ravissaient l’œil et l’oreille. Scheffer ne rêva rien de plus charmant lorsqu’il jeta ses Mignon sur la toile ; Cumberworth n’eut point de plus délicieuse vision quand il tailla dans le marbre les pleurs enfantins de sa Lesbia ou le candide sourire de sa Virginie.

Elles étaient belles comme la poésie naïve et suave du peuple le plus poëte qui soit sur la terre, et le simple chant de Bretagne prenait une harmonie sainte en passant par leurs bouches d’enfants…

Les harpes marièrent quelques accords, puis les deux jeunes filles dirent le premier couplet :


Belle-de-nuit, fleur de Marie,

La plus chérie

De celles que l’ange avait mis

Au paradis !

Le frais parfum de ta corolle

Monte et s’envole

Aux pieds du Seigneur, dans le ciel,

Comme un doux miel.


La tête de l’Ange se renversa parmi ses grands cheveux blonds sur le sein de sa mère.

Les deux jeunes filles chantèrent encore :


Belle-de-nuit, pourquoi ce voile,

Petite étoile

Que le grand nuage endormi

Couvre à demi ?

Montre-nous la vive étincelle

De ta prunelle,

Qui semble au bleu du firmament

Un diamant.


– Laquelle voudra m’aimer ?… se demandait Roger de Launoy.

Penhoël avait repoussé son flacon d’eau-de-vie.

Le maître d’école et l’homme de loi lui-même écoutaient. Il est vrai que l’homme de loi bâillait en écoutant.

Cyprienne et Diane reprirent :


Belle-de-nuit, ombre gentille,

Ô jeune fille !

Qui ferma tes beaux yeux au jour ?

Est-ce l’amour ?

Dis, reviens-tu sur notre terre

Chercher ta mère ?

Ou retrouver le lieu si doux

Du rendez-vous ?…


C’est bien toi qu’on voit sous les saules :

Blanches épaules,

Sein de vierge, front gracieux

Et blonds cheveux…

Cette brise, c’est ton haleine,

Pauvre âme en peine,

Et l’eau qui perle sur tes fleurs,

Ce sont tes pleurs[3]


Les notes de la ritournelle vibrèrent, puis moururent. Le silence se fit.

Blanche entr’ouvrait maintenant sa jolie bouche. Le chant avait bercé sa fatigue ; elle dormait. Madame baissait les yeux comme si ce chant eût éveillé au fond de son cœur des émotions nouvelles.

– Voilà qui est bien, mes filles, dit Penhoël ; chantez-nous quelque chose de plus gai maintenant.

Les harpes résonnèrent de nouveau ; pendant que Cyprienne et Diane préludaient, René de Penhoël, sur qui la musique avait produit l’effet d’un véritable calmant, tendit la main à l’oncle Jean.

– Vous n’êtes pas fâché contre moi, notre oncle ? demanda-t-il.

Le vieillard sembla s’éveiller d’un songe.

– À quoi diable pensez-vous donc ? reprit gaiement Penhoël.

– Je songeais, répondit l’oncle Jean de sa voix pénétrante et douce, à la première fois que nous entendîmes ce chant… Vous souvenez-vous, René ?… Ce fut notre Louis qui nous l’apporta du pays de Vannes.

Sous la paupière baissée de Madame, une larme furtive se cachait.

– C’était, en ce temps-là, une heureuse famille que celle de notre père, mon neveu René, reprit l’oncle ; comme Louis vous aimait tendrement !… et qu’il faisait bon vous voir ensemble tous deux, beaux, forts, joyeux !

Le poing fermé du maître de Penhoël, frappant la table avec violence, fit danser cartes et jetons.

– Encore !… s’écria-t-il ; veut-on me donner la fièvre chaude ?… Taisez-vous, petites filles !… votre musique me fait mal !

Cyprienne et Diane obéirent aussitôt. On n’entendit plus dans le salon que le bruit de la tempête qui grandissait au dehors.

La porte s’ouvrit, et un domestique, costume de paysan, parut sur le seuil.

Maître le Hivain eut un instant l’espoir légitime de voir les tribulations de cette soirée se terminer enfin par l’annonce du souper.

– Notre monsieur, dit le domestique, c’est le petit du meunier des Houssayes qui est venu en courant depuis le barrage.

– Que veut-il ? demanda Penhoël.

– Il dit que l’eau descend du haut pays… On n’a jamais vu un déris pareil !… Les pieux du pont tremblent, et ils ont grand’peur là-bas de voir leur maison emportée…

Penhoël repoussa son siége précipitamment. L’observateur le moins clairvoyant eût découvert que cette diversion ne lui déplaisait point.

– Que le petit s’en retourne, dit-il, je vais aller voir ça…

– Par le temps qu’il fait ?… murmura Madame.

Penhoël haussa les épaules.

– Par le temps qu’il fait, répéta-t-il rudement, ce qui pourrait m’arriver de pis, ce serait de rester au fond de l’eau… et je suis à me demander le nom de ceux qui me regretteraient, madame !

– Ah !… René !… René !… dit Marthe avec reproche.

– Personne ne m’aime !… poursuivit Penhoël ; personne !…

Il s’avançait vers la porte. Madame fit un signe à Roger et à Vincent.

– Nous allons aller avec vous aux Houssayes, dirent-ils en même temps.

– Vous allez rester ici ! répliqua Penhoël, je vous défends de me suivre !

Il passa par-dessus ses habits une veste à capuchon en peau de loup, qui pendait auprès de la porte, et sortit sans prononcer un mot de plus.

– Il est bon, murmura l’oncle Jean comme en se parlant à lui-même ; et son cœur entend encore l’appel des malheureux…

– C’est qu’il n’y a guère, au pays, de fille aussi belle que la grande Jeanne des Houssayes ! grommela le sceptique Macrocéphale…

La grêle fouettait les carreaux. Le vent et le tonnerre grondaient.

René de Penhoël venait de franchir seul la porte du manoir. Le petit garçon du moulin courait déjà sous la pluie au bas de la montagne.

René descendait à pas lents la rampe escarpée. Il avait rejeté en arrière le capuchon de sa peau de loup et ressentait une sorte de bien-être à livrer sa tête nue aux torrents de pluie que rendait l’orage. Sous ce déluge son front restait brûlant.

Il allait la tête baissée, relevant de temps en temps d’un geste machinal ses cheveux ruisselants qui l’aveuglaient. Et il murmurait sans savoir :

– Louis !… Louis !… mon frère !…

La nuit était sombre ; seulement, à de longs intervalles, un éclair déchirait le ciel noir.

On voyait alors, pendant une seconde, le marais, immense prairie, où serpentaient de minces filets d’eau, et les collines lointaines qui surgissaient pour se replonger soudain dans les ténèbres.

Penhoël laissa derrière lui le logement de Benoît Haligan, le passeur, à la porte duquel brûlait toujours une petite lanterne. Il avait à sa droite le Port-Corbeau, à sa gauche cette antique muraille féodale qui semblait étayer la colline et qui se terminait par la Tour-du-Cadet.

Le moulin des Houssayes était situé à un quart de lieue de là, en amont.

À cet endroit l’Oust coulait encore lente et tranquille entre ses hautes rives.

Avant de tourner l’angle de la muraille, Penhoël jeta un regard vers le sommet de la colline où brillaient faiblement les croisées du manoir.

Ses deux mains pressèrent ses tempes ardentes.

– Ma femme et mon enfant ! murmura-t-il d’une voix découragée ; sais-je si je suis heureux ou misérable ?…

Il demeura un instant immobile puis il reprit :

– Je les aime !… Je n’aime qu’elles en ce monde !… et Marthe songe toujours à l’absent… oh ! toujours ! toujours !… Et parfois je me demande si Blanche…

Il s’interrompit. La nuit cachait la pâleur livide de son visage. Une pensée affreuse venait de lui traverser le cœur.

– Louis !… Louis !… mon frère !… prononça-t-il encore en reprenant sa marche vers le haut pays.

On n’eût point su dire si l’émotion qui faisait trembler sa voix était l’angoisse de la tendresse qui regrette ou un amer mouvement de colère jalouse.

Durant quelques secondes, il marcha d’un pas rapide, puis il s’arrêta tout à coup.

Le son lointain d’une trompe se faisait entendre en avant de lui dans la direction du cours de la Verne. Des cris, dont il devinait la signification connue, arrivaient faibles et mouraient à son oreille.

Ils disaient :

– L’eau !… l’eau !… l’eau !

Quand le vent cessait de mugir, il entendait un bruit sourd, semblable à un lointain tonnerre.

C’était l’inondation qui arrivait…

Penhoël s’éveilla de sa navrante rêverie et se souvint du motif qui l’avait fait sortir du manoir.

Il allait se hâter vers le moulin des Houssayes, lorsque des voix s’élevèrent derrière lui, de l’autre côté de l’Oust.

– Holà ! le passeur ! disaient-elles, au bac !… au bac !…

Ces voix étaient gaillardes et gaies. Elles sonnèrent à l’oreille du maître de Penhoël comme un cri d’agonie. Son cœur battit avec force.

Le son de la trompe se rapprochait, ainsi que ce grand murmure ressemblant aux roulements du tonnerre.

Et l’on entendait aussi, plus proche, la voix qui criait :

– L’eau !… l’eau !… l’eau !

VI. DEUX PROPRIÉTAIRES[modifier]

Ce qui faisait battre le cœur de René de Penhoël, ce n’était ni la trompe lugubre, jetant ses notes rauques dans les ténèbres, ni les cris annonçant de loin l’inondation, ni la tonnante menace de l’eau luttant contre ses rives ; c’étaient ces voix joyeuses et insouciantes qui demandaient le bac de l’autre côté de la rivière.

Il y avait là des hommes qui ne se doutaient de rien, et dans quelques secondes le sol où s’appuyaient leurs pieds allait disparaître sous le déris.

La mort allait les saisir à l’improviste.

Penhoël éprouvait cette angoisse qu’on aurait à voir un malheureux aller, souriant et sans crainte, tandis que derrière lui, dans l’ombre, s’élève la main armée d’un meurtrier.

Sa première idée fut de les avertir du danger. Il se fit un porte-voix de ses deux mains et lança quelques paroles ; mais le vent qui fouettait violemment son visage ne lui laissa point de doute sur l’inutilité de cet expédient. Ce même vent qui apportait si nettes les paroles criées sur l’autre rive opposait à la voix du maître de Penhoël une infranchissable barrière.

Il hésita. Le fracas de l’orage redoublait, et l’on n’entendait plus ni le son de la trompe ni le bruit de l’eau.

– J’aurai le temps…, pensa-t-il ; le messager est loin encore…

Revenant aussitôt sur ses pas, il longea de nouveau la muraille et se dirigea en courant vers la loge de Benoît Haligan, dont la petite lanterne jetait ses lueurs faibles à travers les branches dépouillées des châtaigniers.

Les voyageurs inconnus, arrêtés sur la route de Redon, semblaient s’impatienter fort et criaient :

– Holà ! le passeur !… au bac !… au bac !…

La route était difficile ; la pluie, qui tombait toujours à torrents, détrempait la terre et rendait la pente glissante.

Penhoël n’était pas encore à moitié chemin lorsque, pendant une seconde de calme où l’orage semblait reprendre haleine, il crut ouïr derrière lui le galop pesant d’un cheval du pays. Presque au même instant, la trompe sonnait à vingt pas de lui éclatante et criarde.

Il vit un cavalier glisser dans l’ombre au-dessous de lui.

– Messager ! cria-t-il.

– C’est vous, notre monsieur ? répondit le cavalier qui s’arrêta ; que Dieu vous bénisse !… Vous allez voir passer tout à l’heure les roues de votre moulin des Houssayes.

– Combien as-tu d’avance sur le déris ?

– Il va plus vite que mon cheval !… et si je ne suis pas arrivé avant lui au bourg de Glénac, on ouvrira plus d’une fosse neuve dans le cimetière…

Le cheval reprit sa course, tandis que le cavalier jetait à pleins poumons sa clameur sinistre :

– L’eau !… l’eau !… l’eau !…

Penhoël atteignit la loge du passeur, qui était fermée en dedans.

– Benoît !… dit-il, Benoît Haligan !… debout !

À l’intérieur, une voix creuse répondit :

– J’ai mis deux amarres neuves au grand bac et une chaîne au petit… Vous n’avez rien à craindre pour ce qui est à vous, Penhoël.

– Ouvrez-moi, reprit celui-ci ; il y a des hommes de l’autre côté, sur la route de Redon…

– Oui… oui ! grommela tranquillement le batelier ; je ne suis pas encore sourd, et je les entends bien faire leur tapage… mais j’ai entendu aussi la trompe du messager… Il faudrait être possédé du démon, notre monsieur, pour démarrer le bac à cette heure !

L’oncle Jean avait raison : René de Penhoël était bon au fond de l’âme, et l’appel des malheureux trouvait encore le chemin de son cœur.

Il secoua la porte de la loge avec colère.

– Ouvre !… répéta-t-il d’un ton impérieux ; si tu as peur, donne-moi la clef du petit bac et j’irai les sauver moi-même !

– Quant à ça, répliqua le batelier, dont la voix baissa jusqu’au murmure, j’aimerais mieux oublier le Pater et l’Ave… Voyons, soyez sage, Penhoël !… Vous voyez bien que ce sont des étrangers, puisqu’ils restent là sur le bord à crier comme des possédés après le son de la trompe… au lieu de se sauver à toutes jambes !… Les étrangers, c’est la ruine du pays !

Penhoël entendit à l’intérieur la voix creuse qui murmurait :

– Patience !… patience !… pour vous, désormais, la nuit ne sera pas bien longue… Mais, Jésus Dieu ! quel orage !… quel orage !…

Ce que Benoît entendait était bien en effet l’orage qui redoublait de fracas, mais c’était aussi l’eau qui arrivait du haut pays, mugissante et furieuse.

L’éclair qui venait d’arracher au batelier sa dernière exclamation avait en quelque sorte pétrifié Penhoël.

L’éclair lui avait montré d’un côté les deux inconnus debout sur la rive et sans défiance encore, tandis que leurs chevaux, les jarrets tendus, les naseaux au vent, semblaient flairer de loin le péril ; de l’autre, un flux écumant et plus blanc que la neige qui se précipitait impétueusement dans la gorge.

L’instant d’après, les deux voyageurs poussèrent à la fois un grand cri de détresse.

Penhoël prit un élan terrible et jeta en dedans la porte du passeur.

L’intérieur de la loge était éclairé faiblement par la lueur d’une mince résine qui brûlait en crépitant contre le mur. Il n’y avait pour meubles qu’un grabat, surmonté d’un petit crucifix, en os, et un bahut où séchait un carrelet de pêche.

Benoît Haligan était debout au milieu de la chambre.

C’était un grand vieillard, maigre et osseux, dont les yeux hagards avaient quelque chose d’inspiré. Les longues mèches de ses cheveux gris étaient éparses sur son front. La fièvre des marais avait creusé sa joue pâle, mais il se tenait droit encore, et sa haute taille avait une sorte de théâtrale majesté.

Benoît Haligan exerçait, entre Glénac et le bourg de Bains, sa triple profession de passeur, de reboutoux (rebouteur, chirurgien) et de sorcier. Suivant la renommée, le don de seconde vue existait de père en fils dans sa famille depuis des siècles. On ne savait trop s’il était bon chrétien, ou serviteur du méchant esprit, mais il inspirait une grande confiance et une crainte plus grande encore.

Il avait été chouan du temps des guerres.

Quand les bonnes gens revenaient de Redon après la brune, et qu’il leur fallait passer le bac à Port-Corbeau, la peur les prenait une demi-heure à l’avance, et tout le long du chemin, par prudence, ils récitaient leurs meilleures prières.

Mais, à tout prendre, c’était un vrai Breton qui avait donné de son sang à son roi et à ses maîtres.

En voyant sa porte tomber, brisée, Benoît ne bougea pas et garda ses bras croisés sur sa poitrine.

– La clef !… la clef !… s’écria Penhoël en s’élançant vers lui.

– La porte de la maison de votre père a été brisée comme cela une fois, du temps des bleus, dit le passeur d’un ton de reproche froid ; mais j’étais derrière pour la défendre.

– La clef ! répéta Penhoël haletant d’émotion ; n’entends-tu pas leurs cris d’agonie ?… C’est être un assassin que de laisser mourir ainsi des chrétiens sans secours !

– J’entends leurs cris, répliqua Benoît ; et je prie Dieu de prendre leurs âmes.

De temps en temps, la voix des malheureux arrivait parmi les mille fracas du dehors. Ils disaient :

– Au secours !… au secours !…

Le maître de Penhoël secouait le vieillard qui demeurait immobile.

– Je te promets dix écus si tu me donnes la clef, reprit-il d’une voix étouffée ; vingt écus !… trente écus !…

Benoît Haligan hocha la tête avec lenteur.

– Je n’ai ni femme ni enfants, répliqua-t-il ; que m’importe votre argent ? Dieu ne veut pas que les étrangers viennent dévorer le pauvre pain de la Bretagne !

René roulait ses yeux avec fureur, et ses doigts crispés menaçaient le cou du vieillard.

– Penhoël, reprit ce dernier d’une voix adoucie, vous pouvez me tuer… vous savez bien que je ne me défendrai pas contre vous…, mais je ne laisserai pas le fils de votre père aller à son malheur !… N’y a-t-il donc pas assez de menaces dans l’air autour de vous, notre monsieur ? De vos fenêtres, là-haut, ne pouvez-vous pas voir le château de votre nom habité par un ennemi mortel ? Vous êtes jeune, voilà vos doigts forts qui s’enfoncent dans les chairs d’un pauvre vieillard !… Brisez ce bras qui vous a servi soixante ans, Penhoël, vous n’empêcherez pas Benoît Haligan de parler !

– Mais, misérable !… s’écria René, tu n’as donc pas d’entrailles ?…

– Votre fille était toute pâle ce matin, Penhoël !… voilà bien longtemps que je l’ai dit pour la première fois… Avant de mourir, vous les verrez toutes trois glisser, la nuit, sous les saules… trois pauvres petites saintes, notre monsieur !… Blanche, Cyprienne et Diane !… Oh ! ça fera trois belles-de-nuit de plus au bord de l’eau…

– Tu ne veux pas me donner la clef ?… cria René menaçant.

– Et qui sait, reprit le passeur avec sa tristesse calme, qui sait si ce n’est pas leur mort qui vient là-bas du côté de la ville ?… Écoutez-moi, Penhoël, ajouta-t-il d’un ton sentencieux et plein d’emphase, quand la main de Dieu est sur un étranger, prenez garde !… laissez mourir l’étranger, ou il vous prendra le salut de votre âme et la vie de votre corps !…

Les cris s’entendaient encore, mais à chaque instant plus faibles.

– Une dernière fois, dit René dont les paroles avaient peine à passer entre ses dents serrées, la clef !… ou gare à toi !

Et comme le passeur n’obéissait point encore, Penhoël le saisit à la gorge et le terrassa.

L’instant d’après il se relevait, tenant à la main la clef conquise, et s’élançait précipitamment au dehors.

Benoît Haligan se dressa sur ses pieds à son tour et sortit de la loge.

– Penhoël ! criait-il, mon bon maître !… n’allez pas !… au nom de Dieu !… Nos pères le disaient avant nous… L’étranger qu’on sauve nous prend le salut de notre âme et la vie de notre corps !…

René ouvrait le cadenas qui retenait le bac fixé au tronc d’un arbre.

Les eaux avaient une violence terrible. Il lui fallut toute son habileté d’homme robuste et jeune pour sauter dans le bateau qu’emportait déjà le courant.

Et cependant, quand il se retourna pour saisir la perche, le vieux Benoît Haligan était debout auprès de lui.

– J’ai mangé pendant soixante ans le pain de Penhoël, murmurait-il avec une sombre résignation ; que Dieu me garde seulement le salut de mon âme… Je puis bien donner au fils de mon maître la vie de mon pauvre vieux corps !

. . . . . . . . . . .

Il restait une heure de jour environ, quand le jeune M. Robert de Blois et son écuyer Blaise quittèrent l’auberge du Mouton couronné. Maître Géraud, chapeau bas et la pipe dans la poche, leur fit la conduite jusqu’à cinquante pas de son établissement.

– Nous réglerons notre petit compte demain, dit Robert.

– Pour ça, répliqua l’aubergiste, demain ou dans un an… quand vous voudrez !… Quant à votre jeune dame, on en aura soin comme si elle était la fille du roi !…

– Bien obligé, mon bon M. Géraud… et au revoir !

– Bon voyage !…

L’aubergiste fit un beau salut ; et tandis que Robert et Blaise remontaient la grande rue, le brave aubergiste leur criait encore de loin :

– Surtout, gare aux fondrières !… et aux uhlans ! et au déris !…

Robert et Blaise mirent leurs chevaux au trot, et sortirent de la ville.

Quand ils se trouvèrent en pleine campagne, le jour commençait à baisser. Il faisait un temps magnifique, mais le soleil se couchait dans un lit de nuages sombres aux franges empourprées, et de temps en temps de brusques bouffées de vent secouaient les feuilles sèches sur les branches des arbres.

Robert réfléchissait, mais sa méditation était joyeuse, et un triomphant sourire relevait sournoisement les coins de sa lèvre. Blaise ne se sentait pas d’allégresse. Pendant que son compagnon rêvait, il se prélassait sur son gros cheval et prenait des poses dignes du Cirque-Olympique.

Une seule chose le molestait, c’était le silence.

– Ah çà ! dit-il enfin d’une voix soumise et caressante, on ne peut donc pas causer, M. Robert ?…

– Cause, si tu veux…

– À la bonne heure !… Eh bien ! mon fils, je te dirai que cette fois-ci je suis content… mais là, en grand !… Paris ne vaut pas deux sous : vive la Bretagne !

Robert pensait toujours.

Blaise reprit avec un enthousiasme croissant :

– Bonne affaire, saperlotte, bonne affaire !… Je n’ai jamais vu entamer une histoire comme ça !… Pendant que tu parlais au vieux Géraud, M. Robert, j’avais envie de t’embrasser… Comme il donnait là dedans, tout de même !… Désormais, je n’ai pas d’inquiétude… Tu vas me tourner tous ces campagnards-là en deux temps… Ils n’y verront que du feu !

– Ne chantons pas trop tôt victoire !… murmura Robert.

– Et de la modestie aussi !… s’écria l’Endormeur attendri. Vrai, c’est encore de l’honneur pour moi que d’être ton domestique ! Veux-tu que je te dise, nous sommes en veine, c’est clair… et si l’affaire de Penhoël manquait, par impossible, il nous resterait toujours une centaine d’écus ou deux dans la poche !…

– Comment cela ? demanda Robert avec distraction.

– Nous sommes propriétaires de deux bons chevaux, répliqua Blaise en riant de tout son cœur, et le père Géraud a poussé la précaution jusqu’à mettre des pistolets dans nos fontes… Tout ça peut se vendre.

– C’est juste, dit Robert qui ne put s’empêcher de sourire ; tu as, toi aussi, tes talents, ami Blaise… mais nous n’en sommes pas là Dieu merci !

– Enfin, voulut répliquer l’Endormeur, une poire pour la soif ne fait jamais de mal…

– Laissons cela !… interrompit Robert ; nous avons du travail pour notre route… sans compter même les fondrières, les uhlans, et cætera… Tous ces renseignements que nous a donnés l’excellent père Géraud forment notre catéchisme… n’en perdons pas un seul !

– Diable !… murmura Blaise, si tu comptes sur moi…

Robert lui coupa la parole.

– Pendant qu’on préparait les chevaux, dit Robert en tirant un calepin de sa poche, j’ai fait mes petites provisions… Voyons cela pendant qu’il reste encore un peu de jour.

Il leva le calepin à la hauteur de ses yeux et se prit à lire :

« Louis de Penhoël (l’aîné), parti depuis quinze ans, colonel au service des États-unis d’Amérique… »

– Vois-tu, dit-il en s’interrompant, j’ai noté mes propres paroles tout aussi bien que celles de notre hôte… Oublier ce que disent les autres, c’est malheureux… mais oublier ce qu’on a dit soi-même, c’est terrible !

Blaise écoutait avec l’attention respectueuse d’un écolier qui se nourrit de la parole de son maître.

– Ce Louis de Penhoël, poursuivit Robert, est évidemment l’aigle de la famille… Une manière de héros de roman !… Il y a dix à parier contre un qu’il est mort : ce personnage-là, vois-tu, me semble une véritable trouvaille… Je n’ai point noté ce qui a trait à lui et à la femme du maître de Penhoël… On n’oublie que les détails, et ceci est le fond même de notre affaire !…

Il tourna la page de son calepin et reprit, mêlant à sa lecture les observations qu’il s’adressait à lui-même :

« Famille de Pontalès, haine héréditaire… »

– Cela peut nous servir énormément ! Quand on veut des armes contre Montaigu, on se fait l’ami de Capulet…

– Qui sont ces gens-là ? demanda l’Endormeur.

– Des Penhoël et des Pontalès de l’ancien temps, répondit Robert. Maintenant : « L’oncle en sabots… » Quelque fossile !… C’est peu intéressant ! « M. et madame de Penhoël… » Connus ! « La petite Blanche, leur fille (l’Ange)… » On ne sait pas… une enfant fade et blonde… Enfin, nous verrons !… « Les deux filles de l’oncle en sabots et leur frère Vincent, le sauvage… le fils adoptif, Roger de Launoy. » Je n’aime pas tout ce petit monde-là !… ce sera gênant… et puis ça fera bien des bouches inutiles !…

– Tu plaisantes ! interrompit Blaise, est-ce que nous garderons tout cela ?

L’imagination de l’Endormeur avait travaillé ; il se croyait sincèrement et du fond de l’âme l’un des maîtres de Penhoël.

– Le fait est, dit Robert, que ça deviendrait ruineux !… Sans ces quatre jeunes gens, le manoir semblait fait tout exprès pour nous… Mais, pendant que j’y pense, il me manque un nom ici… Le père Géraud me reparlera peut-être de ce brave camarade qui lui a sauvé la vie dans la rade de Brest.

– Et à qui j’ai servi de garçon de noce, dit Blaise.

– Précisément !… Je ne me souviens pas du tout…

L’Endormeur se gratta le front et fit semblant de chercher.

– Est-ce que c’est bien important ? demanda-t-il.

– Très-important !

– Eh bien, mon bonhomme, s’écria Blaise en se frottant les mains, ça me fait plaisir ! En ce cas-là, je vais sauver la patrie… car je m’en souviens, moi ! Notre nouveau marié s’appelle Gauthier !

Robert écrivit ce nom sur son calepin, qu’il remit ensuite dans sa poche.

La nuit tombait rapidement, et à mesure que l’obscurité venait, les grands nuages noirs où s’était couché le soleil montaient lentement à l’horizon.

Ils couvraient déjà le tiers du ciel du côté de l’occident, tandis qu’à l’orient et au nord les étoiles commençaient à briller.

Les rafales devenaient de plus en plus rares, et bien qu’on fût à la fin de l’automne, l’atmosphère lourde semblait chargée d’électricité.

La route, qui avait suivi jusqu’alors les sommets d’une petite chaîne de collines, s’enfonçait au loin dans une vallée sombre et boisée.

Nos deux voyageurs descendirent la côte au trot de leurs chevaux. Ils gardaient maintenant tous les deux le silence et se perdaient à plaisir dans des rêves charmants.

Après bien des traverses, la fortune leur souriait enfin. Adieu les jours de misère ! plus jamais d’inquiétude pour le pain du lendemain ! Ils allaient devenir des gens paisibles et honorés, des propriétaires !

Chacun d’eux, suivant sa nature, bâtissait ses châteaux. Blaise hésitait franchement entre la bonne vie de la campagne et les plaisirs de la ville. Robert songeait à utiliser son influence ; il faisait manœuvrer ses capitaux. D’après le succès de ses spéculations habilement combinées, la popularité ne pouvait lui faire défaut, et pour qu’on lui refusât la députation, il eût fallu supposer une ingratitude qui n’est certes point dans les mœurs bretonnes…

Une fois député, avec de l’adresse et de la prudence, on a devant soi une vaste carrière. Robert n’était point gêné par ces convictions politiques qui sont un embarras et un obstacle. C’était un homme sans préjugés. En conscience, l’avenir lui appartenait, et il ne savait point assigner lui-même la limite où s’arrêterait son essor…

Ils songeaient ainsi. Leur route se poursuivait sans ennui et sans fatigue. Ils ne s’apercevaient même pas que tout, autour d’eux, avait changé d’aspect.

Le chemin étroit et fangeux courait maintenant tout au fond de la vallée ; la nuit était noire ; les grands nuages s’étaient élargis comme un voile sombre sur toute l’étendue du ciel. Des deux côtés de la route encaissée deux taillis épais arrêtaient le regard.

– Ce qui est affligeant, dit Blaise répondant à ses propres pensées et avec un gros soupir, ce sont ces coquins d’impôts !…

– J’y songeais, répliqua Robert ; cinq mille francs pour nos pauvres quarante mille livres de rente !

– C’est absurde !

– Les gouvernements ne comprendront jamais que leurs appuis naturels sont les propriétaires du sol !

– Cela nous écrase !

– Cela nous ruine !… Avec les réparations et les non-valeurs, c’est à peine si nous toucherons une trentaine de mille francs tous les ans !

Robert prononçait ces paroles avec une conviction triste et profonde.

Avant que Blaise lui eût donné la réplique, une voix éclatante et gaillardement timbrée s’éleva dans la nuit.

– Halte-là !… dit-elle.

Puis elle ajouta d’un accent impérieux, en s’adressant à des personnages invisibles :

– Vous autres, attention, s’il vous plaît !

À ce commandement, il se fit un bruit soudain dans le taillis, parmi les feuilles sèches.

Robert et Blaise, brusquement éveillés de leur songe, regardèrent autour d’eux avec effroi.

À travers les ténèbres épaisses ils aperçurent un homme debout au milieu de la route. À droite et à gauche, d’autres hommes stationnaient immobiles. Et le bruit de feuilles sèches continuait dans le taillis.

Robert et Blaise n’essayèrent même pas de se le dissimuler, la menace du père Géraud s’accomplissait. Ils étaient cernés de tous côtés par les terribles uhlans.

VII. LES RESSOURCES DE BIBANDIER[modifier]

Le réveil de nos deux voyageurs fut d’autant plus rude que leur rêve avait été plus séduisant. Ce coup tombait sur eux à l’improviste. Néanmoins, ils n’en furent point trop abattus.

Malgré le nombre imposant des bandits, Blaise eut même une velléité de résistance.

– Si nous essayions les pistolets du père Géraud ? murmura-t-il.

Le chef des brigands l’entendit, car il s’écria précipitamment :

– Martin !… Michel !… Pierre !… Jean ! et tous les autres !… ne bougez pas… Mais si ce monsieur-là fait mine d’armer son pistolet, fusillez-le-moi comme un lièvre !

Personne ne répondit. Seulement le bruit de feuilles sèches augmenta dans le taillis.

– C’est bien, mes fils, reprit le chef ; pas un mot !… c’est la consigne !… Quand on parle, les voix se reconnaissent, et il en revient toujours quelque chose à la cour d’assises.

Tandis que le chef bavard des bandits taciturnes faisait à ses subordonnés cette leçon de morale, Robert avançait la tête par-dessus le cou de sa monture et tâchait d’apercevoir ses traits ; mais la nuit était trop profonde.

Le uhlan reprit en s’adressant aux deux voyageurs :

– Ah ! ah ! mes pauvres messieurs !… vous n’avez que quarante mille francs de rente, et le gouvernement n’a pas honte de vous demander des impôts !… Savez-vous bien que c’est épouvantable ?

Il s’interrompit pour crier à sa troupe toujours immobile :

– Vous autres, ne bougez pas !…

Robert tendait l’oreille et regardait de tous ses yeux.

Il eût payé dix louis un rayon de lune, sur son aisance future.

– Allons, mes bons amis, poursuivit le bandit, je ne serai pas si méchant que le gouvernement, moi… Je ne vous demande rien, sinon ce que vous avez dans vos poches.

Il arma le fusil qu’il tenait à la main, et ajouta :

– Vous autres, mes enfants, ne bougez pas, mais tenez-vous prêts à faire feu.

Ses soldats, modèles de discipline militaire, ne firent pas un mouvement.

Robert et Blaise ne répondaient point.

– Eh bien ! s’écria le uhlan d’une voix terrifiante, pour avoir votre bourse faudra-t-il prendre votre vie ?

Un bruyant et franc éclat de rire accueillit cette sanglante menace. Blaise ne comprenait point. Quant aux brigands subalternes, ils gardaient imperturbablement leur immobilité grave.

– Ah ! Bibandier ! mon pauvre Bibandier !… s’écria enfin Robert, comme tu es volé !

– Bibandier !… répéta Blaise stupéfait. Pas possible !

Le général en chef des brigands avait tressailli à ce nom.

– Il me semble que je connais cette voix-là…, grommela-t-il. Ah ! satané pays !… on y trouve jusqu’à des amis !…

Plus il parlait, plus Robert riait de tout cœur.

Le brigand posa son fusil par terre et tira un briquet de sa poche.

– Ah çà ! mon brave, reprit Robert, dis un peu à tes hommes que nous sommes des camarades…

– Vous autres, ne bougez pas ! commanda Bibandier qui alluma une petite lanterne de poche.

Il en éclaira successivement le visage des deux voyageurs.

– L’Endormeur ! s’écria-t-il, et ce diable d’Américain !… Ah çà ! vous croyez peut-être que je suis content de vous voir ?…

– Une poignée de main, mon bonhomme, dit Robert.

– Quand je pense que je les suivais depuis dix minutes, grommela Bibandier, et que je les entendais parler de leurs rentes !…

– Et de ces coquines d’impositions, dit Blaise que la gaieté de Robert gagnait enfin.

– Ah çà ! s’écria Bibandier, vous jouez donc la comédie pour vous tout seuls ?

– Il y a une chose certaine, mon brave, répliqua Robert, c’est que nous ne parlions pas à ton intention… Nous te croyions à Brest.

– J’en viens.

– Éclaire-toi donc un peu que nous te regardions…

Bibandier retourna complaisamment l’œil rond de sa petite lanterne, et nos deux voyageurs virent son visage, qui exprimait en ce moment le désappointement le plus douloureux.

C’était un homme de trente-cinq à quarante ans, maigre et long comme une gaule. D’énormes favoris, taillés à la Cartouche, essayaient en vain de lui donner une physionomie féroce. Il avait eu beau mêler sa barbe et ses cheveux d’une façon sauvage, c’était évidemment un brigand assez débonnaire.

– Mon pauvre Bibandier, dit Robert, comme te voilà triste !… Il me semble pourtant que quand on a la clef des champs et une troupe superbe…

Bibandier poussa un gros soupir.

– Je mange du pain noir et je bois de l’eau, répliqua-t-il d’un accent plaintif ; depuis un mois que je suis dans ces affreuses landes, je n’ai pas une seule pièce d’argent blanc… je regrette le bagne !

– Que dis-tu là ?

– Ah ! Paris !… Paris !… s’écria Bibandier avec attendrissement ; une heure de faction dans n’importe quelle rue, après minuit sonné, vous donne de quoi passer joyeusement la quinzaine… c’est pour retourner à Paris que je travaille…, et si vous saviez comme je me donne du mal !… Ce soir, en vous voyant arriver, je flairais une aubaine… je me disais : Au moins, ce ne sont pas de ces rustres du bourg de Bains, du bourg de Glénac ou du bourg de Saint-Vincent, portant de lourds bâtons pour défendre la demi-douzaine de gros sous qu’ils ont dans leurs poches… Quand je vous ai entendus parler de vos rentes, mon cœur a battu… j’ai revu Paris… mon garni de la Chapelle !… J’ai senti l’odeur de la cuisine bourgeoise où nous dînions ensemble quand les eaux étaient basses… Mais non ! la déveine est la déveine !… et je commence à croire que je mourrai de faim dans mon trou !

– Y a-t-il encore de l’eau-de-vie dans la gourde ? demanda Robert.

– Le père Géraud l’a remplie, répondit Blaise.

– Alors descends… il est de bonne heure… et on peut bien fumer une pipe avec un ancien.

Nos deux voyageurs mirent pied à terre, et attachèrent leurs montures aux branches du taillis.

Les feuilles sèches cependant ne remuaient plus. L’armée de Bibandier gardait son immobilité modèle et semblait attendre un ordre du chef pour rompre les rangs.

Un grand chien maigre comme son maître était sorti du bois et tournait autour des chevaux, la queue basse et d’un air affamé.

– Ah çà ! mon brave, dit Robert en présentant la gourde à Bibandier, je ne te comprends pas !… Il n’y a pas un pays au monde où une douzaine de bons garçons ne puissent se tirer d’affaire… Que diable fais-tu donc de tous ces grands gaillards ?

Le pauvre bandit but une énorme lampée d’eau-de-vie. Cela parut lui rendre un peu de cœur, et il reprit en essayant de sourire :

– Cela fait donc de l’effet tout de même ?

Robert et Blaise regardèrent les silencieux brigands.

– Un effet superbe ! répondit Blaise.

– Avec ça, ajouta Robert, on aurait de quoi arrêter une caravane !…

Le sourire de Bibandier se changea en un bon gros rire.

– Oh ! oh ! oh ! fit-il ; je ne suis pourtant pas en train de folâtrer !… Ne bougez pas, vous autres !… Ah ! dame ! c’est bien obéissant !… Et puis ça ne coûte pas cher de nourriture !

Il remit la gourde dans sa bouche, puis il ajouta en secouant la tête :

– Martin, Michel, Jean, Bonaventure et les autres sont des manches à balai dévoués que j’habille comme je peux…

– Bah ! firent en même temps Blaise et Robert. Nous les avons entendus remuer dans le taillis.

– Ici, Médor !… cria Bibandier.

Le chien maigre s’approcha en rampant.

– C’est Médor qui est chargé de ce rôle, reprit le malheureux brigand ; il fouille les feuilles sèches avec ses pattes… et il est dressé à se démener comme un diable quand je crie : Attention ! vous autres !…

Robert prit la lanterne et alla reconnaître les bandits subalternes, qui étaient en effet des piquets de bois plantés le long de la route et affublés de guenilles.

– Et ne pas gagner sa vie avec une imagination comme cela ! murmura Blaise ; il y a des gens qui n’ont pas de chance !

– Eh bien ! dit Robert, j’aurais cru que le pays était bon pour ce genre de commerce… on m’a tant parlé des uhlans !…

– C’est moi qui suis les uhlans, répondit Bibandier ; moi et Médor… c’est-à-dire, il y en a bien d’autres, là-bas, au delà des marais de Glénac… mais ce sont des poules mouillées qui ne savent rien de rien !… J’ai voulu m’enrôler parmi eux… pas moyen !… Et maintenant ils me cherchent partout pour m’étrangler, sous prétexte que je leur fais une mauvaise réputation. Je ne tue personne, pourtant, car mon fusil lui-même n’est qu’une trique de châtaignier.

– Bourre ta pipe, mon pauvre Bibandier, dit Robert, et asseyons-nous un petit instant.

– Attendez, répliqua le chef des uhlans ; l’herbe est mouillée, et je vais vous prêter mes hommes pour vous asseoir.

Il arrangea en effet les haillons de ses prétendus soldats sur le talus, déposa son prétendu fusil contre un arbre, et prit place à côté de nos deux voyageurs.

D’après les choses qui se dirent dans cette réunion, il eût été facile de comprendre que Blaise et même le jeune M. Robert de Blois avaient mené récemment à Paris une vie peu exemplaire.

On se rappela en commun d’assez bons tours. Nos deux voyageurs et Bibandier faisaient un trio d’excellents compagnons.

La gourde se vidait rondement.

Bibandier ne tarissait pas sur les traverses qu’il avait éprouvées depuis son évasion du bagne de Brest.

– Vous voyez bien pourtant que je fais de mon mieux, disait-il avec mélancolie ; je ne demande qu’à travailler honnêtement… mais je crois que je serai forcé un beau jour, pour éviter la famine, de manger mon pauvre ami Médor.

– Triste rôti !… fit observer Blaise.

Médor hurla plaintivement.

– Avec mes hommes et mon industrie, reprit l’infortuné bandit, je ne gagne pas cinq sous par jour… Médor m’apporte parfois une poule étique que je mets au pot… Ce sont les jours de fête !… Nous mangeons cela en famille… Le reste du temps il faut jeûner…

– Où demeures-tu ? demanda Robert.

– Pour ça, je ne suis pas trop mal logé… Il y aura bien où nous mettre tous trois si vous voulez vous associer à mon commerce… J’ai un vieux moulin à vent pour moi tout seul… et l’on y est très-bien, excepté les jours de pluie.

– La toiture est trouée ?

– Non pas… il n’y a plus de toiture… Mais parlez-moi donc un peu de vous, mes anciens ! Que venez-vous tramer par ici ?

Robert se leva au lieu de répondre, et secoua les cendres de sa pipe.

– Il me semble que je sens des gouttes de pluie, dit-il.

– Ce ne sera rien, mon fils… Tu ne veux donc pas me dire… ?

– J’espère bien que nous nous reverrons !… Mais du diable si ce n’est pas un orage !… Allons, Blaise !… en route !…

– En route pour quel pays ? demanda encore Bibandier ; voulez-vous m’emmener ?

Robert se mit lestement en selle.

– Nous voulons faire mieux, répliqua-t-il ; quant à moi, je ne peux pas digérer l’idée de te laisser dans la misère… Il nous reste sept francs cinquante…

– Et tu vas partager ? s’écria Bibandier attendri.

– Je te laisse tout !

Bibandier n’eut que la force de tendre la main, tant il restait abasourdi devant cet excès de magnanimité.

– Mais…, voulut dire Blaise.

– Tais-toi ! répliqua Robert ; il entrait dans mon plan d’être dévalisé…

– Voilà un ami ! s’écriait cependant le fanatique uhlan avec componction ; y avait-il longtemps que je n’avais palpé de ces pièces blanches !… Américain ! tu es un vrai !… Donne-moi ton adresse et j’irai te voir au bout du monde !…

Robert allongea un coup de houssine au cheval de Blaise, et ils partirent tous les deux au grand trot.

Bibandier fit un paquet de ses camarades et les emporta sous son bras. Grâce aux largesses de Robert, il avait de quoi nourrir toute sa troupe pendant une semaine.

– Voilà pourtant ce qu’on peut devenir, disait le jeune M. de Blois à son domestique, quand on n’a pas de tenue !… Ce garçon-là aurait pu faire quelque chose, mais quelles manières !… Si nous gagnons la partie, je lui donnerai de quoi retourner à Paris… à moins qu’il n’y ait à faire quelque besogne désagréable, auquel cas je lui promets la préférence.

Blaise était occupé à relever le collet de sa blouse pour se défendre contre le vent qui lui envoyait de larges gouttes de pluie au visage.

– Ça s’annonce drôlement bien ! grommela-t-il ; nous allons en voir de rudes !…

La tempête avait, en effet, éclaté avec une violence soudaine. À peine étaient-ils à trois ou quatre cents pas de l’endroit où ils avaient fait halte, que déjà leurs habits ruisselaient de pluie. Le vent grondait furieusement dans les taillis. De temps en temps un éclair s’allumait dans l’obscurité profonde, et leur montrait la route fangeuse qui s’allongeait à perte de vue.

Blaise grelottait et se plaignait. Robert, au contraire, gardait son imperturbable bonne humeur.

– Bravo ! disait-il ; j’aurais commandé cet orage qu’il ne serait pas tombé plus à propos… Au moins arriverons-nous à Penhoël dans un état convenable…

Une demi-heure se passa. La tempête semblait redoubler de rage. Tout à coup les deux chevaux s’arrêtèrent en même temps.

Robert voulut pousser le sien, mais l’animal ne bougea pas.

– Il y a de l’eau là, devant nous, dit l’Endormeur.

Un éclair se chargea de confirmer son assertion. Durant le quart d’une seconde ils virent le cours tranquille de l’Oust, la double colline et la silhouette du manoir de Penhoël.

– Nous sommes au bout de nos peines ! dit Robert. Ah çà ! voici un ruisseau qu’on sauterait à pieds joints… Cette fameuse inondation dont on nous parlait tant ressemble un peu aux terribles uhlans, résumés dans la personne de notre ami Bibandier.

– C’est le pays des bâtons flottants, repartit Blaise ranimé à l’espoir prochain d’un bon gîte ; si nous appelions le passeur ?…

– Au bac !… au bac !… cria Robert.

Personne ne répondit sur l’autre rive.

Ils répétèrent leur cri, et durant deux ou trois minutes, ils s’enrouèrent à l’unisson.

– En définitive, dit Robert que rien ne pouvait entamer, il ne serait peut-être pas mauvais de passer ce ruisseau à la nage… Les uhlans, la tempête, et, pour finir, un bain… avec cela on peut se présenter tout nus !

Blaise criait :

– Au bac !… holà le passeur !… au bac !

Ils avaient mis pied à terre tous les deux.

Depuis quelques minutes, ils entendaient derrière les collines le son rauque d’une trompe et des clameurs lointaines dont ils ne saisissaient point le sens.

Blaise était vaguement effrayé.

– Écoute !… murmura-t-il ; la trompe se rapproche…

– C’est un homme à cheval, répliqua Robert.

– Que diable signifie tout cela ?…

En ce moment le messager passa au grand galop sur l’autre rive en jetant son cri :

– L’eau !… l’eau !… l’eau !

Blaise eut un frisson.

– Rebroussons chemin, prononça-t-il d’une voix déjà effrayée.

Robert haussa les épaules.

– Quand le ruisseau croîtrait d’un pied, dit-il, nous en aurions jusqu’au genou… La belle affaire !…

Un fracas sourd se faisait derrière les collines.

Bientôt une masse blanche et phosphorescente se précipita dans la gorge avec un mugissement.

Les deux chevaux se dressèrent sur leurs jarrets et reniflèrent bruyamment ; puis ils firent en même temps un bond en arrière et s’enfuirent au grand galop.

– Nous sommes perdus !… balbutia Blaise qui essaya de s’enfuir à son tour.

Mais il sentit un froid subit à ses pieds, puis tout le long de son corps : il perdait plante.

Il y avait six pieds d’eau à l’endroit où Robert et lui étaient debout naguère, et l’inondation furieuse les entraînait avec une violence inouïe.

Ils ne voyaient rien dans les ténèbres profondes, sinon cette phosphorescence faible qui est à la surface de l’eau bouillonnante.

Ils criaient au secours de toutes leurs forces, mais il leur semblait que ces cris impuissants devaient se perdre parmi les mille bruits qui les entouraient.

Ils luttaient, mais sans espoir. C’était l’heure de la mort.

VIII. LE DÉRIS[modifier]

Le bac où René de Penhoël venait de monter, en compagnie de Benoît Haligan le sorcier était un lourd et grossier chaland qui avait fait un long service, et dont les ais mal joints donnaient passage à l’eau.

Le courant l’entraînait rapidement dans la direction des marais de Glénac. La perche de René, trop courte, touchait à peine le fond du lit de l’Oust. Le chaland tournait sur lui-même et allait à la grâce de Dieu.

Benoît Haligan se tenait debout et immobile au centre du bateau, comme s’il lui eût suffi, pour l’acquit de sa conscience, de partager le danger de son maître.

Depuis que René de Penhoël se trouvait au milieu de l’inondation, le travail désespéré auquel il se livrait et les mille bruits qui l’entouraient l’empêchaient de reconnaître la direction des cris de détresse.

Il les entendait bien encore, mais faiblement, et ces cris, loin de se rapprocher, semblaient s’éloigner sans cesse.

Le maître de Penhoël faisait des efforts incroyables pour arrêter ou changer la marche du bateau, mais il était toujours dans le lit de l’Oust, et le fond lui manquait.

Le premier éclair qui ouvrit les nuages lui montra Penhoël et la double colline déjà dans le lointain. Autour de lui l’inondation étendait une vaste nappe d’eau.

Il cessa de percher et prêta l’oreille. Les cris de détresse ne parvenaient plus jusqu’à lui.

Alors il jeta la perche au fond du chaland et s’assit, découragé, sur le bord. La sueur inondait son front, ses pensées se mêlaient confuses, et il n’avait plus de force.

– Notre monsieur, dit auprès de lui la voix tranquille du passeur de Port-Corbeau, nous allons comme ça tout droit au tournant de la Femme Blanche.

Penhoël releva la tête et sentit comme un superstitieux mouvement de frayeur en voyant auprès de lui la haute et sombre stature de Benoît Haligan. Il ne croyait point aux sorciers, mais on n’est pas pour rien fils des campagnes bretonnes. Une heure vient où l’homme fait se rappelle les terribles histoires qui bercèrent son enfance. La fibre du merveilleux, cette mystérieuse corde tendue au fond du cœur de tout Breton et qui ne s’agite qu’à la pensée des choses de l’autre monde, peut rester muette bien longtemps et vibrer tout à coup dans la conscience étonnée.

Le passeur prenait aux yeux de Penhoël, en ce moment, une taille surhumaine. Penhoël avait un voile sur la vue, au travers duquel il pensait apercevoir l’énorme fantôme de la Femme Blanche, planant au-dessus du gouffre avide.

– Les pauvres malheureux y sont arrivés peut-être avant nous ! murmura-t-il en frissonnant.

– Non, répondit le passeur.

Sa voix, que la vieillesse brisait d’ordinaire, semblait ferme et grave en ce moment solennel.

Un sentiment dont Penhoël n’aurait point su se rendre compte l’empêchait d’implorer l’aide de son lugubre compagnon.

– Savez-vous donc où ils sont ? demanda-t-il enfin pourtant.

– Oui, répliqua Benoît.

– Eh bien ! pourquoi ne prenez-vous pas la perche ?

– Parce que vous ne me l’avez pas ordonné.

– Qu’est-il besoin ?…

Le passeur l’interrompit.

– Penhoël, dit-il d’un ton triste, je n’ai pas beaucoup de jours à vivre désormais… mon corps est à vous, mais je veux garder mon âme… Je vous ai donné un bon conseil, c’est tout ce qu’un serviteur peut faire… Voulez-vous encore sauver ces étrangers au risque de votre vie sur cette terre et de votre salut dans l’autre monde ?

– Je le veux !… prononça Penhoël à voix basse.

– Eh bien ! donnez-moi vos ordres tout haut, afin que Dieu et le démon les entendent… Je sais bien que je ne sauverai pas mon corps… ces gens me tueront : c’est la loi mystérieuse… Mais la Vierge aura pitié de ma pauvre âme !

– Et moi ?… murmura involontairement Penhoël.

– Vous ?… Avant de vous tuer, ils vous damneront !

Il y eut un silence dans le bateau qui fuyait toujours emporté par l’eau bouillonnante. René de Penhoël eut honte de lui-même.

– Folie que tout cela ! s’écria-t-il ; prends la perche et travaille.

– Vous m’ordonnez de les sauver ? dit le vieux Benoît d’une voix lente et emphatique.

– Je te l’ordonne !

– Une fois…

– Oui !

– Deux fois…

– Oui !

– Trois fois…

Penhoël frappa de son pied les planches vermoulues du chaland.

– Cent fois ! s’écria-t-il ; c’est en laissant mourir des chrétiens sans secours qu’on livre son âme à Satan ; marche !

Le passeur prit dans un coin du bac la pelle à épuiser l’eau et s’en servit comme d’une rame pour quitter enfin le lit de la rivière où sa perche n’aurait point trouvé fond. La lourde barque céda lentement à l’effort, tourna une dernière fois sur elle-même et entra dans des eaux plus tranquilles.

Haligan saisit alors la perche et trouva aisément le fond. Le chaland nageait au-dessus de ces grandes prairies que nous avons vues naguère couvertes de troupeaux.

– Prends garde de faire fausse route, dit Penhoël, nous devons être bien loin !…

– Nous sommes en face du bourg de Glénac, répliqua le passeur ; juste à moitié chemin du Port-Corbeau et de la Femme Blanche… Si je peux tomber sur un contre-courant, nous ne mettrons pas plus de temps à monter que nous n’en avons mis à descendre…

Tout en parlant, il perchait avec zèle. La nuit était si profonde qu’on n’apercevait absolument rien autour du bateau, et pourtant nulle hésitation ne se trahissait dans la manœuvre de Benoît le sorcier. Il allait, suivant dans les ténèbres une route directe et invisible. Nul autre que lui n’aurait pu reconnaître les indices vagues et mystérieux qui lui servaient de boussole.

Penhoël, debout au milieu du bateau, tremblait de froid et dévorait son impatience.

– Depuis le temps que nous marchons, murmura-t-il, nous devrions entendre leurs cris.

– Ça ne va pas tarder, répliqua le passeur ; je sais où je vais comme s’il faisait grand soleil… et je sais où ils sont comme si je les voyais… Écoutez !

Penhoël tendit l’oreille avec avidité ; mais il ne saisit d’autre bruit que le sourd fracas de l’orage.

– Il y a trois choses possibles, reprit le passeur : ils ont été entraînés vers le tournant… ils ont gagné l’autre rive à la nage… ou bien ils se sont accrochés aux grands saules qui bordent la prairie sous la route de Redon… S’ils sont dans les saules, nous allons les entendre tout à l’heure… Écoutez encore !

Cette fois, un cri faible et perceptible à peine arriva jusqu’aux oreilles de Penhoël.

– En avant ! s’écria-t-il éveillé tout à coup par cette voix de la détresse.

Ses mains tâtaient le fond du chaland pour chercher une seconde perche.

– Vous pouvez bien patienter quelques minutes… murmura le vieillard, car vous aurez toute votre vie pour regretter notre besogne de cette nuit !

– En avant !… en avant !…

Le passeur n’en travaillait ni moins ni davantage. Il allait, tantôt à droite, tantôt à gauche, se couchant sur sa perche flexible et louvoyant avec une adresse incroyable au milieu des mille courants qui se croisent sur l’étendue des marais.

Le vent portait. On entendait maintenant, distincts et fatigués, les cris des malheureux en souffrance. Penhoël se faisait un porte-voix de ses deux mains pour leur répondre.

Deux ou trois minutes encore, et le chaland touchait les branches baignées des saules.

Robert et Blaise étaient dans l’eau jusqu’aux aisselles. Ils s’accrochaient des deux mains aux troncs chancelants des deux plus grands saules, et sentaient le niveau de l’inondation monter lentement le long de leurs poitrines.

Depuis que la première irruption du déris les avait emportés violemment, aucune voix n’avait répondu à leurs cris de détresse.

Nulle part le moindre rayon d’espoir ne se montrait dans ces ténèbres terribles qui les environnaient.

Ils ne voyaient rien, sinon l’écume tournoyante ; et l’écume montait, montait aux troncs des saules, qui fléchissaient sous le poids de la nappe d’eau comme des roseaux battus par le vent.

Leurs mains se crispaient autour de leurs appuis frêles. Ils ne se parlaient point ; ils criaient.

Quand la voix de René de Penhoël arriva jusqu’à eux pour la première fois, leur agonie durait depuis bien longtemps. Leurs bras tendus faiblissaient, et ils sentaient venir avec désespoir le moment prochain où il leur faudrait lâcher prise.

Ils se turent tous les deux à la fois.

– As-tu entendu ? demanda Robert qui n’osait point croire au témoignage de ses oreilles.

– Oui, répondit Blaise, mais vont-ils nous trouver ?…

– Ils sont bien loin encore, et je n’ai plus de forces !

– Il me semble que mes doigts sont morts !…

Ils prirent haleine et poussèrent ensemble un appel retentissant.

Cet appel eut comme un écho, faible encore, mais distinct.

– Ils viennent !… dit Robert avec un élan de joie ; si Dieu nous sauve, Blaise, il faudra faire pénitence et vivre en chrétiens !

– Pour ma part, je le promets, dit Blaise du fond du cœur.

– Et moi je le jure !

La voix du sauveur invisible se rapprochait.

– Holà !… disait-elle, courage !… tenez-vous ferme !

– Au secours ! au secours !… répliquèrent à l’unisson Robert et Blaise.

Ils commençaient à entendre le bruit de la perche frappant contre les bords du chaland.

– Oh ! oui, reprit Robert, je veux changer de vie !… plus de mensonges !…

– Plus de mauvais coups ! dit l’Endormeur repentant et pénétré.

– Une vie honnête !

– Qu’importe la pauvreté, quand on a une bonne conscience ?

L’eau montait toujours et passait par-dessus leurs épaules. Ils parlaient bien sincèrement.

Quelques secondes s’écoulèrent. Robert distingua le premier dans l’ombre la forme noire du chaland. Cette bienheureuse vision porta une notable atteinte à son esprit de pénitence.

– Attention ! murmura-t-il, tout est peut-être pour le mieux… et nous allons arriver à Penhoël par la bonne porte…

– Est-ce que tu penses encore à ça ? dit Blaise qui gardait son accent contrit.

– Regarde !… reprit Robert.

L’Endormeur aperçut le chaland à son tour.

– Ah diable !… fit-il, c’est différent !…

Benoît Haligan poussa le bateau jusqu’au saule où se retenaient nos deux voyageurs ; puis il planta sa perche à l’arrière et se tint le plus loin possible des étrangers. Le maître de Penhoël opéra tout seul le sauvetage.

Robert et Blaise, cependant, ne voyaient point leur sauveur et le prenaient pour quelque fermier du pays.

Robert, en touchant du pied le bateau, avait repris son rôle avec un sang froid héroïque.

– Que Dieu vous récompense, mon brave ami ! dit-il en s’asseyant, épuisé, sur l’un des bancs. Vous avez sauvé la vie à un homme qui, ce matin encore, aurait pu vous récompenser royalement et faire de vous le métayer le plus riche de la contrée… Mais, à l’heure qu’il est, me voilà plus pauvre qu’un mendiant.

– Mon malheureux maître !… soupira Blaise en domestique fidèle et dévoué.

– Ne murmurons point, reprit Robert, le ciel pouvait nous prendre aussi nos vies.

– Vous avez perdu quelque chose ?… demanda le maître de Penhoël, tandis que Benoît Haligan perchait en silence dans la direction de Port-Corbeau.

– J’ai perdu de bien grosses sommes, mon brave ami, répondit Robert tristement ; et pour les remplacer il me faudra attendre longtemps, car mon pays est au delà de l’Océan… Mais pour ce qui vous regarde, j’espère que vous ne perdrez pas tout, et que M. le vicomte de Penhoël me viendra en aide pour payer cette dette sacrée.

– Vous connaissez le vicomte de Penhoël ?… demanda René avec étonnement.

Benoît Haligan se prit à écouter de toutes ses oreilles.

Un faux pas pouvait perdre ici à tout jamais le jeune M. Robert de Blois et son écuyer fidèle. Mais sa bonne étoile le servit.

– Je suis étranger, répliqua-t-il, et je n’ai jamais vu le vicomte de Penhoël. Mais je venais dans cette partie de la Bretagne pour une affaire qui le regarde, ainsi que sa famille ; j’avais lieu de penser qu’il serait mon obligé… Désormais les rôles sont intervertis, et je vais être contraint d’implorer son hospitalité, qui est ma seule ressource.

Une foule de questions se pressaient sur la lèvre de René, mais il les contint pour répondre seulement :

– L’hospitalité de Penhoël ne manque à personne, monsieur ; nous allons vous conduire au manoir.

Le chaland touchait l’arrivoir du Port-Corbeau. René de Penhoël aida successivement les deux voyageurs à débarquer.

– Prenez mon bras, dit-il à Robert ; la côte est rude ; Benoît, soutiens l’autre étranger.

– Pas pour tout l’or de la terre !… répondit le passeur qui s’éloigna de Blaise comme on eût fait d’un homme atteint de la peste.

Il gagna sa loge située à une centaine de pas de là, et décrocha la petite lanterne suspendue au-dessus de la porte. Puis il revint vers Penhoël et ses deux hôtes qui montaient lentement la colline.

Il porta la lumière de sa lanterne sur le visage de Robert, puis sur celui de Blaise, et les examina durant quelques secondes en silence.

– Penhoël ! Penhoël ! dit-il ensuite de sa voix creuse et pleine d’emphase, vous l’avez voulu !… Que Dieu vous pardonne !

Une de ses mains touchait l’épaule du maître, l’autre désignait Robert de Blois.

– C’est lui !… ajouta-t-il plus bas. La ruine et le crime sont là ! Je suis bien vieux… mais je verrai trois belles-de-nuit de plus sous mes saules avant de mourir… trois nobles filles !… Penhoël ! Penhoël ! le malheur est sur votre maison !… Prenez garde !…

Robert n’avait pu s’empêcher de tressaillir en apprenant ainsi à l’improviste le nom de son sauveur.

René, que la surprise avait tenu d’abord immobile, se tourna vers le passeur avec colère ; mais celui-ci se dirigeait à grands pas déjà vers sa loge.

Et tout en marchant il grommelait :

– Le malheur est sur lui !… et le malheur est sur moi. Mais moi, la sainte Vierge aura pitié de mon âme !

Il entra dans sa cabane et replaça tant bien que mal la porte sur ses gonds.

Quand Penhoël et ses hôtes passèrent devant le seuil, la loge était solidement barricadée.

IX. UN HÔTE CHARMANT[modifier]

Il y avait une demi-heure environ que Robert de Blois et son domestique Blaise avaient franchi le seuil du manoir de Penhoël.

La famille et ses hôtes étaient rassemblés dans la salle à manger autour d’une grande table en bois de chêne dont la nappe couvrait à peine une moitié.

On était en train de souper sur le haut bout de cette table. L’autre extrémité demeurait nue et déserte.

Sur la nappe d’une blancheur éclatante, il y avait abondance de mets. Aux quatre coins, de hautes et belles cruches en faïence brune, pleines de cidre nouveau, avaient encore leur couronne de mousse.

Le bénédicité avait été prononcé par Madame ; les assiettes étaient pleines ; on mangeait d’excellent appétit.

Robert de Blois s’asseyait à la droite du maître de Penhoël ; il avait à sa gauche Madame, qui, dans les jours froids de l’hiver, abandonnait volontiers son poste d’honneur au centre de la table pour se rapprocher de la cheminée.

Derrière Robert, se tenait Blaise, à qui l’on avait donné, comme à son maître, un habillement sec.

L’Endormeur faisait son apprentissage de valet de chambre. Il y allait de bon cœur, et se trouvait assurément mieux là qu’entre les branches de son saule. Néanmoins son œil comptait avec mélancolie les excellents morceaux dévorés par Robert.

Il se demandait peut-être si c’était un présage, et si, en toutes choses, lui, Blaise, à cause de la position qu’il avait acceptée, ne serait point contraint à vivre sur les restes de Robert…

Celui-ci, tout en mangeant d’un merveilleux appétit, employait son temps le mieux qu’il pouvait.

Grâce aux renseignements du père Géraud, il avait mis un nom, dès le premier coup, sur chacune de ces figures inconnues.

La description de l’aubergiste, exacte et complète, lui était un garant de l’exactitude des autres détails puisés à la même source.

Et pourtant, si l’on passait des personnes à l’ensemble de cet intérieur campagnard, les notes fournies par maître Géraud semblaient tourner un peu à l’exagération.

Robert, qui travaillait de l’œil presque autant que de la mâchoire, cherchait en vain autour de lui ces symptômes annoncés de drame latent et intime, qui lui eût donné tant de facilité pour pêcher en eau trouble.

Toutes les figures lui semblaient d’un calme désespérant. Il ne voyait là qu’une jeune mère, heureuse entre son mari et son enfant. Le reste de l’assemblée, l’oncle Jean, ses filles, Vincent et Roger complétaient pour lui une de ces belles et bonnes familles, dont la félicité uniforme, et légèrement ennuyeuse, ferait l’effroi de nombre de gens malheureux dans nos villes.

Le lecteur, resté sous l’impression de la scène du salon de Penhoël, aurait lui-même éprouvé, pour un peu, la surprise de Robert. L’aspect avait en effet changé. Ce n’était plus ce sombre silence, pesant naguère sur les hôtes du manoir et coupé, à de rares intervalles, par des paroles de triste augure.

L’arrivée d’un étranger, qui est toujours un événement dans ce coin reculé de la Bretagne, empruntait ici aux circonstances qui l’avaient accompagnée une émotion d’intérêt et de curiosité. Il ne faut pas entrer brusquement dans le ruisseau dont on veut scruter le cours tranquille. L’eau se trouble, le poisson se cache, et ce luisant caillou que vous vouliez voir de plus près a disparu sous la vase soulevée par votre pied imprudent.

Robert se faisait écran à lui-même.

En outre, il faut bien le dire, à l’heure où nous avons pénétré pour la première fois dans le manoir, René avait auprès de lui un flacon d’eau-de-vie à moitié vide. Or Penhoël à jeun était un mari confiant et doux, mais il avait l’ivresse farouche, et l’alcool changeait en noires visions les souvenirs douloureux qui étaient au fond de son âme.

L’expédition sur le marais avait entièrement dissipé les fumées de l’eau-de-vie. Son cerveau était libre, et la conscience qu’il avait d’avoir sauvé la vie à deux hommes lui mettait du contentement au cœur.

Seul, parmi les convives qui entouraient la table, l’oncle Jean avait gardé la mélancolie que nous avons vue naguère sur son vénérable visage. Seul il songeait encore à celui dont le nom, prononcé à l’improviste, avait produit une sensation si pénible, une heure auparavant, parmi les hôtes de Penhoël. Mais le cœur de l’oncle Jean n’oubliait jamais l’absent, et il fêtait silencieusement au fond de son âme aimante et bonne ce jour anniversaire du départ de l’aîné de Penhoël.

Tout le reste de l’assemblée s’occupait énormément de l’étranger. L’homme de loi et le bon maître d’école le considéraient avec cette attention curieuse que nos badauds de Paris mettent à lorgner un Éthiopien ou un O-jib-be-was. Les jeunes filles admiraient sa tête expressive et belle. Roger voyait, à tout hasard, en lui un héros de roman. Vincent, au contraire, éprouvait à le contempler un sentiment hostile, et tâchait en vain de s’expliquer à lui-même cette instinctive aversion.

Ses yeux allaient incessamment de l’étranger à Blanche de Penhoël, comme s’il eût redouté pour l’enfant un danger inconnu…

– À votre santé, mon cher hôte ! dit Robert en portant son verre à ses lèvres ; et, pour la centième fois, recevez mes actions de grâces… Sans vous, Dieu sait où je serais à cette heure !

– Je n’ai fait que mon devoir, répliqua le maître de Penhoël.

– Ce n’était pas ainsi que l’entendait votre sombre pilote ! reprit Robert en souriant.

– Benoît Haligan est un digne cœur ! dit Madame ; il a sauvé bien des malheureux en danger de mort… mais son esprit est faible… et nos campagnes ont des préjugés un peu sauvages…

Robert s’inclina respectueusement.

– C’est un pays heureux et béni, madame, murmura-t-il, que celui où Dieu a mis dans le cœur des puissants le remède à l’ignorance du pauvre…

Bien que nous ayons vu Robert en parfait compagnonnage avec le gros Blaise et Bibandier, il n’avait pas été sans fréquenter probablement meilleure compagnie ; car, à l’occasion, il savait prendre des manières élégantes et courtoises. Peut-être, dans un de ces salons modèles qui font la gloire de nos aristocratiques faubourgs, les habiles eussent-ils distingué quelques taches légères dans son jeu : nous disons peut-être mais à Penhoël, son ton semblait exquis, et à chacune de ses paroles haussait, en quelque sorte, le piédestal de sa supériorité.

Si quelqu’un éprouvait un peu de gêne, ce n’était pas lui assurément, mais bien le maître de Penhoël.

Quant à Madame, ses grâces simples et nobles valaient pour le moins cet ensemble de conventions subtiles qui est la science du monde.

– On m’avait bien dit, reprit Robert, ce que je trouverais à Penhoël !… Mais certaines gens ont le bonheur d’être ainsi faits que, pour eux, la renommée est toujours au-dessous de la vérité… Peut-être ne dois-je pas rester en France bien longtemps désormais… Quoi qu’il en soit, j’aurai vu ce que d’autres cherchent en vain parfois toute leur vie…, la maison d’un vrai gentilhomme !…

Penhoël rougit d’orgueil.

Robert tendit son assiette vide par-dessus son épaule, et Blaise la prit en poussant un gros soupir.

Robert se retourna vivement.

– Comment ! s’écria-t-il avec une bonté charmante, c’est toi qui es là, mon pauvre garçon ?

– J’ai voulu servir monsieur…, commença Blaise.

– Va-t’en bien vite ! interrompit Robert. Madame, veuillez me pardonner, je vous en prie… mais Blaise est un domestique comme on n’en voit guère… J’ose réclamer pour lui une part des bontés dont vous voulez bien me combler.

Tout le monde, à commencer par le maître de Penhoël et Madame, sut gré à Robert de ce bon mouvement. Ce n’était pas seulement un homme d’une distinction rare, c’était encore un généreux cœur.

On éprouve un plaisir véritable à découvrir ainsi des qualités sérieuses chez l’homme qui a su plaire au premier aspect. Les jeunes filles et Madame remercièrent l’étranger du regard, et Blaise reconnaissant gagna l’office.

Le souper durait depuis vingt minutes, et il y avait bien une heure que Robert était entré à Penhoël ; néanmoins, et malgré cette circonstance que Robert avait parlé, dans le bateau, d’une mission dont il était chargé pour le maître du manoir, aucune question ne lui avait été adressée.

C’était, à coup sûr, de la fine fleur d’hospitalité. Mais Robert ne l’appréciait point. Il eût préféré un empressement indiscret et curieux, parce qu’il avait son histoire toute prête.

Voyant, cependant, que la question ne venait point, il se résigna à prendre la parole.

– Vicomte, dit-il en tendant la main au maître de Penhoël avec un laisser-aller tout aimable, il ne me convient pas de me prévaloir de votre réserve, et je veux que vous sachiez, à tout le moins, le nom de l’hôte que le hasard vous envoie… Je m’appelle Robert de Blois.

Penhoël s’inclina.

– C’est un vieux nom breton, dit-il ; vous devez connaître cela, mon oncle ?

L’oncle Jean, comme presque tous les vieux gentilshommes de campagne, était un vivant armorial.

– Certes, répliqua-t-il, nous avons plusieurs familles… et sans parler de la maison ducale dont un membre porta ce nom, il y a les de Blois de Quimper et les de Blois de Moncontour…

– Ma famille était, en effet, originaire de basse Bretagne, reprit Robert ; mais je ne puis prétendre qu’à une parenté bien éloignée avec les races honorables dont vous me parlez, monsieur… car mes pères habitent l’Amérique depuis fort longtemps déjà.

L’oncle Jean murmura en recueillant ses souvenirs.

– J’y suis !… ce doit être cela !… Un chevalier de Blois, du nom d’Emery, fut contraint d’émigrer lors de l’édit de Nantes…

Robert regarda l’oncle avec admiration.

– Il est de fait, dit-il, que mon bisaïeul portait le nom d’Émery !… Quoi qu’il en soit, j’ai quitté Boston, résidence de mon père, pour venir traiter en France des affaires assez considérables… Une de ces affaires m’appelait dans ce pays… Depuis mon arrivée en France, je n’avais pas eu d’aventures… Paris et ses filous m’avaient laissé ma bourse… Ma chaise de poste avait roulé, de nuit comme de jour, sans être arrêtée jamais par aucun de ces bandits classiques qui deviennent presque aussi rares que les revenants…, mais, aujourd’hui, je me suis dédommagé, je vous jure !… Voici mon histoire en deux mots… Je suis arrivé ce matin à Redon, porteur de valeurs importantes… j’avais une mission à remplir dans l’intérieur du pays… Le bon aubergiste de Redon, maître Géraud, ne m’a pas laissé ignorer les dangers de la route… mais je n’y voulais point croire… et d’ailleurs je tenais essentiellement à remplir moi-même mon message… Je suis parti ; à une lieue de Redon, j’ai rencontré des bandits qui m’ont dévalisé.

– Les uhlans !… murmura-t-on à la ronde.

– Je ne saurais pas vous dire au juste… C’était une armée entière de coquins à mines épouvantables !

– Et ils vous ont tout pris ? demanda Madame.

– Tout mon argent… Mais ces brigands ne me paraissent pas arrivés à un degré très-avancé de civilisation, car ils laissèrent dans ma valise mon portefeuille, bourré de bank-notes.

– Ah !… fit-on avec contentement autour de la table.

– Permettez !… je n’en suis pas beaucoup plus riche… Ma valise et tous les papiers qu’elle contenait sont maintenant bien loin si votre infernale rivière a continué de courir le même train…

– C’est vrai !… le déris !… murmura l’assemblée qui prenait au récit et à l’homme un intérêt de plus en plus vif.

Les deux charmantes filles de l’oncle Jean oubliaient de manger pour le regarder. Elles écoutaient, bouche béante, et ne détachaient point de l’étranger leurs yeux hardis à force de candeur. Elles éprouvaient au même degré toutes les deux un sentiment étrange et nouveau. Une corde, qui était restée muette jusque-là, vibrait énergiquement au fond de leur âme. Un horizon inconnu s’élargissait tout à coup au-devant d’elles.

On eût dit qu’elles entrevoyaient le monde…

Au nom de Paris, elles avaient échangé un rapide regard, et un éclair s’était allumé dans leurs prunelles.

Blanche, timide enfant, se cachait à demi derrière sa mère et regardait à la dérobée. Roger admirait de tout son cœur ; il n’avait jamais rien vu de comparable à ce brillant cavalier, égarant tout à coup sa fine élégance au milieu des landes bretonnes.

Quant à Vincent, il gardait toujours sa physionomie rude et sombre.

Le maître d’école et l’homme de loi, placés côte à côte au bas bout de la table, avaient surtout envie de savoir ce que contenait d’argent la fameuse valise.

– On a retrouvé plus d’une fois sur le gazon du marais, dit le père Chauvette avec modestie, des objets perdus dans le trajet de Port-Corbeau.

– Je promettrais de grand cœur mille louis, s’écria Robert vivement, à celui qui me rapporterait ma valise !

L’homme de loi prit note de cet engagement, et fit dessein d’aller le lendemain de grand matin à la pêche.

Robert poursuivit en souriant :

– Mais il ne faut jamais compter sur les miracles, et j’aurais mauvaise grâce à me plaindre du sort !… Je ne puis pas dire que je ne regrette point les sommes perdues, car je suis loin de ma famille, et la position d’un étranger sans argent me paraît peu enviable…, mais, en définitive, ce sont quelques milliers de louis de moins, voilà tout !… Se laisser abattre pour si peu serait indigne d’un gentleman… Mon cher hôte, je bois à votre santé !

Tout parlait en faveur de cet homme. Ses derniers mots avaient été prononcés avec une franche bonne humeur. Cela indiquait d’abord une grande fortune, ce que personne ne dédaigne ; en outre, ce qui faisait plus d’impression encore sur la plupart des convives, cela dénotait une véritable hauteur d’âme. On ne rencontre pas tous les jours un homme parlant avec gaieté d’une perte semblable. Robert gagnait à chaque instant dans l’estime des hôtes de Penhoël.

– Une chose dont je me console moins facilement, reprit-il, c’est de n’avoir plus entre les mains certaine correspondance qui m’avait été bien chèrement recommandée… Il y avait dans cette valise, M. de Penhoël, de quoi payer avec du bonheur la vie que vous m’avez rendue.

Une nuance de curiosité plus vive se peignit dans tous les regards. On ne comprenait point encore.

Robert gardait le silence, et paraissait attendre une question.

Le maître de Penhoël, au contraire, semblait craindre d’interroger.

– Là-bas, sur le chaland, dit-il enfin cependant, je crois que vous avez parlé d’un message dont vous étiez chargé pour le vicomte de Penhoël ?

– Cela est vrai, mon cher hôte.

– M’est-il permis de vous demander… ?

– Un message qui venait de bien loin !

– D’où venait-il ?

– De New-York.

Penhoël fit un geste de surprise. La belle et calme figure de Madame exprima enfin un mouvement de curiosité.

– New-York ?… répéta Penhoël. Je ne connais personne à New-York.

La paupière du jeune M. de Blois se baissa. Son regard, furtif et rapide, fit à la dérobée le tour de la table.

– En êtes-vous bien sûr ?… murmura-t-il.

Il examinait à la fois Madame, qui gardait son sourire doux et courtois, le maître du manoir et le vieil oncle Jean, dont la rêverie inclinait de nouveau la tête pensive.

Avant que Penhoël eût répondu, Robert poursuivit d’une voix lente et basse :

– L’aîné de Penhoël serait-il oublié dans la maison de son père ?

Si Robert avait voulu frapper un coup violent, il dut être satisfait de l’effet produit.

Un nuage voila tous les fronts à la fois. Tous les regards se baissèrent.

Penhoël, qui portait en ce moment son verre à ses lèvres, le laissa échapper, et le verre se brisa.

Madame tremblait, immobile et pâle.

L’oncle Jean ressemblait à un homme qui n’en croit pas le témoignage de ses oreilles.

Il s’était levé à demi, et s’appuyait des deux mains à la table. Ses yeux bleus, timides et doux d’ordinaire, se fixaient maintenant sur l’étranger avec une inquiétude avide.

Robert mettait toute sa force à contenir l’expression de triomphe qui voulait envahir ses traits. À voir la tranquillité heureuse de la famille, il avait douté un instant de l’arme qu’il avait entre les mains.

À présent, plus de doutes ! L’arme était bonne et savait le défaut de tous ces cœurs !

Il releva la tête. Son œil était sévère et froid comme celui d’un juge.

On entendait, dans le silence, les respirations courtes et oppressées.

– Ai-je bien entendu ?… dit enfin l’oncle Jean dont l’émotion étouffait la voix ; a-t-on parlé de Louis de Penhoël ?

– J’ai parlé de l’aîné de Penhoël, répondit Robert de Blois.

– Et vous avez prononcé le mot d’oubli ?… reprit le vieillard dont les yeux se mouillèrent de larmes. Oh ! il y a ici plus d’un cœur qui garde son souvenir !

René l’interrompit ; l’effort qu’il faisait pour parler était visible.

– Monsieur, dit-il en s’adressant à Robert, tout le monde ici aime le chef de la maison de Penhoël… Je ne suis que le cadet… et le jour où Louis voudra revenir, je lui rendrai avec joie la place de notre père.

L’oncle Jean avait quitté sa place et faisait d’un pas chancelant le tour de la table pour se rapprocher de l’étranger. On entendait le bois de ses sabots résonner contre les dalles, et les longs cheveux blancs qui couronnaient son front vénérable tombaient sur la bure grossière de sa veste de paysan.

– Bien parlé, mon neveu !… dit-il en touchant la main de René qui détourna les yeux ; Dieu vous bénira, car vous êtes un digne fils de Penhoël… Moi, je ne suis qu’un pauvre vieillard, poursuivit-il en se tournant vers le jeune M. de Blois, mais j’aimais mon neveu Louis comme on aime le plus cher de ses enfants !… Parlez, monsieur… Est-ce une bonne nouvelle que vous apportez ?… ou me faut-il prendre le deuil jusqu’au dernier jour de ma vie ?…

Robert entendit un soupir d’angoisse soulever la poitrine de Madame.

Penhoël l’entendit aussi, peut-être, car il se pencha en avant, puis en arrière, pour interroger le visage de Marthe. Mais le jeune M. de Blois, soit hasard, soit bonne volonté, fit deux mouvements pareils, et le maître de Penhoël ne put rien voir.

Autour de la table, on songeait au rêve de l’Ange qui avait vu l’aîné couché sur l’herbe et blême comme un mort.

Quand Robert de Blois reprit la parole, chacun retint son souffle pour écouter mieux.

– J’apporte de bonnes nouvelles, dit-il, et heureusement ma mésaventure n’y peut rien changer… Louis de Penhoël, qui est mon ami, m’a chargé d’embrasser son frère et m’a prié de lui renvoyer des détails sur toute la famille.

L’observateur le plus clairvoyant n’aurait point su définir les sentiments contraires qui venaient en quelque sorte se heurter sur la physionomie du maître de Penhoël ; d’abord un élan d’affection revenue, un mouvement vif et sincère de tendresse fraternelle ; puis quelque chose de glacial, de la défiance et de la peine.

Le bon oncle Jean avait pris la main de Robert et la serrait en pleurant, parce que Robert avait dit :

– Je suis son ami…

Ce fut lui qui fit ces questions obligées qu’on aurait voulu entendre tomber de la bouche du maître du manoir :

– Où est-il ? que fait-il ? va-t-il nous revenir ?… Pense-t-il à nous, lui qu’on aime tant ?… Est-il toujours beau, noble, fort ?… Est-il heureux ?…

Autour de la table, les convives se rappelaient à voix basse tout ce qu’on disait dans le pays sur l’absent.

On parlait de lui aux veillées, et son nom s’entourait de ce mystérieux respect que les Bretons accordent aux héros de leurs légendes…

Il était si généreux !…

L’amour que lui portaient les vieillards arrivait aux jeunes gens à travers les merveilleux récits du coin du feu. Ce sont des poëtes, ces rustiques conteurs assis au foyer des chaumières bretonnes ; leurs regrets faisaient à l’absent un piédestal, et ceux qui ne l’avaient point connu se le figuraient sous des couleurs presque surnaturelles.

– C’est pourtant moi qui ai été son premier maître ! murmura le père Chauvette attendri.

– Quel démon ! grommelait l’homme de loi ; je n’ai jamais pu lui apprendre le latin !…

– Il me semble que je le reconnaîtrais, disait Diane, tant j’ai rêvé souvent de lui !…

– Oh !… pas plus que moi ! répondait Cyprienne.

– Moi, s’écriait Roger, s’il ne revient pas, j’irai le chercher, fût-il au bout du monde !…

Les filles de l’oncle Jean auraient voulu être de jeunes garçons, pour faire et dire comme Roger de Launoy.

Et tandis que toutes ces paroles se croisaient émues, c’était miracle de voir l’immobilité morne du maître de Penhoël et de Madame.

Robert répondait à peu de chose près comme il l’avait fait au père Géraud dans la salle du Mouton couronné.

– Il fera jour demain, ajouta-t-il, et je vous donnerai tous les détails… Seulement, peut-être y avait-il dans les lettres perdues des choses que je ne pourrai pas vous dire.

– Ces lettres étaient pour moi ?… demanda Penhoël.

– Il y en avait une pour vous, répliqua Robert.

– Et pour moi ?… demanda timidement l’oncle Jean.

– Une aussi.

– Et encore ?… dit Penhoël.

Robert sembla hésiter. Le souffle de Madame s’arrêta dans sa poitrine, jusqu’au moment où le jeune M. de Blois répondit enfin :

– Il n’y avait que cela.

Un peu de sang revint alors aux joues pâles de Marthe de Penhoël. Sa paupière trembla, et, sous ses longs cils abaissés, on eût pu voir briller une larme.

Robert reprit :

– Il est tard et je suis bien las… Mais je ne voulais pas me reposer sans savoir les sentiments que l’on gardait ici pour mon pauvre ami Penhoël. Ce que j’ai vu m’a réjoui le cœur… Et la lettre où je lui parlerai de son frère, de son oncle… de tout le monde, ajouta-t-il en se tournant légèrement vers Madame, le rendra bien heureux !… Maintenant, mon très-cher hôte, je vous demande la permission de me retirer… Et avant de monter à ma chambre, si ce n’est pas abuser de votre obligeance, je réclame quelques minutes d’entretien particulier.

Penhoël se leva vivement, comme si cette requête eût répondu chez lui à un secret désir.

– Je suis à vos ordres, dit-il.

Robert de Blois avait retrouvé son gracieux sourire. Il salua les convives à la ronde de la plus galante façon, et serra cordialement la main de l’oncle Jean.

Mais ce qui enleva surtout les suffrages des jeunes filles et de Roger de Launoy, ce fut la respectueuse aisance qu’il mit à porter la main de Madame à ses lèvres.

Pourtant ni les deux jeunes filles ni Roger ne pouvaient deviner le mérite de ces baise-mains-là.

Robert, en effet, en effleurant de ses lèvres les doigts blancs de la châtelaine, avait prononcé quelques paroles d’une voix si basse que Marthe elle-même eut de la peine à en saisir le sens.

– Madame, avait-il murmuré, il y avait trois lettres…

Le visage de Marthe ne changea point, mais sa main devint froide, et longtemps après que Robert eut disparu avec le maître de Penhoël, Marthe restait encore sans mouvement et comme pétrifiée.

Autour de la table, les langues déliées se dédommageaient amplement de leur longue contrainte. On ne tarissait pas en éloges sur le jeune M. de Blois, et Vincent, tout seul, protestait par son silence contre ce concert de louanges.

On attendit le maître du manoir d’abord sans impatience. Dix heures sonnèrent à la grande pendule, enfermée dans son coffre de noyer, puis onze heures. C’était une veille inusitée.

Penhoël, cependant, ne reparaissait point, et les convives durent se séparer avant son retour.

Les jeunes filles, Roger et Vincent vinrent tendre successivement leurs fronts au baiser de Madame, qui resta seule avec l’oncle Jean.

Le vieillard s’assit auprès d’elle, à la place occupée naguère par l’étranger.

Ils demeurèrent longtemps ainsi sans échanger une parole.

Les grands yeux bleus de l’oncle Jean, fixés sur sa nièce avec mélancolie, disaient une pitié profonde et un amour de père.

Au bout de quelques minutes, deux larmes silencieuses roulèrent sur la joue de Madame.

Le vieillard lui prit la main et la pressa contre son cœur.

– Marthe !… murmura-t-il, ma pauvre Marthe !… que de bonheur perdu !…

– Pour toujours !… balbutia la jeune femme tout en pleurs.

Le vieillard sembla chercher une parole de consolation, mais peut-être n’y avait-il point de consolation possible. Il appuya son front découragé sur sa main.

– Et que de menaces encore dans l’avenir !… reprit Madame avec désespoir.

L’oncle releva sur elle son œil inquiet.

– Vous ne savez pas, reprit Marthe, cet homme me fait peur !

– Pourquoi ?

– Il m’a parlé tout bas… et peut-être sait-il…

Le vieillard eut un sourire confiant.

– C’est un noble cœur que celui de notre Louis ! dit-il, et il est des secrets qu’on ne dit qu’à Dieu seul !

. . . . . . . . . . .

Il était plus de minuit lorsque le jeune M. Robert de Blois mit fin à son entrevue avec le maître de Penhoël pour gagner la chambre qui lui avait été préparée.

Dans un cabinet voisin de cette chambre, on avait dressé un lit à Blaise, qui dormait de tout son cœur.

Robert, au lieu de se coucher, se prit à parcourir sa chambre à grands pas. Son esprit travaillait ; les heures de la nuit s’écoulaient ; il ne s’en apercevait point.

Les premiers rayons de l’aube mirent des lueurs grises derrière les carreaux. La lumière de la lampe pâlit. Le jour était venu…

Robert ne se lassait point de méditer.

Il fallut, pour le distraire de ses réflexions profondes, la riante visite du soleil matinier, qui vint se jouer dans les hauts rideaux de la croisée.

Robert ouvrit la fenêtre ; sa poitrine fatiguée respira l’air vif et frais avec avidité.

C’était une magnifique matinée d’automne. Robert avait devant lui le grand jardin de Penhoël, qui rejoignait de riches guérets, des bois, des prairies courant le long de la colline jusqu’au bourg de Glénac. Au bas du coteau, le marais étendait son immense nappe d’eau, qui était maintenant tranquille et unie comme une glace. Au loin, le soleil dorait les sommets des collines de Saint-Vincent et des Fougerays. Sur l’extrême pointe de la plus haute de ces collines, au milieu d’une vieille forêt majestueusement étagée, se dressait l’ancien château seigneurial de Penhoël, possédé maintenant par la famille de Pontalès.

La belle et fraîche lumière du matin inondait l’opulent paysage. Impossible de rêver un coup d’œil plus gracieux et plus riche à la fois.

Robert souriait. Il comptait les guérets, les taillis, les prairies ; et c’était un regard de conquérant qu’il promenait sur la contrée.

Il entra dans le cabinet de Blaise, qui dormait toujours comme un bienheureux.

– Lève-toi, dit-il en le secouant brusquement.

Le gros garçon se frotta les yeux et sauta sur le plancher.

– Diable !… grommela-t-il, je rêvais que nous avions emporté l’argenterie du château, et que Bibandier, habillé en gendarme, nous conduisait à la prison.

Robert le prit par le bras en haussant les épaules, et l’entraîna jusqu’à la croisée.

– Regarde !… dit-il d’un ton emphatique.

– Tiens, tiens !… s’écria Blaise, dont les yeux étaient tombés tout d’abord sur le marais ; ce n’était pas pour rire tout de même !… et il y avait où nous noyer dans cet étang-là !… Vois donc, M. Robert… on n’aperçoit presque plus les saules où nous étions accrochés… Tout de même, quelle bonne touche tu avais, en promettant au ciel de devenir un honnête homme !

Robert fit un geste d’impatience.

– Il s’agit bien de cela ! dit-il, c’est par ici que je te dis de regarder.

– Une jolie campagne, ma foi !

– Oui, répéta Robert en lâchant la bride à son enthousiasme, une belle campagne, mon fils !… Depuis le pied du manoir jusqu’à moitié chemin de ce village que tu aperçois là-bas, tout cela fait partie du domaine de Penhoël !

– Notre patrimoine ? dit Blaise ; c’est assez gentil… Mais ce beau château ?… ajouta-t-il en montrant du doigt la maison des Pontalès.

Robert hocha la tête d’un air mystérieux.

– Ce sont nos alliés naturels, répliqua-t-il, et la journée ne se passera pas sans que je fasse une visite à ces braves gens-là… En attendant, songeons à nos petites affaires.

Il tira de sa poche une longue bourse pleine d’or, et mit une vingtaine de louis dans la main de Blaise ébahi.

– Où as-tu pêché cela ? murmura ce dernier.

– Pendant que tu ronflais, je travaillais, mon bonhomme… Je t’expliquerai cela plus tard, si j’ai le temps… Tu vas te rendre à Redon, ce matin, afin de payer notre dépense et celle de Lola…

– Ah !… fit l’Endormeur, Lola revient sur l’eau ?…

– Tu la mèneras chez tous les marchands de Redon, reprit Robert, afin qu’elle se choisisse une toilette superbe !… Le prix n’y fait rien !… Quand elle aura achevé ses emplettes, tu la mettras dans la plus belle voiture que tu pourras trouver là-bas, et tu me la ramèneras lestement… Tu m’entends bien ?… Je veux qu’elle arrive ici avec un train de princesse !

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIÈME PARTIE. LE MANOIR.[modifier]

I. L’ÉRÈBE[modifier]

Nous sommes aux confins de l’ancien monde, sur une rampe abrupte, jetant du haut de la falaise jusqu’à la grève les degrés gigantesques d’un escalier de rochers.

La mer est devant nous. À droite et à gauche, les côtes du Finistère découpent leurs bizarres festons de granit noir, sur lesquels tranche, comme une rangée sans fin de dents blanches, l’écume de l’Océan tourmenté.

Au dire d’écrivains sérieux et bien dignes de foi, quand la tempête gronde sur cette mer houleuse et terrible, c’est jour de grande fête pour les gens de ce pays. Derrière ces rocs noirs, il y a une population qui vit de naufrages, et qui, selon le théâtre de la Porte-Saint-Martin, habite d’immenses galeries souterraines où il se passe un nombre infini de choses dramatiques.

Dans ces grottes surprenantes, qui forment un curieux décor, tout acteur représentant un Breton doit ramper ou bondir, mais non pas marcher ; hurler ou glapir, mais non pas parler. Ces Bretons sont des sauvages et des cannibales. Volontiers nos romanciers leur donneraient-ils la massue et l’œil farouche de Polyphème ; volontiers nos faiseurs de vignettes, pour raffiner un peu sur la couleur locale, les dessineraient velus des pieds à la tête comme des orangs-outangs.

Leur réputation est faite désormais, et quelque jour, sur un théâtre quelconque, nous les verrons manger des femmes et des petits enfants, au grand plaisir de notre public parisien.

Pauvre Bretagne ! elle a pourtant des maires et des adjoints et des conseillers municipaux ! En conscience, a-t-on le droit de calomnier ainsi, sans pudeur, des gens qui sont jurés et qui font partie de la garde nationale ? Ah ! si seulement la basse Bretagne savait lire, messieurs les mélodramaturges rendraient bon compte de leurs antiques fadaises et de leurs balourdises éhontées !

Là-bas, tout au bout de ce cap aigu qui termine la France, la civilisation marche peut-être moins vite que chez nous ; mais, au moins, ne recule-t-elle pas comme aux environs de nos barrières.

Elle marche. Cacus n’est pas plus fabuleux que les prétendus fabricants de naufrages de la baie des Trépassés. Ceux qui exploitent ces excentricités formidables se trompent tout bonnement de siècle : ils auraient plus tôt fait de chercher dans notre Paris actuel la cour des Miracles ou l’hôtel du roi des ribauds…

Il nous a fallu poser ces prémisses pour avoir le droit de dire que, le jour où notre récit se reprend, les rivages d’Ouessant et les falaises de la côte étaient bordés d’un rang de curieux, parmi lesquels on n’eût pas trouvé un seul de ces féroces pêcheurs qui sucent le sang tiède des riches négociants surpris par un naufrage, pas une seule prêtresse de l’île de Sen, pas l’ombre d’un druide.

C’étaient tous de bonnes gens, travaillant à la terre ou à la mer, vivant du poisson conquis dans la baie terrible, ou du blé noir arrosé de leurs sueurs ; des paysans comme vous en avez tous vu, sauf que les visages étaient ici énergiquement marqués de cette empreinte mélancolique et à la fois vaillante, particulière à la race bretonne.

Les hommes, avec leurs longs cheveux incultes, les femmes, avec leurs coiffes blanches où se jouait le vent du large, regardaient de tous leurs yeux un spectacle qui ne ressemblait à rien de ce qu’on avait vu de mémoire d’homme, depuis Saint-Pol jusqu’à Douarnenez.

Entre la plage, défendue par d’innombrables brisants, et le soleil qui s’inclinait de plus en plus vers le niveau de la mer, mettant à la crête de chaque vague mille étincelles mouvantes, on apercevait quelque chose d’inconnu et d’inouï : une sorte de monstre, nageant sans rame ni voile au milieu de cette mer flamboyante, et laissant flotter derrière lui comme une énorme chevelure de fumée.

Les gens postés sur les falaises du continent voyaient cela confusément et de trop loin, mais les riverains d’Ouessant, plus rapprochés, pouvaient distinguer, quand le soleil se voilait à demi sous quelque nuage, le corps noir et bas d’un navire, d’un vrai navire courant par le calme avec une vitesse d’enfer.

Ses mâts faibles et nus avaient toutes leurs voiles carguées ; ils ne présentaient pas un seul pouce de toile au vent.

Et pourtant il courait, il courait ! Son flanc semblait vomir une longue traînée d’écume, et les rayons du soleil ne pouvaient point percer ce noir panache de fumée qui se déroulait au loin derrière lui.

Qu’était-ce ? On se signait avec terreur sur les falaises et le long des rivages de l’île. On interrogeait les vieillards, qui ne savaient point répondre. Et comme l’idée des choses de l’autre monde vient tout de suite aux esprits bretons, on se disait bien bas que ce navire inconnu, poussé par une force mystérieuse, était le fameux vaisseau fantôme, dont les matelots parlent tant aux veillées et que personne n’a vu jamais.

Le vaisseau qui n’a ni gouvernail ni voiles, et qui, remorqué par la main de Satan, va plus vite que le vent des tempêtes…

C’était sans nul doute le présage d’un grand malheur. Celles dont les frères ou les fils étaient sur l’Océan, à la grâce de Dieu, s’agenouillaient et priaient…

Le navire cependant glissait sur la mer étincelante, et semblait se jouer des mille écueils parsemés le long de sa route.

Il suivait une ligne presque parallèle au rivage, et sa marche sinueuse évitait les rochers sous-marins, comme si l’être qui tenait le gouvernail avait eu le don de voir clair au fond de l’eau.

De près, le mystérieux bâtiment présentait un aspect pour le moins aussi étrange que de loin ; et si les gens de la côte avaient pu jeter un coup d’œil sur le pont, ils n’auraient point changé d’idée touchant la nature diabolique du navire.

C’était une embarcation assez grande, longue, effilée, noire. Le pont était propre et luisant comme le parquet d’un salon fashionable.

À l’avant et au pied du grand mât, dont la taille était tout à fait en désaccord avec les proportions du navire, quelques matelots travaillaient, et nul franc marin n’aurait su donner un nom à leur besogne. À l’arrière, outre le timonier, on ne voyait qu’un groupe composé de trois hommes d’un aspect véritablement extraordinaire.

Ils étaient abrités contre les rayons du soleil couchant par une manière de tente dont chaque pan était formé par un grand châle de cachemire aux douces et chatoyantes couleurs.

L’un des trois hommes était couché sur une pile de coussins, et tenait entre ses lèvres le bout d’ambre d’une longue pipe indienne.

Les Anglais appellent nababs une sorte d’aventuriers, enrichis dans l’Inde, et qui reviennent en Europe avec des fortunes, pour la plupart du temps princières, qu’ils dépensent selon les mœurs asiatiques.

Notre inconnu n’était en réalité qu’un nabab ; mais les bonnes gens de la côte l’auraient pris assurément pour le roi des enfers en personne.

C’était un homme jeune encore, d’une taille haute, à la fois robuste et gracieuse, mais que semblaient amollir des habitudes d’indolente paresse. Ses traits merveilleusement fins, et réguliers dans leur mâle ensemble, avaient subi énergiquement l’influence du soleil des tropiques ; mais la teinte de bronze qui couvrait son visage allait bien à ses yeux noirs, frangés de longs cils soyeux. Ses cheveux relevés se cachaient presque entièrement sous un bonnet de cachemire ; sa barbe, taillée à la mode des Persans, tombait en masses flexibles et brillantes jusque sur sa poitrine. Il portait une robe de soie légère qu’une ceinture lâche retenait autour de ses reins.

Il fumait lentement, aspirant çà et là une bouffée de son tabac à la cendre perlée dont les vapeurs embaumaient la tente. Ses yeux nageaient dans le vide. On eût dit qu’un divin sommeil le berçait.

Dans la mollesse profonde de ce repos, il y avait de la force ; sous cette rêverie lourde, on devinait l’intelligence et l’audace engourdies. Mais ce qui frappait surtout en cet homme, c’était la beauté.

Loin de voiler cette beauté hautaine, la nonchalance où il s’endormait à plaisir lui était comme une de ces fières draperies qui, tout en recouvrant la ligne antique, l’accusent et en font saillir aux yeux les nobles perfections.

L’un de ses deux compagnons, agenouillé à ses pieds, entretenait le feu dans le fourneau sculpté de sa pipe, et lui offrait de temps en temps une petite tasse du Japon pleine de sorbet glacé ; l’autre, debout derrière les coussins, agitait au-dessus de son front un éventail de plumes.

Ils étaient noirs tous les deux comme des statues d’ébène, mais leurs traits ne présentaient point ces lignes obtuses et camardes qui distinguent les nègres de la côte de Guinée. C’étaient deux profils grecs, taillés dans du marbre noir, et sous le jais luisant de leur peau il fallait reconnaître le type pur de la race caucasienne.

Les matelots, disséminés sur le pont, semblaient craindre de franchir la ligne qui séparait en deux le navire. Le nabab et ses sombres serviteurs excitaient constamment l’attention curieuse de l’équipage, mais on ne jetait vers eux que des regards timides.

Le capitaine, gros Anglais à la figure honnête et froide, se promenait à pas comptés le long du plat-bord. De l’autre côté du navire, un jeune marin s’asseyait, les bras croisés, sur les bastingages. Il avait la tête penchée contre sa poitrine, et sa figure disparaissait presque tout entière sous ses grands cheveux épars. Malgré ce voile, on sentait en quelque sorte sur ses traits pâles une douleur morne. Il y avait du désespoir dans cette pose insouciante et affaissée qui le penchait en équilibre au-dessus de l’abîme.

S’il y avait un péril, le jeune matelot ne s’en inquiétait guère. Parfois même, il s’inclinait davantage en dehors de la balustrade, et ses yeux, où brillait alors un feu subit, semblaient regarder avec envie l’eau transparente…

On ne faisait nulle attention à lui. Tous les regards étaient pour le nabab. Pour ne point troubler son repos, les ordres se donnaient presque à voix basse ; on menait la manœuvre sans bruit, et le navire creusait silencieusement son sillage.

Si quelque barque de pêcheur venait à couper la ligne blanche qu’il semait loin derrière lui, l’équipage breton, enveloppé soudain dans un nuage de fumée, se signait en tremblant comme les gens de la côte, et tâchait d’épeler sur la poupe de l’étrange navire les lettres d’or qui composaient le mot inconnu :

ÉRÉBUS.

Mise à part toute idée superstitieuse, les pêcheurs de la côte et les paysans rassemblés sur le rivage voyaient là une des plus rares merveilles qu’il eût été donné à l’homme de contempler. De moins ignorants et de moins crédules eussent éprouvé à cet aspect une surprise pareille.

L’œuvre hardie et miraculeuse du génie humain leur apparaissait à l’improviste.

L’Érèbe était le premier bâtiment à vapeur qui eût coupé encore les vagues de l’Océan.

On niait, en ce temps, la vapeur, non-seulement parmi le peuple, mais dans les classes les plus éclairées, comme on pourrait nier, de nos jours, la possibilité des voyages aériens.

L’Érèbe avait été essayé dans la Tamise, puis frété par notre nabab pour le trajet de Londres à Bordeaux.

On se faisait alors une opinion fort exagérée des périls d’une semblable navigation, et c’était peut-être pour cela que notre nabab l’avait entreprise.

Il y a des hommes qui n’aiment point à enfourcher la selle, sinon sur des chevaux sauvages et fougueux, que nul écuyer n’a su dompter encore.

Ce nabab était un personnage remarquable en dehors même de sa richesse et de ses mœurs bizarres, il méritait à plus d’un titre l’attention curieuse que lui portait l’équipage de l’Érèbe.

À bord on savait un peu son histoire. Il se nommait Berry Montalt et portait le titre de major. Mais c’était de sa part pure modestie, car on n’ignorait point qu’il avait été général en chef des troupes de l’iman de Mascate, prince souverain de cet empire africain confinant à l’Asie, qui mesure plus d’étendue que la France réunie à l’Angleterre.

Il était arrivé à Londres six ou huit mois auparavant, accompagné d’une suite vraiment royale. Il avait acheté un de ces rares palais qu’exclut ordinairement la plate uniformité de Londres, et qui était situé au bout de Portland-Place, en face du parc du Régent.

Là son luxe avait étonné la ville qui ne s’étonne de rien. Dans cette lutte de magnificence effrénée qui commence tous les ans au mois de mars pour finir vers la fin de juin, et qu’on appelle la saison, il avait vaincu les plus riches et les plus fous. En quelques jours, Londres avait su son nom, et connu ce visage indolent et hardi qu’on n’oubliait point après l’avoir regardé seulement une fois. À son insu, il avait été proclamé le roi de la mode, le lion, le dieu…

On parlait avec admiration de l’étrange roman de sa vie : Montalt avait gagné des batailles rangées et conquis des royaumes. Il ne manquait pas de gens pour citer les noms baroques de ses victoires et suppléer ainsi au défaut absolu de journaux qui se fait sentir dans l’empire de l’iman de Mascate.

Avant de vaincre les hommes, il avait, disait-on, mené une existence solitaire et sauvage dans l’intérieur de l’Afrique. Il avait terrassé les grands tigres du Soudan et lutté corps à corps avec les lions de l’Atlas…

C’était un héros. Sa gloire, méritée ou non, s’enflait sans relâche. L’invention s’additionnait avec la réalité pour lui faire une bizarre et romanesque renommée.

Et comme il passait, toujours insouciant et dédaigneux, au milieu de la foule, l’invention s’échauffait jusqu’à l’enthousiasme ; car la foule, semblable à une femme coquette, prodigue ses faveurs à qui ne les veut point.

Montalt était beau, jeune, noble. Il avait au plus haut degré ce prestige que donnent les aventures. C’en était assez et pourtant ce n’était pas tout. Sa fortune atteignait, en outre, au dire des nouvellistes, des proportions inusitées, et ne consistait en rien de ce qui constitue la fortune dans nos pays européens.

Il n’avait ni terres, ni châteaux, ni actions de mines, ni créances sur le trésor. Sa richesse était excentrique comme lui-même. Ses millions tenaient dans le creux de sa main.

Il possédait une boîte dont personne n’avait vu jamais le contenu.

Cette boîte, que le roi George n’aurait peut-être pas pu acheter, était en bois de sandal, incrustée de diamants, gros et petits, disposés comme au hasard.

Il y avait déjà des places vides sur le couvercle de la boîte ; car, aussitôt que l’or manquait dans sa caisse, Montalt arrachait un des diamants les plus petits et le vendait, comme un prodigue aliène, l’une après l’autre, les terres de son héritage.

Mais on croyait qu’il en restait encore assez pour fatiguer la prodigalité la plus folle, pendant la plus longue de toutes les vies.

Aussi ne se gênait-il point. Son hôtel de Portland-Place ressemblait au palais d’un souverain des Mille et une Nuits. On disait qu’il avait cinquante chevaux sans prix dans son écurie, une armée d’esclaves, et un sérail de cinquante femmes !

Ceci, nous devons le reconnaître, n’avait jamais été parfaitement constaté, mais le fait passait pour acquis, et personne ne songeait à le révoquer en doute.

De quoi Montalt n’était-il pas capable ?…

Ce luxe était, quoi qu’il en soit, sans exemple dans l’histoire de la fashion britannique. Les ladys scandalisées en tenaient bon compte au nabab. Le harem de Montalt faisait les frais de tous les thés de la noblesse et du gentry dans le précieux West-End.

Cinquante femmes ! Des beautés asiatiques et africaines. Des houris de Circassie, des Vénus de Madagascar ! Et aussi de belles filles de Londres en vérité, des sylphides de Paris, des Italiennes, des Espagnoles. On faisait, Dieu merci, la collection complète ! Pour comble, on ajoutait que Berry Montalt s’ennuyait profondément au sein de ces délices. Ceux qui prétendaient savoir disaient qu’il ne franchissait jamais les portes closes de son paradis.

Quel inépuisable sujet d’entretien ! Quel plaisir on aurait eu à surprendre les secrets de ce cœur blasé ! Ce qu’on savait donnait si extrême envie d’en savoir davantage !

Les on dit se croisaient. Quelques-uns prétendaient que le nabab avait l’âme dure comme les diamants de sa boîte de sandal, et qu’il éprouvait un plaisir cruel à broyer sous ses pieds le bonheur d’une femme. D’autres affirmaient qu’il aimait un être mystérieux, caché à tous les regards.

Pour les uns, il était froid comme un Antinoüs de marbre ; pour les autres, il était jaloux comme Othello…

Pour tous, le secret de son existence avait, sur le chapitre des femmes, quelque chose de sombre et de terrible…

Mais il y avait une bien autre énigme ! Ces femmes elles-mêmes, qui pouvait les retenir ainsi cloîtrées dans un pays libre ? Était-ce l’avidité ou l’amour ?…

Quant à la moralité de ce luxe fantastique, il y avait une chose désolante. Montalt n’avait pas même, pour son sérail, l’excuse de la religion. Il ne connaissait point Mahomet, et se déclarait aussi bon calviniste que le doyen de Saint-Paul.

Les ladys blâmaient énergiquement et se déclaraient choquées, ce qui est le suprême plaisir des ladys ; mais elles s’occupaient outre mesure du major Berry Montalt, et chacune d’elles pouvait se persuader, in petto, que si le nabab avait eu le bonheur de posséder Sa Seigneurie pour cinquante et unième aimée, il aurait donné congé bien vite toutes les autres.

Un volume ne suffirait pas à rapporter tout ce qui se disait d’absurde ou de raisonnable sur le major Berry Montalt. C’étaient tantôt des louanges outrées, tantôt des calomnies folles. Ici on exaltait sa charité prodigue qui répandait autour de lui l’or à pleines mains ; là on prétendait tout bas qu’un grand crime pesait sur sa vie passée, et que son opulence avait odeur de sang. Au dire des uns, il était fier et réservé au point de refuser orgueilleusement sa main d’aventurier à un membre du haut parlement ; au dire des autres, on l’avait vu attablé dans quelque taverne des environs de Covent-Garden, fraternisant avec les boxeurs et les entraîneurs.

Les éclectiques concluaient que tout cela était vrai en masse. Montalt était généreux et criminel comme les héroïques brigands de théâtre ; il était à la fois superbe et curieux des bizarres joies du bas peuple. Aroun-al-Raschid et son visir Giafar n’allaient-ils pas jadis courir la pretantaine dans les cabarets de Bagdad ?

La chose évidente, c’est que Montalt était le plus capricieux des nababs, étant accordé que les nababs sont les plus capricieux des hommes…

Berry Montalt quitta Londres comme il y était entré, à l’improviste, et d’une façon éblouissante.

Le jour de son arrivée, on avait vu sa litière indienne, suivie par des équipages dignes d’un roi, monter lentement Regent-street, au milieu d’une foule innombrable de cockneys, pour gagner son palais de Portland-Place.

Le jour de son départ, on vit sa magnifique voiture, entourée de ses noirs à cheval, se diriger vers la Tamise où l’attendait l’Érèbe, frété par lui seul.

Une circonstance dut quelque peu dérouter les gloseurs qui avaient colporté de si belles histoires touchant le harem de Portland-Place. Montalt n’emmenait avec lui qu’une seule femme, dont le visage se cachait sous des voiles épais.

Mais en définitive, cela ne prouvait absolument rien. Les autres sultanes du nabab avaient été sans doute congédiées avec de riches présents.

Et les ladys avaient été trop doucement choquées pour avouer jamais que le prétendu sérail de Berry Montalt était une pure et simple chimère…

Quand les premiers flocons de fumée sortirent des cheminées de l’Érèbe, on ne voyait pas le pavé de London-Bridge, tant la foule des badauds était drue !

Au moment où l’eau de la Tamise se blanchit sous les premiers tours des roues, il y eut de chaudes acclamations.

On saluait à la fois le premier steamer, affrontant les périls de l’Océan, et le roi des nababs !

Berry Montalt était entré avec sa compagne sous la tente de cachemire qui occupait l’arrière de l’Érèbe. Le navire s’ébranla. On aperçut durant quelques instants encore la noire crinière de fumée, déroulant au soleil ses masses changeantes, puis tout disparut dans la direction de Greenwich.

Londres était veuf de son nabab cher, et retombait en proie à lord Chesterfield, au marquis de Waterford et à tous ces pauvres seigneurs qui se damnent, depuis des siècles, avec une tristesse héroïque, rossant le guet toujours, arrachant les marteaux des portes, ne se lassant jamais de boxer les porteurs de charbon et de boire en bâillant des tonneaux de xérès.

. . . . . . . . . . .

Il y avait quarante-huit heures que les matelots de l’Érèbe avaient perdu de vue les tours jumelles de Westminster ; aucun accident n’avait signalé jusqu’alors le voyage ; malgré les hésitations de manœuvres inséparables d’un premier essai, tout donnait à croire que la traversée serait complétement heureuse, et que l’Érèbe triomphant ferait le lendemain son entrée solennelle dans le port de Bordeaux.

La mer, calme et belle, semblait sourire à cet hôte nouveau qui venait tenter ses hasards. Les trois quarts des matelots étaient oisifs, et employaient leur temps à causer du nabab.

Tout ce que nous venons de dire était raconté par les plus savants avec force addition et variantes. Les marins de tous les pays sont d’intrépides romanciers. La vie de Montalt, déjà si étrange en réalité, prenait, en passant par leur bouche, une couleur tout à fait surnaturelle.

Et plus l’histoire gagnait en merveilles, plus les regards des matelots, sans cesse attachés sur Montalt, devenaient curieux et timides.

Il y avait pour eux, autour de son mâle visage au repos, comme une auréole fantastique. Dans la pensée d’une réunion de marins, un tel être ne pouvait pas rester sans influence sur le sort du bâtiment qui le portait.

Les uns croyaient fermement que Berry Montalt était le bonheur du marin ; les autres hochaient la tête en glissant une œillade craintive vers les deux noirs enfants de Madagascar et disaient :

– Que Dieu nous protége !…

Un seul matelot sur le pont de l’Érèbe restait complétement en dehors de ces préoccupations. C’était le jeune marin à la longue chevelure, qui se tenait toujours à l’écart, appuyé contre le bastingage. Il ne voyait rien de ce qui se passait autour de lui, et sans le tressaillement douloureux qui agitait parfois le bas de sa figure pâle, on aurait pu croire que le sommeil l’avait surpris.

Aux matelots qui prenaient le soin d’arranger sa vie en naïve épopée, Berry Montalt n’avait pas accordé un coup d’œil ; mais son regard était tombé deux ou trois fois, par aventure, sur le jeune marin qui ne s’occupait point de lui.

Il fallait assurément quelque chose de plus grave pour déranger la paresseuse rêverie du nabab ; néanmoins, une fois, au moment où il regardait le jeune matelot, celui-ci avait rejeté en arrière son épaisse chevelure, découvrant tout à coup les traits pâles et tristes de son visage.

L’œil de Montalt s’était un instant animé, et une nuance d’intérêt s’était fait jour sous sa nonchalante insouciance.

Ce visage inconnu faisait-il renaître en lui un lointain souvenir ?

Le soleil se couchait parmi les vapeurs rosées de l’horizon ; l’air était tiède, le ciel limpide. L’œil de Montalt se perdit bientôt de nouveau dans le vide.

On avait doublé Ouessant, et l’île de Molène montrait, au sud-est, sa côte rocheuse. Le nabab repoussa le tuyau de sa pipe et fit un geste de fatigue.

– C’est long !… murmura-t-il en se parlant à lui-même ; et il n’y a rien au bout du voyage !…

Sa tête s’enfonça dans l’édredon des coussins, et ses yeux se fermèrent.

– Seïd !… dit-il.

Le noir qui tenait l’éventail se dressa sur ses pieds et demeura immobile aux côtés de son maître.

– Va me chercher Mirze, reprit le nabab sans ouvrir les yeux.

Seïd s’élança vers l’escalier conduisant aux cabines.

Ses pieds nus effleuraient à peine le parquet brillant du pont.

Au moment où il atteignait l’écoutille, la voix du nabab s’éleva de nouveau.

– Seïd !…

Le noir revint, docile.

Montalt murmurait :

– Que lui dirai-je ?… Je ne l’aime pas… Oh ! ceux qu’on nomme les malheureux ont un désir, au moins, et parfois une espérance !…

Il y avait autour de ses lèvres un sourire amer.

Les matelots disaient :

– C’est trop heureux !… ça ne sait pas ce que ça veut !…

– Rien !… poursuivait Montalt, c’est la vie !… et qu’y a-t-il après la mort ?…

Il rouvrit les yeux et vit Seïd qui attendait ses ordres.

– Appelle le capitaine, dit-il.

Seïd obéit silencieusement comme toujours. Le capitaine s’avança le chapeau à la main.

– Où sommes-nous ? demanda Montalt.

– Sur la côte du Finistère, s’il plaît à Votre Seigneurie, milord, répondit l’Anglais avec respect.

– La Bretagne !… gronda Montalt ; encore la Bretagne !… Nous verrons donc toujours ce haïssable pays !…

Le capitaine était un bon vivant, un de ces Anglais doux, patients, flegmatiques, entêtés, qui se rencontrent parfois, et dont le commerce facile contraste avec la repoussante humeur du Saxon de sang pur. Il n’était pas fâché de causer un peu avec son passager millionnaire.

– Avec la permission de Votre Seigneurie, répondit-il, nous verrons les côtes de Bretagne jusqu’à la nuit, qui ne tardera pas à tomber… et demain nous entrerons dans la rivière de Bordeaux.

– C’est long !… dit Montalt.

– Pas trop !… surtout pour Votre Seigneurie qui a fait le tour de l’Afrique !… Mais ce n’est pas commun, milord, de trouver des gens qui s’ennuient à regarder les côtes du Finistère ! Voilà dix ans que je fais la traversée de Londres à Bordeaux deux fois par semaine, sur les anciens paquebots à voiles, et j’ai toujours vu les gentlemen s’extasier sur la beauté du paysage. Mais milord a peut-être ses raisons pour ne pas aimer la Bretagne…

Montalt se souleva sur le coude ; ses sourcils s’étaient froncés.

– La Bretagne !… répéta-t-il, la Bretagne !… Il y a des choses qu’on déteste sans les connaître… Il me tarde de ne plus voir cette côte grise et aride que ne peuvent égayer le ciel bleu et le beau soleil…

Il jeta vers le rivage un regard où il y avait une véritable haine ; puis ses yeux se tournèrent vers la haute mer.

– Tout ça dépend des goûts, murmura philosophiquement l’Anglais ; moi la Normandie, la Bretagne, la Vendée, la Guienne… ça m’est égal.

En changeant de direction, l’œil du nabab avait rencontré le jeune matelot, toujours immobile à la même place.

– Qu’est-ce que c’est que cet enfant-là ?… demanda-t-il.

– C’est le Breton, répondit le capitaine.

Les sourcils de Montalt se froncèrent davantage.

– Encore !… s’écria-t-il ; c’est bien cela ! on les trouve partout… comme les juifs qui ont renié Dieu !

– Décidément, milord n’aime pas la Bretagne, dit le capitaine… La barre à tribord, toi !… ajouta-t-il en s’adressant au timonier, et vous autres, chauffez !… Milord, nous allons gagner un peu au large pour faire plaisir à Votre Seigneurie… Voici la brume qui s’élève du côté de la terre… dans vingt minutes, nous ne verrons plus que le ciel et l’eau.

On entendit grincer les gonds du gouvernail, et la cheminée vomit une vapeur plus noire. Le navire, changeant de direction, mit le cap sur la haute mer.

Mais, au moment où il s’élançait dans cette ligne nouvelle, un fort craquement se fit entendre sous la hanche droite du navire, et chacun, sur le pont, éprouva une brusque secousse. Presque au même instant, l’Érèbe tourna sur lui-même avec rapidité. La roue de gauche, mue par une vapeur plus intense, faisait jaillir l’eau écumante, mais la roue de droite ne fonctionnait plus.

L’Érèbe avait touché contre un de ces nombreux écueils à fleur d’eau qui défendent les abords d’Ouessant.

– Stop !… cria le capitaine sans trop s’émouvoir.

La vapeur siffla dans la soupape, et l’Érèbe cessa de tourner.

– Qu’y a-t-il donc ?… demanda Montalt.

– S’il plaît à Votre Seigneurie, répondit l’Anglais tranquillement, il y a que nous ne battons plus que d’une aile… Notre roue de tribord est brisée…, et nous allons être forcés, j’en suis désolé pour vous, milord, de relâcher dans le port de Brest.

– Je m’y oppose !… dit sèchement Montalt.

L’Anglais salua.

– Milord, répliqua humblement, le navire est à ma garde… et c’est en virant de bord pour complaire à Votre Seigneurie…

– Jamais je ne mettrai le pied sur cette terre maudite, interrompit Montalt dont le front pâlissait sous le bronze de sa peau ; jamais, vivant !… jamais !

Il y avait sur son visage, tout à l’heure si froid, une émotion extraordinaire.

– Milord !… voulut dire le capitaine.

Montalt l’interrompit encore.

– Moi, toucher le sol de la Bretagne ! reprit-il avec une exaltation croissante ; moi !… moi !… Vous ne savez donc pas ?… Je suis l’ennemi de tout ce qui porte un nom breton… Un Breton !… est-ce un homme ?… Moi qui jette l’or à pleines mains, je verrais un Breton me demander l’aumône à genoux, sans lui donner un morceau de pain !… Là !… là !… tenez… sous mes yeux !… ajouta-t-il en montrant la mer avec un geste d’une énergie terrible, je verrais un Breton périr… périr, entendez-vous ?… et je ne lui tendrais pas la main !…

Le capitaine regardait Montalt avec étonnement. Aux yeux des hommes froids, ces colères soudaines dont le motif ne se devine point sont une grande preuve de faiblesse.

Le capitaine se tourna vers le groupe des marins qui attendaient, indécis, auprès de la machine, muette maintenant et immobile.

– Bordez les voiles ! dit-il. Il y a un mois, milord, ajouta-t-il, si vous m’aviez fait l’honneur de prendre mon ancien paquebot, je vous aurais assuré de grand cœur contre toutes ces misères… mais on veut inventer toujours et faire mieux que le bien !… L’Érèbe est un bateau à vapeur… Malgré tout le désir que j’ai de vous montrer mon respect, je ne peux pas le mener sous voiles jusqu’à Bordeaux.

Les yeux noirs du nabab n’avaient plus déjà cet ardent éclat qui naguère illuminait sa prunelle ; ce puissant courroux, qui semblait devoir briser tout obstacle, tombait peu à peu et s’affaissait sous le poids de sa paresse.

– Quand j’ai mis le pied sur votre pont, dit-il pourtant, vous m’avez affirmé que j’y étais le maître… Jusqu’à cette heure, je n’ai rien ordonné.

– Milord, répliqua l’Anglais, je réponds devant Dieu de votre vie et de celle de mes hommes.

Les deux noirs écoutaient et regardaient. Leurs sombres visages disaient naïvement la surprise qu’ils éprouvaient à voir une créature humaine résister à leur maître.

Le nabab avait remis sa tête sur les coussins.

– Si je vous donnais mille livres, murmura-t-il, iriez-vous tout droit à Bordeaux ?…

– Mille livres ! répéta l’Anglais ; quand la peste serait sur les côtes de Bretagne, on n’en ferait pas davantage !…

– Deux mille livres, dit le nabab qui ferma ses yeux à demi.

– Impossible ! milord.

Les sourcils de Montalt se rapprochèrent légèrement. Ce fut tout. Il donna congé au capitaine d’un geste insouciant et ennuyé. Puis, il ferma tout à fait les yeux, et demanda sa pipe. Un nuage odorant s’éleva bientôt sous les tentures de cachemire, et, quelques secondes après, le nabab semblait replongé dans son indolence habituelle.

Les deux noirs étaient là, l’œil au guet, prêts à deviner sa moindre fantaisie. Seïd soutenait la pipe d’ambre, tandis que son camarade agitait doucement les plumes flexibles de l’éventail.

Impossible de se figurer un degré plus absolu de mollesse. À voir cet homme, on songeait au somnolent égoïsme de la Sybaris antique. L’apathie du corps et de la pensée étendait comme un voile lourd sur sa noble beauté. Il eût fallu la foudre pour l’éveiller de cet accablant sommeil. On devait se dire que tout était mort en lui, et qu’il aurait vu sans bouger ni s’évanouir la fin du monde.

Tout était mort, excepté cette haine bizarre contre un pays inconnu : la Bretagne…

Depuis qu’il avait touché la terre d’Europe, son front basané ne s’était rougi qu’une fois c’était à l’idée de mettre le pied sur cette côte de Bretagne !

Était-ce une folie ? Et Dieu châtiait-il ainsi cette fière nature qui semblait s’anéantir dans l’inertie, après avoir sans doute usé toutes les délices, épuisé toutes les ivresses ?…

La brume tombait. Les gens d’Ouessant n’avaient pu voir la métamorphose qui changeait le brillant steamer en une pauvre barque à voiles. L’Érèbe louvoyait avec lenteur parmi les écueils et les courants qui sont à l’ouest de Molène. Il gouvernait de son mieux vers la rade de Brest.

Le soleil s’était couché au loin dans la haute mer.

La nuit venait. Il n’y avait point de lune au ciel resplendissant d’étoiles.

Montalt, perdu dans un demi-sommeil, voyait glisser autour de lui les matelots comme autant d’ombres silencieuses.

Tout à coup il lui sembla qu’une de ces ombres se dressait au-dessus des autres, à tribord, pour disparaître bientôt dans la nuit.

La mer rendit un bruit sourd.

En même temps un cri s’éleva :

– Un homme à la mer !

D’autres disaient :

– Le Breton !… c’est le Breton !…

Montalt était sur ses pieds. C’eût été merveille pour ceux qui l’avaient vu naguère annihilé, pour ainsi dire, dans sa précédente inertie, d’admirer maintenant l’élastique vigueur de sa taille.

On eût dit un de ces beaux lions du désert qui, s’éveillant tout à coup de leur superbe paresse, s’élancent d’un seul bond, franchissant des espaces énormes…

Avant que le capitaine eût donné les ordres usités en pareil cas, le pied de Montalt touchait du premier saut la barre de fer du bastingage, et, l’instant d’après, il disparaissait sous les vagues.

En même temps que le bruit de sa chute, on entendit deux bruits pareils : c’étaient Seïd et son noir compagnon qui venaient de plonger à leur tour.

Par le calme qu’il faisait, on n’avait pas eu de peine à rendre le navire stationnaire. Deux minutes s’étaient à peine écoulées que Montalt, aidé de ses noirs, ramenait le jeune matelot breton, qui n’avait pas même perdu connaissance.

Le capitaine tendit la main à Montalt pour l’aider à remonter sur le pont. Il y avait sur les traits du brave Anglais une véritable émotion.

– Milord, voulut-il dire, Votre Seigneurie a-t-elle honte de son cœur généreux et noble ?… Vous disiez tout à l’heure…

Montalt lui imposa silence d’un geste brusque et froid, puis il se dirigea vers sa cabine en donnant l’ordre qu’on lui amenât le jeune matelot.

On avait décoré avec un luxe exquis l’appartement que devait occuper le nabab durant la traversée. Au milieu d’un petit salon, parfumé selon la coutume asiatique, et tendu de soie du haut en bas, comme ces coffrets mignons destinés à renfermer les objets précieux, il y avait une femme jeune et belle, couchée, elle aussi, sur des coussins, et qui semblait rêver tristement. À l’entrée de Montalt, elle appela sur ses lèvres un sourire qui, malgré elle, s’imprégna de mélancolie.

– Enfin !… murmura-t-elle ; je ne vous ai pas vu de tout le jour, Berry !… et je suis bien malheureuse quand je ne vous vois pas.

Montalt la baisa au front, et au moment où la jeune femme rougissait de plaisir, il dit froidement :

– Je veux être seul, Mirze, laissez-moi.

La pauvre Mirze courba la tête et se retira, obéissante.

Seïd introduisait en ce moment le jeune matelot breton.

Celui-ci avait rejeté en arrière les mèches mouillées de sa chevelure. On découvrait maintenant son visage qui annonçait une grande jeunesse, bien qu’il fût amaigri déjà et pâli par la souffrance.

C’était une physionomie pensive et hautaine où se devinait un cœur droit, mais déliant, et comme une sauvage ignorance de la vie.

– Monsieur, lui dit Montalt après avoir éloigné son noir du geste, répondez-moi franchement ou ne répondez pas du tout… c’est par l’effet de votre volonté que vous êtes tombé à la mer ?

– Oui…, répliqua le Breton qui tenait la tête haute et les yeux baissés.

Montalt le considérait avec une attention croissante et son regard arrivait à exprimer un degré d’intérêt extraordinaire. On eût dit que tout au fond de son âme engourdie de vifs souvenirs s’éveillaient.

– Vous êtes bien jeune, reprit-il, pour être fatigué déjà de la vie.

– J’ai plus de vingt ans, répliqua le matelot.

– Vingt ans !… murmura Montalt comme si ces mots se rapportaient à lui-même dans le passé.

Puis il ajouta :

– Pourquoi vouliez-vous mourir ?

Le Breton garda le silence.

– Est-ce parce que vous êtes pauvre ? poursuivit Montalt dont la voix s’adoucissait jusqu’à devenir paternelle.

La joue du jeune matelot se couvrit de rougeur.

– Vous m’avez sauvé la vie…, dit-il comme pour excuser auprès de lui-même ce que pouvait avoir de blessant cet interrogatoire.

Ses yeux ne se relevèrent point, mais sa physionomie était un livre ouvert où s’écrivait lisiblement sa pensée.

Comme Montalt ne répétait point sa question, il répondit enfin à voix basse :

– On ne se tue pas pour cela !…

– C’est vrai, dit Montalt. Mais pourquoi ?…

La tête du jeune matelot s’inclina sur sa poitrine.

Montalt attendit un instant ; puis il poursuivit encore :

– Vous êtes Breton ?

– Oui.

– On dit que les Bretons aiment leur pays, et voilà bien peu de temps que la France est en paix avec l’Angleterre… Comment se fait-il que vous soyez sur un navire anglais ?

Cette fois, le matelot répondit sans hésiter :

– Quand je quittai mon père, ce fut pour servir le roi… On me fit novice à bord d’une frégate… Un des officiers m’insulta un jour dans le port de Brest… je le tuai.

– En duel ?

– Je suis gentilhomme.

Le sourire amical du nabab eut une légère nuance d’amertume.

– Ah !… fit-il, vous êtes gentilhomme !… Moi je ne le suis pas !… Et serait-ce le remords d’avoir commis un meurtre qui vous poussait au suicide ?

Le Breton secoua la tête.

– Vous ne voulez pas vous confier à moi ? reprit Montalt ; c’est votre droit… le mien est de vous parler comme un père… Je n’aime ni votre race ni votre caste, jeune homme… mais votre figure est comme le miroir d’un brave cœur… vous me plaisez… À votre âge un malheur, si grand qu’il soit, ne peut être sans remède… Il faut que vous me promettiez de vivre.

Le Breton releva sur Montalt son regard où il y avait encore un peu de défiance farouche et beaucoup de gratitude.

– Depuis que j’ai quitté mon pauvre vieux père, murmura-t-il, je n’ai trouvé partout qu’indifférence et dureté… Merci, milord… je me souviendrai de vous et je prierai pour vous… Quant à la promesse que vous me demandez, je me la suis déjà faite à moi-même… Se tuer est, dit-on, l’acte d’un lâche et d’un impie… je suis chrétien et j’ai du cœur !

Montalt avança involontairement sa main que le jeune matelot toucha avec respect.

Il y eut un silence. L’émotion qui était sur le visage du nabab s’effaçait peu à peu pour faire place à cette nonchalante froideur de l’homme qui ne croit plus et qui n’espère plus.

– J’avais vingt ans aussi…, murmura-t-il enfin sans savoir que ses paroles étaient entendues ; je souffrais tant ! je pensai à mourir… Mais, moi aussi, j’étais chrétien et brave !…

– Oh ! s’écria le matelot avec effusion, je répondrais devant Dieu que vous êtes encore l’un et l’autre !…

Le regard que lui jeta Montalt glaça son effusion, et le fit presque repentir de ses paroles.

– Le sais-je ?… prononça le nabab d’un ton sec et froid qui semblait couvrir un découragement profond.

Puis changeant d’accent avec brusquerie, il demanda tout à coup :

– Comment vous nommez-vous ?

– Vincent.

– Vincent qui ?…

Tout à l’heure, le jeune matelot aurait répondu peut-être, mais le regard de Montalt lui avait rendu son ombrageuse défiance.

– Je suis le premier de ma famille, dit-il, qui ait servi l’étranger… j’aurais honte de prononcer ici le nom de mon père.

Le nabab étouffa un bâillement, et ses yeux prirent cette expression de lassitude ennuyée qui semblait leur être devenue naturelle.

– Monsieur, dit-il, chacun est libre de placer comme il l’entend sa confiance… Excusez-moi si je vous adresse une dernière question… Puis-je faire quelque chose pour vous ?

Ceci était dit d’un ton très-froid, qui eût amené un refus sur la lèvre de tout homme d’une fierté même ordinaire. Pourtant le jeune matelot, dont la figure annonçait tant de hauteur, hésita un instant. Quand il prit enfin la parole, ce ne fut pas pour refuser.

– Milord…, balbutia-t-il le rouge au front et les yeux fixés au plancher de la cabine, le capitaine m’a compté six livres sterling pour mes services durant la traversée de Londres à Bordeaux et retour… j’ai entendu dire que le bâtiment allait relâcher dans le port de Brest… Si je pouvais rendre les six livres au capitaine, je retournerais dans mon pays, que je n’aurais pas dû quitter peut-être, et où j’ai laissé tout ce que j’aime au monde…

Le nabab retrouva son sourire et tendit une bourse à Vincent avec toutes les marques d’une franche satisfaction.

– À la bonne heure ! murmura-t-il.

Vincent, dont la rougeur devenait de plus en plus épaisse, prit la bourse qui contenait une trentaine de souverains, et fit glisser dans sa main six pièces d’or.

– Si vous voulez me dire où vous allez, murmura-t-il, j’acquitterai cette dette le plus tôt possible.

Montalt fronça le sourcil.

Et comme Vincent lui tendait toujours le restant de la bourse, il s’écria en frappant du pied :

– Ne pouvez-vous prendre le tout ?…

– Si vous le permettez, dit Vincent, je prendrai encore une livre pour le voyage.

– Le tout !… le tout !… le tout !… répéta par trois fois le nabab avec colère.

– Non…, dit Vincent qui posa la bourse sur une table ; je ne pourrais pas vous le rendre.

Montalt saisit la bourse avec violence et la lança dans la mer à travers le carreau d’un sabord.

– Ah !… fit-il amèrement, vous êtes un Breton et vous êtes un gentilhomme, M. Vincent ! c’est bien cela, pardieu !… et je vous reconnais, quoique j’aie eu la chance de ne pas rencontrer un seul de vos pareils durant de longues années !…

– Milord…, voulut dire le jeune matelot, étonné de ce courroux dont il ne devinait point la cause.

Montalt s’était levé et parcourait la cabine à grands pas.

– C’est bien cela !… répétait-il, pas de cœur !… pas de cœur !… Quand un ami les interroge, le silence… est leur suprême vertu ; c’est cet orgueil hébété qui ne veut rien devoir, même à un sauveur !

Il se jeta sur un divan à l’autre bout de la cabine. Vincent resta, lui, immobile et stupéfait à la même place.

Les fantasques colères de cet homme bizarre s’allumaient et s’éteignaient avec une rapidité pareille. Avant que Vincent fût revenu de sa surprise, le visage du nabab avait repris sa nonchalante indifférence.

Il s’étendit mollement sur son divan, et reprit au bout de quelques secondes :

– M. Vincent, nous n’avons plus rien à nous dire… je vous souhaite beaucoup de bonheur.

Bien qu’il fût difficile de trouver une forme de congé moins ambiguë, le jeune matelot ne bougea pas. Il s’était fait en lui, durant cette dernière minute, un travail rapide, et son cœur honnête lui avait expliqué le courroux de Montalt.

– Milord, répliqua-t-il en surmontant son embarras, il se peut que vous n’ayez plus rien à me dire, mais moi je ne suis pas dans le même cas… j’ai compris que mon silence était de l’ingratitude…

– Je vous déclare, M. Vincent, interrompit Montalt, que je n’ai aucune espèce d’envie d’entendre votre histoire.

Il fallait du courage pour passer outre.

Vincent franchit à pas lents la distance qui le séparait du nabab, et prit sa main avec une respectueuse hardiesse.

– Vous m’avez fait un reproche cruel, dit-il doucement ; c’est pour moi que je vous prie de m’entendre… Je crois que vous avez rencontré des hommes mauvais en votre vie, milord… Au moins, si vous vous souvenez de moi, vous direz qu’il est en Bretagne un cœur confiant et reconnaissant…

– Orgueil !… pensa tout haut Montalt dont la voix était pourtant radoucie ; dites ce que vous voudrez, je vous écoute.

Le jeune matelot se recueillit un instant ; et à mesure qu’il faisait retour vers le passé, un nuage de douleur profonde venait voiler son regard.

– Nous sommes une famille autrefois puissante en Bretagne, dit-il ; son nom est désormais tout ce que je vous cacherai, milord… La branche aînée de cette famille est restée riche, quoique bien déchue… La branche cadette, dont je suis, est indigente jusqu’à manger le pain des autres…

Montalt renversa sa tête sur les coussins et ferma les yeux, suivant sa coutume. Vincent avait pris la résolution d’expier sa faute prétendue et d’aller jusqu’au bout.

– Mes sœurs, mon père et moi, poursuivit-il, nous habitions le manoir de mon cousin germain, que j’appelais mon oncle à cause de la différence d’âge… Il était bon pour nous, et mon père nous disait sans cesse de l’aimer.

« Mon oncle a une fille qu’on nomme Blanche… Avant de savoir ce que c’est que l’amour, je l’aimais… »

– Une idylle bretonne ! grommela le nabab avec humeur.

– Je l’aimais…, continua Vincent qui parut ne point prendre garde à l’interruption ; je ne sais pas si vous avez aimé ainsi en votre vie, milord… Moi je n’avais qu’une pensée la nuit et le jour… Sais-je ce que j’aurais fait pour elle ?… Quand elle était triste, la pauvre enfant, mon cœur saignait… Quand elle souriait, je sentais dans mon âme la joie que les bienheureux doivent avoir au ciel !…

« Je n’espérais guère, car Blanche était l’unique héritière des biens de la famille, tandis que moi je n’avais rien… Je ne me demandais jamais ce que serait l’avenir. Je la voyais : j’étais heureux…

« Eussé-je possédé tous les trésors du monde, je n’aurais peut-être pas espéré davantage. Il y avait tant de respect dans mon amour ! C’était d’en bas toujours que je la contemplais, comme on adore les anges de Dieu… »

Vincent avait la tête penchée sur sa poitrine. Sa voix tremblait et ses yeux étaient humides…

Ce n’était plus de l’ennui qui était sur le visage de Montalt. Une amère pensée plissait son front, et le récit de Vincent lui causait évidemment une sensation pénible.

Le jeune matelot passa le revers de sa main sur son front où perlaient quelques gouttes de sueur.

– Je ne peux pas vous dire, moi, milord, reprit-il avec une sorte de brusquerie, tout ce qu’il y avait de respect timide au fond de mon cœur !… La regarder seulement me semblait de l’audace… et quand je me voyais dans mes rêves effleurer sa douce main d’un baiser, j’avais du froid dans les veines comme à la pensée d’un crime.

« Oh ! il a fallu que Dieu me prît ma raison !… J’étais fou !… plus fou mille fois que les malheureux qu’on enchaîne à leur grabat derrière des grilles de fer !… »

Le nabab écoutait maintenant avec une attention croissante.

Vincent, au contraire, hésitait à poursuivre. Après s’être arrêté un instant, il reprit néanmoins avec lenteur et en faisant sur lui-même un visible effort.

« Un jour, on donnait fête au manoir… il y a de cela bientôt six mois… C’était une de ces belles journées qui devancent la saison, et qui prêtent de brûlants rayons au soleil du printemps.

« L’atmosphère était tiède ; pas un souffle d’air n’agitait la verdure naissante.

« J’étais malade depuis plusieurs semaines, et chaque nuit je tremblais de cette fièvre tenace qui semble s’exhaler de nos marais d’Ille-et-Vilaine… »

– Ah !… fit Montalt ; vous êtes d’Ille-et-Vilaine ?

– Oui. Ce jour-là, je me souviens que je souffrais davantage… À table, j’avais peine à me tenir droit sur mon siége.

« – Allons, Vincent, me dit mon oncle, on n’apporte pas ainsi un visage d’hôpital parmi de joyeux convives !… Buvez comme un homme, ou allez vous mettre au lit !…

« Je fus sur le point de me retirer, mais Blanche était en face de moi, à côté de sa mère ; elle souffrait, elle aussi, d’un mal pareil au mien ; son angélique visage avait comme un voile de pâleur… Mon Dieu ! si vous saviez comme elle était belle !…

« Je restai : pouvais-je me priver volontairement de sa vue ? Et, pour avoir le droit de rester, je tendis mon verre, et je bus plus souvent que de coutume.

« Quand on se leva de table, il y avait une brume mouvante au-devant de mes yeux, et je voyais les objets tourner confusément autour de moi.

« Le jour baissait. Je sortis de la maison, et j’errai durant une heure dans les allées du jardin.

« Je fuyais la foule. Ma tête brûlait, mon cerveau s’emplissait de rêves insensés, de rêves comme je n’en avais jamais eu avant ce jour, comme je n’en ai jamais eu depuis…

« Les hôtes de mon oncle causaient et jouaient le long des charmilles. Quand j’entendais le bruit de leurs voix, je m’éloignais, parce que leur gaieté me blessait le cœur.

« Il y avait, à l’extrémité la plus reculée du jardin de mon oncle, un berceau épais où Blanche aimait à se retirer durant la chaleur du jour.

« Bien souvent, je passais de longues heures à contempler sa belle rêverie à travers les branches de la charmille.

« D’instinct et sans le savoir, je m’étais dirigé vers ce berceau.

« La nuit était sombre et lourde. Quand j’arrivai au seuil de la chambre de verdure, je vis une forme blanche étendue sur le banc de gazon qui en occupait le centre… »

Le jeune matelot s’arrêta encore. Les paroles tombaient une à une et comme brisées de sa lèvre pâle.

Une chose étrange, c’est que le nabab semblait lutter avec lui d’émotion profonde. Sous le masque de bronze qui couvrait son visage, Montalt était d’une pâleur livide.

Pendant le silence qui se fit, on eût pu entendre sa respiration pénible et oppressée.

Quand Vincent reprit la parole, sa voix sourde et voilée arrivait à peine jusqu’aux oreilles de Montalt.

– Il n’y avait en moi ni raisonnement ni pensée, dit-il ; j’entrai dans le berceau ; je m’agenouillai auprès de Blanche endormie et je l’adorai silencieusement, comme on adore Dieu.

« J’entendais, tout près de mon oreille, son souffle égal et doux ; je comptais les battements de son cœur…

« Les instants s’écoulèrent. La nuit avançait. Les voix rieuses des convives n’arrivaient plus jusqu’à nous.

« Nous étions seuls, mon sang brûlait mes veines…

« Blanche dormait toujours, et mes yeux habitués à l’obscurité la voyaient sourire à son rêve.

« Je ne sais si mon oreille me trompa. Jamais je ne lui avais dit mon amour ; et pourtant, il me sembla l’entendre prononcer mon nom dans son sommeil… »

Vincent tremblait et ses jambes manquaient sous le poids de son corps. Le nabab demeurait immobile, mais de grosses gouttes de sueur sillonnaient son front et ses tempes.

Vincent n’y prenait point garde.

« – Le démon !… le démon !… murmura-t-il avec égarement ; le démon prit mon âme !… Dieu m’abandonna… je me levai…, mes lèvres touchèrent les lèvres de Blanche…

« Blanche dormait toujours…

« Oh ! pourquoi la foudre ne m’a-t-elle pas frappé en ce moment ?

« La pauvre enfant s’éveilla entre mes bras qui la pressaient avec délire. Elle poussa un grand cri. Le remords avait déjà remplacé l’ivresse… moi, je m’enfuis comme un criminel…

« Toute la nuit j’errai dans la campagne. L’enfer était au fond de mon cœur… »

Montalt ne bougeait pas, mais son visage peignait une indicible torture.

Il n’écoutait plus le jeune matelot, qui achevait sa confession d’une voix navrée.

« – Je la revis le lendemain, disait-il ; les anges ne devinent point le mal… elle ne m’avait pas reconnu… elle ne savait pas… elle souriait !… »

Vincent se couvrit le visage de ses mains, et un sanglot déchira sa poitrine.

Il y eut un long silence.

Tout à coup le jeune matelot sentit une main de fer qui étreignait son bras ; il laissa retomber ses deux mains, croisées au-devant des yeux, et vit la haute taille du nabab debout et immobile auprès de lui.

Montalt était si pâle qu’on eût dit un fantôme. Un sourire plein d’amertume et de douleur relevait les coins de sa lèvre. On lisait dans son regard une sorte de folie froide et poignante.

– Où donc avez-vous appris cette histoire ?… demanda-t-il d’une voix basse et saccadée.

Vincent ouvrit de grands yeux étonnés.

– Répondez-moi !… répondez-moi !… dit le nabab en secouant son bras avec une violence terrible ; saviez-vous à quoi vous vous exposiez en venant jusque chez moi me dire que je suis un lâche et un infâme ?…

– Vous !… balbutia Vincent stupéfait.

– Moi !… moi !… répéta Montalt avec force.

Puis sa voix faiblit, épuisée, tandis qu’il ajoutait :

– Tout cela est vrai !… tout cela est bien vrai !…, elle était plus belle que les anges !… et le démon me frappa de folie… Mais n’ai-je donc pas encore assez souffert pour expier mon crime ?…

Vincent croyait rêver ; plus il s’efforçait de comprendre, plus la nuit se faisait épaisse dans son esprit.

Montalt lui lâcha le bras tout à coup, et se laissa tomber anéanti sur son divan.

Il resta là sans mouvement pendant plus d’une minute ; puis il tressaillit comme on fait à un brusque réveil.

– Laissez-moi !… dit-il à Vincent.

Le jeune marin s’éloigna aussitôt.

Quand il fut parti, Montalt mit ses deux mains sur son cœur qui défaillait ; un gémissement sourd sortit de sa poitrine.

Puis il fit un effort pour se lever, et gagna en chancelant un meuble de forme étrangère, qu’il ouvrit à l’aide d’une petite clef suspendue à son cou par une chaîne d’or.

Il prit une boîte un peu plus large que la main, dont le couvercle disparaissait sous une garniture de diamants d’une eau éblouissante.

Ses doigts tremblaient, tandis qu’il hésitait à soulever le couvercle de la boîte.

Quiconque eût assisté à cette scène solitaire, se fût demandé quel trésor était assez précieux pour mériter une semblable enveloppe.

Car il y avait plusieurs millions sur le couvercle de cette boîte.

Montalt rouvrit enfin : elle ne contenait qu’une boucle de cheveux blonds, fins et doux comme des cheveux d’enfant ou de jeune fille.

Les traits de Montalt peignaient un recueillement grave et profond. Il contempla durant plus d’une minute la boucle de cheveux. Une sorte de religieuse extase l’absorbait…

Ses paupières battirent. Un nom murmuré doucement s’échappa de ses lèvres, un nom de femme…

Il tomba sur ses genoux, et deux larmes roulèrent le long de sa joue.

II. LA FÊTE[modifier]

Trois ans s’étaient écoulés depuis ce soir d’orage où le jeune M. Robert de Blois et son écuyer Blaise avaient franchi pour la première fois le seuil du manoir de Penhoël.

La nuit tombait. Le marais cachait déjà sa vaste pelouse coupée çà et là par quelques ruisseaux paisibles. À la place même où nous avons vu le bac de Benoît Haligan traîné par l’inondation furieuse, les maigres troupeaux de Glénac paissaient tranquillement l’herbe parfumée.

La rivière de l’Oust coulait silencieuse entre les deux collines au passage de Port-Corbeau. Le ciel était noir. La nuit venait, pesante et chaude, après une étouffante journée.

À mesure que l’ombre devenait plus épaisse, on voyait s’allumer des lueurs le long de ce cordon de petites montagnes qui font une ceinture aux marais de Glénac.

Ces lueurs pouvaient se compter par le nombre des bourgs riverains du marais. Chaque paroisse avait la sienne. Un étranger, arrivant de Redon par la route de la Gacilly, aurait pu penser que cinq ou six incendies s’étaient allumés à la même heure dans tous les villages du canton.

Mais, pour les gens du pays, ces lointaines lumières n’avaient rien de sinistre. Elles signifiaient, au contraire, ébattement et bombance ; pour les bons gars, course à l’oie, papegault[4], lutte corps à corps et guerre des fouets ; pour les filles, concert solennel et danses sur la place de la mairie ; pour tout le monde, le tonneau de cidre, orné de fraîches ramées de châtaigniers, mis en perce devant la porte de l’église.

C’était le 25 août 1820. On fêtait la Saint-Louis, en l’honneur du roi Louis XVIII.

De tous les feux de joie, le plus beau et le mieux flambant était sans contredit celui de la paroisse de Glénac, allumé dans l’air de la métairie de Penhoël, au-dessous du manoir.

Il y avait au moins cinquante fagots et une douzaine de pétards. René de Penhoël, maire de Glénac, en personne, y avait mis le feu à l’aide d’une belle torche bleue fleurdelisée d’argent. La flamme montait gaiement vers le ciel, éclairant à la fois le manoir neuf, les vieilles murailles gothiques et la Tour-du-Cadet.

À l’entour, les paysans riaient, buvaient et dansaient.

Un peu plus loin, dans les jardins illuminés du manoir, la population noble et bourgeoise de la contrée, la société avait aussi sa fête. Penhoël, tout en faisant dresser une table pour les paysans dans l’aire de sa ferme, avait ouvert ses salons aux gentilshommes du voisinage. Il y avait eu festin, et le bal allait commencer.

On ne voyait dans les allées du jardin que robes de soie antiques et beaux habits campagnards. Le vin de Penhoël était bon ; le cidre de la métairie était excellent ; les nobles hôtes du jardin rivalisaient de belle humeur avec les convives de l’aire, de même que les lampions prodigués luttaient de clartés vives avec le feu de joie.

C’était un bon jour pour tout le monde, et l’on n’en était pas à savoir que le maître de Penhoël faisait bien les choses, quand il s’y mettait.

Toutes ces lumières, répandues à profusion au sommet de la côte où s’élevait le manoir, faisaient contraste avec les ténèbres environnantes, et jetaient dans une nuit plus profonde les versants boisés de la colline.

La pente roide qui descendait au Port-Corbeau était surtout plongée dans une obscurité complète.

Le taillis de châtaigniers semblait un grand tapis noir, aux bords duquel le cours tranquille de l’Oust mettait une étroite frange d’argent.

La rampe abrupte faisait ombre au bas de la montagne ; nul reflet n’y arrivait, et c’est à peine si quelques échos lointains des mille bruits de la fête y descendaient comme un murmure perdu.

Au milieu de ces ténèbres et de ce silence, on voyait pourtant, à travers les branches des châtaigniers, une petite lueur rougeâtre, et l’on entendait de temps en temps comme un cri sourd.

La lueur et le cri sortaient tous deux de la loge de Benoît Haligan, le sorcier, dont la porte était grande ouverte.

C’eût été pitié que de voir, si près de cette joie bruyante, la scène solitaire et désolée qui avait lieu dans la loge du pauvre passeur.

L’intérieur de la cabane était tel que nous l’avons vu dans la première partie de cette histoire : un grabat entre quatre murailles nues et humides, auxquelles pendaient çà et là quelques instruments de pêche.

Mais le grabat semblait plus misérable encore qu’autrefois ; les murailles s’étaient lézardées, et les filets de pêche tombaient en lambeaux.

Benoît Haligan paraissait avoir subi l’effet du temps plus cruellement encore que sa loge ruinée. Il était étendu sur son grabat, have comme un spectre, la bouche béante et les yeux fixes. Son souffle râlait dans sa gorge, et des gouttes de froide sueur brillaient sur sa joue livide à travers les poils longs et clair-semés de sa barbe.

Il ne bougeait pas. Seulement, lorsqu’un pétard détonait au haut de la montagne, ses lèvres se prenaient à remuer lentement.

Il murmurait une prière pour les bleus qu’il avait tués sur la lande, durant les guerres de la chouannerie…

Il y avait bien des mois que le vieux passeur gisait ainsi sur son lit de souffrance. Depuis deux années et plus, il n’avait pas mis le pied sur son bac, dont la clef était maintenant au manoir. Son agonie, trop longue, avait usé à la fois la compassion et la terreur superstitieuse des bonnes gens du pays. On ne le craignait plus guère, bien qu’il passât toujours pour sorcier, et ses voisins avaient oublié la route de sa cabane.

Il se mourait tout seul, lentement et tristement. Sans les deux jeunes filles de l’oncle Jean, Diane et Cyprienne de Penhoël, qui venaient chaque jour s’asseoir à son chevet, des semailles entières se seraient écoulées sans qu’un être humain passât le seuil de sa cabane.

Parfois, à les voir paraître belles et douces comme un rayon de consolation divine, le passeur retrouvait un sourire. Mais d’autres fois ses paupières se baissaient et un voile de douleur plus morne tombait sur son visage.

Ses traits immobiles prenaient alors comme une expression de pitié.

Il priait à voix basse, et au milieu de sa prière d’étranges paroles s’échappaient de ses lèvres. On eût dit qu’il voyait les jeunes filles déjà mortes dans le même cercueil, car, au lieu de demander à Dieu leur bonheur en ce monde, il priait pour le repos de leurs âmes durant l’éternité.

Et il joignait ses mains amaigries en pronostiquant malheur à tout ce qui portait le nom de Penhoël.

Mais le vieux Benoît Haligan était fou depuis bien longtemps ; chacun savait cela.

Personne n’était sans l’avoir entendu dire plus d’une fois que sa maladie venait du jeune M. Robert de Blois et de son domestique Blaise.

Depuis ce soir d’orage où il avait monté dans le bac, pour ne point abandonner le maître de Penhoël, il ne s’était pas relevé.

Dieu merci, le maître de Penhoël, qui aurait dû partager le même mal, se portait à merveille, et jamais on n’avait vu paire d’amis s’entendre mieux que lui et le jeune M. Robert de Blois.

On laissait dire l’ancien sorcier, qui se mourait tout bonnement de vieillesse…

Assurément, parmi les joyeux danseurs qui se trémoussaient sur la terre battue de l’aire, personne ne songeait à lui en ce moment. Le feu de joie brûlait, le cidre coulait : Vivent le roi et les jolies filles !

Et vive aussi l’absent ! car cette fête de Louis n’était pas pour le roi tout seul. L’aîné de Penhoël se nommait Louis comme le roi, et il y avait là de vieux paysans qui vidaient leur écuelle à son souvenir, bien plus souvent qu’en l’honneur de Sa Majesté.

Devant la porte de la ferme, un groupe de graves métayers, présidé par le père Géraud, aubergiste de Redon, parlait de M. Louis sans se lasser, avec ce mélancolique bonheur des gens qui aiment et qui regrettent.

Là, pas une voix qui ne fût émue en prononçant le nom de l’aîné de Penhoël.

Chacun recueillait ses souvenirs : on rappelait une anecdote cent fois racontée, un trait de courage, une preuve de bon cœur, une joyeuse étourderie…

C’était la Saint-Louis. Ce jour appartenait à Penhoël, bien avant que le roi de France eût repris son trône. Depuis dix-huit ans que le jeune monsieur était parti, ce jour était consacré tout entier à son souvenir. Les vieux marins qui avaient servi sous le commandant, les anciens compagnons de M. Louis se réunissaient tous les ans pour parler du bon temps passé.

Quel fier chasseur ! On connaissait le son de sa trompe tout le long du marais, jusqu’au confluent de l’Oust et de la Vilaine. Il courait mieux que les gars de Saint-Vincent ! À la lutte, il faisait plier les reins des glorieux de Saint-Pern et de Questemberg ! C’était lui qui lançait la barre le plus haut et le plus loin, lui toujours ! Au papegault, c’était la balle de son beau fusil qui allait se ficher sur le clou !

Et quand il avait gagné le prix de la lutte, le prix de la course, le prix du tir et encore le prix de la barre, ah ! personne n’avait oublié cela :

– Tiens, papa Géraud, le mouchoir de cou est pour ta femme ! Mathurin, tu es le plus pauvre, à toi le mouton !

Et la bourse brodée de laine rouge à l’un ; et à l’autre, l’épinglette d’acier avec ses belles touffes de soie !…

Oh ! le cher jeune monsieur !…

À mesure qu’on parlait, le groupe devenait plus nombreux. Quelques ménagères s’approchaient ; elles avaient peut-être, elles aussi, leurs souvenirs. Les jeunes gens venaient écouter les récits des vieillards. Et quand le père Géraud, l’œil humide et la voix tremblante, levait son verre à la mémoire de Louis de Penhoël, les jeunes gens demandaient :

– M. Louis avait-il donc le poignet plus vigoureux que Vincent ? le pied plus alerte, la main plus sûre, le cœur plus généreux ?…

Hélas ! Vincent aussi avait quitté la maison de son père. On disait qu’il était parti pour se faire matelot sur un bâtiment du roi. Matelot, comme le fils d’un pauvre homme, Vincent, le propre neveu du commandant de Penhoël !

On avait beau fermer les yeux et vouloir douter, il y avait comme un malheur autour de cette famille aimée. René de Penhoël restait bien au manoir, riche encore et respecté, mais ceux qui avaient connu l’absent disaient tout bas que la vraie gloire de Penhoël était morte…

Au moment où l’on avait allumé le feu de joie, les nobles hôtes du manoir avaient daigné se mêler, suivant la coutume, aux danses villageoises ; puis la fête s’était séparée en deux camps : paysans et paysannes avaient continué de sauter dans l’aire, tandis que les cavaliers de bonne maison continuaient le bal avec leurs dames dans un salon de verdure, ménagé au milieu du jardin.

Notre ami Blaise, le teint fleuri et la mine imposante, présidait à la fête villageoise. Tout le monde l’appelait M. Blaise bien respectueusement ; il portait un costume d’apparat qui ressemblait plus à l’habit d’un homme comme il faut qu’à la livrée d’un domestique. Tandis qu’il dominait les paysans de l’aire de toute la hauteur de son importance, son maître, M. Robert de Blois, était, dans le jardin, le roi du bal.

Personne, en vérité, ne pouvait lutter avec lui d’élégance et de belles manières. C’était lui qui donnait les ordres et qui faisait les honneurs. René de Penhoël ne paraissait point, et personne ne songeait à s’en inquiéter.

M. de Blois était là ; pouvait-on souhaiter un autre amphitryon ? Il se multipliait ; il se montrait gracieux pour tous et pour toutes. Il était si bien l’ami de la maison qu’aisément on eût pu l’en croire le maître.

L’assemblée était fort bizarrement composée. Il y avait de charmantes jeunes filles et des demoiselles d’un ridicule très-avancé. Parmi les premières, il fallait distinguer Blanche de Penhoël, la plus jolie de toutes.

Elle avait maintenant quinze ans. Sa jeunesse tenait complétement ce qu’avait promis son enfance. Impossible de trouver une beauté plus douce et plus harmonieuse. Son regard timide avait conservé cette expression tendre et presque céleste qui lui avait valu de la part des bonnes gens du pays le surnom de l’Ange de Penhoël.

Elle portait une robe de mousseline blanche, bordée par une guirlande de petites fleurs bleues. Cette toilette allait à son visage et à la grâce languissante de sa taille.

Quand parfois elle quittait le salon de verdure pour aller chercher sa mère au jardin, et qu’on la voyait se perdre dans le demi-jour des longues allées, elle ressemblait à ces pâles et belles visions que se faisait la poésie des bardes de Bretagne.

Il y avait des moments où le visage de Blanche exprimait le plaisir naïf de l’enfant qui se sent naître jeune fille : la joie inconnue du premier bal. Ses traits rayonnaient alors ; un éclair s’allumait dans l’azur de ses grands yeux. Puis sa paupière retombait, triste ; le sourire ébauché mourait sur sa lèvre. Dans ce cœur de quinze ans, y avait-il déjà une douleur cachée ?…

Robert de Blois s’empressait beaucoup autour d’elle, et y mettait même une sorte d’ostentation. Il ne cédait guère l’honneur de prendre sa main pour la contredanse qu’à un seul rival, auprès de qui ses manières avaient un singulier mélange de cordialité feinte et d’inquiétude dissimulée.

Ce rival n’était autre que le jeune comte Alain de Pontalès, héritier unique de l’ancienne fortune des Penhoël.

Car, nous devons le dire tout de suite, cette grande haine de famille, qui existait autrefois entre Penhoël et Pontalès, avait pris fin, grâce à l’intervention de Robert. Le manoir et le château voisinaient maintenant. René s’était résigné à voir des étrangers occuper le domaine de ses pères.

En définitive, le vieux Pontalès était un brave homme, capable de rendre service à l’occasion. Personne n’ignorait que Penhoël avait puisé plus d’une fois, depuis trois ans, dans sa bourse toujours bien garnie. Aussi passaient-ils tous les deux pour être les meilleurs amis du monde.

Penhoël possédait, comme nous l’avons dit, par lui-même et du chef de son frère absent, une quarantaine de mille livres de rente. C’était plus qu’il n’en fallait pour soutenir honorablement le train de vie adopté par la famille. Mais depuis trois ans les choses avaient changé. Un élément nouveau avait été introduit au manoir. L’hospitalité grande et simple s’était transformée en un luxe prodigue, et les quarante mille livres de rente, doublées tout à coup par miracle, n’auraient plus suffi aux dépenses de Penhoël.

Or, chaque fois que les dépenses d’un homme riche excèdent de beaucoup son revenu, quelque diabolique expédient lui vient en tête : il faut être sûr que cet homme, sous prétexte d’arrêter le désastre, précipitera sa ruine. Penhoël était devenu joueur.

La cause de ces désordres nouveaux était une femme, jeune encore et remarquablement belle, qui se promenait en ce moment au bras du jeune Pontalès, dans le salon de verdure, et dont la riche toilette excitait la jalousie de toute la partie féminine de l’assemblée.

Dans cette femme fière et portant au mieux sa riche parure, nous eussions difficilement reconnu la pauvre fille que nous avons vue arriver autrefois à l’auberge du ‘‘Mouton couronné’’ avec une robe poudreuse et des souliers en lambeaux. C’était Lola pourtant, la dormeuse à qui maître Blaise refusait jadis un petit morceau de fromage, et qui avait maintenant assez de perles dans ses cheveux noirs pour payer l’auberge du bon père Géraud.

Le maître de Penhoël l’aimait d’une passion aveugle, et se ruinait pour elle.

Il l’aimait en esclave… un regard de Lola l’eût fait courir au bout du monde. Et pourtant son amour était plein de remords. La vue de sa femme qui souffrait sans se plaindre le poursuivait comme un accablant reproche. Sa fille, surtout, qui avait été si longtemps son adoration et son orgueil, eût été bien forte contre cet amour, s’il n’y avait eu au fond du cœur du maître de Penhoël un de ces doutes tenaces qui empoisonnent la vie…

Il s’était jeté dans la passion qui l’absorbait maintenant avec fureur, et comme on s’enivre pour fuir la voix de sa conscience…

La province a des anathèmes bien amers pour les mœurs parisiennes. Elle ressemble à ces femmes laides, à cheval sur leur vertu inattaquée, qui étourdissent les gens au déplaisant fracas de leur austérité. Mais quand la province se met à faire du vice, elle va plus loin que Paris, qui garde au moins la pudeur et ne jette jamais le voile. La province n’y prend point tant de façons ; elle va bonnement son chemin, et voici ce qui arrive : si le vice est pauvre, on l’écrase ; si le vice est riche, on l’accepte.

Point de milieu ! La province ne sait ni fermer les yeux ni tourner la tête. Elle voit tout, parce que son œil curieux se colle au trou des serrures. Quand elle a vu, elle compte. Suivant le résultat du calcul, elle va lever le pied pour écraser le coupable, ou courber la tête pour le saluer jusqu’à terre.

René de Penhoël était riche ; il avait droit de scandale. Parmi les quelques hobereaux indigents et les quelques bourgeois, composant la société du pays, personne n’ignorait sa conduite ; et pourtant, personne ne songeait à l’excommunier. Ou allait chez lui, on se faisait même grand honneur de ses invitations ; mais pour moitié moins, on eût lapidé un pauvre diable.

Seulement, comme certains bruits commençaient à courir dans les environs, attaquant, non plus la réputation de Penhoël, mais l’état de sa fortune, la société, tout en gardant de prudents dehors de respect, le déchirait tout bas à belles dents.

C’était un acquit de conscience. La partie sage de l’assemblée, les maris graves, les dames décidément trop lourdes pour danser encore et les demoiselles aigries par un célibat dont le terme ne venait point, avaient un vague remords de fréquenter ce pécheur, et pensaient expier leur faute en exagérant ses torts.

Tandis que les jeunes gens foulaient gaiement le gazon, la galerie assise glosait, Dieu sait comme ! La calomnie est une douce pénitence ; dans leur fureur d’expiation, ces dames et ces messieurs envenimaient le mal et ne se faisaient point scrupule d’envelopper beaucoup d’innocents dans leur tardif anathème.

On était libre en ce moment. La danse avait éloigné du petit cercle grave toutes les oreilles profanes. René de Penhoël avait quitté le bal pour s’enfermer avec M. de Pontalès le père, et l’homme de loi. Quant à Madame, elle se promenait à l’écart, au bras du bon oncle Jean.

C’était l’instant de mordre. On mordait. Robert, Lola, Penhoël, Madame elle-même, tout le monde y passait. Parmi les hôtes du manoir, il n’y avait qu’un seul homme infaillible et impeccable, c’était le vieux marquis de Pontalès, lequel possédait soixante mille livres de rente au soleil !

L’influence de cet honnête cénacle ne s’étendait point jusqu’au bal qui se poursuivait, joyeux et rieur. L’orchestre campagnard jouait à tour de bras, et le tapis de verdure ne chômait guère. Il y avait là surtout deux couples dont la gaieté communicative et jeune ranimait à chaque instant le plaisir et se chargeait de redonner l’élan à la fête : c’étaient Cyprienne et Diane de Penhoël, les jolies filles de l’oncle Jean, avec leurs cavaliers, deux enfants comme elles, deux beaux et braves enfants dont le sourire vous eût égayé le cœur.

Cyprienne dansait avec Roger de Launoy, qui était devenu un charmant cavalier, à la figure hardie et sentimentale en même temps ; Diane donnait sa petite main blanche à un jeune homme dont la mine résolue et spirituellement insoucieuse eût été remarquée par tous pays.

C’était un peintre parisien que Penhoël avait fait venir pour orner dignement les appartements de Lola.

Depuis deux ans qu’il était en Bretagne, le jeune peintre avait fait une énorme quantité de fresques et de portraits. Personne, dans la société, n’était à même de trancher la question de savoir s’il avait ou non un talent artistique. Lui-même n’en savait trop rien peut-être. Il peignait ce qu’on voulait et surtout tant qu’on voulait ; il prenait la vie comme on la lui donnait, riant au jour le jour et ne soupçonnant point qu’on pût songer au lendemain.

Roger et lui étaient amis jusqu’au dévouement, bien qu’ils ne se fussent jamais fait de grandes protestations de tendresse.

Il se nommait Étienne Moreau. Quand on ne lui donnait point de salle de billard à orner ou des perdrix défuntes à grouper avec des lièvres assassinés au-dessus des portes ; quand il désespérait de trouver Diane au jardin et qu’il se lassait de courir la campagne avec Roger, il se retirait seul parfois dans sa chambre. C’était bien rare. Dans sa chambre il n’y avait qu’une toile ébauchée.

La plupart du temps, il regardait cette toile, les bras croisés, sans songer à prendre sa palette.

Mais parfois, lorsqu’un beau rayon de soleil venait jouer dans les hauts châssis de sa fenêtre, il saisissait tout à coup ses pinceaux et ajoutait quelques touches à la toile à peine commencée.

Cela ne ressemblait point aux fresques de la salle de billard, ni aux dessus de portes qu’il peignait avec une fécondité si obéissante pour le maître de Penhoël. C’était une peinture hardie et d’un style étrange.

Le tableau représentait une jeune fille vêtue en paysanne, et jouant de la harpe. C’était le portrait de Diane.

De sa vie, Étienne n’avait rêvé, jusqu’au moment où les traits de Diane de Penhoël avaient surgi, vivants, de la toile, sous son pinceau timide et comme incertain. Maintenant, quand il était seul avec son tableau, il rêvait.

Il aimait Diane, Diane l’aimait. Ils ne se parlaient jamais d’amour.

Dans les longues causeries qu’ils cherchaient et qui les faisaient heureux, ils n’avaient guère qu’un seul sujet d’entretien. C’était un choix bizarre ; ils causaient de Paris.

L’artiste sans souci enseignait la grande ville à la jeune fille de Bretagne.

La jeune fille écoutait, curieuse, émue. Ce n’était jamais elle qui changeait de conversation, et c’était toujours elle qui ramenait la première le nom de Paris pour interroger, pour savoir…

Ses yeux brillants s’animaient. Il y avait en elle un secret dont Étienne n’avait point sa part.

Paris ! c’était un conte de fées ! la ville où la femme est reine, où les rêves se réalisent, où le vrai touche au merveilleux, où nulle espérance n’est folle !

Étienne disait parfois en finissant :

– On y souffre comme ailleurs, Diane… plus qu’ailleurs… et Dieu veuille que vous gardiez toujours votre douce vie de Bretagne !

Diane ne répondait point. Elle retournait auprès de sa sœur dont la nature, moins réfléchie, avait aussi moins d’audace, mais qui pourtant se laissait prendre aux fougueuses imaginations de Diane.

Paris ! Paris ! c’était leur songe aimé…

Mais si, tout à coup, on leur eût montré la route ouverte et la chaise de poste attelée, eussent-elles osé ? eussent-elles voulu ? Madame, qu’il aurait fallu quitter ! et Blanche, le pauvre ange !…

Roger de Launoy, leur compagnon d’enfance, songeait, lui aussi, à Paris. Il était fier. La douceur de son caractère ne l’empêchait point de ressentir profondément la froideur avec laquelle Penhoël le traitait depuis l’arrivée des étrangers au manoir.

Robert et Lola s’étaient emparés du maître, qui ne voyait plus que par leurs yeux. Tous ceux qu’on aimait avant cela étaient devenus indifférents, pour ne rien dire de plus. Sans Madame, qu’il chérissait d’une tendresse respectueuse et dévouée, sans Cyprienne qu’il aimait d’amour, Roger de Launoy aurait quitté le manoir déjà depuis longtemps.

Que fût-il devenu ? Il ne savait, mais il était intelligent et il avait du cœur…

Aujourd’hui ces préoccupations étaient mises de côté. On était tout à la fête ; on riait, on se croyait heureux ! Les deux jeunes filles portaient toujours leurs costumes de paysannes, mais on eût pu croire que c’était pure coquetterie, tant la jupe courte et le spencer collant leur allaient à merveille. Leurs tailles charmantes ressortaient sous la futaine ; les souliers à boucles d’étain ne pouvaient grossir leurs pieds délicats et mignons ; l’étroit serre-tête lui-même, qui laissait échapper à profusion les masses bouclées de leurs cheveux châtains, était à leur front comme un bandeau virginal, et mêlait à la distinction noble de leurs traits la naïve séduction des beautés rustiques.

C’était plaisir de les voir sauter sur l’herbe, gracieuses et légères comme des fées. Il émanait d’elles une gaieté vive et à la fois douce qui gagnait de proche en proche et qui était le charme du bal.

Chacun, à son insu, se ressentait de leur contact ; la pauvre Blanche elle-même, si pâle et si frêle, souriait, entraînée par leurs sourires.

Il y avait pourtant des moments où la joie des deux jeunes filles semblait se voiler tout à coup ; c’était lorsque leurs yeux se tournaient vers Madame, qui poursuivait lentement sa promenade au bras de Jean de Penhoël.

Ces trois dernières années semblaient avoir pesé cruellement sur Madame. Sa belle tête s’inclinait maintenant fatiguée, et la résignation morne qui était sur son visage ressemblait à du découragement.

L’oncle Jean la contemplait avec un amour de père. Dans les grands yeux bleus du vieillard, baissés mélancoliquement sur sa nièce aimée, on lisait l’immense désir de soulager et de consoler.

Mais la consolation était impossible sans doute, car l’oncle Jean se taisait comme s’il n’eût point pu trouver de paroles.

Diane et Cyprienne voyaient cela, et le regard furtif qu’elles échangeaient alors donnait à penser que leur joie d’enfant n’avait que les apparences de la franchise.

Elles voyaient encore autre chose, et c’était bien étrange !

Robert de Blois qui dansait toujours avec Blanche, se tournait de temps en temps vers Madame et lui faisait des signes.

Diane et Cyprienne avaient cru d’abord se tromper, mais il n’y avait plus à douter. Madame, à deux ou trois reprises différentes, avait répondu du regard et du geste aux signes de Robert de Blois, de l’homme dont la présence au manoir empoisonnait sa vie et menaçait l’avenir de son enfant.

C’était inexplicable.

Mais le bal était charmant par cette chaude soirée, sous les arbres touffus. À part Diane et Cyprienne, personne ne s’inquiétait de ces petits mystères qui s’agitaient sourdement sous la surface tranquille de la vie du manoir.

Si la partie grave de la société prévoyait, nous allions dire espérait quelque malheur, c’était dans un avenir lointain encore. Le seul accident que l’on pût redouter ce soir, c’était quelque malencontreuse averse venant clore la fête au meilleur moment.

Aussi chacun tressaillit de surprise et d’effroi lorsqu’on entendît, au milieu du bal, un de ces cris plaintifs qu’arrache la souffrance soudaine et intolérable.

L’orchestre se tut ; les danses cessèrent, et la galerie se leva d’un commun mouvement.

Tous les regards effrayés, ou seulement curieux, se portèrent à la fois vers l’endroit d’où la plainte était partie.

On vit Blanche de Penhoël, immobile et comme morte, étendue tout de son long sur l’herbe.

Robert de Blois était à genoux auprès d’elle et appuyait sa main contre son cœur.

Roger, Diane et Cyprienne s’élancèrent en même temps ; mais ce fut Madame qui arriva la première auprès de sa fille.

Il faut renoncer à peindre tout ce qu’exprimait en ce moment le visage désolé de Marthe de Penhoël.

Un rouge ardent et fiévreux avait remplacé la pâleur de sa joue. L’épouvante qui glaçait son âme de mère était dans ses yeux. Sa main, forte en cet instant comme la main d’un homme, repoussa brusquement Robert de Blois, que le choc fit chanceler.

Elle souleva Blanche sans effort apparent et la soutint, renversée, entre ses bras. Blanche, évanouie, ne respirait plus.

Comme Cyprienne et Diane s’empressaient, inquiètes autour d’elle, Madame les éloigna d’un geste impérieux.

Robert se rapprocha et s’inclina jusqu’à effleurer presque son oreille.

– N’oubliez pas !… murmura-t-il froidement.

Un éclair de haine brilla au milieu de la détresse désespérée qui voilait le regard de Marthe de Penhoël.

Mais elle fit sur elle-même un effort violent et se contraignit à sourire.

– Je n’oublie rien ! dit-elle tout bas.

Puis elle reprit en s’adressant à Roger et aux deux filles de l’oncle Jean :

– Amusez-vous, mes enfants… Voici Blanche qui rouvre les yeux…, je vais vous la ramener tout à l’heure bien guérie…

III. MYSTÈRES[modifier]

La partie grave et discrète de l’assemblée, qui se respectait trop pour prendre part à la danse, commençait à trouver le bal monotone et long. Les commérages languissaient, parce qu’on avait déjà médit de tout le monde. L’évanouissement de Blanche fit à l’ennui naissant une diversion tout agréable et vint raviver l’entretien.

Ce cercle respectable se composait de trois vicomtes, qui avaient été des hommes à succès dans leur jeunesse au temps des états de Bretagne, d’une demi-douzaine de bourgeois qu’on avait laissés se décrasser et mettre un de au-devant de leurs noms, parce qu’ils avaient mille écus de rente, et d’un nombre à peu près égal de dames antiques, portant, avec une solennité impossible à décrire, le ridicule orgueilleux de leur toilette et la laideur choisie de leurs visages.

On remarquait surtout trois petites personnes, toutes trois également jaunes, sèches, roides et vêtues de robes de soie violette d’une ancienneté incontestable. Bien qu’elles fussent encore célibataires, aux environs de la cinquantaine, ce qui déprécie, elles donnaient le ton à la société, parce que leur talent de médire était hors ligne, et que chacun de leurs coups de langue emportait net le morceau. Leurs rivales elles-mêmes, madame la chevalière de Kerbichel, épouse de l’adjoint au maire de Glénac, et madame Claire Lebinihic, jeune veuve à peine âgée de quarante-cinq ans, autour de laquelle soupiraient les trois vicomtes, étaient forcées de reconnaître la supériorité des demoiselles Baboin-des-Roseaux-de-l’Étang.

Il faut dire qu’elles avaient tout pour elles. L’aînée, mademoiselle Amarante, chantait, en s’accompagnant de la guitare, l’ariette légère ; la seconde, mademoiselle Églantine, la tremblante romance ; la troisième, mademoiselle Héloïse, attaquait, toujours avec la guitare, le grand morceau de caractère.

À cause de cela, le jeune M. de Pontalès, qui tout était permis parce qu’il était l’héritier de son père, les avait surnommées en masse les trois Grâces, et en détail l’Ariette, la Romance, et la Cavatine.

Elles avaient un petit frère, M. Numa Babouin-des-Roseaux-de-l’Étang, qui se tenait un peu à l’ombre de leur gloire, mais qui, néanmoins, passait pour un fort agréable joueur de reversi.

Quand Madame, aidée de l’oncle Jean, eut emmené Blanche, l’imposante réunion se rassit. Ses membres se regardèrent durant quelques secondes en silence.

– Voilà déjà deux fois que la pauvre petite demoiselle se trouve mal aujourd’hui !… dit le père Chauvette, qui seul, parmi tout ce monde aigre et roide, représentait l’élément charitable.

– Je ne voudrais rien dire d’inconvenant, murmura madame Claire Lebinihic, mais c’est tout à fait comme cela que j’étais la première année de mon mariage.

Les trois Grâces baissèrent les yeux. Les trois vicomtes eurent un sourire très-égrillard.

– Avez-vous remarqué, reprit l’adjoint, chevalier de Kerbichel, hobereau taillé en Hercule et qui portait de jolies petites boucles d’oreilles, avez-vous remarqué comme le fils Pontalès a fait des yeux au Robert de Blois quand mademoiselle est tombée ?

– C’est un joli garçon !… répliqua la Romance.

– Un franc mauvais sujet ! appuyèrent l’Ariette et la Cavatine en donnant à ce mot une acception toute flatteuse.

– Ce que je voudrais bien savoir, reprit la Romance, c’est le sentiment de M. de Penhoël sur les assiduités du fils Pontalès auprès de madame Lola…

Le cercle entier sourit.

– Madame Lola !… madame Lola !… répéta la chevalière de Kerbichel, ces créatures ont des noms à elles.

– Quant à cela, madame, repartit la Romance qui se crut attaquée dans son doux nom d’Églantine, tout le monde n’est pas forcé de s’appeler Suzon ou Fanchette, comme les filles du commun !…

Madame de Kerbichel s’appelait Fanchon. Le cercle rit encore, excepté le chevalier-adjoint, qui secoua le tabac de son jabot d’un air mortifié.

– Tout cela n’empêche pas, reprit l’Ariette, qu’il se passe de drôles de choses dans cette maison !… Les maîtres font les honneurs, Dieu sait comme ! Voici madame partie ; où est monsieur ?

– En conférence avec le marquis de Pontalès, répondit le frère Numa.

– En bonne conscience, voulut dire le père Chauvette, on peut bien avoir des affaires…

Mais personne n’avait la simplicité d’accorder la moindre attention au pauvre maître d’école.

– Toujours avec le marquis ! poursuivit l’Ariette.

– Et avec l’homme de loi ! ajouta la Cavatine.

– Ah ! dit la Romance d’un ton capable, des gens bien informés prétendent que Penhoël file un mauvais coton, pour parler comme les gens du peuple… Il emprunte sans cesse de l’argent au marquis, et l’homme de loi le Hivain sait des choses qui étonneraient bien du monde !

– C’est que la Lola aime trop les dentelles ! dit l’un des vicomtes.

– Et les cachemires, ajouta un second vicomte.

– Et les diamants, ajouta le troisième vicomte.

– Et tout cela coûte de l’argent ! fit observer madame Claire Lebinihic : rien que mon châle de noces, qui n’était pas de l’Inde pourtant, valait cent cinquante écus…

– Et puis tant de charges ! reprit la chevalière de Kerbichel ; c’est la maison du bon Dieu que ce manoir !… On y mange et on y boit toute la journée… Je vous demande un peu si ce n’est pas de la folie que de nourrir à rien faire ce grand garçon de Roger de Launoy ?

– Et ce barbouilleur qui est venu de Paris pour mettre du rouge et du bleu sur les murailles ? dit la Romance.

– Permettez, chère sœur, interrompit le frère Numa qui était méchant, lui aussi, quand il pouvait ; ces deux messieurs ne sont pas si complétement inutiles que vous voulez bien le dire.

– À quoi servent-ils, s’il vous plaît ?

– À quoi ?… Je n’en sais rien… mais si vous me demandiez à qui…

– Ah ! ah ! s’écrièrent à la fois Églantine, Héloïse et Amarante, enchantées de l’esprit de leur frère ; voilà qui est adorable !

Et comme une partie du cercle ne comprenait point, la Romance ajouta en baissant pudiquement ses paupières jaunes et dépouillées :

– Mon frère veut dire qu’ils servent aux deux petites filles de l’oncle Jean…

Tonnerre d’applaudissements des vicomtes ; gros rires de l’assemblée en chœur. Le mot valait bien cela.

– Ah ! mademoiselle !… mademoiselle !… commença le bon maître d’école avec reproche.

Mais sa voix fut couverte par celle du chevalier-adjoint de Kerbichel, qui avait l’intelligence lente et qui riait toujours après coup.

Numa Babouin-des-Roseaux-de-l’Étang, alléché par le succès qu’il venait d’obtenir, désira un nouveau triomphe.

– Pourriez-vous me dire, mesdames, demanda-t-il d’un air innocent, si c’est à madame de Penhoël ou à sa fille que M. Robert de Blois fait attention ?

– À la fille, répondit la chevalière de Kerbichel.

– À la mère, ripostèrent les vicomtes.

– En vérité, ceci est une question, dit gravement la Romance. Je ne sais pas si vous avez vu comme moi que M. Robert de Blois échangeait certains signes avec Madame pendant la contredanse ?…

– J’ai vu cela, dit Kerbichel.

– Moi aussi !

– Moi aussi !

– Et avez-vous remarqué la manière dont Madame a repoussé M. de Blois quand celui-ci a voulu relever Blanche évanouie ?

Tout le monde répondit affirmativement.

La Romance poursuivit en baissant la voix et en prenant cet air timide qui annonçait toujours quelque méchanceté noire :

– Quand on repousse ainsi un homme, c’est qu’on le connaît beaucoup… beaucoup !… beaucoup ! !…

– C’est juste… dit avec goguenardise la partie masculine de l’assemblée.

– Comme mademoiselle Églantine sait ces choses-là ! murmura la chevalière de Kerbichel, qui avait une vengeance à exercer.

– En outre, reprit la Romance, comment expliquer ce mouvement si brusque, sinon par un petit grain de jalousie ?…

– C’est vrai !… opina derechef l’assemblée convaincue ; c’est pourtant vrai !…

Le pauvre maître d’école n’essaya pas même de protester, tant il se sentait faible contre le sentiment général.

– Ainsi va le monde ! reprit encore la Romance ; M. de Penhoël achète des cachemires à la Lola… il fait peindre son manoir du haut en bas pour la Lola… il plante des salons de verdure, il tend de soie les vieilles chambres que ses pères habitaient bien toutes nues !… Pendant ce temps-là madame s’ennuie… Elle est bien conservée au moins !…

– Elle est encore très-jolie femme !

– Que faire quand on est délaissée ?… Elle remarque un beau cavalier… Mon Dieu, je n’affirme rien !… Ce n’est pas moi, Dieu merci, qui voudrais faire des cancans sur une famille riche et respectable… mais je dis que si cela était… Enfin, soyons de bon compte, tout est possible ! Il ne faudrait pas être trop sévère à l’égard de la pauvre dame…

– Ma foi non, répliquèrent les vicomtes, Penhoël ne l’aurait pas volé !…

Le bal se poursuivait, mais languissant et triste désormais. Diane et Cyprienne, qui tout à l’heure égayaient si franchement la fête, ne pouvaient plus cacher leur tristesse. Elles essayaient encore pourtant, et semblaient s’exciter mutuellement à sourire.

À chaque instant leurs yeux inquiets se tournaient vers l’entrée du salon de verdure.

On eût dit qu’elles restaient là maintenant à contre-cœur, et qu’une mystérieuse tâche les appelait loin du bal.

L’annonce de l’accident arrivé à Blanche de Penhoël avait franchi l’enceinte du jardin et produit plus d’effet encore, peut-être, sur l’aire que dans le salon de verdure. La danse rustique avait fini ; tandis que le feu de joie éteignait ses dernières lueurs, jeunes gars et jeunes filles s’étaient rassemblés en cercle autour des vieillards, assis à la porte de la ferme.

Il n’y avait plus, sur le milieu de l’aire, que M. Blaise, qui se promenait les mains dans ses poches et affectait de ne point vouloir mêler son importante personne à toute cette populace.

On parlait bas dans le groupe des paysans, justement à cause de M. Blaise, qui passait pour avoir l’oreille fine.

Le père Géraud tenait le centre du groupe et interrogeait un petit garçon qui venait de sortir du jardin, où il avait servi des rafraîchissements aux hôtes de Penhoël.

– Conte-nous ce que tu as vu, petit Francin, disait le bon aubergiste du ‘‘Mouton couronné’’.

– Tout le monde regardait la Lola, répondit l’enfant. Quelle belle fille tout de même ! Je ne sais pas ce qu’elle a autour de son cou qui brille comme des charbons allumés… mais les dames et les messieurs disaient qu’il y avait là de quoi racheter la Forêt-Neuve !… Tout d’un coup la petite demoiselle a crié… j’ai regardé comme les autres, et je l’ai vue couchée par terre… Il n’y avait auprès d’elle que M. de Blois… Quand il a voulu la relever, oh ! si vous aviez vu Madame arriver sur lui !… j’ai cru qu’elle allait l’étrangler…

– Elle n’a rien dit ? demanda le père Géraud.

– Non fait !… mais on voyait bien qu’elle avait son idée… C’est M. de Blois, bien sûr, qui a fait du chagrin à l’Ange !…

Un menaçant murmure courut parmi les paysans.

Le père Géraud passa le revers de sa main sur son front.

– Oui… oui… pensa-t-il tout haut, cet homme-là est le malheur de Penhoël !… Et c’est moi qui lui ai enseigné le chemin du manoir !… Qu’auriez-vous fait, vous autres ? ajouta-t-il avec brusquerie en s’adressant aux vieux métayers qui l’entouraient. Il arriva chez moi… il me parla de l’aîné… voyez-vous, on ne devine pas ces choses-là, bien sûr qu’il a connu notre M. Louis quelque part !… Quand il me dit qu’il était l’ami de Penhoël, moi je lui aurais donné le dernier écu de ma bourse !…

Il mit sa tête grise entre ses deux mains, et poussa un gros soupir.

– Allons, allons, père Géraud, dit le fermier du Port-Corbeau, les temps sont mauvais pour nos maîtres, mais ça pourra revenir… Et quant à ce qui est de vous, tout le monde sait bien que vous êtes un bon cœur !… Penhoël est riche, après tout !…

– Riche ?…, interrompit l’aubergiste de Redon ; si vous saviez !…

Les métayers se rapprochèrent curieusement. Mais le vieux Géraud n’en voulait point dire davantage.

– C’est moi qui lui ai montré le chemin du manoir ! répéta-t-il, comme si cette idée l’eût poursuivi sans cesse ; c’est moi !… Écoutez !… avant de monter jusqu’à la ferme, je suis entré tantôt chez Benoît Haligan, qui est bien près de mourir… car tous ceux qui aiment Penhoël s’en vont les uns après les autres !… le pauvre Benoît a le grolet[5] sur sa paillasse. Ce n’est pas d’hier qu’il a dit pour la première fois que l’Ange et les deux filles de Jean de Penhoël feraient trois pauvres belles-de-nuit, avant le déris de l’hiver qui vient… Il m’a dit encore, poursuivit le père Géraud en baissant la voix davantage, que notre M. Louis reviendrait quelque jour… mais qu’il reviendrait trop tard !

Le père Géraud se tut, et il se fit un silence autour de lui.

Chacun avait le cœur serré. Cette fête, commencée dans la joie, s’achevait morne et lugubre.

La plupart des paysans rassemblés dans l’aire n’avaient pas donné grande attention jusqu’alors aux vagues menaces qui pesaient sur la maison de Penhoël ; mais, ce jour-là, personne ne doutait : on sentait en quelque sorte le malheur planer au-dessus du manoir.

Les jeunes gars oubliaient de parler d’amour à leurs promises, et le tonneau de cidre, encore plein aux trois quarts, ne couronnait plus de mousse pétillante la grande écuelle qui, dans ces sortes d’occasions, faisait si joyeusement d’ordinaire le tour de l’assemblée.

Un seul fidèle restait auprès du tonneau, un pauvre diable maigre comme un clou, qui buvait avec acharnement, couché tout de son long dans la poussière.

Personne ne daignait lui parler, pas même l’Endormeur, bien que le pauvre diable fût sa vieille connaissance, l’ex-uhlan Bibandier.

Bibandier fumait sa pipe en philosophe et semblait se soucier assez peu du mépris général. Il fumait et buvait comme s’il se fût engagé à vider tout seul le grand tonneau de cidre.

Dans le groupe rassemblé à la porte de la ferme, ce fut le petit Francin qui rompit le silence.

– M. Blaise !… dit-il tout à coup.

Le domestique de Robert de Blois s’avançait en effet à pas comptés vers le groupe des paysans.

– Eh bien, mes enfants !… cria-t-il de loin, ne boit-on plus à la santé du roi et de M. le maire ?

Personne ne répondit. Le père Géraud s’était redressé.

– Petit Francin, murmura-t-il rapidement, retourne au jardin… Tu viendras nous dire s’il y a du nouveau…

Puis il ajouta en se tournant vers les vieux métayers assis à ses côtés :

– Vous autres, j’aurai à vous parler après la veillée… Il ne sera pas dit, que personne n’a fait un pas ou donné un écu pour sauver Penhoël !…

Blaise entrait dans le cercle tenant à la main la grande écuelle pleine.

Le petit Francin remontait en courant vers le jardin du manoir.

La partie grave de l’assemblée était en ce moment maîtresse du terrain. Les trois demoiselles Babouin-des-Roseaux-de-l’Étang et les autres membres de la société avaient quitté leurs postes pour envahir le gazon, occupé naguère par les danseurs. L’orchestre chômait. Quelques gens avisés voyaient venir avec effroi le moment où Églantine, Héloïse et Amarante allaient demander leur redoutable guitare, sous prétexte de ranimer la fête. L’espoir secret que nourrissaient ces aimables personnes de faire entendre, savoir : Amarante son ariette, Églantine sa romance, et la jeune Héloïse son grand morceau d’opéra, leur donnait des airs un peu moins revêches et les empêchait surtout d’invectiver trop aigrement les Penhoël, qui abandonnaient ainsi leurs hôtes au beau milieu de la soirée.

Il n’y avait plus, en effet, dans le salon de verdure, aucun représentant de la famille. Le maître du manoir était toujours dans son appartement ; Madame n’avait point reparu, non plus que l’oncle Jean. Enfin Cyprienne et Diane, qui avaient présidé si longtemps à la danse, s’étaient éclipsées tout à coup et avec une sorte de mystère, puisque leurs cavaliers eux-mêmes les avaient cherchées en vain parmi la foule.

Étienne et Roger avaient déserté à leur tour le salon de verdure, pour explorer sans doute les allées du jardin.

C’étaient maintenant Robert de Blois et Lola qui, en qualité d’habitants ordinaires du manoir, faisaient les honneurs.

Le jardin était illuminé, comme nous l’avons dit, d’un bout à l’autre, et l’on n’y eût pas trouvé un endroit pouvant servir de cachette.

Étienne et Roger avaient quitté le bal sans se prévenir mutuellement. Ils se rencontrèrent face à face au détour d’une allée.

Étienne était tout pensif. Les cheveux de Roger étaient baignés de sueur.

Il s’arrêta, essoufflé, devant le peintre.

– Tu ne les as pas rencontrées ? lui demanda-t-il vivement.

– Non, répliqua Étienne.

– Je vais chercher encore, dit Roger qui voulut reprendre sa course.

Le jeune peintre l’arrêta.

– Tu ne les trouveras pas… dit-il ; tandis que tu cherchais à gauche, moi je cherchais à droite… À nous deux nous avons parcouru tout le jardin… Elles n’y sont pas.

– Alors où sont-elles ?

– Je ne sais.

L’agitation de Roger de Launoy semblait croître à chaque instant. Étienne, au contraire, restait calme, bien que sa voix si gaie d’ordinaire eût un vague accent de tristesse.

– Où sont-elles ?… répéta Roger ; mon Dieu, tout cela est bien étrange !

– Étrange !… interrompit Étienne en souriant ; pourquoi ?… Nous doivent-elles compte de leurs actions ?

– Tu n’aimes pas, toi !… murmura Roger.

Le peintre garda le silence ; mais sa main serra plus fortement le bras de son ami.

– Moi, j’aime, reprit Roger, comme un pauvre fou !… Quand je suis auprès d’elle, je ne sais plus qu’admirer et croire… Son sourire est si pur, et on voit si bien son cœur sur son visage… J’ai honte de mes soupçons.

– Tu as donc des soupçons ?… demanda tout bas Étienne.

Roger baissa les yeux et ne répondit pas tout de suite.

– Que sais-je ?… s’écria-t-il enfin en appuyant sa main contre son front mouillé de sueur. Je ne suis pas fou, et je ne rêvais pas… j’ai vu…

Il hésita.

– Qu’as-tu vu ?… demanda Étienne.

Et comme Roger se taisait encore, il ajouta d’un accent triste et lent :

– Tu peux parler… j’ai vu, moi aussi, bien des choses !

Roger le regarda avec une sorte d’effroi. On eût dit qu’il avait gardé un vague espoir de s’être trompé, et qu’il redoutait par-dessus tout la certitude.

– Je ne parle pas de Cyprienne, répondit le peintre ; mais Diane a un secret… Il y a longtemps que je le sais.

– Et ce secret ?…

– J’ai confiance, parce que j’aime… Jamais je n’ai cherché à le surprendre.

– Oh !… s’écria Roger, parce que j’aime, moi, je me défie !… C’est tout mon bonheur et tout mon espoir !… Si je pensais que Cyprienne en aimât un autre !

Il s’arrêta, et reprit avec amertume :

– Mon Dieu ! cette idée-là me vient souvent… Et comment ne me viendrait-elle pas ?… Tu dis que tu as vu bien des choses !… Mais il y a voir et voir… Ce que j’ai vu, moi, est tellement étrange, que j’hésite à le confier même à mon meilleur ami. Et pourtant, poursuivit Roger après avoir attendu une question qui n’était point venue, cela me pèse trop sur le cœur !… Te souviens-tu, Étienne, de cette soirée que nous passâmes à parler d’elles au bord du marais, de l’autre côté de Glénac ?… L’heure nous surprit… Quand nous rentrâmes au manoir, le souper était fini depuis longtemps, et tout le monde dormait… Nous le croyions du moins… Nous prîmes chacun sans bruit le chemin de notre chambre.

« La lampe du grand corridor était éteinte… Il me semblait entendre devant moi un bruit de pas légers et timides… Je m’avançai les bras tendus, touchant des deux côtés les murs du corridor…

« Le bruit avait cessé à mon approche… Je croyais m’être trompé, lorsque je sentis sous mes doigts deux coiffes de toile qui glissèrent au premier contact, et que je ne pus retrouver dans l’ombre. Les pas se faisaient entendre de nouveau, légers et rapides, dans la partie du corridor que je venais de parcourir. On fuyait… mais au moment où ma main s’était refermée, une des coiffes de toile avait laissé son attache entre mes doigts… Et je riais, tout en ouvrant la porte de ma chambre, parce que je me disais : « J’ai là de quoi savoir laquelle des servantes de Penhoël va courir la nuit le guilledou ! »

« J’allumai ma chandelle, et je reconnus le petit ruban de soie bleu que j’avais vu dans la journée à la coiffe de Cyprienne… »

Roger de Launoy se tut, attendant évidemment une parole d’étonnement ; mais le peintre ne parla point.

Il demeurait pensif et la tête inclinée.

– Eh bien ?… dit Roger.

– Est-ce tout ce que tu as vu ? demanda froidement Étienne.

Roger était presque désappointé du peu d’effet produit par son histoire.

– N’est-ce pas assez ?… s’écria-t-il.

– Ce n’est rien.

– Tu as vu quelque chose de plus extraordinaire ?

– Tu en jugeras, répondit le peintre.

– Alors il faut parler.

– Tout à l’heure… continue.

– Écoute donc encore, reprit Roger. Quelques jours après, je revenais de Redon à pied… C’était à la hauteur du bourg de Bains, au milieu de la lande… il faisait clair de lune… J’entendais au loin sur la bruyère le galop de deux chevaux… Je ne prenais point garde, et je poursuivais ma route… Au moment où les deux chevaux passaient près de moi lancés à pleine course, je levai la tête… Les deux chevaux étaient montés par des femmes… Je criai : « Diane ! Cyprienne ! » Nulle voix ne me répondit. Je voulus courir ; mais les deux femmes se perdaient déjà dans l’ombre, et le pas de leurs chevaux s’étouffait au loin sur la lande.

– Il était tard ? demanda Étienne.

– Onze heures du soir.

– Et ce jour-là, les Pontalès n’étaient-ils pas à Redon ?…

Roger se frappa le front.

– Tu m’y fais songer ! s’écria-t-il, les Pontalès étaient à Redon !

– Mais était-ce bien elles ?… dit le peintre.

– Tu vas voir !… Il n’y avait pas possibilité de les rejoindre… Après avoir fait quelques pas en courant comme un fou, je repris le chemin de Penhoël. En arrivant au bac, je demandai au vieux Benoît si quelqu’un avait passé l’eau dans la soirée.

« Il me répondit :

« – Personne.

« Cela me fit grand bien… Je crus avoir rêvé… Pourtant, une fois arrivé au manoir, il me restait des doutes… Au lieu de gagner mon lit tout de suite, je me dirigeai, sans trop avoir la conscience de ce que je faisais, vers la chambre de Diane et de Cyprienne…

« Je collai mon oreille à la serrure. On n’entendait aucun bruit.

« Elles dorment peut-être, me disais-je… Ma pauvre Cyprienne !… Je suis un misérable fou !…

« Et cependant, ma main s’appuyait malgré moi sur le bouton de la porte. La porte s’ouvrit. Je reculai d’abord, effrayé de mon action…

« Puis mon regard se glissa dans la chambre. Les rayons de la lune tombaient d’aplomb sur les deux petits lits blancs, qui étaient vides. »

– Est-ce tout ?… demanda Étienne, tandis que Roger passait le revers de sa main sur son front où perlaient des gouttes de sueur.

– Si c’est tout !… murmura Roger ; mais que veux-tu de plus ?

– Je crois en elles… dit le peintre.

– Moi aussi ! moi aussi ! s’écria Roger ; je crois en elle… Je l’aime tant !… Quand je la vois sourire à mes côtés, je ne doute plus… Il me semble que j’ai fait un rêve douloureux et impossible… Mais quand je me retrouve seul, face à face avec moi-même, je me souviens, et je souffre !… Bien des fois j’ai été sur le point de parler et d’implorer une explication… mais elle paraissait me deviner… Son regard souriait, se reposait sur moi si calme et si pur !… Je sais bien que je n’oserai jamais l’interroger !

Tout en causant, ils marchaient le long des allées du jardin. Ils s’éloignaient d’instinct du salon de verdure, où les hôtes de Penhoël étaient toujours rassemblés. Roger allait la tête basse et l’air consterné ; Étienne portait sur son visage qui voulait sourire les traces d’une émotion contenue. Peut-être se faisait-il plus fort qu’il ne l’était réellement.

– Ce que tu as vu est étrange, dit-il enfin, ce que j’ai vu est plus étrange encore… Ce mystère qui les entoure, j’aurais pu le percer peut-être… mais je ne l’ai pas voulu… Moi aussi, j’ai rencontré une fois Diane et Cyprienne dans les corridors du manoir au milieu de la nuit… J’étais caché par la saillie d’une embrasure : elles ne m’apercevaient point… Je les vis traverser sans bruit la galerie… Elles dépassèrent ta chambre, la chambre de Penhoël, et je crus qu’elles allaient entrer chez Madame… Mais elles dépassèrent aussi la porte de Madame… Il n’y a rien au delà, sinon l’appartement occupé par M. Robert de Blois.

– C’était chez lui qu’elles se rendaient ?… demanda Roger vivement.

– Je ne sais… répliqua le peintre. La galerie fait un coude… Elles disparurent.

– Et tu ne les suivis pas ?…

– Je ne les suivis pas.

– Ce Robert, qu’elles font semblant de mépriser et de détester ! murmura Roger de Launoy.

– Elles méprisent aussi, elles détestent les deux Pontalès, dit Étienne dont la voix baissa involontairement, et pourtant je les ai vues s’introduire au château après minuit sonné !

– Au château de Pontalès ?… s’écria Roger stupéfait.

– Au château de Pontalès… La nuit était sombre, cette fois, et je ne les aurais pas reconnues si je n’avais entendu la douce voix de Diane sur la lisière de la forêt.

« – Aide-moi, disait-elle.

« Elles s’approchèrent toutes deux de la muraille du parc. Cyprienne s’appuya des deux mains contre le mur, et, avec son secours, Diane franchit la clôture.

– Après ?… fit Roger, dont le souffle haletait.

– Je revenais de la Gacilly, à cheval, répliqua le peintre, mon cœur battait et mon front brûlait… Mais je ne suis pas comme toi, Roger, et je n’aurais jamais ouvert la porte de la chambre des filles de Jean de Penhoël… J’enfonçai les éperons dans le ventre de mon cheval, qui m’emporta au travers des taillis…

– Oh !… fit Roger ; tu n’aimes pas ! tu n’aimes pas !

– Si Diane de Penhoël n’est pas ma femme, répliqua le peintre, je ne me marierai jamais… Il ne m’arrivait pas souvent autrefois de songer à l’avenir…, maintenant j’y pense toujours, parce que l’avenir, c’est elle… Tu es rassuré quand tu les vois sourire, Roger ; moi, si un doute pouvait me venir, il me viendrait en ces moments… Mais que de fois, parmi la joie feinte, que de fois j’ai surpris des larmes dans les yeux de Diane !… C’est un cœur vaillant et fort contre la souffrance !… Sous cette frêle beauté de jeune fille, j’ai deviné le courage d’un homme… Ces larmes furtives qui me serrent le cœur, je les bénis et je les admire… Oh ! que Diane garde son secret !… Au fond d’une âme comme la sienne, il ne peut y avoir que de nobles élans et de saintes pensées !…

La tête de Roger ne se relevait point. Il gardait le silence.

– Chacun dans le pays sait cela, reprit le peintre, les plus pauvres comme les plus riches. Il y a un grand malheur sur la maison de Penhoël… Dieu se sert parfois du faible courage d’un enfant pour combattre la force des méchants…

Étienne s’interrompit brusquement et sa voix, qui était lente et rêveuse, se fit brève tout à coup et décidée.

– Et puis, que m’importe tout cela ? s’écria-t-il. Je faisais un songe charmant… Le réveil est venu… Que Diane soit ceci ou cela, un ange ou une pécheresse, je la verrai demain pour la dernière fois.

– Que dis-tu là ?… demanda Roger en tressaillant.

Ils étaient arrivés sur la terrasse qui bordait la rampe descendante au passage de Port-Corbeau. Ils s’arrêtèrent d’un commun accord, et le peintre s’accouda contre la balustrade de pierre.

– Ce matin, reprit-il, M. Robert de Blois, qui paraît être maintenant le maître au manoir, m’a payé mes travaux et m’a fait entendre qu’on n’avait plus besoin de moi.

– Mais Penhoël !… s’écria Roger, qui saisit la main de son ami ; tu aurais dû voir Penhoël.

– J’ai vu Penhoël, répliqua Étienne, dont l’accent mélancolique prit une nuance d’amertume, et je pars demain pour Paris…

Au moment où le jeune peintre prononçait ces derniers mots, un faible cri se fit entendre au pied de la terrasse.

Les deux amis se penchèrent en même temps sur la balustrade et virent deux formes blanches se glisser entre les châtaigniers des taillis.

– Ce sont elles ! s’écria Roger.

Il voulut s’élancer, mais Étienne le retint de force.

– Tu restes…, dit-il ; tu es heureux !… Crois-moi, veille sur elles pour les protéger, et non pas pour les épier !

IV. MÈRE ET FILLE[modifier]

C’était la chambre de l’ange de Penhoël : un petit lit entouré de rideaux blancs, dont la mousseline transparente laissait voir dans la ruelle une image de la sainte Vierge, ornée d’un laurier-fleur bénit, quelques siéges brodés par Madame et représentant des sujets enfantins et gracieux, de jolies estampes de piété le long des lambris, et dans une bibliothèque mignonne, en bois de rose, des livres du premier âge.

Dans ce réduit si frais, à peine pressentait-on la jeune fille. C’était l’enfant qui se montrait encore, l’enfant candide et insouciante.

Quelque chose disait que cette couche calme ignorait jusqu’à ces rêves vagues qui bercent, à quinze ans, le sommeil de la vierge. Tout était riant, mais froid. L’enfant se jouait, heureuse, au seuil de la puberté. Elle tardait à naître femme.

Et encore ce qui souriait dans cette chambre gentille, ce qui était frais, gracieux, coquet, n’appartenait pas à Blanche toute seule. C’était Marthe de Penhoël qui avait orné avec amour la retraite de son enfant. Elle était redevenue jeune à penser pour sa fille ; et si parfois un peu d’espoir consolait la tristesse de sa nuit solitaire, c’est qu’elle songeait qu’entre ces rideaux blancs son doux ange dormait, ignorant à la fois les angoisses du présent et les menaces de l’avenir.

Chacun, si malheureux qu’il soit, possède aussi, au fond de son cœur, une sorte d’asile où abriter sa pensée. Il est toujours un coin de l’âme où Dieu clément laisse un rayon d’espoir.

Marthe de Penhoël souffrait. Autour d’elle, les menaces s’accumulaient. Son pauvre cœur, blessé depuis des années, saignait. Pour elle, le passé n’avait que des regrets amers, le présent que navrant martyre, l’avenir… hélas ! il y avait là de si cruelles tortures, que mieux valait fermer les yeux, et attendre comme le condamné à qui la suprême pitié de la loi met un bandeau sur la vue…

C’était quelques instants après l’accident qui avait troublé le bal, au salon de verdure. Le bon oncle Jean, Madame et Blanche venaient d’arriver dans la chambre de cette dernière.

Blanche était pâle encore, et semblait prête à perdre de nouveau ses sens.

Madame, qui l’avait assise dans une bergère, l’entourait de ses bras. La pauvre femme essayait de sourire, mais il y avait sur son visage un découragement mortel.

L’oncle Jean s’était arrêté au seuil de la porte. L’effort qu’il avait fait pour soutenir la jeune fille avait ramené sur sa joue les mèches légères et blanches de sa chevelure. La mélancolie douce, qui était d’ordinaire sur ses traits, faisait place à une profonde désolation.

Il regardait les deux femmes, et ses yeux étaient humides.

L’évanouissement tout seul ne pouvait avoir produit ces émotions poignantes et derrière le hasard de cet événement, il devait y avoir bien d’autres douleurs anciennes et cachées.

Blanche renversait sur le dos de la bergère sa tête charmante, dont les contours délicats et purs semblaient taillés dans de l’albâtre.

– Ce ne sera rien…, murmura Madame d’une voix qui voulait être gaie, mais où se devinaient les sanglots contenus ; où souffres-tu, ma pauvre enfant ?…

Blanche porta sa main à sa ceinture.

– J’étouffe !… dit-elle.

Sous le sourire forcé de Madame, il y eut un tressaillement d’angoisse.

Elle répéta pourtant d’un accent morne et brisé.

– Ce ne sera rien !…

Puis elle se tourna vers l’oncle Jean qui s’appuyait, immobile, au montant de la porte, et lui fit signe de se retirer.

Le vieillard sortit aussitôt sans mot dire. À travers la porte refermée, on entendit un instant le bruit de ses sabots dans le corridor.

Il allait d’un pas lent et la tête courbée. Quand il passait devant l’une des fenêtres, et que les lumières répandues dans le jardin arrivaient jusqu’à lui, on aurait pu le voir presser son front de ses deux mains tremblantes.

Blanche était seule avec sa mère. Ce n’était pas à cause de la présence de l’oncle que Madame se forçait à sourire, car son regard devint plus caressant encore.

– Soulève-toi un peu, murmura-t-elle ; ta robe est peut-être trop serrée.

– Oh ! non…, dit l’Ange ; tu sais bien, mère, qu’on a élargi ma robe il y a quelques jours…

– Qu’importe ! si tu souffres.

– Ce n’est pas cela, ce n’est pas cela, répliqua la jeune fille, qui se révoltait naïvement contre l’évidence ; je grandis, bonne mère… mais en quatre jours ma taille n’a pas pu changer… N’as-tu point eu cette maladie quand tu étais jeune fille ?

La paupière de Madame se baissa ; elle ne répondit point.

– Mon Dieu ! reprit Blanche en appuyant ses deux mains contre sa poitrine oppressée, je crois que tu as raison, mère… mon corset m’étouffe !… Si cela continue, il faudra me faire faire des robes à cœur comme madame l’adjointe… Je suis bien malheureuse !

– Petite folle ! dit Madame, il faut bien souffrir un peu pour devenir une grande et belle demoiselle.

– Mes cousines Diane et Cyprienne sont grandes… elles sont bien jolies… et je ne les ai jamais vues souffrir ainsi…

– C’est que tu ne te souviens pas, ma pauvre Blanche !

La jeune fille poussa un soupir où son enfantine coquetterie avait plus de part que les élancements de son mal. Elle fit effort pour se soulever à demi, et Madame, passant derrière elle, détacha les agrafes de sa robe.

Dans cette position où elle ne pouvait être vue, Marthe de Penhoël ne se contraignit plus. Ce sourire, retenu péniblement, qui éclairait naguère sa figure, faisait place à une tristesse morne et découragée.

La robe de Blanche portait en effet les traces du travail de la couturière ; mais ce n’était pas une fois seulement, comme elle le croyait, qu’on avait élargi sa robe. Trois plis manquaient derrière son corsage, trois plis, défaits un à un, et les deux premiers à son insu, par la propre main de sa mère.

Les agrafes, détachées, laissaient voir maintenant le corset. Entre les baleines du corset, il y avait un large espace vide.

– Fais vite, mère… j’étouffe…, murmurait l’Ange dont la respiration devenait de plus en plus pénible.

Les doigts de Madame tremblaient, tandis qu’elle cherchait à débrouiller le nœud du lacet.

– Vite ! oh ! vite ! je t’en prie…, disait la jeune fille haletante.

Les mains de Madame, maladroites et comme engourdies, serraient le nœud au lieu de le lâcher. Plus elle s’efforçait, plus le filet de soie s’enchevêtrait en des nœuds nouveaux et inextricables.

Elle saisit une paire de ciseaux sur la cheminée et trancha le lacet.

Les flancs de l’Ange bondirent, débarrassés de la pression qui les étranglait. Elle poussa un cri de bien-être.

Le corset, détendu, s’était retiré à droite et à gauche, et cachait maintenant ses baleines jusque sous l’étoffe de sa robe.

– Oh ! tu avais raison, mère, dit Blanche soulagée tout à coup ; c’était ce vilain corset qui me faisait souffrir… Il me semble, à présent, que je suis dans le paradis !

Elle respirait avec délices.

L’œil de Madame se fixait avidement sur les reins de sa fille, où les plis de la chemise demeuraient aplatis et collés en quelque sorte à la chair, endolorie par la récente pression des baleines. Puis son regard mesura l’écartement des deux parties du corset, comme si elle eût voulu se rendre compte de la force soudaine qui les avait séparées.

Tout à l’heure, lorsque sa robe était encore agrafée, Blanche gardait la taille d’une jeune fille ; mais cette apparence de juvénile finesse était due tout entière au moule élastique qui modelait ses reins.

Le moule était brisé ; la taille de Blanche apparaissait déformée.

Les yeux de Madame se levèrent au ciel ; une larme roula sur sa joue. On eût dit qu’une pensée odieuse et toujours combattue entrait malgré elle dans son âme.

– Que fais-tu donc là, mère ?… demanda Blanche.

Madame essuya vivement sa paupière humide, et sépara doucement les beaux cheveux blonds de l’Ange pour lui mettre sur le front un baiser, rempli d’ardent amour.

– Je te disais bien, ma fille, murmura-t-elle, que ce ne serait rien… Les jeunes filles ont comme cela des malaises étranges… Il n’y faut plus songer.

Blanche lui rendait ses caresses, et disait :

– Bonne mère !… c’est toi, toujours toi qui me guéris et me consoles !… Sans toi, quand ces souffrances me prennent, j’aurais peur de mourir !

– Mourir !… répéta Marthe de Penhoël, qui s’assit auprès d’elle et l’attira sur ses genoux.

– Si tu savais !… reprit l’Ange ; autrefois, durant ma petite enfance, j’étais souvent malade… mais cela ne ressemblait point à ce que j’éprouve aujourd’hui… Tout à coup quelque chose tressaille en moi : mon souffle s’arrête et le cœur me manque…

Elle s’arrêta pour cacher sa tête charmante dans le sein de sa mère, et ajouta tout bas :

– Oh ! quelquefois j’ai peur… grand’peur !

Le regard de Madame se perdait dans le vide. Les paroles de l’Ange glissaient sur son esprit inattentif. Elle n’écoutait pas.

Pendant le court silence qui suivit, le rouge et la pâleur se succédèrent plusieurs fois sur sa joue. À deux ou trois reprises, elle ouvrit la bouche comme si une question se fût pressée sur sa lèvre.

Elle n’osait pas.

Au bout de quelques secondes, elle serra sa fille contre sa poitrine avec une sorte de brusquerie. Un effort soudain qu’elle fit sur elle-même donna une apparence de gaieté vive à sa physionomie.

– Causons !… dit-elle. Te voilà comme autrefois sur mes genoux, Blanche !… Te souviens-tu que tu aimais à t’endormir ainsi tous les soirs ?

– On est si bien auprès de ton cœur !… murmura l’Ange en fermant ses paupières à demi, et en reposant sa prunelle limpide sur les yeux de sa mère.

– Avant de t’endormir, poursuivit Madame, tu me disais tout ce que tu avais fait dans la journée… En ce temps-là, tu n’avais pas de secret pour moi…

– En ai-je donc à présent ?… demanda Blanche étonnée.

L’hésitation de Madame devint plus forte. Évidemment, elle voulait interroger, et quelque scrupule arrêtait ses questions au passage.

– Je ne sais…, dit-elle pourtant ; les jeunes filles aiment à faire du mystère…

– Moi j’aime à être auprès de toi, interrompit l’Ange qui souriait, candide comme la Vérité même ; j’aime à te montrer mon âme… Je ne pourrais pas plus te cacher ma conscience qu’à Dieu.

Cette fois, ce fut une vraie joie qui brilla sur le visage de Marthe de Penhoël. Elle poursuivit en tenant sa bouche contre la joue de Blanche et en coupant chaque parole par un baiser :

– Je te crois… Est-ce qu’il pourrait en être autrement ?… Ne sais tu pas combien je t’aime ?… Et cependant…

Elle s’interrompit… un nuage avait passé déjà sur sa joie.

– Et cependant ?… répéta Blanche en se jouant.

« Mon Dieu ! mon Dieu ! pensait Madame dont la sérénité d’emprunt cachait mal son angoisse revenue ; faites que je me sois trompée, et doublez le fardeau de mes autres douleurs !… »

– Je voulais dire, reprit-elle tout haut, qu’il n’y a pas de ta faute, ma pauvre Blanche… Les enfants ne savent pas voir clair au fond de leur propre cœur… Je me souviens du temps où j’étais à ton âge…

– Que tu devais être belle et aimée !… murmura Blanche, qui regardait Madame avec l’admiration de son amour filial.

– J’étais comme toi, Blanche, moins jolie que toi, et j’avais perdu ma nièce… Oh ! il me semble que si j’avais eu ma mère auprès de moi comme tu as la tienne, ma pauvre enfant chérie… il me semble que ma vie eût été autrement… Mais que vais-je dire là ? se reprit-elle en retrouvant dans son courage la force de sourire encore ; je te ferais croire que je suis malheureuse !

Blanche, qui s’était redressée un instant avec inquiétude, posa de nouveau sa tête paresseuse sur le sein de sa mère. En ce moment où sa souffrance faisait trêve, elle subissait l’effet des fatigues de la journée. Ses paupières battaient appesanties, et le sommeil effleurait déjà son beau front.

Madame voyait cela, et pourtant elle ne pouvait réussir à formuler enfin la question qui était toujours sur sa lèvre.

Pour quiconque aurait pu observer à nu cette âme brisée par une suprême angoisse, la scène, si calme en apparence, aurait pris un caractère terrible et à la fois souverainement touchant.

Sur cette douce enfant qui s’endormait, souriante, il y avait une fatalité mystérieuse. Madame avait deviné un secret funeste, une chose cruelle, inattendue, accablante, une chose extraordinaire jusqu’à paraître impossible.

Mais dans le passé de Marthe de Penhoël, il y avait un mystère du même genre, qui la faisait crédule, et pouvait lui donner foi à l’impossibilité…

Elle avait douté d’abord, cependant. Comment ne pas douter en face de cette pure et radieuse innocence ? La candeur de l’Ange parlait en quelque sorte plus haut que l’évidence elle-même.

Dès que venait le doute bienfaisant, Madame l’accueillait avec ardeur. Elle espérait ; ses craintes lui paraissaient alors insensées. Puis ses propres souvenirs revenant en aide à l’évidence, elle croyait de nouveau et retombait au plus profond de son découragement…

Et, depuis quelques jours, sa vie se passait en ces alternatives. Toutes ses autres souffrances faisaient trêve ; toutes ses autres craintes se taisaient…

En ce moment, l’évidence reprenait ses droits. Marthe de Penhoël venait de voir et de toucher, pour ainsi dire. Mais, au-devant de la vérité dure et implacable, se plaçait le tranquille visage de l’enfant ; ce front calme était comme le miroir sans tache où se reflétait une âme ignorante de tout mal.

La question qui se pressait depuis si longtemps sur la lèvre de Madame aurait mis fin sans doute à son incertitude, mais Madame ne trouvait point de paroles pour la formuler à son gré. La pudeur des mères est, entre toutes les pudeurs, la plus délicate et la plus timide. Et parfois, en interrogeant, on enseigne…

Marthe cherchait.

Les beaux yeux bleus de l’Ange disparaissaient presque sous ses paupières alourdies.

– Ne vas-tu pas retourner à la danse ?… demanda tout à coup Madame, qui affecta un redoublement de gaieté.

En même temps, elle ouvrit ses bras comme pour inviter Blanche à se lever.

La jeune fille s’appuya, plus paresseuse, contre le sein de sa mère.

– Je suis si lasse !… murmura-t-elle.

– Autrefois, quand il s’agissait d’un bal, tu avais beau être lasse, tu ne le disais pas !…

– J’étais une enfant !… répliqua Blanche.

– Cela ne t’amuse donc plus ?

Blanche rouvrit à demi les yeux.

– Oh ! si… toujours ! répondit-elle.

– Parmi les jeunes gens qui sont à Penhoël, reprit Madame dont la voix trembla légèrement, quoi qu’elle pût faire, lequel aimes-tu le mieux ?

Blanche ne répondit pas tout de suite ; puis elle répéta lentement :

– Parmi ceux qui sont à Penhoël ?…

– Oui.

– Je ne sais pas…

Madame prenait courage, à mesure qu’elle avançait dans cet interrogatoire, entamé avec tant de crainte.

– Voyons ! poursuivit-elle, est-ce Roger de Launoy ?

– J’aime bien Roger.

– Est-ce Étienne Moreau ?

– Il est bon… mais…

– Est-ce M. Alain de Pontalès ?

– Non… Il a l’air orgueilleux et méchant.

– Est-ce M. Robert de Blois ? demanda encore Madame en baissant la voix involontairement.

Blanche rouvrit les yeux tout à fait, et la regarda d’un air étonné.

– Oh !… fit-elle avec reproche ; quelle idée !… M. Robert de Blois !

Madame respira et la baisa. Un instant encore, elle oublia le récent témoignage de ses yeux.

– Eh bien ! reprit-elle entre deux caresses, tu ne veux pas me dire qui tu aimes le mieux ?

– Celui que j’aime le mieux n’est pas à Penhoël, répondit l’Ange dont la joue devint toute rose ; depuis que mon cousin Vincent est sur la mer, je pense à lui souvent et je le regrette… J’ai bien tort de le regretter, ajouta-t-elle d’un air fâché, car il ne m’a pas même dit adieu avant de partir !…

Madame était devenue tout à coup rêveuse ; ses soupçons ne s’étaient jamais portés de ce côté. Ses souvenirs, éveillés brusquement, lui montrèrent la pâle figure de Vincent avec ses grands yeux toujours fixés sur Blanche.

Un instant, elle demeura muette et le cœur serré.

– Vincent !… murmura-t-elle sans savoir qu’elle parlait. T’es-tu trouvée quelquefois seule avec lui, ma fille ?

Blanche se prit à rire.

– Je me trouvais seule avec lui tous les jours, répondit-elle.

– Tous les jours !… répéta machinalement Marthe de Penhoël. Et te disait-il parfois qu’il t’aimait, Blanche ?

– Il n’osait pas…

– Il ne te l’a jamais dit ?

– Jamais.

Un instant, Madame avait entrevu l’explication du mystère, mais le mystère devenait plus impénétrable que jamais, car Blanche ne pouvait pas mentir.

Et à mesure que l’interrogatoire avançait, Madame sentait mieux la difficulté de le pousser plus loin.

Jusqu’alors, Blanche n’avait rien deviné des motifs qui dictaient ces questions, faites sur un ton de gaieté légère ; mais un mot de plus allait peut-être la mettre en éveil.

Et pourtant il fallait savoir…

– Pauvre Vincent ! dit Madame cherchant une transition au hasard ; voilà bien longtemps que nous n’avons eu de ses nouvelles !

– Oh ! oui, soupira Blanche ; cinq mois !… c’est bien long !

Elle avait compté les mois. Madame l’examina à la dérobée. Son joli visage restait tranquille et s’imprégnait à peine d’une légère teinte de mélancolie.

On ne pouvait point s’y tromper, si le cœur de Blanche battait plus doucement au nom de Vincent de Penhoël, c’était une préférence d’enfant, une tendresse naïve et insouciante. Cela pouvait changer plus tard et devenir un autre sentiment ; mais ce n’était pas encore de l’amour.

– Tu vois bien, dit Madame en passant ses doigts parmi les ondes soyeuses des cheveux de l’Ange, tu avais un secret que je ne savais pas !…

– Si j’avais su que c’était un secret, répondit Blanche que reprenait le sommeil, je te l’aurais confié bien vite.

Madame hésita encore une fois puis un incarnat léger vint teindre sa joue, tandis qu’elle murmurait cette dernière question :

– Et d’autres que Vincent ne t’ont-ils pas dit qu’ils t’aimaient ?

– Si d’autres que Vincent me l’avaient dit, répliqua Blanche, je me serais fâchée.

– De sorte que tu n’as pas d’autre secret ?

– Non, mère.

Les yeux de l’Ange s’étaient fermés tout à fait. Les regards de Madame tombaient sur elle, plus tendres et plus maternels, tandis qu’elle la berçait doucement contre son cœur, comme un enfant qu’on veut endormir.

Pendant quelques secondes que dura le silence, la pensée de Marthe de Penhoël sommeilla au contact du sommeil de sa fille. Elle retardait le plus qu’elle pouvait, la pauvre femme, le réveil trop prochain de sa conscience.

– Mère, balbutia Blanche sans ouvrir les yeux et de cette voix lente des gens qui s’endorment, je me suis trompée… J’ai un secret… je vais te le dire… je ne sais pas pourquoi je ne te l’ai pas dit plus tôt… C’était vers le printemps de cette année… Il faisait chaud comme aujourd’hui et je m’étais endormie, vers le soir, dans le berceau qui est au bout du jardin… M’écoutes-tu, mère ?…

Madame s’était redressée inquiète, attentive. Elle ne répondit à la demande de l’enfant que par la pression plus forte de ses bras.

Blanche poursuivit :

– Je fis un rêve bien effrayant, va !… Il me semblait qu’il y avait un homme là, près de moi, qui me serrait de toute sa force contre sa poitrine… J’étouffais… je sentais son souffle brûlant sur ma bouche… M’écoutes-tu, mère ?…

La pâleur de Marthe de Penhoël était devenue livide ; ses yeux grands ouverts et fixes exprimaient une angoisse profonde.

L’enfant poursuivait de sa voix paresseuse et tranquille :

– C’est drôle les rêves !… Je savais bien que je dormais… et pourtant, je ne pouvais pas m’éveiller… Il se passait en moi quelque chose d’étrange, et je n’ai jamais rien éprouvé de semblable, ni auparavant, ni depuis… Mais voilà qui est plus étrange encore !… Quand je m’éveillai enfin, je ne saurais trop dire si c’était la suite de mon rêve… je crus voir véritablement un homme qui s’enfuyait sous la charmille…

– Et tu le reconnus ?… demanda Marthe d’une voix sourde.

– Non… seulement, comme je retournais au château, je rencontrai sur mon chemin M. Robert de Blois…

– Robert de Blois !… répéta Madame, dont l’œil étincela d’un feu sombre.

– C’est étonnant, n’est-ce pas ? dit encore Blanche, dont la paupière s’ouvrit à demi pour se fermer aussitôt.

Son souffle se fit entendre régulier et plus bruyant.

Elle dormait.

Mais elle en avait dit assez ; Marthe de Penhoël n’avait plus rien à apprendre.

Un instant elle demeura comme atterrée ; puis, par un mouvement instinctif et violent, sa main tremblante tâta et pressa les flancs de l’Ange qui gémit dans son sommeil.

– Perdue !… dit-elle prononçant pour la première fois ce mot qui était depuis si longtemps au fond de sa pensée ; perdue comme moi !… innocente comme moi !… Qu’ai-je fait, mon Dieu ! pour être punie jusque dans mon enfant ?

Elle souleva l’Ange entre ses bras et l’étendit, toujours endormie, sur le lit.

Puis elle se laissa choir dans un fauteuil et couvrit son visage de ses deux mains.

Elle demeura longtemps ainsi. Ses yeux étaient secs et brûlants, des sanglots déchiraient sa poitrine.

– Mon Dieu !… mon Dieu !… prononça-t-elle enfin d’une voix étouffée ; il y a bien longtemps que je souffre !… Vous m’avez pris mon bonheur dès le jour de ma jeunesse, et je n’ai point murmuré !… J’ai vu votre main s’appesantir sur la maison de Penhoël ; j’ai vu l’étrangère s’asseoir à ma place ; j’ai senti la mortelle menace suspendue au-dessus de ma tête, et je n’ai point murmuré encore !… Mais ma fille, mon Dieu ! ma fille !…

Ses larmes jaillirent au travers de ses doigts…

– Ma fille, répéta-t-elle avec égarement ; contre ce dernier coup je suis trop faible !… Ayez pitié de moi, mon Dieu, car je suis une pauvre abandonnée… Pas une voix amie pour me consoler !… pas une main pour me défendre !…

Il lui sembla, en ce moment, qu’un double soupir répondait à sa plainte. Elle ouvrit les yeux.

Cyprienne et Diane, à genoux à ses côtés, couvraient ses deux mains de baisers.

V. DIANE ET CYPRIENNE[modifier]

Au manoir de Penhoël, Cyprienne et Diane n’étaient pas traitées tout à fait comme les filles de la maison. Elles étaient bien de la famille, mais on laissait entre elles et leur cousine Blanche une distance si grande, qu’elles ne pouvaient point se croire placées sur le même degré de l’échelle sociale.

Blanche était l’héritière, la véritable mademoiselle de Penhoël. Bien rarement désignait-on par ce titre les deux filles de l’oncle Jean, que les paysans nommaient les petites demoiselles, et la société simplement les petites.

L’oncle Jean lui-même avait contribué à trancher plus profondément la ligne qui séparait ses filles de leur cousine. Dès leur enfance, il les avait habituées à regarder le berceau de Blanche avec une sorte de respect. Il n’avait point voulu qu’elles s’habillassent comme Blanche, et jamais il ne leur avait permis de porter d’autre costume que celui des paysannes du Morbihan.

Il y avait bien longtemps que l’oncle Jean vivait à la charge de ses parents de la branche aînée. Autrefois, dans sa jeunesse, il avait porté l’épée et il avait été, disait-on, un fier soldat ; mais tandis qu’il se battait à l’autre bout de la France, les gens trop zélés qui représentaient la république dans le district de Redon vendaient à l’encan son modeste héritage.

Quand il était revenu au pays, il avait trouvé un asile chez le vieux commandant de Penhoël, père de Louis et de René. Depuis lors, il n’avait plus quitté le manoir.

C’était un cœur bon et tendre, possédant d’instinct toutes les délicatesses. Le souvenir reconnaissant du bienfait était en lui une religion. Il donna la première place de ses affections aux deux fils de son bienfaiteur.

Et s’il leur fit une part inégale, ce fut à son insu et malgré lui. Louis avait une âme si grande et si noble ! Son absence laissait un vide si profond dans le cœur de tous ceux qui l’avaient connu !…

Avant d’être soldat, l’oncle Jean avait été un pauvre jeune gentilhomme, à peine plus riche que l’unique fermier de son père. Il ne savait pas grand’chose, et la seule éducation qu’il avait pu donner à ses filles se réduisait à ce double principe, règle fondamentale de sa propre vie : Adorez Dieu ; aimez Penhoël !

Cyprienne et Diane aimaient Penhoël comme elles adoraient Dieu. C’était un dévouement passionné, inaltérable, sans bornes, qui avait ses racines aux premiers jours de leur enfance et qui, à mesure que s’écoulaient les années, grandissait, loin de faiblir.

Tout ce qui portait le nom de Penhoël leur était cher et sacré. Elles respectaient le maître, tout en connaissant mieux que personne les misères de sa nature et les fautes de sa vie ; elles avaient pour Blanche une tendresse protectrice et comme maternelle. Quant à Madame, elles allaient bien au delà des prescriptions de leur père ; elles l’adoraient à l’égal de Dieu.

Madame semblait bien loin de répondre par une tendresse égale à l’amour expansif et à la fois respectueux que lui portaient Cyprienne et Diane. Elle était bonne et douce pour elles comme pour tout le monde : voilà tout. Et même un observateur clairvoyant aurait pu distinguer chez elle, vis-à-vis des deux jeunes filles, une nuance de froideur qui n’était point dans sa nature.

Cela était d’autant plus étrange que Marthe traitait l’oncle Jean comme un père, et prenait à tâche de le dédommager des brusqueries souvent brutales du maître de Penhoël.

Mais Marthe avait pour sa fille un amour exclusif sans doute. En ce cœur plein il ne restait plus de place pour un sentiment secondaire.

Diane et Cyprienne ne se plaignaient point. C’étaient toujours le même empressement et la même ardeur. On eût dit parfois, tant elles gardaient de courage à aimer Madame, malgré sa froideur inflexible, on eût dit qu’elles pensaient que cette froideur était feinte.

Elles avaient à peine connu leur mère, qui était morte peu de temps après leur naissance. Enfants, elles avaient été libres et même un peu abandonnées ; jeunes filles, elles étaient libres encore. Personne, au manoir, ne s’avisait de contrôler leurs actions. L’oncle Jean avait en elles une pleine confiance. Le maître de Penhoël n’exigeait rien d’elles sinon parfois, le soir, à des intervalles de plus en plus rares, quelques-unes de ces anciennes chansons bretonnes qu’elles disaient en s’accompagnant de leurs harpes. Madame semblait affecter de ne leur demander jamais compte de leur conduite.

Elles allaient et venaient, toujours seules, ou en compagnie d’Étienne et de Roger, qui passaient leurs jours à les poursuivre et qui ne les trouvaient pas toujours, car l’existence de Diane et de Cyprienne avait son côté mystérieux.

Elles n’avaient point de compagne de leur âge. Rien ne les appelait ici plutôt que là ; rien ne les retenait au manoir, si ce n’est le désir de faire compagnie à Blanche, qui les aimait tendrement pour tout l’amour qu’elles lui témoignaient.

Elles étaient les idoles des bonnes gens du pays, entre Redon et Carentoir. On aimait Blanche, mais il y avait trop de respect dans la tendresse qu’on lui portait. On ne la voyait pas assez souvent ni d’assez près, tandis qu’il ne se passait guère de journée sans que les gens des villages voisins eussent occasion de saluer Diane et Cyprienne. Et Dieu sait qu’ils les saluaient de bon cœur, les chères filles, malgré leur costume de paysanne.

On les rencontrait le jour ; et quelques-uns disaient que, la nuit aussi, quand la lumière de la lune glissait, pâle, sur la lande solitaire…

Mais c’étaient là des contes de veillées, où le fantastique et l’impossible entraient à forte dose.

Ce qui était bien certain, c’est qu’elles étaient bonnes comme leur père, le meilleur des hommes, et comme leur défunte mère, dont tout le monde se souvenait ; c’est qu’elles étaient plus jolies que les anges qu’on voyait sourire dans les tableaux de la paroisse ; c’est qu’enfin elles ressemblaient, au dire des vieillards, à ce fils aîné de Penhoël, beau et vaillant comme les héros des traditions antiques.

En revanche, Cyprienne et Diane n’avaient point su trouver grâce auprès de la société. Le chevalier et la chevalière de Kerbichel, les trois vicomtes, madame veuve Claire Lebinihic, les demoiselles Babouin des Roseaux de l’Étang, leur jeune frère Numa et autres notables les tenaient au plus bas de leurs dédains. La Romance, l’Ariette et la Cavatine déclaraient, à qui voulait les entendre, que ces petites mendiantes, n’ayant ni sou ni maille, étaient la honte du pays.

Elles dansaient comme des effrontées avec leurs jupes de cinq sous et leurs bonnets ronds ! Elles montaient à cheval et galopaient comme des garçons ! Elles raclaient de la harpe, enfin, à la grâce de Dieu, et criaillaient de vieilles, vieilles chansons d’avant le déluge !

Haine d’artistes…

Les deux sœurs en avaient soulevé de plus graves qui se taisaient et qui attendaient. L’homme de loi le Hivain, surnommé Macrocéphale, les abhorrait pour cause ; M. Robert de Blois et son domestique Blaise les détestaient cordialement ; il n’y avait pas jusqu’au puissant marquis de Pontalès qui n’eût contre elles une aversion bien décidée.

De tout cela elles ne s’inquiétaient point trop en apparence. Elles continuaient leur vie solitaire, et qu’on aurait pu croire occupée à quelque œuvre mystérieuse, si la frivolité de leur âge et leur inaltérable gaieté n’avaient repoussé bien loin ce soupçon.

On les voyait, en effet, toujours joyeuses, comme si leur conscience eût souri sur la sereine beauté de leurs jeunes visages.

Étienne seul et Roger avaient pu voir parfois, en des occasions bien rares, leurs fronts soucieux…

Elles avaient alors à peu près dix-huit ans.

Toutes deux étaient de ces natures qu’il faut expliquer, parce qu’on ne les devine point. Malgré leur extrême jeunesse, elles portaient un masque attaché solidement. Ce masque, c’était leur gaieté même.

Au temps où nous les avons vues, dans le salon de Penhoël, poursuivre avec Roger de Launoy leur causette enfantine, leur gaieté vive et franche n’avait rien d’emprunté. La famille était heureuse alors. Madame avait bien quelque peine cachée ; le maître montrait bien parfois des inquiétudes et des soupçons inexplicables, mais, en somme, le seul mal que connussent les hôtes du manoir était l’ennui monotone et austère.

Maintenant tout avait bien changé ! À ce calme plat de la vie campagnarde, où l’existence est une longue apathie et où l’on arrive à la vieillesse avant d’avoir vécu, avait succédé comme une sourde tempête.

Au dehors, il n’en paraissait trop rien. C’est à peine si quelques symptômes vagues laissaient deviner aux bonnes gens d’alentour la mortelle fièvre qui minait la race de Penhoël.

Au dedans même, tous ne comprenaient pas également la gravité du mal. Mais Cyprienne et Diane avaient surpris, par hasard d’abord, puis par l’effet de leur volonté, des secrets terribles.

Elles voyaient, engagée auprès d’elles, une lutte ténébreuse dont le résultat devait être la ruine et le déshonneur de Penhoël.

D’un côté se réunissaient, ligués par l’intérêt, Robert de Blois, maître le Hivain, le vieux marquis de Pontalès et d’autres alliés subalternes, tous gens actifs et âpres à la curée, tous habiles, audacieux et forts des avantages déjà remportés.

De l’autre, le maître de Penhoël et Madame. Le maître n’avait jamais été un esprit bien robuste ; mais ces trois années pesaient sur lui comme un demi-siècle. Il n’était plus que l’ombre de lui-même. Le peu d’énergie qu’il avait autrefois s’était usée par le découragement et aussi par des habitudes d’ivresse, où il s’était jeté lâchement, comme en un refuge contre l’amertume de ses pensées. Marthe de Penhoël était, au contraire, un cœur haut et vaillant. Au premier moment, elle s’était placée de front entre le maître et ses ennemis ; mais, à un instant donné, un coup mystérieux avait soudainement brisé sa résistance. On eût dit que son courage était tombé devant quelque talisman irrésistible. Elle ne se défendait plus.

De sorte que les coups des ennemis ligués contre Penhoël tombaient sur un adversaire sans armes. La ruine avançait, avançait…

Il était même étrange que le combat pût durer encore, et la chute de la maison de Penhoël eût été consommée depuis longtemps si une main mystérieuse, inconnue également aux vainqueurs et aux vaincus, n’était venue retarder plus d’une fois le dénoûment fatal du drame.

Cyprienne et Diane s’évertuaient dans l’ombre. Elles étaient jeunes, isolées ; elles ignoraient la vie ; mais, sous leur beauté gracieuse, il y avait un courage viril.

Elles travaillaient, infatigables et alertes, à une tâche qui eût épouvanté des hommes forts.

Elles devinaient la haine qui s’envenimait autour d’elles ; les conseils ne leur avaient point manqué ; car une voix prophétique, en qui elles avaient confiance, leur avait souvent dit que la mort était au bout de ce combat désespéré.

La mort pour elles, si jeunes, si charmantes ! Pour elles, qui commençaient à aimer !…

Elles allaient foulant aux pieds toutes craintes.

Parfois, – quelle jeune fille n’a ses heures où le rêve chéri vient caresser l’âme et l’amollir ? – parfois Diane entrevoyait l’avenir bien heureux avec Étienne, Cyprienne avec Roger ; la faiblesse de la femme prenait le dessus durant un instant ; une larme glissait entre les cils baissés de leurs beaux yeux. Mais cela durait peu ; elles s’embrassaient silencieusement, et ce baiser voulait dire : « Pauvre sœur, tu es comme moi, tu l’aimes, et tu n’auras pas le temps d’être à lui. »

Vous les eussiez vues alors, muettes et pensives, les bras entrelacés, la tête inclinée…

Quand elles se redressaient, il y avait sur leurs fronts d’enfants une intrépidité calme et sereine. Elles s’étaient comprises ; il fallait combattre et combattre seules, car elles aimaient déjà trop pour mêler Roger ou Étienne à ces sourdes batailles où il s’agissait de mort.

Et, eussent-elles aimé cent fois davantage, l’idée ne leur serait point venue d’abandonner la tâche commencée.

D’ailleurs, il y avait des moments où elles espéraient la victoire. Et que de joie alors ! Avoir sauvé le maître qui avait été bon pour leur enfance et qui donnait sa maison à leur vieux père sans asile ! Avoir sauvé Madame qui se mourait à souffrir d’une angoisse inconnue, Madame, leur profond et tendre amour ! Avoir sauvé Blanche enfin, la pauvre enfant, le doux ange de Penhoël, sur qui planait aussi la menace commune !

Quand ces espoirs venaient, elles ne voyaient plus le monceau d’obstacles qu’il fallait soulever, et leur cœur, ivre, bondissait d’allégresse par avance.

C’était cela qui les soutenait. Le courage, si grand qu’on pût le supposer, n’aurait point suffi ; il fallait les illusions et l’espérance.

Et ici leur ignorance complète de la vie, et la simplicité qui leur montrait au loin une route ouverte au travers de l’impossible, étaient puissamment aidées par la nature romanesque de leur esprit.

Tout, depuis leur enfance, avait accru cette prédisposition qu’elles avaient à compter avec le merveilleux.

Elles étaient de ce pays où les traditions sont de beaux contes de fées, et où les imaginations tristes et poétiques tâchent sans cesse à soulever le voile qui recouvre les choses surnaturelles. Leurs premières nuits avaient été bercées par ces étranges récits qui épouvantent et charment les chaumières bretonnes. Nul enseignement raisonné n’avait arraché ces germes qui, au contraire, avaient grandi dans la libre solitude où s’était passée leur enfance. Elles avaient appris à lire dans les vieux livres de la bibliothèque du manoir, qui se composait presque entièrement d’anciens poèmes et de romans oubliés dans la poudre. Benoît Haligan les avait tenues bien souvent sur ses genoux, toutes petites qu’elles étaient, et leur avait récité, avec sa voix profonde et son mélancolique sourire, les étranges légendes qui emplissaient sa mémoire. Enfin, il n’y avait pas jusqu’au souvenir vivace, laissé dans le pays par leur oncle, l’aîné de Penhoël, qui n’eût affecté bizarrement leurs jeunes esprits.

On parlait de sa disparition mystérieuse, et l’on en parlait sans cesse. Pour Diane et Cyprienne, c’était là encore un roman, mais un roman réel qui les touchait de près, et leur servait de pont, en quelque sorte, pour arriver à croire tout ce que disaient les vieux livres de la bibliothèque.

À mesure que les années étaient venues, leur foi s’était néanmoins modifiée. L’élément intelligent et juste qui était en elles avait fait peu à peu la part de l’impossible et de l’absurde, mais l’amour du merveilleux avait surnagé.

Et par un singulier travail de leur pensée, cette tendance, désormais indestructible en elles, s’était détournée des vieilles fables pour arranger miraculeusement le présent inconnu.

Il était un lieu au monde qui leur apparaissait de loin, environné d’un radieux prestige. Elles y rêvaient la nuit et le jour. Elles le voyaient à travers ce prisme féerique qui montrait jadis aux crédules matelots de l’Espagne les prodiges de l’Eldorado. Ce lieu, c’était Paris.

On ne saurait dire précisément d’où leur étaient venues les idées qu’elles se faisaient de Paris. Elles les avaient prises çà et là, récoltant d’un côté un renseignement, de l’autre un mensonge. Elles avaient écouté d’abord les bonnes gens des environs, pour qui la grande ville était un pays plus lointain et plus invraisemblable que l’Amérique, au temps de Christophe Colomb. Elles avaient interrogé la bibliothèque, dont les bouquins, un peu plus avancés, leur fournissaient des détails tels quels. En outre, parmi les hobereaux du voisinage, il en était jusqu’à deux ou trois qui se vantaient avec orgueil d’avoir passé quinze jours, en leur vie, dans la capitale du monde civilisé.

Or les hobereaux qui ont fait le grand voyage ont une manière à eux d’exagérer leurs impressions et d’enluminer la vérité.

Cyprienne et Diane en auraient pu apprendre bien plus long auprès de Robert de Blois et des deux Pontalès, mais une répulsion énergique les éloignait de ces derniers, et Robert, qu’elles étaient forcées de voir tous les jours, prenait plaisir à entasser fables sur fables.

Il en était un peu de même d’Étienne Moreau, le jeune peintre. Certes, ce n’était point chez lui mauvais vouloir ou amour du mensonge, mais, dès qu’il s’agissait de Paris, le regard des deux sœurs brillait et s’animait ; Étienne les voyait écouter avec une attention si passionnée, qu’à son insu sa verve s’échauffait. Les couleurs du tableau changeaient sous sa parole jeune et vive. Il aimait Paris, lui aussi, et son souvenir avait des yeux de vingt ans. Malgré lui, la réalité disparaissait sous un brillant manteau de poésie.

Tant de notions diverses se mêlaient et s’amoncelaient dans la mémoire de Diane et de Cyprienne. Elles n’en oubliaient aucune, et les gardaient jalousement au dedans d’elles-mêmes comme un trésor cher.

Elles n’avaient nul moyen de distinguer le vrai du faux. Aussi loin que pussent se porter leurs regards, nul point de comparaison n’existait autour d’elles.

La plus grande ville qu’il leur eût été donné de voir était Redon, cité de deux mille âmes.

Il fallait que leur imagination bondît par-dessus toutes choses connues, pour arriver à l’idée de Paris, et c’est justement dans ces conditions particulières que l’imagination enivrée s’exalte et, peut élargir à l’infini l’horizon des rêves.

Paris était pour elles l’enfer et le paradis ; tous les miracles y devenaient possibles.

C’était le grand trésor du monde, où chacun venait puiser, à proportion de sa force, de son génie ou de sa beauté.

Ce qu’on demandait en échange à la beauté, au génie ou à la force, elles n’en savaient rien, elles n’avaient jamais songé à s’en instruire. Leurs yeux s’éblouissaient à contempler ce magique royaume de la gloire et de la richesse.

Bien souvent elles songeaient au bonheur de ceux qui pouvaient lutter et vaincre dans cette arène splendide. Là, on devenait riche, puissant ; on pouvait approcher du roi, dont elles entendaient parler avec une religieuse emphase, et dont le pouvoir leur semblait égal à celui d’un dieu.

On y arrivait pauvre ; on en ressortait chargé d’or…

Et leurs mains frémissaient d’envie à la pensée de cet or conquis, non pas pour elles, les pauvres enfants, mais pour Penhoël, que n’oubliaient jamais leurs âmes dévouées…

Hélas ! il y avait si loin de Glénac jusqu’à Paris ! Et puis, il aurait fallu abandonner leur tâche, déserter le poste qu’elles s’étaient assigné, quitter leur vieux père, et Madame, et l’Ange, qu’elles devaient défendre et protéger.

C’était impossible !

Pourtant elles y songeaient sans cesse, car, à leur âge, l’impossible n’arrête jamais le désir ; elles nourrissaient avec amour de folles idées qui leur semblaient être le comble de la sagesse ; sur des bases naïvement insensées, elles bâtissaient de beaux plans raisonnables.

Et, comme elles avaient entendu dire que l’art était un sûr moyen de vaincre dans ce grand tournois, si confus et si brillant à leur pensée, elles quittaient leurs couches bien souvent dès l’aube pour se glisser dans le salon de Penhoël, et chercher avec ardeur sur leurs petites harpes des accords nouveaux…

Pauvres filles ! Les provinces sont pleines d’aspirations pareilles, avec moins de candeur ignorante et quelques notions de plus sur les mystères de la vie parisienne.

Et les cent routes qui débouchent dans la ville immense amènent chaque jour bien des vierges, entraînées par l’ardent et vague espoir. Elles sont belles, jeunes ; l’avenir est vaste ; la vie sourit au-devant d’elles. Combien vont rester mortes sur le champ de bataille ! combien vont retourner sur leurs pas, brisées, avec la honte sur le front et dans le cœur !

Au village, les mères ont raison quand elles disent tremblantes et pâles :

« Paris est un monstre qui dévore les jeunes filles. »

Mais les mères parlent en vain, depuis que le monde est monde…

. . . . . . . . . . .

Cyprienne et Diane étaient entrées sans bruit dans la chambre de l’Ange ; elles venaient s’informer et savoir si l’accident du bal n’avait pas eu de suites.

Elles ne virent rien d’abord en dépassant le seuil, parce que la chambre était éclairée seulement par les reflets de l’illumination du dehors ; mais, tandis qu’elles s’avançaient sur la pointe des pieds, elles avaient entendu la respiration pénible et oppressée de Madame.

Elles s’étaient arrêtées auprès du fauteuil où Marthe de Penhoël s’était laissée choir, après avoir déposé Blanche endormie sur son lit. Marthe se croyait seule et ne retenait point les paroles désolées qui tombaient de sa bouche parmi ses sanglots.

Cyprienne et Diane avaient leurs yeux pleins de larmes. Elles écoutaient, navrées, n’osant ni se retirer, ni arracher Madame à sa rêverie douloureuse.

Elles s’étaient mises à genoux, et ce fut seulement lorsque Madame se découvrit le visage qu’elles annoncèrent leur présence en mettant leurs lèvres sur ses mains pâles et froides.

Le premier mouvement de Marthe de Penhoël fut tout entier à l’effroi.

Elle tressaillit, et poussa un cri étouffé.

– Y a-t-il longtemps que vous êtes ici ?… murmura-t-elle ; ai-je parlé ?…

Les deux filles de l’oncle Jean serraient ses mains contre leur cœur.

– Dieu nous garde de surprendre vos secrets, madame ! répondit Diane d’une voix douce et triste ; nous avons entendu seulement que vous disiez : « Je suis seule… je n’ai personne pour me défendre et pour m’aimer !… » Mon Dieu, mon Dieu ! vous ne pensez jamais que nous sommes là ! nous, qui vous aimons tant !… nous, qui voudrions donner notre vie pour vous !…

VI. UN COIN DU VOILE[modifier]

Diane et Cyprienne fixaient sur Madame leurs yeux humides. Leur âme tout entière était dans ce regard.

Il y avait, au contraire, sur le visage de Marthe de Penhoël, de l’hésitation et de la contrainte. Et quiconque aurait assisté à cette scène, sans connaître le fond du cœur de Marthe, se fût demandé assurément pourquoi tant de froideur obstinée chez cette femme si généreuse et si bonne, vis-à-vis de deux pauvres enfants, qui semblaient implorer chaque jour, à genoux, un peu de sa tendresse.

Que Marthe préférât son enfant à elles, on ne pouvait s’en étonner, mais elle aimait l’oncle Jean ; pourquoi ce front sévère et glacé chaque fois que les filles du bon vieillard s’approchaient d’elle ?

Ce ne pouvait être un pur caprice. Les bonnes langues de la société disaient bien que Madame était jalouse et qu’elle enrageait, suivant l’expression des trois Grâces Baboin, de voir les petites mendiantes surpasser en beauté l’héritière de Penhoël. Mais le moyen de soupçonner un sentiment si bas dans l’âme haute et digne de Marthe !…

Il y avait de quoi, pourtant, être jalouse. L’Ange de Penhoël méritait bien son nom. Impossible de rêver une figure plus virginale et plus céleste. Mais, dans la régularité même de ce visage exquis, un peu de monotonie s’engendrait. L’ensemble de ses traits mignons révélait une langueur paresseuse qui se retrouvait dans la démarche, dans la pose, partout. Le piquant, d’ailleurs, pouvait manquer à sa physionomie trop douce, dont les lignes se fondaient, effacées, sous les masses de cette chevelure blonde, pâle et presque divine auréole qui donnait au front de l’enfant une sérénité uniforme et inaltérable.

Chez les filles de l’oncle Jean, au contraire, tout était mouvement, vie, force, jeunesse. Leurs tailles sveltes et souples avaient une élasticité pleine de vigueur. C’étaient les vierges robustes et hardies, qui pouvaient s’asseoir d’un bond sur la croupe nue des chevaux du pays et courir, franchissant haies et palissades, sans autre frein que la sauvage crinière de leurs montures. C’étaient aussi les vierges timides, vives à sourire et promptes à rougir, moqueuses parfois, aimantes toujours, fougueuses à chercher le plaisir et ardentes à poursuivre le mystère inconnu de la vie.

Romanesques et gaies à la fois, sensibles à l’excès et fermes pourtant à l’occasion comme des hommes courageux ; de bonnes filles avec cela, simples, franches, le cœur sur la main, et dignes pourtant quand il le fallait : de vraies Penhoël, ma foi ! sachant redresser leurs têtes fières et mettre je ne sais quel dédain victorieux dans leurs jolis sourires…

Et si vous les eussiez vues, que d’élégance véritable et choisie sous leurs petits costumes de paysannes ! Malgré leurs jupes courtes et leurs souliers à boucles, malgré les petits bonnets ronds, sans rubans ni dentelles, qui avaient peine à retenir la richesse prodigue de leurs chevelures, il était bien impossible de se méprendre. C’étaient des demoiselles ! Où avaient-elles pris cette grâce noble et aisée, ce charme indicible qui se respire comme un parfum et qu’on ne peut point définir, ces manières, pour emprunter encore une fois le langage des trois demoiselles Baboin ? On ne savait.

Il fallait fermer les yeux ou avouer qu’elles étaient adorables, et que jamais jeunes filles n’avaient possédé plus de franches séductions, plus d’entraînements chastes, plus de brillant, plus de piquant, plus de naïfs pouvoirs d’ensorceler les cœurs.

Et cependant, il n’y avait point foule de soupirants autour d’elles. Roger aimait Cyprienne ; Étienne aimait Diane : c’était tout. Les autres jeunes gens de la contrée étaient de braves gaillards qui voulaient épouser quelques sous, pour vivre et vieillir, en honnêtes crustacés, dans les gros souliers de leurs aïeux. Nulle part, en ce monde, fût-ce dans la Chaussée-d’Antin ou dans le quartier de la Banque, fût-ce même dans ces ruelles du vieux Paris où moisit l’usure crochue, on ne compte si bien qu’aux champs.

Le spectacle de la belle nature élève l’âme et détourne des mariages d’amour. Chloé avait des rentes ; Estelle était une héritière. Sans cela, Némorin ni Daphnis ne leur eussent point fait la cour. C’est la civilisation qui a trouvé le roman. Les sauvages ne marchandent-ils pas, quand il s’agit d’épouser, comme s’il était question de se donner une jument ou douze chèvres ?

Or Cyprienne et Diane ne possédaient pas un pouce de terre au soleil. Elles n’étaient point le fait des jeunes messieurs de Glénac, de Bains ou de Carentoir, qui pouvaient décemment demander mieux…

Dans tout ce que nous venons de dire, nous avons toujours parlé d’elles collectivement ; cependant, il y avait entre elles de grandes différences. Elles se ressemblaient bien cœur pour cœur ; mais leur visage et leur esprit n’étaient point pareils.

Diane était plus grande que sa sœur, plus sérieuse et peut-être plus belle. Ses beaux cheveux, d’un châtain foncé, se bouclaient autour d’un front fier et pensif, qui prenait un rayonnement de grâce irrésistible au moindre sourire. Ses grands yeux bruns, que la gaieté faisait si doux, rêvaient souvent et perdaient dans le vide leur regard voilé. Il y avait dans ses traits, parmi les indices d’une simplicité presque enfantine, une intelligence vive et forte, et surtout une volonté virile.

Cyprienne réfléchissait moins, et riait davantage. Elle avait de ces yeux, d’un bleu obscur, qui pétillent et réjouissent la vue. Sa physionomie exprimait la gaieté jointe à une pétulance fougueuse.

Quand on les voyait séparées, l’œil saisissait entre elles une ressemblance très-frappante ; quand elles se trouvaient l’une près de l’autre, cette ressemblance disparaissait, et l’on s’étonnait de chercher en vain ce qu’on avait cru voir. C’est qu’elles étaient, en quelque sorte, et nous l’avons dit déjà, séparées par un type commun duquel se rapprochait, par des côtés divers, l’un et l’autre de leurs jolis visages. Et l’on ne pouvait les comparer à ce type qui n’existait plus…

Agenouillées, comme elles l’étaient en ce moment, aux deux côtés du fauteuil de Madame, l’esprit aurait cherché naturellement dans les beaux traits de Marthe de Penhoël ce lien mystérieux dont nous parlons ; mais Marthe ne ressemblait à aucune des deux sœurs : elle n’était Penhoël que par alliance.

Diane et Cyprienne tenaient toujours ses mains pressées contre leur poitrine. Madame gardait le silence ; ses yeux restaient baissés ; sa froide contrainte ne l’abandonnait point.

– Nous serions si heureuses de nous dévouer pour vous ! reprit Diane.

– Mourir !… vous dévouer !… murmura Marthe de Penhoël ; ce sont des idées étranges que vous avez là, mes filles !

Elle ajouta en essayant de donner à sa voix un accent de plaisanterie :

– On dirait que vous vous croyez dans quelqu’un de ces vieux châteaux où les félons chevaliers de vos romans enchaînent et torturent de pauvres victimes…

– Nous vous voyons si souvent pleurer !… interrompit Diane.

Madame retira sa main.

– Vous êtes curieuses, mes filles, dit-elle avec sécheresse, et je trouve que vous voyez trop de choses !

Cyprienne rougit, blessée. Le front de Diane devint pâle.

– Il faut nous pardonner, dit-elle d’un ton soumis ; quand vous êtes triste, il nous semble que votre souffrance est à nous… Ah ! que n’êtes-vous heureuse, madame ! nous vous laisserions tout votre bonheur !…

L’émotion commença à percer sous la froideur de Marthe ; son regard glissa, malgré elle, entre ses paupières demi-closes, et partagea entre les deux jeunes filles une œillade furtive.

Diane et Cyprienne n’osaient point relever les yeux. Le joli front de Cyprienne se teignait encore de ce rouge vif qui monte du cœur froissé au visage. La figure de Diane n’exprimait que respect et douceur. Mais quelle que fût la différence de leurs impressions présentes, le dévouement égal et profond qui était au fond de leur âme se lisait à travers la rancune enfantine de Cyprienne comme sur la belle patience de Diane.

Cyprienne n’avait point parlé encore ; Diane, qui devinait sur sa lèvre mutine un mot de reproche prêt à s’élancer, l’arrêta du geste et reprit :

– Si nous nous trompons, madame, et Dieu le veuille, je vous en prie, ne soyez pas fâchée contre nous !…

Tandis qu’elles avaient les yeux baissés, Marthe de Penhoël se pencha au-dessus d’elles et les baisa toutes deux. Elles tressaillirent ; Cyprienne ne put retenir un petit cri de joie.

– Pauvres enfants !… dit Marthe, je ne suis pas fâchée contre vous… mais, croyez-moi, jouissez en paix des plaisirs de votre âge… Parfois, les années insouciantes et bonnes sont bien courtes pour nous autres femmes !… Qui sait si demain vous ne commencerez pas à penser et à souffrir ?… Jusque-là, pauvres enfants, n’essayez pas de deviner une peine que vous ne pourriez point soulager… L’heure viendra pour vous comme pour toutes, mes filles, ajouta-t-elle plus tristement ; pourquoi la devancer ?… Avez-vous donc tant de hâte de souffrir ?…

– Nous vous aimons, madame…, répondit Diane.

Marthe retira celle de ses mains que tenait la jeune fille pour la porter lentement à son front, comme on fait quand la migraine aiguë et lourde accable le cerveau.

– Nous vous aimons, répéta Diane, et, à cause de cela, l’heure est venue déjà pour nous de penser et de souffrir.

Ses paupières ne se baissaient plus, et ses grands yeux humides se relevaient sur Marthe de Penhoël.

Cyprienne laissait dire Diane, parce qu’il lui semblait que c’était son propre cœur qui parlait. Elle se sentait trop étourdie pour risquer une parole devant cette pauvre femme que l’excès de son malheur rendait ombrageuse et défiante, mais elle enviait tout bas le rôle de sa sœur, et se payait de son silence, la petite jalouse, en tenant ses lèvres collées sur la main de Madame.

Celle-ci n’avait pas voulu soutenir le regard de Diane, qui était une muette question.

– Vous me croyez donc bien malheureuse ?… murmura-t-elle en baissant les yeux à son tour.

Et comme Diane tardait à répondre, cette fois Cyprienne répéta tout bas :

– Oh oui ! bien malheureuse !…

Madame lui retira sa main.

– Qui vous a dit cela ? demanda-t-elle en retrouvant son accent de sécheresse.

La pauvre Cyprienne rougit, et demeura muette.

– Vous m’épiez !… reprit Madame ; j’ai cru déjà m’en apercevoir plus d’une fois… Je vous défends de m’épier !

Une larme roula sur la joue de Cyprienne.

Diane regardait toujours Madame avec ses grands yeux tristes et doux.

– Si vous m’aimez, poursuivit Marthe qui changea encore de ton, je vous en prie, mes filles, ne cherchez pas à savoir !…

– Oh ! madame ! madame !… interrompit Cyprienne baignée de pleurs, vous voulez donc nous ôter jusqu’à la possibilité de vous défendre ?…

Marthe se redressa plus inquiète.

– Et Blanche ! continua Cyprienne qui ne voyait plus les signes de sa sœur ; notre pauvre ange ! Hélas !… a-t-on besoin d’épier, madame, quand tout ici menace et parle de malheur ?

Marthe jeta un coup d’œil furtif vers le lit où Blanche sommeillait paisiblement.

– Savez-vous donc quelque chose ? prononça-t-elle d’un ton si bas que les deux jeunes filles eurent peine à l’entendre, quelque chose sur Blanche de Penhoël ?…

– Oui…, répondit Cyprienne.

– Non !… répliqua Diane d’un accent qui avait quelque chose d’impérieux.

Cyprienne arrêta au passage les paroles qui allaient s’échapper de sa lèvre. Les deux sœurs s’aimaient trop pour qu’il n’y eût pas entre elles égalité parfaite ; néanmoins, à cause de cette tendresse même, Cyprienne reconnaissait volontiers la prudence supérieure de Diane, et ne refusait jamais de se laisser guider par elle.

Lorsque Cyprienne se laissait emporter par la fougue étourdie de sa nature, un mot de Diane suffisait toujours pour la retenir.

L’attention de Madame était cependant excitée vivement. Elle attendait, les yeux fixés sur Cyprienne. Comme celle-ci gardait le silence, Marthe tourna vers Diane son regard où il y avait une défiance mêlée de reproche.

– Votre sœur allait m’avouer la vérité…, dit-elle ; vous êtes experte aux belles protestations, Diane… mais il ne faut pas toujours vous croire.

Cyprienne, qui était toujours à genoux, se dressa sur ses pieds, le rouge au front. Ses jolis sourcils se froncèrent.

– Oh !… dit-elle en contenant sa voix, si une autre que vous, madame, accusait ma sœur de mensonge…

Marthe de Penhoël eut comme un sourire à voir l’élan de cette ardente affection.

– J’ai tort…, murmura-t-elle, et vous avez raison de vous aimer, mes filles.

Elle tendit ses mains aux deux sœurs. Cyprienne s’était déjà remise à genoux.

La délicate intelligence de Diane lui disait qu’il fallait néanmoins une explication à ce oui et à ce non, tombés en même temps de ses lèvres et de celles de sa sœur.

– Comme le visage de notre ange est beau dans son sommeil ! dit-elle en couvrant sa jeune cousine d’un regard ami et tendrement protecteur. Nous n’avons pas le droit de dire que nous l’aimons autant que vous, madame, puisque vous êtes sa mère… Mais Cyprienne qui se tait maintenant, timide, sait parler mieux que moi, quand nous sommes seules toutes deux… Combien de fois a-t-elle souhaité que Dieu fit deux parts de notre avenir !… et que, pour notre chère Blanche, il pût garder toutes les joies et tout le bonheur !… Vous demandiez tout à l’heure si nous savions quelque chose sur elle… Ma sœur vous a répondu oui… C’est que notre oreille entend de bien loin dès que l’on prononce le nom de Blanche !… Oh ! croyez-nous, madame, ce n’est point curiosité vaine… quand on parle de l’Ange ou de sa mère, c’est notre cœur qui écoute… Nous ne savons rien, sinon ce qui se dit chez les pauvres métayers des alentours et dans le salon même de Penhoël…

– Et que dit-on ? demanda Madame.

– On dit que l’Ange est une belle jeune fille, douce et bonne comme le nom qui lui fut donné… mais on parle de mystérieux malheurs suspendus au-dessus de sa tête… On répète tout bas que les mauvais jours sont venus pour la race de Penhoël… On raille au salon, dans les fermes on s’attriste, car les bonnes gens se souviennent de tous les bienfaits répandus sur le pays par la main de Penhoël, depuis nos grands aïeux qui possédaient toute la contrée, jusqu’à notre oncle Louis, que Dieu protége dans son exil !

– L’avenir n’appartient à personne…, murmura Madame ; mais, dans le présent, ne dit-on pas que la fille de René de Penhoël est heureuse et riche ?

Diane secoua la tête lentement et garda le silence.

– Répondez !… reprit Madame ; je vous en prie… et je le veux !

– Ce sont de vagues bruits, répliqua enfin Diane. On dit que l’avenir assombrit déjà le présent ; on dit que Blanche est en effet aujourd’hui heureuse et riche… du moins on est bien sûr qu’elle l’était hier… mais on se demande si elle le sera demain…

Marthe était pâle. Sa voix trembla lorsqu’elle demanda encore :

– Et sur quoi se fondent tous ces bruits, ma fille ?

– Au salon, personne ne le dit, repartit Diane ; dans les fermes, on répète que le jour où les étrangers sont entrés au manoir fut un jour de malédiction et de malheur !…

– Ce qui se passe ici est-il donc déjà la fable du pays ? murmura Marthe, tandis que la honte mettait un fugitif incarnat à sa joue.

– Nous sommes vos nièces, madame, répondit la jeune fille ; chacun nous parle avec respect à cause de vous… On se borne à nous dire que cet homme et cette femme sont la cause de tout le mal… C’est elle qui entraîne le maître à sa ruine… C’est lui qui a ramené au manoir l’ennemi mortel de nos pères… Pontalès, dont le fils parle déjà comme s’il était possesseur des biens de Penhoël.

Diane s’arrêta. Madame sembla hésiter et faire sur elle-même un effort pénible.

– Et le nom de cet homme, dit-elle en baissant les yeux, n’est-il jamais prononcé, que vous sachiez, en même temps que mon nom ?…

– Au salon, peut-être… Chez les anciens vassaux de Penhoël, qui donc oserait joindre le nom d’un homme détesté comme un démon au nom de la femme que tous vénèrent à l’égal d’une sainte ?

Une autre question se pressait sur les lèvres de Madame. Diane la devina, et répondit à voix basse :

– Je n’ai jamais rien entendu moi-même à ce sujet… mais Cyprienne…

Madame se tourna vivement vers cette dernière.

– Ce sont des menteurs !… s’écria la jeune fille ; des menteurs et des méchants !… Je n’ai pas bien compris leurs paroles, mais voici ce qu’ils disaient :

« – Le maître de Penhoël ne peut rien refuser à M. Robert, et M. Robert veut que l’Ange de Penhoël soit sa femme… »

« Jusque-là, je comprenais bien, mais ils disaient encore :

« – Madame est dans le même cas que le maître, elle ne peut pas dire non… Pourtant, comme elle est fière et que les femmes bravent tout quelquefois quand il s’agit de leur enfant, M. Robert s’est arrangé pour que Marthe de Penhoël ne pût faire autre chose que de mettre dans sa main la main de mademoiselle Blanche. »

– C’est donc bien lui !… murmura Madame sans savoir qu’elle parlait.

Ses yeux étaient fixes, et ses mains froides tremblaient dans les mains des deux jeunes filles.

Elle se leva brusquement et s’approcha du lit de Blanche.

Un instant elle contempla le visage tranquille et pur de l’enfant, qui semblait sourire.

– Venez !… dit-elle d’une voix brève et sourde.

Cyprienne et Diane s’avancèrent obéissantes.

– À genoux !… reprit Marthe.

Les deux sœurs s’agenouillèrent.

Marthe dit encore :

– Priez !…

Puis elle ajouta avec exaltation :

– Priez du fond du cœur et comme vous n’avez jamais prié en votre vie !… Vous dites que vous m’aimez… vous dites que vous voudriez donner pour moi votre sang et votre bonheur !… Eh bien ! priez Dieu qu’il prenne votre bonheur et votre sang pourvu que ma fille soit heureuse !

Diane et Cyprienne joignirent leurs mains et répétèrent du fond du cœur la prière que leur dictait Madame.

Celle-ci appuyait son front baigné de sueur contre la couverture de son lit, et murmurait dans ses sanglots déchirants :

– Tout pour elle, mon Dieu !… Tout pour elle !… Ayez pitié de mon enfant !

Quand elle se releva, ses yeux étaient secs, et un rouge vif colorait son visage. Diane et Cyprienne l’examinaient à la dérobée avec inquiétude. Il leur semblait voir dans ses yeux une sorte d’égarement.

Elle contemplait toujours Blanche, mais froidement, comme si elle n’eût point su ce qu’elle faisait.

– Votre vie, dit-elle enfin d’une voix changée, votre sang et votre bonheur !… Tout pour elle !… Pourquoi cela ?…

– Parce qu’elle est votre fille…, murmura Cyprienne.

– Ma fille !… répéta Marthe qui semblait ne plus comprendre.

– Parce qu’elle est adorée, ajouta Diane tristement, et qu’on ne nous aime pas !…

Marthe jeta sur elles tour à tour un regard si étrange et si brûlant, que les deux jeunes filles tressaillirent jusqu’au fond de l’âme.

– On ne vous aime pas ?… prononça Marthe d’un accent plaintif et doux : c’est vrai ! pauvres enfants, on ne vous aime pas !…

Un sourire indéfinissable vint se jouer autour de sa lèvre. Elle les attira vers elle d’abord tout doucement ; puis, d’un geste plein de véhémente passion, elle les pressa toutes deux contre sa poitrine haletante.

– Oh !… oh !… fit-elle en couvrant de baisers leurs fronts unis.

Puis, sa voix éclatant malgré elle :

– On ne vous aime pas !… s’écria-t-elle avec folie, on ne vous aime pas, vous !… Oh ! mon Dieu ! m’avez-vous faite assez malheureuse !…

Diane et Cyprienne demeuraient muettes d’étonnement. Elles ouvraient de grands yeux pour regarder Madame, dont la joue se couvrait d’une rougeur ardente et dont l’œil était de feu.

Dans leur surprise, il y avait de la frayeur et aussi de vagues espoirs.

Elles sentaient battre avec violence le sein de Madame, dont les bras tremblaient.

– Écoutez-moi !… reprit Marthe, le moment est venu… Il faut tout vous dire !… Sait-on qui est la plus aimée des trois filles de Penhoël ? Écoutez !… écoutez !… Les yeux de la pauvre femme ont pleuré ; son cœur a saigné ! Quand vous dormez, voyez-vous parfois votre mère en songe ?…

Diane cherchait à comprendre. Cyprienne écoutait comme on suit un rêve.

Avant qu’elles pussent répondre, Madame reprit encore d’une voix plus sourde et en perdant son regard plus troublé dans le vide :

– Pauvre femme !… pauvre mère !… Écoutez !…

Elle s’interrompit ; sa bouche resta entr’ouverte. Les deux jeunes filles, qui attendaient, la sentirent chanceler. Son visage se couvrit tout à coup d’une pâleur livide.

Les jeunes filles n’eurent que le temps de la soutenir. Elle s’affaissa, faible et privée de mouvement, entre leurs bras.

Diane et Cyprienne la déposèrent sur un siége. Elle n’avait point perdu le souffle, mais on eût dit une morte, tant son corps immobile était glacé.

Durant quelques minutes, les deux filles de l’oncle Jean s’empressèrent autour d’elle. Au bout de ce temps, la poitrine de Madame se souleva en un long soupir ; ses yeux tombèrent sur Diane et Cyprienne qui interrogeaient avec effroi son visage.

– Vous voilà !… dit-elle, pourquoi n’êtes-vous pas à danser ?…

Sa voix était calme et froide.

Les deux jeunes filles ne savaient que répondre.

– Le bal est-il donc fini déjà ?… reprit Marthe.

Il y avait entre sa froideur présente et la fièvre qui l’emportait naguère un contraste étrange. Évidemment, elle ne se souvenait plus…

Diane fit effort pour oser. Elle prit la main de Madame et la baisa respectueusement.

– Il y a longtemps que nous sommes ici…, murmura-t-elle, nous parlions de vous, madame, et du danger qui menace votre fille…

Marthe sourit d’un air incrédule.

– Nous parlions de cela !… répéta-t-elle ; un danger pour Blanche !… Qui donc serait assez cruel pour s’attaquer à une pauvre enfant ?

Elle se tourna vers le lit de l’Ange, dont le sommeil paisible n’avait point été troublé.

– Des dangers !… répéta-t-elle en touchant du doigt la joue de Diane avec un sourire protecteur et distrait, les jeunes filles se font comme cela des idées !… Allez rire et danser, mes enfants… Il n’y a de malheurs et de mystères que dans vos petites têtes folles !… Voici notre Blanche guérie… Allez dire là-bas aux musiciens de jouer leur air le plus joyeux… Puisque Penhoël donne bal, il faut que ses hôtes s’amusent !

VII. SOUS LA TOUR-DU-CADET[modifier]

Cyprienne et Diane venaient de quitter la chambre de l’Ange. Elles marchaient côte à côte, sans se parler, le long des corridors du manoir. Il ne faisait pas un souffle d’air au dehors, et les illuminations du jardin restaient intactes. Des fenêtres de la galerie, on pouvait voir les longues lignes de lumière qui marquaient les allées et le cercle plus brillant du salon de verdure.

On entendait, dans cette dernière direction, comme un bruit sourd de casseroles fêlées, dominé par des cris déchirants et insensés. C’était mademoiselle Héloïse Baboin-des-Roseaux-de-l’Étang, la Cavatine, qui chantait son grand morceau d’opéra avec accompagnement de guitare.

En écoutant ces prodigieuses clameurs, un étranger n’aurait pas manqué de concevoir des idées sinistres et de penser à quelque attentat commis dans le voisinage ; mais les deux filles de l’oncle Jean ne pouvaient point s’y méprendre ; elles connaissaient trop la voix de la plus jeune et de la plus timide des Grâces Baboin.

Au lieu d’obéir à l’injonction de Madame, en rentrant dans le jardin pour gagner le bal, elles descendirent l’escalier menant à la cour. Les domestiques étaient tous dans l’aire ; la cuisine et l’office se trouvaient déserts. Diane et Cyprienne sortirent du château, sans être aperçues, par la porte de la cour.

Cette issue donnait sur le seul chemin praticable aux voitures, et pouvant conduire du Port-Corbeau à Penhoël. Il descendait la montée en zigzag, pour éluder la pente, et coupait en dix endroits différents le taillis de châtaigniers.

Diane et Cyprienne suivirent le chemin qui longeait d’abord, pendant une centaine de pas, cette robuste et gothique muraille, aboutissant d’un côté à la Tour-du-Cadet, et, de l’autre, servant de terrasse aux jardins de Penhoël.

Elles marchaient lentement, perdues qu’elles étaient dans leurs réflexions. Aucune d’elles n’avait rompu encore le silence.

Elles songeaient à ce qui venait de se passer dans la chambre de l’Ange. Bien des fois déjà, elles avaient surpris la douleur de Marthe de Penhoël ; mais qu’il y avait loin de ce qu’elles avaient vu jusqu’alors à ce qu’elles venaient d’entendre et de voir ! Qu’il y avait loin des larmes de Madame, silencieuses et résignées, à ce transport subit, à ces paroles fiévreuses, à ce délire !

Et ces paroles entendues, que signifiaient-elles ?…

Qu’y avait-il au fond de ce mystérieux désespoir, dont l’objet apparent n’était plus ni le danger de Blanche, ni la ruine prochaine de Penhoël ?…

Un instant, elles avaient pu croire que cette angoisse fougueuse se rapportait à elles, Diane et Cyprienne. N’était-ce pas en les pressant contre son cœur avec ivresse que Marthe avait prononcé ces bizarres paroles ?

Les pauvres enfants, qui mendiaient chaque jour à genoux quelque distraite caresse, avaient pu se croire un instant adorées à l’égal de Blanche elle-même !

Mais ce n’avait été qu’un instant. Après cet ardent baiser qui les avait réunies sur le sein palpitant de Marthe, quel froid sourire et quels mots glacés ! Bien qu’elles fussent habituées à l’indifférence, il leur semblait qu’on les avait congédiées, cette fois, avec plus de dédain encore qu’à l’ordinaire.

Que croire ? Cyprienne avait beau mettre son esprit à la torture, elle cherchait en vain. Diane elle-même perdait l’effort de son esprit clairvoyant et subtil à vouloir soulever le voile.

Parfois, elle croyait entrevoir le mot de l’énigme ; mais c’était une chose si invraisemblable, si impossible !…

Diane repoussait la supposition accueillie ; elle retombait au plus profond de ses doutes, et se retrouvait en face du problème insoluble.

Que croire ? Rien, hélas ! sinon que Madame, outre les douleurs qu’elles avaient déjà devinées, avait une autre torture plus mystérieuse encore, et qu’il ne fallait point espérer de guérir !…

Elles allaient la tête penchée ; leurs mains s’étaient unies à leur insu, et bien qu’elles ne se parlassent point, leurs pensées se répondaient.

Au moment où elles arrivaient sous la partie des anciennes fortifications qui servait maintenant de terrasse aux jardins du manoir, elles s’arrêtèrent toutes deux d’un mouvement brusque et commun.

Elles prêtèrent l’oreille.

Des voix se faisaient entendre sur la terrasse, et quelques mots descendaient jusqu’à elles.

Elles relevèrent la tête. La saillie de la muraille leur cachait les illuminations du jardin ; mais les mille feux allumés le long des allées mettaient un rayonnement dans l’atmosphère épaisse et lourde. Il y avait comme un fond lumineux derrière la ligne noire de la terrasse.

Sur ce fond, Cyprienne et Diane virent se détacher deux têtes connues. C’étaient Étienne et Roger qui poursuivaient là leur conversation, entamée dans le jardin.

Nous savons que les noms des deux filles de l’oncle Jean revenaient bien souvent dans leur causerie. Diane et Cyprienne ne pouvaient saisir le sens des paroles, mais elles entendaient leurs noms prononcés, et toutes deux restaient.

Elles étaient bien jeunes. À l’âge qu’elles avaient, il faut peu de chose pour faire diversion aux préoccupations les plus graves.

À se voir ainsi, par hasard, aux écoutes, la gaieté naturelle de leur caractère revenait au galop. Quand c’était Roger qui parlait, un sourire se jouait autour des jolies lèvres de Cyprienne ; quand la voix d’Étienne se faisait entendre, la charmante figure de Diane s’éclairait à son tour.

Elles aimaient toutes deux ; peut-être aimaient-elles bien plus qu’elles ne le croyaient elles-mêmes.

Il y avait déjà plusieurs minutes qu’elles étaient là, écoutant et tâchant de relier en se jouant les lambeaux de phrases qui tombaient jusqu’à elles, lorsque Étienne et Roger s’accoudèrent sur la balustrade de la terrasse. Les deux jeunes filles se rapprochèrent davantage de la muraille et se cachèrent parmi les touffes d’épines et de houx qui en masquaient les fondements. Dans cette nouvelle position, elles pouvaient tout entendre.

Aussi, lorsque Étienne annonça son départ pour Paris, un cri d’étonnement douloureux s’échappa de la poitrine de Diane.

Ce cri fut entendu par Étienne et Roger, qui se penchèrent vivement en dehors de la balustrade ; mais déjà les deux jeunes filles se perdaient derrière les branches du taillis.

Diane courait, entraînant maintenant sa sœur à travers les pousses des châtaigniers. On aurait pu croire qu’elle avait un but qu’il lui fallait atteindre à tout prix. Et pourtant elle ne savait pas où elle allait.

Cyprienne la suivait en silence.

En quelques minutes, le taillis fut traversé. Les deux sœurs se trouvaient de l’autre côté de la maison, au bout de l’antique muraille et sous la Tour-du-Cadet, dont les créneaux à jour surplombaient au-dessus de leurs têtes.

Diane s’arrêta, essoufflée. Elle porta la main à son front brûlant, puis à son cœur qui battait douloureusement.

– As-tu entendu ?… murmura-t-elle.

– J’ai entendu, répondit Cyprienne ; ma pauvre sœur !…

Elle voulut lui prendre la main ; Diane se jeta dans ses bras en pleurant.

– Demain…, disait-elle parmi ses larmes, dans quelques heures, je l’aurai vu pour la dernière fois !… Oh ! sait-on comme on aime ?… Hier j’aurais cru pouvoir sourire en parlant de son départ !…

– Si tu lui disais de rester…, murmura Cyprienne, il resterait.

Diane garda le silence. Un instant, les deux sœurs se tinrent encore embrassées ; puis Diane se redressa tout à coup. Elle essuya ses yeux où restaient quelques pleurs.

– Non, non ! dit-elle ; je ne lui demanderai pas de rester !… Autour de nous il n’y a que malheur… Ce malheur est à nous, qui sommes les filles de Penhoël ; pourquoi le faire partager à ceux que nous aimons ?… Qu’il parte, dût-il m’oublier !… Si Dieu exauce mes prières, il sera bien heureux…

Tandis qu’elle parlait, sa belle tête intelligente et pensive s’inclinait sur sa poitrine. Il y avait dans sa voix un accent de tristesse profonde. Elle sentait aujourd’hui, pour la première fois peut-être, qu’à son insu son cœur s’était donné tout entier.

Cyprienne faisait un retour sur elle-même, et songeait en frémissant que Roger pourrait partir aussi à son tour.

Elle cherchait en vain quelque bonne parole d’espérance et de consolation. Ce fut Diane qui rompit le silence. Sa voix était changée. Une fermeté grave remplaçait la mélancolie de tout à l’heure.

– Nous ne sommes pas ici pour nous occuper de nous-mêmes, dit-elle. Étienne est jeune et fort… l’avenir s’ouvre devant lui : que Dieu l’assiste !… Auprès de nous, il y a des faibles à protéger et à défendre… Songeons à Penhoël, ma sœur, et hâtons-nous… car quelque chose me dit que l’heure mortelle approche…

Cyprienne serra la main de sa sœur contre son sein.

– Tu l’aimes, pourtant !… murmura-t-elle, je t’en prie, cherchons un moyen de le retenir !…

– Cherchons un moyen de sauver Penhoël !… répondit Diane dont les grands yeux se levaient au ciel avec une résignation angélique ; cherchons un moyen de sauver Madame et de sauver la pauvre Blanche !

Le lieu où elles se trouvaient en ce moment formait l’extrême sommet de la colline. Vers l’orient, au delà de la Tour-du-Cadet, il n’y avait rien qu’une rampe rocheuse descendant à la lande. Entre cette rampe et le chemin qui longeait la muraille, une sorte de guérite demi-ruinée, protégeant une poterne, se collait aux fondements de la tour. En cet endroit, le taillis plus touffu faisait à la guérite un impénétrable abri de verdure.

Comme la vue était magnifique de ce point culminant, on avait ménagé, sous les châtaigniers, une étroite esplanade, où régnait un banc de gazon.

Les vieux paysans se souvenaient que le commandant de Penhoël aimait particulièrement ce site. Bien souvent, durant les beaux soirs de l’été, on le voyait jadis monter la route abrupte, appuyé sur le bras de son fils Louis, le favori de sa vieillesse. Ils disparaissaient tous les deux derrière l’épais rempart de feuillage, et ceux qui passaient alors dans le chemin pouvaient entendre la voix grave du vieux marin, enseignant à l’aîné de sa maison les nobles sentiments qui avaient guidé sa propre vie.

La mémoire du commandant de Penhoël était vénérée comme celle d’un saint. D’année en année, lorsqu’on faisait des coupes dans le taillis, on respectait toujours les quelques châtaigniers groupés autour de la guérite. Les châtaigniers étaient devenus de grands arbres, dont les troncs robustes s’élançaient bien au-dessus de la barrière de verdure qui entourait toujours leurs pieds.

Depuis la mort du commandant, le maître actuel du manoir semblait, en vérité, craindre tout ce qui rappelait la mémoire du temps passé. Pas une seule fois peut-être il n’était venu visiter ce lieu, où il aurait revu les images unies de son père mort et de son frère absent. Le passage qui conduisait de la route au banc de gazon disparaissait maintenant, à demi bouché par les broussailles et les pousses du taillis.

En revanche, on aurait pu remarquer un autre passage, pratiqué dans la direction opposée, et donnant sur un petit sentier à pic qui descendait au bord de l’eau.

La Tour-du-Cadet se dressait immédiatement au-dessus de la cabane de Benoît Haligan, le passeur. C’était Benoît Haligan qui avait pratiqué ce sentier à travers les taillis, en venant presque chaque soir s’agenouiller à la place occupée jadis par son vieux maître.

Benoît trouvait là ce qu’il aimait : une nature grande et sombre, des souvenirs tristes et des pensées de mort.

Maintenant que la maladie et la vieillesse le clouaient à son grabat, ce qu’il regrettait le plus au monde, c’était l’heure qu’il passait tous les soirs, autrefois, à genoux au pied de la Tour-du-Cadet.

Cyprienne et Diane venaient de percer l’enceinte de feuillage. Elles étaient assises sur le banc de gazon.

– Dieu m’est témoin, disait Cyprienne, que je n’ai jamais eu la pensée de reculer !… mais nous sommes trop faibles, ma pauvre sœur, et ils sont trop puissants… Un instant j’ai cru que nous avions réussi à les effrayer en faisant courir le bruit du retour de notre oncle Louis… L’amour que tout le pays porte à l’aîné de Penhoël est si grand !… Ils se sont arrêtés ; ils ont hésité durant quelques jours… Hélas ! notre oncle Louis n’est pas revenu, et ils ont oublié leur épouvante… Que faire désormais ?… Nous avons épuisé toutes nos ressources ! Nos efforts ont pu retarder un peu le coup qui menace Penhoël… mais, à mesure que nous détruisons une arme prête à le frapper, une arme nouvelle est forgée… d’autres piéges se tendent… et deux pauvres enfants comme nous peuvent-ils défendre toujours l’homme qui ne se défend pas lui-même ?…

– Ce sont des gens habiles, répliqua Diane avec amertume ; ils ont commencé par empoisonner son cœur et par aveugler son intelligence !… Puis on lui a pris sa force… Chaque soir, on l’assoit à une table de jeu, entre cette créature sans âme qu’il aime d’une passion insensée, et le flacon d’eau-de-vie qui va lui enlever le reste de sa raison !… Ils sont là, les lâches ! rangés autour de cette proie facile… Oh ! quand je vois le front de Penhoël se rougir, son œil s’éteindre et sa voix trembler en mêlant les cartes déloyales, il me semble que la justice de Dieu nous abandonne !

– Quand je vois cela, moi, s’écria impétueusement Cyprienne, je pense que, si j’étais homme, il n’y aurait déjà plus autant de misérables autour de ce tapis vert !… Pourquoi notre frère Vincent a-t-il quitté le manoir ?…

– Si notre frère est heureux, reprit Diane, que le ciel soit béni ! N’y a-t-il pas ici assez de cœurs à souffrir ?… Ma sœur, il vaut mieux que nous soyons seules dans cette lutte… et s’il ne nous fallait que des bras forts et des cœurs vaillants, n’aurions-nous pas Étienne et Roger ?

Cyprienne baissa la tête.

– Oui… oui…, murmura-t-elle ; il vaut mieux que nous soyons seules… Étienne et Roger voudraient combattre à visage découvert, et nous savons trop que ces hommes ne reculeraient pas devant l’assassinat…

Elle baisa Diane au front et reprit avec une sorte de gaieté :

– Pardonne-moi, ma sœur… Tu sais bien que je suis brave, malgré mes instants de faiblesse !…

– Je sais que tu es un cœur dévoué, ma pauvre Cyprienne, répondit Diane qui lui rendit son baiser avec une tendresse de mère ; je sais que tu es prête à donner ta vie pour ceux que nous aimons… toi si jeune et si belle !… toi qui pourrais être heureuse avec le mari de ton choix !… Écoute !… il nous reste bien peu de chances de vaincre… et ce que nous faisons toutes deux, une seule pourrait le faire… Si tu m’aimais bien… si tu étais toujours ma petite sœur chérie…

– Je te laisserais seule en face de ces maudits, n’est-ce pas ?… s’écria Cyprienne indignée ; je tâcherais de fermer les yeux pour ne point voir que tu meurs à la peine !…

– N’est-ce pas assez d’une victime ?… murmura Diane.

Cyprienne lui ferma la bouche d’un geste où la colère et la tendresse se mêlaient à doses presque égales.

– Si c’est assez d’une victime, ma sœur, dit-elle, Étienne part, Étienne vous aime… Que n’allez-vous avec lui à Paris ?…

Elle passa son bras autour de la taille de sa sœur.

– Non, non !… se reprit-elle, oh ! non ! ne m’abandonne pas !… Que ferais-je sans toi ?… Mais ne me parle plus de fuir, quand tu restes, je t’en prie !…

Diane l’attira contre son cœur.

– Je ne t’en parlerai plus, dit-elle ; pardonne-moi… Je t’aime tant et j’aurais tant de joie à te voir heureuse !… Et puis, tu ne sais pas, ma pauvre sœur ! on commence à nous combattre comme si nous étions des hommes !… S’ils allaient te tuer avant moi !

– Me tuer ?… répéta Cyprienne.

– Hier, dans notre chambre, poursuivit Diane, je t’ai fermé la bouche au moment où tu allais me rendre compte de ta soirée… moi-même je ne t’ai rien dit de ce que j’avais fait… c’est que notre chambre n’est plus à nous, ma sœur !… Nous sommes épiées à notre tour… et dans le corridor qui mène aux appartements de Penhoël, j’avais entrevu la figure de Blaise qui nous suit comme notre ombre.

– En te voyant garder le silence, dit Cyprienne, j’ai pensé que tu n’avais pas réussi.

– Je n’ai pas échoué… Maître le Hivain était à son bureau… Je crois savoir dans quel casier de son secrétaire sont les papiers qui peuvent perdre Penhoël.

– Alors, il faut y retourner ce soir ; car je sais, moi, qu’ils redoublent d’obsession auprès de Penhoël, et que c’est tout au plus s’il pourra résister un jour encore !…

– J’y retournerai, dit Diane.

– Pas toi !… s’écria vivement Cyprienne ; c’est à mon tour !

– Puisque je sais où sont les papiers…

Cyprienne appuya sa joue contre l’épaule de sa sœur, et reprit à voix basse :

– Crois-tu donc que je ne t’ai pas devinée ?… Il y a là un danger plus grand que de coutume… et tu veux encore l’affronter toute seule !… C’est toi qui penses pour nous deux, ma sœur… Dans la guerre que nous faisons, je ne suis qu’un soldat, et tu es le capitaine… Laisse-moi au moins ma part de travail !

La tête de Diane qui s’inclinait pensive, se redressa en ce moment, et sa voix prit un accent de gaieté.

– Soit ! dit-elle, mon petit soldat !… Tu pousseras ce soir une reconnaissance jusque dans le camp ennemi… Je sais que tu es brave comme la poudre, mais il faut bien pourtant te prévenir… Hier, dans une escarmouche pareille à celle que tu vas engager, ton pauvre capitaine a eu de rudes assauts à soutenir… Tu n’exagères en rien, quand tu parles de bataille, ma sœur… Cette nuit, on m’a tiré deux coups de fusil, et j’ai eu mon cheval tué sous moi !

Diane sentit sa sœur tressaillir entre ses bras ; ce n’était pas de la crainte.

Au contraire, le cœur impétueux de la jeune fille s’exaltait à ce danger nouveau.

– Et tu voulais y retourner toute seule !… s’écria-t-elle.

Puis elle reprit avec pétulance :

– Sais-tu ?… Je prendrai ce soir les pistolets de Roger, toi, ceux d’Étienne, et les lâches qui ont tiré sur toi verront beau jeu !…

Diane souriait. Mais au bout de quelques minutes, elle secoua la tête et poursuivit d’un ton plus grave :

– À ce genre de combat, ma pauvre sœur, nous ne serions pas les plus fortes… ce qu’il nous faut, c’est de l’adresse et l’aide de Dieu…

Cyprienne ne répliqua point, mais on pouvait voir qu’elle renonçait avec chagrin à l’idée de faire le coup de pistolet.

– Et toi, reprit Diane, qu’as-tu fait hier ?

– Ce que nous faisons chaque soir tour à tour, répondit Cyprienne. J’ai joué mon rôle d’apparition… J’ai dit à Penhoël, d’une voix de fantôme, qu’un bon génie veillait sur sa maison, et qu’il fallait résister avec courage… Mais Penhoël n’a plus de force… Il ne sait que trembler et fermer ses oreilles !… C’est malgré lui qu’il faudra le sauver… Quant à ceux qui l’entourent, acharnés à sa perte, ils triomphent, ma sœur… Ils se voient au bout de leur peine… et je les entendis hier se dire entre eux que cette nuit même Penhoël leur abandonnerait le dernier morceau de pain de sa femme et de son enfant !

– Le manoir ?…

– Il a vendu la semaine dernière ce qui restait des biens donnés en partage à notre oncle Louis… Il n’a plus rien que le manoir !… Et à l’heure où nous parlons, ils sont sans doute autour de lui… Robert, Pontalès et cette femme qui l’a ensorcelé !… Ils l’obsèdent, ils le menacent de ces papiers qui sont entre leurs mains une arme si terrible !…

Diane se leva.

– Ces papiers, il nous les faut, dit-elle, dussions-nous rester cette fois sur la place… Partons, ma sœur !

Cyprienne était toujours prête quand on parlait d’agir. Les deux jeunes filles descendirent ensemble le sentier roide et difficile qui conduisait au bord de l’eau.

À mesure qu’elles descendaient, une sorte de chant rauque et lugubre arrivait jusqu’à leurs oreilles. Quand elles commencèrent à découvrir, au travers du taillis, la lueur faible qui sortait de la loge de Benoît Haligan, elles reconnurent la voix et le chant.

C’était le vieux passeur lui-même qui psalmodiait lentement et avec peine les versets du De profundis.

Diane et Cyprienne continuèrent leur route. Au moment où elles passaient devant la loge, la voix du vieillard, éteinte et creuse, interrompit son chant pour prononcer leurs noms.

Cyprienne hésita.

– Ma sœur, dit-elle, quand je vois cet homme, et, que j’entends ses sombres menaces, je n’ai plus de courage…

– Il a servi fidèlement Penhoël, répliqua Diane, et tout le monde l’abandonne…

La voix cassée du vieillard se reprit à chanter ; mais ce n’était plus le De profundis.

Il disait :


« C’est bien vous qu’on voit sous les saules :

Blanches épaules,

Sein de vierge, front gracieux

Et blonds cheveux… »


Ce chant, que nous avons entendu tomber si doux des lèvres de Cyprienne et de Diane enfants, prenait, en passant par la bouche du vieillard, des modulations funèbres.

Le bras de Cyprienne frissonnait sous celui de sa sœur.

– Il est seul et il souffre…, dit Diane ; entrons…

. . . . . . . . . . .

Au sommet de la colline, tout près de l’endroit où les deux jeunes filles s’asseyaient naguère, deux hommes s’arrêtaient au pied des châtaigniers.

Si les deux sœurs avaient tardé une minute, elles n’auraient point descendu la montée, parce qu’elles auraient entendu les nouveaux venus prononcer à voix basse, dans une conversation animée, le nom de Madame et celui de René de Penhoël.

VIII. MAÎTRE LE HIVAIN[modifier]

Les deux hommes qui venaient de s’arrêter au bout de la muraille gothique sous la Tour-du-Cadet sortaient de l’appartement de René de Penhoël.

C’étaient maître Protais le Hivain, surnommé Macrocéphale, homme de loi des bourgs de Bains et de Glénac, et M. le marquis de Pontalès.

Tandis que l’on dansait dans le salon de verdure, une partie s’était engagée, suivant la coutume, chez le maître de Penhoël.

C’était vers le tomber du jour, une heure environ avant que le feu de joie fût allumé sur l’aire. Robert de Blois était là, en ce moment, ainsi que Lola, les deux Pontalès et maître le Hivain.

La partie avait lieu dans la chambre à coucher de Penhoël, comme si l’on avait voulu en faire mystère au commun des hôtes du manoir.

Un grand luxe régnait maintenant dans l’appartement du maître. L’ameublement tout neuf était à la dernière mode de Paris. Trois ans auparavant, si nous avions pénétré dans cette chambre simple et modestement ornée, nous y eussions trouvé les portraits du commandant de Penhoël, de Louis enfant et de Marthe.

Maintenant, il n’y avait plus qu’un seul portrait dans un cadre splendide : c’était celui de Lola.

Derrière le lit, une porte s’ouvrait, signalée plutôt que masquée par d’éclatantes draperies de velours ; c’était la porte de la chambre de Lola.

Évidemment, on ne prenait même plus la peine de dissimuler. Le désordre avait pris droit de bourgeoisie au manoir, et Penhoël, se faisant comme un bouclier de sa lourde apathie, ne s’inquiétait point de savoir si sa conduite était un scandale ou passait inaperçue.

Il était le maître. Sa dégradation avouée s’abritait derrière cette grande et belle autorité du chef de la famille, qui avait servi jadis l’austère vertu de ses ancêtres.

Il tenait le jeu contre M. Robert de Blois, auprès de qui s’asseyaient les deux Pontalès. À sa droite, la charmante Lola, en costume de bal, s’étendait paresseusement dans une bergère ; à sa gauche, maître Protais le Hivain, portant sur son nez coupant et long de rondes lunettes de fer, suivait le jeu d’un œil avide.

Pontalès et son fils s’abstenaient de tout conseil. L’homme de loi, au contraire, prodiguait les siens avec une remarquable générosité.

Quant à Lola, elle ne quittait sa pose nonchalante que pour emplir de sa jolie main, couverte de bagues, un verre placé sur la table à côté de Penhoël.

Et Penhoël buvait ! buvait !

Ces trois années avaient pesé sur lui d’une façon véritablement extraordinaire. Bien qu’il eût à peine trente-huit ans, c’était déjà un vieillard ; son épaisse chevelure blonde avait blanchi entièrement ; son front s’était ridé : sa haute taille s’était courbée. Il n’y avait plus ni volonté ni intelligence dans son regard éteint et stupéfié par une ivresse de chaque jour.

À peine aurait-on pu reconnaître dans cette figure bouffie et pâle, que tachaient çà et là d’ardentes piqûres, les mâles traits de René de Penhoël.

L’effet produit sur sa nature morale par ce laps de temps si court était du reste plus désastreux encore. Certes, le maître de Penhoël n’avait jamais été un esprit d’élite ; mais il possédait du moins autrefois une part de cette vaillance énergique qui était comme l’héritage de sa race.

À présent, plus rien. De cet homme jeune et fort, que nous avons vu jadis bondir dans le chaland vermoulu de Benoît, et braver, sur ce pont frêle, la violence de l’orage, il ne restait qu’une manière de cadavre, un vieillard impotent et lourd, sans force ni pensée.

L’eau-de-vie, l’amour et le jeu, ces trois choses dont une seule suffit à exalter l’homme, pouvaient à peine, réunies, galvaniser sa morne inertie.

Il tenait ses cartes d’une main tremblante et comme engourdie. À mesure que la partie avançait, des gouttes de sueur plus grosses coulaient dans les rides de son front, et les taches rouges qui marbraient sa face livide s’allumaient plus brillantes.

En face de lui Robert, souriant et calme, causait avec les Pontalès, intéressés sans doute dans sa partie.

Le jeune comte Alain de Pontalès était un assez joli garçon, qui ne se cachait point trop pour lancer du côté de Lola des œillades suffisamment significatives.

Son père, le marquis, était un petit vieillard : cheveux blancs comme neige, œil vif, sourire bon et spirituel. À juger l’homme seulement par les dehors, ce devait être le plus aimable marquis du monde.

Les gens qui regardent de très-près, et prétendent voir mieux que le vulgaire, auraient peut-être découvert, sous son avenant sourire, un petit fonds de sécheresse et de moquerie. Mais c’était peu de chose, et d’ailleurs quelque légère nuance de scepticisme voltairien s’allie merveilleusement, comme on sait, à la riante bienveillance de ces vieux gentilshommes.

Ce qui dominait dans la physionomie du marquis, c’étaient la finesse et la bonté. Ce devait être un homme souverainement adroit, et sa bonhomie devait empêcher son adresse d’être dangereuse.

Ses ennemis, et il en avait bien peu d’avoués à cause de ses soixante mille livres de rente, prétendaient qu’il était plus fin encore qu’il n’en avait l’air, mais que sa bonhomie ne valait pas le diable.

C’étaient des jaloux peut-être. En tout cas, dans ce pays patriarcal, où l’estime publique est en raison directe de la somme portée au bordereau du percepteur, la médisance n’avait pas beau jeu contre M. le marquis de Pontalès.

La société le reconnaissait pour roi. Il possédait l’estime éclairée du chevalier adjoint et de la chevalière adjointe de Kerbichel ; il avait l’admiration des trois vicomtes, épris de madame veuve Claire Lebinihic ; les trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l’Étang auraient volontiers employé le reste de leur jeunesse à chanter ses louanges à l’univers avec accompagnement de guitare.

Ce qui, du reste, aurait milité sérieusement en sa faveur auprès de tout homme non prévenu, c’était l’empressement mis par lui à terminer cette longue haine qui avait séparé jadis le manoir et le château. Pontalès s’était prêté vraiment de bien bonne grâce à cette réconciliation ; l’entremise du jeune M. Robert de Blois s’était bornée à une simple démarche après laquelle M. le marquis, quoique le plus âgé, le plus riche et le plus haut titré, avait fait immédiatement les premiers pas.

Depuis le rapprochement, Penhoël, au su de tout le monde, avait profité plus d’une fois de sa bonne volonté. Cet excellent marquis montrait une obligeance inépuisable. Pour n’en donner qu’un exemple et fournir d’un seul coup la preuve de sa bienveillante délicatesse, nous dirons qu’il avait été jusqu’à renoncer au titre de maire de Glénac pour donner à la vanité de Penhoël cette satisfaction enviée.

Il y avait bien une heure que la partie engagée durait. Les enjeux étaient lourds, et l’on jouait argent sur table. Penhoël perdait.

Entouré comme il l’était, d’un côté par Macrocéphale qui avait tout juste la probité d’un homme de loi campagnard, de l’autre par une femme ayant droit au titre d’aventurière, son malheur constant aurait pu n’être point naturel. Lola était admirablement placée pour faire des signes, et la longue figure de maître Protais le Hivain pouvait dire bien des choses.

Mais le jeune M. Robert de Blois n’en était pas à user de ces fraudes élémentaires. C’était un gentilhomme ! S’il trompait, il y mettait du moins une grâce charmante et une habileté de premier ordre.

Penhoël ne pouvait soupçonner ces mains loyales, toujours à découvert, et qui battaient les cartes avec une nonchalante aisance.

D’ailleurs, Dieu sait que le jeune M. de Blois ne se montrait guère empressé de jouer. Ce n’était jamais lui qui entamait la partie, et il fallait chaque jour que Penhoël priât, mais priât sérieusement, pour que le jeune M. de Blois voulût bien consentir à lui gagner ses doubles louis.

Ce gain constant le fatiguait au lieu de lui être agréable, tant il avait de généreux désintéressement. Chaque fois qu’il était contraint par le sort à empocher l’argent du maître, il ne pouvait retenir les marques de sa mauvaise humeur.

Penhoël, lui, s’obstinait avec l’entêtement sombre du joueur dépouillé. Depuis trois ans il avait perdu des sommes énormes. Il voulait les regagner. Sur ce tapis avaient passé tour à tour les fermes, les moulins, les forêts qui composaient l’héritage de son père. Il prétendait rompre la veine funeste et reconquérir tout cela.

Chaque jour son espoir se brisait contre l’arrêt inflexible du sort, mais rien ne tue l’espoir tenace du joueur.

Penhoël revenait le lendemain s’asseoir à la même place que la veille. Sa main avide et tremblante interrogeait avidement l’oracle toujours contraire. Il perdait. Durant quelques heures, il restait là le feu dans la poitrine et la sueur au front, jusqu’à ce que Robert, ému de compassion, le tendre et bon jeune homme, lui refusât une dernière revanche !

Robert venait de gagner une partie et Penhoël cherchait au fond de sa poche, tout à l’heure pleine, les quelques pièces d’or qui lui restaient.

– Je donnerais vingt louis pour vous voir gagner cette partie, dit le jeune M. Robert, un bonheur comme le mien ne se conçoit pas et finit par être fatigant !…

Penhoël tendit son verre, que Lola s’empressa de remplir.

– On dit qu’on ne peut pas être heureux à la fois au jeu et en amour…, murmura le fils de Pontalès en fixant sur le maître un regard où il y avait de la moquerie.

Le marquis lui fit un signe de sévère reproche.

– Moi, j’ai beau parier pour M. de Blois, dit-il avec la bonhomie douce qui distinguait ses manières, tous mes vœux sont pour mon ami Penhoël… C’est une veine comme on n’en a jamais vu !… Dérangez un peu votre chaise, vicomte ; on dit que ces choses-là changent le sort.

Penhoël fit glisser sa chaise sur le parquet avec cette docilité superstitieuse et stupide du joueur vaincu dont la tête se perd.

Ses sourcils étaient froncés violemment ; sa respiration s’embarrassait dans sa poitrine. Il ne prononçait pas une parole.

Le vieux marquis, non content d’avoir donné à son hôte un généreux conseil, changea les deux bougies de place, et dérangea un peu la table.

Grâce à ces manœuvres classiques, il était bien difficile, on en conviendra, que la veine ne fût pas coupée comme avec un rasoir.

Penhoël perdit encore.

Le vieux marquis joignit les mains avec découragement.

– C’est folie de lutter quand le diable s’en mêle !… murmura-t-il.

Penhoël cependant fouillait dans sa poche, où il n’y avait plus rien.

– Trente louis sur parole !… dit-il d’une voix creuse et sonore.

C’était le premier mot qu’il eût prononcé depuis une heure.

Les deux Pontalès et M. de Blois échangèrent un rapide regard.

– Écoutez, Penhoël, répliqua Robert, vous savez bien que je ne voudrais pas vous refuser… je jouerais contre vous des millions sur parole… mais, dans ce moment, ce serait vous voler votre argent… Nous resterions là jusqu’à demain que vous perdriez toujours !

– Trente louis ! répéta Penhoël dont la main tremblante serrait machinalement son verre plein d’eau-de-vie.

Robert mêla les cartes avec une répugnance visible.

Au moment où Penhoël coupait, un domestique entr’ouvrit la porte de la chambre.

– On attend M. le maire, dit-il, pour allumer le feu de joie.

– Qu’on attende !… voulut répondre Penhoël.

Mais Robert et les deux Pontalès s’étaient levés déjà.

Quand le maître vit son adversaire lui échapper ainsi, son front s’empourpra, et sa lèvre blême trembla de colère.

Sa langue épaissie balbutia des reproches inintelligibles.

Robert et Pontalès le prirent chacun par un bras, tandis que Lola s’éclipsait avec le jeune vicomte Alain.

Maître le Hivain remettait ses lunettes de fer au fourreau.

– Allons, allons, Penhoël !… disait cependant le marquis de cet accent paternel qu’on prend avec les enfants révoltés, ne voulez-vous pas faire crier toute la paroisse ?… Prenez une demi-heure pour remplir votre devoir… et, après cela, parbleu ! nous vous donnerons votre revanche…

– Puisque vous êtes un enragé !… ajouta Robert qui l’entraîna au dehors.

Avant de sortir, il avait fait signe à maître le Hivain de ne pas s’éloigner.

Les paysans attendaient dans l’aire. Le feu de joie fut allumé à l’aide d’une torche bleue fleurdelisée, et il y eut le nombre convenable de salves d’acclamations parmi les pétards.

Pendant que la flamme montait, tortueuse et bleuâtre, le long des fagots amoncelés, Penhoël, qui avait jeté sa torche, errait dans la foule et cherchait en vain ses partenaires. De tous côtés les paysans le saluaient respectueusement, et il ne les voyait point.

Quand le brave père Géraud du ‘‘Mouton couronné’’ vint à son tour lui tirer sa révérence, le maître lui demanda d’un air absorbé :

– N’as-tu point vu M. Robert de Blois ?

Puis il se détourna sans attendre la réponse du vieil aubergiste qui secoua la tête en murmurant :

– Cet homme l’a ensorcelé !… Et c’est moi qui lui ai montré le chemin du manoir !…

À défaut de Robert et des Pontalès, qui se faisaient maintenant invisibles, Penhoël rencontrait partout sur ses pas maître Protais le Hivain. Celui-ci se tenait à distance respectueuse, mais il ne perdait jamais de vue René de Penhoël et semblait attendre l’occasion de l’aborder.

– Où sont-ils ?… où sont-ils ?… lui cria enfin René à bout de patience.

Macrocéphale s’approcha aussitôt.

– Je pense que M. le vicomte veut parler de ces messieurs…, dit-il. Sans doute qu’ils auront attendu M. le vicomte dans sa chambre…

– C’est vrai !… dit René, allons-y !

L’homme de loi lui présenta son bras, sur lequel René appuya sa marche lourde et pénible. En passant devant le salon de verdure, il s’arrêta, et un murmure sourd gronda dans sa gorge. L’orchestre jouait une hongroise que Lola dansait la tête sur l’épaule d’Alain de Pontalès.

– Elle aimerait mieux être avec vous que là, M. le vicomte !… murmura Macrocéphale ; partout où vous n’êtes pas, la pauvre jeune dame a l’air de s’ennuyer !

– Parlez-vous vrai ?… demanda Penhoël.

– Regardez plutôt !

Ceci était audacieux, car Lola semblait être aux anges. Mais René eut un vague sourire, et reprit, content, le chemin de sa chambre.

Dans sa chambre, il ne trouva ni Pontalès ni Robert de Blois.

– Ils vont venir…, dit Macrocéphale en installant René dans son fauteuil avec les soins empressés d’un valet de chambre. S’il m’était permis de parler ainsi, je dirais : « Ils ne viendront que trop tôt !… » Bon Jésus ! ces hommes-là vous ont-ils gagné de l’argent, Penhoël !

– Donnez-moi mon verre, M. le Hivain, dit Penhoël au lieu de répondre, il faudra bien que la veine change un jour ou l’autre !…

– Si j’étais fée ou sorcier, s’écria Macrocéphale dont le laid visage grimaçait le dévouement, il y aurait longtemps que la veine aurait changé !… Voyez-vous, Penhoël, je ne sais pas faire de grandes phrases, moi, mais je n’aime que vous parmi les gentilshommes du pays… Et, aussi vrai que Dieu est Dieu, je me ferais hacher en mille morceaux pour votre service !

– Ils ne viendront donc pas ! murmura Penhoël.

L’homme de loi s’assit sur le coin d’une chaise, tout auprès de lui.

– Avant qu’ils viennent, reprit-il, nous pourrions bien causer un peu d’affaires.

Une expression d’effroi et de répugnance invincible se peignit sur le visage de René.

– Non… non ! répliqua-t-il, pas aujourd’hui !

– C’est que nous sommes bien bas !…

– Qu’y faire ?… murmura René avec fatigue. Allez-vous me rappeler encore ce qui a été fait ? Je sais bien qu’un jour venant je n’aurai pas d’autre ressource qu’un coup de pistolet à travers le crâne…

– Un jour venant, répéta l’homme de loi d’un ton qui voulait dire : « Ce jour-là est plus proche que vous ne pensez. »

Puis il ajouta doucereusement :

– Ce qui est fait est fait, Penhoël, et je ne vous parlerai point des signatures fausses… Ne craignez rien ; personne ne nous écoute !… Je voulais vous demander seulement s’il vous reste beaucoup d’argent sur le prix de la forêt de Quintaine.

La tête de Penhoël se pencha sur sa poitrine.

– Oh ! la veine !… la veine !… murmura-t-il en crispant ses doigts autour des bras de son fauteuil, je viens de perdre mon dernier louis !

– Et pourtant vous voulez jouer encore ?

– Je veux gagner !

– Mais si vous perdez ?

– Je veux gagner ! vous dis-je, s’écria le maître en se redressant tout à coup. Blanche de Penhoël est-elle faite pour mendier son pain, monsieur ?… Je veux regagner mes forêts, mes étangs, mes métairies !… et avec cela tous les biens que Pontalès a volés à mon père !…

– Je donnerais mon bras droit pour que cela pût arriver, Penhoël !… Mais si vous n’avez plus d’argent…

– Il faut vendre !… Aussi bien Lola veut faire venir de Rennes une nouvelle parure…

– Vendre !… répéta l’homme de loi, qui se fit une mine plus allongée encore que de coutume : pour vendre, il faut avoir.

René tressaillit et le regarda en face.

– Qu’est-ce à dire ? s’écria-t-il ; n’ai-je donc plus rien ?

– Si fait…, répliqua Macrocéphale, M. le vicomte possède encore son manoir de Penhoël, quitte de toute hypothèque.

– Et avec cela ?…

– Rien…, répartit tout bas Macrocéphale.

Penhoël demeura un instant immobile et muet. On eût dit un homme foudroyé. Puis il se couvrit le visage de ses deux mains.

– Le manoir de Penhoël, reprenait cependant l’homme de loi, est une magnifique propriété ; nous en trouverions assurément un bon prix… et je suis sûr que M. le marquis de Pontalès…

– Jamais ! interrompit René avec angoisse. C’est ici qu’est mort mon père… Jamais !

– Ce n’est pas moi qui donnerais à M. le vicomte le conseil de vendre le manoir, poursuivit Macrocéphale en prêtant à sa voix une expression plus humble et plus insinuante ; mais, ayant l’honneur d’être le conseil de M. le vicomte, je me permettrai de lui faire observer que le manoir est pour lui une lourde charge… Avec une habitation si belle, il faudrait des rentes…

– Et je n’en ai plus ! murmura Penhoël.

– Pas beaucoup, s’il faut parler franchement… D’un autre côté, comme vous le disiez tout à l’heure, la veine peut changer… et avec des fonds…

Penhoël laissa retomber ses deux mains sur ses genoux. La douleur profonde qu’il ressentait réveillait son apathie. La torture avait trouvé un coin vif au fond de son cœur engourdi.

Ces trois ans écoulés passaient comme une vision rapide au-devant de ses yeux.

– J’étais heureux…, pensait-il tout haut, j’étais riche… le nom de mon père restait pur… Oh ! Haligan disait-il vrai ?… Cet homme est-il venu pour me prendre le salut de mon âme et la vie de mon corps ?…

– Une observation qu’il est important de faire, poursuivait l’homme de loi, c’est que toutes les ventes, consenties par vous jusqu’à ce jour, sont conditionnelles et frappées d’une close de réméré… Dans le cas où vous feriez une nouvelle affaire avec le marquis… ou avec un autre… on pourrait obtenir des conditions pareilles.

– Le terme du réméré est-il le même pour tout ce que j’ai aliéné ? demanda Penhoël.

– Le même… Il finit au 1er novembre de la présente année.

– Et nous sommes à la fin d’août ! repartit Penhoël.

– En deux mois et onze jours, on peut faire bien des choses, M. le vicomte !… Dans le cas où il vous plairait de mettre en vente le manoir, je pourrais tâter Pontalès ce soir même.

René de Penhoël ne répondit point tout de suite. Quand il prit enfin la parole, ce fut tête haute et d’une voix ferme. Il semblait qu’une étincelle de son ancienne énergie se fût réveillée en lui.

– Je vous défends de me reparler jamais de cela !… dit-il. Je ne sais pas ce que Dieu décidera de mon sort, mais la maison où ma fille unique est née ne sera jamais vendue par mon fait.

– Bien parlé !… s’écria Macrocéphale avec un brusque attendrissement ; ah ! vous êtes un vrai gentilhomme, Penhoël, et nous verrons, j’en suis bien sûr, la fin de tout ceci !

– Laissez-moi !… dit le maître.

Macrocéphale se leva aussitôt pour obéir. Mais avant de quitter la chambre, il eut le temps de dire encore :

– Si vous saviez comme cela me fend le cœur, chaque fois qu’un des domaines de Penhoël passe comme cela en des mains étrangères… Je n’ai rien à dire contre Pontalès, Dieu merci, ni contre personne… mais je suis, avant tout, le serviteur et l’ami de Penhoël… Et si j’avais des trésors, je saurais bien à quoi les employer !…

Il fit un salut respectueux, et prit congé du maître, qui était retombé dans son immobilité stupéfiée.

Au bas du perron, donnant sur le jardin, il rencontra Robert de Blois, qui l’attendait sans doute, et qui passa vivement son bras sous le sien.

– Eh bien ! roi des habiles, demanda Robert, qu’avons-nous fait ?

Maître le Hivain hocha la tête.

– Heu ! heu ! fit-il, on ne vend pas comme cela sa dernière chemise sans gronder quelque peu !

– Il accepte, en attendant ?

– Il refuse.

– Diable !… grommela Robert, ça nous retarde encore !… Avez-vous bien fait tout ce que vous avez pu ?

Macrocéphale prit un accent pénétré.

– M. de Blois, dit-il, on n’est pas maître de ces choses-là… Je ne vous connais que depuis trois ans, mais je vous aime comme si vous étiez mon propre fils !…

– Je suis bien reconnaissant…, répliqua Robert.

L’homme de loi l’interrompit.

– Je voudrais que vous me missiez à l’épreuve !… dit-il. Aussi vrai que Dieu est Dieu, je me ferais hacher en mille pièces pour votre service ! Je n’ai rien à dire contre Penhoël ou contre Pontalès… mais il n’y a pas à balancer : votre intérêt avant tout… voilà ma règle.

– En temps et lieu, maître le Hivain, dit Robert, vous verrez que vous n’avez pas eu affaire à un ingrat… Pour commencer, dès demain je consulterai votre expérience sur quelques petites contestations qui pourraient bien nous diviser, Penhoël et moi, dans l’avenir.

– À vos ordres, mon cher M. Robert.

– Mais pour revenir à l’affaire qui nous occupe, vous ne voyez pas la possibilité… ?

– Par moi, non, répondit Macrocéphale.

– Alors il faut employer les grands moyens, n’est-ce pas ?

– C’est mon avis… et s’il m’était permis de vous donner un conseil…

– Cela vous est permis, pardieu ! M. le Hivain.

Depuis quelques minutes, tout en suivant la conversation, Robert réfléchissait. En ce moment il semblait sourire à une excellente idée.

– Le conseil que je me permettrais de vous donner, poursuivit l’homme de loi, serait celui-ci… La charmante madame Lola possède sur Penhoël un pouvoir sans bornes…

– M. le Hivain, interrompit Robert, vous êtes un observateur extrêmement spirituel… Lola nous a déjà servis, la chère fille, presque autant que le jeu et l’eau-de-vie !… Mais aujourd’hui j’ai mieux que cela encore !

– Mieux que cela ?… répéta Macrocéphale d’un air galamment incrédule.

Robert ôta son bras de dessous le sien.

– On est bien mal ici pour parler d’affaires, reprit-il ; veuillez chercher M. le marquis de Pontalès, et allez m’attendre avec lui quelque part où l’on puisse causer sans témoins.

– Du côté de la Tour-du-Cadet, si vous voulez ?…

– Soit !… La place est excellente, et vous ne m’y attendrez pas longtemps… Avant une demi-heure, vous pourrez juger ce que vaut mon moyen.

Robert avait une figure triomphante.

Ils se séparèrent.

L’homme de loi descendit l’allée qui menait au salon de verdure pour chercher le marquis de Pontalès, et Robert de Blois monta lestement le perron du manoir.

Au lieu d’entrer dans la chambre du maître de Penhoël, dont la porte se présentait la première dans le corridor, il se dirigea vers l’appartement de Madame.

IX. RENDEZ-VOUS[modifier]

Le marquis de Pontalès et maître Protais le Hivain arrivaient sous la Tour-du-Cadet pour attendre Robert de Blois, qui leur avait assigné ce rendez-vous.

La soirée était déjà fort avancée, et le salon de verdure, déserté tour à tour par tous ceux qui pouvaient diriger la fête, restait décidément en proie aux trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l’Étang, qui se passaient de main en main la redoutable guitare, et faisaient boire, jusqu’à la lie, aux convives découragés, le calice de leur antique répertoire.

Pontalès et l’homme de loi causaient en suivant le sentier qui menait à la tour.

– Il avait l’air sûr de son affaire ?… demandait le vieux marquis.

Macrocéphale haussa ses épaules pointues et fit une grimace de dédain.

– Ça ne doute de rien, vous savez ! répliqua-t-il. Parce que ça sait faire sauter la coupe et pêcher le roi en brouillant les cartes, ça se croit un homme bien habile !… Ah ! M. le marquis, sans le dévouement profond que je vous porte, je ne resterais pas une minute de plus dans toutes ces affaires-là… Ce Robert, voyez-vous, est un aventurier de bas étage, et je n’aime que les gens comme il faut… Vous, par exemple, M. le marquis, et le jeune M. Alain… voilà des gentilshommes !… Ah ! je vous parle franchement, je ne m’inquiète guère plus de ce Robert que de Penhoël lui-même. Mais quant à ce qui vous regarde, je me ferais hacher en mille pièces pour votre service !

Le vieux marquis l’écoutait avec son sourire bonhomme, et prenait de tout cela juste ce qu’il fallait.

– Je sais que vous êtes un ami sûr, M. le Hivain, dit-il, vous êtes en outre un homme de beaucoup de sens, et je crois que vous avez des idées très-justes sur M. Robert de Blois… Mais nous avons encore besoin de lui jusqu’à la fin de cette affaire… Quand il en sera temps (il mit sa main sur l’épaule de Macrocéphale), soyez sûr que je saurai faire la part de mes vrais amis… Il y a dans le pays bien des gens qui ne vous valent pas et qu’on regarde comme des gros bonnets, maître le Hivain… Viennent les événements que nous préparons, je vous promets, moi, que vous aurez plus d’un jaloux entre Redon et Carentoir !

Ces paroles étaient douces comme miel aux longues oreilles de Macrocéphale ; il écoutait et faisait d’avance le gros dos en songeant à son importance prochaine.

– Mais il faut d’abord que Penhoël disparaisse…, reprit le marquis en baissant la voix ; je vous parle franc, comme vous voyez… Il ne s’agit pas de lui enlever la moitié de sa fortune… les deux tiers, les trois quarts… les quatre-vingt-dix-neuf centièmes !… Il faut qu’il soit forcé de fuir et qu’on n’entende plus jamais parler de lui : sans cela, rien de fait !

Macrocéphale se frotta les mains.

– À la bonne heure !… s’écria-t-il, j’aime à voir comprendre les affaires de cette façon-là !… ça s’appelle au moins trancher dans le vif !… Eh bien ! M. le marquis, nous marchons, que diable !… Il me semble que nous sommes bien près de notre but !

Ils arrivaient au bout de la route et touchaient à ces grands châtaigniers derrière lesquels Diane et Cyprienne abritaient naguère leur causerie. Pontalès s’arrêta.

– Plus bas !… fit-il en jetant un regard inquiet autour de lui. C’est ici que Robert doit venir ?

– Ici même.

– Est-on bien à l’abri des oreilles indiscrètes ?…

– À moins de choisir le beau milieu de la lande de Renac ou le centre des marais, je ne connais pas de meilleur endroit pour causer tranquillement d’affaires… La muraille est haute ; d’un autre côté le taillis s’éloigne tout exprès pour nous enlever la chance d’être écoutés… Derrière nous, la route est découverte.

– Mais devant nous ?… fit Pontalès en montrant du doigt le massif de châtaigniers.

Macrocéphale se prit à sourire.

– C’est différent ! répliqua-t-il avec l’intention évidente de faire une bonne plaisanterie ; derrière ces arbres là, il pourrait bien se trouver quelque revenant aux écoutes.

– Que voulez-vous dire ?

– Je demande pardon à M. le marquis de parler avec cette légèreté en sa présence… Le fait est qu’il y a là une espace de quelques pieds carrés où le plus vaillant gars des bourgs voisins n’oserait pas pénétrer après la nuit tombée, parce que le vieux commandant de Penhoël y revient…

– C’est égal… dit Pontalès : excès de prudence ne nuit jamais… et je voudrais voir…

– Ça peut se faire.

Macrocéphale, toujours complaisant, écarta de la main les branches de châtaigniers qui bouchaient l’entrée du massif et se fraya un passage.

– Veuillez vous donner la peine d’entrer, M. le marquis, dit-il, puisque vous n’avez pas peur des revenants.

Il disparut derrière l’enceinte de verdure, et Pontalès le suivit.

La nuit était noire. Sous les châtaigniers, le feuillage touffu rendait l’obscurité encore plus profonde. Sans cette circonstance, l’homme de loi et Pontalès auraient pu voir qu’ils étaient très-pâles tous les deux et qu’ils avaient l’air assez peu rassurés.

Malgré l’ombre épaisse, on distinguait vaguement la guérite et le banc, couvert d’herbe longue.

– Comme on se cacherait ici !… murmura le marquis d’une voix légèrement émue.

– Oh ! oh ! repartit Macrocéphale en tâchant de prendre un accent fanfaron, il me semble que votre voix tremble ! Soyez tranquille !… le vieux Penhoël est bien mort… et du diable si les vivants ont l’idée de venir visiter son boudoir !…

Une feuille sèche vint à bruire sous le pied du marquis. Maître Protais le Hivain s’interrompit pour pousser un petit cri de frayeur.

– Avez-vous entendu ?… demanda-t-il en retenant son souffle.

Pontalès avait reconnu que l’esplanade et la guérite étaient également désertes.

– Ma foi ! reprit l’homme de loi honteux de son alerte, j’ai cru… il m’a semblé… Au fait, mon métier n’est pas d’être brave !… Maintenant que nous avons bien dûment inspecté les lieux, M. le marquis, je vote pour que nous retournions sur la voie publique.

– Et n’est-il pas possible, demanda Pontalès, d’arriver ici par un autre passage que la route ?

– Regardez plutôt ! répondit Macrocéphale, une muraille de trente pieds et des rampes à pic !… Je propose de lever la séance.

Il écarta de nouveau les branches et poussa un long soupir de bien-être quand il revit le ciel au-dessus de sa tête. C’était un esprit fort.

Pontalès visita une dernière fois tous les recoins de l’enceinte de verdure, et repassa sur la route à son tour.

Le Hivain avait retrouvé sa vaillance.

– À part les revenants, dit-il, il y a pourtant un homme qui aime à se cacher dans ce trou noir comme le fond de mon écritoire.

– Qui ça ?

– Le vieux fou de Benoît Haligan, l’ancien passeur du bac de Port-Corbeau… Mais je pense bien qu’il n’y montera plus, car il est à l’agonie… Ah ! M. le marquis ! tout de même, ce que c’est que de nous !… Quand le vieux commandant venait s’asseoir là, sur son banc de gazon, il était le chef d’une famille puissante… À présent, le pauvre Protais le Hivain ne voudrait pas changer de place avec le maître de Penhoël !…

– Le pauvre Protais le Hivain, dit M. de Pontalès, sera bientôt en position de ne changer son sort contre celui de personne… Mais parlons un peu du présent… Depuis que ces misérables enfants sont venues dans mon propre château de Pontalès enlever, à dix pas de moi, dans ma chambre, ces papiers que je n’aurais pas donnés pour cinquante mille écus, je ne sais plus bien au juste quelles sont nos armes contre Penhoël…

Maître le Hivain cligna de l’œil.

– Il nous en reste de bonnes !… répliqua-t-il ; chaque fois que Penhoël a vendu une pièce de terre appartenant à l’aîné, il lui a fallu faire un faux de plus… C’est pour cela que j’ai morcelé les ventes et multiplié les contrats.

– Vous êtes un homme d’or !…

– Je connais assez passablement mon état !… et, sans parler d’autre chose, il m’a fallu, dans le principe, une certaine triture, que j’oserai dire assez rare, pour constituer cet aventurier de Robert qui arrivait un pied chaussé et l’autre nu, pour le constituer, dis-je, en quelques semaines, créancier de Penhoël pour une somme assez importante ! Il est vrai que ce coquin de Robert avait attaqué l’affaire avec un entrain admirable… Si vous l’aviez vu lorsqu’il arriva au manoir, il y a trois ans, avec son domestique Blaise !… Pour ma part, j’aurais fait serment qu’il était millionnaire !… Et puis, il avait deux jolies cordes à son arc, cet homme-là : le roi de carreau et la dame de cœur !…

Macrocéphale se mit à rire.

– Vous sentez bien, reprit-il, que je veux parler de la Lola. Ce Robert est un gaillard après tout… Il a beaucoup faibli depuis qu’il a quelque chose à perdre… mais le jour où il redeviendrait un aventurier sans feu ni lieu, je ne voudrais pas me frotter à lui !… Franchement, M. le marquis, Penhoël chassé, vous ne serez pas encore maître du manoir.

– En temps et lieu j’aurai recours à vos excellents conseils, mon bon ami, répliqua Pontalès. Je ne me donne pas, hélas ! pour un diplomate bien habile !… Sans vous, je serais certainement resté en chemin… Mais revenons aux titres qui sont en votre possession… Vous les tenez en lieu de sûreté, j’espère ?

– Ma maison n’est pas si forte, ni si bien gardée peut-être que le beau château de Pontalès… répondit Macrocéphale avec suffisance ; néanmoins on fait de son mieux !… Et je vous réponds des pièces corps pour corps… Eh ! eh ! les petites rôdent autour de chez moi comme autour de chez vous… Ce sont des diables incarnés que ces enfants-là !… Avant de soupçonner leur savoir-faire, et alors que je n’étais pas encore sur mes gardes, je les ai laissées plus d’une fois se moquer de moi… Elles m’ont volé bien des obligations souscrites par Penhoël… Et, sans leurs manœuvres, la chose n’aurait pas duré si longtemps… Mais ma maison est armée en guerre, maintenant… Et je ne pense pas qu’elles veuillent goûter une seconde fois du plat qu’on leur a servi pas plus tard que hier soir.

– J’ai entendu parler d’un coup de fusil… commença Pontalès.

– Deux coups de fusil !… dont l’un a porté bien près du but… car on a trouvé un cheval couché sur la lande avec une balle dans la tête.

– Ce sont des moyens bien violents, maître le Hivain ! Et si l’on m’avait consulté…

– M. le marquis, je crois avoir droit de prétendre à la réputation d’homme prudent… Nos landes cachent assez de bandits pour qu’un honnête propriétaire ait un peu le droit d’armer ses gens… La loi est dure, mais positive… Quiconque s’avise de forcer une serrure peut s’attendre à trouver, derrière la porte, le maître de la maison prêt à défendre son bien… Si nous passons à la question d’utilité, poursuivit-il en prenant le ton d’un avocat qui plaide, je n’aurai pas de peine à établir, par des raisons impossibles à révoquer en doute, qu’entre tous les obstacles qui nous barrent le chemin, ces deux petits démons sont à la fois les plus gênants et les plus dangereux… J’aimerais mieux avoir affaire à une demi-douzaine d’hommes… Ne vous y trompez pas : elles savent tous nos secrets aussi bien que nous-mêmes, et si le hasard leur donnait quelque jour un appui, je vous promets que nous aurions, tous tant que nous sommes, bien du fil à retordre !

– Je ne dis pas… cependant…

– Écoutez !… Je suis l’ennemi déclaré des moyens violents dans les cas ordinaires… mais dans la circonstance présente, M. le marquis, soyez bien persuadé que c’est votre intérêt seul qui m’anime… Vous avez dépensé trois ans de votre vie et des sommes énormes pour arriver à un but parfaitement légal… Il se trouve que vos adversaires vous attaquent et m’attaquent, moi, votre conseil, par des moyens inqualifiables… Je ne sors pas de la légalité, mais je prends l’arme la plus extrême que la loi puisse donner à un citoyen, et je m’en sers !

Pontalès gardait le silence.

– Quand je dis : « Je m’en sers, » reprit Macrocéphale, j’emploie une figure, car je n’ai pas tiré le coup moi-même… Je ne connais point le maniement du fusil… Mais Robert de Blois, je dois vous en prévenir, veut aller beaucoup plus loin que cela !… Les petits démons le tourmentent nuit et jour… Elles entrent dans sa chambre fermée par le trou de la serrure !… Elles s’affublent en fantômes et vont prévenir Penhoël de tout ce que nous méditons contre lui… Elles s’agitent, elles défont tout ce que nous faisons… et Robert est décidé à prendre l’offensive.

– S’il a un expédient convenable… dit Pontalès en cherchant ses mots, un biais… vous m’entendez ?… quelque chose d’adroit et de sûr…

Il s’interrompit pour prêter vivement l’oreille. On entendait un bruit de pas sur la route, dans la direction de l’entrée du manoir.

Pontalès et l’homme de loi s’éloignèrent un peu de la route battue, afin de se mettre à l’écart derrière les premières branches du taillis.

Les pas approchaient ; on put bientôt distinguer dans l’ombre deux personnes qui s’avançaient lentement.

– C’est lui, dit Pontalès.

– Avec une femme… répliqua l’homme de loi.

– Lola, sans doute ?

Macrocéphale avança la tête en dehors des branches pour mieux voir.

– Non pas !… dit-il d’un accent étonné, c’est madame de Penhoël !…

. . . . . . . . . . .

Quand Robert et la femme qui l’accompagnait furent arrivés tout auprès de la Tour-du-Cadet, quelques mots de leur entretien parvinrent jusqu’aux oreilles de Pontalès et de maître le Hivain.

C’était bien Marthe de Penhoël. Malgré l’obscurité, on ne pouvait plus s’y méprendre. Elle donnait le bras à Robert, qui la soutenait cavalièrement et marchait d’un pas de parade.

Quand Marthe parlait, Pontalès et l’homme de loi n’entendaient qu’un murmure ; quand, au contraire, le jeune M. de Blois fournissait la réplique, ils ne perdaient pas une parole. La voix de Robert était haute, gaillarde, et dénotait beaucoup de bonne humeur.

– Belle dame, disait-il en ce moment, Penhoël n’a pas été plus heureux ce soir que d’habitude… C’est étonnant ! le sort ne se lasse pas de persécuter ce pauvre ami !… Avant de mettre le feu à la pile de fagots qu’on a brûlée dans l’aire, Penhoël avait perdu sa dernière pièce de vingt francs… Vous devriez user de votre influence, belle dame, pour le guérir de cette détestable passion !

– Il y a trois ans, répondit Marthe, on ne pouvait pas perdre plus d’un louis d’or dans sa soirée au jeu que jouait le maître de Penhoël…

– Ah ! ah ! fit Robert, les choses ont donc bien changé !… Au jeu que joue Penhoël, rien n’est plus aisé que de perdre maintenant dans sa soirée une bonne métairie ou quelques arpents de futaie…

– Quel ton !… murmura Pontalès. Il y a dans ce Robert du maraud et du grand seigneur !

– Mais comment diable Madame consent-elle à se promener avec lui, en ce lieu et à cette heure ?… répliqua maître le Hivain.

Marthe avait répondu quelques mots d’une voix faible et brisée.

Robert reprit :

– Ne m’accusez pas, belle dame !… Je lui ai dit vingt fois qu’il avait là deux vices pitoyables… On peut aimer à jouer et à boire… mais il joue comme une dupe et boit comme un charretier !

Tout en parlant, Robert jetait ses regards à droite et à gauche ; il cherchait évidemment quelque auditeur invisible.

– Je ne veux point vous cacher, belle dame, poursuivit-il, que je vous ai entraînée jusqu’ici pour parler un peu d’affaires d’intérêt… Mais, auparavant, permettez-moi de vous demander si l’indisposition de la chère demoiselle Blanche n’a pas eu de suites fâcheuses ?

Robert put sentir le bras de Madame tressaillir sous le sien.

– Qu’avait-elle donc ?… demanda-t-il encore.

Marthe cessa de marcher, ses jambes chancelaient.

– Ce qu’elle avait ?… prononça-t-elle d’une voix pénible et sourde, ne le savez-vous pas ?…

Robert hésita un instant ; puis il répondit d’un ton délibéré, mais peut-être au hasard :

– Ma foi ! belle dame, je crois bien que je m’en doute.

Marthe arracha brusquement son bras qui s’appuyait naguère à celui de M. de Blois.

– Ah !… fit-elle d’un ton si étrange que Robert se pencha pour examiner son visage.

Mais la nuit était trop noire pour qu’il fût possible de rien distinguer sur une physionomie.

Marthe ne disait plus rien, elle restait immobile, les bras tombants et la tête courbée. On entendait sa respiration courte et pénible.

Robert sentait vaguement qu’il y avait là encore un mystère. Il avait envie d’interroger, mais, pour une confidence d’une certaine espèce, les oreilles qu’il supposait ouvertes sous le feuillage pouvaient bien être de trop…

– Chère dame, s’écria-t-il, je suppose, d’après votre geste, que vous êtes très en colère… Il n’y a vraiment pas de quoi… Un de ces jours, je veux avoir avec vous un entretien au sujet de mademoiselle votre fille…

– Tout de suite ! interrompit Madame avec vivacité, au nom du ciel, monsieur !…

– Belle dame, vous me voyez désolé de vous refuser… Ce n’est véritablement pas le moment… Et, si vous le permettez, je vais vous parler du motif de notre entrevue…

– Ah çà !… grommelait Macrocéphale derrière les branches du taillis, est-ce qu’il faudrait ajouter foi, par hasard, à ce que disent les Baboin et les Kerbichel ?… Est-ce qu’il y aurait sérieusement quelque chose entre Madame et ce Robert ?…

– Pour pécher, répliqua Pontalès, il n’y a rien de tel que les saintes… Mais vous, qui avez l’oreille plus jeune que moi, maître le Hivain, entendez-vous ce qu’ils disent ?

– J’entends Robert… Et Dieu me pardonne s’ils ne parlent pas de tout, excepté de la vente du manoir !

Comme s’il avait pu entendre ce reproche, le jeune M. de Blois abordait justement à cet instant le chapitre de la vente, et la réponse de Madame étant probablement un refus, il reprenait, sans abandonner son accent de politesse aisée et légèrement railleuse :

– Belle dame ! je ne m’attendais pas à cela ! j’avais absolument compté sur vous… Je ne sais pas si vous avez remarqué un fait assez bizarre depuis trois ans que vous me devez toute sorte de gratitude, je ne vous ai pas demandé le moindre service !

– N’est-ce pas assez, murmura Marthe, de m’avoir fermé la bouche alors que je voyais un abîme au-devant des pas de mon mari ?…

– Ceci, c’est du silence… un bon office purement négatif !… Pour tout ce qui exigeait un effort quelconque, je me suis toujours adressé à cette pauvre Lola… Voyons ! pour une fois que je mets votre obligeance à contribution, allez-vous me repousser ?

Pontalès et le Hivain entendirent ce murmure faible qui annonçait la réponse de Madame.

C’était encore un refus, sans doute, car Robert laissa échapper une exclamation d’impatience. Néanmoins il ne se fâcha pas encore. Il reprit le bras de Madame, et continua son plaidoyer en revenant lentement sur ses pas, le long de la route déjà parcourue.

Dans ce mouvement, ils s’éloignaient tous deux du marquis et de l’homme de loi, qui ne pouvaient même plus saisir le sens des paroles de Robert.

– C’est un fin matois tout de même !… dit Macrocéphale. Il aura su prendre la pauvre femme dans quelque piége diabolique !…

– Oui… oui, pensa tout haut Pontalès, c’est un homme habile à la façon des intrigants de comédie… il a comme cela une douzaine de fils qu’il fait mouvoir assez artistement… C’est un fanfaron d’astuce… un bachelier ès tours de passe-passe !… Les hommes de bon sens comme vous et moi, maître le Hivain, laissent aller les choses, attendent l’occasion, et dament le pion souvent à ces brillants joueurs de gobelets !…

– Belle dame, disait Robert en revenant une seconde fois sur ses pas, c’est un projet arrêté… vous aurez beau vous débattre… il faut que cela soit fait ce soir !

La voix de Marthe était suppliante.

– C’est la dernière ressource de ma pauvre enfant ! murmurait-elle. Monsieur !… monsieur, ayez pitié de nous !

– Je le voudrais, mais c’est impossible… Une dernière fois, consentez-vous ?

– Vous savez bien que je ne le puis pas !

Robert s’arrêta ; il touchait presque à l’arbre qui servait d’abri à Pontalès et à l’homme de loi.

Ceux-ci le virent mettre la main à sa poche et en retirer un objet de petite dimension, dont l’obscurité les empêcha de connaître la nature.

C’était un portefeuille. Robert l’approcha des yeux de Marthe, qui se couvrit le visage de ses mains.

– Il est pénible d’en venir à ces extrémités, madame, poursuivit Robert en baissant la voix, mais c’est vous seule qui m’y forcez, à tout prendre !… Pourtant, vous savez bien ce que je puis contre vous !…

Il frappa sur le maroquin du portefeuille. Marthe demeurait immobile.

– Voyons ! reprit Robert, ne me contraignez pas à faire un coup d’éclat !… Vous savez si j’ai été discret durant ces trois années… Ne soyez pas plus cruelle que moi envers vous-même… Si vous continuez à me refuser, malgré ma répugnance qui est grande, je me déciderai à faire usage de cette arme… Si vous consentez, comme je l’espère encore, vous pouvez compter, autant que par le passé, sur ma discrétion à toute épreuve !

Madame hésita encore durant un instant. La nuit cachait l’angoisse mortelle qui était sur son visage.

– Je ne puis pas vous résister, monsieur… dit-elle enfin d’une voix à peine intelligible, ce que vous ordonnerez, je le ferai !

– À la bonne heure ! s’écria gaiement Robert qui remit le portefeuille dans sa poche ; avec une femme d’esprit on a toujours de la ressource…

Puis il ajouta en parlant comme un acteur à la cantonade :

– Holà… n’y a-t-il personne ici ?

Maître le Hivain sortit de sa cachette.

À sa vue, Marthe se recula effrayée.

– J’ai l’honneur de vous présenter mon très-humble respect, madame, dit Macrocéphale de son ton le plus doucereux, je n’ai rien entendu ; et quand même j’aurais entendu, ajouta-t-il en se penchant à l’oreille de Marthe, humiliée et tremblante, ne savez-vous pas que vous avez en moi un serviteur fidèle qui se ferait hacher en mille pièces pour votre service ?…

– Maître le Hivain, dit Robert, vous allez avoir la bonté de suivre madame de Penhoël au manoir… vous entrerez avec elle dans la chambre de son mari qui, sur sa demande, vous remettra un pouvoir écrit de vendre le manoir et ses dépendances.

Il baisa la main de Madame d’une façon toute galante et ajouta :

– Faites vite, s’il est possible, maître le Hivain… Je vous attends !

X. PRÉDICTIONS[modifier]

Diane et Cyprienne étaient déjà depuis quelques instants dans la loge du passeur du Port-Corbeau. À leur entrée, Benoît avait cessé de chanter ; il s’était soulevé sur le coude, afin de saluer avec respect les filles de Penhoël.

Depuis lors, il restait immobile sur son grabat, les yeux fixes et tournés vers les solives enfumées qui composaient la charpente de sa loge.

À le voir ainsi, hâve et décharné, la joue creuse, la bouche entr’ouverte, on aurait cru déjà qu’il n’était plus de ce monde, d’autant mieux qu’il avait placé lui-même sur sa poitrine le crucifix de bois noir qui garde contre les influences du malin esprit la couche froide des trépassés.

Une chandelle de résine, mince et fumeuse, était fichée dans la muraille à son chevet, un peu en arrière du lit ; ses traits amaigris s’éclairaient à revers, et les saillies osseuses de son visage jetaient des ombres profondes.

Cyprienne était toute pâle et tremblait à le regarder.

La lumière de la résine n’éclairait guère que le grabat et un billot de bois sur lequel reposait un pot d’eau bénite avec son goupillon. Le reste de la chambre se perdait dans une demi-obscurité d’où sortaient çà et là, quand la résine crépitante jetait une flamme plus vive, les misérables objets qui composaient le mobilier du passeur.

Au dehors l’air était lourd ; dans la loge on respirait à peine : l’atmosphère se chargeait de ces miasmes tièdes et froids qui semblent exhaler l’agonie.

Diane se tenait debout auprès du lit de Benoît Haligan.

Cyprienne s’était assise un peu à l’écart, et mêlait un breuvage dans une petite écuelle de faïence.

– Eh bien ! Benoît… disait Diane, vous ne voulez pas nous répondre, ce soir ?… Nous vous avons entendu chanter tout à l’heure, pourquoi vous taisez-vous maintenant ?

Le vieillard ne répliqua point. Sa respiration, d’ordinaire bruyante et pénible, était si faible en ce moment, qu’on ne l’entendait plus.

– Ma sœur… ma sœur, murmurait Cyprienne effrayée, allons chercher le vicaire… Nous sommes peut-être dans la chambre d’un mort !…

Aucun mouvement du vieux passeur ne protesta contre cette crainte. Il restait toujours étendu, la bouche et les yeux ouverts, les bras en croix sur sa poitrine, pareil à ces statues couchées qu’on voit sur les anciennes tombes.

– Benoît… mon pauvre Benoît ! reprit Diane, vous savez bien que nous vous aimons… pourquoi nous effrayer ainsi ? Nous sommes venues bien tard ce soir, mais il n’y a pas de notre faute… Benoît, répondez-nous, je vous en prie !

Même silence. Cyprienne avait du froid dans les veines, et ses jambes chancelaient sous le poids léger de son corps.

Diane s’approcha davantage du chevet de Benoît et reprit encore :

– Vous aviez soif, peut-être, et vous n’avez pas pu vous lever pour boire ; pauvre homme !… Vous nous avez appelées… L’heure où nous venons d’ordinaire s’est passée, et vous avez cru que nous vous avions oublié !…

Toujours le même silence. Seulement, la flamme de la résine se prit à trembler, et les déplacements de l’ombre et de la lumière mirent une espèce de vie factice sur le visage morne du vieillard.

Cyprienne, à bout de courage, eut la pensée de s’enfuir. Diane, au contraire, fit un pas de plus vers le chevet du passeur, et saisit son bras, afin de lui tâter le pouls.

Au contact des doigts de la jeune fille, Benoît eut un tressaillement faible. Un soupir s’exhala de ses lèvres décolorées, et ses paupières battirent comme si le charme qui le tenait enchaîné se fût rompu tout à coup.

– Le feu de joie a bien brûlé, dit-il en fermant ses yeux avec fatigue, j’ai vu sa lueur rouge à travers la porte de ma loge… C’est un joyeux jour, jeunes filles !… On danse sur l’aire et l’on danse dans le jardin de Penhoël !… Le pauvre Benoît reste seul… Il met trop de temps à mourir !

Diane prit l’écuelle des mains de Cyprienne et la lui présenta. Benoît secoua la tête en signe de refus.

– J’ai vu le temps, continua-t-il, où Penhoël venait dire adieu à ses serviteurs mourants… Alors, tout ce qui était bon et noble, Penhoël n’oubliait jamais de le faire… Mais il y a une autre agonie que celle du corps, et je n’en veux pas au fils de mon maître.

– Buvez, répéta Diane, cela vous soulagera.

– Il n’y a qu’une chose au monde qui puisse me soulager, répliqua le vieillard dont les traits flétris eurent presque un sourire ; c’est d’entendre votre voix douce auprès de mon oreille, Diane de Penhoël… Il y avait un homme que j’aimais plus qu’un père n’aime son fils unique et adoré… À mesure que j’avance vers mon dernier jour, les yeux de mon esprit voient mieux et plus loin… Il n’est pas mort… il reviendra peut-être quand il ne sera plus temps ! Mes filles, vous avez ses grands yeux de feu et vous avez son bon cœur… Quand je vais être là-haut à la porte du paradis, avant de parler pour moi-même, je prierai pour lui et pour vous…

Sa voix s’animait peu à peu, et sa tête renversée parmi les longues mèches de ses cheveux gris semblait prête à quitter l’oreiller.

– Non !… non !… reprit-il, répondant aux paroles qu’il avait entendues naguère, alors qu’il restait immobile et comme mort ; non, je ne suis pas fâché contre vous, mes filles… Je savais que vous viendriez encore aujourd’hui… mais demain…

Il s’arrêta.

– Nous vous promettons de venir… voulut dire Diane.

Le passeur se souleva lentement et avec effort ; il parvint à se mettre sur son séant.

– Approchez ici toutes deux, poursuivit-il d’une voix plus lente et toute pleine d’émotion que je vous voie encore une fois, ma belle Diane… et vous, ma jolie Cyprienne… douces fleurs du manoir !… Oh ! oui, si l’aîné de Penhoël était revenu, le vieux sang aurait eu encore de beaux jours !… Mais il tarde… il tarde !… Je crois que Dieu ne veut pas !…

Il rejeta en arrière ses grands cheveux gris. Ses yeux commençaient à briller au milieu de sa face pâle, sillonnée de rides profondes.

Les deux sœurs l’écoutaient avec une attention émue.

– Je vois bien des choses ! poursuivit encore le vieillard. Pourquoi faut-il que ma volonté soit stérile ? Enfants, si vous ne venez plus, demain je serai seul… car tout le monde a délaissé mon lit de souffrance… Dieu m’aura pris ma dernière joie sur la terre !

– Mais nous viendrons, interrompit Diane.

Et Cyprienne ajouta en essayant de sourire :

– Ne faut-il pas bien que je vienne préparer votre tisane, bon père Benoît ? moi, qui suis votre médecin !

– Pour ce qui est de moi, répondit le passeur, je n’ai besoin de rien, mes filles… abandonné ou non, mes heures sont comptées… La faim, la soif et la maladie ne pourront pas me tuer, puisque Dieu a marqué la manière dont je dois mourir… Je sais le nombre des jours qui me restent à vivre… C’est bien long !… Cyprienne de Penhoël, vous qui vouliez aller chercher tout à l’heure le prêtre pour dire sur moi la prière des trépassés, vous vous en irez avant moi, ma fille.

Cyprienne, tremblante, baissait la tête. Elle était habituée à croire les paroles du vieillard comme autant d’oracles.

– Ne dites pas cela !… murmura Diane, vous savez bien que nous avons besoin de tout notre courage !…

Mais Benoît Haligan semblait céder à un pouvoir irrésistible. Ce n’était plus le même homme. Sa taille s’était redressée ; son visage s’inspirait ; une flamme étrange brûlait au fond de ses yeux caves.

– Et vous aussi, Diane de Penhoël !… continua-t-il. Toutes deux… toutes deux ensemble !… Ne m’interrompez plus, car ce moment de force que Dieu me rend sera court, et quand je vais me taire, ce sera pour longtemps !… Je suis seul… je n’ai ni fils ni fille… Je n’aime personne en ce monde, si ce n’est vous et l’absent… depuis soixante et dix ans que dure ma vie, je suis un pauvre homme… Et pourtant j’ai amassé un petit trésor qui est enfoui au pied du grand aune qui baigne ses branches dans la rivière et auquel j’attachais mon bac, au temps où je pouvais encore passer l’eau… Écoutez bien ceci, car nulle créature humaine n’est infaillible, et peut-être mes prophéties sont-elles les rêves d’un vieil homme qui se meurt… Dieu le veuille, enfants, Dieu le veuille !…

« Sous l’aune, il y a cent pièces de six livres, enfermées dans un pot de grès… Je les ai mises là une à une, et il m’a fallu bien des années de fatigue !…

« Alors que Penhoël était heureux et riche, je comptais donner mon argent aux prêtres, après ma mort, afin qu’il fût dit des messes pour le repos de mon âme, et aussi pour les bleus que j’ai tués sur la lande pendant la guerre.

« Depuis que Penhoël est pauvre, ne m’interrompez pas, je sais ce que je dis ! ses serviteurs n’ont plus le droit de penser à eux-mêmes.

« Je me disais : Mon argent sera pour Madame, pour l’absent, qui reviendra peut-être et qui n’aura plus de patrimoine, ou pour les filles de Jean de Penhoël…

« Mettez ceci dans votre mémoire, car je ne vous en reparlerai plus… Quoi qu’il arrive, que je sois vivant ou mort, que ce soit aujourd’hui même ou dans dix ans, vous êtes mes héritières, et les cent pièces de six livres sont votre bien… »

Cyprienne et Diane avaient des larmes dans les yeux.

– Pauvre bon père Benoît !… dirent-elles en même temps.

Le vieillard souriait d’un sourire amer et triste.

– Ne me remerciez pas, reprit-il, à moins que vous ne veuillez suivre mon conseil.

– Quel conseil ?…

– Aujourd’hui, à l’heure même où je vous parle… dites-moi adieu pour l’éternité, et sans prendre le temps de remonter au manoir, allez chercher l’argent qui est sous l’aune… Quand vous l’aurez, vous passerez l’eau et vous vous enfuirez, mes filles, aussi loin que la terre pourra porter vos pas.

Diane et Cyprienne secouèrent la tête.

– Et notre père ?… murmurèrent-elles en même temps. Et Madame… et l’Ange ?…

– Que peut faire un pauvre vieillard contre la volonté de Dieu ?… pensa tout haut Benoît Haligan.

Puis il garda quelques instants le silence, les bras croisés sur sa poitrine et les yeux au ciel.

Diane et Cyprienne se tenaient par la main. Leurs charmants visages, qu’éclairait faiblement la lumière tremblante de la résine, exprimaient une résignation mélancolique.

Toutes deux avaient une foi égale aux paroles prophétiques du passeur ; toutes deux croyaient à cette annonce d’une mort violente et prochaine. Elles donnaient leurs âmes à Dieu, et ne voulaient point fuir.

Le sacrifice était consommé au fond de leur cœur, sans faste et avec un calme pieux. Elles regardaient en face le martyre.

Au bout de quelques secondes, Benoît reprit comme en se parlant à lui-même :

– Mon Dieu ! pourquoi montrez-vous l’avenir à ceux qui sont trop faibles pour prévenir le malheur ou le combattre ?… Depuis que cet homme mit le pied sur mon bac, par un soir d’orage… depuis qu’un éclair me montra pour la première fois sa figure, une voix s’est élevée au fond de ma conscience… Il y a trois ans que mes rêves me le montrent, la nuit, le jour, dans la veille et dans le sommeil… et je vois toujours la même chose… Malheur !… rien que malheur !…

Un peu de sang remonta à sa joue pâlie ; ses yeux brillèrent davantage.

– Oh ! si j’avais encore les bras d’un homme !… s’écria-t-il, mais je ne suis plus qu’un cadavre !… Il est arrivé par un déris, le soir où le moulin des Houssaies fut emporté par l’inondation… Il est arrivé avec les désastres et avec la tempête… C’est un déris qui l’emportera, un déris et une tempête !… Mais avant ce jour-là, il prendra la vie de plus d’un et de plus d’une au manoir de Penhoël !… De toutes les douces filles du manoir, il fera des belles-de-nuit… et cette heure-là est bien proche, Diane !… bien proche, Cyprienne ! Je regardais ce soir le beau soleil d’automne descendre derrière la colline… et je me disais : Les filles de Jean de Penhoël sont jeunes, belles, aimées… Demain, le soleil reviendra éclairer ma cabane… Où seront, à cette heure, les filles de Jean de Penhoël ?

Cyprienne et Diane frissonnèrent.

– Quoi ?… sitôt que cela !… prononça Diane à voix basse.

– Le marais est profond, murmura le passeur, et bien que les eaux soient basses, il y a de quoi noyer deux pauvres enfants au tournant de la Femme-Blanche !

Cyprienne mit sa tête sur le sein de Diane, qui la pressa en silence contre son cœur.

– Après cela, poursuivit Benoît Haligan, l’esprit du mal sera maître au manoir… Pauvre Marthe !… comme je la vois pleurer en appelant sa fille !…

– Blanche aussi !… dit Diane qui n’avait point pleuré sur elle-même et qui eut une larme pour le sort de l’Ange.

– Et Penhoël !… s’écria le passeur en agitant les mèches mêlées de sa chevelure, et Penhoël… Oh ! qui donc va-t-il tuer ?…

Les yeux du vieillard devinrent sanglants, et sa voix s’embarrassa dans sa gorge.

– Penhoël !… reprit-il en cherchant un fantôme dans le vide, pitié !… c’est votre frère !…

Ses bras retombèrent sur la couverture.

– Je l’avais dit… poursuivit-il avec épuisement, son corps et son âme !…

Il s’affaissa lourdement et ne parla plus. Cyprienne et Diane restaient frappées de terreur.

Durant quelques minutes un silence lugubre régna dans la loge ; puis une étincelle sembla se rallumer dans l’œil éteint du vieillard.

– Écoutez… dit-il d’une voix brève et basse. Écoutez !…

Son geste commandait le silence, comme s’il eût cherché à saisir un son faible et lointain.

– Écoutez !… répéta-t-il pour la troisième fois, n’entendez-vous pas qu’on parle de vous là-haut, sous la Tour-du-Cadet ?

Les deux sœurs le regardèrent étonnées. La distance qui séparait la loge de la tour était telle qu’il eût fallu crier bien fort pour se faire entendre de l’une à l’autre.

– Ils sont là !… poursuivit cependant Benoît, les assassins lâches et avides !… Fuyez !… fuyez, mes filles !… Il en est temps encore !

Et comme Cyprienne et Diane restaient immobiles, Benoît poursuivit lentement :

– Ils sont là, vous dis-je !… Si vous ne voulez pas fuir, allez du moins apprendre le sort qu’ils vous réservent !…

Il y avait dans l’accent du passeur une conviction si profonde que Cyprienne et Diane ne songèrent plus à la distance qui les séparait de la tour.

Elles s’élancèrent au dehors comme s’il leur eût suffi de sortir pour entendre ces voix qui prononçaient leur arrêt.

Au dehors, le silence régnait. L’atmosphère pesante laissait immobile le feuillage du taillis. Les deux sœurs commencèrent à gravir le sentier à pic qui conduisait à la Tour-du-Cadet.

Elles ne se rendaient nul compte de leur action, et leur esprit restait tout entier aux funèbres pensées que Benoît Haligan venait d’évoquer en elles.

Mais, comme elles approchaient du haut de la montée, Diane s’arrêta tout à coup et serra fortement le bras de Cyprienne.

Benoît Haligan ne les avait point trompées. Elles entendaient plusieurs voix sous la Tour-du-Cadet, et il leur sembla saisir de loin leurs noms, répétés à diverses reprises.

XI. CONCILIABULE[modifier]

Cyprienne et Diane étaient à une vingtaine de pas du banc de gazon, où elles s’étaient assises naguère, avant de descendre chez Benoît Haligan. Elles franchirent sans bruit et avec précaution la faible distance qui les séparait de la Tour-du-Cadet, car elles ne savaient encore si les voix se faisaient entendre en deçà ou au delà de l’enceinte de verdure.

L’enceinte était vide comme elles l’avaient laissée, mais les interlocuteurs invisibles n’étaient maintenant séparés d’elles que par les basses branches des châtaigniers.

Les deux jeunes filles écartèrent doucement les rameaux, et mirent leurs têtes entre le feuillage. Elles ne virent rien d’abord, mais le son des voix les guidait, et à force d’interroger l’obscurité, elles aperçurent trois ombres qui s’agitaient à quelques pas d’elles.

Elles reconnurent M. le marquis de Pontalès, Robert de Blois, et Blaise, le domestique de ce dernier.

C’était Blaise qui avait prononcé à plusieurs reprises le nom des deux sœurs.

L’Endormeur n’était plus tout à fait le joyeux coquin que nous avons vu à l’auberge de Redon. Il avait attendu trois ans à l’office, tandis que son camarade Robert, dit l’Américain, se prélassait superbement au salon. Cette longue attente lui avait fait le caractère hargneux et l’humeur acariâtre. Il avait pris en outre les vices de l’antichambre, car on n’est pas valet en vain, même pour la montre. Blaise s’était fait insolent, méchant, important, menteur, et il était resté voleur.

Point n’est besoin de dire qu’il détestait son prétendu maître. Il détestait en outre Pontalès, à cause de sa fortune ; il détestait l’oncle Jean, que ses gros sabots et sa pauvreté n’empêchaient point de s’asseoir à la table des gentilshommes ; il détestait Penhoël, Madame, la société tout entière, depuis les trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l’Étang, jusqu’au plus mince des trois vicomtes ; il détestait les domestiques, qui avaient l’impudente prétention de ne lui devoir qu’un médiocre respect, les paysans qui ne le saluaient pas assez bas, et maître le Hivain qui l’accablait pourtant de politesse et de sourires.

Malgré cette misanthropie universelle, il vivait bien, et ne se laissait point trop aller à la tristesse. C’était un gros garçon, assez rond toujours, et ses aversions envieuses ne se haussaient point jusqu’à la haine, excepté une pourtant. M. Blaise, comme il fallait l’appeler, avait cru remarquer trop souvent les jolis yeux de Diane et de Cyprienne fixés sur lui avec moquerie. Ces petites filles avaient eu le front de railler plus d’une fois sa fière importance ! Il les haïssait par préférence à tous et du fond de son cœur.

Malgré sa mauvaise humeur et les dispositions hostiles où il s’entretenait à l’égard de son prétendu maître, Blaise faisait sa besogne en conscience. Sa besogne, bien entendu, n’était point celle d’un valet ordinaire ; il avait mission d’observer, d’écouter aux portes et d’espionner, ce dont il s’acquittait à merveille.

En somme, c’était dans son intérêt qu’il travaillait, car une fois la bataille gagnée, M. Blaise comptait bien se reposer sur ses lauriers.

Il y avait déjà quelques minutes qu’il avait rejoint Robert de Blois et M. le marquis de Pontalès.

Le fruit de ses observations de la journée était sans doute plus important que d’habitude, car Blaise avait pris une physionomie grave et ce ton imposant qu’on emploie pour annoncer les grandes nouvelles.

– Eh bien, ami Blaise… avait dit d’abord Robert en l’abordant, savons-nous quelque chose de bon ?

Blaise hocha la tête avec lenteur.

– Nous savons quelque chose… répondit-il, nous savons même beaucoup de choses… mais nous ne savons rien de bon !

– Qu’y a-t-il donc ?

– Il y a que vous allez un train de tortue, M. Robert, et que, pendant ce temps-là, votre partie pourrait bien se gâter.

– Expliquez-vous !…

– Ma foi ! j’ai entendu aujourd’hui tant d’histoires que je ne sais par où commencer… Avez-vous pensé quelquefois que ce serait une furieuse danse, si les gars de Glénac et de Bains prenaient un beau jour leurs bâtons, – car ils n’auraient pas même besoin de leurs fusils, – pour venir défendre Penhoël malgré lui, et le délivrer de notre compagnie ?

– Quelle idée !

– Comme vous dites, c’est une idée !… Je ne me vante pas de l’avoir eue tout seul…

– Il vous resterait toujours le château de Pontalès, mon cher M. de Blois, dit le marquis ; vous ne doutez pas, je l’espère, du plaisir que j’aurais à vous offrir l’hospitalité.

Robert salua. Blaise reprit :

– Pontalès est un bien beau château !… et si l’on y mettait le feu, les murs resteraient debout, car ils sont en bonne pierre de taille…

– Le feu ? balbutia le marquis : qui vous fait parler ainsi ?

– C’est encore une idée… une idée qui n’est pas de moi…

– Est-ce qu’il y aurait quelque complot ?… demanda Pontalès d’une voix altérée.

– Oui, M. le marquis… répliqua Blaise avec ce sang-froid de comédien qui ouvre toutes grandes les oreilles du parterre, il y a un complot… et si vous ne vous dépêchez pas, je parierais contre vous pour les bons gars de Glénac et de Bains !

Pontalès essaya de sourire.

– Vous voulez nous effrayer, mon cher M. Blaise… murmura-t-il.

– Voyons ! dit Robert. Il ne s’agit pas de parler en énigmes !

– Je vais tâcher de me faire comprendre… Je vous ai dit bien souvent : « Prenez garde aux filles de l’oncle en sabots !… Elles vous joueront quelque méchant tour. » Vous répondiez : « Ce sont des enfants ! » Eh bien ! ces enfants-là ont soulevé contre vous une véritable armée… Si vous aviez entendu, comme moi, ce qui se disait tout à l’heure sur l’aire, pendant le feu de joie ! Vous avez mis Penhoël bien bas, mais son nom a encore un prestige, car jeunes gens et vieillards parlent de mourir pour lui comme d’une chose toute simple !… Ils savent vaguement ce qui se passe… Ils prononcent votre nom, M. le marquis, le vôtre, M. Robert, et celui de Lola, qu’ils voudraient mettre en pièces… Pour en connaître si long, il faut qu’on les ait endoctrinés… Et qui a pu se charger de ce soin, sinon ces maudites enfants ?…

– C’est vrai…, dit Robert.

Pontalès gardait le silence.

– J’ai fait de mon mieux pour vous en débarrasser, reprit Blaise, mais on ne m’aide pas… Pour en revenir aux lourdauds de Glénac et de Bains, c’est, ma foi, une affaire sérieuse !… Vous les connaissez aussi bien que moi, M. de Pontalès… Si une fois l’idée de nous faire un mauvais parti se fourre dans leurs grosses têtes chevelues, du diable si la justice et les gendarmes pourront nous protéger !

– Bah !… fit Robert, il y a longtemps qu’ils grondent…

– Ce soir, ils faisaient mieux que gronder… Ils ont un chef maintenant…, notre ancienne connaissance, M. Robert… le vieux Géraud du ‘‘Mouton couronné’’… Et ce chef-là m’a l’air de n’être que le lieutenant d’un personnage invisible…

– Qui serait ?… demanda Robert.

– Peut-être ces deux petits diables, les filles de l’oncle en sabots, répliqua Blaise.

C’était en ce moment que Cyprienne et Diane se glissaient à pas de loup derrière les châtaigniers.

Blaise poursuivait :

– Le père Géraud parle d’elles avec un respect étrange… Il a l’air d’attacher à leur aide une sorte de vertu surnaturelle… Mais peut-être y a-t-il encore un autre chef…

– Qui donc ?… demandèrent en même temps Robert et Pontalès.

Les deux jeunes filles étaient tout oreilles ; aucune parole ne leur échappait désormais.

– Ils parlent à mots couverts, répondit Blaise dont la voix baissa involontairement, on voit qu’ils font allusion à une nouvelle toute récente et incertaine encore… Mais j’ai deviné leur espérance et j’ai peur que l’absent ne soit de retour.

Pontalès et Robert tressaillirent comme si leur corps eût éprouvé un choc matériel.

Derrière le feuillage, Cyprienne et Diane cherchaient à modérer les battements de leurs cœurs. C’étaient elles qui avaient répandu dans le pays, au hasard et comme suprême ressource, la fausse nouvelle du retour de Louis de Penhoël. Et pourtant, cette nouvelle, répétée par des bouches ennemies, faisait naître en elles une vague espérance.

L’émotion qu’elles ressentaient au nom de l’aîné de Penhoël leur faisait presque oublier qu’elles-mêmes avaient inventé le mensonge de son retour.

– S’il allait revenir !… Voilà déjà deux fois que j’entends parler de cela !… murmura Pontalès.

– D’après ce qu’on dit de l’homme, ajouta Robert, il ne s’agirait plus de plaisanter… Ce serait une autre histoire que les petites filles ou que le vieux gargotier de Redon, ameutant contre nous cinq ou six douzaines de balourds !… Vous l’avez connu, vous, M. le marquis ?

– Je l’ai connu, répliqua Pontalès. C’était alors un enfant… S’il n’a pas changé, que Dieu nous garde de le rencontrer jamais face à face !…

– Bah !… s’écria Blaise, est-il donc assez fort pour nous faire peur avec son ombre ?… Vous voilà tout déconcertés d’avance ! C’est peut-être un faux bruit… Si l’homme en question était de retour, et qu’il fût aussi terrible que vous le dites, nous aurait-il laissés poursuivre paisiblement notre besogne ?… Allons, messieurs, j’ai mes petits intérêts dans l’affaire… Ma voix compte au chapitre, bien que je sois votre humble valet… Vous avez trop tardé ; il faut réparer d’un seul coup le temps perdu !

– Nous avons devancé votre conseil, ami Blaise, répondit Robert. Dans quelques minutes, M. de Pontalès sera propriétaire du manoir de Penhoël.

– Vous avez la signature ?

– Nous l’attendons.

Blaise se frotta les mains.

– Bien joué, cette fois ! s’écria-t-il, le meilleur levier ne peut pas grand chose sans point d’appui… Une fois que Penhoël n’aura plus chez nous un pouce de terre, les paysans réfléchiront… Pour un gentilhomme à moitié ruiné, on se dévoue encore… Mais pour un mendiant…

– Penhoël ne pourra rester au pays… ajouta Pontalès.

– Avec les faux, dit Robert, nous l’enverrons au bout du monde !

– Et une fois le maître parti, poursuivit Pontalès, tout ira sur des roulettes… Nous n’aurons plus à craindre les filles de l’oncle Jean, d’abord, et c’est un point à considérer. Ensuite, ce père Géraud, qui fait le méchant, s’est ruiné lui-même, à force de prêter de l’argent à Penhoël… En achetant quelques créances, on aura bon marché de lui… Que Penhoël signe ce soir, et je réponds du reste !

Diane et Cyprienne écoutaient. Mille pensées se croisaient, confuses, dans leur esprit. En face de cette ruine prochaine et inévitable, elles avaient la volonté de lutter encore, mais elles sentaient leurs mains trop faibles et sans armes.

Que faire ? L’idée leur venait de courir au manoir et de se placer au-devant du maître. Mais il n’était plus temps déjà sans doute…

Elles restaient là, indécises et comme anéanties par le découragement.

– Il y a pourtant une personne au manoir, disait en ce moment Robert, qui ne partira pas… et à ce propos, M. de Pontalès, je désire avoir deux mots d’explication avec vous… Votre fils est fort assidu auprès de Blanche.

Blaise haussa les épaules en aparté.

– Cela me déplaît, continua Robert d’un ton sec et presque impérieux.

Pontalès lui tendit la main.

– Mon excellent ami, dit-il avec cordialité, je voudrais avoir à vous donner des preuves d’affection plus grandes… Soyez certain que mon fils sera réprimandé sévèrement… Il saura, une fois pour toutes, qu’entre lui et vous, mon cher M. de Blois, je n’hésiterais pas un seul instant… Ceci posé, m’est-il permis de vous demander ce que vous comptez faire de mademoiselle de Penhoël ?

– Je l’aime… répliqua Robert, je l’épouserai peut-être…

Blaise éclata de rire.

– Un bon parti !… s’écria-t-il, mais il me semble que j’entends venir la signature…

Un bruit de pas se faisait en effet sur la route, et l’instant d’après on vit arriver maître Protais le Hivain.

– Enfin !… s’écrièrent nos trois compagnons.

Et Pontalès ajouta :

– L’acte est-il bien en règle ?

Macrocéphale ôta son chapeau et tira de sa poche un mouchoir à carreaux de taille considérable, afin de tamponner la sueur qui mouillait son front pointu. Évidemment, il avait fourni la course à toutes jambes.

– Parlez donc !… dit Robert impatient, s’est-il bien débattu ?

Un soupir s’échappa de la poitrine de l’homme de loi. Personne ne prit encore d’inquiétude, tant on se croyait sûr du résultat, d’après la promesse de Madame.

Macrocéphale regarda tour à tour ses trois interlocuteurs.

– Parler !… grommela-t-il en faisant aller ses yeux de Blaise à Pontalès, sais-je s’il faut parler comme cela devant tout, le monde ?…

– Eh bien ?… fit Robert.

– M. le marquis… commença Macrocéphale.

– Maître le Hivain, interrompit sèchement Pontalès, du moment que M. Robert de Blois vous dit de parler, cela suffit… M. de Blois et moi nous ne faisons qu’un !… voilà vingt fois que je vous le répète !…

– À la bonne heure, M. le marquis… C’est juste !… voilà vingt fois que vous me le dites !… je vais parler.

L’homme de loi cessa d’essuyer son front et poussa un second soupir.

– Diable d’homme !… diable d’homme !… dit d’un ton lamentable, il a encore un poignet, savez-vous, à vous casser la tête comme une noisette !… Vous demandez s’il s’est débattu !… il m’a même battu ! et très-grièvement !…

– Et l’acte ? demanda le trio.

– Il m’a donné un coup de poing dans la poitrine… un très-fort coup de poing !… Il m’a pris par les épaules avec brutalité… il m’a lancé dans l’escalier, au risque de commettre un meurtre sur ma personne !…

– Pauvre M. le Hivain !… Mais l’acte ?… l’acte ?…

– L’acte ?… répéta Macrocéphale en dépliant de nouveau son vaste mouchoir, j’aurais voulu vous y voir ! Je vous dis qu’il est enragé ce soir, et qu’il n’y a rien à faire !…

Les trois compagnons se regardèrent. Aucun d’eux n’avait compté sur ce résultat.

Cyprienne et Diane se serraient la main en silence et remerciaient Dieu de tout leur cœur. Ce fut Pontalès qui se remit le premier.

– Ainsi, dit-il, Penhoël a refusé de signer ?…

– Formellement !

– Et Madame ?… demanda Robert avec menace. M’aurait-elle trompé ?

– Madame a fait ce qu’elle a pu… mais il est fier comme Artaban, ce soir, et ne veut rien entendre !… Je ne l’avais jamais vu comme cela !… On dirait qu’il ne comprend plus du tout sa situation, ou que le diable lui a donné les moyens d’y faire face !…

– Le retour de l’aîné… murmura Pontalès ; peut-être en sait-il plus long que nous à cet égard ?

Robert frappa du pied.

– Ah ! il ne veut pas signer !… prononça-t-il d’une voix étouffée par la colère. Tant pis pour lui !

– Dès le premier mot que j’ai voulu risquer, reprit Macrocéphale, il m’a fermé la bouche… « Dieu lui-même, a-t-il dit deux ou trois fois, s’oppose à ce que Penhoël vende la terre de son nom ! »

– Encore ces diables incarnés ! s’écria Blaise ; je savais bien que j’oubliais de vous dire quelque chose !… Ce n’est pas que Dieu qui s’oppose à la vente du manoir… Ce sont tout bonnement les petites filles !… Elles profitent du moment où Penhoël, à moitié ivre, chaque soir, tombe comme une masse entre ses draps, pour venir jouer à son chevet le rôle d’apparitions…

– Toujours elles !… gronda Robert qui cherchait sur qui décharger sa rage sourde.

– C’est donc cela !… reprit Macrocéphale. Voilà bien des fois que Penhoël me parle de visions et d’ordres venus d’en haut…

Cyprienne et Diane se tenaient serrées l’une contre l’autre ; elles avaient des larmes de joie dans les yeux. Chacune des paroles qu’elles entendaient retentissait au fond de leur cœur et voulait dire : « Enfants, vous avez sauvé Penhoël !… »

Tandis qu’elles triomphaient, les pauvres enfants, laissant aller leurs âmes à l’espoir, un mot vint les frapper comme un coup de massue.

C’était Robert qui parlait.

– À tout prix, disait-il d’une voix brève et résolue, il faut que ces petites filles meurent !

– S’il s’agit d’un assassinat, murmura Pontalès, je me retire.

– M. le marquis, on se passera de vous !

– Si l’on dépasse les bornes de la légalité, dit à son tour Macrocéphale, je m’abstiens.

– Monsieur l’homme de loi, on se privera de vos services ! !… Mais il ne sera pas dit que deux misérables enfants nous auront impunément barré la route ! Où est Bibandier ?

Cette question s’adressait à Blaise.

– Auprès de la tonne de cidre, répondit le domestique ; il boit à la santé du roi.

– Peut-on toujours compter sur lui ?

– Je le laisse jeûner depuis trois ans, répliqua Blaise, pour le tenir en haleine… Il est maigre et affamé comme un bon chien de chasse.

Robert se retourna vers Pontalès.

– M. le marquis, dit-il, chacun de nous, cette nuit, doit avoir sa part de besogne… Il faut que tout soit fait demain matin, car il y a comme un menaçant mystère autour de nous, et peut-être nous repentirions-nous toute notre vie d’avoir perdu quelques heures dans les circonstances où nous sommes… Je me charge des petites filles.

– Où les trouverez-vous ? demanda Pontalès.

– Bibandier est un limier de premier ordre, répondit Blaise.

– Quant à vous, M. le marquis, reprit Robert, vous vous chargerez de Penhoël… Maître le Hivain, les faux sont-ils toujours chez vous ?

– Toujours, répliqua Macrocéphale ; seulement, depuis que les petits démons rôdent, la nuit, autour de chez moi, j’ai ôté le portefeuille du tiroir où je l’avais serré, pour l’enfouir sous les carreaux de mon cabinet de travail… Dérangez mon fauteuil et enlevez une toile, vous avez la chose !

Cyprienne et Diane, qui retenaient leur souffle pour écouter mieux, échangèrent un signe de muette intelligence.

– Rien n’est perdu, alors, reprit Robert, et je vous réponds, moi, que nous aurons cette nuit la signature de Penhoël !… Maître le Hivain va nous rapporter les pièces… Quand Penhoël verra qu’on lui met sous la gorge comme un pistolet prêt à faire feu les faux commis par lui, nous verrons bien s’il résistera !

– En route, M. le Hivain ! dit Pontalès, nous jouons notre dernière partie !

Diane et Cyprienne avaient quitté leur poste d’observation. Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre.

– Ma sœur, dit Diane tout bas, il faut que nous soyons avant eux à la maison de M. le Hivain… nous savons maintenant où sont les papiers qui menacent Penhoël !

– Allons bien vite !… murmura Cyprienne.

Elles échangèrent un dernier baiser ; puis Diane dit encore d’un ton de résignation simple et douce :

– Ma sœur, nous allons risquer notre vie… si l’une de nous deux meurt, l’autre continuera la tâche commencée… si nous mourons toutes deux, nous prierons Dieu là-haut pour Penhoël !…

Diane s’élança la première dans le sentier conduisant au bord de l’eau et s’y laissa glisser sans bruit ; mais au moment où Cyprienne allait descendre à son tour, le pan de sa robe s’accrocha aux piquants d’une touffe de ronces.

L’étoffe se déchira. Les deux jeunes filles précipitèrent leur fuite.

Robert, Pontalès et leurs deux compagnons se séparaient, lorsque le bruit léger produit par la robe déchirée vint jusqu’à leurs oreilles.

– Avez-vous entendu ?… dit Macrocéphale.

Personne ne répondit.

Pontalès, Robert et Blaise s’étaient élancés déjà de l’autre côté du rempart de verdure.

L’enceinte fut fouillée en un clin d’œil elle était vide.

– Il y avait quelqu’un là, pourtant ! dit Pontalès d’une voix altérée.

Blaise battait son briquet de fumeur et Macrocéphale ouvrait la petite lanterne qui éclairait sa marche dans les bas chemins, quand il regagnait son logis après la nuit tombée.

La lanterne s’alluma. Nos quatre compagnons virent d’abord leurs propres visages pâlis et bouleversés par la peur.

Puis chacun d’eux fit l’examen des moindres recoins de l’enceinte.

– Il n’y a rien, dit Macrocéphale, qui venait de regarder dans la guérite ; et ce lieu est sans issue.

– Ce sera quelque lièvre, commença Blaise.

Mais la voix de Pontalès l’interrompit.

– Voici une issue ! dit-il ; un véritable sentier qui descend à la rivière !

Il ajouta en se penchant vivement pour ramasser quelque chose :

– Qu’est-ce que cela ?

Les trois autres se rapprochèrent. Pontalès tenait à la main un lambeau de la robe de Cyprienne, qui était resté attaché aux épines du buisson de ronces.

Tout le monde reconnut l’étoffe. Il y eut un silence consterné.

– J’avais tort !… dit enfin Pontalès d’une voix basse et brève, et vous avez raison, M. de Blois… Elles en savent trop long désormais… Il faut qu’elles meurent, n’importe où ni comment… qu’elles meurent cette nuit même !

– Il y a dix à parier contre un, dit Robert, qu’elles sont à la maison de maître le Hivain…

– En avant ! s’écria Blaise ; sans sortir des bornes respectables de la légalité, nous allons leur faire faire connaissance avec le Bibandier !…

XII. PETITS DÉMONS[modifier]

Robert et Pontalès se dirigèrent ensemble vers la rivière, non point par le petit sentier à pic où venaient de s’engager les jeunes filles, mais par la route qui longeait les anciennes fortifications.

Pendant ce temps-là, maître le Hivain remontait en toute hâte au manoir, pour avoir la clef du bac, et Blaise retournait à l’aire, afin de trouver Bibandier.

Bibandier allait bien encore quelquefois se promener solitairement sur la lande ou dans les sentiers de la Forêt-Neuve, quand les nuits étaient sans lune, mais il n’y mettait plus le même cœur qu’autrefois. Il avait laissé dans les taillis de Bains son armée de manches à balai habillés en brigands ; son chien était mort de faim depuis longtemps ; et s’il continuait lui-même à mener son métier de rôdeur, c’était vocation irrésistible, car jamais le hasard ne l’avait payé de ses peines.

Que faire en un pays où les poches ne contiennent que des gros sous, et où les bâtons sont des massues ?

Bibandier avait dû espérer un instant un sort meilleur en voyant deux de ses camarades intimes occuper une bonne position dans le pays ; mais Robert et Blaise l’avaient systématiquement tenu à distance, et le pauvre diable n’avait jamais pu réclamer trop haut, parce que le bagne de Brest est un bercail incessamment ouvert, où les brebis égarées comme lui rentrent au premier mot.

Il se taisait. Peut-être n’en pensait-il pas moins. Cependant, c’était un coquin assez débonnaire, et la rancune qu’il gardait à ses anciens camarades n’atteignait pas des proportions bien tragiques.

D’ailleurs, on n’était pas sans lui faire entrevoir de temps à autre un meilleur avenir. Bien qu’il ne connût pas en détail ce qui se passait à Penhoël, il pouvait voir, comme tout le monde, qu’une lutte était engagée. On pouvait avoir besoin de lui, et alors il faudrait bien lui donner sa part de l’aubaine…

En attendant, Blaise lui jetait çà et là une pièce blanche pour l’empêcher de s’impatienter trop fort, et M. de Blois lui avait fait obtenir, par son crédit, une petite position officielle.

Bibandier était fossoyeur de la paroisse de Glénac, aux appointements fixes de douze francs par an, plus le casuel.

Mais, malgré les fièvres du marais et deux médecins qui s’étaient établis depuis peu à la Gacilly, la mort ne donnait guère au bourg de Glénac. Le pauvre Bibandier était maigre à faire compassion.

Blaise le trouva, comme il l’avait annoncé, sous le tonneau de cidre qu’on avait mis en perce dans un coin de l’aire. Bibandier était couché paresseusement dans la poussière ; sa tête reposait sur une de ses mains, et l’autre tenait une écuelle demi-pleine. Sa figure longue, et dont les teintes ternes tiraient sur le gris, s’empourprait légèrement ; son œil cave veloutait son regard ; il y avait dans sa physionomie un repos content et parfait.

Il restait là depuis le matin, buvant tout seul et voyant la vie couleur de rose. C’était son jour de fête. Il ne buvait ainsi, à sa soif, qu’une fois tous les ans.

Au premier mot que Blaise lui glissa tout bas dans l’oreille, il quitta sa pose nonchalante et se dressa d’un bond sur ses pieds. On eût pu le voir alors dans toute la longueur de sa taille, avec ses membres étiques et osseux ballottant dans un vêtement de futaine trop large, et qui n’avait plus que la corde.

– Oh ! oh !… dit-il avec gaieté ; il s’agit des chers petits anges !… ça me paraît très-faisable !

Il y avait tant de joyeuse humeur dans son accent, et l’expression de son visage restait si débonnaire, que Blaise ne put s’empêcher de lui dire :

– Me comprends-tu bien ?

– Parfaitement !… répliqua Bibandier sans rien perdre de sa tranquillité sereine ; quand quelque chose démange, on se gratte, mon fils… c’est tout simple… L’Américain en est-il ?

– C’est lui qui monte le coup.

– Bonne affaire ! moi je n’ai pas encore travaillé dans ce genre-là… mais chacun gagne sa vie comme il peut… pas vrai ?

On eût dit que Blaise s’était attendu à plus de résistance, car il regardait Bibandier d’un œil surpris et même un peu inquiet.

Celui-ci parut comprendre ce que Blaise avait dans l’esprit. Il emplit l’écuelle et la lui présenta d’un geste cordial.

– On peut se déboutonner ici, dit-il en montrant du doigt le groupe des paysans qui se pressaient autour du père Géraud à la porte de la ferme ; voilà deux heures qu’ils oublient le tonneau pour écouter les sornettes du vieux gargotier de Redon !… Bois un coup, l’Endormeur !… Je savais bien que Robert et toi, vous en viendriez là quelque jour, et je vous attendais.

Son regard, qui prit une nuance de mélancolie, tomba sur la futaine usée de sa veste.

– J’avais grand besoin de me refaire !… reprit-il, grand besoin !… L’Américain et toi, vous n’avez pas été gentils avec un vieux camarade… Mais on ne peut pas payer celui qui ne fait rien… pas vrai ?… Je dis donc que je suis content d’avoir l’occasion de travailler pour vous…

– Voilà un brave garçon !… s’écria Blaise ; sois tranquille… Tu seras payé comme il faut !

– Quant à ça, répliqua Bibandier, je ferai mon prix moi-même en temps et lieu… Tu dis que c’est pressé, mon fils ? Eh bien, partons !

Blaise ne bougea pas ; son regard exprimait toujours la même défiance.

Le fait est qu’il était difficile d’accorder les paroles de Bibandier avec l’expression de douceur patiente qui était sur son pauvre visage, maigre, pâle et défait. Il semblait à Blaise que son vieux camarade souriait aussi par trop débonnairement en parlant de meurtre.

– Ah çà ! reprit-il d’un ton d’hésitation, es-tu bien sûr de ne pas faiblir ?… Elles sont si jeunes… si jolies !…

– Ça ne me fait rien… répondit l’ancien uhlan ; chacun pour soi !… Je ne dis pas que je me servirais volontiers du couteau avec de pauvres chérubins comme ça !… J’espère bien qu’on me laissera la liberté de m’y prendre à ma guise ?

– Carte blanche !… pourvu que ce soit fait.

– Ça sera fait, mon bonhomme… et proprement !

– Viens donc, dit Blaise, qui se mit en marche.

Bibandier but une dernière écuelle de cidre, et n’eut besoin pour le rejoindre que d’allonger un peu le pas de ses grandes jambes.

Chemin faisant, Blaise lui expliqua plus en détail ce qu’on attendait de lui ; Bibandier, tout en écoutant, fredonnait avec sa voix de basse-taille un air à roulades. Plus d’une fois, avant d’arriver au Port-Corbeau, Blaise s’arrêta court pour lui dire :

– Du diable si je te comprends, mon vieux ! Moi qui n’ai pas le cœur tendre, je ne pourrais pas chanter à l’heure qu’il est !

– C’est que tu manges tous les jours, toi !… répliquait Bibandier doucement et le sourire aux lèvres ; si tu avais été trois ans à mon régime, tu m’en dirais des nouvelles !

Et cela était dit si bonnement ! C’était de la quintessence de férocité…

En approchant du passage, Bibandier coupa la parole à Blaise, qui continuait ses instructions.

– Voilà qui est entendu !… dit-il ; l’affaire des petites est réglée, et tu seras content de moi… Quant aux dépenses de l’entreprise… c’est deux mouchoirs et quelques bouts de corde… Mais l’Américain n’est pas seul !… Qui diable avons-nous là ?

Devant le bac, dont l’amarre était déjà détachée, trois hommes se tenaient en effet debout.

M. de Blois seul avait le visage découvert ; les deux autres cachaient soigneusement leurs figures sous les larges bords de leurs chapeaux de paysans.

Bibandier, qui était toujours d’excellente composition, fit, semblant de ne pas les reconnaître.

Il salua respectueusement Robert, et entra le premier dans le bac.

– Je connais un peu les habitudes des chers petits anges, murmura-t-il ; je les rencontre souvent au clair de lune, quand je me promène, la nuit, pour ma santé… Elles auront passé l’eau dans leur batelet, qui doit être amarré là-bas sous les saules.

Robert s’était rapproché de Blaise.

– Eh bien ?… demanda-t-il tout bas.

– Un cœur de pierre !… répliqua le gros garçon. Dur comme une lame de poignard !… Je ne le croyais pas si fort que cela !

– Tant mieux !… dit Robert.

Bibandier s’était emparé de la perche du passeur. Au lieu de se diriger vers la route de Redon, qui lui faisait face, il remonta un peu le courant, pour gagner un rideau de saules qui baignaient leurs basses branches dans la rivière.

À l’aide de sa perche, il écarta le grêle feuillage et finit par rencontrer, après deux ou trois tentatives inutiles, un objet qui sonna contre le bois de sa gaffe.

– Qu’est-ce que je disais ? s’écria-t-il joyeusement ; perchez un peu, s’il vous plaît, M. Blaise, pendant que je vais voir là-dessous.

Il abandonna la gaffe en effet, et gagna le bout du chaland qui passait sous les saules. On entendit un léger bruit, puis on vit un petit bateau qui s’en allait à la dérive le long du bord, du côté du marais.

Bibandier, qui reparut au même instant, regarda fuir la barque et dit avec un gros rire bonasse :

– Quand les petits chérubins voudront repasser l’eau… c’est elles qui seront bien attrapées !

Chacun pensa sur le chaland que Bibandier valait son pesant d’or…

. . . . . . . . . . .

Il y avait dix minutes environ que Diane et Cyprienne avaient traversé l’Oust, au moyen du batelet trouvé par Bibandier sous les saules.

En quittant leur cachette, au pied de la Tour-du-Cadet, elles se doutaient bien que le bruit de la robe déchirée avait trahi leur présence et qu’on allait les poursuivre : mais elles avaient de l’avance, parce que Pontalès et ses compagnons ne pouvaient parvenir à l’autre rive qu’à l’aide du bac, dont la clef était au manoir. En outre, le sentier qu’elles suivaient les conduisait en quelque sorte d’un saut jusqu’au bord de l’eau, tandis que la route commune nécessitait un long détour.

Ce n’était pas la première fois que les deux filles de l’oncle Jean couraient un danger prochain et terrible ; mais en ces moments leurs forces semblaient grandir avec le péril. Cyprienne semblait lutter avec un enthousiasme fougueux qu’exaltait la pensée du martyre ; Diane demeurait plus calme et se dévouait de sang-froid.

Elles avaient entendu l’entretien des ennemis de Penhoël. Elles savaient que leur sexe et leur jeunesse ne les défendraient point contre la colère de ces hommes. Elles n’espéraient point de quartier.

Mais loin de s’arrêter devant la menace entendue, elles y puisaient un nouveau courage. Dans leur vaillance virile, un sentiment d’orgueil enfantin s’élevait. On les craignait ! On prenait, pour les combattre, les mêmes armes qu’on eût employées contre des hommes ! Elles étaient fières.

N’avaient-elles pas entendu tomber de ces bouches ennemies l’aveu de leur puissance ? Sans elles, pauvres jeunes filles, Penhoël aurait succombé depuis longtemps !

Leur cœur battait de joie et non point de frayeur, car la lutte n’avait pas été stérile. Grâce à l’effort de leurs bras d’enfants, René, Madame et l’Ange restaient en équilibre au bord du précipice.

La ruine qui menaçait toujours n’était pas encore accomplie ; et, d’après ce qu’elles venaient d’entendre, il ne restait à Pontalès et à Robert qu’une seule arme contre la résistance tardive de Penhoël.

Mais c’était une arme cruelle, qui suspendait sur la tête de René l’infamie en même temps que le malheur. Des faux ! il y avait des faux !… C’était sans doute le résultat de quelque obsession perfide ; mais les pièces existaient, et ce n’était plus seulement la misère qui menaçait Penhoël !

Il y avait longtemps déjà que Cyprienne et Diane avaient surpris le secret de ces fausses signatures, arrachées à l’ivresse quotidienne de René. Elles en avaient reconquis et détruit une partie, en s’introduisant, la nuit, au château de Pontalès. L’autre portion, déposée chez l’homme de loi, avait défié jusqu’alors toutes leurs tentatives.

Mais elles savaient maintenant l’endroit précis où se trouvaient les papiers. Avec l’aide de Dieu, si on leur donnait le temps d’agir, elles pouvaient encore sauver Penhoël.

Diane détacha d’une main ferme l’amarre du bateau, caché parmi les glaïeuls, sous la loge de Benoît Haligan, et Cyprienne saisit la perche.

L’Oust n’était pas débordée, mais elle coulait à pleines rives et laissait couvertes les parties basses du marais. Tout en perchant, les deux jeunes filles entendaient, parmi le silence de la nuit, le bruit sourd et continu, produit par le tournant de Trémeulé. Dans l’ombre, les vapeurs qui se suspendent au-dessus du gouffre rayonnaient une lueur faible et pâle. Elles voyaient au loin le gigantesque fantôme de la Femme-Blanche qui se balançait et planait sur les eaux tranquilles du marais.

Derrière elles, au-dessus des taillis de châtaigniers, les jardins de Penhoël gardaient leur illumination brillante ; la fête n’était pas finie ; quelques accords, jetés par l’orchestre campagnard, arrivaient, par bouffées, jusqu’à leurs oreilles.

Quand elles touchèrent le bord opposé, nul mouvement ne se faisait remarquer encore du côté du bac, qui allait s’ébranler bientôt pour les poursuivre.

Elles sautèrent lestement sur la rive, et au lieu de prendre la route de Redon, qui les eût conduites à la maison de maître le Hivain, elles se dirigèrent, en courant, vers le marais.

Dans l’immense prairie, où se déroulaient de toutes parts d’étroits filets d’eau, on apercevait un mouvement confus au milieu des ténèbres : c’étaient les troupeaux de Glénac et de Saint-Vincent qui erraient en liberté sur le pâturage commun.

Tout en courant sur l’herbe courte et unie comme un tapis, Cyprienne et Diane appelaient doucement :

– Mignon !… Bijou !…

Leurs voix se perdaient dans la nuit. Quelques moutons effrayés prenaient la fuite sur leur passage, et les oies, éveillées, allongeaient le cou pour jeter leurs cris plaintifs et discordants.

Les deux jeunes filles appelaient toujours…

Au bout de deux ou trois minutes, un piétinement sourd se fit entendre au loin sur le gazon. L’instant d’après Bijou et Mignon deux jolis petits chevaux demi-sauvages, arrêtaient leur galop et restaient immobiles, la fumée aux naseaux et les jarrets tendus.

Diane et Cyprienne s’élancèrent à cru sur leurs dos. En quelques secondes, elles eurent regagné le temps perdu à courir sur le marais.

Bijou et Mignon étaient deux vrais bretons, noirs tous deux, robustes d’encolure, trapus de formes et pouvant soutenir durant des heures leur galop rude et vif.

Ils allaient côte à côte, d’une ardeur égale. La voix des jeunes filles les excitait sans cesse, et leur course perçant droit devant soi, à travers champs, landes et haies, ressemblait à un tourbillon.

Diane et Cyprienne, excellentes cavalières, ne s’inquiétaient point des obstacles de la route ; quand il y avait un fossé large à franchir d’un bond, elles plongeaient leurs petites mains blanches dans la dure crinière des bretons ; quant il fallait traverser un taillis, elles se couchaient presque sur leurs chevaux et passaient rapides, comme des flèches, au travers du fourré.

Sur la lande rase elles se redressaient.

– Hope ! Mignon ! hope ! Bijou !

Elles caressaient doucement le cou déjà baigné de sueur de leurs montures.

Les deux chevaux, lancés à fond de train, dévoraient l’espace…

Si quelque paysan les eût rencontrées, glissant comme deux traits dans la nuit, il se fût signé sans doute avec terreur, en recommandant son âme à Dieu. Et, après la terreur passée, il se serait vanté jusqu’au jour de sa mort d’avoir vu, par une nuit d’automne, les fées se rendant au sabbat !

Vraiment, c’était une course étrange. Les chevaux noirs disparaissaient dans les ténèbres ; on n’eût pu voir que deux jeunes filles, à la taille svelte et comme aérienne, entraînées par une force mystérieuse. Elles semblaient glisser, assises sur un nuage rapide. C’étaient bien des fées légères et gracieuses. L’œil ne pouvait les suivre. L’aile du vent les emportait et laissait flotter derrière elles les boucles molles de leurs longs cheveux.

– Hope ! Bijou !… hope ! Mignon !…

Il y a une grande lieue de pays entre Port-Corbeau et le bourg de Bains. Quelques minutes avaient suffi à ce trajet. Cyprienne et Diane descendirent de cheval, laissant Bijou et Mignon sur la lisière de la lande.

Maître Protais le Hivain occupait une maison isolée qui s’élevait à cent pas en avant de l’unique rue du bourg.

Pour acquérir cette propriété, il lui avait fallu susciter bien des discordes dans les campagnes voisines, ruiner bien des pauvres cultivateurs et jeter plus d’un orphelin sur la paille. Mais c’étaient là sa vocation et son plaisir. Maître le Hivain était, en fait de chicane, un véritable artiste. On peut dire que la vue seule de sa figure jaune et démesurément longue donnait aux paysans la fantaisie de plaider.

Cyprienne et Diane avaient déjà rôdé bien souvent autour de sa maison mais la vigilance rusée de l’homme de loi avait trompé jusqu’alors toutes leurs tentatives. Aujourd’hui, elles avaient deux chances nouvelles pour arriver à leur but : d’abord elles savaient où trouver les papiers, ensuite le domestique de maître le Hivain qui, d’ordinaire, faisait bonne garde, était en ce moment à fêter la Saint-Louis de l’autre côté de l’eau, dans l’aire du fermier de Penhoël.

En donnant cette vacance à son domestique, maître le Hivain avait compté sur l’effet du coup de fusil tiré la veille au bord de la lande, et aussi sur le bal qui devait assurément retenir au manoir les deux filles de l’oncle Jean.

Il n’y avait pour défendre sa maison, ce soir-là, qu’une servante septuagénaire, assistée par un chien de garde accablé de vieillesse.

La bonne femme et le chien dormaient sans doute d’un profond sommeil, sur la foi des gros verrous qui fermaient toutes les ouvertures, car les deux sœurs purent escalader les murailles du jardin sans éveiller le moindre mouvement dans la maison.

Du côté du jardin, les fenêtres n’avaient point de contrevents. En un clin d’œil, à l’aide d’une échelle que leurs jolies mains eurent bien de la peine à dresser contre le mur de la maison, Cyprienne et Diane furent dans le cabinet de travail de l’homme de loi.

Elles battirent son propre briquet, et allumèrent sa propre lampe.

Il eût fallu les voir en ce moment, animées par la course qu’elles venaient de fournir et par la joie vive du premier succès ! Leurs joues se coloraient d’un incarnat charmant : leurs yeux pétillaient d’impatience et de désir ; un sourire espiègle se jouait déjà autour de leurs lèvres fraîches, tant elles se croyaient sûres du triomphe !

Leur gaieté d’enfant était revenue. Le moment avait beau être solennel, puisqu’il s’agissait en définitive du sort de toute une famille aimée ; il y avait dans la nature même de leur acte quelque chose d’étrange et de gaillard qui éloignait toute idée tragique.

Elles riaient en descellant les carreaux du cabinet.

Leur recherche ne fut pas longue. Sous le fauteuil même où Macrocéphale ruminait chaque soir ses consultations diaboliques, il y avait un trou creusé au couteau, qui renfermait un petit carnet crasseux.

La vue de ce carnet fit battre bien fort le cœur de Diane et de Cyprienne. Elles ne songeaient plus à rire. C’était là le salut de Penhoël.

Elles restèrent un instant à genoux, levant au ciel leurs yeux humides, afin de remercier Dieu.

Elles songeaient à Madame et à la pauvre Blanche…

Mais le temps pressait. Diane serra le portefeuille dans son sein, et toutes deux redescendirent l’échelle.

La vieille femme et le vieux chien dormaient toujours comme des bienheureux. C’était une réussite complète.

– Hope ! Bijou !… hope ! Mignon !…

Comme elles avaient toutes deux le cœur léger en reprenant la route parcourue ! Comme elles caressaient gaiement le cou de leurs petits chevaux ! Comme elles étaient heureuses !

– Tiens… dit Diane tandis que Mignon franchissait un large fossé, c’est là qu’on a tiré sur moi hier… Le corps du pauvre Cabry est encore au fond du trou !…

La course ne se ralentit point, mais elles se penchèrent toutes deux ; leurs bras s’enlacèrent et leurs joues s’unirent dans l’ombre.

– C’est la dernière fois que tu seras exposée à un danger pareil, ma petite sœur, s’écria Cyprienne ; ils sont vaincus !…

– Et qui sait ? ajouta Diane ; peut-être y a-t-il dans ce portefeuille de quoi rendre à Penhoël la fortune qu’on lui a volée ?…

Elles étaient à moitié chemin déjà. Diane arrêta tout à coup le galop de son cheval.

– J’y pense !… reprit-elle. Ils doivent nous attendre sur cette route !…

– Je voudrais bien savoir lequel d’entre eux, répliqua Cyprienne que la victoire rendait fanfaronne, est capable de barrer la route à Bijou ?

– S’ils ont des armes ?

– Nous leur passerons sur le corps !

– Et s’ils nous guettaient au passage du Port-Corbeau ?…

Cyprienne arrêta son cheval à son tour.

– Ce n’est pas pour moi que j’ai peur… reprit Diane ; mais maintenant nous avons à garder un trésor.

– Eh bien ! remontons jusqu’aux Houssaies… Nous passerons sur le pont du moulin.

L’avis était bon. Les deux sœurs changèrent aussitôt de direction et se mirent à galoper vers les Houssaies.

Mais il se trouva que d’autres avaient eu la même idée qu’elles, car en arrivant au bord de l’eau, elles virent que la tête du pont était occupée par deux hommes, en qui elles crurent reconnaître Robert de Blois et M. le marquis de Pontalès.

– Prenons du champ, dit Cyprienne que rien n’effrayait, et passons.

– Essayons plutôt de passer à Port-Corbeau, répliqua Diane ; il sera toujours temps de revenir ou de mettre nos chevaux à la nage…

La course recommença le long de la rivière.

Quand elles arrivèrent au passage du bac, il y avait à peine trois quarts d’heure qu’elles avaient enfourché pour la première fois leurs vaillants petits chevaux.

Il n’était pas tout à fait minuit, et le jardin de Penhoël montrait toujours, au haut de la colline, ses illuminations intactes. La fête en avait encore au moins pour une bonne heure.

Rien de suspect n’apparaissait, cette fois, sur la rive. Les deux sœurs rendirent la liberté à Bijou et à Mignon, qui regagnèrent en caracolant leur lit de gazon. Elles pensaient que bien leur en avait pris de ne point tenter le passage au pont des Houssaies, car ici aucun obstacle ne leur barrait la route.

– Allons ! dit Cyprienne en descendant vers les saules, nous voici à bon port… et nous aurons encore le temps de danser une contredanse…

Diane écarta les branches du saule…

Comme elle ouvrait la bouche pour lancer quelque gaie repartie, trois hommes, couchés dans l’herbe haute qui croissait au bord de l’eau, se dressèrent tout à coup sur leurs pieds.

Les deux jeunes filles eurent à peine le temps de pousser un cri, tant on mit de presse à leur nouer solidement des mouchoirs sur la bouche…

XIII. DEUX PIERRES[modifier]

M. le marquis de Pontalès était un homme prudent, qui n’avait aucun goût pour les aventures. C’était uniquement par nécessité qu’il s’était joint à l’expédition de cette nuit. M. de Blois et lui traitaient en effet de puissance à puissance, et du moment que M. de Blois se mettait à l’œuvre, Pontalès ne pouvait point reculer.

C’était la première fois qu’il se livrait ainsi.

Jusqu’alors il s’était toujours tenu derrière Robert, contribuant volontiers aux frais de la guerre, mais ne combattant jamais en personne.

Cela lui allait mieux.

Et, en vérité, il aurait regardé sans doute comme un imposteur quiconque lui aurait annoncé, le matin même, les événements de cette soirée. Lui, le marquis de Pontalès, propriétaire de soixante mille livres de rente, jouant au loup-garou dans les taillis et bravant la cour d’assises comme un malheureux !…

Mais les circonstances entraînent, et l’homme le plus habile, engagé dans certaines entreprises, doit jouer le tout pour le tout à un moment donné.

Cela ne veut point dire que Pontalès, en passant la rivière de l’Oust avec ses quatre compagnons, ne fit des réflexions assez chagrines. Il eût vidé sa bourse, sans doute, de grand cœur, pour être transporté tout à coup entre les murailles de son château. On peut penser même que, malgré le désir ancien et passionné qu’il avait de détruire la vieille influence des Penhoël et de se mettre à leur place, il n’aurait point engagé la bataille s’il avait prévu dès le principe, les dangers de cette nuit.

Maintenant, il était trop avancé pour reculer.

Le péril était en arrière comme en avant, et les chances de salut se trouvaient tout entières du côté du crime.

Une fois qu’on eut pris terre de l’autre côté de l’eau, Bibandier fut choisi tout d’une voix pour diriger les opérations. Ce n’est point déroger que de servir sous les ordres d’un glorieux général. Pontalès était marquis, Robert se disait gentilhomme, et Bibandier n’était qu’un simple échappé de bagne ; mais l’histoire est pleine de ces exemples, où l’on voit des princes céder le commandement à de vaillants officiers de fortune.

Bibandier se montra tout de suite à la hauteur de son autorité nouvelle. Son premier soin fut de se raviser au sujet du petit bateau qui avait servi au passage des deux filles de l’oncle Jean.

– Nous allons avoir besoin de ce joujou, dit-il en saisissant la perche du bac.

Et il se mit à courir le long de la rive jusqu’à ce qu’il eût atteint le batelet, entraîné par le courant. Il s’accrocha au moyen de sa perche et l’amarra ; au-dessous de la route de Redon, à l’un de ces mêmes saules qui avaient servi de refuge à Robert et à Blaise, la nuit de leur arrivée à Penhoël.

Puis il revint vers sa troupe tranquillement et sans se presser.

– La petite barque allait tout droit vers le trou de la Femme-Blanche, grommela-t-il ; on n’aura besoin que de se laisser mener…

– Ah çà ! dit Robert, il faut prendre un parti… Elles doivent avoir de l’avance, et nous aurons de la peine à les rattraper !…

– Les rattraper !… répéta le uhlan ; il faudrait de meilleures jambes que les nôtres… Si vous les aviez vues comme moi courir la nuit sur la lande… Hope ! Bijou !… hope ! Mignon !… Ce sont de jolies petites filles tout de même !…

– Mais qu’allons-nous faire ?

Bibandier tira de sa poche sa pipe et son briquet.

– Voulez-vous vous allumer, M. Robert ?… dit-il ; nous avons joliment le temps d’en fumer une.

– Il ne s’agit pas de plaisanter…, commença M. de Blois d’un ton impérieux.

D’un seul coup sec et merveilleusement ajusté, l’ancien uhlan mit le feu à son amadou ; puis il atteignit sa pipe toute chargée et l’alluma en faisant claquer savamment ses lèvres.

Pontalès avait piteuse mine derrière les bords de son grand chapeau. La froide impertinence de ce drôle, comme il l’appelait au fond de son cœur, ne lui présageait rien de bon. Maître le Hivain songeait à sa maison dévastée.

Blaise s’approcha de Robert, qui frappait du pied avec impatience.

– Si vous ne le laissez pas marcher à sa guise, dit-il tout bas, nous n’en ferons rien cette nuit.

– Qu’il s’explique au moins !

– Quant à ça, dit Bibandier en s’appuyant sur l’herbe, on va te faire un programme, Américain !

Robert tressaillit. Il y avait bien trois ans qu’on ne lui avait donné ce nom, et depuis le même espace de temps, le pauvre Bibandier affectait en toute circonstance, vis-à-vis de lui, le plus profond respect.

L’ancien uhlan reprit, tandis que Blaise riait sous cape de la déconvenue de son maître :

– Il n’y a donc de sage ici que l’Endormeur et moi !…

Blaise cessa de rire.

– Monsieur l’homme de loi, poursuivit Bibandier, qui se croit si bien caché derrière son chapeau de paille, pourrait vous dire que, dans un procès, le client ne donne pas de conseil à son avocat !…

La figure de Macrocéphale s’allongea notablement. Le marquis tremblait d’avoir été reconnu à son tour.

Mais Bibandier, soit qu’il ignorât véritablement le nom de son quatrième compagnon, soit qu’il eût fantaisie d’épargner Pontalès, reprit presque aussitôt :

– Quant à l’autre, je ne puis pas parler, n’ayant pas l’avantage de le connaître… Ah çà ! ne te fais pas de mal, Américain ; voilà le programme des opérations, comme disait Bonaparte : attendre et faire le mort !

– Et pendant ce temps, dit Macrocéphale, on va piller mon domicile !…

– Exactement, père la Chicane !

– Et les pièces seront enlevées !… ajouta Robert.

– Ça me paraît vraisemblable, mon fils.

– Écoute, dit Robert qui voulut essayer de l’autorité ; on t’a promis de te payer grassement, mais cela ne te donne pas droit d’insolence… Fais ta besogne, ou va-t’en !

– Où ça ?… demanda Bibandier tout doucement ; à Redon ?… Dire à M. le procureur du roi ce qui se passe ici ?… Américain, tu ne m’en crois pas capable !… Que diable ! on est plat comme une galette aujourd’hui pour devenir insolent demain comme un bureaucrate. Tu sais bien que c’est la vie !… Voyons, ajouta-t-il en changeant de ton, sommes-nous donc des enfants, M. Robert ? Mettons que j’aie eu tort, et veuillez recevoir mes très-humbles excuses… Entre gentilshommes, ma foi ! on ne peut faire davantage.

Il se leva et tendit, avec une grâce très-noble, sa main, que Robert n’osa pas repousser.

– Ainsi, poursuivit-il, voici une affaire arrangée !… l’honneur est satisfait !… Maintenant, parlons de choses sérieuses… Si nous étions dans un pays civilisé, où l’on ne fait qu’une route pour aller d’un endroit à un autre, je vous dirais : Marchons et poursuivons nos petits anges, l’épée dans les reins… Mais d’ici au bourg de Bains, il y a une diable de lande, où plus de cent routes se mêlent et se croisent… nous aurons beau nous séparer et prendre chacun notre sentier : il y a dix à parier contre un que les petites passeront entre nos doigts comme des anguilles !

– C’est vrai, dit Blaise.

Et, de fait, le raisonnement était si rigoureusement juste, que personne n’y put trouver d’objection.

– Vous auriez pu vous expliquer tout de suite !… grommela seulement Robert.

– Je pourrais relever cette parole, répliqua Bibandier avec gravité, mais je sacrifie une susceptibilité légitime à l’intérêt de tous… Il est donc bien entendu que donner la chasse aux petites serait une ânerie… Reste à savoir comment nous les pincerons… Je crois avoir résolu le problème d’avance en vous disant : Attendons.

– Mais si elles passent la rivière ailleurs ?… objecta Macrocéphale.

– Bonne idée !… Ailleurs, cela veut dire au moulin des Houssaies, car il n’y a pas d’autre passage… Eh bien ! l’Américain et ce monsieur que je n’ai pas l’honneur de connaître peuvent prendre leurs jambes à leur cou et aller garder le pont des Houssaies.

– C’est cela !… s’écria Pontalès ravi d’avoir un prétexte pour s’éloigner du lieu probable de l’action ; M. de Blois, je suis à vos ordres.

– Et si elles viennent là-bas… demanda Robert, nous leur barrerons le passage ?

– Du tout !… répliqua Bibandier ; vous vous rangerez bien poliment, parce que vous aurez eu le temps d’enlever cinq ou six planches du pont… et que la rivière est large et profonde au moulin des Houssaies.

Pontalès avait froid jusqu’à la moelle des os, malgré l’étouffante chaleur de la soirée.

Robert le prit par le bras, et ils remontèrent le cours de l’eau à grands pas.

– Cinq ou six planches au moins !… plutôt six que cinq !… leur cria de loin le bon fossoyeur, car Bijou et Mignon sautent comme des chèvres !…

Pontalès et Robert se perdaient déjà dans la nuit.

– Nous autres, dit Bibandier en conduisant ses deux camarades vers les saules, en faction, s’il vous plaît !… Faites comme moi, M. Blaise ; préparez votre mouchoir… Vous, père la Chicane, vous êtes spécialement chargé des cordes… et maintenant, du silence !

Ils étaient couchés tous les trois dans l’herbe.

En combinant la partie de son plan relative au pont des Houssaies, Bibandier avait compté sans l’étonnante vitesse des deux petits chevaux. Pontalès et Robert en étaient encore à déclouer la première planche, lorsqu’ils entendirent sur la lande le galop de Bijou et de Mignon. Ils se relevèrent, irrésolus, et vinrent à la tête du pont, sans savoir ce qu’ils allaient faire.

Leur vue seule arrêta les deux jeunes filles, qui dirigèrent leur course vers le bac.

Pontalès et Robert quittèrent alors leur poste pour les suivre de loin.

Quand ils arrivèrent à Port-Corbeau, ils trouvèrent la besogne bien avancée. Cyprienne et Diane, un bâillon sur la bouche et garrottées solidement toutes les deux, étaient au fond du petit bateau.

Bibandier tenait en main la perche.

– Ah ! ah !… dit-il en éprouvant les cordes qui liaient les jambes et les bras des deux jeunes filles, voilà qui est proprement fait, et vous savez établir un nœud, père la Chicane !

– Avaient-elles les pièces ?… demanda vivement Robert.

– Certainement… certainement !… répliqua Bibandier ; ah ! avec des petits anges comme ça, on ferait sa fortune à Paris… Ça passe par le trou d’une serrure.

– Donne-moi les pièces !… dit encore Robert.

Bibandier le repoussa tranquillement.

– On ne compte pas les manger, tes pièces, mon bonhomme !… murmura-t-il ; mais il faut que les choses se fassent avec régularité… Je rendrai mes comptes quand tout sera fini… D’ici là, patience !

– Je veux que tu me donnes ces papiers, répéta Robert d’un ton impérieux.

– Le roi dit : « Nous voulons… » grommela l’ancien uhlan ; moi, je veux que tu me laisses tranquille !… Et si tu ne me laisses pas tranquille, ajouta-t-il en redressant sa taille longue et maigre, je te plante là, mon fils… tu achèveras la besogne à ta fantaisie !…

– N’insistez pas !… murmura Pontalès l’oreille de Robert ; cet homme veut quelques louis de plus ; on les lui donnera.

– Maintenant, messieurs, dit Bibandier, faites-moi le plaisir de me souhaiter bon voyage… Je vais partir.

– Pas seul !… s’écria Robert, qui concevait de vagues soupçons ; il faut que Blaise au moins vous accompagne !

Blaise fit la grimace dans son coin, mais il n’eut pas même la peine de refuser.

– Le petit bateau ne porterait pas quatre personnes…, objecta Bibandier sans rien perdre du calme singulier, mêlé d’une nuance de moquerie, qu’il gardait depuis le commencement de l’aventure ; je veux bien noyer mon prochain, mais le suicide répugne à mes principes.

Il entra dans la barque et mit un soin scrupuleux à écarter les deux jeunes filles, de droite et de gauche, pour pouvoir manœuvrer sans leur faire de mal.

– Les deux petits chérubins seront là comme dans leur lit ! dit-il en donnant au fond de l’eau son premier coup de perche.

Personne, parmi les quatre complices du crime, ne pouvait se défendre d’un serrement de cœur. Tous les yeux se fixaient, par une sorte de fascination, sur les deux pauvres enfants couchées dans le bateau. La gaieté du uhlan assombrissait encore le caractère atroce de cette scène.

Diane et Cyprienne étaient étendues sur le dos, les bras liés en croix.

La lune, qui perçait maintenant çà et là les nuages déchirés, montrait la grâce exquise de leurs tailles et leurs pâles figures, où se lisait la résignation du martyre.

Bibandier seul restait parfaitement à son aise en face de ce navrant spectacle.

– Messieurs, dit-il, tandis que le bateau s’ébranlait, je vais vous donner un dernier bon conseil… La fête se continue là-haut… Allez faire, croyez-moi, un petit tour de bal… Il est toujours agréable, le cas échéant, de pouvoir établir un alibi.

Ce terme de palais et de bagne sonna comme une menace aux oreilles des trois complices, qui se dirigèrent en silence vers le bac ; mais Bibandier les rappela tout à coup.

– Encore un service, s’il vous plaît ! dit-il ; j’oubliais d’embarquer deux pierres, pour empêcher les petites de remonter sur l’eau…

Une sueur froide perça sous les cheveux de Pontalès.

Ce fut Macrocéphale qui apporta les deux pierres ; il pensa se trouver mal en regagnant le bac.

Bibandier quitta enfin la rive et se laissa dériver au fil de l’eau, en chantant une de ces chansons lentes et tristes qui mesurent le travail des forçats à la fatigue.

La lune s’était levée tout à fait et mettait des nuances argentées à la colonne de vapeur suspendue au-dessus du tournant de Trémeulé.

La Femme-Blanche semblait grandir et osciller lentement au-dessus du gouffre.

Durant quelques minutes, les quatre compagnons virent la petite barque glisser sur l’eau calme du marais.

Puis elle disparut dans les longs plis de vapeur qui formaient le vêtement de la Femme-Blanche.

XIV. PAUVRES FILLES ![modifier]

Robert de Blois, le marquis de Pontalès et leurs deux compagnons remontaient au manoir de Penhoël. Ils marchaient en silence. De temps en temps l’un d’eux se retournait, comme malgré lui, pour jeter un furtif regard vers le marais où la Femme-Blanche se dressait aux rayons de la lune.

Il leur semblait ouïr de loin le clapotement sinistre et sourd du tournant de Trémeulé.

Dans le taillis qui couvrait tout le versant de la colline, une route était percée pour conduire à la loge de Benoît Haligan. Les quatre complices traversèrent cette route à cinquante pas au-dessus de la pauvre cabane du vieillard. Ils entendirent Benoît Haligan qui chantait de sa voix creuse et tremblante la prière de l’agonie.

Ils pressèrent leur marche en frémissant.

Comme ils arrivaient à la porte du manoir, Robert s’arrêta et releva brusquement la tête.

– C’était nécessaire !… dit-il à voix basse ; et d’ailleurs, ce qui est fait est fait !… Prenons le dessus, messieurs, et ne rentrons pas au manoir avec des figures d’enterrement !

– C’est juste, dit Blaise.

Et Macrocéphale ajouta :

– On ne peut rien contre les faits accomplis… Je chargerai la vieille Yvonne, ma servante, de prier pour elles tous les soirs… Et je suis bien sûr que M. le marquis de Pontalès sacrifiera volontiers une vingtaine d’écus pour faire dire des messes…

Pontalès essuya la sueur de son front.

– Je donnerai vingt louis à l’église de Glénac !… balbutia-t-il, cinquante louis à l’église de Redon !… cent louis à l’église de Rennes !…

– Ma foi ! dit l’homme de loi naïvement, si elles ne sont pas contentes avec cela !…

Robert et Blaise ne purent s’empêcher de rire. L’impression lugubre était en partie secouée, et comme, en définitive, aucun des quatre complices ne se repentait véritablement, ils n’eurent pas grand’peine à rappeler sur leurs visages le calme souriant qui convenait à ce jour de fête.

Ils se séparèrent, afin de rentrer dans le bal par différents côtés.

La danse s’était ranimée au salon de verdure. Jeunes gens et jeunes filles prenaient leur revanche. On se dédommageait de la longue heure d’ennui qu’on avait éprouvée à entendre les gémissements des trois Grâces Baboin-des-Roseaux-de-l’Étang. Au moment de finir, le bal retrouve presque toujours ainsi une gaieté plus vive. À la ville, l’orchestre redouble de verve et d’entrain ; à la campagne, les danseurs cabriolent, battent des mains et crient ; à la Courtille, vers cette heure consacrée, où l’allégresse atteint son plus chaud paroxysme, on brise les verres, on se poche les yeux et on marche sur la tête…

Les musiciens de Glénac jouaient comme des possédés. Ils avaient entonné cette gigue interminable, connue sous le nom de bal breton, et qui peut dérouler jusqu’à cent cinquante figures diverses, suivant la renommée. Danseurs et danseuses, enlevés par les cahots de cette musique nationale, bondissaient avec enthousiasme. On se mêlait, on se choquait, on tombait sur le gazon avec de grands éclats de rire. C’était charmant !

Et les invités de Penhoël ne pouvaient plus se plaindre d’être abandonnés par leurs hôtes. Le maître, il est vrai, ne s’était pas montré de la soirée, mais Madame avait reparu, apportant de bonnes nouvelles de l’Ange.

Elle présidait à la fête maintenant, assise auprès de Jean de Penhoël. Sa figure était bien pâle, mais l’effort qu’elle faisait gardait à ses traits réguliers et nobles une apparence de sérénité.

Il n’y avait de triste que la partie respectable de l’assemblée. Ces dames et ces messieurs avaient regagné leur coin, et présentaient un aspect de plus en plus maussade. Là, toutes les figures étaient refrognées, tous les yeux se chargeaient de sommeil.

Le chevalier adjoint et la chevalière adjointe de Kerbichel, madame veuve Claire Lebinihic et les trois vicomtes restaient sous l’impression produite par les talents des trois Grâces Baboin. De périodiques bâillements faisaient le tour du cercle. Les trois Grâces Baboin, de leur côté, regardaient avec haine la danse victorieuse et ne pouvaient cacher leur détestable humeur. L’Ariette avait eu, en effet, peu de succès ; la Romance était tombée à plat, et la Cavatine, plus malheureuse encore, en achevant la série de glapissements déplorables qu’elle appelait son grand air, avait pu constater que le salon de verdure s’était changé en solitude. Seul, le petit frère Numa l’avait écoutée jusqu’au bout, comme c’était son rigoureux devoir.

Dans ces dispositions, la galerie était un peu moins loquace que naguère, mais aussi son venin était plus épais et plus âcre : chaque coup de langue était une morsure.

On allait des grands aux petits ; tout le monde avait son paquet ; on assassinait ceux qu’on n’avait pas daigné piquer au commencement de la soirée.

Personne n’a été sans remarquer que la province, si prude et si peu charitable, ne choisit pas toujours ses expressions parmi les plus châtiées, lorsqu’il s’agit de calomnier ou de médire. Quand la conversation arrive à un certain degré, quand les dents grincent, quand les langues s’aiguisent, la province est comme le latin qui, dans les mots, brave l’honnêteté, et il n’est point rare d’entendre des locutions très-téméraires tomber alors des bouches les plus vénérables.

En ce moment, la société faisait de la calomnie légère. Elle allait de l’un à l’autre, donnant à Lola, par exemple, qui s’affichait avec le jeune Pontalès, des épithètes extrêmement caractéristiques, déchirant un peu sur Penhoël absent, et risquant sur Madame des hypothèses devant lesquelles une valetaille insolente eût assurément reculé. Ensuite on passait à l’Ange, pour retomber sur quelqu’un des couples occupés à danser le bal breton. Puis on se demandait quelle vie menaient ces deux petites dévergondées, Cyprienne et Diane, qui étaient absentes depuis plus de deux heures !

Et c’était, ma foi, très-significatif. On avait vu disparaître presque en même temps qu’elles ces deux grands fainéants de Robert et d’Étienne.

Les trois Grâces Baboin échangeaient, à ce sujet, avec la chevalière adjointe de Kerbichel, des observations d’une philosophie si avancée, que le chevalier adjoint et les trois vicomtes avaient envie de rougir.

Une chose bizarre, c’est que ces deux grands garçons d’Étienne et de Roger étaient revenus sans les petites ! La Romance expliquait cela en disant que ces demoiselles avaient dû friper un peu leurs toilettes, pendant deux heures de promenade…

– Et déranger leurs coiffures…, ajoutait l’Ariette.

L’aigre Cavatine enchérissait.

Et la charitable assemblée se laissait arracher quelques hargneux applaudissements.

Étienne et Roger étaient rentrés ensemble dans le bal à peu près en même temps que Robert de Blois, M. le marquis de Pontalès et Macrocéphale.

Tandis que ces derniers affectaient de se saluer en passant, comme gens qui ne se sont pas vus depuis longtemps déjà, Étienne et Roger parcouraient d’un regard triste les groupes animés des danseurs.

Leur recherche s’était inutilement prolongée, et en revenant au salon de verdure, ils avaient l’espoir d’y retrouver Cyprienne et Diane.

– Elles ne sont pas là !… dit Roger avec un gros soupir. Deux heures d’absence au milieu d’un bal !…

La physionomie d’Étienne était mélancolique et pensive.

– Nous ne les reverrons pas ce soir… murmura-t-il, et il faut que je sois à Redon demain avant le jour… Je ne pourrai pas lui faire mes adieux… Veux-tu te charger auprès d’elle de mon dernier message ?

– Avant de partir, répliqua Roger, tu peux encore la voir…

Le jeune peintre secoua la tête.

– Ce serait un moment cruel… dit-il, les heures de repos sont pour elles courtes et rares… Pourquoi les troubler ?… Et puis, au moment de la séparation, je serais faible peut-être… Quand tu la verras, Roger, tu lui diras que je l’aimais… que je n’aimerai jamais une autre femme en ma vie… et qu’au prix de tout mon bonheur, je la voudrais voir heureuse…

Sa voix tremblait. Il y avait dans son accent une sensibilité profonde qui faisait contraste avec ses habitudes d’insouciance et la gaieté leste de sa philosophie parisienne.

Roger lui serra la main.

– Je lui dirai que tu es le plus loyal garçon qui soit au monde !… répondit-il. Je lui dirai que tu as la fortune peut-être au bout de tes pinceaux… et que, si Dieu bénit ton travail, tu reviendras en Bretagne afin de la prendre pour femme.

Les yeux d’Étienne étaient humides.

– Merci ! murmura-t-il.

– Nous sommes jeunes !… reprit Roger avec un sourire ému, et Dieu est bon… peut-être que nous serons heureux tous ensemble quelque jour !…

Pendant qu’ils causaient ainsi, Pontalès, Robert et l’homme de loi parcouraient le bal, et soutenaient leur rôle de gaieté forcée. Blaise servait des rafraîchissements, afin de faire acte de présence.

Au moment où Roger prononçait ces dernières paroles, pleines d’espoir souriant et de foi dans l’avenir, la figure de Bibandier sortit de l’ombre, à quelques pas derrière lui.

Le maigre visage du uhlan était couvert de pâleur ; ses yeux roulaient, hagards, et ses cheveux mêlés se hérissaient sur son crâne.

Les deux jeunes gens ne le voyaient point ; par contre, les complices qui guettaient son arrivée l’aperçurent tous à la fois.

Le sourire contraint de Robert et de Pontalès se glaça sur leurs lèvres. Macrocéphale aurait voulu fuir, et Blaise faillit laisser tomber le plateau qu’il tenait à la main.

Il leur semblait à tous que le bal entier devait voir à nu leur détresse et deviner ce que signifiait l’apparition de ce visage livide du uhlan, qui se montrait à demi derrière l’une des portes du salon de verdure.

Cette apparition ne dura, d’ailleurs, qu’un instant. Lorsque les quatre complices s’enhardirent à jeter vers la porte un second regard, Bibandier avait déjà disparu.

Il prit une des allées du jardin au hasard et se dirigea vers un berceau désert.

Sur son passage, sans savoir ce qu’il faisait, il éteignait les lampions, comme si la lumière eût blessé sa vue.

L’obscurité se fit ainsi autour du berceau où Bibandier s’arrêta.

Il n’attendit pas longtemps. Une minute s’était à peine écoulée que les quatre complices arrivèrent l’un après l’autre.

Personne n’osait interroger.

– Eh bien !… dit Bibandier d’une voix étouffée, vous ne me demandez pas mon histoire ?

Il y avait quelque chose d’étrange et de solennel dans l’émotion suprême de ce bandit sans cœur, qui avait conservé si longtemps, en face du crime, sa froide et cynique gaieté.

En ce moment, tout son corps tremblait, il semblait prêt à défaillir.

– Que vous est-il donc arrivé ?… demanda enfin Robert.

Bibandier s’appuya chancelant contre le treillage du berceau.

– Elles sont mortes !… dit-il. Elles étaient bien belles toutes deux !… Maintenant elles sont mortes !

– Et personne ne vous a vu ?… demanda Macrocéphale.

– Mortes !… répéta le uhlan qui mit sa tête entre ses mains ; tandis que je chantais en les conduisant vers le trou, elles me regardaient toutes deux avec leurs yeux angéliques… Je les vois encore… se reprit-il en frissonnant… leurs pauvres jolis corps couchés sur la planche…

Il s’arrêta ; sa voix s’embarrassait dans sa gorge.

Les quatre complices l’écoutaient immobiles ; une sueur froide leur baignait le front.

– Quelqu’un n’a-t-il pas demandé, reprit-il sans relever la tête, si personne ne m’avait vu ?…

– Moi… balbutia le Hivain.

– Un homme m’a vu… répondit Bibandier, et il vous a vus aussi, tous tant que vous êtes !…

– Qui est cet homme ?… demandèrent les quatre complices d’une seule voix.

Bibandier garda le silence.

Puis il reprit, comme en se parlant à lui-même :

– J’avais promis ! il fallait en finir… quand j’ai soulevé la première dans mes bras, l’autre s’est agitée au fond du bateau et j’ai vu ses grands yeux se remplir de larmes… Elles ne pouvaient point parler, mais leurs regards se cherchaient… J’ai eu pitié !… j’ai rapproché leurs deux visages et leurs bouches ont pu s’unir encore une fois. Puis je leur ai mis au cou les deux pierres que M. le Hivain m’avait données.

. . . . . . . . . . .

Le surlendemain au matin, le bourg de Glénac vit une solennité. C’était une fête d’un genre bien différent. La petite église avait son portail tendu de noir, et les paysans, que nous avons vus rassemblés sur l’aire, autour du feu de joie de la Saint-Louis s’échelonnaient, tristes et silencieux, dans le cimetière.

On venait de dire la messe des morts sur deux cercueils, entourés de voiles blancs et ornés de ces fraîches fleurs qu’on jette, dernière parure, sur la tombe des jeunes filles.

Nous eussions retrouvé là tous les invités du manoir ; mais la famille n’était représentée que par un seul de ses membres, le vieil oncle Jean, bien que le nom de Penhoël eût été prononcé deux fois dans l’oraison mortuaire.

Les cercueils fleuris contenaient les corps de Diane et de Cyprienne.

René, Madame et l’Ange avaient manqué à la messe funèbre. Ce qui avait causé plus de surprise encore, ç’avait été de ne voir ni Roger de Launoy, ni le jeune peintre Étienne aux côtés de l’oncle en sabots.

Étienne et Roger, en ce moment, étaient bien loin de Glénac. Ils ignoraient tous les deux les événements de la nuit de la Saint-Louis.

Voici ce qui leur était arrivé :

Vers le point du jour, quelques heures après la fin du bal, ils avaient descendu l’escalier du manoir, afin de prendre la route de Redon. Roger faisait la conduite à son ami.

En passant sous la fenêtre des deux jeunes filles, Étienne s’arrêta, et Roger appela Cyprienne et Diane par leurs noms à plusieurs reprises.

Point de réponse.

– Elles dorment… dit Étienne qui jeta sur son épaule son petit paquet de voyage et partit enfin à grands pas.

La route fut silencieuse entre les deux jeunes gens. À Redon, au moment de monter en voiture, Étienne dit à Roger en lui serrant une dernière fois la main :

– Écoute… ce Robert te déteste presque autant que moi… et Penhoël n’est plus le maître… Si tu étais forcé de quitter le manoir, quelque jour, souviens-toi que je suis ton frère et que ma demeure, si petite et si pauvre qu’elle soit, sera toujours assez grande pour nous abriter tous deux.

La voiture partit pour Rennes, et Roger resta seul.

Les dernières paroles de son ami soulevaient en lui de vagues craintes, mais il était bien loin de penser, cependant, qu’il dût être réduit jamais à profiter de l’hospitalité offerte.

Comme il entrait à l’auberge du père Géraud pour déjeuner, celui-ci lui remit une lettre arrivant par exprès du manoir.

La lettre était écrite par M. Robert de Blois, et René de Penhoël avait mis au bas sa signature.

Cela s’était fait le matin même. Robert semblait avoir profité de la courte absence du jeune homme pour lui porter ce coup plus à son aise.

C’étaient quelques phrases sèches et sentant la raillerie où l’on disait à Roger, en substance, qu’il arrivait à l’âge d’homme, que les voyages forment la jeunesse, et que c’était pitié de le voir croupir, loin du monde, dans le petit bourg de Glénac.

Roger lisait cela le rouge au front. La forme de ce congé le rendait plus cruel encore.

Se voir éconduit froidement et avec moqueries, lui, le fils adoptif, dont l’enfance avait été entourée de tendresse, lui, qu’on avait aimé pendant vingt ans !

Hélas ! les pressentiments d’Étienne se réalisaient bien vite…

Roger n’hésita pas ; il avait le cœur fier, et le nom de Penhoël était au bas de la lettre. Il fallait partir ; mais Cyprienne…

Avant de quitter le pays pour toujours, sa première idée fut de retourner au manoir, afin de dire adieu à la pauvre fille dont il emportait l’amour. Ce fut la crainte de se trouver face à face avec le maître de Penhoël qui l’arrêta. Il s’enferma dans une des chambres du ‘‘Mouton couronné’’, et se mit à écrire.

Le papier où courait sa plume fut mouillé plus d’une fois de ses larmes, et pourtant, parmi ses phrases désolées, il y avait de l’espoir, car il était jeune et plein de courage.

Il parlait pour lui et pour Étienne, dont il ne pouvait plus faire les adieux de vive voix ; il disait aux deux sœurs :

« Nous vous aimons, nous travaillerons, nous reviendrons… »

Le père Géraud fut chargé de porter la lettre que les deux pauvres jeunes filles ne devaient pas lire, hélas et Roger monta à cheval pour courir après la voiture de Rennes.

Au lieu de remettre son message, le bon aubergiste s’agenouilla dans l’église de Glénac et pria pour les deux pauvres filles mortes…

En l’absence du maître de Penhoël et de Madame, c’étaient M. le marquis de Pontalès et Robert de Blois qui représentaient la famille en qualité d’amis, car le pauvre oncle Jean, écrasé sous sa douleur trop lourde, était incapable de s’occuper de rien.

En cette circonstance, il fallait bien le reconnaître, le marquis, Robert et même M. le Hivain avaient témoigné à la famille une affection empressée. Il n’y avait pas jusqu’au fossoyeur de la paroisse, le pauvre Bibandier, qui n’eût fait preuve d’un dévouement très-méritoire.

Les deux jeunes filles s’étaient noyées dans le marais, on ne savait trop comment. Les circonstances de leur fin restaient entourées d’un vague mystère. On disait seulement qu’ayant voulu traverser l’Oust sur un frêle batelet, elles avaient été emportées par le courant jusqu’à la Femme-Blanche.

Le fossoyeur Bibandier avait retrouvé sur le rivage, le lendemain matin, des débris de la barque, et c’était lui qui avait donné l’éveil.

Après une journée entière de recherches infructueuses, Pontalès, maître le Hivain, Robert de Blois et son domestique Blaise étaient restés seuls sur le lieu présumé de la catastrophe avec le fossoyeur Bibandier.

Ce dernier, disait-on, avait plongé une grande partie de la nuit aux environs du tournant et avait fini par repêcher les deux corps. Du moins avait-on trouvé, le lendemain matin, deux cercueils déjà cloués à la porte de l’église.

Les actes de décès avaient dû se faire en famille, M. de Penhoël étant maire.

Quant au curé, c’était un petit cousin du marquis de Pontalès.

D’ailleurs, personne ne songeait à douter ; le malheur n’était que trop évident ! Chacun pleurait et priait autour de ces pauvres petits cercueils que la terre allait sitôt recouvrir.

S’il y avait des doutes parmi la foule sombre et consternée, ce n’était pas sur la mort elle-même, mais bien sur les circonstances qui avaient accompagné la mort.

Cyprienne et Diane savaient conduire un bateau sur le marais aussi bien que pas un pécheur de macles. Elles étaient habiles nageuses : comment ne pas concevoir des soupçons ?

Plus d’un regard défiant se fixait à la dérobée sur Pontalès et sur Robert.

Il eût suffi d’un mot peut-être pour changer la douleur commune en colère, et alors, malheur aux assassins ! Mais ce mot, personne ne le prononçait. Il n’y avait point de preuves, et certes, le crime ne pouvait point se lire sur les figures tranquilles du marquis et de M. de Blois.

L’impression d’horreur, produite par la scène nocturne du Port-Corbeau, avait eu déjà le temps de s’effacer. En somme, ce meurtre était nécessaire, et s’ils frissonnaient encore en songeant aux détails repoussants de leur crime, en revanche, ils s’applaudissaient. La joie compensait bien le remords.

Ils étaient là, remplaçant la famille ; les paysans pouvaient voir sur leurs physionomies, composées habilement, une tristesse recueillie et calme.

Les soupçons tombaient ; d’ailleurs, parmi les paysans, ceux qui ne récitaient point la prière funèbre étaient occupés tout entiers à parler de la catastrophe et des pauvres enfants qu’on avaient vues, l’avant-veille encore, si jeunes et si belles, ouvrir le bal de la Saint-Louis.

Hommes et femmes chuchotaient à la porte de l’église et, comme c’est l’habitude des bonnes gens de Bretagne, chacun cherchait dans ses souvenirs un présage à cette mort funeste.

– Le vieux Benoît l’avait bien dit !… murmurait-on, personne ne voulait le croire, quand il répétait que les filles de Penhoël seraient trois belles-de-nuit avant le jour de sa mort… En voici deux déjà !…

– Et la petite demoiselle Blanche est bien malade !

– Elles reviendront, les chères filles !… reprenait une ménagère en égrenant son chapelet.

Une voix effrayée s’éleva au milieu du groupe et dit :

– Elles sont déjà revenues !

Chacun tressaillit et se rapprocha.

C’était le petit Francin qui avait parlé. Il était tremblant et tout pâle.

– Oui… oui… poursuivit-il en baissant les yeux, c’est moi qui ai dit le premier De profundis pour le salut de leurs âmes… car je les ai vues cette nuit… et j’ai bien reconnu qu’elles étaient mortes.

Le père Géraud avait fendu la presse et tenait l’enfant par le bras.

– Tu les a vues ?… balbutia-t-il.

Le petit paysan frémissait de tous ses membres.

– C’était ce matin, une heure avant le jour… dit-il, j’allais au marais chercher nos chevaux… j’ai vu quelque chose de blanc qui se remuait au pied de l’aune où l’on amarre le grand bac de Port-Corbeau… J’avais peur, mais j’ai pensé tout de suite aux demoiselles… Oh ! je les ai bien reconnues !… Elles portaient les mêmes robes que le soir du bal !… Elles étaient là toutes deux agenouillées au pied de l’arbre, et il me semblait qu’elles creusaient la terre… J’ai fait du bruit en me sauvant, et quand je me suis retourné pour voir encore, elles avaient disparu…

On entamait la dernière hymne sous la porte de l’église. Les paysans se turent et mêlèrent leurs voix émues à celles des prêtres.

La société, qui avait occupé durant le service la place d’honneur, au-devant de l’autel, sortait à ce moment ; la société causait ici comme dans le salon de verdure.

– Pauvres chères filles !… gémissait l’aînée des trois Grâces Baboin ; qui aurait pensé jamais cela ?…

Elle essuya une larme entièrement fictive.

– Ce que c’est que de nous !… soupira la Romance.

Madame veuve Claire Lebinihic regardait du coin de l’œil les trois vicomtes pour constater l’effet produit par sa toilette de deuil.

– Mesdames, dit gravement le chevalier adjoint de Kerbichel, c’est la loi commune.

Le petit frère Numa fit observer ceci :

Le pauvre en sa cabane où le chaume le couvre, Est sujet à ses lois ;

Le chevalier adjoint interrompit :

Et la garde qui veille aux barrières du Louvre N’en défend pas nos rois !

– Ah ! murmura la Cavatine, les hommes n’ont pas de cœur !… Au lieu de pleurer comme nous autres femmes, ils citent des passages de Bossuet ou de Voltaire…

La porte de l’église s’ouvrit à deux battants, et le convoi sortit, escorté par les jeunes filles du bourg. Devant les cercueils, les danseuses du bal de la Saint-Louis marchaient vêtues encore de leurs robes blanches.

L’oncle Jean, soutenu par le père Chauvette, suivait le cortége, ainsi que Pontalès, Robert, maître le Hivain et Blaise.

– Prêtez-moi votre flacon, ma chère demoiselle, dit la chevalière adjointe à Églantine Baboin-des-Roseaux-de-l’Étang, j’ai bien peur de me trouver mal !…

– Ma chère dame, répliqua la Romance, il faut se faire une raison, voyez-vous !… Dieu sait que mes sœurs et moi nous aimions les pauvres petites plus que personne, mais à présent tout est fini et le désespoir n’y fait rien !

– D’ailleurs… reprit la Cavatine passant des sanglots au commérage par une habile tangente, faut-il beaucoup regretter la vie pour elles ?

Toute la partie féminine de la société poussa en cœur un gros soupir.

– Hélas ! reprit la Romance, elles n’étaient pas heureuses !… C’est au point que je ne me suis pas révoltée, comme j’aurais dû le faire peut-être, quand on m’a parlé de suicide…

La Romance prononça ces derniers mots discrètement et juste assez haut pour que tout le monde pût les entendre.

– Oh !… mademoiselle !… se récrièrent les vicomtes.

Madame veuve Claire Lebinihic et la chevalière adjointe ouvraient les yeux et les oreilles, flairant une médisance de haut goût.

La Romance baissa la voix davantage et leva ses regards au ciel.

– Je ne connais pas ces choses-là !… murmura-t-elle, mais on dit que quand les jeunes filles ont été trompées…

– Ça arrive tous les jours !… interrompit madame Claire Lebinihic.

– Et voyez !… reprit la Romance encouragée, voyez si Roger et ce vagabond d’Étienne ont osé paraître à l’enterrement !…

On chercha des yeux les deux jeunes gens.

– C’est vrai !… dit un des vicomtes, je n’avais pas songé à cela.

Et dans l’esprit de chacun la mémoire des deux filles de l’oncle Jean fut ternie.

Le convoi atteignait la partie du cimetière où se trouvaient les sépultures des Penhoël. Les trois Grâces Baboin gardèrent le silence, contentes désormais d’avoir jeté quelques fleurs sur ces pauvres tombes…

L’aspect du cimetière était triste et morne, les chants faisaient trêve. Les paysans, muets et le rosaire à la main, se rangeaient autour des deux fosses ouvertes.

Bibandier était à son poste de fossoyeur.

Au moment où il étendait la main pour mettre le premier cercueil en terre, un bras se posa au-devant de lui et le fit reculer.

En même temps une clameur sourde, mêlée de surprise et d’épouvante, courut dans le cercle des bonnes gens.

Entre le fossoyeur et les deux bières, une sorte de fantôme, que sa maigreur faisait paraître d’une taille démesurée, venait de se dresser, sortant on ne sait d’où.

Il était là si hâve et si décharné, que tous, en ce premier moment, crurent que la terre s’était ouverte pour lui livrer passage.

Puis un nom domina les murmures de la foule.

– Benoît Haligan ! disait-on, Benoît le sorcier !

Le voir en ce lieu était aussi étrange assurément que de voir un vrai spectre percer la terre.

Comment avait-il quitté le grabat où sa longue agonie le clouait depuis des mois entiers ? Quelle force mystérieuse l’avait aidé à monter la colline ?…

Chacun, dans le cimetière, regardait avec stupéfaction.

Benoît se tenait droit et roide auprès des fosses. Son œil cave se fixa d’abord sur Bibandier, qui tourna la tête ; puis sur Pontalès, Robert de Blois, maître le Hivain et Blaise, qui ne purent s’empêcher de baisser les yeux.

Après quelques secondes de silence, le vieux passeur courba lentement sa haute taille et soupesa les deux bières l’une après l’autre.

Tandis qu’il se redressait, on vit autour de sa lèvre flétrie une sorte de sourire…

– Que Dieu prenne en pitié ceux qui vivent et ceux qui sont morts !… dit-il en croisant ses bras sur sa poitrine.

Il salua Jean de Penhoël en l’appelant par son nom, et sortit du cimetière. La foule lui fit un large passage.

En redescendant la colline, ses jambes amaigries chancelaient sous le poids de son corps, mais il ne s’arrêtait point. Il ne cessa de marcher qu’en atteignant le rivage de l’Oust, au pied de l’aune où le grand bac était amarré.

Une fois là, il se mit sur ses genoux et approcha sa tête du sol qui semblait avoir été remué fraîchement.

Ses mains ridées se joignirent, et il se laissa choir, épuisé, sur l’herbe en murmurant :

– Que Dieu et la Vierge les protégent !

. . . . . . . . . . .

Au cimetière, la fête funèbre était finie, et Bibandier, achevant son office de fossoyeur, recouvrait de terre les tombes de Diane et de Cyprienne…

XV. DEUX TOMBES[modifier]

On entendait jusque dans la chambre de l’Ange le son métallique et vibrant de la grande pendule du salon, qui sonnait lentement neuf heures.

C’était le soir de la messe funèbre, dite à la paroisse de Glénac, pour Diane et Cyprienne de Penhoël.

La veille, à ce même moment, la grande pendule du salon aurait bien pu sonner pendant un quart d’heure sans que personne y prit garde, au milieu des joyeux bruits de la fête. Mais c’était du plaisir que les hôtes de Penhoël étaient venus chercher au manoir ; ils avaient fui devant ce deuil qui s’était glissé tout à coup parmi la joie promise.

Que faire en une maison mortuaire ? Les hôtes de Penhoël étaient tous partis jusqu’au dernier. À présent, au lieu des gaies rumeurs du bal, on avait le silence morne ; au lieu de cette foule remuante et rieuse qui animait les verts bosquets du jardin, la solitude ; au lieu des illuminations prodiguées, les ténèbres épaisses et muettes.

On eût dit une maison abandonnée. Sur toute la façade du manoir on ne voyait que deux lueurs faibles et perçant à peine la soie des tentures ; une de ces lumières brûlait chez René de Penhoël, l’autre éclairait la chambre de l’Ange.

Madame était assise au chevet de sa fille, dont les yeux alourdis par les larmes venaient de se fermer depuis quelques minutes. Blanche dormait d’un sommeil inquiet et plein de tressaillements. La douleur qui l’avait navrée durant tout le jour revenait sans doute en ses rêves, car la pauvre enfant se plaignait et gémissait dans son sommeil.

Blanche avait bien pleuré ; Cyprienne et Diane n’étaient plus là, ses deux cousines qu’elle aimait tant ! La veille encore, elle enviait leur sourire, et maintenant on les avait mises en terre. La pauvre Blanche avait subi, durant toute la journée, cette douleur pleine d’étonnement et d’effroi qui prend les enfants au premier aspect de la mort.

À son âge et quand on n’a pas vu encore s’en aller pour jamais une personne chère, on ne croit pas tout de suite à l’éternelle séparation. L’esprit repousse longtemps l’idée de la mort, et de vagues espoirs s’obstinent au fond du cœur.

Blanche avait pensé plus d’une fois dans la journée que tout cela était un songe funeste. Dès que ses paupières se fermaient, fatiguées de larmes, elle croyait voir les douces figures de ses cousines sourire à son chevet.

Est-ce qu’on meurt ainsi toute jeune et toute belle ? Est-ce que la tombe peut s’ouvrir au seuil de la salle de bal ?

Les yeux de l’Ange étaient rouges et humides encore. Le sommeil l’avait surprise, sans doute, au milieu d’une prière, car ses mains restaient jointes sous sa couverture. Elle était beaucoup plus changée que le soir de la Saint-Louis. La maladie ne pouvait point lui enlever son exquise beauté, mais son visage portait les traces de la souffrance physique et de l’affaiblissement.

Il n’en fallait pas tant d’ordinaire pour que l’œil de Madame, attentif et inquiet, ne quittât pas un seul instant les traits de sa fille chérie. Mais aujourd’hui, Marthe de Penhoël tenait ses regards cloués au sol et semblait oublier la présence de l’Ange.

Elle n’entendait pas la plainte qui s’exhalait de la bouche de sa fille ; elle ne voyait point la pauvre enfant s’agiter sur son lit, et pâlir parfois tout à coup aux élancements d’une douleur plus aiguë.

La figure de Marthe semblait être de pierre. Depuis la tombée du jour, elle était assise à la même place. Elle n’avait pas fait un mouvement.

Ses yeux, fixés à terre, n’avaient point de pensée. Le sang avait abandonné complétement sa joue livide et comme morte.

Plusieurs fois avant de s’endormir, accablée, Blanche lui avait adressé la parole. Point de réponse.

Et c’était étrange ! Madame accueillait si avidement d’ordinaire chaque mot tombant des lèvres de sa fille !…

Elle n’entendait pas. Quand une torture trop poignante déchire l’âme, on devient insensible et sourd.

Mais quelle était cette torture ? Du vivant des filles de l’oncle Jean, Marthe de Penhoël était bien froide envers elles. La mort des deux pauvres enfants l’avait-elle donc changée au point de mettre à la place de sa froideur des regrets navrants et passionnés ?

Ou sa douleur avait-elle une autre cause ?

Marthe était seule, et nulle oreille amie ne s’ouvrait pour recevoir sa confidence. Sa pensée restait un secret entre elle et Dieu.

Quand le son de la pendule du salon arriva jusqu’à son oreille, à travers les murailles épaisses, sa tête, qui se renversait au dossier de son fauteuil, se pencha en avant, comme pour écouter.

Elle compta jusqu’à neuf : puis ses mains se croisèrent froides et blanches sur sa robe de deuil.

– Neuf heures !… murmura-t-elle d’une voix brève et altérée ; la dernière fois qu’elles chantèrent, l’heure sonna pendant le second couplet… Je m’en souviens, c’était neuf heures !

Elle s’arrêta comme si son esprit eût écouté en songe une lointaine mélodie.

Puis deux larmes brillèrent dans ses yeux, jusqu’alors secs et brûlants.

Elle se prit à dire lentement, et comme si elle n’avait point eu la conscience de ses propres paroles, les derniers vers du chant des Belles-de-Nuit :


Cette brise, c’est ton haleine,

Pauvre âme en peine ;

Et l’eau qui perle sur les fleurs,

Ce sont tes pleurs…


Un long soupir souleva sa poitrine.

– Toutes deux !… murmura-t-elle ; s’il revient… que lui dirai-je ?…

En ce moment, Blanche rendit une plainte plus distincte ; Madame releva les yeux sur elle, mais son regard, au lieu de cet amour exclusif et jaloux qui l’animait naguère lorsqu’elle contemplait l’Ange, exprima une sorte de colère concentrée.

– Mademoiselle de Penhoël !… prononça-t-elle avec un sourire amer ; l’héritière !… Toutes les joies vous étaient dues !… Tous les respects… et tout l’amour !… Pour elles, rien !… Étaient-elles moins belles ou moins bonnes ?… Mon Dieu ! mon Dieu ! toutes mes caresses étaient pour l’une, et les autres souffraient, dédaignées… les autres qui se dévouaient et qui mouraient pour moi !…

Ses sourcils étaient froncés ; son regard se fixait toujours, dur et froid, sur Blanche endormie.

– Mademoiselle de Penhoël !… répéta-t-elle avec une amertume croissante ; la fille de la maison !… Les autres s’asseyaient au bas bout de la table… et n’était-ce pas par charité qu’elles mangeaient le pain du manoir ?…

Elle se leva d’un mouvement brusque, et continua en s’adressant à l’Ange, comme si la pauvre enfant eût pu l’entendre :

– Vous leur aviez tout pris, vous !… leur place dans le monde… leur héritage… jusqu’au sourire de leur mère !…

Une larme vint mouiller les cils baissés de Blanche qui rêvait. La tête de Madame se pencha sur sa poitrine.

– Jusqu’au dernier jour !… reprit-elle ; oh !… il m’a fallu rester auprès de votre lit, tandis que des étrangers jetaient la terre bénite sur leur tombe !… Abandonnées !… abandonnées depuis le berceau jusqu’à la mort !…

Elle se couvrit le visage de ses mains et garda le silence durant quelques minutes ; puis, se redressant tout à coup, elle dit avec un élan de passion :

– Après la mort, du moins, on peut les aimer, je pense !… Dormez heureuse, Blanche de Penhoël… Pour la première fois, je vais vous abandonner, ma fille, afin de prier pour elles !…

Marthe oublia de mettre un baiser sur le front de sa fille. Elle traversa la chambre à pas lents et s’engagea dans les corridors du manoir, après avoir fermé la porte à double tour.

Elle ne rencontra ni valets ni maître sur son chemin. La maison semblait déserte.

Une fois dehors, elle pressa le pas pour se diriger vers la paroisse de Glénac, qui était distante d’un grand quart de lieue.

Le temps était lourd et accablant comme la veille ; seulement une brise tiède soufflait par rafales et déchirait çà et là le voile de nuages qui couvrait le ciel. La lune se montrait par intervalles, faisant sortir des ténèbres les marais et les montagnes. Cela durait une minute, et tout disparaissait, envahi de nouveau par la nuit victorieuse.

Le long de la route solitaire, Marthe de Penhoël chancela plus d’une fois, car elle était bien faible. Plus d’une fois elle s’arrêta saisie d’une sorte d’épouvante, parce qu’un rayon de lune glissant tout à coup à travers les arbres lui montrait, couchées sur l’herbe, deux enfants immobiles et endormies dans leurs robes blanches…

D’autres fois, quand son regard se tournait vers le marais qui s’étendait sur sa gauche à perte de vue, il lui semblait qu’une voix triste murmurait à son oreille les mélancoliques paroles du chant breton.

C’était l’heure où les vierges mortes viennent pleurer la vie sous les saules. Marthe apercevait comme des ombres vagues qui se mouvaient au bord de l’eau. Pauvres belles-de-nuit !… Marthe était une fille de la Bretagne. Ses yeux se mouillaient de larmes, et ses bras s’étendaient vers les saules.

Elle poursuivait sa route. Autour de son intelligence frappée il y avait comme une brume. Ses pensées flottaient, confuses. Elle se surprenait à sourire au milieu de ses larmes, et ne trouvait plus la fin de la prière commencée…

Elle avait tant souffert !

Le cimetière de Glénac fait le tour de la petite église, dont les murailles indigentes et décrépites s’élèvent à mi-coteau, dominant tout le passage que nous avons décrit plus d’une fois. L’unique rue du bourg descend tortueusement vers le marais et baigne ses dernières maisons dans les grandes eaux, lorsque vient le déris. Le tournant de Trémeulé est situé sur la paroisse de Glénac, et la Femme-Blanche a mis bien des fois en branle les cloches de la flèche pointue et bleue, pour sonner le glas des noyés. Derrière l’église il y a deux grands ifs, si touffus qu’on ne voit point le ciel à travers leurs branches. Ils dépassent en hauteur la croix de pierre qui marque, sur la toiture, la place de l’autel. Les vieillards disent que les pères de leurs grands-pères ont vu ces arbres hauts et touffus déjà : ils ont des siècles d’âge…

Entre les deux ifs, une balustrade en bois séparait du commun des tombes un espace carré : c’était la sépulture de Penhoël depuis qu’on n’enterrait plus sous les dalles de l’église.

Marthe entra dans l’enceinte où la lumière de la lune lui montra les deux tombes toutes fraîches et que nulle pierre ne recouvrait encore.

Marthe se mit à genoux entre les deux tombes, et demeura longtemps immobile. L’air sentait l’orage ; le vent commençait à se lever, fouettant l’atmosphère pesante ; le gras feuillage des ifs s’agitait par intervalles, et la girouette de l’église, tournant à ce souffle incertain qui précède la tempête, jetait dans la nuit sa plainte rauque.

Marthe n’entendait rien ; seulement, quand le vent portait et que le bruit sourd du tournant de Trémeulé montait jusqu’à elle, son corps semblait éprouver un choc soudain.

Elle savait que les cadavres des deux jeunes filles avaient été retrouvés sous la Femme-Blanche.

Les minutes s’écoulaient. Marthe restait toujours muette et sans mouvement. Au bout d’un quart d’heure environ, elle rejeta en arrière ses longs cheveux qui lui couvraient le visage, car elle était sortie tête nue. Sans l’ombre épaisse projetée par les deux ifs, on eût pu voir en ce moment sur ses traits un sourire tranquille et doux.

Sa douleur s’endormait en un rêve…

– Diane !… dit-elle tout bas.

Et comme le silence répondait seul à cet appel, Marthe se tourna vers l’autre tombe.

– Cyprienne !… dit-elle encore.

Toujours le silence.

Marthe mit ses deux mains sur son cœur ; un éclair se faisait dans la nuit de son intelligence.

– C’est donc bien vrai !… murmura-t-elle. Je ne verrai plus leur sourire !… Elles sont là toutes deux dans la terre !… M’entendent-elles ?… Savent-elles comme je les trompais… et tout ce qu’il y avait pour elles d’amour au fond de mon cœur ?…

Elle joignit ses mains sur ses genoux ; ses yeux ne pouvaient point pleurer, mais dans sa voix brisée il y avait des larmes.

– Pauvres enfants ! reprit-elle ; pauvres enfants chéris !… Belles âmes qui viviez de dévouement et de tendresse ! Elles se croyaient dédaignées… Autour d’elles, il n’y avait que froideur… et jamais une plainte !… Il y a deux jours encore ; quand je les trouvai agenouillées à mes côtés comme deux anges consolateurs, elles me parlèrent de mourir pour moi… Et moi je n’eus que des paroles de raillerie !… Oh ! pitié !… pardon !… je vous aimais ! je vous aimais !…

Des pleurs brûlants inondaient maintenant sa joue, et des sanglots soulevaient sa poitrine haletante.

– Je vous aimais !… poursuivit-elle en faisant signe de presser contre son cœur une personne chère ; Dieu le savait… Dieu voyait mes larmes et connaissait mon martyre !… Oh ! vous ne souffriez pas seules, pauvres enfants !… Et maintenant que vous êtes des saintes dans le ciel, priez pour moi qui reste après vous à souffrir !…

Elle n’avait plus de voix. Le silence régna dans le cimetière.

Quand Marthe reprit la parole, son accent était doux et tout plein de caresses.

– Dieu est bon…, dit-elle ; je sens bien que je ne serai pas longtemps sans vous revoir… Que de baisers quand nous serons toutes ensemble ! Je ne me cacherai plus… Je vous montrerai mon âme… Nous aimer ! !… nous aimer !… ce sera notre joie dans le paradis !

Elle tressaillit et releva tout à coup sa taille affaissée.

– Blanche !… dit-elle, comme si une voix eût murmuré ce nom à son oreille ; c’est vrai… je l’avais oubliée…

Puis elle ajouta avec amertume :

– Toujours elle entre vous et moi… Toujours !… Et vous l’aimiez, pauvres martyres, cette enfant heureuse qui vous prenait ma tendresse… Blanche !… oui, je suis sa mère… il faut que je veille sur elle… et je n’ai pas le temps de rester avec vous !…

Avant de se relever, elle toucha de ses lèvres la terre humide qui recouvrait les deux tombes.

– Au revoir !… murmura-t-elle, je reviendrai demain.

Elle sortit du cimetière. Tandis qu’elle reprenait la route parcourue, le vent, qui gagnait à chaque instant en violence, la frappait au visage. Au bout de quelques minutes, l’espèce de voile qui était sur son esprit se déchira. Durant l’heure qui venait de s’écouler, elle avait agi et parlé comme en un rêve. Maintenant elle se retrouvait tout à coup en face de la réalité ; la pensée de sa fille envahissait de nouveau son cœur.

Elle n’avait pas tout perdu, puisque Blanche lui restait, Blanche son cher trésor !…

Si on lui eût rappelé l’amertume récente de ses paroles, alors qu’elle s’agenouillait entre les deux tombes, Marthe n’y aurait point voulu croire.

Reprocher à l’enfant adorée l’amour qu’on lui prodiguait, n’était-ce pas un blasphème ? Marthe pressait le pas.

Elle se disait que l’Ange se serait peut-être réveillée durant son absence, et qu’elle aurait appelé en vain.

Elle se voyait d’avance rentrant dans la chambre un moment désertée et s’élançant vers le petit lit pour couvrir de baisers le front de l’Ange… de l’Ange qui souriait contente et guérie…

Oh ! il y avait encore du bonheur dans sa misère !

Ces pauvres cœurs frappés prennent tout à l’extrême. Ils n’ont plus de règle parce que leur force est brisée. On les voit passer du désespoir à l’allégresse, et tout sentiment chez eux semble exalté par une sorte de fièvre.

L’âme de Marthe s’inondait de joie. Blanche était tout pour elle en ce moment. Toutes ses facultés d’aimer se rattachaient à Blanche.

Le même paysage triste était toujours autour d’elle : la colline, tantôt ensevelie dans la nuit, tantôt effleurée par la lueur pâle qui tombait de la lune ; le marais immense et plat, au milieu duquel se dressait la fantastique figure de la Femme-Blanche, qui aurait dû lui parler encore des deux jeunes filles mortes…

Mais elle ne voyait plus avec les mêmes yeux. Il lui semblait que la nuit souriait au-devant de ses pas. Elle était forte ; sa marche ne chancelait plus. Elle se hâtait, consolée, parce qu’elle voyait briller au loin, sur la façade sombre du manoir, la lumière qu’elle avait laissée dans la chambre de sa fille.

. . . . . . . . . . .

Vers cette même heure, un cavalier suivait la route de la Gacilly à une demi-lieue de Redon.

Ce cavalier avait la même pensée que Madame, et son cœur joyeux battait bien fort au souvenir de Blanche qu’il allait revoir.

C’était Vincent de Penhoël arrivant de Brest, à l’aide des pièces d’or que Berry Montalt, le nabab de Mascate, lui avait données.

Vincent avait payé le capitaine anglais et s’était dirigé vers l’Ille-et-Vilaine, sans passe-port, au risque de tomber entre les mains de la justice. Il était si pressé de revoir Penhoël !

Il poussait son cheval, et ne s’inquiétait guère plus que Madame de l’orage menaçant, qui courbait déjà les branches flexibles des taillis.

Comme il arrivait à la hauteur du bourg de Bains, dans ce même chemin creux où nous avons vu l’armée du uhlan Bibandier arrêter jadis Robert et Blaise, il entendit au-devant de lui le pas d’un cheval, et l’instant d’après un cavalier passa au grand galop à son côté.

Vincent crut apercevoir confusément que le cheval portait un double fardeau, un homme et une femme.

Cela ne le regardait point assurément, et pourtant son cœur se serra.

Sans se rendre compte de ce qu’il faisait, il appela le cavalier et le somma de s’arrêter.

Mais celui-ci avait déjà disparu à un coude de la route. Vincent n’eut point de réponse.

Un irrésistible instinct lui fit tourner la tête de son cheval ; il fit même quelques pas en arrière, et la pensée que l’inconnu était beaucoup mieux monté que lui put seule l’arrêter.

Il continua sa route vers Penhoël la tête basse et frappé par un pressentiment triste qu’il ne pouvait point secouer.

. . . . . . . . . . .

Madame venait de rentrer au manoir de Penhoël. Les corridors étaient toujours déserts. Elle trouva la porte de l’Ange fermée à double tour comme elle l’avait laissée.

Elle fit tourner vivement la clef dans la serrure et s’élança vers le lit les bras tendus, le sourire aux lèvres.

Le lit était vide.

Madame ne perdit point son sourire.

– Petite méchante, murmura-t-elle, qui a voulu me punir de l’avoir laissée seule un instant !…

Elle chercha en se jouant derrière les rideaux et sous les portières.

– Blanche !… appela-t-elle sans élever la voix, où es-tu ?

Blanche ne répondait pas.

Madame ouvrit les portes des cabinets et en fouilla les moindres recoins.

– Blanche !… répétait-elle d’une voix altérée déjà ; ne cherche pas à m’effrayer plus longtemps, ma fille… Si tu savais, je n’ai que trop de raisons de craindre !… Blanche !… Blanche !… je t’en prie !…

Elle tremblait ; mais elle souriait encore. Tout à coup elle poussa un grand cri et se laissa choir sur ses deux genoux.

Elle venait de voir la fenêtre ouverte et la tête d’une échelle dont les derniers barreaux dépassaient le balcon…

XV. LE PORTEFEUILLE[modifier]

Pendant deux ou trois minutes, Marthe de Penhoël resta comme anéantie.

Le coup la frappait d’autant plus rudement qu’il était plus imprévu ; jusqu’au dernier moment, elle avait refusé de croire à un malheur sérieux.

« Que craindre ? un enlèvement ? Mais qui pourrait avoir l’idée d’enlever cette pauvre enfant, malade et faible ? N’eût-ce point été un assassinat ? »

Maintenant que Marthe recouvrait la faculté de penser, sa conscience répondait à cette question :

« Les autres ont bien été assassinées ! »

Mais la lumière se faisait lentement dans son esprit, et, à mesure qu’elle réfléchissait, les doutes revenaient en foule avec l’espoir.

C’était impossible !… qui donc aurait enlevé Blanche ? Marthe ne pouvait nommer qu’un seul coupable, et celui-là n’avait pas besoin d’employer les mesures extrêmes. Robert de Blois était le maître au manoir de Penhoël, où, depuis bien longtemps, chacun devait accomplir ses moindres volontés. On n’arrache pas une pauvre fille à son lit de souffrance, quand on peut la garder à vue comme une captive, et qu’on la tient en son pouvoir.

Pourtant, de la place où elle était tombée sur ses genoux, Marthe pouvait voir encore les derniers barreaux de l’échelle dressée contre la fenêtre. Il n’y avait pas à lutter contre cette preuve si évidente ; Marthe courbait la tête, et c’était machinalement que sa bouche répétait encore :

– Blanche !… Blanche !… je t’en prie, ma fille, ne te cache plus !…

Il y avait déjà longtemps que Marthe était ainsi prosternée, la tête sur sa poitrine, et ne trouvant point la force de se relever. Elle voulait implorer Dieu, mais sa mémoire lui refusait, en ce moment, ses prières si souvent répétées. Elle ne pouvait prononcer qu’un mot :

– Blanche… Blanche !…

Comme elle essayait, pour la vingtième fois peut-être, de se dresser sur ses pieds, afin de jeter au moins un regard en dehors, la porte s’ouvrit doucement.

Un immense espoir envahit le cœur de la pauvre mère ; son âme passa dans ses yeux, qui se fixèrent, avides, sur la porte entr’ouverte.

Personne ne s’y montrait encore.

– Blanche !… murmura Madame ; oh ! tu me fais mourir !… C’est toi, n’est-ce pas, c’est toi ?

La porte s’ouvrit tout à fait, et au lieu de la charmante figure de l’Ange que Marthe s’attendait à voir, ce fut le visage sombre du maître de Penhoël qui apparut sur le seuil.

René avait ses cheveux gris épars, et les rides de son front semblaient se creuser plus profondes. Sa joue était blême, à l’exception de cette tache d’un rouge ardent que l’ivresse mettait, chaque soir, à ses pommettes osseuses amaigries. Il avait les yeux hagards, mais non pas éteints comme à l’ordinaire, et dans sa prunelle sanglante on lisait comme une colère vague et aveuglée.

Il était ivre.

Il se retenait des deux mains aux montants de la porte.

– On vous trouve enfin, madame !… dit-il d’une voix embarrassée. Voilà longtemps que je vous cherche !… Debout et suivez-moi.

La pauvre Marthe tâcha en vain d’obéir. Et tout en s’efforçant, elle murmurait :

– Ma fille !… par pitié, René, dites-moi où est ma fille !

Les sourcils de Penhoël se froncèrent. Sa figure était effrayante à voir.

– Ne m’avez-vous pas entendu ?… s’écria-t-il ; ou ne suis-je déjà plus le maître ?…

Marthe ne pouvait bouger. René traversa la chambre d’un pas lourd et chancelant. Quand il fut arrivé auprès de sa femme, il se baissa pour lui saisir le bras, et ce mouvement faillit lui faire perdre l’équilibre, tant l’eau-de-vie chargeait pesamment sa tête !

Il ne tomba pas cependant, et Marthe poussa un cri faible, parce que la main brutale de René lui écrasait le bras.

Il la souleva de force et la traîna, brisée, jusque dans le corridor.

Il y avait des années que le maître de Penhoël laissait sa femme dans l’abandon, mais il ne l’avait jamais maltraitée. Aux heures même de son ivresse quotidienne, il avait toujours gardé vis-à-vis d’elle les dehors du respect.

Cette violence soudaine, dont le motif ne se pouvait point deviner, faisait diversion à l’angoisse de Marthe, qui s’effrayait et qui disait :

– Que voulez-vous de moi, monsieur ?… Laissez-moi !… laissez-moi !…

René ne répondait point et la forçait toujours de suivre son pas incertain le long du corridor.

Personne ne se montrait sur leur route. Durant cette soirée on eût dit que ce qui restait d’hôtes au manoir affectait de se cacher.

On n’avait vu ni Pontalès, ni l’homme de loi, ni Robert, ni Blaise…

René fit traverser à sa femme le corridor entier, et descendit avec elle le grand escalier du manoir. Il s’arrêta devant la porte du salon qu’il ouvrit.

– Entrez, dit-il.

Le salon était éclairé par une seule lampe qui brûlait sur une table, à côté d’un verre et d’un flacon vides. C’était là que Penhoël avait passé sa soirée.

Marthe fit quelques pas dans le salon et tomba épuisée sur un siége.

René agita une sonnette.

– De l’eau-de-vie !… cria-t-il de loin au domestique dont les pas se faisaient entendre au dehors.

Le domestique s’éloigna, et revint l’instant d’après avec un nouveau flacon d’eau-de-vie.

– Allez-vous-en…, lui dit René, et qu’on serve le souper ici dans une heure.

La porte se referma. Penhoël était seul avec sa femme. Il se versa un plein verre et prit place auprès d’elle.

– Vous êtes pâle, madame, commença-t-il ; je crois que vous avez peur… Vous savez donc ce que j’ai à vous dire ?…

– Au nom du ciel, monsieur, murmura Marthe, qu’est devenue ma fille ?…

Penhoël la regardait en face, et ses yeux avaient une expression effrayante.

Une idée fixe lui restait dans son ivresse, une pensée de colère et de châtiment cruel.

– Votre fille !… répéta-t-il, que m’importe cette enfant ?…

– N’est-elle pas à vous, René ?… voulut dire Marthe.

– Silence !… Je suis le maître pour une heure encore… J’ai le temps de vous juger et de vous punir !…

Marthe releva sur lui son regard étonné. Penhoël poursuivit en essayant de railler :

– Votre fille ?… Nous vous dirons ce qu’est devenue votre fille, madame !…

Et il ajouta d’un accent plus amer :

– L’enfant qu’on appelle l’Ange de Penhoël… la honte… le déshonneur de toute une race !…

– Monsieur !… monsieur !… voulut dire encore Marthe.

– Silence !… il n’est pas temps de parler de votre Ange, madame… vous avez d’autres amours… Et puisque nous sommes seuls tous deux, nous pouvons bien causer affaires de famille !…

Il mit sa main sous sa veste de chasse et en retira un petit portefeuille vert. Marthe ne pouvait plus pâlir, mais elle tressaillit, et sa taille se redressa. Le premier mouvement d’épouvante fut en elle si vif qu’un instant elle oublia sa fille.

Penhoël eut un sourire.

– Comme vous regardez mon portefeuille, madame !… dit-il ; c’est une vieille connaissance pour vous !… Je parie que vous auriez donné bien de l’argent pour le ravoir !…

Il parlait vrai cette fois. Le portefeuille était celui que nous avons vu entre les mains de Robert de Blois, lors de son rendez-vous avec Madame, le soir de la Saint-Louis. Et c’était contre Marthe une arme cruelle, sans doute, puisque Robert n’avait eu qu’à montrer ce portefeuille pour vaincre à l’instant même la résistance de la pauvre femme.

L’homme le plus froid aurait eu compassion à voir Marthe en ce moment. Elle n’avait plus la conscience exacte de tous les malheurs qui pesaient sur elle, mais elle sentait son cœur se briser. Ses cheveux détachés tombaient, alourdis et mouillés par une sueur glacée. Son visage exprimait une si terrible angoisse qu’il n’aurait pu changer davantage à l’heure de l’agonie.

Penhoël n’avait point pitié.

– Je comprends bien maintenant, continua-t-il, pourquoi vous m’engagiez, l’autre jour, à vendre le manoir… On vous avait menacée de ceci, madame !… N’est-ce pas que vous auriez donné tout ce que vous possédiez au monde pour ravoir votre secret ?

– Pour ma fille !… balbutia Marthe, mais devant Dieu, qui nous entend, je suis innocente, René, je vous le jure.

Penhoël haussa les épaules.

– Vous savez mentir à Dieu comme à moi, dit-il en posant le portefeuille sur la table pour avaler un verre d’eau-de-vie ; voilà vingt ans que vous mentez… tous les jours… toutes les heures !… Mais il ne s’agit pas de cela… Moi aussi je l’ai payé bien cher, ce portefeuille !… Autrefois, pour l’avoir, j’aurais donné une métairie, un moulin, une futaie… mais où sont les fermes de l’héritage de Penhoël ?… Où sont les beaux champs de mon père… et ses étangs… et ses forêts ?… Je n’avais plus rien à donner… Et pourtant il me fallait ces preuves de ma honte !

Marthe joignit ses mains.

– Plus tard, reprit Penhoël en lui imposant silence d’un geste brutal, je vous dirai quel prix j’ai payé ce portefeuille… Maintenant, puisque je l’ai acheté, je veux en jouir… Il nous reste une bonne heure pour lire ensemble ces lettres chères… Ah ! nous allons bien nous divertir, madame !…

La voix de Penhoël éclata sourdement, tandis qu’il prononçait ces dernières paroles. Il était impossible de prévoir le dénoûment de cette scène. Comme tous les gens habitués à l’ivresse, Penhoël gardait longtemps un masque de raison et de gravité ; mais sous ce masque menteur se cachait une véritable démence.

Il pouvait parler et penser dans une certaine mesure, mais nul frein ne lui restait, et cette froide fantaisie de railler qui le tenait en ce moment ne faisait que retarder l’explosion de sa colère aveugle.

D’ailleurs, il buvait toujours, et la lueur de sens qui éclairait encore sa cervelle troublée allait bientôt s’éteindre…

Marthe était sans défense dans cette maison qui semblait abandonnée. Elle ne pouvait point fuir. Quand son regard cherchait d’instinct autour d’elle un aide ou un refuge, elle ne voyait que portes closes et hauts lambris où pendaient dans leurs cadres antiques les portraits des seigneurs de Penhoël.

La lumière de la lampe, trop faible, ne permettait point de distinguer leurs traits austères ; mais Marthe voyait briller çà et là, sous les cadres, les gardes d’or des vieilles épées. Car tous les Penhoël avaient servi le roi, et chacun d’eux gardait, sous son image, ses armes de bataille.

Ce n’était pas la mort que redoutait Marthe. Elle pensait, sans trop d’effroi, que peut-être une de ces armes, entre les mains de René furieux, allait punir son crime imaginaire.

Cette pensée ne l’occupait point. Parmi tous ces portraits, perdus à demi dans l’ombre, il y en avait un sur lequel tombaient d’aplomb les rayons de la lampe.

C’était un tout jeune homme, à la figure heureuse et fière, et dont le regard semblait fixé sur Marthe, en ce moment, avec amour.

Ce portrait, placé à côté du sévère visage du commandant de Penhoël, était le dernier de tous.

Il représentait les traits de l’aîné de la famille, ce Louis dont le nom s’est trouvé si souvent dans ces pages.

Quand les yeux de Marthe tombaient sur ce noble et beau visage, ils ne pouvaient plus s’en détacher. On eût dit qu’elle attendait alors quelque protection mystérieuse.

René de Penhoël ouvrit le portefeuille. Sa main maladroite et tremblante y chercha un papier durant quelques secondes. Tandis qu’il cherchait, Marthe baissait la tête.

Penhoël allait lire. Marthe attendait la première phrase de cette lecture comme un coupable redoute le premier mot de son arrêt : car le portefeuille contenait une lettre écrite par elle, et qui pouvait justifier sa condamnation à des yeux prévenus.

Cette lettre lui avait été dérobée par Robert de Blois.

René avait enfin trouvé ce qu’il cherchait. Marthe entendit le bruit d’un papier qu’on dépliait avec lenteur. Elle n’osait point relever la tête.

– Voilà qui vous a procuré de bien doux moments, madame, dit le maître de Penhoël ; je veux avoir ma part de votre joie, et nous allons relire cette bonne lettre ensemble.

Il approcha le papier de la lampe et se prit à déchiffrer péniblement :

« Saint-Denis (île Bourbon), 5 décembre 1803.

« Mon cher frère… »

Marthe ne fit pas un mouvement, mais une nuance rosée vint à sa joue, tout à l’heure encore si pâle. Ses yeux, qui se relevèrent à demi avec une vivacité sournoise, peignaient une surprise profonde.

Évidemment, ce n’était point cette lecture qu’elle attendait.

Penhoël ne prenait point garde et poursuivait :

« Mon cher frère,

« Quand cette lettre vous parviendra, notre Marthe sera déjà sans doute depuis longtemps votre femme. Vous serez heureux, mais vous penserez toujours, je le crois, à celui qui souffre loin de vous.

« Vous êtes l’homme que j’aime le plus au monde, René ; je ne sais pas si j’aurais fait à notre vénéré père le sacrifice que j’ai accompli pour vous… Notre père nous quittait souvent, tandis que vous, René, je vous voyais tous les jours… Quand nous étions enfants, nos deux petits lits se touchaient ; quand nous avons été jeunes gens, peines et plaisirs, nous avons tout partagé.

« Répondez-moi bien vite, mon frère, car le découragement me gagne, loin de ceux que j’aime ; il me semble qu’on m’oublie et que je suis seul au monde.

« Donnez-moi des nouvelles de notre père et de notre mère ; dites-moi que Marthe est bien heureuse… »

C’était un dur travail pour la vue troublée de Penhoël que de déchiffrer cette écriture fine et incertaine.

En traçant ces lignes, la main de Louis avait tremblé bien souvent.

Marthe écoutait, immobile et retenant son souffle. L’expression de sa physionomie avait changé complétement. Il semblait qu’un rêve fût venu la bercer. L’angoisse qui contractait ses traits tout à l’heure faisait place à une tristesse douce.

Penhoël était trop occupé pour remarquer cela. Il continuait :

« Je ne sais pas si mon départ vous a surpris, mais je suis bien sûr que vous en aurez éprouvé de la peine : ne m’aimiez-vous pas autant que je vous aimais, mon bon frère ? Si vous n’avez point deviné mon secret, il faut que je vous le dise, comme je vous ai dit toujours ce que j’avais dans le cœur. Cela vous attristera, René, mais je suis seul et je souffre. Laissez-moi vous confier tout mon malheur.

« Et puis notre vénéré père se fatiguera de ne plus me voir. Il accusera d’ingratitude le fils sur qui comptait sa vieillesse. René, vous plaiderez ma cause. Vous lui direz que jamais mon amour et mon respect ne furent plus profonds ; vous lui direz tout ce que votre cœur vous dictera, mon frère, car mon secret est pour vous, pour vous seul…

« Et notre mère ! Oh ! je n’ai plus de courage en songeant à ce que j’ai perdu…

« Parfois, ma pensée franchit la grande mer, si longue à traverser ; je reviens à Penhoël ; je vous revois tous : les cheveux blancs de mon père, ma mère accourant à ma voix, et vous qui sautez de joie, René ; et Marthe, dont les grands yeux bleus hésitent entre les pleurs et le sourire… »

Deux larmes coulaient sur les joues de Madame.

La respiration du maître de Penhoël était pénible. On n’eût point su dire si c’était toujours la colère ou bien une émotion nouvelle qui pesait ainsi sur sa poitrine.

« Le bonheur !… le bonheur ! reprit-il, en poursuivant sa lecture ; hélas ! quand je m’éveille après ce doux songe et que je me retrouve seul et maudit !…

« Je n’ai pas vingt-deux ans ! Ma vie sera bien longue encore peut-être. Que ferai-je en ce monde ? Je n’ai plus de famille ; mon avenir est sans but et mon passé n’est qu’un regret amer…

« Mon Dieu ! avais-je mesuré mes forces quand j’ai accompli ce sacrifice ?

« Je ne m’en repens pas, mon frère ; je vous voyais dépérir et changer, vous dont l’adolescence était naguère si belle ; je cherchais à deviner votre mal, et un jour, couché dans votre lit où vous clouait la fièvre, vous me dites :

« – Je vais mourir, parce que je l’aime…

« Dieu me dicta mon devoir.

« Vous me devinez, n’est-ce pas ?… Je vous vois d’ici René ; vous avez des larmes dans les yeux et vous dites :

« – Pauvre frère, il l’aimait donc lui aussi !

René interrompit sa lecture en effet, mais ce fut pour boire un grand verre d’eau-de-vie. Il s’endurcissait à plaisir, et l’épais sourire qui raillait naguère autour de sa lèvre était revenu.

Il y avait de l’horreur dans le regard timide que Marthe jetait sur lui.

« … Pauvre frère, il l’aime lui aussi, répéta-t-il comme un enfant qui épelle.

« Car, poursuivait la lettre, quand je vous ai dit en partant que je ne l’aimais pas, je vous ai trompé, mon frère.

« Je l’aimais… je l’aimais, je l’aime encore, je l’aimerai toujours !…

« Et à cause de cela, mon exil doit durer autant que ma vie. Je ne reverrai plus la France. Notre père et notre mère mourront sans me donner leur bénédiction… Priez pour moi, René, car je vous ai donné tout mon bonheur… »

Un sanglot souleva la poitrine de Marthe.

– Silence !… dit le maître de Penhoël sans tourner la tête. Toutes ces belles paroles ne l’ont pas empêché de trahir son frère, madame !… Il ment dans cette lettre comme il a menti toute sa vie.

– Il n’a jamais menti !… murmura Marthe.

– Silence !… répéta René ; contentez-vous donc de voir comme on vous aime !… Nous n’avons encore employé qu’une dizaine de minutes et j’ai besoin d’être patient durant toute une heure !… Pleurez, madame, mais pleurez tout bas, au souvenir de cette âme généreuse qui a fait de son frère le plus misérable des hommes !

« … Je ne reviendrai pas, continuait encore la lettre, parce que je me crains moi-même… Peut-être n’aurais-je pas ce qu’il faut de force pour supporter la vue de votre bonheur, car vous êtes heureux et vous la rendez heureuse, n’est-ce pas, René ?

« Oh ! si quelque jour j’apprenais que mon dévouement lui a été fatal !… si j’allais savoir !…

« Mais non, c’est impossible ! Je ne veux même pas y arrêter ma pensée ; vous êtes noble et bon, René ; quant à elle, c’était un enfant ; vous aurez trouvé son âme docile ; vous lui avez appris facilement à vous aimer…

« Ne comptant point revoir la France, et n’ayant nul besoin de la part de fortune qui doit me revenir par héritage, je remets mon patrimoine entre vos mains, à la charge par vous de le rendre intact, sans en rien distraire ni aliéner, aux enfants que Dieu pourra donner à Marthe…

« En cas de mort, je veux et j’entends que cette partie de ma lettre soit regardée comme un testament…

« Et maintenant, adieu, mon frère. Dites à Marthe que je la chéris comme une sœur, afin qu’elle entende au moins prononcer mon nom… Parlez de moi à notre père et à notre mère… et surtout écrivez-moi bien vite, car ma seule consolation est de vous aimer et de penser que vous m’aimez.

« Votre frère,

« Louis DE PENHOËL. »

Marthe avait la tête penchée et des larmes coulaient sur ses mains jointes.

René la regardait avec un sourire cruel.

– Voici une longue lettre…, dit-il, et nous en avons ici de plus longues. (Il frappait sur le portefeuille.) Je vous l’ai lue tout entière, parce qu’on procède ainsi quand on est juge, madame… mais je sais parfaitement que vous la connaissez mieux que moi.

Parmi la douleur de Marthe, il y avait comme une joie recueillie ; chacune des paroles d’amour contenues dans la lettre était descendue jusqu’au fond de son cœur.

Aux derniers mots de son mari, elle releva la tête et l’interrogea du regard.

– Je ne vous comprends pas…, murmura-t-elle.

René toucha du doigt le papier encore déplié.

– Il y a bien des larmes sur cette lettre !… dit-il. Je ne sais plus celles qui sont à mon généreux frère et celles qui sont à vous.

– Monsieur, répliqua Marthe, vous ne m’aviez jamais dit que Louis de Penhoël vous eût écrit depuis son départ.

– Vous l’aviez apparemment deviné ?…

– C’est la première fois que j’entends parler de cette lettre, monsieur.

L’accent de Marthe était si simple et si vrai, que le maître de Penhoël eut un instant de doute. Le sang lui monta violemment au visage à l’idée d’avoir mis lui-même sous les yeux de Marthe ce message qui devait réveiller tant de souvenirs ; mais ce fut l’affaire d’une seconde. Il était prévenu.

– Fou que je suis !… s’écria-t-il avec son rire moqueur ; je me vois toujours sur le point de vous croire… J’oublie toujours que vous êtes simple et pure à peu près comme il est généreux et dévoué !…

– Je vous affirme sur l’honneur…, commença Marthe.

– Sur l’honneur !… répéta Penhoël d’un ton rude et insultant ; je vous dis que je sais tout, madame !… ne prenez plus la peine de feindre… Cette lettre était dans mon secrétaire ; elle disparut il y a environ dix-huit mois… C’est vous qui me l’aviez volée…

– Au nom du ciel, croyez-moi, René !…

– À quoi bon mentir ?… L’homme qui m’a remis ce soir le portefeuille l’avait pris dans votre chambre… où il avait sans doute ses entrées…

– Oh !… fit Marthe qui n’avait pas prévu cet excès d’outrage.

Penhoël eut un sourire parce que l’insulte avait porté au cœur. Rien de cruel comme le cœur faible qui trouve une victime sans défense sur qui frapper.

– Pensez-vous donc qu’on soit aveugle ? reprit-il. Il y a des mois que je vois le manége de ce Robert autour de vous… C’est un audacieux coquin qui a ruiné le père, déshonoré la mère et séduit la fille… mais ce sont ces gens-là que les femmes adorent !

– Ma fille !… s’écria Marthe comme si elle se fût éveillée tout à coup ; vous m’aviez dit que vous m’apprendriez où est ma fille ?…

– Chaque chose aura son temps, madame… et je vous le promets encore… Mais patience ! nous n’en avons pas fini avec notre correspondance…

Il tira du portefeuille une seconde lettre, ou plutôt un petit paquet composé de plusieurs feuilles assemblées.

– Je ne serais pas étonné, dit-il en l’ouvrant, de vous voir nier aussi votre propre écriture, et dire que vous ne connaissez pas non plus ceci…

À la vue du cahier, Marthe avait couvert son visage de ses mains.

– Oh ! murmura-t-elle, je le reconnais… ceci est mon seul crime… que Dieu me punisse si je suis coupable !…

XVII. L’ÉPÉE DE PENHOËL[modifier]

Le roman pèche, dit-on, quand il veut se guinder jusqu’aux régions de la haute philosophie ; il pèche plus grièvement encore quand il s’égare le long des sentiers impossibles de la science sociale ou qu’il pérore, monté sur une borne, dans cette grande route de l’économie politique, pavée de lieux communs humanitaires et de sentimentales fadaises.

Pauvre roman ! ne joue-t-il pas auprès du public-roi le rôle de bouffon et d’esclave ? S’il veut enseigner, par hasard, qu’il se fasse bien humble tout d’abord et qu’il déguise soigneusement la leçon, car vous lui crieriez de se taire…

À peine a-t-il le droit modeste de montrer çà et là un petit coin de la vie réelle, au milieu de sa fable ; à peine lui permet-on de glisser un exemple timide, pourvu qu’il se prive de toutes réflexions et de toute théorie.

Le roman est essentiellement frivole. À tout le moins, faudrait-il être grave pour se draper avec avantage dans le roide manteau du pédantisme.

Hélas ! la plume aimerait à se reposer pourtant. Tout le monde n’a pas la magnifique analyse de Balzac ou la puissante invention de Soulié. L’esprit le moins paresseux s’endormirait parfois avec joie dans quelque bonne petite dissertation. La chaire du professeur contient toujours un commode fauteuil.

Mais le roman doit marcher et ne jamais s’asseoir…

Quand ce rude axiome nous a coupé la parole, nous allions entamer notre chapitre par une phrase dogmatique, et dire, à propos du maître de Penhoël, quelque chose comme ceci : La faiblesse morale peut entraîner plus loin, sur la pente du mal, que la méchanceté même…

Nous le tenons pour dit.

Depuis bien longtemps Penhoël était jaloux.

Nous l’avons vu autrefois, au milieu de son bonheur tranquille, tourmenté par de vagues soupçons. Dès ce temps-là, il y avait comme un fantôme entre lui et Blanche. Il adorait son enfant, mais derrière cet amour on devinait de sombres inquiétudes.

Et pourtant, à cette époque, le maître de Penhoël respectait sa femme à l’égal d’une sainte.

On ne peut pas dire, du reste, que sa jalousie fût absolument sans motifs. Le lecteur a pu deviner, d’après la lettre qui a passé sous ses yeux dans le chapitre précédent, une partie de l’histoire intime de la famille de Penhoël. Les circonstances qui accompagnèrent le mariage de Marthe avec René étaient elles-mêmes de nature à laisser toujours un doute au fond du cœur de ce dernier.

Alors que les fils du commandant de Penhoël étaient enfants tous les deux, les rôles qu’ils devaient jouer plus tard se dessinaient déjà. Louis était le plus fort et le plus intelligent ; à cause de cela, il se dévouait toujours et restait victime de sa supériorité. On l’aimait mieux, on l’estimait davantage ; mais sa générosité renvoyait à René la plus grande part des cadeaux et des caresses.

René profitait et abusait de cette position. Son caractère était ainsi fait. Entre les deux frères, il y avait eu pendant vingt ans échange d’amitié vraie ; mais les sacrifices avaient constamment été du même côté.

Et comme il arrive toujours, l’affection du plus fort pour le plus faible s’était accrue par ces sacrifices mêmes. Tandis que René apprenait à profiter toujours du sacrifice, Louis s’habituait de plus en plus à s’oublier lui-même sans cesse : de sorte que l’égoïsme de l’un grandissait en proportion de l’abnégation de l’autre.

Un jour vint où les deux frères se trouvèrent en face de la même femme. C’était une belle jeune fille au cœur aimant et doux, une âme haute, un esprit gracieux, celle qu’on désire pour épouse et qui réalise le beau rêve des premières amours.

Louis eut l’avantage, comme en toute autre circonstance. Entre lui et son frère le cœur de Marthe ne pouvait point hésiter : il fut aimé.

Impossible de penser que René n’avait point deviné cet amour. Et pourtant il joua l’ignorance.

Sa passion était vive et profonde. Ce fut son frère qu’il choisit pour confident. Louis ne savait pas lequel il aimait le mieux de René ou de Marthe. Un instant il hésita, car il y avait entre lui et la jeune fille un lien mystérieux que nous n’avons point dit encore.

Son cœur saigna ; durant toute une nuit sans sommeil il pleura sur sa couche brûlante. Le lendemain, avant le jour, il entra doucement dans la chambre de son père et de sa mère et les baisa endormis tous les deux…

Il ne devait plus les revoir en cette vie.

Il quitta le manoir, sans dire adieu à Marthe, après avoir pressé son frère contre son cœur.

Louis de Penhoël avait vingt et un ans quand il fit cela. Ce fut après une nuit de fièvre et en un moment où son amitié pour René s’exaltait jusqu’à l’enthousiasme.

En froide morale, Louis de Penhoël, malgré l’héroïsme de son dernier dévouement, commettait une faute grave, car il n’avait plus le droit d’abandonner Marthe, qui était à lui.

Mais il avait vu René tout pâle et les larmes aux yeux ; René lui avait dit : « J’en mourrai ! » Il avait suivi l’élan de son cœur généreux et il avait trouvé dans le premier moment une sorte de jouissance douloureuse au fond de ce suprême sacrifice.

Quant à Marthe, c’était une enfant de seize ans. Le lien qui la rattachait à lui eût été sérieux et même indissoluble à tout autre point de vue. Mais ce lien résultait d’une aventure bizarre et devait être un mystère, dans la pensée de Louis, pour la jeune fille elle-même…

En ceci Louis se trompait.

Il se disait que Marthe l’oublierait. À l’âge qu’elle avait, les impressions ne peuvent être durables. C’était un beau jeune homme que René de Penhoël, et c’était un bon cœur. À la longue, Marthe ne pourrait se défendre de l’aimer.

En cela Louis se trompait encore.

Le lendemain de son départ, avant le lendemain peut-être, alors que sa fièvre fut passée, il changea sans doute de sentiment. Son action lui apparut ce qu’elle était en réalité : généreuse d’une part, condamnable de l’autre, mais pouvait-il revenir sur ses pas ?

Les jours se passèrent, et l’amertume de ses regrets s’envenima, loin de s’adoucir. Il y avait en lui un remords, parce qu’il ne s’était pas sacrifié tout seul. Il y avait surtout une douleur incurable et profonde, parce qu’il sentait son amour grandir, et qu’il comprenait bien que son malheur était de ceux qui ne finissent point.

Il n’avait pas mesuré ses forces ; il ne savait pas lui-même jusqu’à quel point il aimait.

Nous apprendrons tout à l’heure comment fut vaincue la résistance de Marthe, et par quel moyen René devint son mari.

Cette répugnance avait été vive et obstinée. Une fois marié, le maître de Penhoël s’en souvint. Les longs refus de la jeune fille, combinés avec l’amour probable qu’elle avait eu pour l’absent, laissèrent dans le cœur de René un fonds d’inquiétude indestructible…

Trois ans s’étaient écoulés, cependant. L’union de Marthe et de René, après avoir été stérile, promettait un héritier au nom de Penhoël. Le commandant et sa femme étaient morts.

Un soir, c’était comme un rêve, René rentrait au manoir après la chasse ; on était au commencement de l’hiver, et la nuit tombait déjà, bien qu’il fût à peine quatre heures.

En montant le sentier qui menait du passage de Port-Corbeau au manoir, à travers le taillis, René entendit un pas au-devant de lui dans l’ombre.

Il hâta sa marche, pensant que c’était un hôte qui arrivait à Penhoël.

C’était un hôte, en effet, mais la porte du manoir qui, d’ordinaire, s’ouvrait à tout venant, devait rester fermée pour lui.

L’étranger s’arrêta sous la vieille muraille, et René put le rejoindre. Il reconnut en lui l’aîné de Penhoël.

René seul aurait pu dire ce qui se passa en cette circonstance entre lui et son frère. Au bout d’une demi-heure, Louis redescendit le sentier qui menait au bac de Port-Corbeau.

Il avait la tête penchée sur sa poitrine.

Avant de passer l’eau, il jeta un dernier regard vers la maison de son père et cacha son visage entre ses mains.

Le nom de Marthe tomba de ses lèvres.

Il appela Benoît Haligan, qui ne le reconnut point, peut-être parce que le haut collet de son manteau de voyage remontait jusqu’au bord de son chapeau.

Louis avait fait bien des centaines de lieues pour venir visiter son frère ; il repassa la mer, et depuis on ne le revit plus.

Marthe donna le jour à l’Ange de Penhoël.

En regardant sa fille, René se disait parfois que Louis était peut-être resté plus d’une nuit dans les environs du manoir.

Mais il avait honte de lui-même lorsqu’il pensait cela ; et pendant longtemps, pour calmer ses craintes folles, il lui suffit de contempler un instant la sereine et pure beauté de Marthe.

Les choses furent ainsi jusqu’à ce soir d’orage qui amena au manoir M. de Blois, son domestique Blaise et Lola.

Ce fut la ruine et la malédiction de Penhoël. Robert s’insinua dans la confiance du maître et domina bientôt à sa guise cet esprit trop faible pour lui résister. Robert était un homme habile et savait surtout prendre d’assaut le secret le mieux gardé. Dès qu’il devina la jalousie de Penhoël, et ce fut tout de suite, Penhoël fut à lui.

Ses mesures, prises de main de maître, méritaient en vérité la victoire. Il s’était assis tranquillement dans ce manoir conquis entre le maître, qu’il tenait d’abord par son secret, ensuite par Lola, et qu’il devait tenir bientôt en troisième lieu par la main crochue de Macrocéphale, et Madame, dont il s’était fait le confident de vive force.

Personne n’était capable de lui résister.

Penhoël ne l’essaya même pas. Il suivit, dès l’origine, l’instinct de sa faiblesse, prenant pour oreiller les vices qui endorment et qui enivrent.

À de longs intervalles il s’éveillait encore ; mais Robert savait faire tourner au profit de son intrigue habile ces rares éclairs d’intelligence et de volonté. Malgré son amour pour Lola, René, par une contradiction bien commune, restait jaloux de sa femme : c’était par là que Robert l’attaquait toujours.

Robert laissait échapper des demi-mots, et ménageait d’adroites réticences. Le maître était convaincu que Robert avait entre ses mains des preuves de son propre malheur.

Un reste de respect qu’il ne pouvait point secouer, et la conscience qu’il avait de sa conduite coupable, lui faisaient garder certains dehors envers Marthe ; mais tout au fond de son cœur il y avait une ancienne rancune, et ses torts personnels, au lieu de contre-balancer les griefs qu’il croyait avoir, ne faisaient que les envenimer.

Cependant, malgré toutes ces raisons d’être cruel au moment de la vengeance, pour expliquer la barbarie froide de Penhoël vis-à-vis de sa malheureuse femme, il faut revenir toujours à la faiblesse originelle de son caractère. Ces êtres qui ont un bon fond, comme dit le langage usuel, arrivent, dans de certaines circonstances, à des excès de férocité incroyable. Que rien ne dérange le cours de leur existence, ils atteindront leur dernier jour sans avoir tué une mouche ; mais que viennent le désordre, la lutte, où le courage leur manque, la défaite, en face de laquelle ils se trouvent sans force, vous les verrez tourner le dos lâchement à l’ennemi vainqueur, et chercher autour d’eux quelque victime sur qui décharger leur impuissante rage.

Et alors, point de pitié ! ce qu’ils ont souffert ils veulent le rendre au centuple ; ils s’acharnent à leur métier de tourmenteur ; ils savourent la torture infligée et se consolent en disant au martyr : « C’est toi qui es cause de tout ce qui m’arrive !… »

Telle était exactement la position de René vis-à-vis de Marthe.

Celle-ci restait dans cet état d’accablement nerveux qui suit l’angoisse trop forte. Dieu clément a posé des bornes au delà desquelles la douleur humaine n’augmente plus et semble s’engourdir. Quand il s’agit de souffrances physiques, le patient tombe dans l’atonie ; quand il s’agit de souffrances morales, l’âme s’endort en quelque sorte et perd également la sensibilité.

Marthe, abattue et brisée, ne pensait plus guère. Tous ces chocs répétés l’avaient écrasée, en quelque sorte, et anéantie.

Tout sommeil a ses rêves. Ce qui restait à Marthe de pensées se portaient vaguement vers le passé. Un songe confus la ramenait vers les jours de sa jeunesse.

Après tant d’années écoulées, le hasard lui apportait, bien tardivement, hélas ! un baume pour la première blessure qui eût fait saigner son cœur.

Jusqu’alors, elle avait cru que Louis l’avait abandonnée pour courir le monde. Elle n’avait jamais eu de ses nouvelles. Tous ceux qui l’entouraient, excepté un pourtant, avaient pris à tâche, dès le principe, de lui enlever toute espérance.

Sauf le bon oncle Jean, la famille entière s’était réunie jadis pour la forcer à devenir la femme de René.

Durant les premiers mois, Marthe avait espéré fermement, malgré tout ce qui se disait autour d’elle. Louis était la loyauté même, et Marthe le savait engagé d’honneur à revenir. Pour lui enlever son espoir, il fallut le mensonge patient et l’obsession infatigable.

Marthe s’était lassée de combattre ; elle avait cédé enfin, mais elle ne s’était jamais résignée.

Il y a des prisons dont les fenêtres, grillées de fer, donnent sur la campagne libre ou sur de beaux jardins en fleur. Marthe, enchaînée à sa misère accablante, voyait tout à coup l’horizon s’éclairer et s’ouvrir.

Ce bonheur si grand, si complet, d’aimer et d’être aimé, Marthe l’avait eu ; on le lui avait dérobé.

Louis ne l’avait point délaissée. La lettre était datée de 1803, ce qui faisait déjà une longue année d’absence, et la tendresse de Louis semblait s’être accrue encore dans la solitude.

Que de félicités perdues remplacées par le malheur froid, long, implacable !…

Marthe ne se faisait point un raisonnement tout entier ; elle s’arrêtait à moitié route, au mot bonheur, et son intelligence ébranlée se perdait en quelque douce chimère.

Son visage, derrière le voile que lui faisaient ses deux mains, avait comme un sourire.

La menace n’avait plus de prise sur elle, et la brutale parole du maître de Penhoël bruissait comme un vain son autour de son oreille inattentive.

C’était un repos de quelques secondes peut-être ; mais au milieu de l’immense désert, l’ombre de l’oasis a d’indicibles charmes.

René continuait à plaisir son rôle de bourreau ; il croyait deviner des larmes derrière les deux mains de Marthe, et cela lui plaisait.

– Vous ne niez pas, cette fois, madame !… disait-il en feuilletant les pages de la seconde lettre ; êtes-vous donc déjà lasse de mentir ?… J’attendais mieux de vous, sur ma parole !… Faites-moi la grâce de m’écouter, je vous prie… Nous ne sommes pas au bout des plaisirs de cette soirée… et ce qui nous reste à lire est de beaucoup le plus intéressant.

Marthe ne répondit point. Penhoël avait beau affecter une tranquillité railleuse, son ivresse augmentait, sans qu’il s’en aperçût lui-même ; sa voix balbutiait, épaisse et lourde ; il y avait des moments où ses yeux mornes s’allumaient tout à coup pour jeter un brûlant éclair.

– Nous changeons de manière…, reprit-il ; nous n’avons ici ni date ni suscription… on a écrit cela au jour le jour… On a bien pleuré en l’écrivant… C’est un titre curieux… Attention ! je commence :

« Voilà vingt fois que je prends la plume, et vingt fois que je déchire ma lettre. Comment vous exprimer tout ce que j’ai dans le cœur ? Comment vous apprendre ce qui s’est passé ? Comment vous dire pourquoi j’espère encore en vous, moi qui suis la femme d’un autre ?… »

– Ce n’est pas une raison…, interrompit René. Avez-vous la bonté de m’écouter, madame ?

Marthe fit un signe de tête muet.

Ces formes courtoises, employées de temps en temps par Penhoël, dans le but d’aiguiser son sarcasme, manquaient leur effet par un double motif. D’abord, ses coups tombaient sur un corps inerte et presque insensible ; ensuite, la raillerie émoussait son dard en passant au travers de son ivresse. Les paroles qu’il voulait faire ironiques tombaient de sa bouche pesantes et brutales comme l’insulte que gronde un laquais pris de vin.

« … Car je suis mariée… poursuivit-il, j’ai résisté tant que j’ai pu… tant que j’ai gardé une lueur de l’espoir qui me soutenait !…

« Mais ils étaient tous contre moi… votre père et votre mère… Ils me disaient, à moi, pauvre fille, recueillie au manoir dès mon enfance, et vivant de leurs bienfaits, ils me disaient :

« N’êtes-vous entrée dans notre maison que pour la perte et le malheur de nos deux fils ?… Louis est parti à cause de vous… et voici notre René qui se meurt pour vous ! »

« C’était vrai, mon Dieu ! si vous aviez vu René comme il était changé. Il restait des semaines entières seul dans sa chambre ; il ne voulait plus s’asseoir à la table commune. Il parlait de se tuer. Le commandant et madame, qui m’a servi de mère, me disaient, les larmes aux yeux : « Oh ! Marthe ! Marthe ! sa vie est entre vos mains. Ayez pitié, au nom de Dieu, et gardez-nous notre dernier enfant ! »

« S’il n’avait fallu que mon sang pour le sauver !… Mais je ne pouvais pas… Vous savez bien que je ne pouvais pas !… »

Les lèvres de René grimacèrent un sourire.

– Oh ! oui… murmura-t-il, mon généreux frère savait cela, madame… et quand il est revenu, trois ans après, il vous a donné sans doute l’absolution de votre crime !…

– Revenu ? répéta Marthe étonnée.

René haussa les épaules.

« Ils me disaient encore, poursuivit-il en reprenant sa lecture, que vous aviez quitté le manoir pour fuir la vue de mes larmes ; et comme je ne les croyais pas, ils me dirent une fois que vous étiez mort…

« Pendant sept mois, tout fut inutile. Louis, ma plume se refuse à écrire le motif de ma résistance. Alors même que je n’eusse pas cru à la nouvelle de votre mort, je n’aurais pas pu me marier en ce temps-là…

« Je me trompe, d’ailleurs, en disant que tout le monde était contre moi. Votre oncle Jean et sa femme, qui n’est plus, hélas ! me soutenaient et m’encourageaient à vous attendre. Sans eux, il m’aurait fallu mourir de douleur et de honte… »

René s’interrompit encore.

– Il y avait longtemps que je me doutais de cela ! dit-il ; notre excellent oncle me trahissait tout en mangeant mon pain… Son tour viendra, et je lui garde sa digne récompense.

Avant de continuer, il tourna le bouton de la lampe, dont la mèche, déjà trop longue, jetait une flamme haute et fumeuse.

– On n’y voit plus !… grommela-t-il.

C’était le sang qui aveuglait ses yeux.

« … Si cette lettre parvient jamais entre vos mains, reprit-il en faisant pour lire des efforts de plus en plus pénibles, priez pour la femme de Jean de Penhoël, qui a fait pour moi plus que ma propre mère ! Et si jamais vous revoyez la France, rendez en bienfaits à Jean de Penhoël le dévouement dont il m’a comblée…

« C’est lui qui me console et qui sait le fond de mon cœur ; c’est avec lui seul que je puis parler de vous… »

– Oh !… dit René qui essuya son front en sueur ; c’est long, madame, et je ne trouve pas dans tout cela ce que je cherche ! Je suis bien sûr de l’avoir lu pourtant, au milieu de vos jérémiades amoureuses… Il est vrai qu’un autre œil plus perçant que le mien me montrait la ligne et la page… Que le diable emporte cette lampe ! j’ai beau la monter, on n’y voit plus du tout !…

Il but un grand verre pour s’éclaircir la vue.

– Allons ! poursuivit-il, je saute trois ou quatre pages de pleurs et de sanglots… Nous n’en sommes plus à savoir que vous aimiez mon généreux frère comme une folle… Voyons si j’ai la main heureuse :

« … Vous avez des devoirs à remplir dont vous ne vous doutez pas, Louis. À Dieu ne plaise qu’un reproche tombe de ma plume pour aller troubler vos joies si vous êtes heureux, ou accroître vos peines si vous souffrez… mais il faut bien vous le dire : Descendez au fond de votre conscience et souvenez-vous… L’exil volontaire n’est permis qu’à celui qui se voit seul au monde, et vous n’êtes pas seul !… »

– En ai-je trop sauté ?… s’écria René qui retourna la page ; le diable s’en mêle, je crois !… je ne comprends plus… La lampe s’éteint, et mon flacon se vide… Ah ! si Robert de Blois était là pour m’aider !…

Comme il tournait les feuillets au hasard, le papier s’échappa de sa main tremblante. Il se baissa pour le ressaisir ; les veines de son front se gonflèrent.

– Je suis de sang-froid…, murmurait-il ; j’ai fait exprès de ne pas boire… Il faut du calme pour juger… Écoutez, écoutez !… Voici bien ce que je cherchais !…

« … Revenez, Louis, je vous en supplie, revenez… »

– Mais qu’y a-t-il donc ensuite ?… Oh ! oh !… l’encre a blanchi ! le papier et l’écriture sont de la même couleur !… Et cette lampe du démon !…

Il tourna encore le bouton ; le verre lui éclata au visage.

Il se leva furieux.

– On ne veut pas que je lise !… s’écria-t-il ; mais qu’importe tout cela ?… J’ai vu, vu de mes yeux… Blanche de Penhoël est sa fille !… sa fille, entendez-vous ?

Il y avait longtemps que Marthe restait immobile et protégée par son engourdissement inerte. Comme toujours, le nom de Blanche secoua son apathie.

– Blanche !… répéta-t-elle. Vous ne m’avez pas dit encore ce que vous avez fait de ma fille…

Puis elle ajouta en frissonnant :

– Est-ce que vous vous seriez vengé sur elle ?…

Son intelligence s’éveillait. Elle comprenait vaguement que Robert, abusant de l’ivresse de René, lui avait fait voir dans la lettre les choses qui n’y étaient point.

Penhoël était debout et faisait effort pour garder l’équilibre. Ses jambes avinées pouvaient à peine le soutenir. Marthe se laissa glisser, agenouillée, à ses pieds.

– Elle est votre fille, murmura-t-elle. Oh ! René, je vous le jure… au nom de Dieu, ayez pitié de votre enfant !

Son cœur, qui recommençait à battre, avait envoyé un peu de sang à sa joue ; ses yeux retrouvaient des larmes ; ses grands cheveux blonds, dénoués, inondaient son visage et tombaient jusque sur ses épaules.

René se prit à la contempler tout à coup en silence. Sa physionomie changea. Quand il prit enfin la parole, il y avait dans sa voix une émotion triste et presque tendre.

– Oh ! je sais bien que vous êtes belle !… dit-il ; si vous aviez voulu, nous aurions été bien heureux… Je ne demandais qu’à vous aimer en esclave, Marthe… Vous souvenez-vous ?… Il y a longtemps !… Mais moi, je n’ai point oublié comme mon cœur battait à votre vue… Depuis, une autre femme m’a pris mon cœur et ma raison… Lola… qui est bien belle aussi !… Lola, qui m’abandonne lâchement à l’heure où je souffre !… Mais ce n’était pas le même amour… Oh ! non… En ma vie je n’ai aimé que vous, Marthe, et je n’aimerai que vous !…

Il se rassit à côté de Madame et prit à deux mains ses beaux cheveux pour les ramener en arrière.

– Vous souvenez-vous, continua-t-il, de mes prières et de mes larmes ?… Je ne savais pas tout mon malheur, mais je sentais qu’on ne m’aimait pas… Mon Dieu ! si la voix de quelque génie m’avait dit : « Veux-tu donner ta vie tout entière pour une semaine de bonheur… une semaine pendant laquelle on te rendra tendresse pour tendresse ?… » Oh ! Marthe, comme j’aurais donné ma vie !…

Marthe baissait les yeux.

– Ma fille !… dit-elle tout bas ; vous ne me parlez pas de ma fille !

René se leva une seconde fois, et repoussa son fauteuil qui roula jusqu’au milieu du salon.

– Fou que je suis !… s’écria-t-il tandis que la colère empourprait de nouveau la tache ardente qui brûlait au milieu de sa joue pâle ; il faut que cette femme me rappelle à moi-même ?… Sa fille, n’est-ce pas ? poursuivit-il en menaçant du poing le portrait de son frère ; sa fille à lui, le menteur et le lâche !… Pas un mot, madame ! Par le nom de Dieu, je ne veux plus vous entendre !… Oh ! je suis tombé bien bas… Le fils de Penhoël est pauvre maintenant comme les mendiants qui viennent chercher l’aumône à la porte du manoir… Le fils de Penhoël n’a plus d’asile… Et ce n’est pas le malheur seulement qui pèse sur sa tête… Il y a aussi la honte !… Si les gens qui l’ont ruiné n’ont pas pitié de lui, le nom de son père sera traîné dans l’infamie… Et savez-vous qui a poussé René de Penhoël jusqu’au fond de cet abîme ?… ajouta-t-il en mettant sa main lourde sur l’épaule de Marthe. C’est l’homme qu’il aimait et c’est la femme qu’il adorait… c’est vous, l’épouse coupable, et lui, le frère indigne… Je vous dis de ne pas parler : je suis le maître ! Vous savez bien que je dis la vérité… Le jour où mon sourcil s’est froncé pour la première fois en regardant le berceau de l’Ange, Dieu avait déjà prononcé mon arrêt… C’était mon dernier espoir qui mourait… Il n’y avait plus rien en mon cœur, et il fallait endormir l’angoisse de ma pensée… J’ai cherché l’oubli dans l’ivresse, dans le jeu, dans l’amour… Et chaque fois que je commettais une faute, c’est vous, vous, madame, qui étiez la coupable !

Il lâcha l’épaule de Marthe, toujours agenouillée, et fit un pas vers le portrait de l’aîné de Penhoël.

– Vous et lui !… reprit-il avec un sauvage élan de colère lui surtout, le poison de ma vie !… lui, le plus lâche des hommes !

Il s’était avancé jusque sous le portrait. Il leva la main, et son poing fermé tomba sur la toile qui se creva, percée à la place du cœur.

René ne se connaissait plus. Il arracha le cadre et le précipita brisé sur le sol ; puis il foula aux pieds l’image de son frère en laissant éclater une joie forcenée.

Le bruit qu’il faisait l’empêcha d’entendre la porte du salon qui s’ouvrait doucement. La lampe, privée de son verre, ne jetait plus qu’une lueur vacillante et fumeuse. Marthe et René ne virent point qu’une personne se glissait entre les battants de la porte et restait immobile dans l’ombre, à côté de l’entrée.

René trépignait sur la toile souillée et déchirée, où l’on n’aurait plus reconnu les traits de son frère.

Marthe le regardait, saisie d’horreur, comme si elle eût assisté à un meurtre.

René s’arrêta enfin, énervé par ce rire épuisant et irrésistible des gens ivres.

– Oh ! oh !… fit-il ; le vieux Benoît avait bien dit que je l’assassinerais !… À votre tour, maintenant, madame !…

Il gagna, en se faisant un appui de la muraille, le portrait du vieux commandant de Penhoël. Au-dessous de ce portrait, comme nous l’avons dit, pendait un trophée d’armes. René y prit une épée.

Il ne riait plus.

Il se découvrit et fit le signe de la croix.

– Tout est fini pour nous deux, madame…, prononça-t-il d’une voix sourde et résolue. Faites comme moi… dites votre prière.

Il s’appuya sur la garde de l’épée, et ses lèvres remuèrent comme s’il eût récité une oraison.

Marthe se traîna vers lui sur ses genoux.

– René…, murmurait-elle en étendant ses bras suppliants, je veux bien mourir… et je vous pardonnerai du fond du cœur… Mais, je vous en prie, avant de me tuer, dites-moi ce que vous avez fait de ma fille ?

René cessa de prier, et montra du doigt le portefeuille qui était à terre auprès de la table.

– Ne vous ai-je pas dit qu’il m’avait fallu payer cela ? répliqua-t-il. Je n’avais plus rien… Robert de Blois m’a demandé votre fille en échange de ces papiers… et je la lui ai donnée !

Marthe appuya ses deux mains contre son cœur et poussa un gémissement faible. Puis elle tomba privée de sentiment.

Penhoël éprouva du doigt la pointe de son épée.

En ce moment, il se fit un bruit léger du côté de la porte. La personne qui venait d’entrer et qui restait dans l’ombre décrochait, elle aussi, une des armes suspendues en trophée sous les vieux portraits de famille.

Quelques pas seulement séparaient Marthe évanouie et René de Penhoël.

Celui-ci pencha sa tête sur sa poitrine et marcha vers sa femme en pensant tout haut :

– Elle, d’abord… moi, ensuite !…

Dans son accent comme sur son visage, il y avait une détermination sombre.

Mais, comme il relevait à la fois la tête pour voir et la main pour frapper, il aperçut un homme entre lui et sa victime.

C’était l’oncle Jean qui avait redressé sa grande taille, courbée par la vieillesse, et qui se tenait debout, l’épée à la main, au devant de Marthe.

XVIII. L’HEURE DE L’EXIL[modifier]

Dans cet homme, à la pose robuste et fière, qui se dressait, l’épée haute, au devant de sa femme, René de Penhoël ne reconnut pas d’abord le pauvre oncle Jean. Il était si bien habitué à voir la figure du bon vieillard se pencher, humble et douce, sur sa poitrine ! Dans ce premier moment, il crut presque rêver.

Il recula d’un pas, et agita son épée en avant, comme s’il eût voulu écarter le fantôme.

Son épée rencontra celle de Jean de Penhoël, et rendit ce bruit de fer qui éveille comme le son d’un clairon.

La lumière de la lampe tombait d’aplomb sur le front du vieillard, couronné par ses cheveux aussi blancs que la neige. Son regard était triste, mais ferme. Au bruit des deux épées qui se choquaient, un fugitif éclair s’était allumé dans sa prunelle.

On voyait à cette heure que Jean de Penhoël, le paisible et bon vieillard, avait dû porter fièrement autrefois le nom de ses pères…

Un instant René demeura muet à le contempler.

– Allez-vous-en ! dit-il enfin, et ne me tentez pas !… car, si je n’étais pas à l’heure de ma mort, j’aurais avec vous aussi un compte à régler, mon oncle !…

Le vieillard garda le silence.

– Allez-vous-en !… répéta René dont les doigts se crispaient autour de la poignée de son arme.

L’oncle Jean ne répondit point encore.

Ses grands yeux bleus se fixaient, calmes et résignés, sur la figure décomposée de son neveu. L’écume venait aux lèvres du maître de Penhoël.

– Allez-vous-en !… répéta-t-il pour la troisième fois ; vous savez bien que cette femme est coupable… et qu’un fils de Penhoël n’a qu’une manière de se faire justice…

– Je sais que votre femme est une sainte, répondit enfin l’oncle Jean de sa voix douce et pénétrante, et je sais que mon devoir est d’arrêter la main du fils de Penhoël qui va commettre un lâche assassinat.

René brandit son arme en poussant un rugissement.

– Je suis le maître !… s’écria-t-il ; arrière, ou vous êtes mort !

Il s’élança. L’oncle Jean resta droit et ferme. Sa main fit à peine un imperceptible mouvement, et l’épée de René tomba sur le plancher.

René la ramassa en blasphémant, et revint à la charge ; mais il portait en vain des coups furieux : on eût dit qu’il s’attaquait à un mur de pierre.

L’oncle Jean ne bougeait point. On voyait toujours sa main haute tenir l’épée au devant de sa poitrine. Il se contentait de parer et ne portait pas un seul coup.

René haletait. Son front ruisselait de sueur. Il s’appuya bientôt, épuisé, à la muraille.

– Ah !… dit-il en grinçant des dents, ce que vous faites là est pour payer les bienfaits de mon père et mes bienfaits à moi, n’est-ce pas, Jean de Penhoël ?…

– Que Dieu me donne l’occasion de mourir pour vous, mon neveu, répliqua le vieillard dont le souffle était toujours égal et tranquille ; vous verrez si je suis un ingrat !…

René, tout en affectant une extrême lassitude, le guettait de l’œil sournoisement. Quand il crut l’instant favorable, il s’élança d’un bond et lui poussa une furieuse botte en pleine poitrine. L’oncle Jean reçut le choc sans broncher, comme toujours, et l’épée du maître de Penhoël sauta une seconde fois hors de ses mains.

Il voulut se baisser pour la reprendre, mais il avait mis tout ce qui lui restait de vigueur dans son dernier élan. Sa tête appesantie entraîna son corps ; il se coucha lourdement sur le plancher, et ne se releva plus.

La fatigue épuisante du combat, l’émotion, l’ivresse arrivée à son comble, se réunissaient pour le clouer au sol, inerte et incapable désormais de faire un mouvement.

L’oncle Jean déposa son épée et passa le revers de sa main sur son front où perlaient quelques gouttes de sueur. Son regard se tourna vers le ciel pour remercier Dieu ; puis il s’agenouilla auprès de Marthe dont il soutint la tête décolorée entre ses mains, qui tremblaient à présent.

Madame recouvrait ses sens. Elle prononça le nom de Blanche, car la mémoire lui revenait en même temps que la vie.

– Nous la retrouverons, ma fille…, dit l’oncle Jean.

Le regard de Marthe fit le tour de la chambre, et resta fixé sur la place vide où pendait naguère le portrait de Louis de Penhoël.

– Je me souviens ! murmura-t-elle. Oh ! pourquoi ne m’a-t-il pas tuée ?

L’oncle Jean l’attira sur son cœur.

– Nous la retrouverons, dit-il encore. Je vous promets que nous la retrouverons !…

Il avait de bonnes paroles pour consoler et rendre un espoir qu’il ne gardait point lui-même, car des fenêtres de sa chambre il avait vu Robert emporter son fardeau à travers le jardin et descendre ensuite au grand galop le chemin qui conduisait au bac.

Son premier mouvement avait été de poursuivre le ravisseur, car l’échelle dressée contre la fenêtre de l’Ange lui donnait tout à deviner ; mais lorsqu’il atteignit Port-Corbeau, Robert avait déjà passé l’Oust, et courait ventre à terre sur la route de Redon.

C’était Robert que Vincent de Penhoël, revenant au manoir, avait rencontré dans le taillis, à la hauteur du bourg de Bains.

Tandis que l’oncle Jean remontait tristement la colline, Vincent poussait son cheval de toute sa force. Il avait grande hâte d’arriver. Depuis six mois qu’il était parti, aucune nouvelle du manoir ne lui était parvenue. Tout à l’heure, pendant qu’il traversait Redon, ceux qu’il avait interrogés sur Penhoël avaient secoué la tête sans répondre.

Il y avait un endroit dans la ville où l’on savait toujours ce qui se passait à Penhoël. Vincent était entré à l’auberge du ‘‘Mouton couronné’’, mais depuis le matin l’auberge avait changé de maître : le vieux Géraud et sa femme, ruinés tous deux, s’étaient retirés au port Saint-Nicolas, de l’autre côté de la Vilaine.

Vincent avait dans l’âme un pressentiment douloureux. Mais, en même temps, son cœur battait de joie. Quelques minutes encore et il allait revoir l’Ange. Comme elle devait être embellie ! Ce brusque retour, que rien n’annonçait, allait-il amener un sourire autour de sa jolie lèvre ou une larme dans ses grands yeux bleus ?…

Depuis que Benoît Haligan était trop vieux pour remplir son office de passeur, on avait installé de l’autre côté de l’eau une cloche qui s’entendait jusqu’au manoir.

En descendant de cheval, Vincent courut au poteau ; il trouva là le bac qui avait servi au passage de Robert.

Au lieu d’agiter la cloche, Vincent sauta dans le bac et fut bientôt sur l’autre bord. Au moment où il touchait la rive, la lueur faible qui éclairait, toujours, à cette heure, la loge du pauvre Benoît, frappa son regard. Il monta, en courant, le petit sentier, et pénétra dans la cabane.

– Que Dieu vous bénisse, Penhoël !… lui dit Haligan comme il passait le seuil ; voilà l’orage qui vient… je le sens aux douleurs de mon pauvre corps.

– Y a-t-il du nouveau au manoir ?… demanda Vincent timidement.

– Le manoir est debout, mon fils…, répliqua Benoît qui restait immobile, couché sur le dos et les yeux fixés à la charpente fumeuse de sa loge.

Vincent respira.

– J’avais peur !… murmura-t-il.

Puis il ajouta gaiement :

– Comment se porte mon bon père ?

– Ton père se porte comme un homme chassé de son dernier asile…, répondit Haligan.

Vincent recula stupéfait.

– Quoi !… s’écria-t-il, Penhoël a chassé mon vieux père ?

– Mon fils, répliqua le passeur, Penhoël ne peut plus donner d’asile à personne… On l’a chassé lui-même du manoir.

– Oh !… fit Vincent qui n’en pouvait croire ses oreilles ; et Madame ?

– Chassée.

– Et mes sœurs ?…

Le vieux Benoît se signa.

– Mortes !… murmura-t-il.

– Mortes ?… répéta Vincent qui tomba sur ses genoux ; mes sœurs !… mes pauvres sœurs !… Et Blanche ?…

Benoît ne répondit point tout de suite.

– Penhoël, dit-il enfin, avez-vous rencontré un homme à cheval sur votre route ?

– Oui…, balbutia Vincent.

– Cet homme ne portait-il pas quelque chose entre ses bras ?

– Oui…, dit encore le jeune homme.

– Eh bien, reprit Haligan, ce quelque chose, c’était Blanche, votre cousine !

Vincent poussa un cri déchirant.

Le passeur s’était retourné vers la ruelle de son lit.

Au bout de quelques secondes, Vincent se releva d’un bond, passa de nouveau le bac et remonta sur son cheval.

Il allait à la poursuite du ravisseur de Blanche et ne savait pas même son nom. Le ravisseur revenait en ce moment vers le manoir, au trot paisible de sa monture.

Robert de Blois avait enlevé Blanche pour son propre compte, et à l’insu de Pontalès. C’était le résultat d’une idée fixe qu’il avait. À son sens, Louis de Penhoël était revenu, ou du moins il ne pouvait manquer de revenir. Les bruits qui couraient à ce sujet dans le pays prenaient chaque jour plus de consistance. On en était à présent aux détails. On disait que l’aîné rapportait des colonies une fortune très-considérable. Il y avait des gens pour préciser le chiffre de cette fortune.

Par l’enlèvement de Blanche, Robert pensait se ménager une excellente ressource. Connaissant à fond l’histoire intime des Penhoël, et sachant les rapports qui avaient existé entre Louis et Marthe, il se disait : « Si ce brave homme est véritablement riche, l’Ange pourrait bien être la meilleure part du gâteau… Ma foi, vivent les oncles d’Amérique ! »

Il aurait bien trouvé un prétexte quelconque d’éloigner Madame, mais le hasard lui épargna ce soin. Marthe, qu’il guettait depuis la tombée de la nuit, sortit, comme nous l’avons vu, pour se rendre au cimetière de Glénac. Robert profita de l’occasion, et comme la porte était fermée à double tour, il planta une échelle contre la fenêtre et monta à l’assaut.

L’Ange dormait. À son réveil, elle se trouva entre les bras d’un homme dont elle ne voyait point le visage, et qui l’emportait enveloppée dans ses couvertures. L’effroi qu’elle ressentit fut trop violent pour sa faiblesse ; elle eut à peine le temps de pousser un cri qui s’étouffa sous la couverture, et perdit connaissance.

Tout semblait favoriser le rapt ; mais au moment où Robert, chargé de sa proie, mettait le pied dans le jardin, il se trouva face à face avec le maître de Penhoël.

Robert, qui s’était armé à tout hasard, ne songea même pas à faire usage de ses armes. Il y eut entre lui et René une scène courte et caractéristique. René, si bas qu’il fût tombé, gardait bien ce qu’il fallait d’énergie pour défendre sa fille, même contre Robert ; mais ce dernier le dominait, pour ainsi dire, par chaque fibre de son être.

Il ne se déconcerta point, et répondit à la première question de René en découvrant le visage de Blanche.

Puis il dit :

– Je l’enlève… Croyez-moi, Penhoël, cela ne vous regarde pas.

C’était toucher du premier coup l’endroit malade. Il y avait trois ans que Robert travaillait à envenimer les soupçons qui étaient au fond du cœur de René ; la tâche était presque achevée ; à peine fallait-il encore une calomnie.

Blanche fut déposée sur un banc de gazon. Robert tira de sa poche le portefeuille contenant les deux lettres que nous avons lues, et qu’il avait volées l’une à Marthe et l’autre à René lui-même.

Il fit semblant de chercher quelque passage et de déchiffrer quelques lignes. Naturellement il trouvait dans les lettres tout ce qu’il voulait.

Il y trouva, entre autres choses, des phrases improvisées par lui-même et qui se rapportaient à l’apparition de Louis de Penhoël dans le pays quelques mois avant la naissance de Blanche.

Penhoël ressentait une sorte de joie sauvage à se convaincre du prétendu crime de sa femme.

Il ne doutait plus.

Robert avait raison. Que lui importait à lui, Penhoël, l’enlèvement de cette fille de l’adultère ?

Il était à moitié ivre déjà. Il mit de la forfanterie à vendre l’enfant pour les deux lettres.

Un cheval attendait à la grille du jardin. Robert partit ventre à terre, emportant Blanche toujours évanouie dans l’ancien trou de Bibandier, car il ne connaissait pas, dans tout le pays, une maison qui eût ouvert sa porte pour favoriser le rapt d’une fille de Penhoël…

. . . . . . . . . . .

René monta au salon pour lire tout à son aise les lettres conquises. Il s’applaudissait de son œuvre et triomphait vis-à-vis de lui-même. Au salon, il rencontra maître Protais le Hivain, surnommé Macrocéphale, qui l’accueillit avec des saluts plus respectueux encore qu’à l’ordinaire.

Quand il eut achevé de saluer, Macrocéphale entra en matière en disant que la plus chère passion de sa vie était de se faire hacher en mille pièces pour le service du maître de Penhoël.

En conséquence, il s’était chargé d’un message bien fâcheux, afin d’en adoucir les termes dans la mesure du possible.

Le message de maître le Hivain portait en substance que René de Penhoël avait vendu par acte en due forme et sous condition de réméré la terre de son nom à M. le marquis de Pontalès, pour entrer incontinent en jouissance.

– Conséquemment, poursuivait Macrocéphale, mondit sieur de Penhoël ne doit point s’étonner si mondit sieur Pontalès lui fait signifier par les présentes… ou plutôt, se reprit l’homme de loi, lui donne poliment à entendre… car je ne suis pas un huissier, Dieu merci !… qu’il faut déguerpir et vider les lieux… ou pour mieux dire s’en aller tout bonnement… cela dans le plus bref délai, dont acte.

Penhoël écoutait, la tête haute, l’œil fixe. Il semblait ne point comprendre.

Dans la nuit de la Saint-Louis, Robert et Pontalès, après avoir mis tour à tour en usage auprès de lui les menaces et les promesses avaient enfin frappé le grand coup.

On avait exhibé les papiers enlevés par Cyprienne et Diane à maître le Hivain et reconquis par Bibandier. C’étaient des faux matériels : René avait contrefait l’écriture de son frère et fabriqué de prétendus pouvoirs, à l’effet de vendre le patrimoine de Louis, qu’il croyait mort.

Le véritable instigateur de ces actes criminels était bien maître Protais le Hivain, poussé lui-même par Robert et Pontalès ; mais la justice ne connaît que le coupable de fait.

C’était la main de René qui avait tracé les fausses signatures.

Il dut céder.

Il n’avait plus, désormais, un pouce de terre en sa possession.

– Comme M. le vicomte peut le penser, reprit Macrocéphale en grimaçant un doucereux sourire, je me suis mis en quatre pour le tirer de là… Mais où il n’y a plus rien, on ne peut rien faire… Mes efforts dévoués n’ont abouti qu’à obtenir un délai convenable.

– Quel délai ?… demanda Penhoël qui n’avait pas encore prononcé une parole.

– Grâce à moi, répliqua Macrocéphale, M. le vicomte aura une heure pour faire ses petits préparatifs de départ.

René fit un geste d’indignation.

– Permettez !… reprit l’homme de loi, je ferai observer respectueusement à M. le vicomte que le manoir a été vendu avec tout ce qu’il contenait. En conséquence, comme M. le vicomte ne peut rien emporter du tout, une heure lui suffira pour arranger ses petites affaires.

Macrocéphale avait beau prendre un air humble et contrit, la joie méchante qu’il éprouvait à remplir ce message perçait malgré lui sous son masque.

– Sortez !… dit René.

– Que M. le vicomte veuille bien me pardonner si je n’obéis à l’instant même, comme c’est mon devoir… Mais je n’ai pas achevé ma commission… La personne qui m’envoie vers M. le vicomte désire le voir s’établir à bonne distance de la commune de Glénac pour éviter la chance de conflits regrettables… Je suis conséquemment chargé de notifier à M. le vicomte que tout fermier de Penhoël ou de Pontalès qui lui ouvrirait la porte de sa maison serait immédiatement congédié… M. le vicomte est trop généreux pour exposer de pauvres diables…

– Sortez !… répéta Penhoël dont la patience était évidemment à bout.

Comme ses sourcils se fronçaient, maître le Hivain eut peur. Il témoigna une dernière fois son désir de se faire hacher en mille pièces pour le service de M. le vicomte, et gagna la porte à reculons, en saluant, à chaque pas qu’il faisait, jusqu’à terre.

Il se rendit chez l’oncle Jean pour lui répéter sa notification.

Penhoël, resté seul, demeura durant quelques secondes anéanti sous le coup qui le frappait. Il avait jusque-là fermé les yeux volontairement pour ne point voir les conséquences de sa ruine. Au bout de quelques minutes, une colère sourde fit place à l’abattement qui l’accablait. Un amer sourire éclaira son visage morne. Il venait de songer à Marthe.

Il se leva.

– C’est-elle, murmura-t-il, c’est elle qui est cause de tout !… Je suis le maître pendant une heure encore… J’ai le temps de me venger !

Ce fut alors qu’il se rendit dans la chambre de Blanche.

. . . . . . . . . . .

Dans le salon, Jean de Penhoël soutenait toujours Marthe qui avait repris ses sens, mais qui restait sous le poids d’un accablement insurmontable.

– Il faut retrouver des forces, Marthe, disait le vieillard, car vos épreuves ne sont pas finies… Le malheur est descendu sur notre maison… Et quoi qu’ait pu faire René, votre mari, vous devez l’aider, Marthe, et le consoler dans sa détresse.

Avant que Jean de Penhoël pût s’expliquer davantage, la pendule sonna onze heures de nuit. Le timbre aigu et sonore sembla produire sur René le même effet que si une main rude avait secoué brusquement son sommeil. Il fit effort pour se redresser et appuya ses deux mains sur le parquet où naguère il s’étendait tout de son long.

– Onze heures !… murmura-t-il sans manifester le moindre souvenir de ce qui s’était passé. Que devais-je donc faire à onze heures ?

L’oncle Jean ne le savait que trop. Il ouvrit la bouche pour répondre, mais le cœur lui manqua.

René regardait tout autour de lui.

– Cette salle est bien grande maintenant, murmura-t-il ; autrefois, elle paraissait plus petite, alors que nous étions tous ensemble…

Il se prit à compter sur ses doigts avec lenteur.

– Vincent…, dit-il, Diane et Cyprienne, vos trois enfants, notre oncle… Blanche de Penhoël… Roger, notre fils d’adoption… puis, Robert de Blois, ajouta-t-il en parlant plus bas, et Lola… pourquoi nous ont-ils quittés tous ensemble ?…

Il s’interrompit, et son corps eut un frémissement.

– Oh !… fit-il en un long soupir, voilà que je me rappelle !

Il se leva. Son ivresse récente avait laissé peu de traces. Il y avait en ce moment sur son visage pâli un reste de noblesse.

– Je me souviens…, reprit-il ; c’est l’heure où Penhoël doit quitter pour jamais la maison de son père !

Marthe demeurait immobile et froide. Ces émotions tristes, mais calmes, étaient trop au-dessous des angoisses qui l’avaient brisée. L’oncle Jean, au contraire, était affecté profondément.

– Je suis bien vieux…, pensa-t-il tout haut, et je croyais mourir avant de voir cela. Allons, mon neveu, l’heure est sonnée !… Que Dieu vous donne le courage de ce dernier sacrifice !…

René fit un pas vers la porte, mais sa tête qui se dressait avec fierté se courba de nouveau. Il venait de heurter du pied les débris de ce cadre brisé qui contenait naguère le portrait du fils aîné de Penhoël.

Son regard timide et inquiet glissa jusqu’à Marthe.

– Si du moins on m’aimait !… prononça-t-il avec désespoir.

Marthe se leva enfin et se rapprocha de lui.

– René, dit-elle, tant que vous ne me chasserez pas, je resterai près de vous… et je vous aimerai.

Ce dernier mot tomba de sa bouche avec effort. Elle songeait à sa fille. Elle se tenait, les yeux baissés, auprès de Penhoël qui la contemplait en silence.

– Oh ! Marthe !… Marthe !… murmura-t-il enfin, si vous aviez voulu !…

Il se retourna vers l’oncle Jean et lui montra du doigt les deux épées.

– Merci…, dit-il seulement.

Puis il se dirigea vers la porte du salon.

Le vieillard et Marthe le suivaient.

Ils traversèrent ensemble le corridor désert. Ils descendirent ensemble le grand escalier où personne ne vint croiser leur route.

De plus en plus, le manoir semblait abandonné.

On aurait pu les voir marcher tous les trois en silence le long des allées du jardin…

L’oncle Jean ouvrit la porte qui donnait sur le dehors. Il sortit ; Marthe en fit autant. Penhoël hésita au moment de franchir le seuil.

– Du courage ! mon neveu…, dit la douce voix de l’oncle Jean. Dieu aura pitié de nous.

Penhoël mit ses deux mains sur son visage et sortit sans jeter un regard en arrière.

À peine avait-il passé le seuil que la porte, poussée par une invisible main, se ferma rudement sur lui.

M. Blaise et Bibandier étaient sortis d’un buisson voisin et riaient, les bons garçons, du meilleur de leur cœur…

XIX. LE SOUPER DE PENHOËL[modifier]

Derrière la porte, Blaise et Bibandier se frottaient les mains de compagnie : comme si nul drame ne pouvait se jouer en ce monde, sans qu’il y ait à côté la farce honteuse ou bouffonne.

– Ça n’est pas drôle, tout de même, dit le fossoyeur, de recevoir congé à une heure pareille !

– Et par un diable de temps ! ajouta M. Blaise : ils vont être fameusement saucés, les pauvres canards… Quel vent !

– Et quelle ondée !… il tombe des gouttes larges comme des pièces de six livres !… Maintenant que nous leur avons fait la conduite, mon opinion est qu’il faut aller voir si M. le maire nous a laissé un peu de sa bonne eau-de-vie.

– M. le maire…, répéta Blaise en ricanant ; je retiens son écharpe pour me faire un gilet.

Ils étaient rentrés sous le vestibule du manoir.

Au dehors, René, Marthe et l’oncle Jean descendaient la montée.

L’orage qui menaçait, depuis la brune, venait d’éclater enfin avec une soudaine violence ; la pluie tombait à torrents.

– Ce sera une terrible nuit pour ceux qui n’ont point d’asile ! murmura l’oncle Jean.

Marthe avait la tête nue, ses cheveux se collaient déjà ruisselants à ses tempes.

– Et nous n’avons pas d’asile !… dit René.

– Parmi les anciens fermiers de Penhoël…, commença Marthe.

– Il n’y faut pas songer, ma fille…, interrompit l’oncle Jean ; ceux qui nous chassent n’ont rien oublié… Notre malheur se gagne, et l’hospitalité que nous irions demander à un pauvre homme serait une malédiction pour lui et sa famille.

La pluie et le vent redoublaient ; les arbres du taillis étaient trop bas pour offrir la moindre protection. René s’arrêta.

– C’est par une nuit semblable, dit-il, que j’ai ouvert les portes du manoir à l’homme qui nous chasse aujourd’hui… Ne trouverai-je donc pas où abriter ma tête, moi qui n’ai jamais refusé l’hospitalité à personne ?… Hormis à un, pourtant ! se reprit-il tout bas.

Et il ajouta en pressant à deux mains son front mouillé :

– Ô mon frère !… mon frère !… Dieu te venge !

– Allons, mon neveu, dit l’oncle Jean qui secoua son abattement et feignit une sorte de gaieté, nous n’en sommes pas là, Dieu merci !… C’est un orage à essuyer, voilà tout !… La belle affaire pour un chasseur !… Au pis aller, nous sommes bien sûrs de trouver un accueil cordial chez notre vieil ami l’aubergiste de Redon.

– C’est vrai !… dit vivement Penhoël, celui-là nous aime… et il est assez riche pour nourrir Marthe, tandis que j’irai, moi, Dieu sait où.

– Où vous irez, je vous suivrai, Penhoël…, répliqua Madame…

René fit comme s’il n’avait pas entendu.

– Il faut que j’aille bien loin, reprit-il ; bien loin !… car ces gens conservent une arme contre moi… et tant qu’ils me verront à portée de leurs coups, ils frapperont sans pitié ni trêve… Jusqu’à ma mort, voyez-vous, ils auront peur de me voir rentrer dans la maison de mon père !

– Et bien ils feront, mon neveu ! s’écria le vieil oncle en affectant un espoir qu’il n’avait pas ; car Dieu est juste, et vous y rentrerez quelque jour… En attendant, je vois de la lumière dans la loge de Benoît le passeur… Entrons là pour laisser passer l’orage, car la pauvre Marthe est bien faible… J’ai bonne espérance… Quand Marthe sera reposée, nous prendrons le bac et nous irons chez notre ami Géraud, qui est riche et dévoué…

L’oncle Jean marchait maintenant le premier. Il s’engagea dans le petit sentier qui menait à la loge. René le suivait avec répugnance. Depuis plus d’une année, il n’avait pas visité le vieux serviteur de son père, qui se mourait dans l’abandon.

Comme Jean de Penhoël approchait de la cabane, il vit en travers de la porte une masse noire dont il ne distinguait point la forme.

Au bruit de ses pas, la masse noire remua. C’était un homme, assis sur la pierre du seuil, la tête entre ses deux mains.

– Est-ce toi, vieux Benoît ? demanda l’oncle Jean.

L’homme releva la tête, et l’oncle Jean put reconnaître la bonne figure de l’aubergiste de Redon.

Il eut un véritable mouvement de joie, et frappa ses deux mains l’une contre l’autre.

– Avancez, mon neveu ! s’écria-t-il, avancez, Marthe !… voici justement notre ami Géraud qui va nous tirer d’embarras tout de suite.

L’aubergiste se leva en silence, ôta sa casquette avec respect, et se rangea pour laisser l’entrée libre.

Dans le mouvement qu’il fit, la lumière de la résine vint frapper son visage. L’oncle Jean s’arrêta au devant du seuil, tant il vit de tristesse et de découragement sur les traits du vieil aubergiste.

Benoît Haligan s’était mis sur son séant.

– Allumez une autre résine, François Géraud…, dit-il. Faites un grand feu dans la cheminée… Ce n’est pas tous les jours que Penhoël vient visiter son serviteur !

Géraud ne bougeait pas. Il regardait d’un œil morne et consterné les trois hôtes de la pauvre cabane.

Quand Madame entra la dernière, il lui prit la main et la baisa. Il avait des larmes dans les veux.

– C’est donc bien vrai ce que Benoît vient de me dire ?… murmura-t-il d’une voix altérée.

Penhoël tourna vers le grabat un regard plaintif.

– Qu’a-t-il dit ?… demanda-t-il.

– Allumez une autre résine, François Géraud…, répéta le pauvre passeur. Faites du feu dans la cheminée et trouvez des siéges, afin que nos maîtres soient reçus comme il convient.

– Qu’a-t-il dit ?… demanda encore Penhoël.

– J’ai dit que le manoir avait changé de maître, répliqua Benoît Haligan dont la voix s’adoucit, et je donnerais tout ce qui me reste, sauf l’espoir du salut éternel, pour m’être trompé. J’ai dit que René de Penhoël allait avoir besoin de ceux qui ont mangé le pain de son père…

– Est-ce vrai ?… est-ce vrai ?… balbutia l’aubergiste ; ont-ils eu le cœur de vous chasser, vous, Penhoël… et M. Jean… et Madame ?…

– C’est vrai…, dit René.

– Et nous avons compté sur vous, ami Géraud…, ajouta l’oncle Jean.

L’aubergiste secoua la tête.

– J’ai fait ce que j’ai pu, dit-il, comme se parlant à lui-même ; maintenant je n’ai plus rien.

– Pas même un asile à donner au fils de ton maître ?… demanda l’oncle Jean dont la voix prit un accent d’amertume.

– Pas même un asile à donner au fils de mon maître…, répliqua l’aubergiste ; ce matin les gens de loi sont venus dans mon auberge… ils m’ont mis dehors avec la vieille femme, qui pleurait… M. Jean, elle avait cru mourir dans l’aisance… C’est bien dur, à son âge, d’aller demander l’aumône par les chemins !…

René s’était assis sur une escabelle, le plus loin possible du grabat de Benoît.

– C’est moi !… prononça-t-il à voix basse, c’est encore moi qui suis cause de cela… Depuis deux ans, Géraud m’apportait de l’argent toutes les semaines… Le soir de la Saint-Louis, il me donna encore un sac en me disant :

« – Ceci ne vient pas de moi tout seul, car je suis ruiné, notre maître… J’ai dit aux bonnes gens de Glénac et de Bains : « Penhoël a besoin d’argent… » Et le sac s’est rempli…

« Et moi, ajouta René, je perdis cela en une seule partie !

– Tout ce que j’avais était à vous, Penhoël…, murmura Géraud ; ce que je regrette, c’est de n’avoir plus rien.

L’oncle Jean s’approcha de l’aubergiste et lui serra la main en silence.

– Mais, reprit ce dernier, ce n’est pas tout, mon Dieu !… Benoît disait encore autre chose… Est il vrai qu’on peut vous perdre après vous avoir dépouillé ?… Est-il vrai que l’honneur de Penhoël est entre les mains de ces démons ?…

Personne ne répondit.

La voix creuse du vieux passeur s’éleva dans le silence.

– Il y a une chaîne d’or autour du cou de Madame, dit-il ; avec cela on peut aller bien loin.

Madame tendit sa chaîne d’or à l’oncle Jean.

– Il n’y a pas de temps à perdre !… s’écria l’aubergiste ; demain, avant le jour, il faut que vous soyez sur la route de Rennes, Penhoël ; les scélérats qui vous ont dépouillé pourraient bien se raviser.

– Qu’il reste ou qu’il parte, grommela Benoît Haligan, ils lui prendront son corps et son âme…

On ne l’entendit point.

– J’irai avec vous, reprit Géraud, fût-ce à Paris… car vous n’êtes pas habitué à vous servir vous-même.

– Mais votre femme ?… dit Marthe.

– Quand j’étais marin, repartit l’aubergiste, ma femme restait seule durant des années.

– Pauvre comme elle est maintenant, la bonne femme !… voulut objecter encore l’oncle Jean.

L’aubergiste hésita un instant.

– Écoutez !… dit-il ensuite avec simplicité, mais de ce ton péremptoire que l’on prend pour lancer un argument sans réplique, je suis né sur Penhoël…

. . . . . . . . . . .

L’orage était passé. Nos trois fugitifs, accompagnés du vieux Géraud, descendirent vers le passage du Port-Corbeau.

La parole lugubre de Benoît Haligan pesait sur leurs poitrines oppressées.

Tandis que Géraud détachait le bac, Marthe était restée un peu en arrière.

Le vent avait chassé les nuages. La lune brillait à travers les branches mouillées. Marthe se retourna pour jeter un dernier regard sur le manoir.

Dans le sentier, éclairé à demi, elle vit deux formes connues qui se glissaient en se tenant par la main, deux jeunes filles dont la longue chevelure flottait au dernier souffle de l’orage…

Marthe joignit les mains en poussant un cri faible. Elle était tombée sur ses genoux.

L’oncle Jean s’élança vers elle.

– Je les ai vues !… répondit Marthe à ses questions ; toutes deux !… La mort ne les a point changées… Elles m’ont jeté un baiser avec un sourire… Oh ! je les reverrai bien souvent, car elles savent à présent comme je les aimais !

. . . . . . . . . . .

Malgré son apparence de solitude et d’abandon, le manoir avait bien gardé quelques hôtes. À peine René, Marthe et l’oncle Jean eurent-ils quitté le grand salon, qu’une porte latérale s’ouvrit, donnant passage à M. Robert de Blois.

Robert avait entendu et vu la majeure partie de ce qui venait de se passer ; un sourire de profond dédain se jouait encore autour de sa lèvre.

Il se dirigea vers la table où était la lampe, et poussa du pied, chemin faisant, les débris du portrait de l’aîné.

– Quelle brute enragée et stupide !… murmura-t-il. En vérité, la partie était trop aisée à gagner !… C’est qu’il allait la tuer, ma parole d’honneur… sans ce vieux pique-assiette d’oncle en sabots, qui est, ma foi, un gaillard !…

Il jeta un regard sur l’épée, qui était toujours à la même place.

– Tudieu !… reprit-il, quelle garde il vous avait ! Il a désarmé l’autre trois fois de suite au demi-cercle !… On n’y voyait que du feu !

Il s’étendit sur le fauteuil où s’asseyait naguère Penhoël, et joignit ses mains sur son estomac avec un air de béatitude.

– Et tout cela est déjà de l’histoire ancienne ! poursuivit-il ; la toile est tombée, la farce est finie et nous entamons l’ère sérieuse de notre existence… Il s’agit maintenant d’être un homme grave… et de porter comme il faut notre fortune… On se débarrasserait bien de ce vieux Basile de Pontalès, mais on a besoin de lui pour la députation… Il m’a garanti cent voix de ses créatures au collége de Redon… Les élections approchent… Quand je serai député, du diable si je ne lui joue pas quelque bon tour !

Il agita la sonnette, placée à côté de lui.

– Ma course sur la lande m’a donné grand appétit, reprit-il, mais je n’ai pas perdu ma peine… Blanche est en lieu de sûreté maintenant… et mon arc a toutes les cordes qu’il faut.

Un domestique se montra à la porte.

– Commandez qu’on me prépare à souper, dit Robert.

– C’est déjà fait…, répliqua le valet ; notre monsieur avait donné l’ordre qu’on le servit au salon.

– C’est bien…, dit Robert. Je me contenterai du souper de notre monsieur… Allez !

Le domestique sortit.

Robert se frottait les mains et riait dans sa barbe.

– Le pauvre diable !… pensait-il ; le pauvre diable !… Allez donc sauver les gens qui se noient !… Pardieu ! ce vieux fou de Benoît Haligan parlait comme un livre, après tout !… et la morale de la chose est qu’il faut laisser les gens couler comme des plombs au fond de l’eau.

Second éclat de rire, pendant lequel une main se posa, par derrière lui, sur son épaule.

C’était M. Blaise, vêtu d’un très-bel habit bourgeois, et qui riait, lui aussi, de tout son cœur.

– Nous sommes gais !… dit-il en prenant place à côté de son ancien maître.

– Et je crois que nous en avons sujet, mon fils !… repartit Robert. Je pensais justement à toi… Je me disais : Voilà un garçon qui doit me garder de la reconnaissance !…

– Ah !… fit Blaise, tu te disais cela ?…

– Oui… Le fait est que le bien t’est venu en dormant, mon bonhomme !… J’aurais pu admirablement me passer de toi.

– J’ai fait de mon mieux…, dit Blaise avec une humilité feinte ; j’ai été un domestique fidèle, soumis, dévoué…

– La perle des valets !… interrompit Robert.

– Et j’ai été encore, poursuivit Blaise, un observateur attentif, un confident discret, un espion adroit.

– Le roi des marauds, enfin !… s’écria Robert, c’est juste… Va, je ne veux pas diminuer ton mérite !… Sois sûr que ta part du gâteau sera suffisante et honnête.

L’Endormeur approcha son siége et prit un air important.

– C’est précisément sur ce sujet-là que je voulais te toucher un mot ou deux, dit-il. De quelle manière entends-tu les partages, toi, Américain ?

– Ma foi, mon fils, j’avoue que tu me prends sans vert… Je n’ai pas encore songé à cela… Entre nous, comme bien tu penses, il ne peut pas y avoir de difficultés.

– Assurément non !… Cependant j’ai toujours entendu dire que les bons comptes font les bons amis. On peut discuter un petit peu sans se fâcher… D’abord, je te ferai observer que nous ne sommes pas restés dans les termes de notre premier programme… C’était vingt mille francs de rente chacun que nous devions avoir, si tu t’en souviens…

– Dame ! fit Robert ; je suis presque content de te voir établir toi-même des différences…

– De très-grandes ! interrompit Blaise.

– D’accord !… J’ai fait toute la besogne et tu t’es reposé.

Blaise fourra ses deux mains dans ses poches, et croisa ses jambes pour s’étendre commodément sur le dossier de son fauteuil.

– Mon bonhomme, dit-il, je vois que tu es porté à introduire de l’aigreur dans notre causerie amicale… Si tu as mal aux nerfs, tant pis pour toi !… Moi je suis de bonne humeur et je continue avec une entière bienveillance. Il ne s’agit pas ici de nos mérites respectifs, mais bien des parts qui doivent nous revenir dans la succession de Penhoël… Quand j’ai dit que les circonstances avaient changé, c’est que je vois ici deux héritiers nouveaux, et peut-être trois…

– Qui donc ?

– D’abord Pontalès… Ensuite, ce laid coquin de Macrocéphale… Enfin, notre chère Lola, qui ne voudra point, sans doute, s’en aller les mains vides…

– Qu’y faire ?

– Voilà !… Diviser le patrimoine en deux portions égales… La première sera pour M. le marquis, lequel se chargera de récompenser maître Protais le Hivain à sa fantaisie… L’autre sera pour nous.

– Et Lola ?…

– Elle sera la maîtresse d’un Pontalès quelconque qui la payera ou qui ne la payera pas, je m’en bats l’œil… Quant à notre pauvre part de vingt mille livres de rente, il y aura dix mille francs pour toi et dix mille francs pour moi…

– Mais…, voulut objecter Robert.

– Attends donc !… Ceci en principe… Mais, car moi aussi j’ai mon mais, mais durant l’espace de trois années consécutives, j’aurai la libre disposition de notre fortune indivise, parce que, suivant nos conventions, je serai le maître, et toi le domestique.

Robert le regarda bouche béante.

– Tu veux railler ? balbutia-t-il.

– Non pas du tout !… de ma vie je n’ai parlé plus sérieusement !… Mon brave, il n’y a dans les marchés que ce qu’on y met… Le soir où nous fîmes ce bon repas à l’auberge du vieux Géraud sur le port de Redon, – quelle omelette ! mon bonhomme… et quel gigot !… non, c’était une épaule, – tu me promis en propres termes d’être mon domestique pendant le même espace de temps que je t’aurais servi…

– Et tu es assez fou pour espérer… ? commença Robert en fronçant le sourcil.

– Une simple observation…, interrompit l’Endormeur avec gravité : les rapports nouveaux que nous allons avoir ensemble exigent, à mon avis, de nouvelles formes… S’il m’en souvient bien, tu exigeas de moi autrefois le sacrifice de certaines façons familières… aujourd’hui je te rends la pareille, et franchement tu ne peux pas m’en vouloir…

Robert avait grand’peine à contenir son impatience.

– Quand tu auras fini…, dit-il.

– Encore tu !… s’écria l’Endormeur… Américain, mon fils, vous avez la tête dure… et je commence à craindre de voir notre petite discussion dégénérer en une mauvaise querelle !

Blaise ne souriait plus.

– Voyons…, dit Robert, qui commençait à s’inquiéter, je t’accorde tes dix mille francs de rente, bien que ce soit absurde… Nous ne sommes pas en position de faire un éclat.

– Vous, peut-être, mon ancien seigneur… Mais moi, cela m’est parfaitement égal !… Écoutez donc !… chacun a ses petites faiblesses… Depuis trois ans, je songe tous les jours au plaisir que je me donne en ce moment… Vrai, ajouta-t-il en se prenant à rire, trois ans ce n’est pas trop… car je m’amuse comme un bienheureux !

Robert avait la tête basse et semblait réfléchir.

– Et quand je songe que j’ai trois ans à m’amuser ainsi, reprit Blaise, ma parole, je ne me sens pas de joie !

Robert jeta un regard de côté vers l’épée de l’oncle Jean, qui restait à portée de sa main. Blaise ne perdit point ce mouvement.

– Oh ! oh ! fit-il, je croyais que nous n’étions pas en position de faire un éclat !…

La lèvre de Robert tremblait ; il était tout blême de colère.

– Blaise !… Blaise !… dit-il d’une voix altérée, ma patience a des bornes…

– Moi, voilà trois ans que je patiente, répliqua l’Endormeur dont le calme semblait imperturbable.

– Tu sais bien que tu demandes l’impossible !… Et ce jeu doit cacher autre chose… En deux mots, que veux-tu ?

– Voilà qui est parler !… s’écria l’Endormeur ; mon bonhomme, tu as été bien longtemps à me comprendre… On m’a promis vingt mille livres de rente : je veux vingt mille livres de rente.

– Et moi ?… dit Robert qui baissait les yeux pour tâcher de dissimuler sa colère.

– Je n’entre pas dans tes affaires personnelles, mon fils… Sur les vingt mille livres de rente qui restent, tu t’arrangeras avec M. le marquis de Pontalès, avec maître Protais le Hivain, avec notre chère Lola et même avec le Bibandier, s’il y a lieu.

– C’est ton dernier mot ?… demanda Robert à voix basse et les dents serrées.

– C’est mon dernier mot…, répondit l’Endormeur, et je te promets que je n’en démordrai pas !… Tu me donneras tout, ou bien, morbleu ! je mangerai seul le bon souper que tu as commandé, et tu me serviras à table !

– Allons !… dit Robert qui affecta un mouvement de gaieté, je vois bien qu’on ne peut pas raisonner avec toi ce soir… Il faut tâcher de s’arranger autrement.

Tout en prononçant ces paroles avec un accent de bonne humeur, Robert de Blois jouait avec le pied de la lampe. Au beau milieu de son sourire, sa main glissa, rapide comme l’éclair, et saisit sur la table l’épée de l’oncle Jean.

Mais l’Endormeur était sur ses gardes. Si rapide qu’eût été le mouvement, quand Robert se retourna pour frapper, il vit son camarade debout au milieu de la chambre et tenant à la main l’épée du maître de Penhoël.

– Oh ! oh ! mon bonhomme ! dit Blaise qui tomba en garde assez gaillardement ; on te connaît depuis le bout de l’oreille jusqu’à la plante des pieds… Tu triches toujours, c’est ton caractère… mais, au jeu que nous allons jouer, à ce qu’il paraît, on ne peut pas filer la carte.

Robert s’était levé. Il n’était peut-être pas brave dans l’acception héroïque du mot, mais il avait ce qu’il fallait de sang-froid et de fermeté pour défendre à l’occasion son intérêt ou sa vie.

– Je te préviens que c’est un duel à mort, dit-il en marchant sur Blaise avec précaution.

– C’est tout ce que tu voudras, mon fils… répliqua l’Endormeur. Dieu merci ! j’ai cinq ans de salle.

Ils n’étaient pas encore à portée l’un de l’autre. Robert s’arrêta et se mit en garde à son tour.

– Une dernière fois, dit-il, je te propose la paix.

– Moi, répondit Blaise, je te propose une place de valet de chambre auprès de ma personne… sinon je réclame le payement de mes gages pour trois années de service, lesquels gages j’évalue à la somme de deux cent mille francs.

Il n’y avait plus à parlementer. Les pointes des deux épées se joignirent tout doucement. Ce fut comme une caresse.

Ce combat ne ressemblait guère à celui qui avait eu lieu peu d’instants auparavant, à la même place. Les deux adversaires se montraient également prudents.

Ils firent tour à tour une demi-douzaine de passes à distance ; quand l’un d’eux se fendait, par aventure, il restait bien six pouces entre la pointe de son épée et le corps de l’adversaire.

Et pourtant l’assaut s’animait ; ils frappaient du pied vaillamment, comme à la salle d’armes, et l’on entendait un grand cliquetis de fer.

De loin un myope aurait pu penser que c’était une bataille acharnée et terrible.

Au moment où le bruit de ferraille allait le mieux, un gros rire éclata tout à coup de l’autre côté de la chambre.

Les deux épées se baissèrent à la fois.

La porte par où Robert et Blaise étaient entrés dans le salon venait de s’ouvrir. Sur le seuil on apercevait la taille longue et maigre de Bibandier. L’ancien uhlan se tenait les côtes et riait à gorge déployée.

– Ah ! ah ! ah ! s’écria-t-il dès qu’il put parler ; la maîtresse farce !… Voilà deux bons garçons qui se battent comme des diables pour un héritage qui leur passera sous le nez !… Ah ! ah ! ah !… Et pour un souper qu’un autre mangera !

Robert et Blaise restaient tout décontenancés.

L’ancien uhlan, fossoyeur de la paroisse de Glénac, fit quelques pas à l’intérieur de la chambre. Il tenait à la main des papiers.

– Restez dehors si vous avez peur !… cria-t-il à la cantonade ; je promets bien qu’ils ne me tueront pas… Ma parole ! reprit-il en s’adressant aux deux combattants, vous êtes drôles à croquer comme cela… Ah ! M. Robert, j’irai te voir à la chambre, bien sûr, quand tu seras député… Ah çà ! l’Endormeur, nous voulons donc avoir vingt bonnes petites mille livres de rente qui ne doivent rien à personne. Et, sur le reste, l’Américain pourra s’arranger avec le vieux marquis, avec M. de la Chicane, etc.… etc.…, et enfin avec le Bibandier, s’il y a lieu… Laissez là vos joujoux, mes enfants ; nous allons parler d’affaires sérieuses.

Blaise et Robert se regardaient. Le préambule n’annonçait rien de bon.

Bibandier s’installa dans le fauteuil, auprès de la table.

– Mes amours, dit-il, je m’applaudirai toute ma vie de vous avoir évité la peine de vous embrocher comme des dindons que vous êtes… Quand vous me ferez des yeux de tigre pendant une heure, ça ne changera rien à l’histoire !… Voyez-vous, il n’y a pas moyen de faire les méchants ici, ce soir…

– Mais que signifie donc tout cela ?… s’écria Robert ; je ne vous avais jamais vu si insolent, mons Bibandier !

– Américain, dit l’ancien uhlan, la nature chatouilleuse de mon caractère ne me permet pas de continuer l’entretien sur ce ton… Ah ! ah ! ah !… se reprit-il en éclatant de rire, j’ai envie de prendre, moi aussi, une de ces vieilles flamberges, et nous mènerons la danse à trois… Mais c’est assez folâtrer… Viens te mettre à ma droite, l’Endormeur… Américain, prends place à ma gauche… Il s’agit d’une communication officielle.

Robert et Blaise s’approchèrent machinalement.

– M. le marquis de Pontalès, poursuivit Bibandier, a bien voulu me donner auprès de vous une mission de confiance… Il m’a dit :

« – Mon ami Bibandier, je répugne à voir ce Robert et ce Blaise… »

– Comment !… s’écrièrent ceux-ci en même temps.

– Si vous m’interrompez, nous n’en finirons pas… M. le marquis m’a donc dit :

« – Mon ami Bibandier, épargne-moi la peine de voir ces deux coquins de Robert et de Blaise !… »

– Ah !… fit M. de Blois, Pontalès a dit cela !…

– Comme j’ai l’honneur, mon fils… Et je crois bien que c’est pure modestie… Le marquis, tout en vous comblant de bienfaits, veut se soustraire aux marques de vôtre reconnaissance… Jugez-en… Il m’a dit encore :

« – En définitive, ces drôles m’ont été d’une certaine utilité… Je prétends qu’ils ne s’en aillent pas les mains vides. »

– Nous en aller !… se récria Blaise.

Et Robert ajouta en raillant à son tour :

– Ah çà ! M. le marquis croit donc que nous sommes gens à tirer les marrons du feu pour nous laisser ensuite mettre à la porte comme des enfants ?

– Le marquis est un fameux lapin, M. Robert !… dit l’ancien uhlan avec emphase ; et s’il mange les marrons à lui tout seul, vous devez encore vous estimer heureux qu’il veuille bien vous en jeter les pelures !…

– C’est ce qu’il faudra voir !…

– C’est tout vu !… Pour en revenir, Pontalès m’a chargé de vous dire qu’il a besoin de son manoir de Penhoël… et qu’il serait flatté de vous voir disparaître ce soir même.

– Il faut que le brave homme soit tombé en enfance ! murmura Robert qui véritablement ne comprenait rien à cet acte d’hostilité brutale. Le manoir est à nous bien plus qu’à lui… Nous possédons des contre-lettres dont les doubles se trouvent entre les mains de maître le Hivain.

– Les doubles, et les originaux aussi…, riposta Bibandier.

– Du tout !

– Si fait ! c’est moi-même qui ai crocheté votre secrétaire ce soir… Pas de jeux de mains, M. Robert, ou j’introduis dans la discussion un argument nouveau.

Sa main droite, qui était passée sous le revers de sa veste de paysan, sortit armée d’un pistolet de taille recommandable.

– Causons comme des amis, reprit-il, et ne nous emportons pas avant de savoir… Je gagne ma vie, que diable !… Si vous aviez été les plus forts, soyez certains que j’aurais travaillé pour vous… car je n’ai pas de rancune, moi… et je ne me souviens déjà plus des grands airs malhonnêtes que vous avez pris avec moi pendant trois ans. Voici donc une chose entendue… Il ne faut plus compter sur vos contre-lettres.

– Nous avons d’autres moyens…, dit Robert. Et si Pontalès nous pousse à bout !…

– Mes amours, vous serez doux comme des agneaux !… C’est moi qui vous en réponds !… Je vous dis que ce vieux Pontalès est un lapin de première force !… Et un brave homme… car il vous propose une indemnité, lui qui pourrait vous renvoyer tout bonnement comme des vagabonds.

– Quelle indemnité ?… demanda Blaise.

– Une dizaine de jolis billets de mille francs à partager entre vous.

– Juste la moitié d’une année de notre revenu !… se récrièrent à la fois les deux amis ; c’est de la démence.

– Acceptez-vous ?

– Jamais !… dit Robert.

– J’aimerais mieux m’aller pendre !… ajouta Blaise.

– Ancien style !… fit observer Bibandier ; la guillotine a remplacé cette forme féodale et vieillie… Plaisanterie à part, mes garçons, vous ne comprenez pas du tout votre situation… Permettez-moi de mettre sous vos yeux de légers documents que ce finaud de Pontalès a fait venir de la capitale.

Il déplia l’un des papiers qu’il tenait à la main.

– Premier document :

« Extrait des rôles de la préfecture de police.

« Bureau des renseignements.

« Robert Camel… »

La surprise arracha un cri à Robert.

Blaise et lui changèrent à ce moment de visage. Jusqu’alors ils avaient cru pouvoir combattre à armes égales.

« … Robert Camel, » reprit Bibandier, « dit Wolf, dit Belowski, dit l’Américain, à cause du genre de vol auquel il se livre habituellement. Origine inconnue ; vingt-huit ans ; repris de justice ; trois condamnations en police correctionnelle et deux en cour d’assises ; condamné en 1815 pour vol qualifié à cinq ans de réclusion ; s’est évadé de la Force au bout d’un mois, et n’a pu être ressaisi par la justice… »

– Deuxième document :

« Extrait des rôles de la préfecture de police.

« Bureau des renseignements.

« Blaise Jolin, dit l’Endormeur, à cause du genre de vol auquel il se livre habituellement… »

Bibandier se mit à rire :

– Vous avez comme ça, tous deux, des habitudes, mes chéris !… dit-il.

« … Auquel il se livre habituellement ; repris de justice ; condamné par contumace le 5 janvier 1816 à dix ans de travaux forcés, à la marque et à l’exposition… »

L’ancien uhlan replia soigneusement ses papiers pour les mettre dans sa poche.

Robert et Blaise avaient la tête basse ; ils semblaient atterrés.

– Mauvais ragoût !… dit Bibandier, dix ans et le pilori… tu as tout de même bien fait de t’évanouir, l’Endormeur !… Mais ne nous perdons pas dans des digressions inutiles, comme disait le gros avocat qui m’a envoyé à Brest… Il nous reste à savoir s’il vous plaît, M. Robert, de faire vos quatre ans et neuf mois de réclusion… et si vous éprouvez le besoin, M. Blaise, de purger votre contumace ?…

Les deux amis gardaient le silence. C’était là un coup aussi rude qu’inattendu. Blaise, surtout, qui s’était cru au sommet des prospérités, retombait à plat et se sentait incapable de résistance.

Robert essaya du moins de faire tête à l’orage.

– Tout cela est très-bon…, dit-il en relevant sa tête blêmie, et je devine la part que vous y avez prise, mon vieux camarade… Mais si nous sommes perdus, Pontalès pense-t-il être à l’abri ?

– Oh ! oh !… répondit Bibandier, quand vous le pincerez, celui-là !…

– On peut essayer !… Ce qui s’est passé la nuit de la Saint-Louis…

– Pas de témoins ! interrompit Bibandier.

– Il y en avait un, du moins.

– Oui… c’est vrai… Mais je suis tout seul à le connaître… et M. le marquis me paye.

Robert fit un geste de rage impuissante.

– Quoi qu’il arrive, s’écria-t-il, nous résisterons !… Nous ne sommes pas encore sous la main de la justice, et nous avons le temps de nous retourner.

– Pas beaucoup…, dit l’ancien uhlan avec douceur.

– Donnons-nous la main, Blaise, reprit Robert en se tournant vers son camarade. Nous sommes unis, n’est-ce pas, maintenant ?… À nous deux, nous le mènerons loin, je vous jure, votre marquis de Pontalès !…

– Oui… oui…, balbutia l’Endormeur ; je ferai tout ce que tu voudras !

– Ah !… s’écria Robert, on croit nous tenir !… À l’appui de ces belles menaces, M. le marquis aurait dû nous montrer quatre gendarmes…

– Il y en a huit à l’office…, répondit Bibandier en souriant ; c’est l’Endormeur qui a été les chercher à Redon.

Robert se tourna vivement vers Blaise, qui murmura en se frappant le front :

– C’était au cas où les paysans se seraient révoltés pour les maîtres de Penhoël.

Robert ne dit plus rien ; il était vaincu. Dans le silence qui se fit, on entendit la petite toux sèche de Macrocéphale, qui attendait toujours derrière la porte.

– Patience ! lui cria Bibandier ; voilà qui est fini.

Il tira de sa poche un portefeuille et compta sur le coin de la table dix billets de banque de mille francs.

– Mes amours, reprit-il, on ne vous demande même pas de reçu, tant est grande la confiance que vous nous inspirez… Seulement votre signalement est donné à toutes les gendarmeries du département… Si vous êtes encore dans les environs au lever du soleil, vous pourrez bien éprouver quelques désagréments… En vue de ce danger qui vous menace, je vous ai fait préparer deux excellents chevaux, lesquels vous attendent de l’autre côté de l’eau.

– Partons !… dit Robert qui prit cinq des billets étalés sur la table.

Blaise serra les cinq autres d’un air désespéré.

– Nous nous entendons bien, poursuivit Bibandier ; si fantaisie vous prenait de revenir, coffrés en deux temps, sans rémission !…

Les deux amis se dirigèrent vers la porte. Bibandier se leva pour les reconduire poliment.

– J’espère que nous n’avons pas de rancune, leur dit-il chemin faisant ; en somme, je vous ai réconciliés, mes petits… Chacun gagne son pain comme il peut, vous savez bien… Et, tenez ! j’espère que je vous rejoindrai bientôt là-bas, à Paris… Nous ferons encore plus d’une bonne affaire ensemble. À vous revoir, mes braves !… Ah ! j’oubliais…, maître le Hivain, qui n’ose pas entrer de peur des épées, et qui vous a joué le présent tour, me prie de vous dire qu’il ne mourra pas content à moins de se faire hacher en mille pièces pour votre service !…

Robert et Blaise avaient disparu…

Quelques instants après, un domestique entra, portant le souper commandé par le maître de Penhoël. Bibandier et maître Protais le Hivain s’attablèrent gaiement.

C’était plaisir de les voir se frotter les mains et rire, avant d’attaquer la succulente poularde qui fumait au milieu de la table.

– Il fallait bien que ce souper-là fût mangé enfin par quelqu’un !… dit Macrocéphale.

– À votre santé, M. de la Chicane ! riposta Bibandier en versant deux pleines rasades. Nous sommes les maîtres ici pour ce soir !

Chacun d’eux porta son verre à ses lèvres ; mais, au lieu de boire, ils se levèrent vivement et avec respect.

M. le marquis de Pontalès, qui était entré sans bruit, venait de se mettre à table.

L’ancien uhlan et l’homme de loi restaient debout, le verre à la main, tout décontenancés.

Pontalès avait sur le visage son bon petit sourire, doucement moqueur.

Il attira la poularde et se servit une aile.

Le Hivain et Bibandier attendaient qu’il leur dît de s’asseoir.

Pontalès mangea son aile de volaille et but un verre de vin avec un plaisir manifeste.

Puis il partagea entre ses deux compagnons un signe de tête protecteur.

– Je suis content de vous, mes enfants… dit-il avec sa tranquille bonhomie. Allez manger un morceau à l’office…

FIN DE LA SECONDE PARTIE.


TROISIÈME PARTIE. LE VOYAGE.[modifier]

I. LA COUR DES MESSAGERIES[modifier]

Le XIVe siècle trouva l’architecture, le XVe inventa la poudre, le XVIe restaura la peinture, le XVIIe fixa la langue, le XVIIIe compila l’Encyclopédie et mangea ces petits soupers trop fameux qui nous coûtent tant de vaudevilles ! Le XIXe siècle a perfectionné les moyens de transport.

C’est là sa gloire. On pourra contrôler ses autres titres : planètes devinées, conserves de tragédies, romans à la vapeur et goguettes humanitaires, mais nul historien n’aura le cœur de lui contester le macadamisage, les bornes kilométriques, le cornet à piston du conducteur, et la lampe merveilleuse qui chauffe en hiver les pieds des voyageurs.

Nous ne parlons pas même des chemins de fer. La diligence seule eût suffi pour créer à notre âge une spécialité honorable.

La diligence si dédaignée !…

L’empire n’est pas encore bien loin de nous, et pourtant si nos jeunes messieurs les voyageurs du commerce voyaient surgir tout à coup une de ces lourdes et incommodes machines auxquelles étaient réduits leurs devanciers, les simples commis voyageurs, ces aimables fils, frémiraient jusque dans leurs breloques.

La restauration fit des progrès, il faut l’avouer ; mais, en 1820, les voitures publiques avaient encore cette physionomie de coucou qui révolte et fait honte. On mettait trois jours et trois nuits pour aller de Rennes à Paris. On couchait en route ; on faisait des relais de sept lieues avec deux ou trois rosses asthmatiques. Enfin des choses qui semblent dater du déluge !

Il a suffi d’une vingtaine d’années pour aplanir les montagnes, combler les fondrières, civiliser les pataches, guérir les chevaux et mettre dans tous les compartiments des diligences restaurées cette jolie petite revue, qui porte aux points les plus reculés de notre France la renommée de la pâte Regnault et les épiques dissensions des dents osanores.

Il était environ huit heures du matin. Dans la cour de l’hôtel des messageries, à Rennes, on faisait beaucoup de bruit et l’on se donnait beaucoup de mal. C’était le départ pour Paris. Au milieu de la cour, stationnait une voiture jaune, étroite par la base, large par le haut, et dont la construction semblait calculée pour obtenir le plus d’accidents possibles. Autour de cette voiture, à laquelle s’attelaient déjà trois chevaux, réformés pour diverses maladies, un monde de facteurs, de voyageurs et de mendiants se pressait.

Il y avait là cette famille qui occupe l’intérieur des diligences depuis le commencement des temps : le père avec son bonnet de soie noire et le grand sac de nuit ; la mère qui porte le panier aux provisions, bourré de veau froid, et dont le couvercle trop petit laisse passer le goulot des bouteilles ; les deux demoiselles qui se sont coiffées de chapeaux antiques pour mettre ceux du dimanche dans la malle ; et la bonne revêche, avec les trois petits enfants, payant demi-place, dont le roulement de la voiture va bientôt déranger les jeunes estomacs…

Cette famille encombre à elle seule une cour de messageries, tant elle a d’amis qui viennent pleurer sur son départ et lui souhaiter bon voyage. Elle se charge des commissions de toute une ville ; quand elle part, la malle-poste n’a plus rien dans ses coffres.

Il y avait, pour la rotonde, le petit jeune homme qui va faire son droit à Paris, emportant avec lui le cher manuscrit de cette tragédie que le Théâtre-Français, hélas ! ne voudra point jouer ; la petite fille, sournoise et pauvre, que vous rencontrerez peut-être, au bout d’un mois, pimpante et bien changée dans une loge de l’Opéra ; enfin, la nourrice discrète, vaste, rouge, qui va voir si Paris lui garde un rejeton royal à allaiter.

Pour l’impériale, deux hommes à moustaches et à pipes.

Restait ce compartiment aristocratique : le coupé, que l’on nommait à Rennes, en ce temps, le cabriolet.

Dans la foule bavarde et attendrie qui entourait la voiture, on se disait qu’un monsieur, venant de Brest, avait pris le cabriolet pour lui tout seul. On ajoutait, entre deux poignées de mains arrosées de larmes, que ce monsieur était un Anglais et que les Anglais sont des originaux qui ne font rien comme tout le monde.

Les mendiants et les désœuvrés qui l’avaient vu arriver, la veille au soir, affirmaient qu’il était bel homme et militaire, pour sûr.

Il était descendu à l’hôtel de France, dont les portes donnent sur la cour même des messageries. Là, il avait trouvé deux grands nègres et une dame avec ses servantes. Toutes ces personnes, qui semblaient faire partie de sa maison étaient arrivées à Rennes en même temps que lui, mais dans deux chaises de poste surchargées de bagages.

Pourquoi voyageait-il seul dans le cabriolet, tandis que la dame était en chaise de poste ? Pourquoi surtout les deux grands nègres s’étalaient-ils dans une commode berline, tandis que leur maître présumé allait en diligence ?

Les Anglais !… les Anglais, cela fait de si drôles de corps !…

Et les anecdotes de rouler ! L’un avait connu un Goddam qui mangeait son potage au dessert ; l’autre avait fréquenté un gentleman qui ne voyageait jamais qu’avec son cheval, seulement ce gentleman tenait toujours son cheval par la bride, et autres raretés de la même force.

Plus on parlait des drôleries britanniques, plus les regards se fixaient, curieux, sur la porte de l’hôtel de France, par où l’Anglais devait passer pour entrer dans la cour des messageries.

L’heure du départ avait sonné ; l’Anglais se faisait attendre.

La famille de l’intérieur, le petit étudiant et la vaste nourrice commençaient à murmurer contre les priviléges des gens riches.

– Viendra-t-il aujourd’hui ou demain, l’Englishman ? disait la bonne.

– S’il s’agissait d’un pauvre malheureux, grondait la nourrice, on le laisserait prendre ses jambes à son cou et courir après la diligence !

Les mendiants gémissaient :

– Bonnes âmes charitables… bons chrétiens, pour l’amour de Dieu !…

Les facteurs criaient :

– Une caisse pour Alençon, quarante livres… deux paniers de poisson pour Vitré !…

Et auprès de la portière de l’intérieur :

– Vous ne nous oublierez pas auprès de M. et madame Grimblet, n’est-ce pas ?…

– Bien des choses à l’avoué surtout et à son épouse.

– Si vous m’en croyez, vous entortillerez vos pieds dans la paille… les matinées sont fraîches…

– Ah ! vous allez trouver sur la route de quoi vous distraire !… Tous les regrets sont pour ceux qui restent !…

– Amitiés à Victor, à Joseph, à Sophie… Vous auriez mieux fait de mettre le chien sur l’impériale.

Au beau milieu de ces caquetages croisés, le silence se fit tout à coup. La porte de l’hôtel de France venait de s’ouvrir, et les deux grands nègres de l’Anglais se montraient sur le seuil.

– Beaux brins d’hommes, ma foi ! murmura la nourrice.

C’étaient en effet des noirs magnifiques, vêtus d’une riche livrée et coiffés de turbans blancs, qui faisaient ressortir l’ébène luisante de leur peau.

Ils traversèrent la cour sans s’occuper de tous ces regards fixés sur eux avidement, et déposèrent dans le coupé un manteau, un châle de cachemire et un coussin de fourrure de toute beauté.

– Avec ça, dit l’un des hommes à moustaches et à pipes de l’impériale, le milord ne gagnera pas la coqueluche !

Le petit étudiant, philosophe par nécessité, lançait au riche manteau et à la belle fourrure des regards de mépris stoïque.

Les deux noirs s’en allèrent en silence, comme ils étaient venus, et l’Anglais parut, à son tour, sur la porte de l’hôtel.

C’était un homme d’aspect noble et véritablement remarquable. Cette épithète d’original, que la province accorde au premier paltoquet qui laisse croître ses cheveux ou sa barbe et porte un chapeau ridicule, ne lui allait pas à la cheville.

Il y eut dans la foule un murmure d’étonnement, nous allions dire de respect.

L’Anglais ne portait cependant qu’un costume de voyage assez simple. Une redingote à brandebourgs, comme c’était la mode alors, serrait sa taille haute et d’une rare élégance. Pour coiffure il avait une petite casquette anglaise de laquelle s’échappaient, en boucles naturelles, ses cheveux noirs, soyeux et lustrés.

Tandis qu’il traversait la cour lentement, chacun put admirer son visage noble et fier, et le dessin régulier de ses traits, brunis par le soleil.

Une nuée de ces mendiants sales et hideux, qui pullulent dans les rues de Rennes, se pressait sur son passage en faisant assaut de criailleries et de lamentations.

La foule pensait que l’Anglais allait les combler de gros sous ; mais celui-ci n’eut pas même l’air de les apercevoir et monta dans le coupé, dont il ferma la portière sur lui.

– En route !… cria le conducteur en se pendant à la courroie de l’impériale.

Le postillon fit claquer son fouet.

– Bonne âme charitable !… chantait le chœur plaintif des mendiants ; bon chrétien, pour l’amour de Dieu !…

Et le même chœur grondait en aparté :

– Coquin d’Angliche ! si nous pouvions t’étrangler tout vif !

Les badauds s’étonnaient et disaient :

– Le fait est qu’il pourrait bien leur donner quelques pièces de deux sous, ce richard-là !… Mais les Anglais, ça a le cœur dur comme un caillou !

Au moment où la voiture s’ébranlait, une main blanche et fine sortit de la portière du coupé, et une pleine poignée de louis d’or tomba sur le pavé de la cour.

Ce fut alors une épouvantable bataille entre les mendiants ameutés.

De mémoire de gueux, on n’avait jamais vu à Rennes une magnificence pareille. Les badauds ouvraient de grands yeux, et plus d’un, parmi eux, avait bonne envie de prendre part à la mêlée.

Tandis que les mendiants, hommes, femmes et enfants, se ruaient les uns contre les autres avec une ardeur digne de l’aubaine, la diligence, à peine lancée, subissait un temps d’arrêt à la porte même de la cour. Tout le monde s’élança de ce côté, dans l’espoir d’un accident, mais ce n’était qu’un voyageur, portant pour bagage une petite valise assez plate, et demandant une place pour Paris.

En pleine rue, on ne se fût certes pas arrêté pour ouïr les instances de ce voyageur inconnu, mais sous l’étroite voûte qui sépare la voie publique de la cour des messageries rennaises, un seul homme fait obstacle et peut disputer le passage au postillon le plus absolu. Il faut parlementer.

Le conducteur se pencha sur son siége et dit :

– Monsieur, la voiture a sa charge… Après-demain, vous aurez un autre départ.

Le voyageur n’était rien moins que notre ami Étienne Moreau, le peintre, arrivant de Redon avec son léger bagage.

– Il faut pourtant que je parte aujourd’hui…, répliqua-t-il.

– S’il n’y a pas de place.

– Je ne suis pas difficile… je me mettrai n’importe où.

– Voilà un être entêté !… grommela le conducteur ; puisque je vous dis que la diligence est comble !… Adressez-vous en face à la Concurrence… Il n’y a pas de danger qu’on refuse un voyageur dans cette boutique-là !

– J’en viens pourtant, dit Étienne ; et l’on m’a refusé.

– Alors, au large, s’il vous plaît !… En avant, postillon !

Le postillon fit claquer son fouet ; les chevaux piaffèrent sur place. Étienne resta ferme au beau milieu du défilé, comme un Spartiate des Thermopyles.

Gueux et badauds se pressaient dans la cour à l’entrée de la voûte et cherchaient en vain à reconnaître la nature de l’obstacle qui arrêtait ainsi la diligence dès le début de sa carrière.

– Il y aura un cheval malade…, se disait-on.

– Mais Dieu de Dieu ! voilà-t-il un milord qui a bon cœur !

– Quand ça se met à être généreux, ma parole, c’est pire que des princes !

Les plus fluets tâchaient de se couler dans l’espace étroit qui restait entre les roues et les murailles de la voûte ; les plus avisés prenaient bravement, pour gagner la rue, à travers le rez-de-chaussée de l’hôtel de France.

Étienne, cependant, ne se décourageait point.

– Ah çà ! conducteur, disait-il sans quitter sa position au beau milieu du passage, c’est mauvaise volonté pure ! Je vois d’ici qu’il y a, pour le moins, deux places vides dans votre coupé.

– Elles sont retenues par milord, répliqua le conducteur.

– Est-ce que vous vous moquez ?… Votre milord a-t-il besoin de trois places pour lui tout seul ?

À cette dernière apostrophe, on vit se pencher à la portière du coupé la belle et froide figure de l’Anglais. Durant une ou deux secondes, l’Anglais examina d’un air profondément indifférent notre jeune peintre qui gesticulait au devant de la voiture.

Puis l’Anglais bâilla et remit sa tête au coin rembourré du coupé.

– Faudra-t-il que je descende ?… s’écria le conducteur en colère. Puisqu’il vous faut une place, mon joli garçon, si vous ne vous rangez pas à l’instant même, je vais vous en procurer une au bureau de police, moi !

– Qu’est-ce qu’il y a donc ?… qu’est-ce qu’il y a donc ? demandèrent à la fois gueux et badauds qui avaient enfin gagné la rue.

Le conducteur répondit en mettant pied à terre :

– C’est cet olibrius qui veut prendre les places de milord !

– Les places de milord !… cria la foule indignée, on va lui en faire voir de drôles à ce petit-là !

– Qui m’a donné un vagabond pareil ?

– Postillon, un coup de fouet ! Sanglez-lui proprement la figure !…

Les mendiants retroussaient les manches de leurs chemises noirâtres ; les bourgeois eux-mêmes prenaient des poses belliqueuses. Il n’y avait là personne qui n’eût la généreuse velléité de faire un peu le coup de poing pour un homme dont les poches étaient si bien garnies.

Étienne avait l’air bien résolu à subir toutes les conséquences de son équipée. Il avait déposé à terre son petit paquet, et regardait en face la foule menaçante.

L’Anglais remit sa tête à la portière, et cette fois, sa physionomie exprimait de l’impatience et de la mauvaise humeur.

– Eh bien !… dit-il avec un fort accent britannique, cela va-t-il finir ?

Ce fut comme un signal ; le conducteur et le postillon d’un côté, la foule de l’autre, se ruèrent en même temps sur Étienne. Celui-ci se défendit vaillamment, et, malgré l’inégalité de la lutte, il réussit, durant deux ou trois secondes, à tenir ses nombreux adversaires à distance.

La figure de milord s’éclaira.

– Aoh !… fit-il en modulant sur trois notes étranges cette fameuse exclamation que Beaumarchais ne connaissait pas quand il a fait du mot goddam le fond de la langue anglaise.

En ce moment, Étienne, poussé à bout, s’adossait contre la muraille et lançait un coup de poing qui envoya le plus gros des bourgeois rouler au milieu du ruisseau.

– Aoh !… répéta l’Anglais sur un mode presque joyeux : it is a true gentleman !

Sa tête rentra dans le coupé et l’on entendit un coup de sifflet aigu. Les deux grands noirs parurent comme par enchantement aux portières. Milord prononça quelques mots ; les deux nègres s’élancèrent.

Le conducteur fut repoussé d’un côté, non sans quelque rudesse, et les bourgeois de l’autre ; mais Étienne n’eut pas le temps de se réjouir de cette délivrance inattendue, car l’un des noirs le saisit à bras-le-corps et l’apporta littéralement à son maître.

La foule, battue, applaudit à tout hasard.

– Laissez ce gentleman, dit l’anglais à son nègre.

Étienne se sentit aussitôt sur ses pieds et libre.

– Monsieur, lui dit l’Anglais dont la voix s’adoucit jusqu’à devenir courtoise, un peu plus de prudence dans la garde et vous boxeriez comme Colburn, pardieu !… Voulez-vous me permettre une question ?

– Faites…, répondit Étienne.

– Êtes-vous Breton ?

– Non, milord.

– En ce cas, je me ferai une vraie joie de vous offrir une place dans cette voiture.

– Et moi, j’accepte de grand cœur, milord !… s’écria Étienne qui ramassa son paquet.

L’un des noirs ouvrit la portière, et notre jeune peintre s’installa triomphalement dans le coupé.

Il allait se mettre en devoir de renouveler ses remercîments, mais il s’aperçut que milord ne faisait plus d’attention à lui. Milord regardait de tous ses yeux de l’autre côté de la rue où la Concurrence faisait, elle aussi, ses préparatifs de départ.

C’était une pauvre petite voiture, étroite et maigre, traînée par deux chevaux à qui l’attelage poussif de la diligence faisait honte.

Pour singer en tout son opulente rivale, la Concurrence était divisée en trois compartiments, mais il n’y avait que deux places de front dans chacune de ces boîtes étroites et basses.

Ce qui attirait en ce moment l’attention de l’Anglais, c’étaient deux petits chapeaux de paille qu’on apercevait à demi dans la rotonde de la Concurrence.

Du moins, Étienne ne voyait-il que les deux petits chapeaux de paille. Mais ceux-ci coiffaient deux jeunes filles, que l’Anglais avait aperçues au moment où elles montaient en voiture.

Et il fallait que ces jeunes filles fussent bien charmantes pour attirer son attention à ce point, car nous pouvons dire que milord ne perdait pas pour peu de chose son flegme britannique et sa nonchalante indifférence.

La planchette qui servait de store à la Concurrence se releva ; les deux petits chapeaux de paille disparurent. Les noirs s’en étaient allés comme ils étaient venus.

Dans ce petit incident, la bonne ville de Rennes allait avoir matière à conversation pour toute la journée, et même pour le lendemain. Aussi, lorsque la diligence s’ébranla définitivement, une dernière acclamation s’éleva dans la foule.

L’Anglais s’enfonça dans un coin du coupé et ferma les yeux, comme s’il eût oublié complétement la présence de son compagnon.

II. MILORD[modifier]

Facteurs, mendiants et citadins restèrent encore pendant quelques minutes devant la cour des messageries. Il fallait bien causer un peu de ce dramatique incident qui avait signalé le départ de la voiture. Chacun avait besoin de dire son mot sur le riche Anglais. Et, comme le badaud, lancé dans la boue par le bras d’Étienne, avait le mauvais goût de se plaindre, les sages de l’assemblée lui répondaient qu’on gagne toujours ces sortes d’aubaines à vouloir se mêler des affaires d’autrui.

Tandis que la diligence partait au milieu du bruit, sa modeste rivale, la Concurrence, s’ébranlait à son tour. La Concurrence était venue se loger à deux pas des messageries pour attirer les voyageurs par l’appât du bon marché. Son bureau portait pour enseigne ces deux mots pleins d’attraits : Moitié prix. Mais elle était si étroite et si délabrée, la pauvre Concurrence ! ses roues criaient si aigrement ; ses chevaux souffraient d’une toux si maligne !

Le postillon, maigre et mal habillé, qui conduisait aujourd’hui les deux pauvres bêtes, fit pourtant de son mieux pour fournir un départ convenable. La rue était pleine ; il fallait soutenir l’honneur du rabais. Le postillon fit claquer gaillardement son fouet et tâcha de brûler, comme on dit, l’anguleux pavé de la capitale bretonne.

Mais, hélas ! c’était pitié de voir le triste véhicule s’en aller cahin-caha, gémissant et chancelant à chaque tour de roue. Les acclamations qui avaient salué le départ de la diligence se changèrent ici en sifflets.

Par tous pays, le peuple se plaint amèrement d’être exploité, écorché, assassiné. Offrez-lui les choses à bas prix, vous verrez qu’il haussera les épaules en vous disant des injures.

La Concurrence s’en allait piteuse et mélancolique ; on ne voyait personne à ses portières éraillées, comme si les gens qu’elle emmenait avaient eu honte de se montrer en si misérable équipage. Les deux petits chapeaux de paille, lorgnés naguère par l’Anglais, avaient poussé la précaution jusqu’à relever les planches figurant des persiennes rouges et servant de stores à la rotonde.

C’étaient deux jeunes filles qui semblaient à peine sorties de l’enfance. Elles étaient seules ; elles se pressaient l’une contre l’autre, dans une pose inquiète et craintive.

Il faisait presque nuit dans la rotonde à cause des stores baissés. Néanmoins on eût pu distinguer, sous les chapeaux de paille, deux gracieuses et charmantes figures qui méritaient assurément l’attention de milord.

Les deux jeunes filles étaient arrivées à Rennes, la veille au soir, par la route de Nantes, sur une charrette de paysan.

Elles avaient l’air d’être pauvres. Elles ne voulaient point dire leur nom et refusaient de montrer leurs passe-ports. Heureusement pour elles que la Concurrence était indulgente par état et faisait trêve à toutes questions.

La vieille femme, chargée d’inscrire les places, jugea bien du premier coup d’œil que nos deux voyageuses étaient des filles mineures, désertant le toit paternel ; mais en somme, elle n’avait pas à leur demander leur extrait d’âge.

On en voit tant partir comme cela des provinces pour aller chercher fortune à Paris ! Sur le nombre, deux de plus ce n’était pas une affaire.

La bonne femme pensa seulement que celles-ci étaient assez jolies pour tirer promptement leur épingle du jeu.

À ce premier instant du voyage, les deux jeunes filles gardaient le silence. Elles se tenaient par la main ; il y avait une tristesse grave sur leurs traits pâlis et fatigués. Il y avait aussi comme une vague épouvante. On eût dit qu’elles en étaient à hésiter sur les résultats d’une entreprise étourdiment commencée.

Il était bien tard pour réfléchir. La petite voiture avait déjà dépassé les dernières maisons du faubourg, et l’on n’apercevait déjà plus les tours Saint-Pierre, ces deux sœurs de granit, trapues, carrées, robustes comme les épaules des vieux guerriers bretons.

Toute dédaignée qu’elle était, la Concurrence, suivait de près son orgueilleuse rivale. On pouvait même prévoir qu’avant peu elle allait prendre les devants.

Dans le coupé de la diligence, nos deux voyageurs avaient gardé la position que nous leur avons laissée en quittant la cour des messageries. Ils n’avaient pas encore échangé une parole. L’Anglais s’était enfoncé dans son coin et fermait les yeux comme un homme qui prétend écarter toute communication importune. Étienne n’était pas d’humeur à entamer la conversation de force. Il y avait en lui trop de souvenirs joyeux ou tristes qu’il accueillait chèrement, et ce muet compagnon que le hasard lui donnait n’avait garde de lui déplaire.

Sa pensée était à Penhoël. Son cœur lui parlait de Diane, si belle et si aimée, de Diane qui semblait l’avoir fui au moment de l’adieu…

Que s’était-il passé à Penhoël depuis son départ ? Était-il regretté ? Les yeux de Diane avaient-ils eu des larmes pour accueillir la nouvelle de son absence ?

Pauvre Diane !

Il y avait des moments où Étienne se disait :

– Je n’aurais pas dû la quitter peut-être, car elle est malheureuse… Et qui sait si elle n’a pas besoin d’aide dans cette tâche mystérieuse où elle est engagée ? Mais comment rester davantage ?

Et d’ailleurs, Diane l’aimait-elle ?

Oh oui !… du moins il l’espérait du fond de l’âme. Et c’était tout le bonheur de son avenir ! Comme cette route était longue ! Il eût voulu déjà être à Paris, dans son atelier, pinceaux et palette à la main. Il sentait au dedans de lui-même une ardeur inconnue ; sa pensée fermentait ; devant ses yeux, l’horizon s’élargissait tout à coup.

Il était peintre. Il sentait sa force ; les obstacles qui l’avaient arrêté jadis lui apparaissaient petits et misérables. C’est à peine si son regard dédaigneux pouvait les distinguer en travers de sa route brillante. De la lutte, il ne voyait plus que le résultat, qui était la victoire.

Et alors, il se reprochait d’avoir tardé si longtemps. Que d’heures perdues à ce manoir de Penhoël ! Il remerciait Robert de Blois de l’avoir enfin chassé, car il s’avouait que jamais, de lui-même, il n’aurait eu le courage de quitter Diane.

Il y avait, entre le bourg de Glénac et le marais, une grande allée de châtaigniers qui s’étendait, tortueuse, au bord de l’eau. Les jours d’été, quand le soleil à son déclin se cachait derrière la colline, une brise douce et fraîche s’élevait sur le marais. Étienne se voyait encore assis au pied d’un arbre. C’était l’heure du tacite rendez-vous que nul n’avait donné ni reçu, mais auquel on ne manquait jamais.

Un pas léger se faisait entendre derrière le rideau de châtaigniers ; le cœur d’Étienne se prenait à battre, et ses yeux souriants étaient humides.

Diane venait. Qu’elle était belle ! Oh ! la joie des jeunes amours ! Ce qu’ils se disaient, peut-on l’écrire ? Et le cœur a-t-il besoin de lèvres pour parler ?

Diane ! Diane !… Peut-être la veille encore, la belle jeune fille était venue s’asseoir sous l’arbre aimé ?

Plus rien ; l’absence !…

La tête d’Étienne se penchait sur sa poitrine, et ses mains étaient jointes comme à l’heure où l’on prie.

L’Anglais dormait dans son coin.

Puis le cœur du jeune peintre, un instant amolli, se redressait dans sa force vive. Il se retrouvait lui-même courageux et plein de sève ; il comptait par avance ses heures de travail ; il fixait son effort. Vaincre ! vaincre ! pour revenir chercher Diane, qui était le prix du triomphe et la couronne.

À cette heure, Roger s’était acquitté sans doute de la mission confiée. Diane savait le motif du départ d’Étienne : pour la première fois elle avait reçu l’aveu de cet amour qui durait depuis si longtemps.

Qu’avait-elle dit ? Étienne aurait voulu voir les grands cils baissés de sa paupière, et la rougeur pudique montant à son front de vierge.

Roger lui écrirait à Paris, mais quand ? Mon Dieu ! des jours entiers avant de savoir !…

Comme il songeait ainsi, son regard se tourna par aventure vers le compagnon de voyage que le hasard lui avait donné. Il ne l’avait point examiné encore, et ce premier coup d’œil lui fit faire un mouvement de surprise.

L’Anglais était à demi couché sur les coussins de la diligence ; ses pieds se perdaient dans la fourrure épaisse ; le grand châle de cachemire qu’il avait mis derrière sa tête, pour s’affranchir de tout contact avec les parois de la diligence, retombait sur son front et lui faisait une sorte de coiffure étrange. Ses magnifiques cheveux noirs s’échappaient confusément des plis du cachemire et venaient boucler jusque sur ses épaules.

Étienne fit trêve à ses souvenirs pour admirer le dessin fier et régulier de cette tête si empiétement belle. Il ne se rappelait point d’avoir rencontré jamais, dans sa vie d’artiste, un modèle aussi parfait.

Plus il contemplait l’Anglais, plus il découvrait de noblesse intelligente et mâle sur ses traits au repos.

Il dessinait par la pensée ce front, pur comme le front d’un adolescent, et pourtant chargé de rêveries, cette bouche calme où le travail de la vie avait laissé à peine une nuance légère d’amertume.

Ce visage était pour lui comme le reflet d’une âme puissante et blessée. Il allait beaucoup trop loin peut-être dans la poésie de ses suppositions ; mais, malgré lui, son admiration d’artiste se mélangeait de respect, parce qu’il pensait deviner toute une vie de souffrances vaillamment supportées.

L’Anglais fit un mouvement dans son sommeil ; le jeune peintre détourna les yeux pour ne point paraître indiscret.

Son regard se porta naturellement vers le paysage. On avait fait déjà huit ou neuf lieues ; la route courait dans un vallon large et plat entre deux rangs de pommiers rabougris. Sur la droite on voyait des prairies humides où la Vilaine perdait en de capricieux détours son mince filet d’eau.

En somme, l’aspect n’avait rien de remarquable. C’était un de ces paysages de la haute Bretagne qui peuvent se résumer ainsi : des pommiers et un ruisseau.

Mais, tout à coup, la route fit un coude brusque, et le jeune peintre laissa échapper un cri de plaisir qui réveilla son compagnon de voyage.

C’était une sorte de changement à vue. Au lieu du monotone coup d’œil, l’horizon, soudainement élargi, montrait l’admirable paysage au milieu duquel s’assied la vieille ville de Vitré.

Il y avait de quoi ravir un peintre. On inventerait difficilement un tableau plus frappant. Étienne regardait avec des yeux charmés ces maisons de style bizarre jetées pêle-mêle sur le penchant de la colline et s’ameutant pour ainsi dire autour de la grande masse du château. Il lui semblait voir une fantasque danse de pignons antiques et de toits aigus, découpés comme des pièces d’orfévrerie. Le vent chassait les nuages au ciel. Quand un rayon de soleil venait à percer tout à coup, c’était une étrange vie parmi ces masures dix fois séculaires qui grimpaient, serrées et en désordre, aux flancs rocheux de la montagne.


N’y a-t-il point là le caprice d’un génie artiste ? et n’est-ce que le résultat du patient travail des années ? La main de l’homme a-t-elle aidé à cette confusion puissante qui, mêlant le riant et le terrible, va couronner ce sombre géant de pierre d’une chevelure odorante et fleurie.

jour, pend la moisson d’or des giroflées.

On dit qu’entre toutes les villes de France, Vitré est la plus indigente ; qu’elle se vende à un marchand de curiosités, et sa fortune est faite…

Étienne regardait. À mesure que la voiture avançait, l’aspect changeait pour lui, comme s’il eût mis son œil à la lentille d’un kaléidoscope.

Sans savoir qu’il parlait, il murmurait :

– C’est beau !… c’est beau ! sur ma parole.

– Qu’est-ce qui est beau ? demanda auprès de lui une voix brusque et grondeuse.

Étienne se retourna vivement. À son tour, il avait oublié l’Anglais.

Celui-ci frottait ses yeux chargés de sommeil, et portait sur son visage les traces d’une humeur détestable.

– Vous m’avez réveillé, monsieur, reprit-il, avec vos soubresauts et vos cris… Ne pouviez-vous me laisser dormir en paix ?

Étienne, étonné de cette sortie, voulut s’excuser ; l’Anglais lui coupa la parole.

– Je vous demande, monsieur, répéta-t-il, où vous prenez ces belles choses qui vous arrachent ces cris d’admiration.

Étienne étendit la main vers la ville et le château de Vitré, que l’on apercevait en ce moment sous leur point de vue le plus pittoresque.

L’Anglais eut un rire sec et provoquant.

– Ah ! diable !… fit-il, c’est cela que vous trouvez beau, monsieur ? Un sale fouillis de maisons poudreuses, où je ne voudrais pas demeurer si j’étais un mendiant !…

– Mais, milord…, dit Étienne, veuillez donc remarquer…

– Je remarque monsieur… et je prétends que ces taudis misérables sont la honte d’un pays civilisé !

– Cependant…

– Monsieur, je déteste de toute mon âme cette espèce de badauds qui tombent en admiration devant les vieilles murailles et les maisons lépreuses… De tous les travers, je suis fâché de vous l’avouer, celui-là est, sans contredit, le plus sot que je sache.

Étienne restait abasourdi devant cette attaque brutale et imprévue.

– Milord, dit-il en essayant de sourire, j’ai eu tort assurément de troubler votre sommeil…

– Oui, monsieur ! interrompit l’Anglais, grand tort !… mais il ne s’agit pas de cela. Ce qui me déplaît, c’est le genre que vous vous donnez de rester en extase à la vue de ce monceau de poussière… Je vous promets, moi, que vous trouvez cela très-laid.

– Je vous proteste…

– Du tout !… À quoi bon soutenir cette comédie ?… Parmi certaines gens à moitié fous et désœuvrés, on est convenu de se pâmer à froid devant ces vilenies.

Étienne fit un mouvement d’impatience.

– C’est comme cela, monsieur !

– Ce qui serait fou, milord, dit le jeune peintre, ce serait de discuter sérieusement avec vous un sujet que vous ne paraissez pas comprendre.

– Comprendre ! s’écria l’Anglais dont l’accent britannique semblait en ce moment plus désagréable et plus discord, voilà le grand mot !… Quand on est à bout de bonnes raisons, on se croise les bras, et l’on dit : Profanes que vous êtes, vous ne savez pas me comprendre !

Étienne était un garçon de sang-froid et d’esprit ; mais toute cette boutade le prenait hors de garde.

Il examina en fronçant le sourcil cette noble et belle figure de son compagnon de voyage que naguère encore il admirait de tout son cœur. En ce moment il ne voyait plus avec les mêmes yeux. Cette physionomie fière et calme lui semblait méchante, petite, hargneuse.

– Brisons là ! dit-il avec un commencement de colère ; dans notre position, une querelle serait souverainement ridicule… D’ailleurs, je n’en suis pas à savoir que, sur certains sujets, le diable ne ferait pas concorder l’instinct d’un bourgeois et le sens d’un artiste !

– Ah !… ah !… ah !… fit par trois fois l’Anglais ; nous sommes donc artiste, monsieur ?… Franchement, j’en suis fâché pour vous… les bras manquent à la culture de la terre… Il n’y a pas assez de boulangers ; les tailleurs demandent en vain des apprentis… et il se trouve des gens qui n’ont pas honte d’avouer bonnement leur fainéantise… C’est pitoyable !

Étienne frappa du pied et se redressa ; des paroles de défi étaient sur sa lèvre. L’Anglais le regarda encore durant un instant avec son sourire sec et dédaigneux.

Puis au moment où Étienne allait parler, l’Anglais haussa les épaules, ferma les yeux et remit sa tête sur son beau châle de cachemire.

– Pour Dieu ! monsieur, dit-il, ne me réveillez plus… j’ai sommeil.

Étienne demeura tout déconcerté. Il garda le silence, rongeant son frein et se demandant s’il avait décidément affaire à un maniaque. L’Anglais avait repris tout de bon son somme interrompu.

On avait eu des chevaux frais à Vitré ; la voiture roulait tant bien que mal sur les confins de la Bretagne et du Maine. À mesure que le temps passait, Etienne reprenait son calme et revenait à ses souvenirs.

Au bout de deux heures, employées par le jeune peintre à rêver et par l’Anglais à dormir, la diligence atteignit un relais.

Tandis qu’on changeait de chevaux, les voyageurs, la tête à la portière, faisaient les questions d’usage :

– Où sommes-nous ici, mon brave ?

– Au bourg de la Gravelle, où finit la Bretagne et où commence la France…

L’Anglais bondit dans son coin et se frotta les yeux.

– Ah !… fit-il en poussant un soupir de soulagement ; enfin !… nous sommes débarrassés de ce maudit pays !…

Il s’adressait à Étienne, qui lui tournait le dos et faisait mine de ne pas l’entendre.

– Monsieur…, reprit-il :

Point de réponse.

– Monsieur…

Nul signe de vie. Étienne trouvait un charme incomparable à contempler les tristes coursiers qu’on attelait à la voiture.

L’Anglais s’agita dans son coin. Il tira de sa poche un étui mignon, en nacre de Chine, et l’ouvrit.

– Monsieur…, dit-il encore ; voulez-vous me permettre de vous offrir un cigare ?

– Je ne fume pas…, répliqua Étienne sans se retourner.

– Et l’odeur du tabac vous incommode peut-être ?

– Beaucoup… mais je n’ai pas le droit de vous gêner… milord, vous êtes chez vous.

L’Anglais referma son étui à cigares, et le remit tristement dans sa poche.

Étienne, qui s’était retourné à demi, suivait ses mouvements du coin de l’œil.

L’Anglais s’était croisé les bras sur sa poitrine d’un air de bonne humeur.

– Monsieur, poursuivit-il en se rapprochant du jeune peintre, je vous sacrifie là une habitude de vingt ans… À tout le moins, causons pour faire quelque chose.

– Ma foi, milord, répliqua Étienne d’un ton piqué, je trouve que nous avons causé suffisamment tout à l’heure.

– Allons donc !… s’écria l’Anglais ; vous me gardez rancune… Faut-il vous demander pardon ?

Il y avait dans les inflexions de sa voix une franchise si communicative et si bonne qu’Étienne ne put s’empêcher de se retourner tout à fait. L’Anglais souriait, son sourire attirait comme un charme ; son accent britannique lui-même, si désagréable tout à l’heure, s’adoucissait et n’était plus qu’une sorte d’assaisonnement à son langage.

– S’il ne vous faut que des excuses, reprit-il avec une grâce avenante et pleine de rondeur, je vous en offre bien volontiers… Chacun a ses travers en ce monde : un peu plus, un peu moins… Moi, j’en ai un peu plus… mais, voyez-vous, je suis déjà un vieil homme… et j’ai bien souffert en ma vie… Allons, prenez ma main et soyons amis.

Étienne n’eut même pas la pensée de refuser. Ce sentiment de sympathie respectueuse qu’il avait éprouvé en contemplant l’étranger pour la première fois se réveillait plus vif en lui, et déjà toute trace de rancune était effacée.

Il donna sa main ; l’Anglais la toucha cordialement et poursuivit :

– C’est cet odieux ciel de Bretagne, qui me donnait la migraine et me rendait nerveux comme une vieille femme !

– Ah çà !… dit Étienne en souriant, vous détestez donc bien cette pauvre Bretagne ?

Il se souvenait de la question singulière que l’Anglais lui avait adressée avant de l’admettre en sa compagnie.

Le front de milord se rembrunit quelque peu.

– On ne sait pas expliquer ces choses-là…, répondit-il. J’arrive de Brest… J’ai fait malgré moi quatre-vingts lieues en Bretagne, et je promets bien qu’on ne m’y reprendra plus !… C’est peut-être un travers… mais ces trois jours m’ont paru plus longs que trois années… J’avais envie de contrarier quelqu’un, de blesser, de me venger.

– Et vous m’avez pris pour victime ?

– Je trouverai bien l’occasion d’expier ma faute, mon jeune camarade… Pour commencer, je vous dirai que Vitré est un admirable point de vue.

– Franchement ?

– Franchement… Que de poésie dans ces ruines antiques !… J’avais à peu près votre âge… Je voyageais à pied, un bâton de houx à la main et mon petit paquet sur le dos. Je me souviens que je m’arrêtai au détour de la route, à l’endroit même où vous avez poussé ce cri qui m’a réveillé en sursaut… Je m’assis au revers d’un talus, et je restai là une grande demi-heure en extase.

– Que trouviez-vous donc de remarquable en ce monceau de ruines poudreuses, qui est une honte pour un pays civilisé ?…

– Vous êtes méchant !… J’y trouvais ce que vous y trouvez vous-même… des souvenirs du temps passé… une voix qui parle au cœur… que sais-je ?… La jeunesse a des émotions délicieuses qu’un autre âge s’efforce en vain d’évoquer et de faire renaître… Mais parlons de nous, s’il vous plaît, et faisons connaissance… À moi de m’exécuter le premier… Je suis Anglais d’origine : je m’appelle Berry Montalt, ancien général en chef des armées de l’iman de Mascate… Vous n’avez peut-être jamais entendu parler de ce petit prince ?

– Si fait… mais vaguement.

– En Arabie, où est sa capitale, et sur les côtes d’Afrique, il possède quelques provinces grandes comme la France à peu près, mais plus riches.

– Ah !… fit le jeune peintre étonné.

– Oui… vos gros richards de Paris et de Londres seraient des mendiants à Mascate, la ville des perles et des diamants… l’entrepôt de l’Inde… Mais il y fait trop chaud… Je reviens en France parce que je m’ennuyais là-bas… L’iman avait fait la paix avec l’Égypte, et mes soldats cipayes n’avaient plus de besogne… J’ai laissé mon palais, mes femmes et vingt-cinq lieues de côtes qu’on m’avait données… Je rapporte à peine quelques millions… À votre tour, mon jeune camarade.

III. DEUX PETITS CHAPEAUX DE PAILLE[modifier]

Montalt avait énuméré ses titres pompeux avec une grande simplicité, mais cette simplicité même parut au jeune peintre un surcroît de fanfaronnade. Elle le mit en défiance et rompit tout à coup le charme qui l’entraînait vers son compagnon de voyage. Ce charme, d’ailleurs, agissait contre son désir. Il était bien jeune et tenait d’autant plus à la dignité de sa moustache naissante. Il eût voulu montrer plus de constance dans sa rancune ; il se reprochait un peu la rapidité de son facile pardon. En somme, la conduite de l’Anglais avait été insultante ; ses tardives excuses ne pouvaient effacer qu’à demi la grossièreté de son procédé.

Et puis, qui ne sait que ces excuses, octroyées de bon cœur et sans qu’on les demande, ont l’air parfois d’une aumône faite à la faiblesse ?

Étienne se disait tout cela depuis dix minutes et bien d’autres choses encore. S’il ne pouvait point parvenir à froncer le sourcil, c’est que Montalt le dominait déjà par l’attrait de sa nature séduisante et sympathique.

Mais en ce moment on se moquait de lui par trop à découvert ; sa susceptibilité engourdie se réveilla. Pour répondre à la question du nabab, il tâcha d’aiguiser son sourire le plus railleur.

– Parbleu ! milord, dit-il, nous n’avons pas eu de chance !… Attendre si longtemps pour nous rencontrer, quand nous étions si près l’un de l’autre… Tel que vous me voyez, je suis premier ministre démissionnaire de Sa Majesté le bon roi de Lahore.

– Vous ne me croyez donc pas ?… demanda Montalt sans perdre son sourire ami.

– Pourquoi cela ?

– Parce que vous me répondez comme on fait à ces hâbleurs d’auberge, connus pour raconter des aventures impossibles.

Étienne se pinça la lèvre avec triomphe : le coup avait porté.

– Il me semble, dit-il, que si vous avez été général en chef des armées de l’iman de Mascate, je puis bien…

– Enfant que vous êtes ! interrompit Montalt ; sur ma parole, l’ignorance est plus incrédule encore que l’expérience !… Mes dignités passées et mes millions vous semblent une plaisante rodomontade, parce que vous me trouvez dans une voiture publique, n’est-ce pas ?

– Le fait est…

– Vous voyez bien ces deux bonnes chaises de poste qui courent au devant de nous ?… interrompit encore Montalt.

Depuis quelques heures en effet, deux chaises de poste avaient dépassé sans effort la lourde diligence et semblaient ne point vouloir la perdre de vue.

– Eh bien ?… dit Étienne.

– Eh bien ! mon jeune camarade, tout ce que contiennent ces chaises de poste est à moi, quoique j’aie laissé à Brest les cinq sixièmes de mon bagage.

– Ah !… fit Étienne, et pourquoi prendre la diligence, alors ?

– Je suis très-capricieux… Mais ne trouvez-vous pas que ces chaises de poste nous envoient beaucoup de poussière ?

– Si fait.

– Attendez !

Montalt mit sa tête en dehors et siffla, comme il l’avait fait déjà sous la voûte des messageries.

Les deux chaises de poste s’arrêtèrent immédiatement et du même coup.

Étienne ouvrit de grands yeux.

Quand la diligence passa auprès des chaises arrêtées, Étienne vit, à l’une des portières, deux têtes noires, à l’autre une figure de jeune femme pâle et triste.

Montalt ne prononça qu’un seul mot.

– Arrière…

La jeune femme eut un sourire docile ; les deux têtes noires s’inclinèrent silencieusement, et de tout le voyage, on ne revit plus les chaises de poste.

– Je suis très-capricieux…, répéta Montalt en se tournant vers le jeune peintre ; et puis, bien que j’aie couru le monde, il me vient parfois des idées naïves qui ressemblent à celles des enfants.

Sa voix prit un accent mélancolique et plus doux.

– Personne ne m’aime en ce monde, continua-t-il, et je voudrais tant être aimé !… Je suis seul, toujours seul… Aux heures de tristesse, nul ne me console… et quand je suis heureux, je cherche en vain un sourire ami qui réponde à ma joie… Vous allez me railler encore, mon jeune camarade, et c’est pourtant la vérité tout entière… Je suis monté dans cette diligence, espérant que les hasards du voyage amèneraient sur mon chemin un être que je pusse aimer…

Étienne l’écoutait avec un étonnement où l’émotion se glissait malgré lui ; la voix de Montalt était si chaleureuse et ses paroles semblaient si bien partir du cœur.

– Mais…, dit pourtant Étienne, êtes-vous donc complétement abandonné comme vous le dites ?… et pourquoi le seriez-vous ?…

– Je ne sais.

Étienne rougit.

– Cette belle jeune femme, reprit-il en hésitant, dont je viens d’entrevoir la figure…

– Mirzé ! s’écria le nabab, pauvre fille… Entendons-nous bien, je vous prie !… Quand je dis : Je voudrais être aimé, je ne parle pas des femmes… J’ai mes idées sur les femmes, mon jeune camarade… S’attache-t-on au flacon de champagne dont le bouchon vient de sauter par la fenêtre ?… A-t-on l’idée de chérir le cristal vide où tout à l’heure fraîchissait le sorbet parfumé ?

– Ah !… fit Étienne avec reproche ; est-ce là votre pensée sérieuse, milord ?

– Non…, répondit Montalt dont les sourcils se froncèrent légèrement ; si vous voulez ma pensée sérieuse, je changerai de langage… Je hais la femme, monsieur, et je la méprise… cela du plus profond de mon cœur !

Son regard avait un éclat dur et méchant. Sa voix, dont les inflexions sonores exprimaient naguère tant de sensibilité, devenait sèche et froide.

– Mais nous avons le temps de parler de toutes ces choses, reprit-il en rappelant son sourire. Je tiens beaucoup à Mirzé, d’ailleurs… je l’ai achetée mille gourdes, il y a un an… et je ne regrette pas mon argent… Mais vous ne m’avez pas dit encore qui vous êtes, mon jeune camarade.

Au moment où Étienne ouvrait la bouche pour répondre, deux têtes de chevaux, poilues et basses, dépassèrent la portière du coupé ; on entendit en même temps le son d’un fouet et une voix enrouée qui criait :

– Hie ! Dindonnet ! voleur que vous êtes ! hie ! Coco ! vieux fainéant !

Coco et Dindonnet étaient les coursiers de la Concurrence dont le postillon, par un effort désespéré, voulait en ce moment dépasser la voiture rivale.

Le postillon de la diligence lutta tant qu’il put, mais les deux rosses de son adversaire avaient de l’élan, et d’ailleurs il était superflu de ménager leur agonie.

Nos deux voyageurs du coupé virent passer lentement le long de la portière le corps jaunâtre et poudreux de la patache ennemie qui prenait décidément l’avance.

Pendant cela, Étienne déclinait ses noms et qualités ; mais Montalt ne l’écoutait plus.

Son regard s’attachait, avide et perçant, à la rotonde de la Concurrence où se montraient, à demi cachées par les bords de leurs chapeaux de paille, deux ravissantes figures de jeunes filles.

– Morbleu !… murmurait Montalt, Dieu sait pourtant que j’en ai vu beaucoup en ma vie !… mais jamais de si délicieuses !

Étienne disait :

– Je n’avais pas de parents… et ma foi, j’acceptai volontiers la proposition de ce gentilhomme breton qui m’appelait pour orner son château… Voilà comment j’ai quitté Paris, milord.

– Laquelle est la plus charmante ?… pensait tout haut Montalt dont les yeux brillaient, ardents et fixes ; mais, Dieu me pardonne ! il me semble qu’elles pleurent, les pauvres enfants…

– J’ai passé là deux ans…, reprenait le jeune peintre qui s’écoutait lui-même et ne prenait point garde à la préoccupation du nabab, deux ans, mon Dieu !…, et cela m’a paru à peine plus long que deux journées heureuses…

Montalt se retourna vivement.

– Mais voyez donc !… s’écria-t-il ; leurs petites joues sont baignées de larmes…

– Qu’est-ce ? demanda Étienne.

Montalt lui montra du doigt la rotonde de la Concurrence, où le jeune peintre ne vit rien, parce que les deux voyageuses venaient de relever le store de leur portière.

Montalt fit un geste de dépit.

– À peine sorties de la coque !… grommela-t-il, elles ont déjà reçu de bonnes leçons du diable… elles savent se cacher à propos pour aiguiser le désir… et tout ce manége d’enfer où se prend le cœur des fous depuis le commencement du monde…

– M’expliquerez-vous ? commença Étienne.

– Je suis tout à vous, mon jeune camarade ; nous disions que vous avez nom Moreau et que vous marchez sur les traces de Raphaël… Belle carrière, sur ma foi !… La chose qui me ravit en tout ceci, c’est que vous n’êtes pas gentilhomme.

– Quoi ! dit Étienne, détestez-vous encore les gentilshommes ?

– Bien moins que les Bretons, et pas autant que les femmes… Je vous avertis d’ailleurs que c’est le dernier article de ma liste… À part ces trois catégories d’individus, je suis assez philanthrope…

– En abhorrant à peu près les trois quarts de l’espèce humaine ?

– Le compte n’y fait rien… Passons à un sujet plus intéressant… Mon jeune camarade, vous me plaisez… En pouvez-vous dire autant de moi ?

Les yeux noirs et brillants de Montalt laissaient voir l’importance singulière qu’il attachait à la réponse d’Étienne. C’était une déclaration d’amitié à brûle-pourpoint.

Le jeune peintre hésita franchement, et le visage de Montalt eut le temps de se rembrunir.

– Milord, dit enfin Étienne avec un peu de froideur, vous êtes un homme puissant… moi je suis un pauvre diable d’artiste, à la bourse légère, aux pinceaux inconnus… Que peut vous importer ma chétive opinion ?

– C’est-à-dire que je ne vous plais pas.

– Permettez !… S’il me semblait convenable de parler avec liberté entière…

– Parlez ! s’écria l’Anglais dont le dépit ne se cachait point. Pour Dieu, monsieur, je ne vous demande pas de grâce !

– Eh bien, milord, au premier regard que j’ai jeté sur vous, j’ai ressenti une impression étrange… Quelque chose m’entraînait à vous respecter…

– Je ne veux pas de respect !

– À vous aimer… Puis est arrivée votre bizarre boutade…

– Vous y songez donc toujours ?…

– Mon Dieu, non !… Et, pour achever en un seul mot, ce qui me… comment dirai-je cela ?… ce qui me repousse en vous, ce sont vos haines fantasques et le mépris odieux que vous avez pour les femmes.

– Oh ! oh !… vous êtes amoureux, M. Étienne ?

– Éperdument, milord.

– Peste !… à votre âge… j’aurais dû m’en douter… Ah çà ! c’est une chose bien merveilleuse que les femmes puissent ainsi me faire du mal, même quand je les fuis comme la fièvre jaune !… Si vous saviez…, ajouta-t-il en portant la main à son front, dont les rides se creusèrent tout à coup ; si vous saviez !…

Il y avait un souvenir aigu et douloureux derrière ces paroles, qui sonnaient comme une plainte.

Étienne se repentit.

– Pardonnez-moi, milord, dit-il doucement, mon intention n’était pas de réveiller des chagrins…

– Des chagrins !… interrompit Montalt se redressant, quels chagrins ?… N’allez-vous pas me prendre pour une victime de l’amour ?… Morbleu !… mon jeune camarade, gardez votre pitié pour une occasion meilleure… Je n’ai jamais aimé, moi, et c’est sur votre sort que je m’apitoie sincèrement.

Étienne eut un sourire triste.

– Je ne suis pas comme vous…, dit-il en secouant la tête, je ne repousse pas la pitié… car je souffre.

Montalt lui prit la main dans un mouvement d’irrésistible affection.

– Elle ne vous aime pas ?… murmura-t-il.

– Je crois qu’elle m’aime.

– Vous croyez ?… Oh ! elles vous prennent ainsi jeunes, beaux, généreux, pour exalter d’abord vos cœurs jusqu’au délire et pour vous briser ensuite sans pitié !… Elles se sentent invulnérables, parce qu’elles ne boivent point leur part du philtre mortel…

– Vous ne parlez pas d’elle, n’est-ce pas ? dit Étienne.

– Je parle de toutes les femmes.

– Vous ne parlez pas d’elle !… répéta Étienne d’un ton impérieux, car je ne permettrais pas qu’on lançât, même au hasard, l’insulte qui pourrait retomber sur sa tête… Tant pis pour vous, milord, si vous n’avez jamais rencontré en votre vie une jeune fille à l’âme angélique et sainte… Tant pis pour vous si Dieu vous a refusé la joie d’aimer !… Votre malheur ne vous donne point le droit de calomnier ce que vous ne connaissez pas… Elle est pure, entendez-vous ?… Elle est noble ! et c’est à genoux que je l’aime !

La joue du jeune peintre s’était colorée vivement ; ses yeux brillaient ; l’émotion faisait trembler sa voix.

En l’écoutant, Montalt s’était pris à rêver.

– Toujours la même histoire ! murmura-t-il ; et ce sont les plus belles âmes que Dieu choisit pour les frapper de cette folie !… Écoutez !… reprit-il en s’adressant à Étienne ; mon amitié peut être plus forte que mes aversions… Qui sait si vous n’allez pas me convertir, mon jeune camarade ?… Voulez-vous me parler d’elle et me confier le roman de vos amours ?…

– À vous ?… se récria Étienne.

– À moi qui suis déjà votre ami…, répliqua l’Anglais avec prière, à moi qui l’aimerai si elle vous aime…

Il avait mis dans ces derniers mots cette éloquence persuasive et vraie qu’il semblait prendre tout au fond de son cœur.

Étienne résista faiblement, puis il parla. C’est un bonheur si grand que de confier certains secrets, ne fût-ce qu’à demi. À l’âge qu’avait Étienne, l’âme s’épanche avec tant de joie ! Et puis Montalt souriait en l’écoutant ; on eût dit que ces jeunes souvenirs lui réchauffaient le cœur.

Étienne, sans prononcer aucun nom, raconta son arrivée au château et cette douce pente qui l’avait entraîné à son insu vers Diane. Il dit les premiers sourires de la jeune fille et ces vagues espoirs qui d’abord avaient fait battre son cœur.

Ce n’était pas un roman comme l’avait pensé le nabab, c’était une simple histoire : la vie tendre et confiante de deux enfants, qui s’aimaient sans se le dire.

Il n’y avait point d’incidents, car Étienne taisait une partie de la vérité. Ce n’était pas au sceptique étranger qu’il eût voulu confier ce mystère qui entourait, depuis si longtemps, la conduite des deux sœurs. Sur ce point le silence lui était d’autant plus facile que jamais il n’avait soupçonné.

Et quoiqu’il n’y eût rien dans le récit pour réveiller une curiosité blasée, rien qu’un pur et doux tableau d’amour, le nabab écoutait les yeux baissés et le front rêveur. Parfois, lorsque la narration du jeune peintre s’animait au passage d’un souvenir plus cher, on aurait vu Montalt sourire avec mélancolie.

Son regard s’élevait alors furtivement sur Étienne. Ce regard ému exprimait-il de la compassion encore ou déjà de l’envie ?

Étienne laissait dire son cœur. Tout ce qu’il avait ressenti durant ces deux belles années, il se le rappelait tout haut avec délices. Aucun détail, si petit qu’il fût, ne se perdait dans sa mémoire emplie. On reconnaissait les mots charmants et timides qui tombent d’une bouche de vierge ; on devinait l’aveu muet que laisse échapper le sourire ; on sentait trembler la petite main blanche sous le baiser dérobé…

C’était gracieux comme le premier amour lui-même.

Et le jeune peintre, qui s’était fait prier d’abord, ne tarissait plus maintenant. Il cherchait, au contraire, à prolonger la confidence ; il caressait, comme en se jouant, la poésie chaste des détails de son histoire.

Montalt ne l’interrompit point ; mais que de fois son visage mobile avait changé pendant le récit !

Tantôt il écoutait pour Étienne, et alors ses beaux traits gardaient ce sourire tout plein de tendresse et de paternelle protection. D’autres fois, la ligne fière de ses sourcils se brisait tout à coup ; une pensée d’amertume venait assombrir sa figure pâlie. C’est qu’alors il écoutait pour lui-même et qu’il faisait un retour sur son propre cœur.

– Oh ! milord, s’écria le jeune peintre en joignant les mains, et tout cela est fini !… J’ai vingt ans, et c’est du passé que je vous parle. Diane !… ma pauvre Diane !… sais-je si je la reverrai jamais ?

Montalt avait les lèvres serrées et appuyait sa tête contre les parois de la voiture. Il était en un de ces moments où l’amertume d’un souvenir lointain semblait raviver et faire saigner de nouveau quelque vieille blessure de son âme.

Étienne ne prenait point garde.

– Vous… vous-même, reprit-il dans son enthousiasme, vous qui niez tout, milord, vous l’auriez aimée comme moi, j’en suis sûr… Que ne puis-je vous la montrer sous les grands ombrages de ce pays enchanté !…

Il ferma les yeux, comme pour la retrouver en un rêve.

– Dix-huit ans !… reprit-il d’une voix plus basse ; un front naïf comme celui d’un enfant, mais qui se redresse parfois orgueilleux et vaillant comme le front d’une reine… Des yeux rieurs où les larmes mettent une tristesse céleste… La taille d’une fée, la voix d’un ange… Et un cœur !… Dites, milord, qu’eussiez-vous fait à ma place ?

Montalt se redressa avec lenteur et le regarda fixement.

Le jeune peintre tressaillit sous ce regard froid et lourd.

– À votre place, M. Étienne, répliqua Montalt d’un ton de sécheresse, je n’aurais pas laissé la pauvre enfant languir comme cela pendant deux longues années.

Etienne, qui s’était rapproché involontairement durant son récit, s’éloigna jusqu’à l’autre angle du coupé.

Montalt avait retrouvé son sarcastique sourire.

– Chacun a sa manière de voir…, reprit-il ; vous me demandez mon sentiment, je vous le dis… Si cette déité bretonne est aussi charmante que vous le prétendez, ma foi ! mieux eût valu en profiter que de la laisser en proie à quelque hobereau mal peigné du voisinage.

– Mais,… dit Étienne, j’étais pauvre… je ne pouvais pas être son mari.

– J’entends bien… moi, j’aurais été son amant.

Le jeune peintre devint pâle. S’il eût obéi au fougueux mouvement de colère qui s’empara de lui, cet entretien, commencé d’une façon si amicale, aurait fini par une bataille. Mais il se retint et se contenta de lancer au nabab un regard de sanglant reproche.

Montalt n’en tint compte. Sa bizarre humeur avait tourné. Il s’étendit dans son coin, les bras tombants, la tête renversée, reprenant cette pose indolente où toutes ses facultés semblaient sommeiller à la fois.

Le silence régna dans le coupé pendant une grande heure.

Quiconque eût assisté au dénoûment de la dernière scène, aurait cru sans doute que c’en était fait de cette liaison si rapidement nouée. Étienne, suivant toute apparence, ne devait plus se laisser prendre aux avances de cet être fantasque qui comblait les gens de caresses pour les blesser ensuite plus sûrement et mieux.

C’était là, du moins, le sentiment d’Étienne lui-même. Mais il comptait sans le nabab.

Celui-ci avait de merveilleux secrets pour faire oublier ses incartades. Il savait s’excuser avec une grâce si bonne et demander pardon, sans perdre absolument rien de cette dignité innée, qui avait plus d’une fois mis le mot respect dans la bouche d’Étienne, depuis le commencement du voyage.

On avait beau s’irriter, la colère ne tenait point contre cette gracieuse franchise de l’homme, évidemment supérieur, qui revenait de lui-même, repentant et contrit.

Car Montalt se repentait sincèrement, quitte à pécher de nouveau, à ses heures.

Et puis, sous le scepticisme provoquant et brutal dont le nabab semblait faire montre, son noble caractère perçait si souvent malgré lui : c’était un fanfaron d’incrédulité.

Derrière ce cynisme de parade, on découvrait une âme élevée, un esprit d’élite et une sensibilité poussée parfois jusqu’à cette délicatesse qu’ordinairement l’âge mûr ne connaît plus.

Les contrastes séduisent. À son insu, Étienne subissait le charme de Montalt, et s’étonnait de voir ses grands courroux se dissiper au moindre vent.

En vérité, cet homme le traitait comme un enfant. Étienne s’indignait ; Étienne se cabrait, et au beau milieu de sa colère, il se sentait apaisé par un sourire, par un mot, par un rien.

Entre la Gravelle et Laval, le nabab et lui se fâchèrent bien trois ou quatre fois, et cependant, aux approches de cette dernière ville, vous les eussiez pris pour des amis de vingt ans.

Leur liaison, qui datait à peine de quelques heures, s’était serrée comme par enchantement, et comportait déjà de ces coquetteries, qui font de la brouille la plus sérieuse en apparence un pont joyeux, conduisant tout droit à la réconciliation.

Et à mesure que le temps passait, le nabab faisait petit à petit la conquête de son franc parler. Étienne repoussait bien encore les désolantes théories de son compagnon de route, mais il ne se croyait plus obligé de tourner le dos à la moindre parole offensante pour le beau sexe. Il écoutait ; il discutait, quoique, sur le terrain de la moquerie, il ne fût vraiment pas le plus fort.

La diligence arrivait au faubourg de Laval, ayant toujours devant elle la victorieuse patache, dont les chevaux se tuaient héroïquement pour soutenir leur triomphe.

– Eh bien ! dit Montalt, vous voyez que je ne suis pas si fou d’avoir laissé mes noirs se carrer en chaise de poste pour prendre, moi, la voiture publique… J’ai rencontré ce que je cherchais… et je vous promets bien que je ne vous lâcherai pas, M. Étienne !

– Tout ce que je puis dire, milord, c’est que votre caprice a été pour moi une excellente chance…

– Eh ! eh !… fit Montalt, nous nous querellerons bien encore pourtant plus d’une fois avant d’être arrivés à Paris, s’il plaît à Dieu !… Mais il y a déjà un progrès dans votre humeur… et sous deux ou trois jours, que je sois sage ou fou, vous m’écouterez sans colère aucune… parce que vous reconnaîtrez toujours la voix d’un ami.

– Mais qui donc nous force de choisir ces sujets où nous ne pouvons pas nous entendre ?

– Mon cher Étienne, justement parce que je vous aime, je prétends vous convertir… Il est déplorable de voir un charmant garçon tel que vous s’affadir dans des principes d’une naïveté ultra-bourgeoise… Tenez, vous ne m’empêcherez pas de vous dire que votre conduite à ce manoir dont j’ignore le nom…

– Milord !… milord ! par grâce !… interrompit Étienne.

– Si fait !… au temps de la chevalerie errante, ces manières-là eussent été très-spirituelles… mais aujourd’hui, nos jeunes filles, croyez-moi, préfèrent des façons plus gaillardes… Heureusement, les anges ne sont pas rares en notre bon pays de France… Nous trouverons à nous consoler.

Étienne protesta par un gros soupir.

– Sans aller bien loin, reprit Montalt, nous avons là deux petites almées comme je n’en ai pas rencontré souvent, moi qui ai vu pourtant bien du pays ! Que dites-vous de leur minois, jeune troubadour ?

– Je ne les ai pas encore aperçues.

– Vraiment !… s’écria Montalt ; vous êtes le roi des amants fidèles !… Le fait est qu’elles se cachent comme deux petites coquettes qu’elles sont probablement… Mais cependant, moi qui n’ai nulle raison de conscience pour mettre mes yeux dans ma poche, j’ai pu les lorgner déjà une douzaine de fois depuis Rennes… Ah ! mon jeune ami, j’ai peine à croire que votre ange et sa sœur soient de moitié aussi jolies que ces deux enfants-là !

Étienne haussa les épaules.

– Je vous dis que ce sont des perles !… Et quelles singulières créatures !… Vous ne pouvez vous figurer cela… Tantôt, je vois leurs grands yeux rouges de larmes, tantôt j’aperçois un espiègle sourire autour de leurs lèvres roses… Elles pleurent comme des Madeleines, elles rient comme des folles !… Qu’elles pleurent ou qu’elles rient, elles sont toujours délicieuses !… Patience !… une fois à Paris, je compte bien les voir de plus près…

– Comment !… dit Étienne avec reproche.

– Eh ! mon ami…, s’écria le nabab, votre austérité tourne au grotesque… Si ce n’est pas moi, ce sera quelque mauvais étudiant du quartier Latin, ou quelque pauvre commis en nouveautés… Le commis et l’étudiant après un mois d’orgie à vingt-deux sous, les laisseront choir doucement dans la boue… Moi, après une semaine fleurie et tout ornée de champagne, je les quitterai heureuses et riches… Lequel vaut mieux pour elles ?

– Mais si elles sont vertueuses…

Le nabab éclata de rire.

– Je cherche à me rappeler une comédie où il y ait un Philinte de votre force, M. Étienne !… dit-il, mais d’honneur, je n’en trouve pas !… Vous avez, comme cela, une douzaine de mots, qui ne sont que des mots, mais des mots ennuyeux…, vertu, pureté angélique, céleste… que sais-je, moi !… Si Dieu était juste, vous auriez pour mission en ce monde de couronner des rosières depuis le matin jusqu’au soir !…

Il s’interrompit et serra brusquement le bras d’Étienne.

– Tenez !… s’écria-t-il, les voyez-vous, cette fois ?

Les deux jeunes filles de la Concurrence venaient en effet de relever leur portière pour respirer un peu d’air frais, et montraient à la fois leurs figures gracieuses et souriantes ; mais au moment où Étienne cherchait des yeux, pour obéir au geste du nabab, la Concurrence tourna l’angle d’une rue et les deux jeunes filles disparurent avec elle.

Montalt frappa du pied avec impatience.

– Les amoureux platoniques, grommela-t-il, ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre… Vous avez fait exprès de regarder trop tard, Étienne, tant vous aviez grand’peur de manquer à vos serments de constance !… Mais c’est égal ; on ne peut pas tout faire le premier jour… nous verrons bien !

La diligence s’arrêtait dans une sombre rue de la vieille ville, à l’hôtel où les voyageurs devaient prendre leur repas et passer la nuit.

Il va sans dire que Montalt et le jeune peintre soupèrent ensemble ; c’étaient deux inséparables. On ne se querella guère que deux ou trois fois durant le repas, et Montalt but, sans trop d’ironie, à la santé de Diane, à la santé de Cyprienne, et même à la santé de Roger, le Pylade absent…

Étienne venait de se retirer dans sa chambre à coucher. Durant toute cette journée, il était resté sous l’empire d’une sorte de fascination. Maintenant qu’il se retrouvait seul, il cherchait, mais en vain, à dépouiller Montalt de son bizarre prestige et à le juger froidement. Montalt échappait à tout examen ; son image, évoquée, apparaissait à l’esprit d’Étienne plus fugitive encore et plus capricieuse que la réalité même.

Étienne faisait d’inutiles efforts pour fixer ce fantôme insaisissable ; il le voyait à la fois bon, méchant, généreux, cruel, sincère, menteur et mille autres choses impossibles à concilier ; il l’aimait, il le maudissait, il le craignait, et le nabab avait presque gain de cause, en définitive, car on ne pensait guère à Diane ni au manoir de Penhoël.

Étienne se promenait dans sa chambre, repassant au fond de sa mémoire toutes les phases de ce long entretien qui l’avait tour à tour effrayé, indigné, enchanté. Il s’arrêta court au milieu de sa promenade. On frappait vigoureusement à sa porte.

– Encore quelque nouvelle imagination !… pensa Étienne. Milord, que voulez-vous ?

Mais ce ne fut point la voix du nabab qui répondit.

– C’est moi, Étienne ! cria-t-on à travers la porte. Ouvre vite… je tombe de lassitude.

Étienne s’élança ; il ne pouvait en croire ses oreilles. La porte s’ouvrit ; Roger était dans ses bras.

– Déjà !… dit le jeune peintre, quand la première émotion passée lui permit de parler.

– Mon pauvre ami, répliqua Roger, tu avais deviné juste… on m’a renvoyé comme toi… Mais sois tranquille… ta commission est faite tout de même… Avant de partir, j’ai écrit une longue lettre à Cyprienne… et Dieu sait que j’ai parlé de toi encore plus que de moi !

– Merci…, dit-il, mais pouvait-on croire que mes craintes se réaliseraient sitôt ?… Toi, mon pauvre Roger, qu’on aimait tant au manoir de Penhoël !…

– On m’aimait, je le crois, et je n’en veux pas aux maîtres du manoir, car ils ont dû me défendre tant qu’ils ont pu contre la haine des étrangers… mais ils ne sont pas les plus forts, maintenant… et ce qui me désole, Étienne, c’est de n’être plus là pour veiller au besoin sur ceux que nous aimons.

– As-tu donc appris quelque chose depuis mon départ ?

– J’ai quitté Redon deux heures après toi… mais, pendant ces deux heures, j’ai causé avec le vieux Géraud… Il paraît que les affaires de Penhoël sont dans un bien triste état !… Géraud ne m’a pas dit tout ce qu’il sait, car sa discrétion égale son dévouement… mais le peu qu’il m’a confié donne déjà bien à réfléchir !… Figure-toi que Penhoël en est réduit, et cela depuis longtemps, à emprunter de l’argent au vieil aubergiste.

– Ils l’ont ruiné, murmura le jeune peintre.

– Ils l’ont ruiné !… répéta Roger ; et je me trouble en songeant que Cyprienne et Diane n’ont pas d’autre ressource en ce monde que l’appui de René de Penhoël.

Les deux amis étaient assis l’un près de l’autre sur le lit d’Étienne ; il y eut un silence ; tous deux baissaient la tête et se donnaient à leurs réflexions tristes.

– Mais foin de l’inquiétude ! s’écria tout à coup Roger en sautant sur ses pieds ; Penhoël a toujours bien quelques mois devant lui… pendant ce temps, nous travaillerons… Et si Dieu nous aide, les deux filles de l’oncle Jean n’auront plus besoin de la protection de personne… Fais-moi servir à souper, veux-tu ? car j’ai dépensé mon dernier sou en route et j’ai une faim de possédé !

Étienne sonna, et Roger fut bientôt devant les restes à demi froids du repas des voyageurs.

– Tout n’est pas malheur…, reprit-il la bouche pleine, et j’ai à remercier le hasard qui m’a fait te rejoindre enfin !… Si je t’avais manqué ici, j’étais un homme perdu… Impossible d’aller en avant ou de retourner en arrière… car j’ai laissé ma montre à Penhoël, et mon costume de chasse ne vaut pas un louis… Vive la cuisine d’auberge, ma foi !… c’est détestable, et cela se mange avec un plaisir !…

– Parlons donc un peu du manoir…, dit Étienne.

violemment dérangé ses habitudes en la faisant galoper six heures durant… À quatre lieues de Laval, elle est tombée devant un bouchon où je l’ai laissée à la grâce de la cabaretière… Quatre lieues, cela se fait à pied quand on sent un ami au bout du voyage… Je suis arrivé, je t’ai embrassé, j’ai soupé… À ton tour de me conter tes aventures !

L’histoire d’Étienne ne fut pas longue apparemment, car une demi-heure après, nos deux amis dormaient tranquillement côte à côte.

Le lendemain matin, un domestique de l’hôtel vint frapper à la porte et prévenir M. Moreau que milord l’attendait pour déjeuner.

– Qu’est-ce que c’est que milord ?… demanda Roger.

– C’est ce singulier personnage dont je t’ai parlé hier…, répondit Étienne.

– Ah ! ah !… l’ennemi des gentilshommes, des Bretons et des femmes !… le général en chef des armées du roi de je ne sais où !… Je serai enchanté de faire son illustre connaissance.

– Ne va pas te moquer ! interrompit Étienne ; le coupé lui appartient jusqu’à Paris, et la voiture est pleine… Si tu n’as pas le bonheur de lui plaire, tu peux être bien sûr d’avance que tu resteras à Laval.

Les deux jeunes gens étaient habillés ; ils descendirent au salon.

– Milord, dit Étienne, encouragé par les bontés que vous avez bien voulu me témoigner…

Montalt lui prit la main et la secoua rondement.

– Que le diable vous emporte !… s’écria-t-il. Hier soir, vous me parliez comme il faut… Une nuit a-t-elle suffi pour nous replonger jusqu’au cou dans l’ennui des cérémonieuses formules ?… Mais qui avons-nous là ?

Étienne se tourna en souriant vers Roger.

– J’ai l’honneur de vous présenter Pylade…, dit-il.

– Oh ! oh !… fit gaiement Montalt, le vrai Pylade ?

– Le vrai Pylade.

– Le compagnon des courses poétiques dans la grande allée des châtaigniers, l’enfant du romanesque manoir… l’amoureux de l’autre ange ! M. Roger, nous savons du moins votre nom de baptême… Soyez le très-bien venu… Au lieu de deux amis nous serons trois, voilà tout !

Il tendit la main à Roger qui se prêtait de la meilleure grâce du monde à cet accueil, moitié moqueur, moitié cordial.

Roger, bien plus qu’Étienne, était fait pour les brusques liaisons d’aventures.

À la fin du déjeuner, vous eussiez dit une petite famille, composée de deux neveux parfaitement insoumis, et d’un oncle trop jeune pour parler en sage.

On se remit en route sous de joyeux auspices, non sans avoir fait sauter deux ou trois bouchons de champagne. (Il y a du champagne à Laval.) Nos trois compagnons étaient d’une gaieté folle, et, durant cette journée, il se dit dans le coupé de la diligence des choses extrêmement jolies.

Roger, peut-être parce qu’il avait été prévenu d’avance, ne se montra point trop scandalisé des hérésies de Montalt en fait de sentiment. Il était placé entre Étienne et le nabab ; lorsque les deux adversaires discutaient, il jugeait les coups. Bien qu’il donnât le plus souvent raison à Étienne, parfois, nous devons le dire, la facile morale de Montalt trouvait un écho au fond de sa nature un peu molle et sensuelle.

Étienne, au contraire, demeurait ferme comme un roc ; toute l’éloquence du nabab se brisait contre sa vertu héroïque.

Les heures passaient vives et rieuses.

La Concurrence se montrait encore quelquefois aux relais, où elle prenait pour un instant les devants. Montalt ne manquait jamais alors de lancer un avide coup d’œil à la rotonde. Roger aussi regardait de tous ses yeux, car on lui avait fait un ravissant tableau des deux petits chapeaux de paille. Mais, précisément depuis que Roger était venu se mettre en tiers dans le coupé, les deux jeunes filles ne montraient plus la même confiance.

Pendant la première partie de la route, et tant que le nabab avait été seul à les poursuivre de ses œillades, les deux petits chapeaux de paille s’étaient montrés bien des fois à la portière de la rotonde.

Maintenant que Roger regardait aussi, elles affectaient de se cacher. Leur portière restait obstinément fermée, en dépit de la chaleur, et Roger, malgré son envie, n’eut pas une seule occasion de les entrevoir.

La journée avait passé comme un rêve ; le nabab, quand il lui plaisait de mettre de côté ses paradoxes favoris, racontait, avec une verve entraînante, de ces histoires étranges qui réveilleraient la curiosité d’un mort. Il avait tant vu de choses et tant parcouru de pays ! Les fabuleuses légendes de l’Inde prenaient, en passant par sa bouche, un attrait nouveau ; et quand il peignait à grands traits les mœurs inconnues de ces lointaines régions où s’était écoulée la moitié de sa vie, les deux jeunes gens immobiles et bouche béante ne pouvaient point se lasser de l’écouter.

Quand on eut laissé derrière soi Alençon, Dreux, Mortagne, quand on vit prochaine la fin du voyage, Étienne et Roger furent pris d’un sentiment de tristesse, à la pensée de la séparation.

Les idées de Montalt se portaient peut-être vers le même sujet, car depuis quelques minutes il gardait le silence, contemplant tour à tour les deux jeunes gens avec une expression de mélancolie.

– À quoi pensez-vous, milord ?… dit enfin Roger.

– Je pense, répliqua Montalt, que voilà deux beaux garçons, loyaux, intelligents, braves tous deux, je voudrais en faire la gageure !… ayant enfin tout ce qu’il faut pour faire leur chemin dans le monde… et que ces deux enfants-là se sont attachés, de gaieté de cœur, une pierre au cou…

– Comment donc ?… voulut dire Roger.

– Ne vois-tu pas, s’écria Étienne, que milord remonte sur son dada… Il veut parler de nos amours !

– C’est vrai, mon cher ami… et je donnerais beaucoup pour avoir tort… Vous, Étienne, vous avez du talent, j’en suis sûr.

– Vous êtes bien bon…

– Laissez !… Vous, Roger, vous êtes un spirituel enfant, et votre caractère aimable vous ouvrirait toutes les portes… Vous m’avez confié que vous étiez pauvres tous les deux… Écoutez-moi, je ne raille plus… Vous allez commencer une lutte dont l’issue sera votre bonheur ou votre malheur… Quand on marche au combat, dites-moi, est-ce l’instant de se lier bras et jambes ?

– C’est le moment de prendre un drapeau, interrompit Étienne vivement ; quelque chose qui vous guide dans la bonne chance et qui vous soutienne dans la mauvaise… Nous ne sommes pas des philosophes, nous, milord !… Nous sommes cousus de préjugés, vous savez bien !… Faire fortune ne serait pas un but pour nous, si nous n’avions pas à partager avec quelqu’un de cher le bonheur conquis par nos efforts…

Roger serra la main d’Étienne comme pour dire : « Il a parlé pour nous deux. »

– C’est bien là le diable !… soupira Montalt ; ce sont toujours les cœurs généreux qui tombent dans ce travers !… Ah ! si j’avais à convertir certains jeunes messieurs sachant compter et ne sachant que compter, ma besogne serait bientôt faite… Mais, répondez, avez-vous confiance en moi ?

– Certainement.

– Eh bien ! je vous affirme du fond de ma conscience que l’amour, comme vous l’entendez, est un obstacle qui arrête tout élan, un fardeau qui accable toute vigueur, un poison qui énerve et qui tue…

– Mais je sens le contraire en moi !… s’écria Étienne qui mit la main sur son cœur ; l’amour, comme je l’entends, est un aiguillon pour le courage, un cordial pour l’âme qui faiblit, un appui pour la volonté qui cède…

– Enfants !… enfants !… murmura Montalt d’un ton sérieux, je parlais de la pierre qu’un malheureux se met au cou pour se noyer… De toutes les pierres, la plus lourde, la plus tenace, la plus mortelle, croyez-moi, c’est une femme aimée…

Étienne savait désormais le moyen de clore ces discussions sans issue.

– Vous parlez en homme qui a fait de cruelles expériences…, répliqua-t-il.

Le nabab sauta comme s’il eût trouvé la pointe d’un poignard sous le coussin de la diligence.

– Nous avons donc un petit peu de mauvaise foi malgré notre vertu, mon jeune camarade ?… dit-il avec impatience. Faut-il vous répéter encore que je n’ai jamais aimé ?… S’il en fallait une preuve, j’ai fait fortune, moi !… mais j’ai vu de si terribles exemples ! j’ai vu des cœurs si robustes anéantis et broyés !…

Il passa la main sur son front. On eût dit qu’il allait parler encore, mais sa tête se pencha sur sa poitrine, et il garda le silence.

Au bout de quelques minutes, il se redressa. La sombre expression qui était naguère sur ses traits avait disparu pour faire place à une gaieté communicative.

– Eh bien ! mes fils, s’écria-t-il, gardez vos infirmités… Il m’est évident que votre commune maladie ne peut pas être traitée par des remèdes violents… il faut un régime… je serai votre médecin malgré vous… Et, en attendant, nous commencerons tout doucement notre petite fortune.

Étienne et Roger le regardaient sans oser l’interroger.

– Mon majordome m’a précédé à Paris…, reprit Montalt, je pense que nous allons le trouver au bureau des messageries, où il m’attend sans doute comme c’est son devoir… Il a dû m’acheter un hôtel… quelque chose de très-beau… le prix m’est indifférent… J’aurai besoin d’un peintre pour décorer mes salons…

– Ah ! milord ! interrompit Étienne avec émotion, je ne suis qu’un apprenti dans mon art… et vous ne connaissez rien de moi…

– Je vous dis que vous avez du talent !… Est-ce que vous allez me refuser ?

– J’en réponds, moi, qu’il a du talent !… s’écria Roger en prenant la main de Montalt ; vous êtes un noble cœur, milord… et si Étienne refuse, je me brouille avec lui pour tout de bon !

– J’accepte…, dit le jeune peintre à voix basse.

– Et moi je vous remercie, mon ami… Quant à notre joyeux camarade Roger…

– Ah ! par exemple, quant à moi, interrompit celui-ci en secouant la tête, vous serez bien habile, milord, si vous pouvez trouver ce à quoi je suis bon… Je ne sais rien faire.

– Ce sont les paresseux qui disent cela, M. de Launoy !… Si vous vouliez accepter près de moi, votre ami, une position dont je n’abuserais jamais, je vous jure… j’ai absolument besoin d’un secrétaire.

Roger avait des larmes dans les yeux. Mais le nabab semblait plus ému que lui encore.

– Je sais bien…, reprit-il avec un embarras qui avait sa source dans la plus exquise des délicatesses, qu’un jeune homme bien né… habitué jusqu’à présent à une vie… mais, je vous le répète… je suis votre ami avant tout.

– Milord… milord ! interrompit Étienne, vous voyez bien que Roger accepte… et qu’il est heureux comme moi de ne pas se séparer de vous.

– Est-ce ainsi ?… s’écria joyeusement le nabab ; eh bien ! je ne sais pas comment vous remercier, mes amis !… Et je ne donnerais pas pour mille guinées la bonne fantaisie que j’ai eue de m’embarquer dans cette diligence !… Ah ! vous serez mes fils et mes frères… et, si vous voulez, jamais nous ne nous séparerons !

– Jamais ! répétèrent Étienne et Roger tandis que leurs mains étaient dans celles de Montalt.

La diligence venait de s’arrêter à la barrière de Passy. La Concurrence, arrêtée un instant auparavant, subissait, la première, la visite de la douane. Les voitures se touchaient de telle sorte que la portière de la Concurrence était à un demi-pied seulement de la portière du coupé.

Le store qui cachait les deux petits chapeaux de paille restait clos hermétiquement.

Mais, à l’instant où la petite voiture s’ébranlait, laissant la diligence subir la visite à son tour, une main mignonne souleva le store baissé, et deux papiers, jetés adroitement, tombèrent aux pieds de nos trois voyageurs.

Ce fut Montalt qui les ramassa.

– Enfin !… s’écria-t-il, elles nous donnent signe de vie !… Je savais bien que mes œillades ne pouvaient pas être perdues !

Ses yeux tombèrent sur les deux papiers, et il fit un geste de désappointement comique.

– Oh ! les femmes !… les femmes !… reprit-il ; toujours le même esprit contrariant et à l’envers !… C’est moi qui les ai regardées… et c’est vous, mes amis, qu’elles choisissent.

– Nous ?… dirent en même temps les deux jeunes gens.

– Elles se seront procuré vos noms, poursuivit le nabab, auprès du conducteur à Laval ou à Alençon… Ce qui est certain, c’est que vos noms sont sur les adresses…

L’un des billets portait, en effet : À M. Étienne Moreau. L’autre : À M. Roger de Launoy.

On en fit l’ouverture. Ils étaient tous deux pareils et contenaient ces seuls mots :

« Ce soir, à huit heures, devant l’église Notre-Dame. »

Les billets portaient la même signature, tracée par deux mains différentes ; on lisait au bas de chacun d’eux : « BELLE-DE-NUIT. »

Si Étienne et Roger avaient quitté un jour plus tard le manoir de Penhoël, ce mot : belle-de-nuit aurait fait sur eux une impression bien pénible. Tout de suite leur mémoire eût évoqué la légende douce et triste que Cyprienne et Diane chantaient si souvent naguère ; ils eussent songé aux deux pauvres filles mortes…

Mais ils ne savaient rien. Quand ils avaient vu pour la dernière fois Diane et Cyprienne, elles dansaient, riantes et belles, au salon de verdure. Ils ne virent rien sous cette appellation mystérieuse, sinon quelque voluptueux défi et un commencement d’aventure.

Belle-de-nuit !… murmura le nabab ; c’est très-joli, cela… c’est de la fine fleur de poésie !… Pourtant, nous avons affaire à des provinciales renforcées, puisqu’elles donnent rendez-vous à Notre-Dame. Elles croient sans doute que tout le monde va se promener là, le soir, comme on fait devant l’église de leur bourgade… C’est égal, vous êtes d’heureux coquins !

– Nous n’irons pas…, dit Étienne.

Roger fit une légère moue.

– Bravo ! s’écria Montalt ; don Quichotte n’aurait pas mieux dit !…

– Je ne verrais pas grand mal…, commença Roger.

Étienne se pencha à son oreille.

– À l’heure qu’il est, murmura-t-il avec reproche, Cyprienne relit peut-être ta lettre en pleurant…

– Nous n’irons pas ! répéta résolûment Roger.

– Alors, dit le nabab, il faudra donc que j’y aille, moi !…

. . . . . . . . . . .

Quelques minutes après, on arrivait à la cour des messageries, où M. Jones, le majordome de milord, attendait son maître, en bel habit noir et chapeau bas.

Roger, Étienne et le nabab montèrent, de compagnie, dans une élégante calèche qui les emporta, au galop de deux chevaux magnifiques, vers le faubourg Saint-Honoré.

FIN DE LA TROISIÈME PARTIE.

QUATRIÈME PARTIE. PARIS.[modifier]

I. TROIS GENTILSHOMMES[modifier]

On avait vu s’établir, depuis six semaines ou deux mois, au grand hôtel des Quatre Parties du monde, situé rue de Valois-Batave, devant le Palais-Royal, une colonie composée d’étrangers assez marquants.

Ils étaient trois hommes et deux femmes, sans compter les domestiques, et vivaient en famille, bien qu’ils portassent tous des noms différents.

En 1820, les hôtels nombreux, groupés autour du Palais-Royal étaient encore habités presque exclusivement par ce peuple cosmopolite de joueurs et de viveurs qu’attiraient la roulette et la gloire européenne des déesses parquées dans les galeries.

Le Palais-Royal était le centre des joyeux mystères ; les goutteux de province en parlaient avec onction à leurs coquins de neveux. Sa renommée était aussi brillante aux froides rives de la Néva qu’aux bords de la Tamise, ce brumeux Pactole qui roule des guinées, Vienne, Berlin, l’Italie, envoyaient à ce temple, ouvert à tous les désirs, d’innombrables dévots. Les sauvages de l’Amérique en racontaient les merveilles dans leurs wigwams, en buvant des petits verres d’eau-de-feu, et les bons musulmans de Turquie nourrissaient le secret espoir que c’était là précisément le paradis annoncé par le prophète.

Dans ce monde bigarré qui se renouvelait sans cesse aux abords du Palais-Royal, il y avait presque autant de véritables grands seigneurs que d’aventuriers de bas lieu, et certes, il était bien difficile de reconnaître les uns d’avec les autres ; aussi ne se donnait-on point pour cela beaucoup de peine. Il y avait une sorte de mesure qui servait à tous indistinctement dans ce peuple de comtes et de barons, où l’égalité sainte, comme on dit au dessert des banquets politiques, était religieusement pratiquée.

On ne divisait point les hommes en chrétiens et en païens, en royalistes et en libéraux, en nobles et en vilains ; il y avait seulement des bourses vides et des bourses pleines.

Les bourses pleines constituaient les gens comme il faut ; les bourses vides donnaient droit au titre de polisson.

Et comme le hasard régnait là en dieu unique et suprême, tout polisson pouvait devenir homme comme il faut en une heure, et réciproquement.

Quant à la morale, on ne s’en occupait guère. Chez les maîtres d’hôtel, la rigueur la plus puritaine allait parfois jusqu’à exiger un passeport.

C’était le comble. Il va sans dire qu’on n’avait point la folle idée de s’enquérir si M. le marquis un tel avait des parchemins vrais ou faux, ni de prendre le plus petit renseignement sur la question de savoir à quelle source abondante et cachée le prince ***ski puisait ses billets de banque.

Dans une société, constituée sur ce pied de libérale tolérance, la petite colonie de l’hôtel des Quatre Parties du monde devait jouir d’une considération très-distinguée. Il y avait, en effet, de l’argent dans la caisse commune ; on menait bonne vie, on jouait gros jeu, on dînait royalement, et la gêne n’avait pas encore montré une seule fois son menaçant bout d’oreille.

Aussi nos cinq étrangers n’étaient-ils pas de ces émigrants à la douzaine qui abandonnent leur pays on ne sait pourquoi. Ils voyageaient, les hommes du moins, pour affaires politiques, et cachaient sous des apparences frivoles le maniement des plus graves intérêts.

Le chevalier de las Matas préparait la révolution qui chassa Ferdinand de Madrid ; le comte de Manteïra jetait les bases de la charte portugaise, et le noble baron Bibander de Berlin venait communiquer aux libéraux de France les précieuses idées de l’illuminisme allemand.

Avec eux voyageait madame la marquise d’Urgel, veuve d’un grand d’Espagne de première classe et sœur du chevalier de las Matas. Cette marquise était une adorable femme, ardente comme une Andalouse et pas plus cruelle qu’une Parisienne.

Elle n’avait habité l’hôtel que durant un mois ou cinq semaines ; après quoi on l’avait vue partir avec une jeune dame, dont il nous reste à parler. Elle demeurait maintenant dans un autre quartier, mais elle venait plusieurs fois par jour à l’hôtel.

La jeune dame qui l’avait suivie, et que nous devons faire connaître aussi au lecteur, semblait peine sortie de l’enfance. À l’hôtel des Quatre Parties du monde, on n’avait fait que l’entrevoir au moment de l’arrivée. Depuis lors, elle n’avait pas quitté sa chambre une seule fois.

Elle était souffrante, sans doute, et c’était la camériste de madame la marquise qui seule avait le droit de lui donner des soins.

Les gens de l’hôtel parlaient quelquefois entre eux de cette jeune dame autour de qui tombait comme un voile mystérieux. Bien qu’on ne l’eût aperçue qu’une seule fois, chacun se souvenait de sa beauté douce et vraiment exquise. En traversant les corridors pour se rendre à cette chambre reculée qu’elle ne devait plus quitter, sinon pour suivre la marquise à sa nouvelle habitation, la pauvre enfant avait l’air bien triste. Son visage pâle exprimait l’abattement et l’effroi.

On avait pu penser d’abord qu’elle était la jeune sœur de la marquise, mais leurs physionomies présentaient un entier contraste, et d’ailleurs le teint blanc et la blonde chevelure de l’enfant démentaient une origine espagnole.

Quoi qu’il en fût, la camériste de madame la marquise se plaisait à vanter l’attachement de sa maîtresse pour la jeune femme.

– Ah ! celle-là, disait-elle à tout propos, peut remercier le bon Dieu !… C’est soigné dans du coton… c’est caressé toute la journée !

– Mais elle ne vient donc jamais voir ces messieurs ?… demandaient parfois les gens de l’hôtel.

– Ne m’en parlez pas !… ripostait la soubrette c’est si indolent… quand on ouvre seulement la fenêtre, ça croit que ça va mourir.

C’était environ deux mois après les événements qui avaient eu lieu au manoir de Penhoël ; on était en octobre, et la température commençait à fraîchir.

Dans le salon de l’appartement occupé par notre petite colonie à l’hôtel des Quatre Parties du monde, le chevalier de las Matas, le comte de Manteïra et le baron de Bibander se trouvaient réunis.

Il y avait un bon feu dans la cheminée, pour chauffer ces trois nobles personnages, et la table qui restait dressée au milieu de la chambre gardait les débris d’un copieux déjeuner.

Il était impossible de se méprendre : la vue seule de nos trois gentilshommes, à part même l’accent exotique que chacun d’eux avait au plus haut degré, suffisait pour les placer dans la classe des étrangers.

La France, en effet, a son galbe particulier, qui change suivant la mode et le temps, mais qui tranche toujours avec les physionomies des peuples voisins.

À l’époque où se passe notre histoire, les visages parisiens étaient rasés soigneusement. À peine voyait-on quelques petits favoris dessiner un étroit demi-cercle et joindre l’oreille aux ailes du nez, qui surmontait une lèvre dépourvue de toute espèce de moustache. Les cheveux courts se frisaient à la Titus. Donc, pour se donner un air d’étranger, il suffisait de porter les cheveux longs et la barbe entière.

Les cheveux de nos trois gentilshommes tombaient sur leurs épaules, et leurs barbes eussent fait envie au Juif errant.

En leur qualité de fils de la Péninsule, le comte et le chevalier étaient bruns comme des corbeaux ; le baron Bibander, en revanche, avait une de ces longues perruques germaniques qui ressemblent à des quenouilles chargées de filasse.

C’étaient, en vérité, des personnages assez remarquables pour mériter une description détaillée ; mais nous avons un moyen d’abréger en disant tout de suite au lecteur que le chevalier de las Matas, le comte de Manteïra et le baron de Bibander étaient tout bonnement ses anciennes connaissances Robert dit l’Américain, Blaise surnommé l’Endormeur, et Bibandier, l’ancien chefs des uhlans de Bretagne.

Les deux premiers avaient jugé à propos de se déguiser complétement et de changer de nom, pour parer aux poursuites de la police, qui possédait en portefeuille leurs signalements et leur histoire.

Quant à l’ancien uhlan, son cas était le même avec un danger moindre, car il avait eu l’adresse de ne jamais compromettre en justice son beau nom de Bibandier.

Robert et Blaise s’étaient dirigés sur Paris immédiatement après leur expulsion du manoir. Ils laissaient derrière eux Lola, mais ils emmenaient la pauvre Blanche que Robert avait cachée comme une proie dans l’ancien trou de Bibandier, sur la lande de Bains. Cet enlèvement avait lieu contre l’avis formel de l’Endormeur, qui n’aimait pas plus aujourd’hui qu’autrefois les bouches inutiles. Mais Robert s’était roidi dans sa résolution. Il avait son idée, et à présent, moins que jamais, il eût consenti à se dessaisir de l’héritière de Penhoël.

À peine hors du manoir, Blaise et lui étaient redevenus, du reste, les meilleurs amis de la terre. L’Endormeur osait à peine discuter au sujet de Blanche, tant il avait regret, le bon garçon, de cette scène faite à son vieux camarade dans le salon de Penhoël.

Maintenant qu’il n’y avait plus moyen de s’administrer sans partage les vingt mille livres de rente, Blaise était tout repentir.

Robert, cependant, ne songeait même pas à lui faire un reproche. Le triomphe les avait désunis ; la défaite commune les rapprochait. Ils avaient encore besoin l’un de l’autre et ne demandaient pas mieux qu’à se liguer plus étroitement, pour recommencer la lutte sur de nouveaux frais.

Robert, d’ailleurs, avait trop de choses en tête pour trouver le temps d’entamer une vaine querelle. C’était, nous l’avons dit, une nature admirablement organisée pour les difficultés de la lutte, mais qui s’amollissait dans la fortune et perdait une bonne part de son audace, à mesure que le bien conquis amenait avec soi les chances de perte.

Il fallait à l’Américain, pour exécuter ses escamotages hardis, des poches vides et des mains libres.

En ce moment, loin de courber la tête sous le coup qui le frappait, il se redressa plus vaillant que jamais. Les dix mille francs qu’on lui avait jetés, comme un os à ronger n’étaient, qu’une première mise de fonds pour recommencer la partie. Il se retrouvait lui-même ; les idées abondaient dans son cerveau, et ce n’était pas sans joie qu’il songeait à cette grande mêlée parisienne où il allait se précipiter de nouveau, armé de toutes pièces.

Dès ce premier moment, il pouvait compter plus d’une corde à son arc ; et Blanche lui paraissait être la meilleure de toutes. Mais comment emmener Blanche malgré elle ? Cent lieues à faire avec une jeune fille qui résiste, qui pleure, qui appelle au secours, c’est assurément l’impossible.

Robert avait pour mentir un talent de premier ordre, et la pauvre Blanche était si facile à tromper ! Quand Robert la plaça en croupe derrière lui sur la lande de Bains, Blanche le supplia les larmes aux yeux de la reconduire à sa mère.

Robert lui dit d’un air étonné :

– Pensez-vous donc que j’aie agi à l’insu de Madame ?… Vous ignorez donc tout ce qui se passe au manoir ?…

L’Ange ouvrait déjà ses grands yeux timides et crédules.

– Hélas ! pauvre enfant, reprit Robert ; Madame vous aime tant !… Elle vous a caché le malheur jusqu’au dernier moment… Mais n’avez-vous jamais vu, alors qu’elle se croyait seule, des larmes dans ses yeux ?…

– Oh ! si !… murmura l’Ange, bien souvent !

– Et ne vous êtes-vous jamais aperçue qu’elle me cherchait parfois pour m’entretenir en secret ?

– Si…, dit encore l’Ange.

– C’est que j’étais son confident, mademoiselle… Je savais combien elle souffrait, la pauvre sainte femme ! Je tâchais de la consoler, mais je n’ai pas pu la défendre…

– Mon Dieu !… mon Dieu ! murmura l’Ange, qu’est-il donc arrivé à ma mère ?…

– Le maître de Penhoël a vendu petit à petit ses métairies, ses moulins, son manoir…, répliqua Robert à qui la vérité donnait ici une grande force de persuasion ; Pontalès lui a tout acheté… Pontalès qui se disait son ami !… Et votre bonne mère qui a confiance en moi, mademoiselle Blanche, m’a prié de vous conduire à Rennes où elle viendra vous retrouver.

Blaise, qui trottait en avant, s’émerveillait qu’on pût dépenser tant de bonne fourberie tout exprès pour se mettre sur les bras une petite fille pleurnicheuse et malade, une héritière ruinée, une bouche inutile, s’il en fut jamais !

– Mais, demandait l’Ange, pourquoi ma mère ne m’a-t-elle pas conduite elle-même ?

L’Américain baissa la voix comme pour faire une grande confidence.

– Pauvre demoiselle !… répliqua-t-il, c’est qu’il fallait vous défendre contre votre père !

– Contre mon père !…

– Je n’ose pas vous dire cela… votre père est à la merci des Pontalès… Et le jeune comte Alain vous aimait…

– Oh !… fit Blanche effrayée.

Puis elle ajouta en se serrant contre Robert :

– Merci, M. de Blois… merci de m’avoir sauvée !

Blanche ne gardait pas l’ombre d’un doute. Elle monta en voiture à Redon, confiante et pleine d’espoir de retrouver sa mère.

Comme elle n’avait aucune idée des distances, la route de Redon à Rennes put s’allonger pour elle bien au delà des limites de la Bretagne, et quand elle montra enfin quelques soupçons, Robert en fut quitte pour inventer une nouvelle histoire.

Ils voyageaient en chaise de poste et avec une grande rapidité. Ils arrivèrent à Paris quelques heures après la diligence qui portait Montalt et nos deux jeunes gens.

Tout d’abord, ils descendirent dans leur ancien quartier, afin de prendre langue et de connaître un peu l’état de la place.

Blanche, malade, passait ses jours au lit et demandait sa mère.

Au bout d’une demi-semaine, on vit arriver Lola, que le vieux Pontalès avait mise honnêtement à la porte. Au bout de la semaine entière, le bon Bibandier entra un matin dans le garni borgne où nos deux compagnons s’étaient provisoirement installés, et les serra tous deux contre son cœur avec effusion.

– Pas de reproche !… dit-il, je vous ai balancés pas mal l’autre jour… mais j’ai quinze mille francs, moi… et je mêle !

Les cœurs bien nés n’ont point de rancune. On fit monter du vin et l’on tint un conseil, à la suite duquel nos trois amis et Lola changèrent de noms pour faire figure convenable dans le beau quartier.

Le soir même, le chevalier, le comte, le baron et madame la marquise, emmenant Blanche avec eux, firent leur entrée au grand hôtel des Quatre Parties du Monde.

Les affaires s’annonçaient à merveille, et nos trois gentilshommes eussent vécu dans la concorde la plus parfaite, sans Blanche qui était un perpétuel sujet d’inquiétude et de discussion.

Blaise et Bibandier voyaient là, en effet, un danger qui était réel. On était contraint de claquemurer la jeune fille pour l’empêcher de communiquer avec les gens de l’hôtel, et cette séquestration commençait à faire jaser.

Blaise disait :

– Notre situation est bien assez précaire par elle-même, pour que nous n’allions pas en augmenter le danger de gaieté de cœur… Il convient d’éloigner de nous ce qui peut attirer les regards ; et puisque l’Américain compte avoir tous les bénéfices de l’enlèvement, qu’il prenne les risques pour lui tout seul !

Bibandier prêtait à cette opinion l’appui de son éloquence.

M. le chevalier de las Matas fut obligé de céder.

Il eut recours à Lola, qui ne lui refusait jamais rien. Ce n’était pas chez la belle marquise amour proprement dit ou amitié bien définie, c’était tout bonnement vieille habitude d’obéir.

On choisit un quartier modeste, de l’autre côté de la Seine, et madame la marquise d’Urgel y prit un appartement à son nom.

L’endroit choisi fut cette partie du quartier Saint-Germain qui n’est déjà plus la patrie des écoles turbulentes, mais qui n’est pas encore tout à fait le noble faubourg.

À l’entrée de la rue Sainte-Marguerite, du côté de l’Abbaye, il y avait une maison d’honnête apparence qui semblait vraiment faite pour une vertueuse dame et sa pupille. Ce fut dans cette maison que Lola prit ses quartiers, et nos trois compagnons, quittes de soucis, purent donner tous leurs soins à l’amélioration de leur industrie.

La matinée s’avançait : le chevalier de las Matas et le comte de Manteïra étaient encore en robe de chambre, mais le baron de Bibander s’occupait déjà de sa toilette.

Le chevalier était assis, les pieds au feu, devant une petite table portant tout ce qu’il fallait pour écrire. Il avait sous la main une large feuille de papier, couverte d’écritures et de chiffres. Autour de lui s’ouvraient quatre ou cinq ouvrages d’arithmétique et d’algèbre qu’il consultait d’un air fort entendu.

De l’autre côté du foyer, M. le comte de Manteïra fumait sa pipe en biseautant fort adroitement un jeu de cartes.

Le baron de Bibander se tenait à l’autre extrémité de la salle devant une glace, où il se mirait avec une complaisance extrême.

Ils étaient vraiment assez bien déguisés tous les trois. La barbe et les cheveux longs allaient parfaitement à la figure pâle de Robert, qui était un fort passable cavalier espagnol. L’Endormeur, lui, avait été obligé de raser ses cheveux d’un blond tirant sur le roux et de se munir d’une perruque noire pour se donner une physionomie portugaise. Il avait teint, en outre, sa barbe, et son meilleur ami aurait eu quelque peine à le reconnaître. Quant à Bibandier, ces quelques semaines d’abondance l’avaient refait si bellement, qu’à la rigueur son embonpoint nouveau aurait pu seul lui servir de masque.

Son teint, naguère si jaune, fleurissait maintenant ; ses joues décharnées s’étaient arrondies. Il commençait même à prendre du ventre.

– Ah çà !… dit Blaise en passant l’ongle sur la tranche de son jeu de cartes, est-ce que tu n’as pas bientôt fini de mettre ton corset, M. le baron ?

– C’est étonnant comme j’engraisse !… répliqua Bibandier en se souriant à lui-même dans le miroir ; mais j’avais dit à ce coquin de coiffeur de venir mettre des papillotes à ma barbe… vous verrez que le drôle me fera faux bond !

– Américain !… dit Blaise.

Robert leva la tête en sursaut.

– Regarde donc un peu M. le baron… est-ce que tu ne le trouves pas plus laid encore qu’autrefois ?

– Beaucoup plus laid, répliqua Robert qui se renfonça aussitôt dans son algèbre.

Bibandier fit une pirouette et haussa les épaules.

– Mes petits, murmura-t-il, on vous laisse dire… vous êtes jaloux, ça se voit.

Il continua de se sangler à tour de bras et de faire exécuter à sa grande figure hâlée toutes sortes de grimaces mignonnes.

Il mettait à se trouver charmant une bonne foi non suspecte.

– Voilà le jeu arrangé !… dit Blaise ; si tu avais le temps de me montrer un peu à faire danser Sa Majesté, Américain ?

Robert fit un geste d’impatience.

– Tu vois bien que je suis perdu au milieu de mes chiffres…, répliqua-t-il ; chaque fois que tu viens me conter comme cela quelque fadaise, je suis obligé de recommencer des calculs du diable… Sans toi, étourneau que tu es, je tenais ma martingale !…

– Ah ! ah !… fit l’Endormeur, un bel oiseau que ta martingale !… mets-lui un grain de sel sur la queue !

– Voyons ! s’écria Robert ; veux-tu me laisser en paix oui ou non ?

Blaise se reprit à battre ses cartes biseautées.

– Sois calme, Américain, dit-il ; on respecte ta martingale, mon fils… et on va tâcher de travailler tout seul.

Il étala ses cartes sur un coin de table et commença une série de tours d’adresse qui n’étaient pas sans mérite.

On frappa doucement à la porte.

– Ah ! fit Bibandier avec joie ; voilà mes papillotes.

Blaise avait abrité lestement son jeu de cartes dans la manche large de sa robe de chambre.

La porte s’ouvrit, et l’on vit apparaître un museau long et jaunâtre, tenant par un énorme col de crinoline à un uniforme de soldat du centre.

L’Alsace seule a le secret de produire ces excellentes têtes de troupiers, toutes en menton, et dont les joues, le nez, le front semblent se reculer humblement pour faire ressortir deux triomphantes mâchoires, capables d’exterminer une armée de Philistins.

– Ah !… dit Bibandier désappointé. Ce n’est que mon maître d’allemand… Bonjour, Graff.

Le soldat porta la main à son shako.

– Ponchur, messié, et la gombagnie…, dit-il en entrant. Ça fa-t-il gomme fus fulez ?…

– Ça fa gomme nus fulons, répliqua le noble baron Bibander.

– Pas mal, pas mal !… fit Blaise… Seulement ça ne me paraît pas assez senti… J’ai eu un portier qui était de Colmar et qui disait : Ça fa-t-il gômme fi filez ?

– Voyons !… s’écria Bibandier, tout ça dépend des dialectes… Il ne s’agit pas de plaisanter ici… Vous autres, vous en prenez à votre aise… Toi, M. le Portugais, tu n’as qu’à nasiller comme un canard et à mettre de la bouillie dans ta bouche pour prononcer les s… Vous, seigneur chevalier de las Matas, il vous suffit d’enfler les mots comme un marchand de vulnéraire et de gasconnes un peu en faisant ronfler les nasales… Ah ! si je n’étais qu’une Essépagnoleu ou un Pourteungais, ajouta-t-il en nasillant à outrance, mon rôle serait bien facile… Mais un baron du saint-empire, morbleu !…

– Morplé !… si ça fus est écâl…, dit Graff.

– Je commence à être pas mal fort…, reprit Bibandier ; mais cet Alsacien manque de méthode.

– De guoi ? demanda Graff.

– De méthode ! mon brave ami… Et cela tient à ce qu’on a négligé ton éducation première… Est-ce que tu saurais me mettre des papillotes, toi ?

– Je grois pien ! répliqua le soldat ; ché suis lé pârpier di pâtaillon.

– Répétez cela ! M. le baron, s’écria Blaise ; voilà une phrase qui contient en germe tous les principes du baragouinage.

Mais le baron était allé chercher du papier à papillotes.

L’Alsacien riait.

– Si ché sais mettre les babiotes, répétait-il en montrant son énorme mâchoire ; ché suis né tans les babiotes…, mon bère était pârpier… mon crand-bère il était aussi pârpier…, le bère de mon crand-bère…

– Et ainsi de suite, interrompit Blaise.

– Ia, graff ! dit le soldat en se mettant au port d’armes.

Il se tut durant un instant, mais cette coïncidence qui faisait un même mot de son nom à lui et du titre du prétendu Portugais lui sembla probablement très-bouffonne, car ses deux grandes mâchoires s’ouvrirent de nouveau.

– Ia, Graff !… répéta-t-il, fus êtes graff… moi ché suis Graff, burguoi je m’abèle Graff… mais fus c’est bârce que fus êtes graff…, fus gombrenez ?

– Parfaitement…, dit Blaise.

Robert se frappait le front et perdait le fil de ses calculs.

– En besogne ! s’écria Bibandier qui apportait une main de papier à papillotes.

Il s’assit devant la glace, et Graff s’empara de sa tête poilue.

Tout en maniant la chevelure épaisse et rude de M. le baron, l’Alsacien répétait entre ses dents :

– Si ché gommais lés babiotes ! Mon bère était pârpier… mon crand-bère…

– Allons, Graff !… dit Bibandier, faisons d’une pierre deux coups : donne-moi ta leçon !

– Che feux pien… Dâgez te faire adention… Si fus endrez chez dés pourgeois, fus tites : Ponchur, messié, mestâmes…

– Ponchur, messié, mestâmes, répéta Bibandier.

– Et la gombagnie, ajouta Graff.

– Et la gombagnie, ajouta également le baron. Après ?

– Abrès, fus tites : Il vait crand jaud !…

– Il vait crand jaud.

– U bien : Il vait crand vroid !…

– Il vait crand vroid…

– Ein vroid te gien, Matâme, ou messié !

– Assez là-dessus !… Après ?

– Abrès, fus tites : matâme, aimez-fus pien à brentre eine temi-dasse abrès le tiner ?

Le baron, docile, répéta encore cette phrase tant bien que mal.

– Après ?

Graff se gratta le front.

– Abrès… abrès… fus tites : Matâme, aimez-fus pien à brentre eine betite ferre abrès vodre temi-dasse ?

– Le café et le pousse-café…, dit Blaise.

– Impossible de s’y retrouver ! grommela Robert.

– Messié Pipandre, reprit Graff, fos babiotes sont insdallées.

Bibandier était charmant, la tête couronnée de papier rose.

Durant une bonne minute, il fit à son image reflétée par la glace des yeux en coulisse, puis il se pencha vers son professeur alsacien.

– Et quand on veut faire la cour à une femme…, prononça-t-il tout bas, que faut-il dire ?

– Ah tâme !… répliqua Graff avec embarras, fus tites : Mâtemoiselle, fulez-fus brentre guelgue josse tessus le gontoir ?

Blaise battit des mains et cria bravo.

– Imbécile !… s’écria Bibandier, est-ce que les duchesses à qui je fais la cour prennent des petits verres sur le comptoir ?…

– Ché sais bas, moi, messié Pipandre…

– Tu n’as donc aucune idée de ce que c’est qu’une femme du grand monde ?… Va-t’en ! On n’a plus besoin de toi !

Graff remit son shako sur sa tête plate et rase, mais il ne se pressa point de sortir.

– Eh bien ?… fit le baron.

– C’est que, messié Pipandre, répliqua l’Alsacien qui remonta timidement sa buffleterie, fus m’afiez bromis eine betite à gonte…

– C’est juste, dit Bibandier qui fouilla dans sa poche.

Puis il ajouta :

– Mais je n’ai que des billets de banque, mon fils… ce sera pour une autre fois.

Le pauvre Graff salua à la ronde d’un air résigné.

– Ponsoir, messié…, dit-il, et la gombagnie.

À peine fut-il sorti que M. le chevalier de las Matas se leva brusquement et frappa un grand coup de poing sur la table.

Archimède devait avoir cet air radieux lorsqu’il parcourut, dans son négligé historique, les rues de Syracuse étonnée.

– Je la tiens !… s’écria-t-il ; je la tiens !…

– Ta martingale ?… demandèrent à la fois Blaise et Bibandier.

Robert s’essuya le front.

– Ça n’a pas été sans peine !… répliqua-t-il ; mais, de par tous les diables, Montalt me la payera mon pesant d’or !…

II. LA MARTINGALE[modifier]

Blaise et Bibandier avaient l’air également incrédule.

– Américain, dit Blaise, tu as du talent pour ce qui est des cartes… ça, c’est une chose incontestable… mais voilà bien des fois que tu la trouves ta martingale !

– Ta martingale…, fit observer Bibandier, c’est comme le merle blanc ou le trèfle à quatre feuilles.

Il s’occupait en ce moment de boutonner, par-dessus son pantalon d’un bleu vif, un superbe gilet de velours ponceau, à boutons brillantés.

– Vous n’entendez rien à tout cela !… s’écria M. le chevalier de las Matas. Je connais maintenant Berry Montalt comme si je l’avais inventé, voyez-vous… J’ai cru d’abord qu’il faisait un peu comme nous et que sa grande fortune était dans les nuages… mais j’avais tort de croire cela… Il est riche… il est puissamment riche !… Et tout ce que possédait ce pauvre diable de Penhoël n’aurait pas pu fournir à milord son argent de poche seulement !

– Ça ne prouve pas que tu aies trouvé ta martingale ?… dit l’Endormeur.

– Attends donc !… Quant à savoir d’où lui vient cette grande fortune, je m’en doute… À Londres on n’a pas besoin d’être un aigle pour faire des coups de tous les diables, et je veux être pendu si Montalt a jamais vu son iman de Mascate autre part que dans l’histoire des voyages… Il aura eu de la chance… Il sera tombé sur une bonne affaire… Et puis l’air de Londres lui aura semblé malsain…

– Si c’est comme cela, interrompit le baron qui mettait ses soins à nouer autour de son cou osseux une cravate de satin blanc à raies couleur de feu, il n’y a rien à faire !

– Par exemple !… s’écria Robert, c’est justement ces hommes-là que j’aime !… Si Montalt était un honnête gentleman comme il veut bien le dire, on n’aurait pas trouvé tout de suite son côté faible… mais j’ai causé avec lui… je l’ai retourné en tous sens… Croyez-moi, Montalt est des nôtres… Il n’a ni foi ni loi… Et après deux ou trois verres de punch il faut voir sa face d’Anglais s’épanouir quand on lui raconte un bon tour !… La seule différence qu’il y ait entre lui et moi, c’est que j’ai soulevé des montagnes pour gagner quelques misérables sous, tandis qu’il n’a eu qu’à se baisser probablement pour ramasser des millions… Car il a des millions, et l’histoire est assez singulière.

– Je sais… je sais, interrompit Blaise. La petite boîte de sandal, dont le couvercle est en diamants… c’est peut-être du stras.

– Mon bonhomme, dit Robert avec gravité, l’autre soir, Montalt avait perdu cinquante et tant de mille francs au trente et quarante des étrangers… Je l’ai vu se lever et se rendre dans un coin de la chambre… Il nous tournait le dos… Il a pris dans sa poche un objet que je n’ai pas pu apercevoir ; mais c’était la fameuse boîte, j’en suis sûr !

– C’est une idée à toi…, interrompit Bibandier.

– Après ?… dit Blaise.

– Si c’est une idée à moi, jugez-en, reprit Robert ; cet objet mystérieux dont je vous parle il l’approcha de sa bouche et l’on entendit un petit bruit sec comme s’il eût cassé un morceau de sucre avec ses dents… L’instant d’après il revint et dit au banquier :

« – Je n’ai pas d’argent sur moi, voulez-vous m’escompter cela ? »

Robert s’arrêta.

– Et qu’est-ce que c’était que cela ? demandèrent Blaise et Bibandier.

– Cela, c’était un petit morceau de stras, comme dit M. le baron, sur lequel le banquier du cercle des étrangers compta soixante-sept billets de mille francs à Berry Montalt… Sonne un peu, l’Endormeur, et dis qu’on apporte du vin chaud… nous avons à causer de nos affaires aujourd’hui… et il faut tâcher d’en causer le plus gaiement possible.

– Ça va-t-il durer beaucoup ? demanda le baron Bibander qui dirigeait vers ses deux oreilles les bouts aigus de sa flamboyante cravate.

– N’avons-nous pas de temps ?… répliqua Robert.

– C’est que…, dit l’ancien uhlan avec un joli sourire de jeune fat, j’ai reçu ce matin de mon coquin de tailleur une polonaise dans le dernier goût… J’aurais voulu me montrer un peu au Palais-Royal et sur le boulevard, pour voir l’effet.

– Tu te montreras demain.

– Sans doute… Mais demain, mon coquin de tailleur aura peut-être livré d’autres polonaises pareilles à la mienne… de sorte que je me trouverai en danger de croiser sur ma route le premier faquin venu habillé tout comme moi.

– Ce sera piquant pour le faquin, grommela Blaise. Joseph, ajouta-t-il en s’adressant au garçon qui entrait, un bol de vin chaud pour M. le chevalier, et du punch pour moi.

– Et pour M. le baron ?… demanda le garçon.

Bibandier se gratta l’oreille.

– Le punch… le vin chaud…, murmura-t-il, ça fait monter le sang à la tête… et vous devenez rouges comme des homards… Moi, j’aime les teints pâles… Joseph, vous me donnerez un bichof.

– Ah çà !… dit Blaise quand le garçon fut parti, tu oublieras donc toujours que tu es Allemand, toi ?

Bibandier s’élança vers la porte.

– Endentez-fus ?… cria-t-il à travers les escaliers. Chossèphe !… fus mé tonnerez eine pichof !

Ayant ainsi réparé très-adroitement son étourderie, M. le baron revint s’asseoir au devant de sa glace.

– Pour en finir une bonne fois avec Montalt, reprit Robert, je suis moralement certain que la volonté d’essayer quelque aventure ne lui manque pas… Seulement il n’est pas très-fort, et comme, d’un autre côté, il se sent riche, rien ne le presse… Mais si l’on parvenait à lui persuader que, sans danger aucun, on peut faire une rafle honorable, vous verriez comme il sauterait !

– Le vin chaud de M. le chevalier ! dit le garçon.

Les deux autres garçons qui suivaient ajoutèrent :

– Le punch de M. le comte !

– Le bichof de M. le baron !

Les trois gentilshommes se versèrent à boire.

– Je l’ai sondé…, poursuivit Robert ; cet homme-là n’a pas du moins le défaut d’être hypocrite… Vous lui diriez que vous avez volé le tronc des pauvres dans une église, qu’il trouverait cela tout simple… Mais ce qui le séduit par-dessus tout, c’est l’idée de faire sauter comme cela, l’une après l’autre, toutes les banques des maisons de jeu de Paris.

– À la santé de ta martingale ! dit Blaise.

– À la sandé té dà mârdingâle !… répéta le noble baron, qui baragouinait de tout son cœur, maintenant que cela n’était plus nécessaire.

– Buvez…, buvez, mes braves !… continua Robert ; cela en vaut parbleu bien la peine… Et d’abord, ma martingale, dont vous faites tant de gorges-chaudes, aura, du moins, eu ce résultat de nous valoir notre invitation de ce soir.

– Du tout ! se récria Bibandier, ce Montalt a un certain coup d’œil… Il a reconnu en moi un homme comme il faut, et il m’a engagé à lui faire l’honneur de dîner à son hôtel… Quoi de plus simple ?

– Le fait est…, dit Blaise que tu te donnes ici des gants, M. Robert… Le Montalt est venu à moi et m’a dit :

« Cher comte, vous êtes un bon enfant et je m’estimerais heureux de vous voir assis à ma table. »

Robert haussa les épaules…

– Fous que vous êtes ! dit-il, et ingrats ! Vous verrez que je remplirai vos poches sans avoir droit seulement à la moindre reconnaissance.

– Remplis toujours, Américain, et ne l’inquiète pas du reste !

Robert but à petites gorgées un verre de vin chaud et rassembla les notes éparses sur sa table.

– Voulez-vous que je vous explique ma martingale ?… demanda-t-il.

Blaise rapprocha son fauteuil ; la figure de Bibandier lui-même prit une expression de curiosité.

Robert se recueillit un instant, puis il commença d’un ton d’emphase vive et avec des gestes d’orateur :

– Mon système peut s’appliquer à tous les jeux de hasard où les chances contraires se répartissent entre un certain nombre de joueurs indépendants, d’une part, et un joueur unique, de l’autre, forcé de tenir toutes les mises : soit au banquier.

« L’avantage de la banque, dans les maisons soumises à une surveillance légale, peut être déterminé par une fraction variable qui d’ordinaire est d’un dix-huitième et que j’élève, moi, à un douzième, pour aller au-devant des objections.

« Nous sommes à une table de roulette… Vous me suivez bien ?

– Parfaitement, dirent les deux auditeurs.

– Nous sommes, à une table de roulette, trois associés qui se disséminent parmi les joueurs… Pour l’intelligence de mon système, je donne un nom aux trois associés… Je suis, moi, je suppose, l’agent principal, la cheville ouvrière… vous deux, vous êtes des agents de second ordre ; toi, Blaise, tu es le levier…, toi, Bibandier, tu es le contre-poids.

– C’est comme une horloge ! murmura l’ancien uhlan.

– Oh ! oh ! mon vieux, s’écria Robert, tu parles vrai en croyant rire… c’est en effet une mécanique… une mécanique dont les rouages subtils et compliqués s’engrènent d’une façon merveilleuse.

Blaise et Bibandier écoutaient bouche béante. Ils firent seulement un peu la grimace lorsque Robert ajouta :

– Ces notions préliminaires étant posées, je suis obligé d’appeler l’algèbre à mon secours pour expliquer le mécanisme de mes combinaisons.

– Sais-tu l’algèbre, toi, l’Endormeur ?… demanda Bibandier.

– Non… Et toi ?

– Moi, mon éducation a été tournée entièrement vers la littérature… C’est égal, Américain, va toujours !

– J’établis une progression géométrique…, reprit Robert en feuilletant ses notes comme un avocat qui plaide ; le nombre des termes importe peu, et la raison de ma progression est invariablement le nombre deux, puisque la série des coups double toujours la mise pour le gagnant quel qu’il soit, ceci dans le jeu simple.

« Je dis donc : a est à b comme b est à c, comme c est à d… soit : a : b : c : d : e… etc.

– Comprends pas !… interrompit Bibandier.

– Voilà qui est fatal !… s’écria Robert ; inventer une théorie mathématique et transcendante pour venir se briser contre l’ignorance aveugle !

– Ne te désespère pas, Américain…, dit Blaise. J’ai idée que milord sait les mathématiques.

M. le chevalier de las Matas éleva son verre jusqu’à la hauteur de ses lèvres, autour desquelles errait un sourire douteux.

– Il ne faudrait pas non plus qu’il en sût trop long !… murmura-t-il.

Puis il ajouta en reprenant le fil de son explication :

– Mais, au demeurant, c’est si profondément clair et simple, comme toutes les grandes idées, que vous-mêmes vous allez me comprendre.

« Soit mon enjeu premier représenté par la quantité n ; ton enjeu, à toi, Blaise, mon agent-levier par la quantité n’, et le tien, Bibandier, mon agent-contre-poids, par la quantité n”, continua Robert.

« J’établis tout d’abord que n égale a, le premier terme de ma progression par quotient ; en outre, n égale n” moins n’, attendu que le contre-poids doit représenter, au début de la partie, la somme formée par ma mise n et la mise du levier n”.

– Pourquoi cela ? demanda Blaise.

– Pour une cause bien simple… Au moment où la partie s’engage, mon levier et moi nous jouons les mêmes chances… Il faut donc que le contre-poids, comme son nom l’indique…

– Parbleu !… fit le baron Bibander, ça va de soi-même… L’Endormeur est bouché comme un cigare de la régie !

– Mais pourquoi l’Américain et son levier jouent-ils les mêmes chances ?… demanda encore Blaise.

connaît son rôle… il sait par cœur ses instructions invariables… si bien qu’au moment où le banquier attend mon quatrième ou mon cinquième paroli, je cesse de jouer tout à coup, ce qui lui donne le change… Comprends-tu maintenant ?

– Un petit peu…, dit Blaise.

Le baron Bibander, qui vidait, parmi les mèches de sa crinière, un plein flacon d’huile antique, fit un geste de dédain.

– Un petit peu !… répéta-t-il ; moi, j’ai beau ne pas savoir l’algèbre, je trouve que la mécanique de l’Américain n’a qu’un défaut, c’est d’être trop simple… Va, mon bonhomme, on te saisit !

– De la seconde équation posée plus haut, reprit Robert, découle cette première conséquence rigoureuse savoir : que si la partie s’engageait et se continuait sur ces bases, la perte et le gain devraient se balancer complétement…

– Sauf les sorties du zéro et du double zéro, interrompit Blaise.

– J’allais y arriver…

– Mais, mon petit, dit Bibandier en s’adressant à Blaise, il allait y arriver !… Tu vois bien que tu nous embrouilles… Donne-nous la paix, au nom de Dieu !

On ne savait en vérité, si l’ancien uhlan parlait ainsi de conviction ou par raillerie. Ses deux mains se plongeaient ensemble avec action dans les mèches de sa chevelure, que l’huile prodiguée ne pouvait point amollir. Il y allait d’un grand sérieux, et, en apparence, de la meilleure foi du monde.

Mais ceux qui connaissaient Bihandier savaient qu’il gardait comme cela les dehors d’une naïveté crédule, jusqu’au moment où il lui plaisait de mettre les rieurs de son côté.

– J’y arrivais…, poursuivit Robert ; sans cet obstacle que présentent les chances réservées au banquier, le problème serait aussi par trop facile à résoudre.

« Loin de méconnaître ces chances, je les exagère en les portant à un douzième, tandis que, de l’aveu même de Blaise, qui parle de deux numéros sur 38, elles ne sont que de un dix-neuvième.

« Entrons dans le raisonnement… Vous voyez bien ce gros livre ? (Il montrait un énorme registre ouvert à côté de lui.) Ce gros livre contient les passes des deux couleurs, notées par un piqueur de carte du 115, depuis que l’établissement existe… C’est officiel ! Et j’espère que nous avons là plus d’éléments qu’il n’en faut pour fonder un solide calcul de probabilités.

– Ça doit être un bien bon ouvrage !… dit le baron Bibander.

– Un ouvrage excellent !… une fois qu’on y a mis le nez, on ne peut plus se lasser de le feuilleter… D’après mes recherches, je constate une balance à peu près exacte entre les sorties des deux couleurs… Je constate en outre que la plus grande série, pouvant être considérée comme normale, porte au chiffre treize l’exposant le plus fort auquel doive arriver la raison de notre progression géométrique, car il est superflu d’énoncer que nous raisonnons sur les chances probables et non sur des miracles qui arrivent une fois l’an…

Bibandier, qui s’acharnait au grand œuvre de sa coiffure, approuva de la brosse et du peigne.

– Mes prémisses seront complètes, poursuivit Robert, lorsque j’aurai ajouté que de 1 jusqu’à 13 il est des nombres en quelque sorte climatériques où s’arrêtent le plus souvent les séries : je citerai 5, 7 et 10, 7 surtout. D’après l’expérience, je parierais cinquante contre un pour le nombre 7.

– Moi aussi !… dit le baron Bibander.

– Mais, continua Robert, ce sont là de simples étais qui ne font que soutenir, au besoin, les bases solides de mon système.

« Examinons d’abord les séries pendantes. Je place ma mise n = a sur la rouge, le levier fait de même… Le contre-poids met sur la noire n” = n X n’.

« Je perds, et le contre-poids gagne. Rien de fait par conséquent.

« Je pose 2n = b ; le levier pose 2n’. Nous perdons.

« La mise du contre-poids qui gagne arrive alors au troisième terme d’une progression que je figurerai : a” : b” : c” : d” : e”…

« Rien de changé jusqu’au cinquième coup. C’est alors seulement que je cesse de jouer, laissant le levier poursuivre son paroli… Il fallait bien tenir compte de la chance climatérique attachée au chiffre cinq.

« Si nous perdons encore, le contre-poids réalise déjà un bénéfice…

« Au sixième coup, le levier s’abstient. Il faut vous dire que le sixième coup est une affaire sûre. Quand on a dépassé cinq, on arrive à sept forcément.

– Je le crois ma foi bien ! dit le baron Bibander.

– Au septième, c’est tout le contraire… le septième tour est le terme important de mon système… conversion entière !… Le contre-poids met sa mise dans sa poche et nous allons en grand, le levier et moi.

« Suivant toute probabilité, nous gagnons, cette fois.

« Pour obtenir la somme de notre gain, il suffit d’un petit calcul élémentaire fondé sur cette proposition algébrique que vous trouverez dans Bourdon, dans Raynaud et même dans Bezout : un terme de rang quelconque est égal au premier terme, multiplié par une puissance de la raison d’un degré marqué par le nombre des termes qui précèdent celui que l’on considère…

« D’où il suit que le gain est représenté ici par a” X 2 à la sixième puissance.

« D’où l’équation g” = a” X 26…

« Est-ce clair ?…

– Comme le jour !… fit Bibandier.

Blaise perdait plante.

– Ce sera bien, dit-il, si tu gagnes…

– Oh !… oh !… oh !… fit Bibandier avec dégoût, voilà un garçon véritablement terrible !… Mais, mon Dieu ! nous ne sommes pas à l’heure… donne-nous le temps de nous expliquer !… En attendant, j’empoche, moi, contre-poids, a” X 26, et je dis à l’Américain : Mon petit, tu m’intéresses ; veuille poursuivre…

– Il est évident, reprit ce dernier, que l’on peut perdre ; sans cela, M. le fermier des jeux ne payerait pas un si beau bail au gouvernement… Mais, à l’aide de ce registre, je vous prouverai quand vous voudrez que toutes les chances sont pour nous dans ce cas particulier.

« La série gagnante suit la même marche, en sens contraire, et je regarde comme superflu, mon cher lord…

– Comment ! mon cher lord !… interrompit Blaise ; tu bats la campagne.

– L’Endormeur !… prononça gravement Bibandier, j’ai parcouru la France depuis Paris jusqu’à Brest… et je n’ai jamais rencontré un animal aussi honteusement dépourvu d’intelligence que vous, mon cher ami… Vous croyez donc que l’Américain s’est donné la peine d’inventer toutes ces drôleries pour nos beaux yeux ?

– Mais ce sont des faits sérieux !… se récria Robert.

– J’entends bien, mon petit…, répliqua le baron ; c’est même plus que sérieux, c’est assommant ! Mais que demandes-tu à Montalt pour ces diables de progressions géométriques qui vont lui faire un matelas de billets de banque ?

– Deux cent cinquante-sept mille cinq cent trente-huit francs quatre-vingt-quinze centimes…, répondit Robert ; tout est calculé, voyez-vous, avec une précision rigoureuse… Tu ris, maître Bibandier, et toi, Blaise, tu n’y vois goutte ?… Mais si vous vouliez prendre la peine de lire mon livre d’un bout à l’autre…

Les deux gentilshommes firent un geste d’effroi en regardant le monstrueux registre.

– Américain, dit Bibandier, tu tiens ton affaire ! voilà le véritable argument des arguments… Emporte avec toi ton registre et dis à Montalt : « Milord, lisez ou payez ! » Je veux que le diable m’enlève si tu t’en reviens les mains vides !

Robert n’était pas en train de goûter la plaisanterie.

– Puisque je vous dis, s’écria-t-il en frappant du pied, que c’est une combinaison certaine !… La ferme des jeux fait sa fortune avec un misérable surcroît de chance de un dix-neuvième… Savez-vous quelle est notre chance, à nous ?… Un sixième et quelque chose, messieurs, presque un cinquième !

Bibandier le regarda d’un air étonné.

– Ah çà !… murmura-t-il, est-ce que l’Américain, à force de mentir aux autres, serait arrivé à se tromper lui-même ?… Ce serait très-fort… Messieurs, si vous avez encore quelque chose à dire, faisons remplir les bols, car nous sommes à sec.

Robert repoussa la table où se trouvaient ses calculs, et mit ses pieds au feu.

– Sonne, Blaise !… dit-il, et approchez-vous tous les deux… Que mon système soit vrai ou faux, je veux en faire de l’argent dès ce soir, et vous ne rirez plus, mes camarades, quand vous verrez notre caisse pleine… Du punch, Joseph ! et lestement !

Une fois les bols remplis, nos trois gentilshommes trinquèrent fraternellement, et Robert reprit :

– Je regarde l’invitation de Montalt comme le commencement d’une ère nouvelle pour nous trois, mes enfants… Avec un peu d’adresse et de tenue, cet homme-là nous mènera très-loin… Mais il faudra jouer serré… Blaise et moi nous avons fait là-bas à Penhoël une école qui nous vaut bien vingt ans d’expérience… Ne donnons rien au hasard, croyez-moi, et faisons un peu le bilan de notre situation… Blaise et moi, nous avons apporté chacun dix mille francs à la masse.

– Et moi, dit Bibandier, quinze mille que ce vieux grigou de Pontalès a eu bien de la peine à me lâcher… Voilà un gaillard que ce vieux Pontalès !

Les sourcils de Robert se froncèrent.

– Entre lui et nous, murmura-t-il, la partie n’est peut-être pas finie… Il a escamoté la première manche, grâce à toi, mons Bibandier… Mais gare à la seconde !

prit sa voix de l’ancien régime et me tint à peu près ce langage : « M. Bibandier, voici une excellente poularde et du meilleur vin de la cave de Penhoël…, mais tout cela vous passera sous le nez, M. Bibandier, parce que vous n’êtes pas digne de vous asseoir en mon illustre compagnie… Allez, mon brave M. Bibandier, allez à l’office souper avec vos pareils… » Saperlotte !… Le vieux malhonnête !… Je ne lui pardonnerai jamais cela !

– Deux fois dix mille et quinze mille, reprit Robert qui avait attendu patiemment la fin de la précédente tirade, font trente-cinq mille francs… Depuis six semaines nous vivons là-dessus et nous vivons bien… pourtant, grâce à notre commerce, nous avons une cinquantaine de mille francs en caisse.

– Ça ne va pas trop mal.

– Sans doute… mais pour réaliser certaine idée que je veux vous soumettre, cela va beaucoup trop lentement… Certes, nous sommes en belle passe… si, comme je le crois d’après les nouveaux renseignements pris là-bas, l’aîné de Penhoël, notre fameux oncle d’Amérique, est de retour en France ; nous arrivons, par ma chère petite fiancée Blanche, à un superbe héritage…

– Nous ! répéta Bibandier d’un ton caressant.

Blaise secoua la tête.

– Mes bons amis, dit Robert, il est manifeste que nous n’épouserons pas tous les trois ma jolie fiancée… mais il y a dix à parier contre un que l’oncle d’Amérique fera le diable… Vous savez qu’il passe pour un rude gaillard !… J’aurai besoin de votre aide, et toute peine mérite salaire… Il ne s’agira pas probablement de bagatelles, voyez-vous bien, et il faudra de la résolution… mais je m’en fie à vous… l’ami Blaise est connu… Et toi, Bibandier, nous n’avons pas oublié ce que tu as fait pour nous sur le marais de Glénac, la nuit de la Saint-Louis…

Bibandier, à qui le bichof donnait de belles couleurs, devint pâle tout à coup et baissa les yeux, à ce souvenir brusquement éveillé.

– Moins tu parleras de cette nuit-là, M. Robert, dit-il d’un ton sec, mieux cela vaudra pour nous tous !

– À la bonne heure… je croyais te faire un compliment… Si, au contraire, l’oncle d’Amérique est une chimère, eh bien ! on rendra l’Ange à sa mère éplorée, et l’on se livrera à l’exploitation sérieuse de Berry Montalt, ancien général en chef des armées du roi des Antipodes… et je vous réponds de celui-là corps pour corps… Mais, dans l’un et l’autre cas, il faudrait attendre… voir venir… et nous ne le pouvons pas.

– Pourquoi ?… dit Blaise, nous avons de l’argent devant nous.

– Oui… mais le terme du réméré tombe dans quelques jours.

– Quel réméré ?

– Celui de nos fermes, moulins, prairies et futaies de Penhoël.

– Tu songes encore à cela, toi ?… s’écrièrent ensemble Blaise et Bibandier.

– Je ne songe qu’à cela !… répliqua Robert. Peste ! mes fils… vous oubliez que c’est l’héritage légitime de ma chère petite femme… J’y tiens énormément… et si vous aviez du cœur, vous y tiendriez autant que moi… Ne serait-ce pas charmant de corriger, mais là, sévèrement, ce vieux routier de Pontalès ?

– Pour ça, dit Blaise, il nous a joués d’une polissonne de manière !

– Quand je songe au sourire narquois qu’il avait en me mettant à la porte…, appuya Bibandier, vrai ! ça m’a été plus sensible que s’il m’avait seulement traité comme vous deux !… parce que mon fort à moi, comme vous savez bien, c’est la délicatesse.

– Vengeons-nous !… s’écria Robert, rachetons Penhoël !

– Qu’en dis-tu, toi, l’Endormeur ?… demanda Bibandier ; moi, le pays me plaît assez…

– Un pays de Cocagne !… murmura Blaise ; quelle bonne vie nous faisions dans ce manoir, l’Américain et moi !

– Il y aurait où nous mettre tous trois, reprit Robert ; tous trois à l’aise… et une fois là, quelles croupières nous taillerions à M. le marquis !… Une chose certaine, c’est que les paysans le détestent… On leur monterait la tête… et qui sait si un beau jour nous ne chasserions pas le vieux renard de son propre château de Pontalès ?

Le baron Bibander se frotta les mains.

– Je me chargerais de l’exécution, s’écria-t-il. Ah ! M. le marquis… ce serait drôle, allez !

Il cambra sa longue taille et fit mine de chiffonner son jabot.

– Allez, mon cher ! reprit-il en s’adressant à Pontalès absent, avant de partir, je vous permets de manger un morceau à l’office… L’insolent ! s’interrompit-il.

– Avant tout, dit Blaise, il y a un petit inconvénient… N’est-ce pas à cinq cent mille francs que s’élève le taux du réméré ?

– Juste.

– Nous ne les avons pas, ce me semble ?

– Gagnons-les.

– Je le veux bien… mais comment ?

– Je ne dis pas que ça se fera tout seul… mais, ce soir, nous aurons un pied à l’hôtel de milord : profitons-en… Que chacun de nous prenne sa part de besogne… Toi, Blaise, avec ton air sans-souci, lève un peu la carte des localités… Toi, Bibandier, tâche de savoir où se nichent ces diamants qu’on arrache avec les dents, comme des morceaux de sucre candi… Moi, je resterai dans mon rôle… Je tâterai… je chercherai le joint… Soit avec ma martingale, soit avec autre chose, je compte bien le bloquer… Mais, en définitive, si on ne pouvait pas, resterait à tenter le grand coup de force… Que diable ! ce n’est pas la mer à boire que de fouiller la poche d’un homme ivre ou de crocheter un méchant petit secrétaire en bois de rose !…

– Moi, ça m’irait assez !… dit le baron Bibander ; ma main se gâte…

– Moi aussi…, ajouta Blaise. Je me fierais mieux à ce jeu-là qu’à la meilleure des martingales… Mais il y a encore un autre obstacle.

– Quoi donc ?

– C’est René de Penhoël tout seul qui a droit au rachat.

– C’est ma foi vrai !… murmura l’ancien uhlan : voilà l’Endormeur qui a une idée.

– Mes fils, dit Robert d’un ton doctoral, croyez bien que quand je propose une affaire, ce n’est pas à l’aveugle… Me prenez-vous donc pour un bambin ?… C’est toujours au nom de Penhoël que j’ai compté agir pour solder le réméré… Vous savez cela aussi bien que moi… Penhoël est un pauvre diable qui nous donnera sa procuration pour un morceau de pain.

– Si on peut le trouver…, interrompit Blaise.

– On le trouvera.

– Tu sais où il est ?

– Un peu, mon bonhomme.

– Ce diable d’Américain !… murmura Bibandier avec admiration.

– Où est-il ?… demanda Blaise.

– À Paris, mon fils, répliqua Robert. Et je me charge de lui faire signer tout ce que nous voudrons.

La pendule du salon sonna cinq heures. Nos trois gentilshommes se levèrent.

– Oh ! oh ! fit le baron Bibander. Le temps passe vite, quand on est comme cela entre bons camarades… Vous n’avez plus qu’une heure pour vous habiller, mes garçons.

– Bah !… dit Robert, les gens de bon ton se font toujours un peu attendre.

– Et la voiture que nous devons choisir en passant aux Champs-Élysées ? reprit Bibandier. Allons !… allons !… pour une première fois, il ne faut pas arriver trop en retard…

Le jour commençait à tomber. Le chevalier de las Matas et le comte de Manteïra prirent des bougies pour se retirer dans leurs chambres et procéder à leur toilette.

Resté seul, Bibandier poussa un sourire de soulagement.

– J’ai cru qu’ils ne me laisseraient pas un instant pour faire mes petites affaires ! murmura-t-il ; il n’y a pourtant pas moyen de se présenter comme cela !… ajouta-t-il en lançant une œillade amoureuse à son miroir, je suis rouge comme un homard… Et c’est très-mauvais genre !

Il regarda tout autour de lui d’un air inquiet, et poussa discrètement les verrous des deux portes ; puis il prit dans son secrétaire une petite cassette, fermant à clef, qu’il ouvrit.

Dans cette cassette il y avait une grande quantité de tampons de soie et de pots de fard, rangés en bon ordre.

Bibandier en saisit un qui contenait du blanc végétal, et revint sur la pointe des pieds vers son miroir.

Un tampon de soie tout neuf fut trempé dans la liqueur réparatrice, et l’ancien uhlan, le sourire aux lèvres, étendit sur son visage une couche d’intéressante pâleur.

Pour qui l’eût connu autrefois en Bretagne, alors qu’il couchait dans son trou de la lande de Bains et qu’il se contentait de ses misérables haillons, cette coquetterie soudainement venue aurait pu paraître curieuse.

Mais Bibandier avait pris fort au sérieux son rôle nouveau de gentilhomme, et pour trouver un terme de comparaison qui lui fût applicable, besoin serait de remonter jusqu’au pauvre beau Narcisse, se mourant à contempler sa propre image.

Bibandier resta un gros quart d’heure devant sa glace, s’admirant de bonne foi et se faisant à lui-même des mines fort agaçantes.

Puis il serra les trésors de son teint dans sa petite cassette, et attendit ses deux compagnons de pied ferme.

Quand ceux-ci revinrent, ils le trouvèrent la canne et le chapeau à la main, ganté de frais, orné d’épingles d’or, de chaînes d’or et de breloques. Son costume éblouissant se complétait par un habit de drap violâtre, à reflets lilas, qui chatouillait l’œil de la plus séduisante façon.

Il était laid à se montrer pour de l’argent.

Nos trois seigneurs sortirent de l’hôtel. Le temps était sec et très-froid. Ils gagnèrent à pied les Champs-Élysées où ils avaient commandé un équipage.

La nuit se faisait. Les Champs-Élysées étaient déjà presque déserts. Seulement, au tournant de l’avenue Gabrielle, deux petites chanteuses des rues s’étaient établies entre deux chandelles, dont le vent tourmentait la flamme fumeuse, et disaient des chansons en s’accompagnant de la harpe.

En passant devant elles, Blaise, qui parlait avec action, renversa du pied une des deux chandelles et poursuivit sa route, sans même donner un regard aux deux pauvres filles, qui avaient interrompu leur chanson.

Il n’en fut pas de même de Bibandier, qui marchait en avant et qui se retourna.

À la vue des deux jeunes filles, l’ancien uhlan s’arrêta court, comme si une main de fer l’eût saisi au collet.

En ce moment son blanc végétal ne lui servait à rien, car il était pâle comme un mort.

– Qu’as-tu donc ?… demanda Robert.

– Rien… rien !… balbutia le baron : un éblouissement subit… J’ai cru que j’allais me trouver mal.

Il poursuivit sa route avec rapidité et comme on prend la fuite.

On entendait les voix tristes et tremblantes des deux pauvres filles qui continuaient leur chanson, pour gagner le pain de la soirée.

III. CHANTEUSES DES RUES[modifier]

Les Champs-Élysées ne ressemblaient guère alors à la bruyante et poudreuse promenade que Paris encombre maintenant chaque soir. Le cirque faisait claquer son fouet national au faubourg du Temple ; le Panorama montrait quelque part ailleurs une bataille autre que celle d’Eylau ; le Géorama n’existait pas ; le Navalorama était dans les limbes. On n’avait encore inventé ni Mabille, ni les cafés-musique, ni le Jardin d’Hiver, ni le Château des Fleurs, cette gracieuse féerie.

Le gaz ne jetait point ses lueurs meurtrières à travers les branches desséchées ; on y voyait un peu moins et les arbres se portaient beaucoup mieux car c’est un terrible voisin que ce gaz étincelant qui jaunit, dès le printemps, les ormes de nos boulevards ; qui change tous les ans, au moins une fois, nos rues en un abîme infect ; qui empoisonne la brise tiède égarée le long de nos trottoirs, et qui, de temps à autre, pas trop souvent au dire des capables, fait sauter une maison ou deux, pour prouver qu’il est fort et de bonne qualité.

Çà et là pendaient à leurs cordes tendues quelques réverbères modestes, dessinant, au milieu des ténèbres qui voilaient la chaussée, de petits îlots de lumière.

Quand la nuit tombait, surtout en automne, ces longues allées devenaient désertes. Les bosquets où nos bourgeois, quittant le pas de leurs portes, viennent prendre aujourd’hui le frais, étaient une noire solitude qui avait, dit-on, ses drames et ses mystères.

On y rencontrait beaucoup plus de larrons que dans la forêt de Bondi, et le tronc des grands arbres cachait parfois ces vampires modernes que la frayeur populaire fuyait sous le nom de piqueurs.

L’allée Gabrielle, protégée par les factionnaires de l’Élysée-Bourbon, gardait seule quelques promeneurs après la brune, encore étaient-ce des promeneurs d’une certaine espèce, car les Tuileries, maintenant délaissées, et le Palais-Royal accaparaient la foule.

La place Louis XV semblait un large fleuve séparant la ville bruyante, bavarde, affairée, du silencieux désert.

Dans ce désert, vous croisiez parfois pourtant quelques vieux messieurs à l’allure discrète et respectable, qui cheminaient, les mains derrière le dos, sans penser à mal, Dieu merci, et quelques femmes dont le visage disparaissait sous un voile épais.

Ces dames avaient toutes une tournure inquiète, effarouchée. Elles exécutaient sur la lisière des bosquets des évolutions sans but.

On eût dit qu’elles cherchaient dans l’ombre un objet perdu, ce à quoi les vieux messieurs voulaient bien quelquefois les aider.

Nos deux petites chanteuses étaient bien mal placées là pour faire bonne recette, mais elles n’y étaient pas venues de prime abord, et c’était comme en désespoir de cause qu’elles avaient choisi ce lieu.

Après avoir chanté longtemps devant la grille des Tuileries, d’où la bise piquante chassait déjà les oisifs, elles s’étaient souvenues que, durant les beaux soirs de l’été, l’allée Gabrielle leur avait plus d’une fois porté bonheur.

Leur tasse de fer-blanc restait vide, et Dieu sait qu’elles étaient bien pauvres ! Elles avaient traversé la place Louis XV à tout hasard.

Depuis une heure elles étaient là, sous un réverbère, entre deux chandelles allumées.

Tant qu’il y avait eu un peu de jour, les bambins des masures voisines s’étaient rassemblés autour d’elles, tantôt pour écouter, tantôt pour crier et se moquer.

Jamais pour donner…

Les passants rares faisaient comme les bambins. Quand un élégant équipage glissait sans bruit sur le sable de l’allée, quelque jeune femme à la toilette riche se penchait bien à la portière et laissait tomber sur les deux pauvres filles un regard de ses beaux yeux. Mais c’était tout.

L’équipage filait, rapide, au trot balancé de ses grands coursiers normands, et la jeune femme s’adossait de nouveau aux coussins doux de sa voiture.

La tasse restait vide entre les deux chandelles. Pas une offrande. Rien, rien !

Une seule fois, un bel enfant qui rentrait à l’hôtel de sa mère, après avoir joué toute l’après-midi aux Tuileries, s’était approché en souriant. Le fer-blanc de la sébille avait rendu un son métallique. Et l’enfant, joli ange à la longue chevelure d’or, était allé cacher sa tête rieuse dans le sein de sa bonne.

Hélas ! ces enfants heureux ne soupçonnent pas le malheur, et sont impitoyables. Les deux pauvres filles regardèrent dans la tasse et y trouvèrent un caillou, offrande railleuse du blond chérubin…

Des larmes roulèrent sur leurs joues pâlies…

Elles continuaient de chanter, pourtant.

Une autre fois, un de ces vieux messieurs discrets et respectables s’était approché d’elles par derrière et avait parlé tout bas. Une rougeur vive vint au front des chanteuses, dont la voix trembla davantage.

Qu’avait-il dit ? Nous ne savons. Seuls, les vieux messieurs respectables et discrets ont le secret de certaines hardiesses, qui feraient honte, en vérité, à des scélérats de vingt ans.

Les deux jeunes filles n’avaient plus guère de courage. On devinait des sanglots sous les notes mélancoliques de leur chant.

Après chaque couplet, elles s’arrêtaient, abattues et brisées. Elles échangeaient un regard triste. Puis elles recommençaient avec une résignation si douce que le cœur le plus froid se fût senti ému de compassion.

Mais personne ne prenait garde.

Elles étaient à peu près du même âge : dix-huit à dix-neuf ans. La lueur faible du réverbère montrait leurs figures pâles, mais charmantes, que la souffrance n’avait pas encore eu le temps de flétrir.

Elles n’avaient, pour elles deux, qu’une seule harpe, dont elles jouaient tour à tour.

Leurs costumes étaient propres et gardaient une certaine élégance parmi des indices trop évidents de pauvreté. C’étaient deux petites robes légères, dessinant la grâce exquise de deux tailles souples et jeunes, mais ne pouvant rien contre le vent glacé de cette soirée d’automne.

Leurs coiffures consistaient en de petits bonnets ronds, collants, qui laissaient échapper à profusion le luxe de leurs beaux cheveux, dont les boucles larges et flexibles tombaient jusque sur leurs épaules demi-nues.

Elles étaient belles toutes deux, délicieusement belles malgré la souffrance qui inclinait leurs fronts découragés. Et quand, parfois, elles se regardaient en essayant de sourire, les pauvres filles, pour se donner mutuellement du cœur, il y avait sur leurs jolis visages comme le reflet d’une gaieté passée.

On eût deviné des jours heureux qui n’étaient pas bien loin encore…

Mais leurs yeux se baissaient, et il n’y avait bientôt plus de sourire à leurs lèvres. Leurs petites mains, rougies et gonflées par le froid, cherchaient instinctivement leurs poitrines : c’était là qu’elles souffraient.

À Paris, la ville des joies dorées, chacun connaît ce geste, pourtant ; chacun a vu, par ces éblouissantes soirées d’hiver, où les magasins luttent de richesse et de lumière, où les gais appels du plaisir se font entendre de toutes parts, la faim, pâle et timide, se glisser dans l’ombre des maisons.

Cela navre le cœur. Mais les spectacles sont si beaux ! l’orchestre des salles de bal a des accords si enivrants, et le champagne détonne si joyeusement dans les cabinets des restaurants à la mode !…

Cette joue livide, cette main qui pressait convulsivement une poitrine amaigrie, c’était un mauvais rêve. En conscience, on peut mourir de faim auprès de cette abondance et parmi tant d’ivresse !

Quand ces affreuses visions se montrent, il faut rire davantage et boire une fois de plus. À quoi donc songe la police pour laisser ainsi la misère sans vergogne attrister les citoyens qui s’amusent ?

Les deux jeunes filles chantaient toujours ; leurs voix étaient pures et douces, mais elles tremblaient bien souvent.

Elles chantaient pour avoir un morceau de pain.

Et à mesure que la soirée s’avançait, les passants devenaient de plus en plus rares ; le froid augmentait ; l’espoir s’en allait.

Au moment où nos trois gentilshommes passaient et où le pied de Blaise renversait une des deux chandelles, l’attention des deux jeunes filles avait été attirée par le geste de Bibandier, qui s’était arrêté court à les regarder.

Mais ç’avait été l’affaire d’un instant. Le baron, entraîné par ses deux compagnons, avait disparu bien vite au détour d’une allée. C’est à peine si les jeunes filles avaient distingué les traits de son visage.

Et pourtant il leur semblait qu’elles ne voyaient point cette figure pour la première fois.

Mais, si leurs souvenirs ne les trompaient point, Bibandier avait subi, depuis quelques semaines, une si notable transformation, que la meilleure mémoire en eût été déroutée.

D’ailleurs qu’importait cela ?

Les deux jeunes filles n’interrompirent même pas leur chant, et l’idée de cette rencontre s’effaça tout de suite, au milieu des pensées douloureuses qui emplissaient leurs cœurs.

Il y avait de cela une heure. Les chandelles touchaient à leur fin, et la tasse de fer-blanc restait toujours vide.

Celle des deux jeunes filles qui tenait la harpe en ce moment laissa tomber ses bras le long de ses flancs.

– Mon Dieu !… mon Dieu !… murmura-t-elle, nous allons donc mourir !…

L’autre jeune fille s’approcha d’elle et la serra contre son cœur.

– Du courage ! ma pauvre Cyprienne…, lui dit-elle ; chantons encore une fois… peut-être que la sainte Vierge aura pitié de nous.

Celle qu’on nommait Cyprienne s’appuya contre le poteau du réverbère, et posa ses deux mains sur sa poitrine.

– Diane…, dit-elle en pleurant, je n’ai plus de force !… Souffre-t-on longtemps ainsi avant l’heure de la mort ?

Diane toucha du revers de sa main son front pâle qui brûlait ; ses yeux étaient secs ; mais on y voyait une sorte d’égarement.

– Si seulement il n’y avait que moi à souffrir !… murmura-t-elle en lançant vers le ciel un regard de reproche ; écoute, ma petite sœur… repose-toi… Je suis la plus forte, tu sais bien… je vais chanter toute seule.

Cyprienne s’accroupit, épuisée, au pied du poteau.

Diane revint entre les deux chandelles dont la flamme tremblait, sur le point de s’éteindre, et saisit la harpe avec une sorte d’emportement.

Les cordes frémirent sous ses doigts. Dans le silence qui régnait à l’entour, sa voix s’éleva sonore, vibrante et forte, comme un élan de désespoir.

Elle disait un chant de Bretagne aux accents mélancoliques et graves.

C’était comme une voix de la patrie, pleurant du fond de l’exil.

Personne n’écoutait, pas une oreille n’était ouverte, aussi loin que le chant pût s’entendre. Personne, sinon un pauvre soldat en faction à la grille de l’Élysée-Bourbon.

Cyprienne, immobile et affaissée sur elle-même, était plongée dans une de sorte de sommeil.

Et Diane chantait emportée par sa fièvre. Et le pauvre soldat avait la main sur son cœur : car il était Breton, et il reconnaissait la voix lointaine du pays.

Sans y songer, il avait déposé son fusil auprès de sa guérite, et comme si une invisible main l’attirait dans la nuit, il s’approchait lentement et désertait son poste.

Pendant que les dernières notes de la chanson tombaient sourdes et désolées des lèvres de Diane, le soldat se penchait vers Cyprienne immobile qui ne le voyait point.

Il avait à la main les quelques gros sous composant sa fortune. Et sa fortune tout entière tomba sans bruit dans la poche du tablier de la jeune fille.

Puis le pauvre soldat breton regagna son poste, le cœur léger, les yeux humides…

Diane se taisait ; un instant elle resta appuyée sur sa harpe muette. Les lumières jetèrent une dernière lueur et s’éteignirent.

Le regard abattu de Diane parcourut l’allée solitaire.

– C’est fini !… murmura-t-elle ; viens, Cyprienne !

Et comme celle-ci ne pouvait point se lever, elle la prit entre ses bras.

Puis elle se chargea de la harpe, et les deux jeunes filles descendirent vers la place Louis XV. Leurs pas étaient lents et pénibles. Elles traversèrent la place, puis le pont de la Concorde. Diane soutenait sa sœur par la taille et lui disait :

– On n’a pas du malheur comme cela tous les jours… Demain nous aurons meilleure chance… ce n’est qu’une nuit à passer !

– Tu me disais la même chose hier…, répliqua Cyprienne, quand nous avions froid et faim dans notre chambre !… Tu me disais : « Demain nous ne souffrirons plus… » Oh ! Diane !… Diane !… dans notre Bretagne, les plus pauvres gens trouvent place au foyer de la ferme… Et quand ils disent : « J’ai faim, » on leur donne un morceau de pain noir… Du bon pain noir ! ajouta-t-elle avec ce ton de sensualité avide que prend le gourmand pour parler du mets préféré. Si nous avions seulement un morceau de bon pain noir !…

L’eau vint à la bouche de Diane.

– Oh ! oui…, dit-elle, nous n’en voulions pas autrefois… Mais à présent !

Elle s’arrêta et mit à terre sa harpe dont le poids l’accablait.

– Reposons-nous un peu…, reprit-elle ; je suis bien lasse !

Cyprienne et elle s’assirent, côte à côte, sur le parapet du quai Voltaire.

– Si Roger savait cela !… dit Cyprienne ; il est riche maintenant… Étienne aussi… Mais peut-être qu’ils nous ont oubliées…

– Oh ! non !… s’écria Diane ; Étienne est un noble cœur !…

– Nous sommes si malheureuses !… Quand je les vois passer dans leur voiture brillante… toujours gais, toujours rieurs… je me demande ce qu’ils feraient si leurs regards tombaient sur nous, pauvres filles…

– Ils nous reconnaîtraient, ma sœur…

– Peut-être ; car nous n’avons encore que deux mois de misère… Mais leur voiture s’arrêterait-elle ?… les verrions-nous descendre et accourir vers nous ?

Diane ne répondit point.

Cyprienne souriait amèrement.

– Chanteuses de rues ! murmura-t-elle ; j’ai froid jusqu’au fond de mon cœur quand je songe à ce que je souffrirais si Roger détournait la tête après m’avoir aperçue…

– Il ne le ferait pas !… répliqua Diane ; je suis sûre de lui comme d’Étienne… Tout notre malheur est de ne pouvoir les joindre !… Si nous nous étions montrées à eux dans la diligence, en arrivant à Paris, notre sort aurait bien changé !…

– N’auraient-ils pas dû nous deviner ?

– Ils ne savaient rien… Ils nous croyaient encore à Penhoël… Oh ! ce fut notre première douleur, dans ce Paris où nous devions tant souffrir, quand nous nous vîmes seules au rendez-vous, devant les grandes tours noires de Notre-Dame !… Te souviens-tu comme nous étions tristes après avoir espéré gaiement toute la journée ?…

– Et comme nous attendîmes longtemps !…

– Ils ne vinrent pas… Sais-tu, ma petite sœur ! parfois je me sens consolée et je me dis : S’ils ne vinrent pas, c’est parce qu’ils nous aimaient…

– La même pensée m’est venue… Oh ! que Dieu le veuille !… Mais si nous avions osé, nous aurions pu les retrouver dès ce jour, car leur compagnon de voyage était sur le parvis Notre-Dame, et il nous cherchait, comme nous les cherchions, nous…

Diane fut quelque temps avant de répondre.

– C’est une chose étrange !… reprit-elle enfin, comme les traits de cet homme sont restés gravés dans ma mémoire… Il me semble que je le vois encore… Quel visage franc et fier !… Je n’ai jamais vu d’homme plus beau en ma vie.

– Et comme il nous regardait pendant le voyage !… Je ne sais… on eût dit qu’il nous connaissait et qu’il nous aimait…

Cyprienne parlait ainsi d’un ton plus calme. En causant, elle oubliait presque sa souffrance ; mais, à ces derniers mots sa voix faiblit, et Diane, qui la vit chanceler, n’eut que le temps de la soutenir.

– Ce n’est rien…, murmura la pauvre enfant ; mon Dieu ! notre chambre est bien loin encore…, et je ne sais pas comment je ferai pour y arriver !

– Je te porterai…, dit Diane qui l’attira sur son cœur. Oh ! c’est de te voir souffrir ainsi qui me tue !… Écoute… c’est notre dernier jour de misère…

Cyprienne dégagea sa tête et regarda la Seine qui coulait derrière elle.

– Oui…, murmura-t-elle ; tu as raison… ce pourrait être notre dernier jour de misère !

Diane couvrit son front de baisers en pleurant.

– Ma sœur !… ma petite sœur !… dit-elle ; je t’en prie, ne parle pas comme cela !… Dieu aura pitié de nous, j’en suis sûre… Je te le promets… Et laisse-moi te dire ce que je veux faire demain… jusqu’à présent je n’ai pas eu la force… mais je ne veux pas que tu meures, ma Cyprienne… Et demain je l’oserais !

– Quoi donc ?… demanda Cyprienne.

– Tu sais bien qu’ils passent tous les jours aux Champs-Élysées, dans leur voiture… Étienne et Roger… Quand nous sommes sous les arbres, ils ne nous voient pas… mais demain j’irai me mettre au-devant de leurs chevaux… je les appellerai par leurs noms… et il faudra bien qu’ils nous reconnaissent !

Cyprienne releva la tête.

– J’irai avec toi !… dit-elle ; quand nous serons là toutes les deux, nous verrons si notre dernier espoir nous abandonne… Et s’ils ne nous repoussent pas, ma sœur, quelle joie de porter secours à Madame… et au pauvre Penhoël !…

– Et à notre bon père !… s’écria Diane ; quelle joie de les sauver !… En attendant, reprit-elle tristement, nous n’avons rien à leur donner ce soir !…

Elle sauta sur le pavé.

– Mais ce n’est plus qu’un jour d’attente !… poursuivit-elle ; et l’espoir va nous donner une bonne nuit.

Cyprienne, un peu ranimée, se mit aussi sur ses pieds. Durant un instant, les deux sœurs se disputèrent le fardeau de la harpe, et ce fut Diane encore qui s’en chargea. Puis elles continuèrent de descendre les quais jusqu’à la rue des Petits-Augustins, où elles s’engagèrent.

Plus d’une fois leur pas se ralentit jusqu’au moment où elles se signèrent toutes les deux en passant devant le portail de Saint-Germain des Prés.

Elles étaient arrivées au terme de leur course. Après avoir tourné l’angle de la petite rue d’Erfurt, elles purent voir la maison où se trouvait la chambre qu’elles habitaient.

Cette maison était située au bout de la rue Sainte-Marguerite, vis-à-vis et un peu au delà du bâtiment en saillie qui flanque la prison de l’Abbaye.

Comme elles passaient devant le corps de garde, hâtant de leur mieux leur marche pénible, elles s’arrêtèrent tout à coup d’un commun mouvement.

Leurs mains se joignirent et se serrèrent.

– Oh !… fit Diane avec un étonnement profond.

Cyprienne regardait, stupéfaite, une voiture qui venait de s’arrêter précisément à côté d’elle.

Par la portière ouverte de cette voiture, on apercevait une tête de jeune fille, dont la figure maladive et pâle s’entourait de longs cheveux blonds.

Le marchepied tomba en même temps que s’ouvrait la porte de la maison voisine.

Une dame descendit de la voiture et prêta son aide à la jeune fille malade.

– Lola !… murmura Cyprienne.

– Et l’Ange !… ajouta Diane.

La dame et la jeune fille entrèrent dans la maison. La porte se referma sur elles, avant que Cyprienne et Diane, immobiles de surprise, eussent songé à faire un mouvement…

IV. LE GRENIER[modifier]

C’était une chambre petite et presque nue, où se trouvaient pour tout meuble deux chaises et une couchette en bois blanc. Dans un coin se voyait une pauvre petite harpe qui n’était, hélas ! ni peinte, ni sculptée, ni dorée comme celle du salon de Penhoël…

Dans la ruelle du lit, au-dessus d’un petit bénitier de verre, pendait une image de la Vierge.

Diane et Cyprienne venaient de rentrer. Les quatre étages qui séparaient leur chambre de la rue avaient achevé d’épuiser leurs forces.

Cyprienne s’était laissée choir sur une chaise. Diane était tombée à genoux devant le lit, et sa tête brûlante se cachait entre ses deux mains.

En ce moment, il n’y avait aucune différence entre les deux jeunes filles : le courage de Diane fléchissait enfin, et son accablement égalait celui de Cyprienne.

Elles ne se parlaient point ; un voile était sur leur pensée confuse. Elles se laissaient aller à l’engourdissement du désespoir.

En ce moment de suprême lassitude et d’apathie profonde, elles ne songeaient même pas à la rencontre qu’elles venaient de faire.

Il y avait à peine deux ou trois minutes qu’elles avaient vu Blanche de Penhoël, leur cousine aimée, et nulle parole ne s’échangeait entre elles à ce sujet.

Elles ne pouvaient plus… Et pourtant, par suite de circonstances que nous connaîtrons bientôt, Diane et Cyprienne étaient à même de mesurer l’importance de cette rencontre fortuite.

Diane et Cyprienne n’ignoraient rien de ce qui s’était passé à Penhoël, après la nuit de la Saint-Louis. Elles savaient l’enlèvement de l’Ange, l’expulsion des maîtres du manoir et tout ce qui s’y rattachait.

Elles savaient que Madame, brisée de douleur, Madame, qu’elles aimaient si tendrement autrefois ! cherchait sa fille depuis deux mois, courant la ville au hasard et arrêtant les passants, comme une pauvre folle, pour leur demander son enfant !…

Mais il est des heures où l’âme épuisée reste sourde à toute voix. On dit que, dans les vastes solitudes d’outre-mer, le voyageur, accablé, se couche parfois sur la terre. Il reste là, immobile, haletant ; il reste, s’il entend au loin la voix menaçante du lion ou du tigre. Et, si tout près de lui, sous l’herbe, ce bruit sinistre se fait ouïr qui annonce l’approche du serpent, il reste encore.

Une demi-heure se passa ; puis Diane releva la tête lentement et jeta un regard sur sa sœur.

– Tu souffres ?… dit-elle.

Cyprienne serrait toujours sa poitrine à deux mains. Elle ne répondit pas.

Diane se redressa, galvanisée par un élan de colère. Le sang remonta brusquement à sa joue ; elle secoua les masses bouclées de ses beaux cheveux.

– Paris !… s’écria-t-elle avec une amertume déchirante ; Paris que nous voyions si beau !… Paris où nous allons mourir désespérées ! oh ! que de brillants rêves et que de promesses menteuses !… N’était-ce pas plus beau que le paradis même ? Du pain, mon Dieu ! du pain !… Faut-il nous châtier si cruellement pour avoir été aveugles ?… Sainte Vierge ! vous savez bien que si nous avons abandonné la maison de notre père, ce n’était pas pour nous ! Sainte Vierge, ayez pitié !… du pain ! un peu de pain !…

Elle se tordait en une sorte de délire. Et Cyprienne, accablée, morne, ne prenait point garde.

Il y avait deux jours entiers qu’elles n’avaient mangé.

La veille, elles avaient encore un dernier morceau de pain. Mais Marthe de Penhoël, son mari et le pauvre oncle Jean souffraient non loin de là d’une misère pareille. C’étaient eux qui, sans le savoir, avaient mangé le dernier morceau de pain de Diane et de Cyprienne…

Diane poursuivait, soutenue par sa fièvre :

– Pourquoi ces choses sont-elles possibles ?… Pourquoi Dieu laisse-t-il ces espoirs insensés entrer dans le cœur de deux pauvres enfants ?… Était-ce un crime que de vouloir défendre ceux que nous aimions ?… Oh ! maintenant que nous voyons notre folie, comment y croire ?…

Elle eut un rire amer et désolé.

– Te souviens-tu de ce que nous venions chercher à Paris, ma sœur ?… dit-elle ; sais-tu encore ce que nous voulions gagner avec nos harpes et nos pauvres chansons ?… Cinq cent mille francs pour reconquérir les biens volés de Penhoël !… cinq cent mille francs !…

Sa taille se renversa en arrière, ses mains jointes se levèrent au ciel.

– Et nous avons dépensé les pièces de six livres du pauvre Benoît Haligan…, reprit-elle ; et nous avons vendu l’une après l’autre nos robes apportées de Penhoël, nos croix d’or que notre père nous avait données… tout, jusqu’au médaillon où étaient les cheveux de notre mère !… Oh !… maudit sois-tu, Paris ! Je te déteste ! Pour tous nos efforts, tu nous as donné l’insulte et la misère !… Nous étions venues vers toi chercher la vie, et tu nous as tout pris, Paris impitoyable !…

Cyprienne rendit une plainte faible. Diane s’élança vers elle, et se mit à genoux à ses pieds.

– Si tu savais comme cela me fait mal !… murmura Cyprienne en se tordant les mains ; cherche… oh ! cherche, ma sœur, s’il y a encore quelque chose à vendre !…

Le regard de Diane fit le tour de la chambre.

– Rien !… murmura-t-elle désespérée ; nous n’avons plus rien !

Elle entoura de ses bras le corps de Cyprienne, comme pour la défendre contre la torture qui l’accablait.

Dans ce mouvement, elle sentit un objet résistant sous l’étoffe légère du tablier de sa sœur.

– Qu’est-ce que cela ?… s’écria-t-elle.

Cyprienne, réveillée par cette exclamation, porta la main à la poche de son tablier.

Et aussitôt, vous l’eussiez vue bondir sur les pieds, joyeuse et ranimée.

– De l’argent ! de l’argent !… s’écria-t-elle. Merci, sainte Vierge ! vous avez eu pitié de nous !

– De l’argent !… répéta Diane étonnée.

Cyprienne ouvrit la main devant le regard avide de sa sœur.

Elles tombèrent dans les bras l’une de l’autre.

Vous ne les auriez point reconnues. C’était la gaieté vive de leurs jours de bonheur. Que le désespoir était loin d’elles ! Avaient-elles seulement désespéré ?…

Leurs joues se coloraient ; leurs yeux pétillaient.

Elles étaient jolies comme autrefois, quand le plaisir animait leurs gracieux visages dans le salon de verdure de Penhoël.

Aussi, quel trésor pour elles, qui étaient venues chercher à Paris cinq cent mille francs, afin de racheter le manoir !… Trois gros sous, glissés dans la poche de Cyprienne par le pauvre soldat breton ! Un bon grand morceau de pain !…

Pauvre soldat, que Dieu vous le rende ! Puissiez-vous, quand vous retournerez au pays, trouver votre fiancée fidèle et les bras ouverts de votre vieille mère !…

Cyprienne descendit l’escalier quatre à quatre. Diane était seule.

Un instant, elle demeura immobile ; puis, comme si un souvenir s’était éveillé en elle tout à coup, elle franchit la porte à son tour.

La joie vive qui naguère animait son joli visage faisait place à un grave recueillement.

Elle monta un étage, puis deux. Elle se trouvait sur un étroit carré, souillé de poussière, sur lequel s’ouvrait la porte d’un grenier vide.

Elle entra dans ce grenier, dont la charpente trouée donnait passage au vent froid du soir et aux rayons de la lune.

Une cloison, désemparée et plus trouée encore que la charpente, se trouvait du côté opposé à la porte.

Diane s’en approcha sur la pointe des pieds.

Elle colla son œil à l’une des fentes larges et nombreuses qui séparaient les planches.

Au delà, il y avait un second grenier à peu près semblable au premier, mais qui était habité.

Point de siéges ; un seul matelas par terre, où gisait un vieillard pâle comme la mort ; une misère navrante, affreuse, auprès de laquelle le dénûment de la petite chambre des deux sœurs était presque de l’opulence.

D’un côté du grenier, sur un soliveau vermoulu, un homme à la figure hâve, creuse et comme stupéfiée, s’asseyait auprès d’une bouteille qui semblait vide. Il portait un habit en lambeaux ; sa barbe et ses cheveux gris se mêlaient. Il appuyait ses deux coudes sur ses genoux maigres, et sa tête était entre ses mains. À l’autre bout de la misérable chambre, une femme s’asseyait sur le sol même ; ses cheveux noirs dénoués entouraient un visage qui avait la blancheur et l’immobilité du marbre. Elle regardait devant elle d’un œil fixe et sans pensée. On voyait sur ses traits réguliers une douleur si poignante que le cœur en restait navré.

Le vieillard, couché sur le matelas, était le père Géraud, ancien aubergiste du ‘‘Mouton couronné’’ ; la femme accroupie à terre était madame Marthe ; l’homme à la barbe grise, assis sur le soliveau, se nommait René, vicomte de Penhoël.

Le temps avait fait de la cloison une véritable claire-voie ; elle n’empêchait pas plus d’entendre que de voir. Chaque jour, Diane et Cyprienne venaient là au moins une fois.

Elles ne se découvraient point, parce qu’elles eussent été forcées d’avouer qu’elles faisaient, elles, filles de Penhoël, le métier de chanteuses des rues ; parce qu’on les aurait peut-être retenues, et qu’il leur eût fallu renoncer à leurs chimériques espoirs. Mais elles se sentaient moins seules et moins abandonnées, lorsqu’elles avaient rendu leur pieuse visite aux anciens maîtres du manoir.

Ces visites, d’ailleurs, étaient autre chose qu’un culte stérile adressé à de chers souvenirs. Les Penhoël vivaient là, depuis deux mois, bien qu’ils fussent dépourvus de toutes ressources ; ils vivaient uniquement grâce aux deux jeunes filles.

Le malheur semble s’acharner sur les vaincus. Le pauvre aubergiste de Redon avait tout quitté pour suivre ses anciens maîtres et pour les servir. Il s’était dit : « Je travaillerai ; dans ce grand Paris je trouverai bien de l’ouvrage. » Mais, au lieu de venir en aide à la famille, il se trouvait peser lourdement sur elle, car, dès les premières semaines, le père Géraud était tombé malade d’un excès de travail, et depuis lors il n’avait pu se relever.

Quant au bon oncle Jean, il avait caché sa croix de Saint-Louis et passait ses jours entiers à parcourir la ville, demandant partout de l’emploi, n’importe quel emploi, et n’en pouvant trouver nulle part.

Marthe et son mari n’essayaient même pas. Madame se courbait, anéantie, sous le poids de sa douleur de mère. Elle n’avait plus ni volonté ni force. Parfois, elle restait du matin au soir accroupie dans la poussière, à l’endroit où nous la voyons maintenant, sans bouger, sans parler. D’autres fois elle sortait furtivement, dès l’aube. C’était pour aller au loin, dans Paris inconnu, tant que ses pauvres jambes pouvaient la porter ; c’était pour chercher sa fille…

Les gens du quartier la regardaient comme une folle.

René, lui, buvait le plus qu’il pouvait. Dès qu’il n’avait plus de quoi boire, il tombait dans une apathie morne.

Il se passait des semaines sans qu’une parole sortît de ses lèvres.

Chaque soir, il quittait son soliveau, et allait disputer au vieux Géraud malade une part de son matelas.

Marthe et l’oncle Jean couchaient sur la terre.

Tant qu’il était resté un peu d’argent à Diane et à Cyprienne, elles avaient fait passer chaque jour leur petite offrande par les trous de la cloison. Plus tard ç’avait été du pain, le pain dont elles manquaient elles-mêmes !

Telle était l’atonie profonde où s’engourdissaient les pauvres hôtes du grenier, qu’ils ne songeaient point à chercher la source de cette mystérieuse aumône. Penhoël se jetait sur le pain comme une brute affamée. Ce qu’il laissait prolongeait l’agonie de sa femme et du père Géraud.

L’oncle Jean vivait on ne savait comment. Jamais il ne diminuait la part de ses compagnons d’infortune.

Quand l’offrande arrivait, à l’heure ordinaire, la voix de Madame s’élevait parfois pour bénir le bienfaiteur invisible. Les deux jeunes filles, alors, baisaient en pleurant la cloison qui les séparait de Marthe. Leur cœur battait bien fort, car elles n’avaient rien perdu de cette ardente tendresse qu’elles portaient jadis à Madame. Elles étaient obligées de s’enfuir pour ne point s’élancer vers elle et se coucher à ses genoux.

Le silence régnait presque toujours dans la triste demeure, un silence lugubre, interrompu seulement par les plaintes du malade. Parfois, pourtant, vers le soir, Madame causait à voix basse avec l’oncle Jean. Dans ces occasions, elle venait vers la cloison pour s’éloigner de son mari. C’était ainsi que Cyprienne et Diane avaient appris les affaires de Penhoël. Elles savaient dans ses plus petits détails la monotone histoire de l’exil, les regrets amers, les espoirs déçus, la longue torture. Elles connaissaient même le terme fatal, après lequel il ne serait plus possible de rentrer dans la possession du manoir.

Mais les pauvres filles avaient perdu leurs illusions folles. Qu’importait le terme maintenant ?…

Diane était derrière la cloison, regardant, le cœur gros, cette scène de désolation muette et morne. Une porte, qui se trouvait au pied du matelas, s’ouvrit en criant sur ses gonds faussés, et la tête blanche de Jean de Penhoël se montra sur le seuil.

Il était moins changé que les autres. C’était bien toujours ce visage vénérable et doux jusqu’à la faiblesse. Il portait le même costume qu’autrefois, seulement sa veste de paysan était bien usée et le ruban de Saint-Louis ne pendait plus à sa boutonnière.

Il traversa le grenier d’un pas lent. Le bruit de ses sabots s’étouffait sur la poussière épaisse.

– Bonsoir, mon neveu ! dit-il en tendant la main à René.

René leva sur lui son regard pesant et privé de pensée.

– Bonsoir !… grommela-t-il ; je n’ai plus d’eau-de-vie.

Il montra du doigt la bouteille vide, qui était auprès de lui sur le soliveau.

L’oncle Jean fit comme s’il n’avait pas entendu, et gagna le lit du malade.

Penhoël grondait entre ses dents :

– Ils m’ont mis là tous deux !… tous deux !… mon frère et ma femme !…

– Eh bien ! mon vieux Géraud, dit l’oncle, comment ça va-t-il ce soir ?

Géraud fit effort pour se soulever sur le matelas.

– Que Dieu vous bénisse, Jean de Penhoël !… répliqua-t-il d’une voix épuisée ; la fièvre me tient bien fort… Ah ! si je m’en allais, ce serait pour le mieux, car je ne pourrai pas travailler de longtemps.

– Vous vous guérirez plutôt, mon brave ami… Et nous verrons tous ensemble de meilleurs jours !

– Je ne sais pas…, dit le vieil aubergiste ; je ne sais pas, M. Jean !… Me voilà bien bas et je ne suis plus jeune… Si le bon Dieu voulait que je visse seulement le fils de mon commandant et notre pauvre dame tirés de cet enfer, je n’aurais pas de chagrin à mourir… Mais ça dure… ça dure !… Et moi, je ne fais que leur prendre chaque jour la moitié de leur pain…

Il se laissa retomber sur sa couche. L’oncle en sabots se dirigea vers le coin où Marthe était assise. Il se pencha vers elle et prit sa main qu’il baisa. Dans ce mouvement, il mettait, à son insu, un reste de cette grâce noble dont les vieux gentilshommes emportent le secret. Cela faisait péniblement contraste avec la repoussante misère du grenier.

– Bonsoir, Marthe ! dit le vieillard doucement.

Madame répondit par un signe de tête.

– Ma pauvre fille, reprit l’oncle, il me semble que vous êtes plus pâle encore qu’hier au soir…

Marthe essaya de sourire.

– Mon Dieu !… mon Dieu ! reprit l’oncle dont les grands yeux bleus se levaient au ciel avec une résignation douloureuse, je fais pourtant ce que je puis !… Ce sont mes cheveux blancs qui les arrêtent… J’ai beau leur dire : « Voyez mes bras, je suis vigoureux encore ; on me répond : « Il est temps de vous reposer, mon vieux. » Me reposer… quand ma pauvre belle Marthe souffre !…

Il essuya son front où il y avait de la sueur.

– Je suis bien las, ma fille, reprit-il ; Paris est grand… et je n’ai pas pris un seul instant de repos durant toute cette journée… Sais-je à combien de portes j’ai frappé ?… Partout où je me présentais, je disais : « Donnez-moi de l’ouvrage… je ne demande pas à choisir la besogne… je ferai ce que vous voudrez… »

– Pauvre père ! pensait Diane qui écoutait les larmes aux yeux.


Diane collait son oreille aux planches ; elle sanglotait tout bas. Marthe de Penhoël restait froide et semblait saisir à peine le sens de ces paroles désolées.

L’oncle Jean s’assit auprès d’elle, et prit ses mains, qu’il serra tendrement dans les siennes.

– Et pourtant, continua-t-il en retrouvant son mélancolique sourire, j’ai tort de murmurer, car aujourd’hui, Dieu m’a envoyé un espoir… Marthe… ma petite Marthe !… si le pauvre vieillard pouvait vous secourir !…

Il baissa la voix comme pour faire une confidence.

– Écoutez ! reprit-il, je crois bien que nous ne serons pas longtemps malheureux désormais… Comme je revenais ce soir, harassé de fatigue et le découragement dans l’âme, j’ai entendu, par la fenêtre ouverte d’un rez-de-chaussée, un bruit bien connu à mon oreille… des fleurets qui se choquaient… et le coup de fouet de la sandale, claquant contre le sol… J’étais auprès d’une salle d’armes… Autrefois, du temps de ma jeunesse, je faisais un fier tireur, ma petite Marthe !… C’est moi qui donnai des leçons à notre Louis, la plus forte lame de Bretagne !…

À ce nom de Louis, le regard fixe de Madame eut un rayonnement soudain et fugitif.

Jean de Penhoël continua sans prendre garde :

– Comme il se tenait sous les armes !… Il me semble le voir encore ferme sur ses jarrets d’acier, vif à l’attaque, prompt à la parade… Ah ! il était devenu plus fort que son maître, le cher enfant !… Mais parlons de nous, ma fille… Je suis entré dans la salle… ils étaient là une vingtaine de jeunes gens prenant leçon ou faisant assaut. Moi qui ai vu Saint-Georges, Fabien et la Bessière, je puis bien dire cela… on ne se bat plus comme autrefois, et les belles manières sont perdues !

Son bon sourire se teignit d’un peu d’ironie.

– Vraiment, s’écria-t-il emporté par une distraction soudaine, ces beaux messieurs d’à présent sont incroyables ! Si vous les voyiez, Marthe, saluer négligemment et tirer le mur comme par manière d’acquit, cela vous ferait pitié, ma pauvre fille !… Plus de grâce !… une tenue gauche et en même temps fanfaronne !… À les voir courir, souffler, crier et se fendre comme des compas pour se donner, au hasard, quelques méchants coups de fleuret dans les cuisses, on dirait une douzaine de paires de boutiquiers qui se battent avec leurs aunes.

L’oncle en sabots eut un petit rire sec et décidément moqueur.

Puis tout à coup sa figure redevint grave.

– À qui vais-je parler de cela ?… Et devrais-je censurer, moi qui demande l’aumône ?… Je me suis approché du maître, du professeur, comme on les appelle maintenant, et je lui ai dit en rassemblant tout mon courage :

« – Monsieur, avez-vous besoin d’un prévôt pour votre salle ?

« Le professeur m’a toisé d’un regard dédaigneux.

« – Est-ce qu’on faisait des armes avant le déluge ? m’a-t-il demandé.

« Toujours mes malheureux cheveux blancs !

« – Je pense bien que l’art a fait des progrès…, ai-je répondu, et sous votre direction savante…

« – Mon vieux, on n’apprend plus rien à votre âge !

« – C’est que j’ai grand besoin…

« – Je vous demande si cela me regarde !…

« Je m’en allais tristement, lorsqu’il se ravisa pour mon bonheur.

« – Au fait, dit-il, je n’aime pas à renvoyer comme ça les pauvres diables… J’ai besoin de quelqu’un pour balayer la salle, moucheter les fleurets et mettre tout en ordre… vingt francs par mois : l’ancien, ça vous va-t-il ?…

« Si cela m’allait, ma pauvre petite Marthe !… vingt francs par mois !… Comme je l’ai remercié !… Et j’entre en fonctions dans huit jours… Entends-tu bien ?… nous n’avons plus qu’une semaine de misère !

Le pauvre oncle Jean ne se possédait pas de joie.

– Eh bien ! reprit-il voyant que Marthe ne répondait pas, vous ne dites rien, ma fille ?…

Marthe secoua la tête :

– Huit jours !… murmura-t-elle d’un ton si bas que Diane ne put l’entendre à travers la cloison, c’est bien long !… c’est trop long !

Et comme l’oncle Jean l’interrogeait du regard, elle ajouta :

– La main qui nous jetait chaque soir un morceau de pain s’est lassée, sans doute…

Elle n’acheva point sa pensée, mais ses deux mains touchèrent sa poitrine avec, ce mouvement dont nous avons parlé déjà, funeste pantomime, signal de détresse que tout le monde comprend.

La tête du vieillard se pencha vers la terre.

Diane n’avait rien entendu de ces dernières paroles, mais elle avait vu le geste de Marthe, et cela suffisait.

Elle s’élança tremblante d’émotion. En trois sauts elle eut regagné sa chambre où Cyprienne rentrait, à ce moment, tout essoufflée.

Cyprienne, joyeuse et consolée, mordait à belles dents un gros morceau de pain qu’elle rapportait.

– Ils souffrent là-haut…, dit Diane ; Madame a faim !

Les dents de Cyprienne, qui venaient de rompre avidement la croûte appétissante et dorée, lâchèrent prise aussitôt.

– Et moi qui ne pensais pas !… s’écria-t-elle ; vite, ma sœur !… Heureusement que je ne leur ai pris qu’une bouchée !…

Elles remontèrent, lestes comme des sylphides, les marches vermoulues des deux derniers étages, et l’instant d’après le pain, glissant entre deux planches, tomba sur le sol poudreux du grenier.

Marthe poussa un cri de soulagement.

Les deux jeunes filles la regardaient manger. Elles souriaient toutes deux.

– Ma sœur…, disait Cyprienne ; à voir cela, on n’a plus faim.

V. MADAME COCARDE[modifier]

Il y avait cinq minutes que Diane et Cyprienne étaient rentrées dans leur chambre, dont la porte restait entr’ouverte. Elles étaient agenouillées toutes deux, côte à côte, devant l’image de la Vierge, collée au mur, dans la ruelle du petit lit. Elles disaient ensemble leur prière du soir.

Quand elles eurent achevé de réciter avec recueillement la série d’oraisons que l’usage catholique réunit en un pieux faisceau pour consacrer les heures du sommeil, Diane ajouta d’un ton simple, qui révélait l’habitude de chaque jour :

– Sainte Marie, mère de Dieu, intercédez auprès de Jésus, votre fils, afin qu’il nous envoie cinq cent mille francs pour racheter les biens de Penhoël !…

– Ainsi soit-il !… répondit Cyprienne.

Pauvres enfants !

– Faites, bonne sainte Vierge, reprit Diane, que notre cousine Blanche soit gardée de tout mal, et que nous puissions la rendre à sa mère ; sainte Marie, ayez pitié de Penhoël, de Vincent, de Madame et de notre bon père. Faites que notre oncle Louis revienne enfin, pour nous porter secours.

C’était une formule bien souvent répétée.

Cyprienne dit encore :

– Ainsi soit-il !

Puis, elles restèrent un instant agenouillées et priant tout bas. Parmi les paroles que leur cœur prononçait, à défaut de leur bouche muette, on eût trouvé sans doute les noms d’Étienne et de Roger…

Tout à coup, elles se levèrent en tressaillant. La porte entr’ouverte de leur chambre avait crié, en même temps qu’on y frappait trois petits coups discrets.

– Madame Cocarde !… dit, sur le palier, une voix cassée et chevrotante, mais flûtée, sucrée et gardant évidemment des prétentions à la douceur ; êtes-vous couchées, mes tourterelles ?

– Pas encore, répondit Diane ; cependant… il est bien tard !

– Mais non ! mon ange d’amour, repartit la voix sucrée, cassée, etc. ; pas encore neuf heures à ma montre qui va comme l’hôtel de ville… Ah çà ! on peut entrer, je pense ?… Pauvres mignonnes ! comme elles étaient jolies ainsi à genoux et disant leurs petites drôleries de prières !…

En 1820, les dames du genre de madame Cocarde étaient païennes comme une chanson de Béranger. De nos jours, revenues à des sentiments meilleurs, elles ont des croix d’argent doré à leur ceinture et une chaise à coussins de velours rouge dans la nef folâtre de Notre-Dame de Lorette.

Madame Cocarde entra tout doucement et referma la porte.

C’était une petite femme pâlotte et blonde, aux traits courts, un peu effacés, aux grands yeux d’un bleu délayé, tendres, comme on dit, craignant la lumière et cernés d’un cercle gris, empruntant cette couleur à une myriade de rides imperceptibles. Elle souriait d’une assez gentille façon ; sa taille bien prise dans une robe de chambre de taffetas nankin paraissait rondelette et potelée. De loin, un myope l’eût prise assurément pour une de ces jolies femmes arrivées à la trentaine, qui conservent des allures enfantines et mignardes, un peu au delà de l’âge convenable.

Mais de près l’aspect changeait notablement. Sa figure était comme sa voix, quelque chose de flétri et d’usé : une ruine à grand’peine replâtrée, et que toutes les réparations du monde ne pouvaient point empêcher d’être une ruine.

Non pas que madame Cocarde eût dépassé de beaucoup la trentaine. Ces femmes-là n’ont pas précisément d’âge. Parmi des signes d’une vieillesse précoce, elle gardait certains indices qui parlaient encore de jeunesse. Madame Cocarde avait probablement vécu à fond de train.

On se fait ainsi parfois une position bien honnête. Madame Cocarde avait l’estime de son quartier. Elle possédait des rentes ; elle était principale locataire des trois derniers étages de la maison où nous sommes. On ne faisait point de bruit chez elle. Et bien que certaines langues méchantes se permissent un narquois sourire en parlant du genre d’affaires auxquelles se livrait madame Cocarde, tout ce qui vendait vin, sucre, café, viande ou légumes dans la rue Sainte-Marguerite la déclarait une femme comme il faut, et qui eût trouvé plus d’un mari, si elle n’avait pas été trop fine pour tomber dans ce travers-là.

Madame Cocarde traversa la chambre d’un pas sautillant et vint s’asseoir à côté du lit, en ayant soin de tourner le dos à la lumière. Cyprienne et Diane restaient debout ; il était facile de voir que cette visite attardée ne leur faisait point un plaisir infini ; mais on pouvait deviner également qu’elles avaient intérêt à ménager la visiteuse.

Madame Cocarde souriait et les caressait du regard.

– Ça va bien à de petits chérubins comme vous d’être dévotes, reprit-elle quand elle fut assise ; le bon Dieu, la bonne Vierge, les bons anges gardiens !… Moi aussi, je croyais à tout cela quand j’étais petite fille… Ah ! mes pauvres belles ! lorsqu’on arrive à vingt-cinq ans… vingt-six ans… ces enfantillages-là sont déjà bien loin… et l’on songe à des choses plus sérieuses !

Elle fourra ses deux mains dans les poches de sa douillette.

– Savez-vous qu’il fait frais chez vous ?… reprit-elle en se pelotonnant sur elle-même avec un mouvement frileux. Il y a déjà six semaines que je fais du feu, moi… Je sais bien qu’il y a la différence des situations… mais c’est égal, mes anges, vous devriez avoir un petit poêle et l’allumer le soir en rentrant.

– Nous verrons…, dit Diane, quand l’hiver sera venu…

– C’est qu’il vient, ma pauvre biche… Il approche à grands pas !… Moi qui vous parle, j’ai mis mes robes d’été dans l’armoire… Et je trouve que les jupons ouatés ne sont pas de trop.

Elle toucha l’étoffe de la robe de Cyprienne qui se trouvait le plus près d’elle.

– De l’indienne ! s’écria-t-elle ; et encore de la petite indienne !… Mes chers cœurs, comme vous devez grelotter avec ça !

La principale vertu de Cyprienne n’était point la patience.

– Mon Dieu, madame, dit-elle en reprenant sa robe avec un geste brusque, nous faisons comme nous pouvons, et nous ne nous plaignons pas.

– Est-ce que je vous aurais fâchée, ma perle ?… demanda madame Cocarde dont la voix flûtée prit des accents plus doucereux encore ; je ne me le pardonnerais pas, car je vous aime de tout mon cœur !… Voyez-vous, c’est dans votre intérêt que je parle… Un rhume est bien vite gagné… puis vient la fluxion de poitrine… Mes petits enfants, je sais bien qu’il y a la différence des situations… Je ne vous dis pas de mettre des robes de soie, comme moi… mais de bons corsages en laine bien doublés… voilà ce que je voudrais vous voir !

Elle sortit de sa poche un petit couteau d’écaille un peu plus long qu’une épingle, et s’en servit en guise de cure-dent.

– Il n’y a rien d’ennuyeux comme les cuisses de bécasse pour rester comme cela entre les dents !… poursuivit-elle sans ponctuer par le moindre silence son intrépide bavardage. Aimez-vous la bécasse, mes amours ?… C’est un gibier qui coûte toujours assez cher… mais, Dieu merci ! ma situation me permet de ne pas trop regarder à la dépense… Asseyez-vous donc là sur votre lit, mes belles… car il n’y a plus qu’une chaise… Vraiment, pour bien peu de chose vous pourriez avoir un joli petit mobilier… Je ne vous parle pas d’acheter des meubles comme les miens… la différence des situations… mais enfin…

– Madame, interrompit Diane, ce que nous avons nous suffit.

– À la bonne heure, mes trésors !… s’écria madame Cocarde ; on peut dire que vous n’êtes pas difficiles à contenter… Mais si vous ne vous asseyez pas, je croirai que vous voulez me renvoyer.

Manifestement, madame Cocarde avait le droit, en effet, de croire cela ; car les deux jeunes filles demeuraient devant elle muettes, froides, embarrassées. Néanmoins, elles obéirent à ce dernier appel et prirent place toutes deux sur le pied du lit avec une politesse contrainte.

Madame Cocarde était, comme nous l’avons dit, principale locataire de la maison, et grâce à l’intercession des deux sœurs, elle consentait à ne point chasser les Penhoël de leur misérable grenier.

C’était là tout le secret de la déférence que lui montraient Diane et Cyprienne.

– Bien, mes petits enfants !… reprit-elle. Comme cela, au moins, on peut causer à son aise !… J’ai beau avoir les dents bien rangées, ces coquines de bécasses ont de petits nerfs qui entrent partout !… Et puis, c’est peut-être une arête, car j’ai mangé du bar… Ah ! mes petits enfants, l’excellent dîner que j’ai fait !… Il faut que je vous en conte le menu… Un potage en tortue délicieux… Pour relevé, un bar au court bouillon… Pour entrée, une blanquette de volaille, que mon cordon bleu réussit toujours à merveille… Pour rôti, cette scélérate de bécasse… Après cela, une crème à la vanille, un raisin et mon café… Je n’ai jamais mieux dîné de ma vie !

Durant cette complaisante énumération, Diane et Cyprienne avaient les yeux baissés. On rouvrait en quelque sorte leur plaie vive ; on appuyait le doigt brutalement sur cette intolérable souffrance, la faim, qu’elles essayaient en vain d’oublier.

Madame Cocarde les lorgnait par-dessous sa paupière clignotante.

– Je ne suis pas ce qui s’appelle une gourmande…, poursuivit-elle ; mais j’avais déjeuné plus matin qu’à l’ordinaire… et c’est si bon de manger quand on a grand’faim !

Cyprienne poussa un gros soupir. Chacune de ces paroles doublait les déchirants élancements qui tiraillaient son estomac vide. Diane souffrait autant que sa sœur ; mais elle restait forte comme toujours, et aucun signe de malaise ne paraissait sur son visage.

– Et vous, mes belles…, reprit gaiement madame Cocarde, comment avons-nous dîné aujourd’hui ?… Je m’intéresse à cela, moi, parce que je vous aime.

Les deux jeunes filles ne répondirent point. Sous la paupière brûlante de Cyprienne, il y avait une larme d’angoisse.

– Eh bien ?… continua la principale locataire ; on ne veut donc pas me dire ses petits secrets de ménage ?… On a honte peut-être ?… Mon Dieu ! mes anges, je fais la part des différences de situation… Je pense bien que vous ne vivez pas d’ortolans… Tenez, voulez-vous que je vous dise, moi, ce que vous avez mangé aujourd’hui… Une bonne soupe… un bœuf aux choux et du fromage…

Pour la faim mortelle des deux pauvres filles, ce simple menu était plus appétissant que la carte la plus recherchée du dîner de madame Cocarde.

– Mon Dieu ! mon Dieu ! fit tout bas Cyprienne.

Le rouge monta au visage de Diane.

– Vous avez deviné à peu près, madame, dit-elle ; mais, je vous le répète… nous sommes contentes de ce que nous avons.

– Voilà de la vraie philosophie, mon ange !… Eh bien ! moi, je suis désolée… désolée de voir de charmantes filles comme vous dans la misère…

– Madame…

– Pas de colère, mon enfant !… Se montrer orgueilleuse vis-à-vis d’une véritable amie, c’est avoir un mauvais cœur !… Fâchez-vous tant que vous voudrez, du reste, vous ne m’empêcherez pas de dire ce que je pense… J’ai le cœur serré, voyez-vous, chaque fois que j’entre dans cette chambre… Deux pauvres chaises, un grabat… Cette harpe qui est seule maintenant, parce que vous avez vendu l’autre, je parie…

– Madame !… dit encore Diane.

La principale locataire prit ses deux mains qu’elle joignit avec celles de Cyprienne :

– Je vous assure que je vous aime, mes pauvres enfants !… prononça-t-elle d’un accent pénétré ; ayez confiance en moi, je vous supplie !… Je suis plus vieille que vous… J’ai plus d’expérience… Laissez-moi vous sauver !

Ce n’était pas la première fois que madame Cocarde parlait ainsi. Diane et Cyprienne avaient leurs raisons pour suspecter la franchise de ses paroles ; et pourtant, telle est la confiance de cet âge, que les deux jeunes filles relevèrent sur la principale locataire leurs regards émus et presque crédules.

– Des robes d’indienne en plein hiver, reprit madame Cocarde, pas de feu !… à peine une misérable chandelle… et pour soutenir ces jolis corps si délicats, si charmants, une nourriture grossière… peut-être insuffisante…

Elle sentit frémir la main de Cyprienne.

– N’est-ce pas ?… poursuivit-elle, insuffisante ?…

– Oh !… murmura Cyprienne, par grâce, ne nous parlez plus de tout cela, madame ; si vous saviez ce que je souffre !…

– Hein ? fit madame Cocarde avec curiosité.

Diane regarda sa sœur à la dérobée ; son front devint pourpre ; elle releva les yeux sur madame Cocarde et dit à voix basse :

– Elle souffre… parce qu’il y a deux jours qu’elle n’a mangé.

– Deux jours !… répéta froidement la petite femme ; moi qui ai mal à l’estomac quand j’oublie mon second déjeuner… C’est bien long !

Elle retira sa main pour la replonger dans la poche de sa douillette.

– Deux jours !… répéta-t-elle encore, mais cette fois avec lenteur et comme en faisant un retour sur elle-même ; moi aussi… ces choses-là ne s’oublient pas… moi aussi, j’ai été deux jours sans manger… Bon Dieu ! mes filles, tout le monde a passé par là… C’est le coup d’éperon qui force à faire le premier pas… et je vous promets que les autres pas ne coûtent guère…

Cette froideur subite refoulait l’émotion des deux jeunes filles, et Diane regrettait déjà son aveu.

– Oh ! oh ! continua la petite femme en suivant le cours de ses réflexions ; je savais bien que vous n’étiez pas millionnaires ! mais deux jours sans manger !… Ah çà ! le métier ne va donc pas du tout, du tout ?…

Comme Diane ne répondait point, madame Cocarde tourna les yeux vers elle et changea brusquement de visage. Sa froideur disparut pour faire place à cette douceur mielleuse et riante qu’elle savait donner à sa physionomie.

– Vous me voyez anéantie, mes beaux anges, dit-elle. Comment !… si près de moi… de moi qui vous porte un intérêt si véritable !… Mais vous ne vous souvenez donc plus de ce que je vous ai dit dans le temps ?

La voix de Diane prit un accent hautain et sévère.

– Nous avons tâché de l’oublier, madame…, répliqua-t-elle.

– Comme vous êtes ravissante ainsi, mon ange !… s’écria madame Cocarde qui la regardait avec une sincère admiration ; la fierté vous sied comme à une reine !… Ah ! que je voudrais jeter au feu cette petite robe qui m’impatiente et mettre à la place de la soie, du velours, des dentelles !… Ce serait si facile ! et vous me remercieriez tant lorsque vous seriez devenues plus raisonnables !

Diane, le front haut, les yeux baissés, la joue en feu, était belle, en effet, belle comme l’orgueil de la pudeur.

– Nous sommes obligées de nous lever dès le matin, madame, dit-elle, et voilà qu’il est bien tard.

– C’est-à-dire que vous me chassez ! s’écria la petite femme, moi, votre meilleure amie !… Et pourquoi ?… Parce que je veux changer votre misère en bonheur… parce que je suis franche et que je ne puis pas cacher mon dépit de vous voir comme ça sans ressource, vous qui pourriez avoir une maison et de beaux meubles, et tout !

Elle se leva dans un mouvement tragique, appris quelque part au théâtre, et qui rendait tant bien que mal l’amertume du dévouement méconnu ; puis elle ajouta sans s’éloigner encore :

– Souvenez-vous de ce que je vous dis là !… J’ai l’expérience… et je vous promets que vous vous mordrez les doigts, mes poulettes, plutôt dix fois qu’une, à cause de votre conduite de ce soir… Mais dame ! qui refuse muse !… On n’attendra pas ces demoiselles jusqu’à la fin du monde… Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! comme si on ne savait pas ça par cœur !… Nous sommes toutes la même chose !… On se rebiffe ; on fait la petite rageuse ; on rejette bien loin la fortune… Puis on se lasse, je dis les plus fières ! Et telle qui a repoussé tout l’or de la terre, des bijoux, des toilettes, des rentes… une situation, quoi ! prononça madame Cocarde avec emphase, se laisse prendre par un artiste ou un va-nu-pieds.

Diane fronça le sourcil.

Madame Cocarde haussa les épaules et se dirigea vers la porte.

– Voilà comme ça se joue !… grommela-t-elle en levant les yeux au plafond. Quand je pense que ces petites bégueules-là se laissent mourir de faim auprès de la soupière pleine !… car je vous le dis encore, quoique ce soit, en conscience, jeter des perles… je m’entends bien !… oui, mesdemoiselles sans le sou, il y a un monsieur, un millionnaire, qui en fait, pour vous, des pas et des démarches !… un homme tout ce qu’il y a de mieux !… et si vous vouliez, demain vous auriez équipage.

Point de réponse. Diane releva l’oreiller du lit pour faire la couverture.

Les yeux tendres et clignotants de madame Cocarde eurent un éclair, et sa bouche pincée fit une grimace méchante.

– Équipage, mademoiselle Diane, répéta-t-elle, vous qui n’avez plus de souliers… entendez-vous ?

Ceci fut dit avec une explosion d’aigreur et de malice. La petite femme mettait bas décidément son masque doucereux pour lâcher bride à sa langue barbelée, mauvaise, griffue comme la patte d’un chat en colère.

Elle avait encore deux ou trois pas à faire pour atteindre la porte. On allait en entendre de belles.

La pauvre Cyprienne n’écoutait plus. Diane, elle, avait laissé la couverture à moitié faite. Sa tête se penchait sur son épaule. Un sourire étrange errait autour de sa lèvre. Son front était pensif, et ses grands yeux, perdant leurs regards superbes, étaient devenus tout à coup rêveurs.

– Entendez-vous ?… reprit madame Cocarde exaspérée par le sourire de la jeune fille ; je vous jure bien, mesdemoiselles en haillons, que vous attendrez longtemps une occasion pareille ! Je me serais fait fort de vous obtenir, moi, tout ce que vous auriez voulu… Trente bonnes mille livres de rente, car cet homme-là est fou !… Des créatures comme ça refuser trente mille livres de rente !… Dites donc, avez-vous l’argent de votre mois pour me payer ? Ah ! ah ! j’ai été trop bonne avec vous ! Demain soir, foi d’honnête femme, les gens du grenier iront coucher dans la rue !…

Diane restait toujours calme. À la voir, on eût dit que toutes ces paroles insultantes ne lui étaient point adressées.

À ces derniers mots, pourtant, elle se tourna vers madame Cocarde avec lenteur.

La principale locataire, qui crut à une attaque, mit le poing sur la hanche d’un air intrépide ; mais ses bras tombèrent lorsqu’elle entendit la jeune fille lui demander froidement :

– Combien faut-il d’argent pour faire trente mille livres de rente ?

– Comment dites-vous, mon cœur ?… balbutia madame Cocarde. Combien il faut d’argent, en capital ?…

– Oui.

– Six cent mille francs au denier vingt.

– Six cent mille francs !… répéta Diane en regardant sa sœur à la dérobée.

La petite femme se rapprochait.

– Est-ce que nous allons être gentilles ?… murmura-t-elle avec un retour subit de caressante douceur.

Diane pensait.

Puis elle dit d’un ton tranquille :

– Cet homme… pourrait-on y aller ce soir ?

Madame Cocarde recula d’un pas, et Cyprienne releva la tête en sursaut pour jeter à sa sœur un regard stupéfait. Elle se croyait le jouet d’un rêve.

Il n’y avait pas la moindre trace d’émotion sur le beau visage de Diane.

– Peste !… fit la petite femme ; ce soir !… Comme on y va maintenant !… Ah çà ! mignonnes, vous vous êtes donc joliment moquées de moi ?…

– Diane ! prononça tout bas Cyprienne.

Diane lui imposa silence d’un geste glacé.

– Je vous demande, dit-elle en s’adressant à la principale locataire qu’elle regardait en face, si on peut aller chez cet homme ce soir ?

– Mais… je ne vois pas…, balbutia madame Cocarde ; sans doute…

Elle ajouta en aparté :

– Au fait, je ne réponds de rien, moi !… C’est lui qui les a dénichées !… Mais, tudieu ! il paraît que les petits anges savent déjà ce que parler veut dire !… Tout de suite, mon séraphin ! reprit-elle en souriant à Diane, et je vous promets que vous serez bien reçues… et que vous trouverez là un souper tout servi !

– C’est bon…, dit Diane ; voulez-vous nous y conduire ?

– Oh ! ma sœur !… fit Cyprienne en joignant les mains.

– Si je le veux !… s’écria la petite femme ; je passe un châle ; je mets un chapeau, et j’envoie chercher une voiture… Attendez-moi, mes biches !… je suis à vous dans deux minutes !

Elle sortit en courant.

Les deux jeunes filles restèrent seules.

Cyprienne regardait sa sœur avec de grands yeux ébahis, et ne pouvait point trouver de paroles pour l’interroger.

Diane était immobile, la taille droite, les bras croisés sur sa poitrine.

– Six cent mille francs !… dit-elle enfin… de quoi racheter Penhoël !

– Oh !… mon Dieu ! fit Cyprienne.

– Écoute !… reprit Diane, pendant que tu allais acheter du pain, j’étais là-haut, moi, et je les voyais souffrir ! Comme Madame est changée !… Ses yeux n’ont plus de larmes… Et notre vieux père qui va chaque jour de porte en porte, repoussé partout… abreuvé partout d’insultes et de mépris !

Cyprienne pleurait.

– C’est vrai !… c’est vrai ! dit-elle parmi ses larmes. Mais la honte !…

Diane la prit entre ses bras et la couvrit d’un regard de mère.

– Tu as raison, pauvre enfant !… murmura-t-elle ; ne viens pas… car c’est encore un combat… et si l’on échoue, cette fois, il faudra bien mourir…

– J’irai…, dit Cyprienne.

VI. L’HÔTEL MONTALT[modifier]

Nehemiah Jones, le majordome de Montalt, était un gentleman et un homme de goût parfait. Il avait acheté pour son maître un des plus confortables hôtels du faubourg Saint-Honoré ; un hôtel largement séparé de la voie où fourmille la foule bruyante et gênante, isolé au beau milieu de la grande ville, ombragé par des arbres centenaires et ouvrant la haute porte de ses salons sur des jardins de prince.

Nehemiah Jones avait trouvé cela entre les Champs-Élysées et la place Beauveau. C’était une retraite choisie d’où la vue rencontrait partout des arbres, du gazon, des fleurs, et nulle part l’autre côté de la rue, cette odieuse barrière qui borne l’horizon parisien ! nulle part la fenêtre curieuse du voisin ; nulle part le dos de ces civilisés qui passent des heures en contemplation devant les vitres des cordonniers ou des marchands de parapluies.

Et c’était charmant ! Une sorte de riant palais, bâti sous le règne de Louis XV, alors que les bosquets de Beaujon étaient bien loin de Paris encore et cachaient seulement les façades mignonnes des folies nobles ou financières.

L’hôtel Montalt, comme on l’appelait déjà dans le faubourg, affectait la forme régulière d’un château du XVIIIe siècle dessiné par Péronnet ou Gabriel.

C’était un corps de bâtiment carré, flanqué de deux pavillons symétriques. Au-dessus du deuxième étage, dont chaque fenêtre avait à son sommet des têtes rieuses de nymphes ou de satyres, régnait une galerie ajourée, tournant autour du toit et le masquant presque entièrement. Sur le fronton triangulaire, Coustou le jeune avait taillé deux dryades, couchées à demi et soutenant un écusson de marbre.

Sous le fronton, quatre colonnes doriques supportaient un large balcon, dont la saillie abritait la dernière marche d’un perron circulaire, où s’étageaient douze paires de vases à fleurs.

En quittant la cour plantée d’arbres pour monter les degrés du perron, vous trouviez un spacieux vestibule, soutenu par un péristyle d’ordre corinthien en marbre violet, avec chapiteaux de bronze ; l’œil enfilait le corps de logis, percé à jour, et allait se reposer sur la belle verdure du jardin situé derrière l’hôtel.

Aux deux côtés du vestibule, pavé en mosaïque romaine, s’ouvraient, à droite, le salon, la galerie, la bibliothèque, le tout en enfilade ; à gauche, sous une tête de cerf monstrueuse, la salle à manger, où pouvaient s’asseoir cinquante convives.

En face du perron, l’escalier d’honneur montrait sa haute rampe d’acier ciselé, rehaussé de volutes d’or, de pampres et de fleurs. Du côté opposé à la rampe, au-dessus d’un lambris en marbre violet comme celui des colonnes, Desportes avait mis quelques-unes de ses larges peintures, sur lesquelles le dôme transparent qui terminait l’escalier jetait la lumière à grands flots.

La terrasse, tournant deux fois sur elle-même avec ses balustrades de marbre blanc, s’ouvrait au delà du vestibule et descendait au jardin. C’était un vrai petit parc, qui s’étendait à gauche de l’avenue Marigny jusqu’aux maisons du faubourg d’une part, de l’autre, jusqu’aux abords des Champs-Élysées.

On était là surtout en plein XVIIIe siècle. Après le beau parterre, venait le boulingrin Pompadour et les tilleuls énormes, taillés en arcades. Puis c’étaient des statues, habillées de mousse et cachées dans des niches de verdure, des jets d’eau qui voulaient être rustiques, des naïades, des tritons, Neptune, Amphitrite, etc., le tout entouré d’un cercle de buis centenaires à qui le ciseau avait donné mille formes architecturales ou fantastiques.

Par delà les grands buis, il y avait des labyrinthes ombreux où Cupidon et sa sœur se jouaient, aimaient, souriaient, se groupaient sous la feuillée, suivant le lascif caprice de l’art au siècle de Louis XV.

Lors de son arrivée, Montalt avait trouvé ce mythologique paradis en pleine verdure et en pleines fleurs. Il n’avait eu garde de regretter son froid palais de Portland-Place, à Londres. Mais quand vinrent les jours pluvieux de septembre, adieu la riche feuillée des grands arbres, adieu les corbeilles de fleurs.

Le nabab était inconstant par système. Il se serait fatigué bien vite des fleurs et des arbres, mais il n’aimait pas à voir son caprice contrarié avant l’heure de la satiété.

Il fit appeler Nehemiah Jones, son majordome, et il lui dit :

– M. Jones, ne pourrait-on mettre mon jardin en serre ?

– Si c’est la volonté de milord, répliqua Nehemiah Jones le plus simplement du monde, pourquoi non ?

Il eût semblé, en vérité, à entendre ce brave Anglais, que la volonté de milord était la règle de l’univers.

Milord répondit :

– C’est ma volonté, M. Jones.

Nous ferons remarquer en passant que ce titre de lord, appliqué à Montalt, était de pure convention. L’Angleterre ne prodigue pas ainsi la seigneurie : seulement, tout million est noble pour les pauvres gens. Montalt, d’ailleurs, n’y tenait point, et se vantait volontiers d’être sorti du peuple.

Nehemiah Jones salua et se retira. Quelques heures après, une armée d’ouvriers envahissait le jardin, au-dessus duquel s’éleva comme par enchantement une toiture transparente.

Cela coûta un prix insensé. Mais Nehemiah Jones revint dire à Montalt un beau matin :

– Milord, on a mis en serre le jardin de Votre Seigneurie.

C’était bien la perle des majordomes, que ce Nehemiah Jones.

Paris s’est, ému, un jour, ému pour tout de bon vraiment, parce qu’on lui a ouvert, moyennant un franc d’entrée, un Éden qui se nommait le Jardin d’Hiver, et qui était grand comme la salle des Pas-Perdus, au Palais de Justice. Le parc de Montalt aurait contenu à l’aise une demi-douzaine de Jardins d’Hiver.

Jugez si Paris se mit en fièvre ! Les premiers qui entendirent parler de cette merveille n’y voulurent point croire ; puis, comme on racontait des détails précis, vraisemblables, circonstanciés, les moins curieux désirèrent voir.

Mais il ne s’agissait pas ici de donner un franc et de confier au contrôle sa canne ou son parapluie : personne n’entrait, sinon les amis de Montalt, ou encore les protégés de Nehemiah Jones.

C’est à peine si, des fenêtres hautes du faubourg, on voyait briller à travers les arbres, dans ce pays de jardins et de bosquets, l’immense voûte de verre ; mais on n’en grimpait pas moins aux mansardes et c’étaient souvent de belles dames qui laissaient en bas leurs équipages pour entreprendre cette ascension.

Il y eut des grisettes aussi pauvres qu’honnêtes qui gagnèrent trois cents livres de rente à prêter ainsi leur modeste asile, d’où l’on apercevait le dôme des Invalides, le Val-de-Grâce, l’Institut, la Salpêtrière, mais non du tout le mystérieux paradis du nabab.

Le champ était ouvert aux suppositions, aux descriptions apocryphes, à la poésie des nouvellistes rêveurs, et Dieu sait que nul ne se faisait faute d’avoir en poche son petit plan du jardin miraculeux ! On en comptait les berceaux, les grottes et les statues. Plus il était difficile d’y pénétrer, plus il y avait de véritable gloire à dire : « Je l’ai vu. »

Personne ne s’en privait. Et comme le thème descriptif était varié par l’imagination de chacun, l’idée que s’en faisaient les simples dépassait toutes les limites du merveilleux.

Les uns, frottés de saine littérature, refaisaient tout doucement les bosquets d’Amide, ou l’Éden de Milton ; les autres prouvaient certaines connaissances d’histoire naturelle en décrivant les mille plantes des plates-bandes et des corbeilles ; d’autres enfin, prenant soin d’animer la scène, montraient le beau nabab errant sous ses féeriques ombrages, au milieu d’un essaim d’almées.

Car l’idée du sérail de Montalt avait franchi le détroit, et ceux qui avaient aperçu, par hasard, Séid et son noir compagnon, leur confiaient tout naturellement la garde d’un harem nombreux et choisi.

Quant à l’idée qu’on se faisait de la richesse du nabab, c’était quelque chose de prodigieux et de fou. Ceux qui ne voulaient pas exagérer disaient seulement qu’il était plus riche que le roi ; mais le commun des croyants ne cherchait pas même une comparaison.

Les hâbleurs parlaient de fourgons chargés d’or…

Et de tout cela se dégageait une sorte de crainte superstitieuse. Un homme qui disposait de tels trésors devait être au-dessus des lois du monde et se rire des barrières imposées à la foule.

Parmi tous ces on dit, le vrai avait sa part, le faux la sienne. Ce qu’il faut affirmer, c’est que ce fameux jardin n’avait point peut-être son pareil en Europe.

Quant à l’hôtel, œuvre d’une ère sensuelle s’il en fut, Montalt l’avait orné suivant son goût bizarre. Là, se mêlaient aux voluptueux souvenirs de notre XVIIIe siècle, les molles délices des mœurs asiatiques. Le confort anglais brochait sur le tout et doublait l’originalité de cet hybride accord.

Boucher se trouvait avoir jeté en grappes ailées ses Amours dodus sur les panneaux d’une salle que Montalt avait fait daller de marbre et où des tuyaux lançaient l’eau tiède et parfumée des bains, suivant la mode de Tebriz ou de Dir. Sous les tentures se montraient encore les guirlandes de fleurs et de fruits. Les vives couleurs des pans de cachemire faisaient tort aux nuances un peu passées qui chatoient encore aux robes des marquises-bergères de Watteau.

Et tout près, à dix pas de ces coussins paresseusement amoncelés, l’attirail austère du sport britannique.

Le palais de Montalt réunissait la mollesse du XVIIIe siècle aux mollesses de l’Orient, sans craindre le voisinage des modes roides du gentlemanry pur sang.

Car Montalt, malgré toute sa puissance, ne pouvait façonner que le dedans à sa guise. Entre les murs de l’hôtel ses souvenirs pouvaient prendre une forme et lui rendre aisément l’aspect aimé de sa vie indienne ; il pouvait se croire encore à Mascate, ou parcourant en vainqueur, avec ses cipayes, un coin de la Perse, une province du Kaboul…

Mais au dehors, c’était l’Europe. Impossible de refaire les mœurs de tout le monde. Au lieu du palanquin asiatique aux balancements indolents, il fallait le fougueux attelage.

Et point n’est besoin de dire que les écuries du nabab n’avaient pas de rivales dans Paris.

La richesse, le luxe prodigue et somptueux étendaient comme un vernis sur les contrastes trop heurtés qui eussent pu déparer la demeure de Montalt. Le désordre est plus beau parfois que toute symétrie. Cela était beau comme le désordre.

Montalt était là, d’ailleurs, servant lui-même de lien vivant à toutes ces choses disparates, et adoucissant les contrastes, à force de présenter en sa propre personne tous les contrastes réunis.

C’était son œuvre ; l’œuvre achevée, il n’y songeait plus guère, et vivait là comme il eût vécu ailleurs, indifférent à ces merveilles créées avec tant de passion.

Suivant la morale commune, qui est assurément la meilleure, il menait là, dans sa délicieuse retraite, une existence assez peu exemplaire.

Les trois dieux idiots du vaudeville : le jeu, le vin, les belles, étaient sa religion.

Il buvait comme un vrai lord ; il jouait comme un possédé du diable ; il aimait comme don Juan. Où son inconstant amour n’avait-il pas été, depuis les pécheresses divinisées par la mode et se faisant une gloire de leur galanterie, jusqu’à ces Madeleines modestes qui glissent et tombent derrière le voile ? Depuis Lola, notre belle Lola, madame la marquise d’Urgel, jusqu’à telle jolie dame, que Lovelace lui-même eût craint d’attaquer.

Il est vrai de dire, pourtant, que Montalt n’opérait jamais de séductions et n’abusait de personne. Il n’avait ni le temps, ni le vouloir. Pour séduire, il faut au moins un semblant d’amour, et la comédie jouée eût fatigué Montalt presque autant que la réalité même…

Elles l’eussent aimé, car il était généreux, noble, brave et beau comme un demi-dieu ; elles l’aimaient peut-être. C’était malgré lui et à son insu. Lui n’aimait rien et donnait tout à ses sens qui s’éveillaient, ardents et jeunes, à côté du sommeil lourd de son cœur.

On est ainsi parfois, à la suite d’un de ces amours mortels où l’on avait mis tout son être et que la déception a brisés. Mais le nabab disait bien souvent que jamais il n’avait aimé…

C’était sa nature, sans doute.

Il fallait croire cela, bien que difficilement on pût concilier ce vide glacé du cœur, ce matérialisme sans contre-poids avec la belle générosité qui perçait, non point dans ses paroles, mais dans ses actions.

Il y avait tant de contrastes dans cet homme ! Ceux qui l’approchaient le plus intimement n’auraient point osé le juger, encore moins le définir. En principe, son âme semblait perdue ; il n’y avait plus rien en lui que doute, négation, blasphème. Tout ce qui est bon, tout ce qui est saint, excitait son mépris ou sa raillerie. Il ne voulait croire qu’au mal. Et pourtant, à part les fautes de sa vie systématiquement dissolue, il ne faisait que le bien.

C’était comme une lutte entre sa nature bonne, sensible, miséricordieuse, et quelque système impie, qu’il s’était imposé de force à lui-même. C’était, si l’on peut s’exprimer ainsi, un homme arrivé à la religion du vice, et tâchant d’expier ses vertus. C’était surtout, du moins aurait-on pu le croire s’il n’avait pris à tâche de le nier constamment, un homme blessé par le sort injuste et qui avait cette folie bizarre de tourner sa vengeance contre Dieu même.

Ses bonnes actions, il les cachait avec un soin minutieux et jaloux, avec un soin presque égal à celui qu’il mettait à se parer de ses fautes. Vis-à-vis même du serviteur chargé de répandre ses bienfaits, il s’en excusait comme d’une faiblesse honteuse. Par un raffinement d’ironie, ce même serviteur remplissait auprès de lui un emploi sans nom.

C’était un Anglais appelé Smith. Des sommes énormes passaient par les mains de ce Smith. La plus grande part était affectée à des aumônes, bien que Montalt fît semblant de croire parfois que le tout passait au budget de ses plaisirs.

Le soir, en revenant du jeu, Montalt entrait dans une chambre ornée de tout ce que le luxe peut offrir de plus merveilleux. Une fois sortie de cette chambre, la femme qui y était entrée n’y devait plus rentrer jamais. Ce n’était pas néanmoins un exil, car elle avait droit dorénavant de franchir la porte close de l’hôtel et d’assister aux magnifiques fêtes du nabab.

Ce qui n’était pas un mince privilége.

M. Smith n’avait pas encore été au dépourvu, et pas une fois, la chambre consacrée ne s’était trouvée vide à l’heure où le nabab rentrait d’ordinaire.

Mais celui-ci, en cela comme en toute autre chose, avait ses caprices soudains et impérieux. Il lui arrivait bien souvent de passer franc devant la chambre, au devant de laquelle veillaient les deux noirs, sans même jeter un regard à l’intérieur.

Ces soirs-là, il entrait seul dans son appartement, dont il fermait la porte à double tour. On l’entendait se promener longtemps et à grands pas sur le parquet de sa chambre à coucher. Parfois, ses serviteurs curieux prétendaient avoir ouï, à travers la porte, comme un sourd gémissement…

Le lendemain, on le trouvait sur son lit, pâle et brisé de lassitude. On n’osait point lui adresser la parole ; à peine prenait-on le courage de regarder à la dérobée son visage défait et bouleversé.

Ces jours-là, il ne mangeait point. Il restait jusqu’au soir assis sur son divan, tandis que ses deux nègres, immobiles et muets, attendaient ses ordres.

Ceux qui eussent pu pénétrer le secret de sa vie auraient remarqué que ces tristesses mornes et profondes le prenaient chaque fois que les hasards du jeu le forçaient à enlever un diamant au couvercle de sa boîte de sandal.

Et assurément, ce n’était pas la perte elle-même qui le navrait ainsi, car on n’avait jamais vu au Cercle des Étrangers un joueur plus calme et plus impassible.

Les jours dont nous parlons, personne ne pénétrait près de lui, pas même Étienne et Roger qu’il aimait tant à voir d’habitude.

Car, en ceci du moins, le nabab avait fait exception à son inconstance. Cette amitié de hasard, nouée dans le coupé d’une diligence, eût gardé pour bien des gens, dans son origine même, un germe de rupture. Mais, pour Montalt, c’était tout le contraire ; il se disait avec un souverain plaisir que cette liaison n’avait aucune cause logique : on n’était ni parent ni voisin ; on n’avait point été élevé ensemble ; on ne s’était point dévoué mutuellement l’un pour l’autre : donc, il y avait chance que l’on pût s’aimer…

Pour sa part, il aimait les deux jeunes gens beaucoup plus que le premier jour. Il était fou du talent d’Étienne ; il applaudissait de tout son cœur aux moindres saillies de Roger. Vous eussiez dit parfois, lorsqu’ils étaient ensemble, un père entre ses deux fils chéris tendrement.

Mais c’était plus souvent encore un joyeux camarade, et alors il n’était plus possible de ramener la moindre idée paternelle. Montalt, jeune comme eux par la beauté, par l’esprit, par l’élégance exquise, pouvait passer facilement pour le frère aîné, à qui deux ou trois années de plus donnent du poids et de l’aplomb.

Il poursuivait avec une héroïque patience l’œuvre entamée sur la route de Rennes à Paris. Chaque fois que les deux jeunes gens et lui se trouvaient ensemble, il prêchait ; c’était sa manie. Il voulait faire d’Étienne et de Roger des philosophes à son image ; il voulait leur donner surtout ce profond mépris de l’espèce féminine qu’il affectait en toute occasion.

Pour en arriver là, il faisait mieux que raisonner, il tentait. À plusieurs reprises, Étienne et Roger s’étaient trouvés en face d’occasions charmantes et imprévues ; mais le nabab avait beau les entourer de séductions, Étienne et Roger résistaient vaillamment ; Étienne surtout dont le cœur était plus fort.

Du reste, ils se laissaient aller tous deux sans trop réfléchir, et avec l’insouciance de leur âge, à la pente de cette bonne et molle vie que le hasard leur faisait. Étienne travaillait et recevait de son labeur une récompense royale ; Roger ne travaillait point, mais il portait le titre de secrétaire de milord et touchait, sous ce prétexte, des appointements magnifiques.

Tout, dans la maison du nabab, voitures, chevaux, valets, était à leurs ordres.

Charmants cavaliers comme ils l’étaient, distingués, spirituels, élégants, et riches par la grâce du hasard, ils faisaient, en vérité, figure dans le monde.

Au commencement, et d’un commun accord, ils s’étaient promis de mettre à exécution ce cher dessein qu’ils avaient fait un soir dans le jardin de Penhoël, thésauriser, thésauriser comme des avares, pour revenir bien vite en Bretagne où les attendait le bonheur.

Étienne restait fidèle à son projet. Chaque somme que lui donnait le nabab était religieusement placée, et le jeune artiste tressaillait d’aise en voyant s’augmenter rapidement son trésor, car c’était la dot de Diane, de Diane qui était son rêve de toutes les heures, son amour unique et passionné.

Car, à travers l’éloignement, Étienne la voyait encore plus noble et plus belle.

Roger pensait bien, lui aussi, à Cyprienne, mais sait-on comment l’argent se dépense à Paris ? La dot de Cyprienne était lente à venir.

Il aimait pourtant, le bon garçon ; mais plus d’une enchanteresse, placée sur son passage par ce perfide Montalt, lui avait semblé bien adorable.

Tandis qu’Étienne peignait des panneaux ou esquissait des cartons, Roger allait se promener. Quand il revenait et qu’Étienne le questionnait en frère, Roger ne faisait pas toujours confession générale.

Une chose cependant rapprochait les deux jeunes gens et les réunissait en une commune inquiétude, c’était l’absence de nouvelles de Bretagne, le silence complet et inexplicable des amis qu’ils avaient laissés derrière eux.

Étienne avait écrit à Diane plusieurs fois ; Roger avait écrit à Cyprienne et à Madame. Point de réponse.

Des lettres avaient été adressées au vieux Géraud qui, de tout temps, avait témoigné à Étienne et à Roger une affection sincère. Point de réponse encore.

Les semaines s’étaient écoulées ; on attendait toujours. Étienne et Roger faisaient mille suppositions et s’ingéniaient à chercher le mot de l’énigme. Jamais, dans leurs hypothèses, ils n’arrivaient à côtoyer même la triste réalité !…

En désespoir de cause, Étienne avait écrit à un de ses confrères dont la famille habitait les environs de Redon ; et il comptait les heures en attendant la réponse, qui, cette fois, ne pouvait pas lui manquer.

VII. LE DESSERT[modifier]

Le nabab traitait magnifiquement. Il avait pour chef un de ces hommes choisis qui portent notre glorieux nom français jusqu’au fin fond des cuisines russes, anglaises et autrichiennes. Son repas était au-dessus de toute description, et la plume de faisan des poëtes culinaires qui continuent Antonin Carême se fût émoussée devant tant de splendeur.

Par exemple, il faut bien l’avouer, les convives assis autour de cette table éblouissante étaient un peu mêlés. Nous parlons seulement de la première table, car il y en avait deux, et la seconde, réservée aux dames, n’était pas mêlée du tout.

Dans ce monde errant et bien titré qui se groupe autour d’une maison de jeu, dès qu’une maison de jeu s’ouvre, il est vraiment bien difficile de distinguer l’aventurier du gentilhomme. En effet, l’aventurier se frotte si aisément au gentilhomme, et le gentilhomme si fatalement à l’aventurier, qu’ils déteignent l’un sur l’autre, si bien que tel vrai marquis, possédant un nombre rond de quartiers sincères, vous fait l’effet d’un aigrefin, tandis que tel bachelier ès tours d’adresse, cachant soigneusement ses diplômes, vous miroite à l’œil comme le plus pailleté des marquis.

Il y a longtemps que la mode française est à l’anglomanie. Montalt avec ses millions, sa romanesque histoire où il n’y avait pas un seul mensonge, sa grande mine et la haute distinction de sa personne, n’aurait eu qu’à se laisser faire pour devenir le lion des salons aristocratiques.

On eût abaissé à plaisir les roides barrières de l’étiquette devant ses fantaisies, et, de par l’audace même de ses caprices, il eût conquis la royauté de la mode.

Mais il n’en voulait pas. Il lui plaisait, par exemple, d’attirer chez lui le faubourg Saint-Germain et de ne point lui rendre sa visite.

Il lui plaisait d’amuser tout ce monde orgueilleux, mais en l’humiliant à sa manière.

Chez lui, le plaisir ne s’arrêtait jamais avant d’atteindre aux folles nuances de l’orgie ; on le savait. Il se divertissait à voir les puritains passer le seuil de son enfer.

Autour de la table de Berry Montalt, il y avait assurément de vrais grands seigneurs, mais on y voyait aussi, à part même nos gentilshommes de l’hôtel des Quatre Parties du Monde, un nombre assez notable de chevaliers d’industrie. Les uns et les autres, du reste, s’emboîtaient passablement et formaient un très-noble ensemble.

On voyait là, réunis, des représentants de trois ou quatre aristocraties, et la crème de cinq ou six tripots.

Le Cercle des Étrangers surtout, alors dans toute sa gloire, fournissait un contingent remarquable. Tous les pays du globe étaient représentés. Les plus minces convives se nommaient pour le moins M. le chevalier. Il y avait des quantités de comtes… trois marquis et un duc. Il y avait même cet illustre et trop infortuné polonais le prince Bottansko, dont les affidés de la Russie parlaient avec mépris, mais qui était, en réalité, un ancien modèle d’atelier, honorablement connu parmi les rapins de l’empire.

C’était merveille de voir l’élégante et spirituelle courtoisie qui se dépensait autour de la table. Montalt donnait le ton, et il était en veine de charmantes saillies. Ce qu’il y avait d’alliage dans cette noble réunion disparaissait vraiment sous l’or pur.

D’ailleurs, les grecs de 1820, bien que cette appellation antique ne fût pas encore retrouvée, valaient nos grecs de 1847. Ce genre est évidemment d’élite et donne à ses adeptes un vernis inappréciable.

Entre les plus élégants, M. le chevalier de las Matas se faisait remarquer ; il méritait à tous égards l’honneur que lui avait fait milord en le plaçant auprès de lui. Nos deux autres gentilshommes ne brillaient pas à beaucoup près autant, mais le Portugal et l’Allemagne sont des pays où l’esprit de conversation ne croit pas en pleine terre. M. le comte de Manteïra et le bon baron Bibander étaient, en somme, convenables : c’était tout ce qu’il fallait exiger deux.

En arrivant à l’hôtel du nabab, nos trois gentilshommes avaient eu une alerte assez vive. Ils n’avaient vu jusqu’alors Montalt qu’au Cercle des Étrangers, et ils ignoraient entièrement la composition de son intérieur.

Lola était bien venue à l’hôtel, comme tant d’autres femmes ; mais, comme toutes les autres, elle n’avait fait que passer.

En entrant, ce soir, les premières figures aperçues par Bibandier, Blaise et Robert, avaient été justement deux visages de connaissance, qu’ils ne s’attendaient certes point trouver là ; nous voulons parler d’Étienne et de Roger.

Les deux jeunes gens étaient aux côtés de Montalt, et faisaient avec lui les honneurs.

La surprise de nos trois gentilshommes fut si grande, qu’ils pensèrent se trahir au premier moment.

Mais ils étaient bien déguisés ; l’aplomb leur revint d’autant mieux qu’ils purent voir tout de suite qu’on ne les reconnaissait point.

Par le fait, Étienne et Roger étaient à cent lieues de songer à M. Robert de Blois, à Blaise, son domestique, ou même au pauvre fossoyeur Bibandier.

L’alerte était passée depuis longtemps. Le dîner marchait suivant les règles de l’art. Le sommelier de milord, personnage classique et nourri des traditions les plus respectables, dirigeait avec méthode et sang-froid son bataillon de porte-bouteilles ; les vins étaient non-seulement choisis, ce qui est beaucoup, mais servis selon le code de la gastrologie, ce qui est davantage.

Il faut ici le coup d’œil et la science. Il faut savoir alterner le chaud madère avec le bordeaux, ce roi des vins ; il faut placer à propos le chambertin généreux, le porto, cher aux palais britanniques, le syracuse, le chypre et le lacryma-christi, ces vins romantiques, que l’on boit au théâtre dans des coupes de carton doré ; le constance, fouetté par les tempêtes, et le johannisberg, diplomatique ambroisie, qu’on n’achète, dit-on, qu’avec de l’esprit ou de la gloire.

Quant au champagne, cette pâle et froide potion qui met les collégiens en goguette et fait chanter les étudiants à la barrière, nous aurions pudeur de prononcer son nom bourgeois parmi tant de noms illustres.

On causait fort gaiement déjà. Le baron Bibander, une fois la glace rompue, se prenait à baragouiner d’une si triomphante façon, que le bon Graff était tout fier de son élève.

Montalt avait des prévenances pour chacun, mais il donnait la principale part de son attention à M. le chevalier de las Matas, qui l’entretenait avec une rare vivacité.

Montalt lui répondait, lui souriait, et ne laissait jamais son verre vide.

Le moyen de ne pas boire quand on avait milord lui-même pour échanson ! M. le chevalier, bonne tête pourtant, était déjà un peu exalté au commencement du second service.

Mais cela ne tirait point à conséquence, attendu que les trois quarts des convives marchaient en avant de lui. Le prince Bottansko, surtout, afin de faire honneur à sa nationalité, buvait avec une vigueur au-dessus de tout éloge.

Dans la galerie voisine, un brillant orchestre exécutait tantôt des airs à la mode, tantôt des mélodies indiennes, fournies par Mirze, l’ancienne esclave du nabab.

Au bout de la galerie s’ouvrait une seconde salle, décorée exactement comme la première, et au milieu de laquelle se dressait aussi une table servie.

Cette table était entourée par un cercle de charmantes femmes qui buvaient, ma foi, le mieux du monde.

Mirze présidait au banquet féminin, Mirze que nous avons vue toujours mélancolique et muette.

Mais le nabab lui avait dit d’être gaie, de chanter, de sourire…

Elle était gaie, la pauvre âme esclave, elle chantait, elle souriait.

Presque toutes ces dames avaient obéi, du reste, à la fantaisie de Montalt ; elles avaient, pour la plupart, des costumes asiatiques, et douze ou quinze d’entre elles, sous la direction de Mirze, s’étaient déguisées en bayadères de Mysore.

Bien entendu, autour de cette table, on n’eût pas trouvé une seule femme laide. Ceci était la moindre chose. Mais il y en avait de ravissantes et qui faisaient le plus grand honneur au goût de M. Smith, le galant distributeur d’aumônes.

Parmi les plus charmantes, il fallait distinguer deux petites danseuses de l’Académie royale de musique, qui venaient pour la première fois à l’hôtel. M. Smith, on peut le dire, avait eu ici la main particulièrement heureuse. C’étaient deux petits lutins au sourire naïf et mutin, toutes jeunes, gracieuses comme des fées.

Des bijoux, enfin !

Ces deux demoiselles avaient été convoquées en vue d’Étienne et de Roger. Le nabab voulait en finir une bonne fois avec la chevaleresque niaiserie de ses deux favoris ; et vraiment, pour opérer une tentation efficace, on ne pouvait trouver mieux que mesdemoiselles Delphine et Hortense, les deux plus nouvelles acquisitions du corps de ballet de l’Opéra.

Étienne et Roger n’avaient qu’à se bien tenir !

De temps en temps, pendant le dîner, Montalt les regardait en souriant à l’idée de sa victoire prochaine, et tout en écoutant les discours animés du chevalier de las Matas, qui lui soumettait peut-être, en ce moment, le plan de sa fameuse martingale, Montalt faisait de loin aux deux jeunes gens des signes de joyeuse menace.

Étienne et Roger comprenaient parfaitement, et levaient leurs verres en signe de bataille acceptée.

Malgré l’incontestable talent de M. Smith, les délicieuses pensionnaires de l’Académie royale de musique n’étaient cependant pas précisément ce que Montalt aurait voulu.

Il s’agissait de convertir les deux jeunes gens à sa manière de voir, et, sur ce sujet, la fantaisie de Montalt s’était développée outre mesure. La résistance de Roger et d’Étienne l’avait piqué au vif. C’était désormais une gageure qu’il prétendait gagner à tout prix.

Aussi se montrait-il ici bien plus difficile que pour lui-même. Il ne s’était pas confié en aveugle, comme d’ordinaire, à l’expérience habile de M. Smith. Il avait donné des instructions spéciales ; il avait désigné lui-même deux jeunes filles qui n’étaient ni mademoiselle Delphine, ni mademoiselle Hortense.

Mais, chose que le nabab ne voulait plus concevoir depuis longtemps, il est des vertus, des entêtements, pour parler son langage, qui sont encore capables de résister à tout l’or du monde.

Cela en plein XIXe siècle !

C’est triste à penser, mais le nabab venait d’en avoir une preuve éclatante.

Il s’agissait de deux pauvres enfants sans ressources, et que nul conseil ne soutenait dans la droite voie, de deux enfants, placées sur cette pente glissante où nulle jeune fille ne garde l’équilibre, au dire des romanciers païens et des philosophes de l’école transcendante, de deux chanteuses des rues, puisqu’il faut nommer les choses par leur nom.

Mais des chanteuses comme on n’en voit point, des jeunes filles d’une beauté si merveilleuse et si touchante que le nabab, ce cœur flétri, avait senti quelque chose remuer au fond de son âme, rien qu’à les regarder !

Il les aimait, ces deux belles jeunes filles ; il pensait à elles bien souvent, depuis que le hasard les avait jetées, un jour, sur son chemin, et s’il s’obstinait à vouloir faire d’elles les maîtresses d’Étienne et de Roger, c’est que l’idée lui souriait d’avoir ainsi près de lui deux couples beaux, jeunes, heureux.

Sa pensée ne pouvait aller plus loin sans mentir à l’étrange et triste morale qu’il s’était faite ; songer au mariage, c’eût été non-seulement folie, au point de vue des exigences sociales ; c’eût été surtout fausser et pervertir la ligne terrible de sa philosophie.

Mais ce beau rêve ne pouvait point se réaliser. Les deux jeunes filles qui auraient dû s’y prêter avec tant de reconnaissance s’avisaient de préférer leur pauvreté à ce qu’elles appelaient la honte.

Tant il est vrai que ce malheureux Montalt ne pouvait rencontrer chez les femmes que contradiction et méchant vouloir !

Ah ! si elles avaient consenti, la défaite des deux jeunes gens eût été, cette fois, bien certaine ! Comment résister à tant de naïveté charmante ? Comment rester froid devant ces divins sourires ?

Mais elles ne voulaient pas. Tous les efforts avaient échoué. Il n’y fallait plus songer.

Et le nabab donnait aujourd’hui cette fête, en désespoir de cause, pour voir s’il pourrait se passer des petites chanteuses de rues.

Les choses semblaient aller à souhait. Nos deux jeunes gens, placés auprès de compagnons de leur âge, ne se ménageaient point. En somme, ce complot, ourdi contre leur fidélité amoureuse, était assez innocent ; et lors même qu’ils eussent découvert le piége où l’on prétendait les pousser tout doucement, peut-être n’en eussent-ils point conçu une horreur très-profonde.

Ils étaient parfaitement disposés ce soir-là. Le nabab pouvait suivre de loin les progrès de leur gaieté toujours croissante. Il voyait leurs joues s’animer, leurs yeux briller, et leurs regards, excellent augure ! se tourner parfois, avec une impatience non équivoque, vers la porte qui conduisait, au second salon.

Les têtes s’exaltaient, cependant ; le dessert, symétriquement aligné, avait subi l’attaque générale et couvrait la table de ses plats en désordre. Trente conversations se croisaient, vives et décousues. C’était l’heure. Le nabab fit un signe. Dans la galerie, l’orchestre frappa un accord long et retentissant. Il se fit un bruit de pas légers et un essaim de femmes se précipita dans la salle, le verre à la main.

Elles étaient masquées, mais de ce masque court et sans barbe qui ne cache ni le rouge éclat des lèvres, ni la fraîcheur jeune et veloutée des joues.

Il y eut à ce coup de théâtre un cri d’enthousiasme parmi les convives. Le baron Bibander seul fut un peu contrarié parce que cette galante surprise le saisissait au dépourvu, et qu’il n’avait pas le temps de consulter son miroir de poche, pour voir si son visage n’avait pas déteint, par hasard.

L’orchestre jouait au dehors un air lent et monotone.

Au moment où les convives descendaient le double perron de la terrasse pour entrer au jardin, dont l’aspect dépassait les étincelantes merveilles des contes de fées, les douze femmes déguisées en bayadères quittèrent brusquement leurs cavaliers et s’élancèrent sur le gazon qui faisait face à l’hôtel.

Au premier plan du tableau, sur le velours des gazons, parmi les corbeilles fleuries, on voyait ces douze femmes, pareilles en beauté, drapées gracieusement dans leurs costumes étranges, tout étincelants de pierreries et d’or, et dont la danse molle réalisait un voluptueux rêve.

Leurs masques étaient tombés au premier signal de l’orchestre. Elles étaient toutes charmantes et jeunes, mais il fallait donner la palme aux élues de M. Smith, à ces deux péris, légères et mignonnes qui devaient tenter la conquête d’Etienne et de Roger.

Elles étaient en vérité adorables, et l’on n’eût point su dire laquelle était la plus ravissante. Hortense avait un visage de brune, piquant et vif, couronné de cheveux noirs comme l’ébène.

Delphine était blonde ; mais non point de ces blondes langoureuses dont le regard se noie, pâle et sans rayons. Ses grands yeux bleus souriaient ; les boucles d’or de ses longs cheveux se jouaient avec mutinerie sur ses blanches épaules.

Elle était jolie, jolie !…

Étienne regardait Delphine ; Roger dévorait des yeux Hortense. Et le nabab souriait, tout en écoutant M. le chevalier de las Matas, qui redoublait ses frais d’éloquence.

L’orchestre, qui avait d’abord voilé ses accords lents et balancés, montait en un crescendo de plus en plus rapide. La danse suivait l’orchestre. On voyait les bayadères se mêler, se perdre, se reprendre, tourner sur elles-mêmes en agitant leurs voiles, et former comme une chaîne vivante dont les anneaux se nouaient et se dénouaient.

À mesure que le rhythme devenait plus vif, une sorte de fièvre enthousiaste s’emparait d’elles.

Les musiciens haletants pressaient la mesure, pressaient toujours.

Un instant encore on vit la troupe charmante précipiter ses pas avec frénésie ; puis, tout à coup, l’orchestre se tut. Les danseuses avaient disparu comme un songe.

Delphine appuyait sa blonde tête contre la poitrine d’Étienne. Hortense prenait en souriant le bras de Roger.

Le nabab caressa du doigt sa moustache effilée, et regarda un instant les deux couples avec complaisance. Puis il se tourna enfin vers M. le chevalier de las Matas qui, depuis quelques minutes, prêchait dans le désert.

– Eh bien ! milord, demanda ce dernier, que pensez-vous de mon idée ?

Sa figure était pourpre ; ses yeux brillaient outre mesure, mais ses paupières lourdes avaient ce battement impossible à réprimer qui annonce l’ivresse imminente.

Le nabab lui avait tant et si bien versé à boire !

Comme on fait aux approches de l’ivresse, il s’enfonçait de plus en plus dans son idée fixe et mettait à convaincre Montalt une chaleur obstinée.

Celui-ci le regarda en souriant.

– Je pense, M. le chevalier, répondit-il, que vous êtes un homme très-entendu… mais je n’aime pas beaucoup ces affaires où il faut compter avec le hasard.

– On peut en essayer d’autres !… s’écria vivement Robert ; j’ai plus d’une corde à mon arc… et si vouliez, milord…

– Quoi ?… fit Montalt avec négligence.

– Vous êtes riche… mais vous avez des goûts de roi !… Quelle fortune serait assez grande pour satisfaire ces prodigalités incroyables ?

Il montrait du geste le jardin et semblait supputer mentalement les sommes énormes qu’il avait fallu jeter dans ces féeriques magnificences.

– Le fait est, dit Montalt simplement, que je mange mon capital, M. le chevalier.

– Je savais bien !… Ah ! milord, si vous vouliez me comprendre !

– Mais, M. le chevalier, je vous comprends parfaitement.

– En vérité ?… dit Robert qui baissa les yeux ; eh bien ?…

– Eh bien !… répéta Montalt, je sens qu’avec un homme habile, on pourrait. Mais, M. le chevalier, notre connaissance date à peine de quelques semaines… et je ne sais pas encore…

– C’est vrai !… interrompit Robert ; vous ne m’avez jamais vu à l’œuvre !

– Vous comprenez qu’en ces sortes de choses, reprit Montalt dont le sourire devint plus gracieux, ce n’est pas précisément sur la moralité d’un homme qu’on désirerait être fixé…

– J’entends bien !… c’est sur son savoir-faire.

– Vous l’avez dit, M. le chevalier.

Robert se rapprocha de Montalt, et prit la hardiesse de s’appuyer familièrement à son bras.

– Que diriez-vous, poursuivit-il en baissant la voix, d’un pauvre garçon qui serait arrivé un beau jour, sans recommandation ni appui, dans un château où il ne connaissait âme qui vive… et qui, dans l’espace de trois ans, serait parvenu, au moyen de sa seule industrie, à mettre tout bonnement à la porte le maître du château pour s’installer en son lieu et place ?

– C’est très-fort, répliqua Montalt.

– J’entends légalement…, reprit Robert ; ayant par devers lui, cet homme dont je vous parle, des actes de propriété en bonne et due forme !

– C’est encore plus fort !

Robert lui serra le bras.

– Auriez-vous le temps d’écouter une histoire ? dit-il.

– Est-elle longue votre histoire ?

– Passablement… mais quand vous l’aurez entendue, vous aurez, mon cher lord, la mesure complète de mes capacités.

– C’est que le jeu s’engage…, dit Montalt avec une hésitation vraie ou feinte ; et je voudrais…

– Misère !… s’écria le chevalier en le retenant de force ; celui qui a fait vingt mille livres de rente avec néant, milord, peut faire des milliards avec la moitié seulement de votre fortune !… Vous avez le temps de risquer deux ou trois centaines de louis sur une carte… Il faut que vous m’écoutiez !

Montalt jeta un regard de regret au tapis vert, qui s’entourait déjà de joueurs.

– Allons, dit-il, puisque vous le voulez, je suis à vos ordres.

Robert l’entraîna aussitôt vers l’un des massifs de verdure.

Tandis qu’ils traversaient le jardin, des couples de danseurs valsaient sur le gazon. D’autres danseurs causaient, demi-couchés sur des coussins jetés à profusion sur l’herbe. D’autres encore franchissaient les hautes portes percées dans le feuillage sombre des buis, et poursuivaient, le long des berceaux, leur promenade enchantée.

La troupe bigarrée des cipayes circulait dans les bosquets portant des sorbets et des glaces.

Roger valsait avec Delphine, Étienne avec Hortense.

Blaise était au jeu. Le baron Bibander papillonnait avec la femme de son choix et se donnait des airs de don Juan adorables.

Robert et Montalt s’assirent l’un auprès de l’autre.

– Il y a trois ans de cela, dit Robert, nous étions deux… Je ne vois pas pourquoi je vous cacherais le nom de mon compagnon… C’était M. le comte de Manteïra…

– Ah ! ah ! fit le nabab, ce gros garçon de comte est-il donc aussi un colosse d’habileté ?

– Non pas !… mais il vaut son prix… Vous allez voir… Nous avions été forcés de quitter Paris tous les deux pour des affaires… de famille… Nous nous dirigeâmes un peu à l’aventure du côté de la Bretagne, avec une dame de votre connaissance.

– La marquise ?… dit Montalt.

– Madame la marquise d’Urgel, qui avait alors trois ans de moins, et qui était belle comme un ange.

Comme pour confirmer cette assertion, Lola passa, en ce moment, au bras de son cavalier, devant le berceau où Montalt et Robert étaient assis.

– Oui, oui…, dit le nabab en la regardant, madame la marquise devait être bien belle !

– En arrivant dans certaine ville de Bretagne dont le nom importe peu, reprit Robert, nous avions, à nous trois, sept francs cinquante centimes.

– Du vin !… cria le nabab à un cipaye qui passait à sa portée.

Depuis quelques minutes, on voyait circuler dans le jardin des femmes qui n’avaient point assisté au souper. C’était la coutume aux fêtes du n