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À genoux
À genouxLibrairie Plon (p. C-135).
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JEAN-PIERRE CALLOC’H


À GENOUX




Lais Bretons


accompagnés d’une traduction française
DE
PIERRE MOCAËR




INTRODUCTION DE RENÉ BAZIN
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE


PRÉFACE BILINGUE DE JOSEPH LOTH
DE L’INSTITUT


Couverture Jean-Pierre Calloch.tiff


PARIS


LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e

Tous drois réservés






À GENOUX


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Lais Bretons






Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1921.




JEAN-PIERRE CALLOC’H


――――――


A GENOUX


――――


Lais Bretons


accompagnés d’une traduction française


DE


PIERRE MOCAËR


――――


Introduction de RENÉ BAZIN
de l’académie française


Préface bilingue de JOSEPH LOTH
de l’institut


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PARIS


LIBRAIRIE PLON


PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS


8, rue garancière — 6e



Tous droits réservés





Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays


INTRODUCTION


Le 6 mai 1917, l’Echo de Paris publiait cet article :


JEAN-PIERRE CALLOC’H


Vous vous souvenez peut-être d’un fragment de poésie bretonne, que j’ai publié ici, voilà quatre mois, le 7 janvier, sous le titre : La prière du guetteur : « Je suis le grand veilleur, debout dans la tranchée ; – Je sais ce que je suis, et je sais ce que je fais : – L’âme de l’Occident, ses filles et ses fleurs, – C’est toute la beauté du monde que je garde cette nuit….. »

La pièce, – texte breton et traduction en regard, – m’était arrivée sans être accompagnée d’une lettre, sans autre indication que le nom de l’auteur, le numéro de la compagnie d’infanterie où Jean-Pierre Calloc’h était sous-lieutenant, et le numéro du secteur. Je l’avais trouvée si belle, que j’avais résolu aussitôt de partager avec d’autres l’émotion dont elle me pénétrait. Les grands poètes sont bien rares, même simplement les vrais poètes. Celui-là en était un grand, je ne crains pas de le dire. Il vient de mourir : il n’avait pas vingt-neuf ans.

Je le connaissais. Oh ! je ne l’ai pas assez connu ! Il aura été, pour moi, un de ceux qu’on devine, et qui passent, et qu’on ne peut rappeler ; une de ces âmes rencontrées sur le chemin, dans la foule, un moment, et qui laissent au cœur tant de regrets qu’on se demande de quel nom nommer cet attrait mystérieux, et cette certitude d’une amitié perdue. J’avais répondu au lieutenant Calloc’h. Quatre ou cinq lettres échangées et une visite d’une demi-heure : c’est tout ce que nous eûmes de commun dans la vie, et je ne pense plus à lui qu’avec douleur.

Un après-midi, le 23 mars dernier, je vis entrer chez moi un homme de haute taille, robuste de corps et de visage, noir de cheveux, l’air sombre et fermé. Il s’assit devant moi, face au jour. Il tournait entre ses doigts son képi comme un béret. À peine avions nous dit quelques mots qu’il sourit, et que je reconnus toute la Bretagne timide, délicate et profonde. Il répondait par monosyllabes, autant que possible, mais le sourire était une phrase, et même plus.

— Vous êtes de l’île de Groix, monsieur ?

— Oui.

— Permettez moi de vous interroger : c’est une présentation. Que faisait votre père ?

— Pêcheur.

— Et votre mère ?

— Cultive la terre.

— Je suis sûr qu’elle est une de ces mamans tendres, comme j’en connais plusieurs, qui vivent dans l’inquiétude, à cause de leur fils.

— Elle est habituée à attendre.

— L’île est croyante, n’est-ce pas ?

— Oh ! oui.

— Et la terre est bonne ?

Un long sourire où toute l’île fut présente.

— Très bonne. Ce sont les femmes qui la travaillent. Eux, ils sont en mer. Depuis l’âge de neuf ans, ils ne quittent guère la mer. Ils ont de l’audace, plus que les terriens.

— Vous naviguiez, vous aussi, je parie ?

— Tant que je pouvais : deux mois, trois mois avec eux.

— Écrivez cela.

— J’y ai pensé.

— Êtes-vous parti comme sous-lieutenant ?

— Non : soldat.

— Et combien êtes-vous d’officiers, sortis de Groix ?

— Seul.

— Vous avez publié des poésies, déjà ?

— Oui, dans les revues du pays.

— Mais vous en avez de nouvelles ?

— J’en avais une trentaine, que je ne voulais pas garder dans la tranchée, vous comprenez. Je les ai confiées à un camarade, qui a été envoyé dans le pays de Galles. Je lui ai écrit : je n’ai pas reçu de réponse.

— J’espère que…

— Mais oui, il reviendra bien, un jour ou l’autre.

— Vous publierez alors le volume. Je vous promets qu’il en sera parlé. Où le publierez-vous ?

— Chez un imprimeur du pays. Ce n’est guère que des prières. Je lui donnerai pour titre : « À genoux. » Il sera publié en français aussi.

Nous causâmes encore un peu. J’avais cette impression, le regardant et l’écoutant, que cet homme était un marin, un poète d’une sensibilité extraordinaire, déjà riche de souvenirs très rares, un soldat, et un futur prêtre. Il me promit de revenir.

Un de ses amis, M. Yves Le Diberder, a écrit, dans le Nouvelliste de Lorient, un bel article, pour pleurer et célébrer le poète breton tué à l’ennemi. « Il a été tué, dit-il, en première ligne, par un obus, sur le nouveau front au delà de Noyon, dans l’après-midi de ce mardi de Pâques dernier, 10 avril 1917… Né à Groix, en 1888, d’une famille de pêcheurs, il fit ses études à Sainte-Anne… Sous l’influence de certains de ses maîtres, auxquels il resta toujours attaché, il sentit s’éveiller en lui, outre une vocation ecclésiastique qui fut malheureusement contrariée plus tard, une vocation d’homme d’action et d’écrivain breton. Un très brillant avenir littéraire s’ouvrait devant lui. Son nom sera sans doute inséparable de l’histoire de la langue et de la poésie bretonnes… Parfaitement au courant de notre langue nationale en tous ses dialectes, il y était arrivé à une grande maîtrise. Il travaillait encore à la perfectionner, et il aura été un de ceux qui auront le plus fait avancer la restauration et l’unification du breton littéraire. Difficilement égalable dans la forme, il ne sera pas remplacé pour le fond. La profondeur singulièrement émouvante de quelques-uns de ses morceaux (beaucoup sont inédits), leur assure de vivre autant que notre littérature. »

Un peu plus loin, et pour montrer mieux quelle perte la France vient de faire, M. Le Diberder publie une pièce que Jean-Pierre Calloc’h écrivit au moment où il passait dans le service armé. Elle est tout entière admirable. Je n’en puis, faute de place, citer que des fragments :

Or, la mil neuf cent quatorzième année après la naissance du Christ dans l’étable,

Comme la tête du Pauvre tout à coup, à la fenêtre des mondains livrés aux danses déréglées,

Comme les trois paroles sur le mur, au temps du grand souper de Balthazar,

Comme une lune de deuil et de terreur, aveuglant chaque soleil de sa splendeur sauvage,

Au-dessus des horizons méprisables de la catin Europe,

La face sanglante de la Guerre !…

Comme les chanteurs de la Bonne-Nouvelle, qui vont par la Bretagne, de porte en porte, à la fête bénie de Noël,

— En souvenir des anges qui annoncèrent la paix aux hommes la première nuit de l’Age chrétien, —

J’ai cherché mes frères, ce soir, pour leur dire les souhaits du barde.

Et je n’ai trouvé personne à la maison.

Les douces maisons de la Celtie sont vides, à part quelques foyers, de-ci, de-là, où le feu depuis longtemps est éteint

Et devant lesquels on voit pleurer de pauvres femmes, et de petits enfants qui songent, qui songent.

O mon Dieu, quelle peste a passé sur ce pays-ci ?

Celte de la Haute-Ecosse, où es-tu ? Et toi, Celte d’Irlande ? Où donc es-tu, Celte de Galles ? O Celte de Bretagne, mon sang, où es-tu ?

Elles sont vides, les douces maisons de la Celtie ! Comme le soleil de l’été se levait sur la vallée, les hommes sont partis avec leurs épées.

Je ne dors plus. Il y a une voix, dans la nuit d’hiver, qui m’appelle, une voix étrange…

Bientôt je serai dans la tuerie. Quels signes y a-t-il sur mon front ? Année nouvelle, verrai-je la fin ?

Et qu’importe ? Que ce soit tôt ou tard, quand l’heure viendra d’aller vers le Père, j’irai joyeux : Jésus sait consoler les mères.

Sois bénie, année nouvelle, quand bien même, au milieu de tes trois cent soixante-cinq jours, il y aurait mon dernier jour.

Sois bénie ! Car plus de cent années ont passé sur ce pays, sans avoir connu autre chose que la colère de Dieu, et tu contempleras, toi, sa miséricorde.

Cette poésie concise, pleine, humaine et divine, c’est-à-dire complète, qui nous la rendra ? Elle seule émeut les cœurs, les élève, est assurée de vivre par eux. Et celui qui chantait ainsi est mort !

Ah ! jeunes gens qui grandissez après ceux-là, et qui demain serez des hommes, quelle tâche sera la vôtre ! Ne cherchez pas à remplacer les poètes, qui sont des êtres marqués du signe, deux ou trois par siècle. Mais cette noblesse de tant de combattants, cet esprit viril, cette foi en Dieu, cet amour de la France, cette volonté prompte à tout donner, ce long travail de préparation, qui s’est épanoui pour d’autres en sacrifice et qui s’épanouira pour vous en action continue, voilà ce qu’il faut que vous imitiez ! En vérité, bientôt on pourra dire : « La France, ce n’est plus que vous ! » Mais vous pourrez toute la refaire.

RENÉ BAZIN,
de l’Académie française.

PRÉFACE


Parmi tant de ses enfants qui ont versé leur sang pour la défense, la réputation et l’honneur de notre pays, Jean Calloc’h est, sans conteste, un de ceux qui méritent le plus d’être pleurés par leur mère la Bretagne. Vous n’avez qu’à parcourir d’un bout à l’autre, lecteur et cher compatriote, le recueil de ses poésies, pour avoir de lui un portrait fidèle. Il vit et respire dans chacune de ses pages ; il s’y montre tel qu’il était : vrai Breton, vrai chrétien, vaillant soldat, n’ayant d’autre souci nuit et jour que le bien, la gloire et le progrès de la Bretagne. Le monde


avait été rude et dur pour lui. Il cachait dans un grand corps (il mesurait six pieds anglais de haut) une âme tendre, susceptible et extraordinairement sensible.

Lorsqu’il lui fallut quitter Groix et ses relations, quitter l’Arvor, le pays tant aimé où il avait toujours espéré vivre et mourir, il se faisait l’effet d’être un marin jeté dans une barque fragile, sur une mer pleine d’écueils. Parfois il perdait courage : écoutez-le appeler la mort. « Je ne fais que soupirer après la mort… j’ai envie, j’ai faim de mourir. Oh, être foulé sous six pieds de terre lourde, pourri dans les ténèbres, loin de l’air ! Etre raide mort ! — Rêve bon et doux, rêve aimé, tu me mets dans la joie de mon pauvre cœur et dans mon esprit ».


Mais cet accès de désespoir ne durait pas longtemps, aussitôt il entendait une voix intérieure à laquelle il obéissait : « Lorsque vous me voyez à bout de forces à terre, alors au fond de mon cœur votre voix parle doucement et je me lève fortifié, puisqu’il est vrai que vous êtes là ».

Au lieu de s’insurger contre la volonté de Dieu ou de lui demander d’enlever de dessus de ses épaules la croix si lourde dont il les avait chargées, ce sont des remerciements qu’il lui adressait : « Soyez béni de m’avoir choisi tout pécheur que je sois, quoique je ne sois rien, pour traîner votre croix sur tous les chemins du monde : aller après vous, aller après vous, que cela fait du bien ! »

Pour tenir tête à la tempête et aux coups de vent



du monde, c’est à l’amour de Dieu qu’il se recommandait. Il se compare lui-même dans une de ses plus belles poésies à la patelle attachée à un rocher au milieu de la mer en furie « Sans frein et impitoyables, les vagues monstrueuses éclataient, mais la patelle tenait bon. Et voici que la mer s’est calmée et la pauvre patelle frêle est toujours attachée au rocher. Elle sait s’accrocher à la roche qui la supporte, la patelle ; rien ne pourra l’en détacher. Eh bien, rien n’est plus vrai : comme la patelle au rocher, mon cœur vous est attaché". »

À Paris il n’avait pas un regard pour les théâtres



et les lieux de plaisirs. Balloté, suivant ses propres expressions, comme sur une mer agitée, pleine de rochers cachés, il avait cherché des îlots pour jeter l’ancre, y attacher sa barque, et laisser reposer quelque temps son corps et son esprit près de défaillir. Il en avait trouvé trois qu’il aimait par dessus tout et qu’il fréquentait : L’île des Pauvres, c’est-à-dire, l’Eglise de Noire-Dame-des-Victoires ; L’île des Nations (l’Église du Sacré-Cœur) ; L’île des Anges (La Chapelle des Bénédictines de la rue Monsieur).

Si Calloc’h avait voue sa vie à la Bretagne, il était prêt aussi à la sacrifier pour elle. Il n’avait aucune peur de la mort : quoiqu’il eût le pressentiment qu’il était destiné à tomber avant peu sur le champ de



bataille, personne ne courut avec plus d’élan au combat, au premier appel du pays : « Avant peu je serai dans la tuerie. — Quels signes y a-t-il sur mon front ? Verrai-je ta fin, année nouvelle ? Et qu’importe ? Plus tôt ou plus tard, quand sonnera l’heure d’aller vers le Père, j’irai joyeux : Jésus sait consoler les mères.

« Année nouvelle, année de guerre ! sois bénie, quand même tu apporterais dans ton manteau avec le renouveau pour le monde, la mort pour moi.

« Qu’est-ce que la mort d’un homme, ou de cent, ou de cent mille, du moment que le pays sera vivant et glorieux, et que la race continuera ?

« Lorsque je mourrai, dites les prières et enterrez-moi comme mes pères, mon front tourné vers l’ennemi ».


Ce n’est pas cette année-là cependant que ses pressentiments se sont verifiés ; c’est en avril, l’année suivante, qu’il est tombé au champ d’honneur.

La dernière poésie du recueil a été composée sur le front le 7 du mois de septembre ; on peut l’appeler le chant du cygne. Le tour était venu pour Calloc’h de faire le guet au front, dans les tranchées face à l’ennemi. Il lui semblait qu’il était un marin faisant le quart en mer : « Je suis un matelot faisant le quart. Dors, ô pays, dors en paix. Je ferai le quart pour toi, et si la mer germanique vient à s’enfler ce soir, nous sommes frères des rochers qui défendent la douce Bretagne ».

Quoiqu’il fut vaillant et sans peur, il appelait à son aide Celui en qui il avait mis toutes ses espérances.


« Lorsque je bondis hors de la tranchée, une hache à la main, mes gars disent peut-être : « En avant ! celui-la est un homme ». Et ils me suivent dans la boue, le feu, les glaces ; mais vous, vous savez bien que je ne suis qu’un pécheur. Aussi, quand la nuit répand ses épouvantes sur la vallée, lorsque mes frères dorment dans les grottes des tranchées, ayez pitié de moi, écoutez ma demande, et la nuit sera pour moi pleine de clartés ».

Ce serait assez de cette poésie pour placer Calloc’h au premier rang parmi nos bardes. On y trouve réunies les qualités et le talent poétique extraordinaire qu’on distingue dans ses écrits, c’est-à-dire : une nature élevée et pure ; un esprit aux trouvailles et aux élans surprenants ; une connaissance approfondie du breton et de sa lexicographie,



le rendant capable d’exposer clairement et avec leurs nuances les pensées les plus difficiles à exprimer. Au lieu de mots français qu’on est heureux de voir si fournis dans des livres appelés bretons, en particulier le Catéchisme, Calloc’h préférait employer des mots vraîment bretons, fussent-ils nouveaux, inconnus, hors d’usage, jetés de côté ou depuis longtemps oubliés comme par exemple : Klod, gloire (qu’on trouve dans un manuscrit de Xe siècle après la naissance de Jésus-Christ) ; kevrin, mystère ; dihuz, consolation (il serait préférable de dire dihu, en breton de Vannes) ; kevrin et dihuz se trouvent dans des écrits du XVe ou du XVIe siècle ; Felan, fidèle est le vieux breton fid-lon (plein de foi), mis en breton de Vannes. Il y a des mots qui sont tirés de racines bien connues, comme briel, digne ; kempredel,



contemporain (fait de : kem + pred + elél à le même sens et la même valeur que dans merù-el). Il a été en chercher plus d’un dans un autre coin de Bretagne, comme : eil-gériein, répliquer ; tuz, galop, tuc’h d’après les règles de Vannes ; rouez, rare (roué serait plus correct en Broérec, mais gloeù serait préférable). Aberh, sacrifice, est tiré de aberth, usité chez les Bretons d’Angleterre, les Kembré qu’on appelle en français les Gallois.

En vérité, c’est une grande perte qu’a faite la Bretagne en perdant Calloc’h ; et nous aurions lieu de nous plaindre du sort cruel qui nous l’a enlevé si tôt, dans la fleur de la jeunesse, mais semble-t-il, il nous avait été envié par le chœur des bardes saints de Bretagne et appelé à faire sa partie avec eux, là-



haut, là où il avait eu toujours tant hâte d’aller. Oui, disons de lui ce que disait au XIIIe siècle, un barde des Bretons d’Angleterre, d’un chef qu’il aimait par dessus tout, en s’adressant à Dieu :

« Vous étiez donc bien pressé de l’emmener avec vous ; j’aurais bien lieu de m’irriter de ce rapt, mais vous l’avez bien choisi pour faire partie de votre troupe, ô Christ, roi du ciel ».

        1. La Vie de Jean-Pierre Calloc’h


Jean-Pierre-Hyacinthe Calloc’h, le barde breton dont nous présentons aujourd’hui l’œuvre principale au public, naquit le 24 Juillet 1888, à l’lle de Groix, de Jean-Pierre Calloc’h, marin-pêcheur et de Marie-Josèphe Glouhec, originaire de Locmiquélic, village de pêcheurs aux environs de Lorient. Si le barde eut à souffrir plus tard des mécomptes de la vie, il fut toutefois heureux en ce qui concerne ses parents. Son père était un homme très intelligent et très bon, qui avait même commencé ses études en vue de la prêtrise, mais avait dû y renoncer faute d’argent. C’était un excellent chrétien, assistant régulièrement aux offices et l’on parle encore dans l’Ile du gros livre qu’il apportait toujours à l’Église. Sa mère, qui lui survit, est une femme courageuse et bonne, qui a toujours su donner à ses enfants l’exemple de sentiments profondément et sincèrement chrétiens. Devant les malheurs terribles qui l’ont accablée sans relâche, ses lèvres ont désappris le sourire, mais elle ne s’est pas aigrie ; calme et digne, résignée, elle a toujours tenu tête aux infortunes et Dieu sait, cependant, combien celles-ci furent nombreuses et pénibles. Tout d’abord, ce fut son mari qui mourut noyé au Croisic, à la suite d’un accident, un soir qu’il lisait à bord de son bateau. Jean-Pierre était alors au séminaire et n’avait que quatorze ans ; puis ce fut ses deux filles qui, après avoir donné les plus belles espérances, moururent successivement après une longue et cruelle maladie ; ce fut ensuite l’état de santé de Jean-Pierre lui-même qui donna des inquiétudes sérieuses à un moment et l’empêcha d’accomplir le rêve de sa vie, c’est-à-dire l’entrée dans les ordres après de solides et brillantes études ; ce fut enfin le coup terrible de sa mort et, aujourd’hui même la malheureuse femme n’a pas encore achevé de gravir son dur calvaire. Ah ! que le souvenir des premières années de son ménage, alors que toute la maisonnée heureuse et nombreuse disait en commun la prière du soir autour du foyer familial doit être à la fois cher et douloureux à la mère du barde breton et qu’il doit lui sembler lointain !

Dès l’âge de deux ans et demi, Jean-Pierre fut envoyé à l’école chez les Sœurs ; de là, à six ans, il passa chez les Frères, où il resta quatre ans ; comme il montrait beaucoup d’intelligence et d’application, un prêtre, l’abbé Leroux, lui donna des leçons particulières et, à onze ans, il obtint d’entrer au petit séminaire de Vannes ; à 16 ans, il passa son baccalauréat ès-lettres et l’année suivante quitta le séminaire. Entre temps, il avait perdu son père, comme nous l’avons vu plus haut, mais Dieu lui en avait donné un autre en la personne de l’abbé Corignet, alors vicaire à Groix et qui pleure aujourd’hui en lui celui qui fut son fils adoptif.

Il semble bien que c’est au séminaire que s’est éveillée la vocation poétique de jean-Pierre Calloc’h et ce fut certes pour lui au cours de la vie un réconfort puissant que de pouvoir écrire ses larmes ; triste, voire même parfois sombre et muet, lorsqu’il pensait aux tristesses de son foyer, il cachait un cœur de la plus délicate tendresse ; il aimait comme les Bretons savent aimer l’île sauvage dont les rocs défient la puissance arrogante de l’Atlantique et dont les rudes pêcheurs vont arracher à l’Océan le pain de leurs familles au cours d’intrépides croisières ; pour chanter son île, pleurer ses douleurs et les endormir, clamer la foi religieuse qu’il avait si pure et si profonde, le jeune barde se servit tout d’abord du français, puis, trouvant le breton un meilleur instrument poétique pour lui, il arriva à s’en servir à peu près exclusivement. Il est inutile de dire qu’à cette époque du réveil du sentiment breton et de la langue littéraire bretonne, Jean-Pierre Calloc’h devait prendre de bonne heure une place importante dans le mouvement de renaissance celtique sous le pseudonyme de Bleimor (loup de mer) qu’il adopta dès le début ; il en restera une des plus nobles gloires.

À sa sortie du séminaire, ne pouvant, par suite de sa santé, poursuivre ses études de prêtrise — ce qui fut pour lui un désappointement atroce, — il fut appelé à remplir quelques postes de maître-surveillant dans divers établissements religieux d’éducation. C’est ainsi qu’il passa trois ans à Paris et un an à Reims. Il y donna entière satisfaction, mais ne s’y plût pas : le Breton s’y sentait trop déraciné. Même avant de partir, en Septembre 1907, il écrivait à un correspondant : « Je compte donc plus que jamais, mon cher J…., sur le secours de tes prières. Tu devines toi-même qu’à présent, je vais en avoir plus besoin que jamais en cette grande ville que je déteste d’avance, si pleine de dangers de toutes sortes et où, par dessus le marché, je serai isolé ou à peu près ». Dans une lettre écrite de Paris même, il disait : « Je n’ai pas grand chose à faire dans ce Paris, et je m’y ennuie, et je n’ai pas le courage de me désennuyer en écrivant aux amis de Bretagne. Ma mélancolie est aux grandes marées tous ces jours-ci… En attendant, Paris me dégoûte. Vive la province, mon cher…, et vive la Bretagne ! Cette « ville-lumière » est immensément lâche et malpropre. Je comprends que les Bretons y meurent en foule ». En Novembre de la même année (1907) il déclare : « J’aimais bien ma Bretagne avant de venir à Paris ; à présent, je crois que j’en suis fou ». Dans une autre lettre, il s’exprime ainsi : « Paris ne vaut pas grand chose, tiens ! Il y a du bien là-dedans, mais pas plus qu’ailleurs, tandis que le mal déborde, surtout en ces jours de Carnaval et de Mi-Carême » ; parlant des « aristocrates », il se montre sévère à leur égard et les accuse de n’être que des païens et des païennes ; plus loin, on rencontre une autre note, bien caractéristique de ce garçon si doux, si timide, mais qui, des fois, était terrible : « Comme la Bretagne est bonne et belle à côté de cette Géhenne ! Quand le grand Paris flambera dans le feu de Dieu, je connais quelqu’un qui se frottera les mains !… »

Un passage d’une autre lettre adressée à M. l’abbé Corignet, montre bien à quel point montait parfois sa détresse morale et fait comprendre ainsi l’idée qu’il se faisait de son rôle de maître : « Il faut que je finisse cette lettre dans laquelle je vous entretiens de mes chers morts : c’est un flot de souvenirs qui me monte au cœur avec un flot de larmes, et je suis en étude du soir, après la promenade faite par mon confrère, devant vingt-cinq petits mousses qui ne bronchent pas ; il ne faut pas qu’ils s’aperçoivent que leur maître, leur « ennemi », a grand besoin de pleurer. Pauvres chers bambins ! Ils me trouvent sévère, grâce aux dix minutes d’arrêt que je leur lance à tort et à travers. J’ai même donné un pain sec. Que Dieu et la Très Sainte Vierge m’inspirent les meilleurs moyens de faire du bien à leurs petites âmes. Chaque matin, j’offre à Dieu, pour elles, mes souffrances ». Jean Calloc’h fut, en effet, toujours à la recherche des moyens de faire du bien autour de lui et de communiquer ses convictions religieuses et bretonnes aux personnes avec lesquelles il entrait en contact. En ce sens, il avait véritablement une âme d’apôtre.

À l’époque des vacances, c’était une joie profonde pour lui que de pouvoir venir se retremper dans l’air natal et revoir sa chère île ; il vivait alors de la vie du marin et s’embarquait souvent pour les campagnes de pêche au thon, qui est celle préférée des Groisillons. Une des poésies de ce recueil racontent les misères et les déboires de ce dur métier ; c’est celle qui a trait à la croisière de l’ « Aquilon » mais il aimait cette vie qui avait été celle de son père et de ses ancêtres, et puis, comme il n’était pas riche, cela lui permettait parfois de faire des gains assez appréciables et d’aider ainsi sa famille. Il vivait à bord des robustes bateaux groisillons, comme ailleurs, en Breton et en chrétien. Le capitaine de l’ « Aquilon », lui-même, M. Eugène Even, me disait que la grande préoccupation de son ami Jean-Pierre était de rechercher les mots bretons les plus anciens pour en enrichir le vocabulaire moderne courant. Souvent, dans ses moments de loisir, au large, il jouait à l’équipage assemblé quelques airs sur la flûte, principalement des airs bretons et religieux ; bien souvent aussi, il restait seul dans ses réflexions et interrogeait muettement l’immensité qui l’entourait sans que l’équipage osât le déranger.

À Paris, il avait aussi ses moments de liberté, mais il les occupait d’une manière qui n’est pas commune à beaucoup de jeunes gens, c’est-à-dire à la prière, à l’étude, aux recherches dans les bibliothèques. Il s’intéressait extrêmement à l’histoire de son île natale et était toujours à l’affût des documents y ayant trait. Pendant tout ce temps, il espérait parfois et désespérait plus souvent de pouvoir atteindre l’objet de ses vœux : l’ordination et l’église paisible dans une de nos calmes campagnes bretonnes. C’est au cours de son service militaire, accompli comme soldat auxiliaire à Vitré, qu’il apprit qu’il devait renoncer définitivement à ses espoirs et il ne se consola jamais de leur naufrage.

Néanmoins, il était chef et soutien de famille et il ne lui fallait pas se décourager. À sa sortie du régiment, il rentra donc dans l’enseignement comme surveillant pour pouvoir préparer sa licence. Au moment où la guerre éclata il était maître-surveillant à l’école Supérieure de Commerce et d’Industrie de Paris. Il avait su, en dépit de ses abords froids et réservés, s’y attirer la sympathie de son Directeur, l’amitié et le respect de ses collègues et l’affection de ses élèves. Comme me le disait M. Wiriath, le directeur de l’École, un homme qui s’y connaît en hommes, dans un milieu où les idées religieuses n’étaient pas précisément en honneur, mais où l’on savait rendre un juste hommage aux convictions sincères, Jean-Pierre Calloc’h pratiquait sans ostentation, mais aussi sans la moindre fausse honte. Il y jouait même aussi le rôle de directeur de conscience à l’occasion ; c’est ainsi que parmi ses papiers j’ai retrouvé une lettre très curieuse d’un de ses anciens élèves, avec lequel il était resté en relations épistolaires après son départ à la guerre. Ce jeune homme y parle philosophie avec une fougue et une emphase naïves et discute les grands problèmes qui la confondent avec une amusante désinvolture ; il écrit même à son ancien maître que ce qu’il avait pris pour son système philosophique n’était, il le voyait bien d’après sa dernière lettre, que des lambeaux de scolastique et de religion ! Il serait assez intéressant de lire la réponse de Calloc’h à cette boutade du jeune philosophe.

Nous avons dit que Calloc’h était une des figures, une des valeurs du mouvement breton. Pour bien comprendre le poète et son œuvre, il nous faut dire en quelques mots rapides ce en quoi consistent les idées bretonnes auxquelles j’ai déjà fait allusion. Comme on le sait, la Bretagne qui ne fut réunie qu’assez tard à la France — l’absorption de l’une par l’autre n’eut lieu en réalité qu’à l’époque de la Révolution — la Bretagne, dis-je, a conservé plus que nulle autre province une originalité très accusée et une mentalité bien nettement distincte. Peuplée par une race celtique fortement attachée à ses traditions, sans toutefois être ennemie du progrès comme on le croit assez généralement, la Bretagne, ou tout au moins la Basse-Bretagne, a conservé l’héritage précieux de la langue bretonne. Cette langue, apparentée de très près à celle que parlaient les ancêtres des Français, avant la conquête romaine et à celles que parlent encore aujourd’hui les Gallois comme M. Lloyd George et les Irlandais est dédaignée, ignorée par les pouvoirs publics et son emploi est même formellement interdit à l’école, ce qui est monstrueux en ces temps de liberté et de culture. Quoiqu’il en soit, la Bretagne représente en France la tradition celtique ; elle y est une lumière que la France ne peut laisser s’éteindre sans diminuer son propre éclat. Les Bretons savent mourir courageusement pour la Grande Patrie quand il le faut — Bleimor et tant d’autres l’ont bien montré, — mais l’idée celtique, l’idée bretonne que représente la Petite Patrie peut encore rendre de plus grands services que le sang breton lui-même à la France qui est, elle aussi, il ne faudrait jamais l’oublier, une nation celtique. Comme le disait le poète lui-même : « La Bretagne est un vaisseau à côté d’un autre plus grand, la France », mais pour qu’il en soit ainsi, il faut évidemment que notre pays ne soit pas étouffé par une centralisation contre nature et sottement poussée à l’excès ; il faut qu’il puisse se développer librement dans le sens où il peut atteindre au plein rayonnement de sa force, c’est-à-dire dans le sens breton, dans le sens celtique, et il lui faut pour cela conserver l’idiome si cher et si jalousement défendu par tant de générations.

Calloc’h avait donc sa place toute marquée parmi les militants bretons qui commencèrent leur ardente campagne vers les premières années de ce siècle. Il fit partie de l’ « Union Régionaliste Bretonne », puis de la « Fédération Régionaliste de Bretagne ». Il collabora également à différentes revues bretonnes, comme Dihunamb (Réveillons-nous), revue mensuelle dont l’histoire est un véritable roman de foi patriotique, le Pays Breton, Brittia, etc. Finalement, il songeait à l’établissement, pour la défense de la langue bretonne, d’une nouvelle Société de combat pour l’après-guerre, mais ne s’était ouvert de ce projet qu’à peu de personnes, craignant l’intervention intempestive de ces brouillons et de ces détraqués qui n’ont pas, hélas, plus manqué au mouvement breton qu’aux autres mouvements intellectuels. Soudain la guerre éclate ; la France, la grande patrie est attaquée ; la Bretagne n’hésite pas et les Bretons veulent partir au front : Calloc’h, quoique classé dans le service auxiliaire, voulut faire la campagne. D’après son livret militaire, elle lui compte à partir du 25 Janvier 1915 ; il fut d’abord élève-aspirant au centre d’instruction de Saint-Maixent du 1er Avril au 12 Août 1915 et fut promu aspirant le 20 Août de la même année.

À l’armée, il donna toujours l’exemple du plus beau et du plus simple courage et l’on en pourrait donner maints exemples ; à l’assaut, armé de la hache d’abordage que lui avait envoyé un ami, M. A. Colin de Larmor, il était terrible ; quand ses hommes de garde étaient trop « marmités » au poste, il prenait lui-même leur place sans dire un mot et y restait toute la nuit ; on se demande vraiment pourquoi sa nomination au grade de sous-lieutenant se fit si longtemps attendre et pourquoi il ne fut pas décoré [1].

En tout cas, le souvenir du lieutenant Jean-Pierre Calloc’h n’est pas oublié parmi ceux de ses frères d’arme qui lui survivent et ils se rappellent encore cet officier modèle, qui fut à la fois une belle intelligence, un bon soldat, un Breton et un bon chrétien. La simple énumération des livres trouvés dans sa malle d’officier après sa mort, le dépeint bien : la Biblia Sacra ; Bourru, soldat de Vauquois, de Jean des Vignes Rouges ; Gingolph l’Abandonné, de René Bazin ; l’Imitation de Jésus-Christ (en breton), le Livre du gradé, l’Histoire de M. Polly, de H.-G. Wels, l’Orestie, les Choëphores, les Euménies, d’Eschyle, Notennou diwar benn ar Gelted Koz, Ar Ouiziegez, Skiant ar Vuhezegez, ar Gelennadurez (en breton. Notes sur les Anciens Celtes, les Connaissances, la Science sociale, l’Instruction). Sonnenneu Bretoned er Morbihan (Chants des Bretons du Morbihan, en breton), voire même un de ces romans policiers qui plaisent à son esprit épris de récits d’aventures.

Calloc’h, au début, espérait bien revenir de la guerre ; il me l’avait souvent dit, mais hélas il se trompait, en effet, le mardi de Pâques 1916, alors que la nature se reprend à la vie et à l’espérance, le barde breton, frappé d’un éclat d’obus à la tête mourait à Urvillers pour la France. Ce fut une perte douloureuse pour sa mère, sa famille, ses amis ; c’en fut aussi une très dure pour la Bretagne, qu’il aimait si tendrement et pour laquelle il voulait tant faire ; avant toutefois d’aller courir les risques de la guerre, il avait eu soin de me confier un manuscrit de poésies bretonnes pour le faire imprimer au cas où il viendrait à disparaître. C’est là un pieux devoir que j’ai estimé un honneur de remplir de mon mieux et je concluerai ces lignes rapides en exprimant le vœu sincère, qui était aussi celui de Jean-Pierre Calloc’h, que ce livre puisse faire refleurir au cœur de nos compatriotes bretons l’amour de leur langue magnifique, vieille peut-être mais toujours noble et vigoureuse et que nous ne saurions laisser s’abâtardir sans déchoir et être indignes de nos pères.

Pierre MOCAER.






PRÉFACE.

Au nom du Père
Et du Fils
Et du Saint-Esprit.
Ainsi-soit-il !

A GENOUX

Sur l’air A hed an noz, air gallois.[2]

Quand le soleil commence à se lever : — À genoux ! — Quelle grande joie de se jeter — À genoux ! — Devant la lumière revenue — Quelle allégresse incomparable c’est — De prier dans la douceur du matin — À genoux !

La cloche de l’Angélus sonne : — À genoux ! Le prêtre dit la messe — À genoux ! — Chacun en se rendant à son travail,



Journalier, matelot, ouvrier, – Toute la Création loue son Créateur – À genoux.


Le barde au matin de sa vie, – À genoux. – A voulu se prosterner aussi – À genoux. – Ô Jésus, écoutez-le, — Ouvrez toute large la porte de Votre Cœur – À la pauvre prière du barde breton – À genoux.




TROIS SANCTUAIRES,
TROIS PRIÈRES.

TROIS SANCTUAIRES, TROIS PRIÈRES



Périple. — Puisque nous ne savons aucune fin à notre misère, mon âme, baissons la tête… Et méditons.

Ce qui nous est arrivé est une vieille chose : les ancêtres la connaissaient.

Quand ils étaient lassés des horizons, ils mettaient leur barque à la mer, et ils ramaient,

Et ils allaient, avec eux les Saints de Dieu, chercher parmi les mers lointaines

Les îles lointaines de la jeunesse.

Sans doute ce n’est point au même rêve que nous cherchons un corps, non.

Mais la navigation que nous faisons il y a des années ressemble aux leurs.


Comme eux, nous avons quitté la maison, un matin ; nous avons perdu le foyer comme eux ; nous faisons cap, comme eux, vers l’Inconnu.

Et comme eux revenu du voyage merveilleux, mon âme,

Nous dirons ces îles où nous avons trouvé

Du repos… — Les églises…

I

L’île des Pauvres : église de Notre-Dame des Victoires.

Ici viennent les coupables, les sans-force, les écrasés ;

Ici l’on s’agenouille silencieux et l’on pleure sans mot dire.

C’est la maison de la Mère.

La mère a sa statue là-bas, la tête cerclée d’or au-dessus de l’autel blanc, et elle montre son Fils à la foule.

Et la foule ne voit pas la foule ; la foule a les yeux attachés sur ceux de la Mère.


Considère autour de toi. Ou as-tu vu prier comme en ce lieu-ci ?

Devant les flambeaux allumés, on entend sangloter des âmes ; ici se fait la meilleure prière, la prière des regards.

Pourquoi parlerais-je ?… Ils savent bien, tous les deux, quelle espèce de mal est mon mal.

Ils savent mes faiblesses, et mon péché, et ma honte immense,

Et que mon cœur mortel est prisonnier dans les serres du milan sombre du Désespoir.

Il n’y a pas besoin de parler à ma Mère pour qu’elle sache. Elle lit clairement au fond de moi.

« Je me suis jeté à vos pieds, O Mère, comme un homme ivre. Je suis ivre de chagrin, et je suis muet.

Mes yeux cherchent vos yeux, la lumière de vos yeux, la paix de votre front de Vierge.


Je ne suis plus qu’un regard devant votre regard ; mon esprit est engourdi, engourdie ma langue. Dites-moi pourquoi je suis vivant ?…

Je vous ai priée dans la jeunesse du jour et mon cœur était desséché, et la rosée de votre parole n’est pas venue.

Sous le plomb du soleil de midi, anéantisseur de toute force, je vous ai suppliée. Et votre voix ne s’est pas élevée.

Au soir et toute la nuit, je criais vers vous : corps et esprit, j’étais enveloppé de ténèbres, comme ceux qui sont morts pour toujours,

Et vous ne m’avez pas regardé…

Ô Mère, si vous ne me regardez pas, qui me regardera ? Si vous ne vous occupez pas de moi, qui le fera ?

Ô Lumière, que ferais-je sans vous, si ce n’est tâtonner, quand je suis aveugle ?

Puisque je suis solitaire, que ferais-je sans vous, si ce n’est pleurer à chaudes larmes, ô Allégresse ?


Sans vous, ô Lys, que ferais-je, quand je suis péché, si ce n’est peiner Dieu ?

Peiner votre Fils….."

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Elle a entendu la parole secrète, elle a lu sur mes regards.

Et maintenant je bois la paix, à satiété, à satiété.

Et maintenant je m’en irais sans souci vers les hommes ; ma main est dans la main de ma Mère,

Je suis fort.

II

L’île des Nations : basilique du Sacré-Cœur.

J’ai passé cet après-midi le seuil de votre porte, et je suis venu m’asseoir dans Votre maison sur la colline,

Cœur de Jésus !

Mais je ne Vous parlerais pas de ma lassitude : ce n’est pas pour moi que je suis en chemin.


Votre maison est le temple des nations ; je suis venu prier pour mon peuple.

Je lève mes mains vers Vous, comme celles de Moïse Votre Prophète, jusqu’à ce qu’elles se lassent et jusqu’à ce qu’elles tombent ;

Et entre mes lèvres ma voix tremble.

Vous aviez ouvert un sillon au couchant du vieux monde, un sillon sur la mer.

Et dans ce sillon Vous aviez semé des Celtes.

Là étaient les meilleurs grains, et Vous preniez chaque année

Une poignée d’entre eux pour les semer par l’univers.

Les uns tombaient dans les rochers, et ils mouraient ;

Les autres tombaient dans les épines, qui les étouffaient ;

D’autres dans la terre labourée…

Les fils de ma race étaient Vos grains, et en chaque terre où vous les semiez


Germaient des chrétiens forts….

Le fardeau de Votre Croix sainte sur l’épaule, le Celte a fait le tour de la Terre.

Pour Vous il a traversé chaque mer ; et il a atterri dans toutes les criques.

Et si nombreux sont les pays où nous avons élevé Votre arbre de salut

Que nous ne savons plus leurs noms.

Où est la vague qui ne se soit pas soumise aux hommes de ma race ? l’île sauvage où ne dorment pas les os d’un Celte ?

Ils attisent le feu de l’Apostolat dans tous les pays…

Il n’y a que le leur,

Qu’ils oublient…..

Eh bien ?

Est-ce que ce n’est pas pour Vous seul qu’ils ont oublié leur pays natal ?


Est-ce que ce n’est pas Vous seul qui avez pris leur pensée et leur cœur tout entier ?

La vie des Saints nous enseigne que, lorsque vos amis ne pouvaient venir à bout de leur travail quotidien, à force de s’occuper de Votre gloire,

Un de Vos Anges descendait pour achever leur besogne terrestre.

Ainsi, puisque Vous enlevez à ma race ses meilleurs enfants, personne autre que Vous ne doit les remplacer par ici.

Puisqu’ils conquièrent Votre Doctrine les terres sauvages, Vous devez, pour eux et les leurs, garder leur terre.

Autrement les impies diront en se moquant : “ Mais où donc est leur Dieu ?… ”

Vous serez bien plus avancé quand il n’y aura plus de Bretagne !


J’ai vu des églises au soir, la gloire des cierges ruisselait sur l’autel : l’âme d’un homme s’y plaisait.

Au soir j’ai vu des temples où il n’y avait aucune Hostie, et sans lumière. Qu’ils étaient froids ! si froids que les prières gelaient et que mon cœur d’homme était glacé.

La Terre est un temple plein de cierges éteints….

La flamme divine que Vous aviez donnée å garder à Vos Apôtres, il y a bientôt deux mille ans,

Ils l’ont promenée jusqu’aux pôles de notre planète.

Hélas l Dans les régions qui l’avaient reçue les premières, ou bien l’on a mis à sa place un autre flambeau, ou bien elle est morte.

Vous savez qu’elle est toujours vivante chez nous, la Flamme donnée aux peuples dans Votre Évangile ;

Vous savez qu’elle est pure et qu’elle brille sans cesse dans la nuit absolue du paganisme de ce temps-ci.


Nous avons gardé Votre flamme ; ainsi, gardez notre patrie.

La Bretagne tombée, ce sera un cierge de moins dans Votre Église catholique ;

Sur les rivages de l’Occident, un phare de moins pour les peuples qui viennent ;

Une étoile de moins sur le chemin de Bethléem et de Rome.

Est-ce que nos prières seraient impuissantes, pour la première fois depuis le mariage de Votre Précepte avec l’âme celte ?

Est-ce qu’il nous faudra Vous rappeler le nombre et les noms des Saints de notre race, qui sont au pied de Votre trône, dans la gloire indicible du Paradis ?

Saint Donatien et saint Rogatien, martyrs, tués par les Romains en haine de Vous ;

Saint Corentin, évêque de Quimper et saint Patern de Vannes ; saint Tudi qui traversa la mer dans une auge de pierre.


Saint Iltud, le maître sans égal ; saint Gildas qui aima tant sa patrie ; saint Pol qui vainquit le dragon ;

Et saint Salomon, roi de Bretagne ; saint Yves, l’avocat du Pauvre, et cent, et mille autres ?

Et cent et mille autres qui vécurent pour Vous seul et ne pensèrent qu’à Vous et délaissèrent tout pour Vous suivre.

Les autres races se moquent de nous, parce que nous ne savons pas amasser les biens temporels.

C’est, disent-ils, une race inférieure, ces Celtes-là vaincus de toute éternité dans le dur combat pour la vie.

Leur parole est vraie : nous ne courons pas après la fortune, et nous sommes pauvres.

Bénie soit notre pauvreté !

Bénédiction sur notre pauvreté, pour avoir gardé au fond du cœur de ma race les trois choses qui rendent le fils de l’homme plus homme :


La pitié pour les faibles, la force d’âme dans le malheur, la croyance dans la justice d’un Dieu.

Bénédiction sur notre pauvreté de ce qu’elle a préservé mes ancêtres et leur fils de l’adoration du Veau d’or.

Bénédiction sur notre pauvreté qui a gardé en nous la Foi, l’Espérance et l’Amour.

Bénédiction sur notre pauvreté qui nous a fait nous souvenir du vrai nom de la vie : une attente, et du vrai nom de la mort : un passage.

Bénédiction sur notre pauvreté qui fait voir au Celte, dans les orbites vides de l’Ankou, les yeux divins, divins, divins, de Celui qui fut mis en Croix.

Bénédiction sur notre pauvreté, puisqu’elle est la clef

Du paradis…

Il approche avec hâte, le dernier jour de notre chair périssable, le jour du Grand Jugement,

Le jour de la mort des nations…


Nos bardes chantent “l’autre Bretagne”, mais ils savent bien qu’il n’y a

Aucun paradis pour les nations. Quand ce monde-ci mourra, elles mourront.

Elles mourront alors, toutes celles qui n’auront pas été anéanties auparavant ; toutes ensemble elles disparaîtront.

Les grandes, les petites, elles mourront ; les obscures elles mourront ; et ces orgueilleuses-là dom les noms étaient dans les chansons des hommes, elles mourront.

Ma Bretagne aussi passera. Qu’est-ce que la gloire d’une patrie humaine devant la gloire mystérieuse des Saints, la gloire de Dieu ?

Et il n’y aura plus d’autre race que celle des enfants de Dieu, — et l’autre, — rachetée par l’agneau de Dieu ; il n’y aura plus d’autre patrie que le ciel de Dieu.

C’est pourquoi nous vous demandons, à deux genoux, pour notre patrie, une récompense sur cette terre-ci, une récompense avant la fin de tout…


Jésus ! Jésus !

Nos pères criaient ce Nom-là quand ils se levaient pour la Croisade ; ils criaient ce Nom-là dans l’attaque ;

Nous avons écrit ce Nom-là sur la surface de toute la terre, avec le sang de nos guerriers et la cendre de nos morts ;

Chaque jour on épelle ce Nom-là dans les chaumières des Bretons, avec amour ; nos agonisants se consolent avec ce Nom-là :

Et comme un agonisant je prononce aujourd’hui ce Nom-là :

Jésus, Jésus I

Vous qui avez ressuscité la fille de Jaïre, et Lazare ; Vous qui ressuscitâtes le fils de la veuve de Naïm,

Apprenez-moi les mots qui réveillent un peuple.

Er j’irai, messager d’espérance, les répéter sur ma petite Bretagne endormie.


III

L’île des Anges : chapelle des Bénédictines (rue Monsieur).

Là-bas on voyait le Seigneur Dieu, son Visage si beau penché vers la misère de cette terre-ci, écoutant la plainte qui monte du fond de l’abîme, la plainte immense du fils de l’hornme en détresse.

Ici on Le voit dans Sa gloire…..

Là-bas on pleurait ; ici l’on chante ; là-bas ta prière était une demande : ici tu adoreras et tu loueras.

Nous tous qui vivons dans la Foi, adorons Dieu : nous tous qui possédons la Vérité, louons-Le….

Humble est la petite église ; les vitraux n’ont pas d’âge et la lueur des cierges de cire est voilée.

Les désirs humains se voilent aussi maintenant ; d’elles-mêmes les pensées charnelles se taisent ; en ce lieu-ci il y a une brume sur toutes les choses terrestres.


Ce lieu-ci est terrible, car c’est la Maison de Dieu, et la Porte du Paradis. — Est-ce que ton cœur est assez pur pour demeurer dans la Maison de Dieu ?…

Ici l’on ne prie pas, on écoute seulement, on écoute pour toujours

Les voix, mon Dieu, les voix mystérieuses des vierges qui chantent à l’Époux…

Le chant s’élève, s’élève, se détache de la Terre, et l’âme qui le suit, il la jette maintenant, au milieu des constellations d’anges, au pied du trône de l’Adonai…

Peut-être y a-t-il là-bas, lointaines, — si lointaines, oh ! si lointaines ! — des contrées où toutes les paroles ne sont pas des paroles de louange ;

Des villes où l’on blasphème la bonté de Dieu, peut-être, et où court, dans les rues, le serpent visqueux du péché mortel ;


Peut-être y a-t-il là-bas des maisons misérables où l’on ne connait que le visage sombre du mal, et l’aridité des désespoirs ;

Peut-être y a-t-il des querelles, des maladies et des guerres rouges ; des blessés oubliés sur le champ de bataille qui pleurent en appelant leur mère.

Peut-être… Ici nous n’entendons pas, nous ne savons pas, fondus que sont nos cœurs sous les regards du Fils de Dieu.

Ici c’est la Porte du Paradis, et nous sommes les âmes qui viennent d’arriver de la terre, et attendent qu’il plaise à Dieu de les recevoir…

Paradis, Paradis ! Le cœur viril de ma race tremble, quand elle se représente tes allégresses.

Nous t’avons composé un cantique dans la langue celtique, le plus beau des cantiques de la terre,

Et quand il leur arrive de l’entendre ou de le chanter les Bretons versent des larmes, des larmes saintes.

Paradis où nous serons tout le long de l’éternité



devant le Visage de notre Jésus, sous les Yeux de notre Jésus, sur le Cœur de notre Jésus, dans l’amour de notre Jésus, les pauvres Bretons pleurent en pensant à toi.

« Oh ! qu’il est glorieux, le royaume où tous les saints se réjouissent avec le Christ ! Vêtus de blanc, ils suivent l’Agneau.

N’importe où Il va, n’importe où Il va ! »

Christ adoré, soyez béni de m’avoir fait naître dans une race baptisée, dans la race fidèle à Vos commandements.

Soyez béni de m’avoir créé Celte.

Et soyez béni d’avoir semé, dans les océans sauvages de la vie, pour la consolation du fils de l’homme, des îles comme cette île-ci.

Où nous pouvons, semblable à la tourterelle qui cache ses petits dans le nid, mettre nos pauvres pensées à se délasser,

Christ adoré…

Paris, Novembre 1914.

VENI, SANCTE SPIRITUS !
Chant de bienvenue à l'an nouveau

Or, la mil-neuf-cent-quatorzième année après la naissance du Christ dans l’étable ;

Comme la tête du Pauvre tout à coup à la fenêtre des mondains, livrés aux danses déréglées ;

Comme les trois paroles sur le mur, au temps du grand souper de Balthazar,

Comme une lune de deuil et de terreur, aveuglant chaque soleil de sa splendeur sauvage.

Au-dessus des horizons méprisables de la Catin Europe,

La Face sanglante de la Guerre !

Et devant l’Astre terrible reculèrent tous les astres, culbutés jusqu’au fond des nuits ;

Et tous les travaux de cesser, pour attendre l’achèvement du Grand Œuvre ;


Et les hommes d’attacher leurs yeux sur les champs de carnage où se célébrait le Mystère immense, l’Holocauste surnaturel,

La Messe dont le Feu est le prêtre, le canon l’orgue incomparable, et dont la Victime s’appelle le fils-de-l’homme…

II

Comme les chanteurs de la Bonne-Nouvelle, qui vont par la Bretagne de porte en porte, à la fête bénie de Noël.

(En souvenir des anges qui annoncèrent la paix aux hommes, la première nuit de l’Âge chrétien),

J’ai cherché mes frères ce soir, pour leur dire les souhaits du barde.

Et je n’ai trouvé personne à la maison…

Les douces maisons de la Celtie sont vides, à part quelques foyers, de ci de là, où le feu depuis longtemps est éteint,


Et devant lesquels on voit pleurer de pauvres femmes, et des petits enfants qui songent, qui songent…

Ô mon Dieu, quelle peste a passé sur ce pays-ci ?

Celte de la Haute-Écosse, où es-tu ? Et toi Celte d’Irlande ? Où donc es-tu, Celte de Galles ? Ô Celte de Bretagne, mon sang, où es-tu ?

Elles sont vides, les douces maisons de la Celtie ! Comme le soleil de l’été se levait sur la vallée, les hommes sonts partis avec leurs épées…

III

C’étaient des lances autrefois ; maintenant ils ont des fusils,

Des fusils et des canons qui crachent la mort, mais les épées sont toujours des épées,

Et les âges n’ont apporté aucun changement dans le cœur maudit du Germain.


La ruée éternelle du Germain vers l’Occident, qui lui résistera, si le Celte ne se lève pas cette fois-ci ?

Le Celte a accompli le geste ancestral : une chanson aux lèvres il est allé.

Hourra, hourra ! La Celtie est la Celtie toujours : ses jeunes hommes sont sur la frontière.

Sus aux Germains, frères aimés ! Ce sont vos terres que vous défendez.

L’Occident est à nous. L’Occident nous appartient. Si le Germain veut le souiller, nous fendrons le crâne du Germain.

Nous avons défendu l’Occident contre toutes les hordes. Les marches de la Gaule sont un cimetière pour les Barbares, notre terre est grasse de leurs cadavres.

Le Barbare d’aujourd’hui, c’est le Germain encore ! Sus au Germain puisqu’il le veut !

Sus au brûleur de nos églises, à l’incendiaire de la Merveille de Reims,


L’église des Rois consacrés, où il faisait si bon prier sous l’aile des gloires de la France. En avant, bon Celte ! et tire, et frappe ! Tombe si tu tombes : c’est pour la patrie ! Mais frappe, frappe, frappe ! ô frère, frappe !

Sans arrêt, sans repos, sans pitié, frappe dessus ! Tue et étrangle, puisqu’il le faut ! Ô frère, tue !

Sois le fléau qui broie, le rocher qui écrase, la foudre qui anéantit, la mer qui noie ;

Sois le Guerrier !

Souviens-toi que tes pères furent des héros immenses et que la Germanie tremblait devant le regard de leur ciel.

Souviens-toi que tu portes l’honneur de ta Race : si tu reviens, reviens vainqueur !

Le barde composera de belles chansons sur les braves et elles feront tressaillir les os des anciens Celtes dans la froideur de leurs tombes !


IV

Je ne dors plus. Il y a une voix, dans la nuit d’hiver, qui m’appelle, une voix étrange ;

Une voix forte, une voix âpre et habituée à commander : une voix comme celle-là est agréable aux jeunes hommes ;

(Et ce n’est pas la voix d’une femme, ni la voix de ces korriganes qui errent sur la mer celtique) ;

Une voix à qui nul ne peut désobéir : le hurlement de la Guerre aux frontières.

J’obéirai. Bientôt je serai avec mes frères, soldat à la suite des soldats ;

Bientôt je serai dans la tuerie… Quels signe y a-t-il sur mon front ? Année nouvelle, verrai-je ta fin ?

Et qu’importe ? Que ce soit tôt ou tard, quand l’heure sonnera d’aller vers le Père, j’irai joyeux. Jésus sait consoler nos mères.


Sois bénie, année nouvelle, quand bien même, au milieu de tes trois cent soixante-cinq jours, il y aurait mon dernier jour !

Sois bénie ! Car plus de cent années ont passé sur ce pays-ci sans avoir connu autre chose que la colère de Dieu, et tu contempleras, toi, ses miséricordes.

Tu verras le retour des croyances bannies, la victoire flotter de nouveau sous les plis du drapeau de la France, et la patrie exaltée pour toujours ;

Tu verras ma Bretagne enfin libre, et sa langue honorée, comme quand ses chevaliers étaient vivants pour la défendre.

Année nouvelle, année de guerre ! Sois bénie quand bien même tu apporterais dans ton manteau, en même temps que le printemps pour le monde, la mort pour moi.

Qu’est-ce que la mort d’un, ou de cent, ou la mort de cent mille, pourvu que la patrie soit vivante et glorieuse, pourvu que la race continue…


Quand je mourrai dites les prières et enterrez-moi comme mes pères, le front tourné vers l’ennemi ;

Et ne demandez rien pour moi à mon Rédempteur, si ce n’est la dernière place dans Son Paradis…

V

Je vois !… Je vois !

Le fouet de Dieu sur les épaules de l’humanité. La terre et les mers sont rouges de sang.

Du sang sur l’occident, du sang sur le nord ; au midi et à l’orient : ceci est une pénitence au moins !

Calcule ton péché maintenant, Europe, à la lueur infernale des incendies : tu avais craché au Visage divin de mon Christ en croix, et voici venue l’heure du Châtiment.


L’heure du carnage et de la terreur ; l’heure de la foudre et des sanglots : l’heure de la justice de Dieu !

Ils auront leur content cette année, le loup, le corbeau et les vers ; la chair de chrétien est à bon marché !

Cette année-ci le blé sera beau : la terre a bu le sang de l’homme…

Ah ! si tu avais voulu, Europe, il ne te serait pas arrivé un événement comme celui-ci ;

Si tu avais voulu boire avec respect Son Sang à Lui, tu n’aurais pas été obligée de boire le sang de dix nations ;

Si tu avais voulu t’agenouiller devant le Cadavre divin du Calvaire, et adorer, il n’y aurait pas aujourd’hui, Europe, Europe, tant de cadavres…

Douleur, douleur ! Les cloches de la Terre ne sonnent plus que des glas : je vois les âmes des guerriers morts flotter au-dessus du champ de bataille, semblables aux embruns sur une mer…


VI

Une plaine. Des cadavres sur la plaine, ils sont des milliers et des milliers. Et debout au milieu des cadavres, comme Ezéchiel en exil autrefois, le pauvre barde, Esprit, vous appelle.

Venez, Esprit Saint !

Votre venue a été prédite par Un qui ne dit pas de mensonges : Celui qui porta Sa Douleur tout seul et mourut renié, entre les bras durs d’une croix.

Venez, Esprit-Saint !

Plusieurs, depuis, Vous ont attendu, ô Esprit ! et parce qu’ils ne pouvaient plus contenir la hâte qu’ils avaient de vous voir venir, ils sont allés tôt dans leurs tombes.

Venez, Esprit-Saint !

Et aujourd’hui, ah ! aujourd’hui ! plus d’un encore pleure après Vous et Vous cherche dans les ténèbres d’un monde qui a perdu son Dieu.

Venez, Esprit-Saint !


Oh ! nous ne demandons pas de contempler Votre gloire à son midi, mais seulement, comme Dieu fit à Moïse pour la Terre-Promise, de voir de loin, une heure, le visage du monde renouvelé par Vous, et mourir.

Venez, Esprit-Saint !

Ne pourrons-nous donc jamais asseoir sur Votre paix un foyer ? Sera-ce toujours en vain que nous bâtirons des maisons et des cités que l’haleine de la Guerre viendra renverser ?

Venez, Esprit-Saint !

Comment pourrons-nous vivre, si vous ne venez pas nous fortifier ? Le fils de l’homme est vieux, et froide la terre sous son pauvre corps.

Venez, Esprit-Saint !

Père des Pauvres, Lumière des cœurs ! Consolateur, ô Consolateur excellent, dans la misère de cette guerre à qui on ne vit jamais d’égale nous Vous supplions : venez à nous avec l’an nouveau !


VII

Je sais que Vous viendrez. Je sais que Vous venez. Je crois au mystère de la Douleur.

« Aucun enfantement sans souffrance », enseigne la vie au barde. Et le barde à la vie : « Aucune souffrance sans enfantement. Il n’y a pas de douleur inféconde, telle est la Loi.

Depuis que la Douleur a trouvé un Époux, Celui-là que les siècles ont mis et remis en croix »

Il faut que le grain meure pour que vienne le germe. Je vois les cadavres de mes frères comme des grains dans la terre : sur leur cendre des fruits merveilleux germeront.

Pareil à un roi barbare qui s’enveloppe de pourpre pour mourir, le dernier soleil de l’autre année s’est couché dans un linceul de sang…

Demain il fera beau sur le Monde !


Et comme la femme en couches quand elle voit le visage du fils qui lui est né, devant la beauté du Soleil nouveau la Terre ne se souviendra plus de sa souffrance.

Paris, Janvier 1915.


À GENOUX,
POUR MA PATRIE.

« Recordare, Domine, quid acciderit nobis ; intuere et respice opprobrium nostrum....

Hæreditas nostra versa est ad alienos ; domus nostræ ad extraneos.

Servi dominati sunt nostri ; non fuit qui redimeret de manu eorum.... »

(Threni, V, I, 2, 8.)

PRIÈRE POUR LA BRETAGNE
Sur l’air : Più e enta honnen ? (Chansons du Pays de Vannes) imprimé dans « Dihunamb » 1909.

Nous sommes tous venus Vous prier, Jésus, à genoux, — chercher dans Votre Cœur consolation pour notre angoisse : Jésus, Vous nous entendez, Vous nous voyez. — Ayez pitié de la Bretagne !

Notre patrie était heureuse sous Vos yeux, — Nous vivions en paix, notre loi était bonne, — mais nos pères ont péché, — et Vous nous avez oubliés.

À la guerre nous avons été défaits sans retour, — L’étranger est devenu maître chez nous, — Jadis nous avions des franchises, — L’étranger mauvais les a volées.


Maintenant nous gémissons et la douleur nous étouffe, — Nos épaules sont meurtries sous un joug pesant à porter, — Nous avons donné notre sang à nos maîtres, — Et ils nous ont foulés aux pieds.

Nos pères étaient grands, ils n’avaient aucune chaîne, — Comme Maître, ils ne reconnaissaient que Vous, Seigneur Dieu, — Et nous, une troupe de valets — Nous a pliés sous son pouvoir.

Après nos libertés ils ont opprimé notre Foi, — Elle tombera sous leurs coups si Vous ne la préservez pas — Ils abattent les autels, — De vos paroles ils rient.

La sombre nuit du paganisme, d’un paganisme honteux, — Étend sur le vieil univers son effroyable manteau, — Pour la conduire dans la route pleine de ténèbres, — Jésus, restez avec la Bretagne.


Oh oui ! restez avec nous. Sans Vous nous ne sommes rien, — Sans Vous un peuple meurt, comme un corps sans pain : — Si Vous ne les gardez pas sur Votre Cœur, — Vers qui s’en iront les Bretons ?

Sauveur aimant, Vous êtes enclin à la miséricorde, — Souvenez-Vous du Sang que nous avons versé pour Vous, Ô Maître, Souvenez-Vous que nous avons été les soldats de Votre Croix à travers la Terre.

Souvenez-Vous de notre opprobre, de toutes nos détresses, — Pitié ! ne laissez pas notre patrie aller à sa perte, — Nous Vous prions, le front sur le sol, — À nos plaintes ne soyez pas sourd…

Et Vous, Pères de la patrie, vieux saints très vénérés, Quand nous sommes las à l’ouvrage, volez à notre secours, — Donnez-nous l’énergie dans la souffrance, — Gardez la

Bretagne pour toujours !
1909

MON CŒUR EST DANS LA BASSE-BRETAGNE
Air pour le refrain : « Ar re c’hlaz » (Barzaz-Breiz)
Air pour les couplets : « Ebarz ar c’hoad »
(Ernault-Mélusine)

Mon cœur est dans la Basse-Bretagne — N’importe où est ce corps-ci, — Mon corps dont chaque membre est lassé. — Tout le jour, toute la nuit je crie : — Mon cœur est dans la Basse-Bretagne, — Mon cœur n’est pas ici.

Ici, sur le fumier de la grande ville croît la fleur de l’angoisse, — Les angoisses du pauvre en exil me mangent l’esprit, — Mon cœur est là-bas sur le seuil de la maison aimée, — Où l’on rêve en paix près de la porte après souper.


Ici sur les âmes un vent froid hurle, — Chacun fait pour soi, personne ne regarde les autres, — Mon cœur est au pays des pitiés chrétiennes, — Mon cœur est là-bas au milieu des cœurs chauds des miens.

Ici c’est l’antre du péché. Comme des bêtes autour de moi — J’entends les hurlements impurs des voix du mal, — Mon cœur est là-bas dans les églises silencieuses, — Où s’agenouillent, fervents, les marins de mon pays.

Ici c’est étroit sur l’homme ; dans les avenues ouvertes, — Je soupire après la côte si belle dans son habit de lande, — Comme une petite île rongée par les vagues, — Moncœur est là-bas dans les mâchoires de la mer.

Loin là-bas cap à l’occident si vous voulez aller, — De l’autre côté des montagnes et des côtes agréables,


Oh ! vous verrez peut-être, étranger heureux, — Le pays où est mon cœur, le pays qui m’a enfanté.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ô îles de la Grèce, îles de la Grèce, — dont les jardins sont si riches et le soleil éternel, — Entre toutes les îles vous êtes renommées, — Et les harpes d’or de mille bardes à travers le monde vous ont louées.

Et cependant jamais je n’ai désiré aller vers vous, — Vivre en vous je ne pourrais ni pour argent, ni pour or, — Car mon cœur est là-bas dans les archipels pauvres, — Où l’on entend parmi les roches le saint langage des Celtes !

Paris, 1913.

LA VISION D’ÉZÉCHIEL

«… La main de Dieu sur moi… Conduit par son Esprit-Saint, — J’ai marché. Il me mena sur une plaine, — Et dans celle-ci, pêle-mêle, des os étaient étendus.

Obéissant, j’ai passé au milieu d’eux. — Ils étaient nombreux, nombreux, et secs comme pierres. — La Voix du Seigneur alors m’appela : « Fils de l’homme, — Crois-tu que ces ossements puissent revivre ? » Et j’ai répondu : « Vous le savez, Seigneur Dieu. »

Et Il a dit : « Va. Prophétise sur les ossements. — Dis-leur : « Os desséchés, entendez la parole du Prince : » — J’enverrai l’esprit en vous et vous vivrez ; —


Par la force de mon Verbe, peau et chair fraîche vous couvriront. — Je mettrai de la moelle dans vos canaux et vous serez vivants — Et vous saurez que c’est moi le Dieu fort. »

Debout, je me suis mis à prophétiser.

Aussitôt un bruit effrayant s’est élevé autour de moi — un mouvement se faisait, vaste, durant mon discours. — J’ai jeté les yeux aux quatre coins de la plaine : Ô merveille ! Les os se rapprochaient des os, — Bien à sa place l’un se joignait à l’autre. — Sur eux peau, chair en un instant étaient montés, — Tous étaient pleins de moelle. Mais l’esprit n’était pas en eux.

De nouveau, j’entendis la grande voix s’élever : — « Homme, prophétise à l’Esprit de venir. Appelle dans le vent : De l’Occident, de l’Orient, du Septentrion, — du Midi, Esprit, viens ! Souffle sur les ossements. —


Souffle sur ces morts-ci étendus dans la lande immense — À eux tous tu rendras la vie ». « Je fis — Comme l’avait commandé le Maître Tout-Puissant. — L’Esprit entra en eux et, pleins de vie, — De la force dans leurs membres, dans leurs veines du sang — Voici que les cadavres se mettent sur pied. — J’en voyais des milliers et des milliers comme une armée — Qui couraient et se rassemblaient autour de moi.

« Toutes ces reliques-ci, poursuivit le Seigneur, — C’est la maison d’Israël ; Ils disent : « De tous côtés — Sont répandus nos ossements ; notre espérance est tombée, — En quatre ou cinq tronçons on a partagé notre nation. » Prêche-leur donc de cette façon-ci : « Jéhova — Veut que je vous apporte son Verbe sacré. Je viens. — Voici ce que le maître d’Israël a dit :


« Je te mettrai, mon peuple, dehors de ton charnier, — Et je te conduirai sur ta terre, et alors — Vous saurez tous que le Seigneur suprême, c’est Moi. — Je vous donnerai mon Esprit, et vous vivrez ; — Sur la terre de vos ancêtres vous pourrez dormir. — Ainsi, voyant l’acte de ma bonté, — Vous direz : « Il est vrai : Celui-là est le Seigneur. »

La Face du Roi du ciel alors se tourna vers moi : » — Homme, prends avec toi un morceau de bois, dit-il, — Prends et écris dessus : Pour Juda, celui-ci, et pour ceux d’Israël qui suivent sa loi. — Ensuite prends un autre morceau, et en même temps — Écris : à Joseph ; à tous ceux que lui ont fait leur promesse. — L’un à l’autre joins aussitôt les deux morceaux — Et ils seront unis entre tes mains. Voilà. — Si l’on te demande, au milieu de ces peuples : « Que veut donc dire ce que tu fais ? » réponds :


« Écoutez les paroles de Dieu : » Je vais, Moi, prendre — La branche de Joseph, qui est dans la main de mon prophète. — Je l’attacherai à celle de Juda, je le veux ainsi — Et ces deux branches n’en feront plus qu’une. — Entre les autres peuples vers qui ils sont allés — Et les fils d’Israël, une séparation sera faite. — Les fils de Jacob, Mon Esprit courra les rassembler. Et les réunira sur leur terre, en un seul groupe. — Sur les montagnes de leur pays, dans l’avenir. — Ils resteront toujours attachés et unis — Pour les gouverner il n’y aura qu’un seul roi — Ma bénédiction sera sur eux pour toujours… »

Ici finit la vision du prophète. — Sans doute il ne parle que des hommes de son époque, — Mais moi, lorsque je lis la vision d’Ezéchiel, — À toi toujours vole ma pensée, ô Bretagne !


II

En ce peuple étendu à terre, — Qui se lève tout de suite avec fracas — Quand le vent de Dieu souffle sur sa tête — J’ai reconnu la force de ma race.

En ce peuple par Dieu choisi — Pour être son soldat dans le monde — Et Lui reste fidèle sans retour — J’ai reconnu la Foi de ma patrie.

En ce peuple ressuscité — Par la volonté de Dieu, par la volonté de Dieu, — Ô voix de désespoir, taisez-vous ! — J’ai reconnu ma douce Bretagne.

En ce peuple jadis morcelé — Et qui n’a pas encore oublié, — Et qui marche vers l’union — J’ai reconnu ma Celtie.


J’ai reconnu la destinée — Du pays dont je suis l’enfant… — Mais qui sera l’homme de guerre — Qui donnera la victoire à la Bretagne ?

Qui ? Et à quelle heure viendra-t-il — Rattacher les deux morceaux du Glaive — En nous criant : « Fils, levez-vous » ? À quel signe le reconnaîtra-t-on ?

Qui et quand ? Et qu’importe ! — Nous soufflons toujours sur les ossements — Appelons l’Esprit de la langue, de la Foi, — Et en toute chose ayons confiance en Dieu…

III

Hourra pour ma patrie de Bretagne ! hourra, hourra pour tous les Celtes ! — Je vois… je vois… je vois !… Oh ! écoutez, regardez ! — Aux Bretons des deux pays allégresse, allégresse ! — Le vieux héros celte se réveille dans sa tombe.


Ses bras sont liés, sur ses pieds est une chaîne, — Mais dans l’air bleu il a jeté sa clameur, — Et les peuples épouvantés se regardent tout à l’entour — En se demandant avec tremblement : « Qu’est-ce donc qu’il y a ? » — Cessez votre plainte : le fils de Gomer est sur son séant, Sa voix retentit comme le fracas du tonnerre, — Et les montagnes de Bretagne, d’Irlande, — les montagnes de Cambrie, de Cornouailles, d’Écosse lui font écho. — Harpe, biniou, corne de guerre, sonnez et résonnez : — Il est venu, le temps, le temps prédit : — Victoire aux Bretons ! Et vous, malédiction sur vous, peuples impies — Terrible sera l’affaire, s’ils bondissent sur vous. — Un fort haussement d’épaules bientôt, et le joug sera brisé ! — Dieu soit béni : la Celtie est debout !

IV

Non ce n’est pas un rêve que j’ai fait. Une chose vraie


Ce sera, oui ! Mais seulement si nous voulons prendre exemple — Sur nos pères ; si nous faisons en tout temps comme eux, — Si nous vénérons, avec le nom de Bretagne, sans honte, un autre nom :

Dieu !
1905.

VII


TALITHA, CUMI




Depuis le matin ils marchaient à travers la rosée, — Et maintenant le soleil de midi s’élevait à pic dans l’air ; — La sueur coulait sur le front du Prophète, — et la poussière des chemins couvrait ses pieds lassés.

Arrivés au lac : « Traversons », dit le Maître. — Les Douze mirent à la voile, et les voilà en route ; — La brise chantait dans les agrès, comme ils allaient, — La mer baisait doucement les flancs du bateau.

Ils ont atterri. La barque est échouée sur le sable. — Mais elle a été reconnue de loin. À peine le Maître a-t-il le temps de gravir le sentier là-bas, — Aussitôt de chaque région le peuple accourt avec hâte.


Et mille voix en chœur hurlent mille hosannas, — Qui font trembler les rochers et les côtes, — À chacun Jésus parle avec tendresse, — Mais bientôt devant Lui un homme s’agenouille :

« Maître, la foudre du malheur est tombée sur ma maison. — Je m’appelle Jaïre, et je n’ai qu’une fille, — Et elle a été frappée aujourd’hui du mal qui tue. — Oh ! venez, et étendez Votre main au-dessus d’elle,

Et ma fille se lèvera et sourira encore. — Maître, ne m’abandonnez pas, je Vous en prie, à cette heure, — Venez tout de suite, ce n’est pas bien loin d’ici, — Ce sera trop tard si vous attendez demain. »


Et le peuple priait et criait : « Oui, oui ! — Vas avec lui ! Guéris sa fille ! » Et Jésus dit : — « Lève-toi. Tu es aimé de Dieu, car ta foi est grande, — Ta fille sera guérie tout à l’heure. Je vais. »

Heureux et plein de reconnaissance, Jaïre de se lever. — À cause de la foule, ils marchaient lentement ; — Cependant, à force d’aller ils commençaient d’approcher, — Quand arriva vers Jaïre un valet :

« Je suis venu vers vous avec une dure nouvelle, — Maître ce n’est pas la peine de déranger le Prophète ; — Nous avons fait ce que nous avons pu, mais en vain… — tout est fini… votre fille est morte. »

Le père ne répondit rien, étouffé dans sa douleur, — Mais sur ses joues des larmes coulaient silencieuses,


Alors Jésus : Ne crains pas, ô Jaïre. Elle sera sauvée. Crois seulement. »

Et ils entrèrent. Les pleureuses hurlaient, — Sanglotaient, se jetaient contre le lit funèbre, — faisaient du bruit. Jésus resta regarder : « — Cette fille n’est pas morte, dit-il. Elle dort.

« Dites à tous ceux-ci de sortir et de cesser — leurs cris. Jaïre obéit. — Alors le Fils de Dieu leva la main et s’approcha, — En commandant : « Talitha, cumi. — Jeune fille, lève-toi ! »

Et la jeune fille se leva et marcha

dans la cour, —
Sous le baiser du soleil couchant les fleurs se fermaient,

Et le peuple agenouillé chantait : « Grâces, — Gloire à Celui qui est le Maître de la mort et de la résurrection ! »

…Mais Jésus s’éloigna par la côte, au crépuscule ; — Les Douze suivaient les traces de leur Maître ; — Le soleil à son coucher tendait au firmament son manteau de pourpre ; — Là-bas, le peuple était toujours à genoux…

Ô Jésus, ô Jésus ! Nous avons de la peine, nous aussi, — Il nous faut supporter un dur chagrin — car la fille que nous aimons et dont vous savez le nom ; — Est comme morte, et nous ne pouvons la relever.

C’était une fille incomparable, désirée par les rois, — Elle avait tout : beauté, pureté et jeunesse,


Et la voici maintenant, prise d’un mal étrange, — Voici que nous l’avons perdue, et nous n’avions qu’elle pour tout bien.

Car la fille dont nous sommes en deuil est notre patrie, — Bretagne qu’ils ont mise, Maître, sur les tréteaux funèbres, — Depuis le jour lointain des libertés perdues, — Elle est étendue, sans force, et ne revient pas à elle.

Autour d’elle aussi nous entendons faire du bruit, — Les pleureurs hypocrites dont la douleur est mensonge ; Mais Vous, Maître, celle qui est là, Vous l’aimez ; — Pourquoi n’étendez-Vous pas Votre main de Dieu sur son front ?

Ô Jésus ! ô Jésus ! Nous avons la foi, pourtant ! — Nous croyons que Vous êtes le fils de Dieu, le Créateur, le Sauveur, — Nous sommes ceux qui se lèvent toujours quand on appelle — à combattre pour votre Croix. Hier est caution de demain.


Nous sommes ceux qui sautent sans regarder dans la bataille, — Quand on nous dit, de Votre part, qu’il le faut ; — Nous sommes ceux dont vous êtes le Roi par-dessus tout aimé. — Ceux qui marchent, humbles, sous Vos yeux ;

Nous sommes Vos pauvres Bretons, Venez donc, venez donc, — Il est grand temps, nous ne pouvons plus attendre, venez, ô Jésus, — D’un mot éloignez les pleureurs bruyants, — Et dîtes à notre patrie morte : « Lève-toi… Cumi, talitha ! »

Et notre patrie abattue se réveillera enfin, — Dans sa force renouvelée et son génie retrouvé ; — Elle Vous offrira ses chaînes brisées, — Et elle étonnera le vieil univers par sa foi !

1913.

MA RACE

Où est son berceau ?… Les livres ne le disent pas. — Nos Pères étaient fiers des gloires de son origine, — Mais depuis longtemps dans leurs tombes froides ils sont couchés, — Et avec eux, sous la terre, dort leur secret.

Au seuil de l’Antiquité nous la trouvons. Elle est debout, — Sa main sur son épée de fer, de l’audace dans ses yeux, — À l’est du Rhin elle se propageait alors, — Et l’Europe tremblait sous le galop de son cheval de bataille.

Ma race ne craignait que le Ciel, rien au-dessous ! — Mais un désir ardent vivait dans son cœur, — Mais son esprit nourrissait un rêve large : — L’Occident ! aller à l’Occident vers un monde nouveau !


Et un jour : « Ô Occident, je vais à toi », dit-elle… — Derrière les guerriers marchaient les femmes, — Nuit et jour ils avançaient avec la force de la marée d’équinoxe, — Et au fond des cieux le regard de Dieu les escortait.

Franchi le fleuve, franchies les montagnes, — franchis même par quelques uns les périls du Détroit, — Ils virent le soleil se lever sur des pays — si agréables qú’un hourra jaillit des lèvres de tous.

« Halte ! dit ma Race. Ici le ciel est doux — les horizons de ce pays, il fera bon vivre avec eux, — Ici le long des âges, je bercerai mon âme — Dans la tristesse de l’Océan semblable à ma tristesse… »

Ô Armorique et Gaule, Irlande et Bretagne, — De toute éternité vous étiez destinées par le Créateur


À être les saintes patries des guerriers forts de la Celtie, — Les reines des patries et les forteresses de l’Honneur !

Aujourd’hui, je le sais, vous êtes méprisées de tous : — Après avoir été la lumière de l’Europe, ô Race Celtique, — Aujourd’hui tu t’es couchée à l’Occident comme le soleil, — Mais quand le matin reviendra tu te lèveras comme lui.

Tu te lèveras comme le soleil ! Arthur n’est pas mort ; — Nous sommes trente millions de Celtes qui l’attendons toujours, — Si Dieu veut nous aurons l’occasion de frapper plus d’un coup terrible ; — S’Il veut, les jours d’Ambigate reviendront.

II

Le druide enseignait : « Il y a un Dieu ; il n’y en a pas deux ; — Il y a un autre monde ; nous sommes tous soumis à la nécessité… » — Mais une chose vous manquait, ô Pères : — À l’Espérance votre âme païenne était fermée.


C’est pourquoi, lorsque la Vraie Doctrine vint de l’Orient, — Quand ma pauvre Race entendit les commandements du Christ, — Quand elle connut l’Évangile plein de douceur, — Une allégresse immense trembla dans son cœur triste.

Elle n’offrit au nom de Jésus aucune résistance, — Oh ! aucune ! — Ceci sera toujours l’honneur de nos Pères à nous : — Dans tous les autres pays ils ont eu des martyrs, — Seule la Celtie n’en a fait aucun.

Elle qui souriait jadis de la sagesse de l’Hellade, — Elle consacra à cette croyance-ci les meilleurs de ses enfants ; — Aux pieds du Dieu du Calvaire elle jeta son épée de fer, — Et à travers les siècles elle Lui est restée fidèle.

Les ennemis de son Dieu sont devenus les siens ; — Pour lui elle a marché aux batailles effroyables,


Et parce que la Foi était au cœur de son armée, — Elle a rempli l’univers de la gloire de son nom victorieux…

III

Un jour, aussi, hélas ! mon Dieu, elle fut vaincue. Et depuis, souillée sous les pieds de chaque valet, — Ma Race est devant Vous comme un menhir écroulé, — Froide, muette, morte…

Mais Votre bras peut la relever.


Et Vous la relèverez ! Et Vous la relèverez — Nous Vous prierons avec tant de force que Vous consentirez enfin, — Et à l’heure marquée par Vous toute la terre se taira, — Pour écouter les cloches de Pâques sonner le réveil de la Celtie !


En la Celtie, debout, chantera un Credo, — Si solennel que le front de chaque peuple se courbera devant Dieu

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Le blé que nous avons semé, nos fils le récolteront, — semé par nous dans les larmes, ils le moissonneront dans la joie !
Paris, 1914.

VISION


Pourquoi me taire toujours, puisque c’est la vérité ?… Le barde en son sommeil a eu un rêve ; — Il était sur le haut d’une montagne, — Dont la crête se perdait au fond des nuages du ciel.

L’air était lourd, aucune brise ne soufflait : Noire comme les sept péchés mortels, — La nuit, là-bas, se répandait sur l’horizon.

Ni bruit ni mouvement autour du barde voyageur ; — Engourdie par la journée de sécheresse, — La Terre lasse dormait sous le regard de son Créateur…


Soudain la voix du tonnerre a mugi dans le ciel. — Le barde en son cœur a tremblé, — La danse désordonnée des éclairs fous l’a enveloppé : — Mais un ange aussitôt près de lui est descendu.  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Et sur mon visage, trois fois l’Ange a soufflé, — Et sous mes yeux épouvantés — Je vis passer toute la Terre :

Je vis les peuples rongés par le Péché…

II

Orient, Orient ! Là-bas, chaque jour, se lève le soleil. — Là-bas aussi, au temps passé, a voulu — Naître le Soleil divin, Lumière de toutes les patries.


Mais ce soleil n’a pas encore brillé sur toi : — En quel coin de ta terre n’adore-t-on pas le Démon, — Ô pauvre Orient des païens ? — Je vois les époques passer sur toi, — Et sans que nul ne se lève pour aller sur Ses traces, — Son corps brisé de fatigue, Son Cœur brisé de douleur. — Sur les montagnes d’Asie Jésus traîne Sa Croix.

Je vois le Monde des Noirs. Ô Afrique abandonnée, — Dans tes forêts profondes que d’impurs mystères ! — Pour toi aussi, pourtant, le Maître a parlé — Autrefois. Mais tu n’as pas entendu. Tu es semblable — À quelque bête sans pensée qui ne parle ni n’entend, — Des ténèbres démoniaques couvrent ta pauvre âme : — Oh ! hâte-toi, car le jour du Jugement approche à chaque heure.


Hélas ! l’ange de la Mort t’enchaîne dans ses artifices, — Les enfants du Vrai Dieu sur ta terre sont rares… — Et sans que nul ne se lève pour aller sur Ses traces, — Dans les Déserts d’Afrique Jésus traîne Sa Croix.

Christophe, le Porteur-du-Christ, te découvrit jadis, — Amérique, et tu étais païenne. — Dans les arbres de tes forêts il mit la hache, — Pour élever, sur ton sol, la Croix, — Après lui, l’Océan est devenu canal, — Tu as vu accourir vers toi, — Pour tes riches mines d’or et ton ciel doux, — Les fils du Saxon et de l’Espagnol. Ils paraissaient obéir aux lois du Vrai Dieu, — Mais peu à peu, dans leur cœur, — La Foi, la Charité et l’Espérance sont mortes : Ils ont élevé d’autres autels.


Malheur à qui les imite ! Car làs-bas ils ne vénèrent — Plus qu’un maître : l’argent. — Le temple du Veau d’or est chez eux plein d’adorateurs, — Chaque heure voit grossir la foule sur son seuil… — Et sans que nul ne se lève pour aller sur Ses traces, — Dans les villes d’Amérique Jésus traîne sa Croix.

Tu fus chrétienne dans le passé, — Vieille Europe couverte de plaies ; Mais tu avais oublié le chemin, — Le chemin qui mène aux Églises… — La France, balançant un berceau sans enfants, — Chantait une chanson païenne à la volupté ; — Dans chaque pays il n’y avait que querelles entre frères ; — Et l’Homme Blanc de Rome avait de sombres pensées. — Car en tout lieu régnait le Mal, apparent ou caché. — Ô pauvre Europe, tu étais endormie dans ton péché.


Tu te moquais du Sauveur et de Sa grâce : — Et voici venue la Grande Guerre ! — Voici l’enquête sanglante sur le Droit et le Tort ; — Voici dix peuples jetés au milieu des tueries, — Dix pauvres pays saignés jusqu’à la dernière goutte. — Voici que des canons sauvages crachent des obus de plomb, — Voici que des vaisseaux cuirassés purgent les mers ; — Voici le deuil et l’incendie et la ruine dans les villes ; — Voici les terres riches transformées en charniers : — Voici la Chrétienté dépeuplée ! Ô les cadavres des jeunes hommes sur la prairie !… Reconnaîtras-tu, maintenant, Dieu et son Verbe saint, — Europe, laveras-tu tes péchés dans ton sang ?… — Hélas, hélas ! Je vois que tu demeureras ce que tu étais : — Et sans que nul ne se lève pour aller sur Ses traces, Par les routes rouges de l’Europe Jésus traîne Sa Croix.


III

Et ma dure Vision disparut. — Et je cherchais toujours, parmi les nuages déchirés, — S’il ne venait pas, pour mon Christ lassé, un Cyrénéen… — Hélas ! Il restait tout seul, tout seul, — Et moi je ne pouvais rien ! Alors, en gémissant, — Je me suis retourné vers le Grand Ange muet à mes côtés : « Ô Ange, ô Ange, ô Ange ! Ne se lèvera-t-il personne — À la fin, pour tenir compagnie, à notre Jésus ? Est-ce que le Monde est trop vieux pour avoir gardé — Le souvenir de Celui qui mourut pour son péché ? » — Le Grand Ange ne me répondit qu’un mot : « Regarde ! » Et au milieu de la Mer Occidentale, je vis, inébranlables, — Deux peuples, parents par le sang, agenouillés sur le chemin. « Ceux-ci, dit l’Ange, sont ses Cyrénéens.


Ceux-ci sont appelés à lui donner de l’aide… » — Et je reconnus les visages de ma Bretagne et de mon Irlande. — Et devant le ciel sombre et les étoiles claires, — Mon Irlande et ma Bretagne se donnèrent la main…

Soyez béni, ô Christ que j’adore, — De m’avoir montré à moi, pauvre, les deux nations fidèles, — Et d’avoir daigné me délivrer de la peine, — De l’accès de détresse — qui m’étouffait à vous voir, Vous tout seul, porter — Votre Croix de salut. — Au milieu des autres peuples qui renient et qui raillent, — Arrière donc, désespoir aveugle et pensées tristes ! Les Celtes resteront les Chevaliers de Dieu le Fils : — Les Celtes porteront la Croix avec Jésus-Christ !

Paris, Décembre 1914.


À GENOUX,
POUR MA PAUVRE ÂME.

« Sustinuit anima mea in verbo ejus ; speravit anima mea in Domino…

Quia apud Dominum misericordia, et copiosa apud eum redeptio. »

(Ps. 129, 5, 7.)



L’ÉPOUSE DU BARDE


Nous avons été mariés le jour de mon baptême, — La cloche de la vieille église sonnait dans la tour, — le bon soleil de juillet brillait au ciel, — les fleurs fleurissaient dans l’herbe sur la route, — parmi le froment d’or des oiseaux chantaient : — Nous avons été mariés le jour de mon baptême.

Mon épouse était aussi vieille que la terre, — elle n’entendait rien, ne voyait rien, — Elle était aveugle et sourde, boîteuse et bossue, — Jamais un sourire sur son visage flétri ; — Mon épouse était aussi vieille que la Terre… — Mais Dieu fait bien tout ce qu’il fait.


Quand j’étais petit, gai comme un oiseau, — Couché dans mon berceau près de son lit — Elle me berçait, elle me berçait, — En me chantant des chansons si douces — Qu’il me venait des larmes, et je pleurais, — Je pleurais silencieusement en écoutant ma douce.

Ô belles chansons qu’elle m’a chantées, — Pleines de fleurs de rêve semées par brassées, — Jamais je ne vous entends sans me remettre à soupirer, — Jamais je ne pourrai, en vérité, vous oublier ! — Ô belles chansons qu’elle m’a chantées, — Vous êtes les fibres de mon cœur de Breton.

Songer aux choses mortes est mon plaisir — Que d’étincelles sous leur cendre ! — Quand se lève devant moi ma vie d’enfant — Son souvenir me fait au cœur comme une brûlure.



Car je ne vois, — à l’amer plaisir ! — Toujours autour de moi, que mon épouse sombre.

J’étais encore chétif de corps et d’âge, — Quand on m’envoya, un jour au collège. — Pourquoi me suivre, ô épouse insensée ?… Quand elle m’a vu aller aux études, J’étais encore chétif de corps et d’âge, — La voici avec moi sur le seuil de la porte.

Elle m’a nourri, elle m’a vêtu, — Tout le jour et toute la nuit elle était près de moi, — Et j’ai vieilli, et j’ai grandi, — Et parce que je n’aimais pas ma sombre épouse, — Une nuit où elle dormait à son tour, — Pour la quitter j’ai quitté mon pays. — Mais elle a couru en hâte, après moi, — En se baisant la main comme les enfants. — En la revoyant j’ai perdu ma force,


Et nous avons dormi dans le même lit. — Et Dieu nous donna deux enfants, — Dieu nous envoya un fils et une fille.

Mon fils a été baptisé Douleur, — Et ma fille, on l’appelle la Foi. — J’ai reconnu mon épouse, je l’aime, — Je la trouve jeune et jolie et incomparable, — Et elle est toujours fidèle comme un chien. — J’ai reconnu mon épouse, je l’aime,

Nous nous promenons maintenant à travers la terre, — Ma femme à mon bras, mon fils sur mon épaule, et sur mon cœur ma fille prie Dieu, — Nous avons vu tous les quatre plus d’un pays, — Nous avons des heures tranquilles, des jours terribles aussi, — Et sur mon cœur ma fille prie Dieu.


À courir le monde, oh ! plus d’un compagnon — M’a serré la main ici et là-bas, — Hélas ! l’amour du fils-de-l’homme, c’est du vent : — En voyant mon épouse et mes enfants, — Ils sont tous partis l’un après l’autre. — Et je suis resté seul à présent.

Et je serai toujours tout seul comme cela, mal accueilli des hommes et chassé par eux — C’est pourquoi à mon Dieu je demande une chose : — M’en aller bien vite me délasser dans Son amour… — Oui. Je serai toujours tout seul en ce monde, — Car ma pauvre Épouse est la Pauvreté.

1912.

LA TRISTESSE DU CELTE


Je suis jeune, je n’ai pas encore vu vingt étés. — Le soleil autour de moi verse ses rayons de feu, — Les fleurs m’envoient dans le vent leur parfum, — Et pourtant je suis plein de mélancolie toujours. — Pourquoi donc ? — Dieu le sait. Quand il créa le Breton, — Il mit la tristesse à habiter dans son cœur.

Je suis arrivé a l’âge ou l’on aime à vivre, — À courir dans les champs, à s’amuser, à chanter.


À l’âge où l’on ne songe ni à tombe ni à pierre, — Ni au fleuve de la vie qui va si vite… — Au milieu de mon plaisir pourtant je suis inquiet : — Dieu mit la tristesse dans le cœur des Bretons.

Les hommes autour de moi sourient au printemps, — Le rossignol sur la branche dit sa plus belle chanson — Tous les oiseaux répandent dans l’air leurs gais couplets ; — Mais moi, lorsque je prends ma harpe chétive, — Elle gémit toujours et je ne sais qu’un air : — Dieu mit la tristesse dans le cœur du Breton.

Chaque chose devrait me donner de l’allégresse : — Jeunesse et liberté, fleurs dans la prairie, soleil aux cieux — Que faut-il encore pour me nommer heureux ? — Et cependant je ne me plais pas en ce monde, — Quelque chose malgré tout m’y manque : — Dieu mit la tristesse dans le cœur du Breton.


Ô mon Dieu cette chose qui manque à mes désirs d’homme, — C’est Vous ! Car sur la terre nous ne faisons que passer, — Car ce n’est pas pour elle que sont créés nos cœurs. — Mais quand nous verrons venir le char blanc de l’Ankou, — Pour nous porter là-bas, avec Vous, au ciel profond : — Alors sera allégresse dans le cœur du Breton !

1904.

JUDICA ME
(Ps. 42)


Ô douceur des messes dans une chapelle, — Une petite chapelle silencieuse dans les campagnes de Bretagne !..

Jugez-moi, ô mon Dieu, et séparez ma cause — D’avec celle des infidèles et des renégats.

Car Vous êtes, ô Dieu, ma consolation et ma force. — Abandonné de Vous je marche dans la tristesse.

Pourquoi me délaisser dans ma tristesse dure, — Quand l’ennemi autour de moi cherche un point vulnérable ?

Envoyez-moi Votre lumière et Votre vérité, — Avec elles je monterai, alerte, sur la montagne.


Sur Votre montagne sainte, jusqu’à Votre maison pleine de joie, — Escorté par Votre lumière je monterai, mon Dieu.

Et je m’approcherai de l’autel du sacrifice, dans l’église, — De l’autel du Dieu qui fait la joie de ma jeunesse.

Sur ma harpe, mon Dieu, je veux Vous louer. — Pourquoi, ô mon âme, être triste et pourquoi soupirer ?

Aie confiance en Dieu. Car je Le louerai jusqu’à la fin, — Il est mon Sauveur et Il est mon Dieu.

Ô douceur des messes dans une chapelle, — Une petite chapelle silencieuse sur les campagnes de Bretagne !


Être par un cœur pur, la lumière frêle — Qui brille sans cesse devant l’Hostie, ô douceur !

Être le Prêtre ardent debout contre l’autel, — À offrir la Victime, douceur !…

Ô douceur !…
Février 1910

LA GWERZE DE LA MORT


Je ne fais que soupirer après la mort… La mort ! — Quand j’étais petit, je me la représentais comme une chose terrible, — Je ne pensais pas, non, que quelqu’un pût l’appeler, — Et maintenant j’ai envie, j’ai faim de mourir !

Quand ma chair retournera-t-elle en poussière ? — Quand descendrai-je dans la profondeur de la tombe sombre ? — Quand, quand serai-je rongé par les vers, — Dans un mauvais trou, au fond d’un cimetière oublié ?


Oh ! être écrasé sous six pieds de terre lourde ! — Pourrir silencieusement dans les ténèbres, loin de l’air, — Être absolument mort !… Bon et doux rêve, rêve aimé. — Tu mets joie en mon pauvre cœur et dans mon esprit.

Alors se délassera mon corps brisé de peine. — On va se reposer au lit après souper, — Après le souper de la vie, dans la tombe je me délasserai, — Et pour couverture j’aurai sur moi de la terre et de l’herbe.

Pendant que je serai ainsi couché là, glacé, — Au-dessus de ma tête morte les siècles passeront, — La roue du Temps tournera toujours en hurlant ; — Mais moi je ne verrai plus la comédie, je serai aveugle.

Parfois peut-être, les miens m’appelleront, — Mais je ne leur répondrai rien car je serai muet ;


Le bruit des fêtes du monde pourra faire trembler la terre — Ces bruits-là, je ne ne les entendrai plus, je serai sourd.

Je serai aveugle, je serai muet, je serai sourd, je serai pourri ! — Étendu de tout mon long dans ma fosse je dormirai d’un sommeil lourd, — Sommeil sans rêves au fond d’une nuit sans aurore, — Dans la paix… dans la paix… dans la paix !…

Mais pourquoi et comment ?

Comment chanté-je sur un air si sombre ? — Mots de désespoir ne sont pas bretons ! — Quels malheurs ai-je donc eus, et quel mal ? — Quel mal ? Hélas ! Hélas ! mon cœur se déchire.

Je suis né dans la Douleur, fille du Premier Péché. — Depuis, tout du long, j’ai porté ma croix, — Tout du long j’ai suivi mon âpre chemin sans me plaindre, — Et la Douleur toujours me piquait de son dard.


Oui. Le malheur aveugle m’a frappé au cœur, — Frappé à tort et à travers, sans pitié comme une brute ; — Sous ses coups répétés j’ai plié la tête, — Plein de larmes, à moitié étouffé par l’angoisse.

Hélas ! Hier je pleurais, aujourd’hui je pleure encore, — Je pleure ce soir, je pleurerai à chaudes larmes demain, — Nuit ni jour je ne puis m’arrêter de pleurer, — Les larmes sont mon souper, mon sommeil et mon déjeuner.

Malédiction à mon premier jour ! Malédiction sur sa lumière ! — Ô pourriture ma mère, ô vers mes frères, — Venez j’ai hâte de vous, pressez-vous ; comme un suaire, — Enveloppez-moi depuis le crâne jusqu’au talon !

Qu’est-ce que je fais, misérable, en ce monde de pleurs ? — Comme Job l’homme saint, je suis sur le fumier, — Je n’ai rien, je ne suis rien ! — Il est temps que mon heure — Sonne. Il est temps que le vieil Ankou vienne me prendre.


Mes jambes vacillent comme celles d’un homme ivre, — Je suis plein de pensées stupides… Liens, liens, — Vous ne serez donc pas brisés ?… Ô mon âme, — Bondis hors de ma poitrine et vole au fond du ciel !

Car ce n’est pas sur mon corps seulement que je gémis : — Pour punir le péché du premier père Adam, — L’âme comme le corps de ses fils est soumise à la douleur, — Où qu’ils aillent la peine est près d’eux.

Hors de l’eau de la mer le poisson ne peut vivre. — La mer de mes affections a été tarie, — Ils m’ont abandonné tout seul au carrefour.

Blessures au dehors, blessures au dedans, — Comment tiendrais-tu à la vie, pauvre barde ?


La mort seule peut te donner la tranquillité : — Comment à la mort aimée ne pas mugir un couplet ?

Dans la bataille quotidienne nul ne me donne la main. — De la semaine de ma vie quand sera venu le samedi, — Quand l’ankou m’appellera, caressant comme un chien, — Je baiserai sauvagement sa joue décharnée

« Cesse, me dit le monde, tes plaintes tristes. — À toute peine plaisir et rire sont remèdes, — Ils guériront ton mal aussi, si tu veux : — Bois avec nous le vin de la joie dans la coupe pleine jusqu’au bord ! »

— Rire ? Quand mon épaule est écrasée sous le fardeau, — Quand je suis perclus, corps et esprit, tout entier ? — Rire ?… Ainsi fait plus d’un à mon âge. — Mais moi, moi, est-ce que je pourrais ?… — Monde insensé !


Le cœur du fils de l’homme est un tonneau défoncé, — Plaisir sur plaisir ont beau y venir. — Le monde a beau le noyer dans ses ivresses les plus folles, — Sur cette pauvre boule de boue jamais il ne sera plein.

Nage donc, ô monde dans la vase fétide de ton plaisir ; — Pour moi, je me garderai pur de sa souillure, — Et je ne chercherai consolation, dans mes tribulations effroyables, — Qu’aux pieds de mon Dieu, de mon Dieu bon…

…Mais j’espère toujours, gémissant, à la Délivrance, — Afin que mes pauvres os, déboîtés par les chutes, s’en aillent. — Dormir dans le charnier jusqu’au jour du Juge, — Ce jour-là mon corps se lèvera plein de gloire.

Et afin que mon âme, plus légère que le vent, puisse, — de l’autre côté de la mort, voler immortelle,


Pour être, quittant cette terre étroite et froide, — Heureuse à jamais…

Dieu ! entre vos bras !
1907

FIAT…

« Il m’a placé dans les lieux ténébreux, comme ceux qui sont morts à jamais. »

(Lamentations, III, 6.)

Puisque vous avez voulu me rendre ma liberté, — Quand je souhaitais d’être enchaîné au pied de Vos autels ; — Puisque le rêve de ma jeunesse est mort, — Et que Vous m’avez enlace dans le rets des malheurs ;

Puisque dans la tempête, il me faut me plier, — Chaque jour et en tout lieu, aux pires chagrins ; — Puisque mes pensées dans ma pauvre tête dansent pêle-mêle ; — Puisque je ne sais plus, aujourd’hui, où je vais ;

Puisque vous m’avez replongé dans ma bassesse, — Et assombri mon horizon, — Alors qu’il se montrait si clair ;


Puisque Vous avez enveloppé mon âme de ténèbres ; — Puisque Vous avez jeté sur mon épaule le fardeau de Votre Croix :

Puisque le gouvernail de mon navire est parti avec la mer ; Puisqu’ils ont mis mon nom sous les pieds ; — Puisque je suis brisé et que je pleure… Ô Maître, — Soyez béni pour ce que Vous avez fait !

Soyez béni de m’avoir choisi, — Malgré que je sois pécheur, malgré que je sois néant, — Pour traîner Votre croix par les chemins de toute la terre, — Vous suivre, Vous suivre, que cela fait de bien !

Oh ! la charge est lourde pour ma faiblesse ; — Plus d’une fois je Vous ai prié de me l’ôter ; — Plus d’une fois je crie du fond de ma misère : — « Quand, ô Père, finira mon pélerinage ? »


Souvent je pense : « C’est trop dur tout de même ! » — Et mon cœur se soulève, rassasié d’amertume, — Et je dis à ceux qui passent sur le chemin : — « Regardez. Quelle douleur est pareille à la mienne ? »

Souvent je suis las jusqu’à la mort… Mais, ô Père, — Quand Vous me voyez défaillant sur la place, alors — Au fond de mon cœur Votre Voix parle doucement ; — Et je me relève, fortifié, puisque Vous êtes là !…

Maître, je lis souvent Votre saint Évangile, — Chacune de Vos paroles est une fontaine de force, — Chacun de vos actes est une leçon, — Car je sais que Vous avez été, trente ans, une Victime.


Je sais que Vous êtes né dans la pauvreté d’une étable, — Où il n’y avait que deux bêtes autour de Vous, d’abord ; Je sais que Vous avez vécu dans la douleur et les larmes, — Et que Vous avez souffert les maux les plus durs.

Au jardin des Olives, je sais, le glaive du doute, — Traversa Votre Cœur au point que Vous avez sué du sang ; — Je sais que Vous êtes monté le premier au Calvaire, — Et à combien de pierres, en chemin, Vous avez blessé Votre pied.

À vos plaintes, je sais, le ciel reste sourd : — Je sais : Vous avez été renié et abandonné, chose amère ! — Et le jour où Vous achetiez le salut de la terre, — Deux ou trois femmes seulement pleuraient sur Votre Mort.

Oui. Je sais toutes ces choses. Et si je pleure, — Comme l’enfant se tait lorsqu’il entend une belle chanson,


Votre Évangile sèche mes larmes, quand je Vous vois, — Né entre deux animaux et mort entre deux voleurs !

Maintenant, que sur moi soit faire Votre volonté entière, — Tout au long de ma vie ! avec un cœur allègre, — J’irais à travers ma nuit en portant mon fardeau, — Puisque Vous m’avez donné, mon Maître, un flambeau.

Ô Foi de mes ancêtres, flambeau béni, — Étoile qui m’accompagne n’importe où je vais, — Puisque vous m’avez, jusqu’à aujourd’hui, conduit, — Brillez sur mon front jusqu’à l’heure dernière !

Paris, Décembre 1912.

MISERERE

Honte et douleur ! J’ai péché… — De mon cœur j’ai chassé — Le Dieu de bonté qui l’habitait. — Assis à sa place maintenant le démon rit…

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ô Chose la plus terrible qui puisse arriver sous le soleil : Être prisonnier dans les griffes du démon !

Ayez pitié de moi, ô Dieu bon, — Selon la tendresse de Votre Cœur divin,


Et selon les multitudes de vos miséricordes éternelles, — Lavez-moi, purifiez-moi de mon pêché effrayant.

Car mon pêché mange mon esprit sans cesse…

Je suis descendu au fond de ma misère, et je la connais : — Contre Vous j’ai péché par malice — Et si je suis puni, c’est bien.

Je baisse la tête…

Mais aussi, ô mon Dieu, regardez et écoutez : — J’ai été conçu dans la souillure : — Le péché du Premier Père est sur nous tous comme une peau, — Et aucune âme en venant au monde n’est blanche !

Excepté celle de votre Mère bénie, — Votre Mère Marie…


Vous aimez la vérité, — Versez donc sur moi le trésor de Votre sagesse cachée, — Et je n’aurai plus peur d’errer.

Baignez-moi dans l’eau sainte et je serai tout à fait purifié — Lavez-moi et je deviendrai blanc comme la neige, — Avec votre pardon donnez-moi la joie, mon Dieu !

Et mes os, courbés sous la honte, tressailliront d’allégresse.

Détournez de ma pourriture Votre Face si pure, — Tout le fumier de mes péchés balayez-le d’un coup, — Créez en moi un cœur pur qui vous aimera, — Dans ma poitrine renouvelée mettez un esprit droit et sage.

Qui m’empêchera de pêcher.


Ne me projetez pas loin de Votre lumière — Votre grâce sacrée, laissez-la à ma pauvreté,


Rendez-moi la paix muette de la conscience sans soucis, — Dans mon cœur semez de la force, afin que je récolte de la générosité ; —

Et les impies, alors, rongés par le Péché, — Je leur enseignerai de nouveau à marcher dans Vos voies…

Mon Dieu, délivrez-moi de la mort spirituelle, Et ma langue Vous louera, Juge doux et aimé ; — Ouvrez mes lèvres, ô mon Dieu, ouvrez, — Et elles chanteront à votre Nom une louange éternelle…

Douceur mystérieuse du pardon — douceur profonde — De la paix du cœur ! Paix silencieuse — De ceux — À qui on a enlevé leur fardeau —


Douceur du baiser — Qui nous jette, — Sans force dans les bras de Dieu…

1912.

PRIÈRE DANS LES TÉNÈBRES

I

Ne demandez pas qui est là. Vous savez — Que c’est moi qui me traîne à Votre porte encore : — Dans Votre cœur, Jésus-Ami, Jésus-Aimé, — Je suis venu décharger mon cœur, car il déborde.

Je suis venu… Il se fait tard. La nuit aveugle arrive, — Enveloppe la mer, et les maisons, et la campagne. — Vos églises, quand la nuit tombe, sont plus douces, — Laissez-moi me reposer une heure sur le seuil.

Laissez-moi. Je suis écrasé. Je ne puis aller de l’avant. — Sous la honte de mon péché mon dos se courbe, — Sous le poids de mon angoisse j’agonise. Ô Vous,


Premier Porteur de la Croix, ayez pitié de moi !

Me voici devant Vous comme un chercheur-de-pain — Qui va demander l’aumône de porte en porte ; — Ma force d’homme, ce soir, est allée à rien, — Je suis dans ma douleur comme un cadavre dans la mer.

Me voici comme le chien misérable que son maître — À laissé dehors dans la froidure, et qui pleure ; — Je suis noué dans la chaîne du désespoir ; — La nuit spirituelle me presse et me couvre.

Maître, ne m’abandonnez pas, je Vous en supplie, dans la tempête, — Ou je sombrerai ! Voyez : les vagues m’atteignent… — Versez Votre grâce en moi à pleines mains, à pleines mains, — Réchauffez mon cœur mort au feu vivant du Vôtre.

Je suis comme une bête lasse qui ne cherche que la méridienne


Mes croix journalières, je refuse de les porter : — Ayez pitié de moi, ô mon Dieu, ô mon Dieu, — J’ai peur de rester seul avec ma peine !…

…Aucune réponse… rien ! — Oh ! me délasser ! oh, dormir ! — Où êtes-Vous, mon Maître, où est Votre miséricorde ?… — Hélas ! mes prières ne sont pas dignes, elles ne le sont pas… — Eh bien ! je Vous chanterai la gwerze sombre de ma vie :


II

Je suis né au milieu de la mer — Trois lieues au large ; — J’ai une petite maison blanche là-bas, — Le genêt croît près de la porte, — et la lande couvre les alentours. — Je suis né au milieu de la mer, — Au pays d’Armor.

Mon père était comme ses pères — Un matelot. — Il a vécu obscur et sans gloire, — Le pauvre, personne ne chante ses gloires, — Tous les jours, toutes les nuits sur la mer molle. — Mon père était comme ses pères, — traîneur de filets.

Ma mère aussi travaille, — Et blancs sont ses cheveux ; — Avec elle la sueur sur nos fronts,


J’ai appris, tout petit, — À moissonner et à arracher les pommes de terre. — Ma mère aussi travaille — Pour gagner du pain…

Ô jours de mon enfance, — Quand j’allais, alerte, — Avec ma mère courir les sillons — Ou avec mon père à la pêche, — Où êtes-vous, où êtes-vous ? Ô jour de mon enfance, — Que vous étiez doux !

Nous étions six alors, Sainte-Marie, — Autour de la table, — En bonne santé et joyeux nous vivions tous, — Nous vous vénérions, Dieu et vous.


Maintenant tout cela est changé. — Nous étions six alors, Sainte Marie : — Nous ne sommes plus que trois.

La Mort a frappé à la porte, — Elle est entrée : — Notre bonheur est parti dans un cercueil — Dormir au cimetière de la paroisse… — Et en moi un barde naquit. — La Mort a frappé à la porte… — Je ne pleurerai pas !

Je ne pleurerai pas ! J’ai trop pleuré — Alors, hélas ! — Et j’aurais envie de le faire encore, — Tellement il y a de malheur autour de mon foyer ! — Mais il faut être fort pour demain. — Je ne pleurerai pas ! J’ai trop pleuré : — Heures perdues.


Larmes de désespoir immense, — Que j’ai versées — Au cours de ces jours là si durs ; — Soyez bénies tout de même, — Car vous m’avez donné la Vue ! Larmes de désespoir immense — De mon passé !…

…Et maintenant que dirai-je, — Puisque Vous savez tout ? Mon bonheur terrestre perdu, — J’ai été au séminaire, à l’armée, J’ai voyagé sous Votre soleil. — Et maintenant que dirai-je, — Devant mon Dieu ?

Que Vous dirai-je, ô Dieu juste, — Océan de bonté ? — Le lait de la pauvreté est amer ;


Les fleurs desséchées demandent de la rosée ; — La folie de cette terre est impure. — Que Vous dirai-je, ô Dieu juste, — Si ce n’est que je suis lassé !

Je suis venu vers Vous dans le soir ; — Au pied de Votre autel, — J’essaie de dévider ma prière : — Éclairez-moi, et je verrai — Parlez, que je goûte Votre douceur. — Je suis venu vers Vous dans le soir, — À deux genoux…


III

Parlez, parlez, mon Maître : Votre serviteur écoute. — Je me livrerai, je marcherai. Dites-moi où aller. — Timonier sans pareil, gouvernez ma barque dans les dangers, — Et je louerai Votre nom au milieu des Bretons.

Ô Jésus, venez demeurer en moi pour toujours, — Et je rirai dans les embruns, quand il y aura tempête ; Je porterai sans me plaindre mon vieux fardeau d’angoisse, — Et je me battrai pour Vous contre le Monde entier.

Mais ne m’abandonnez plus !… Quand le désespoir

— Me frappera, à ma pauvre voix, oh ! ne restez pas sourd, — Maintenez mon regard en haut et toujours en haut, car — cela fait de la peine à mes yeux de voir la Terre…


Et quand viendront pour moi la mort et son lendemain, — Vers Vous, ô Juge, je monterai confiant, — Car j’aurai été Celui-là qui chantait dans la nuit, — Pour affermir la Foi au cœur de ses frères.

Paris, 1914.

À GENOUX,
POUR MES FRÈRES.

« Hoc est præceptum meum : ut diligatis invicem, sicut dilexi vos. »

(Joann. XV, 12).


POÈME POUR SES YEUX
À l’ami perdu.


Je ne vous verrai plus, douceur de ses regards, — Je ne me perchai plus au fond de votre océan ; — Celui que j’aime est à cent lieues, — Loin de ma chaumière et de mon Armor. — Et je gémis, plein de reproches — « Oh ! pourquoi vous ai-je donné mon cœur ? » — Mais il n’y a, hélas ! personne pour m’écouter… — Douceur de ses regards, je ne vous verrai plus.

Qui est maintenant sous votre bénédiction, — Qui possède ma place au milieu de vos esclaves, — Regard de ses yeux, regard enivrant, plus clair — que l’aurore et profond comme la mer ?


Vous qui rendiez tout désir plus pur, — Dont les baisers étaient les baisers les plus chauds, — Vous qui avez emporté ma vie avec vous, — Sous votre bénédiction qui est maintenant ?

Yeux aimés, yeux de mon Roi, — Jardin de célestes rêves innombrables, — La pureté a pour signe la paix, Et un fleuve de paix coule de vous. — Devant votre beauté inexprimable, — Le même mot toujours me venait : « Comme les yeux de Dieu doivent être beaux ! » — Yeux de mon Roi, yeux aimés.

Soleil de ses yeux, ô soleil béni, — Quand vous versiez sur moi la douceur de vos rayons, — Toutes les pensées sombres allaient en fumée,


Mon cœur était plein de chansons. — Aujourd’hui, hélas à moi ! sa voix est étouffée, — Et les nuages de la nuit l’envahissent en hordes… — Et je pleure à chaudes larmes mon soleil disparu, — Ô soleil béni, soleil de ses yeux !


LA PATELLE


J’ai vu une chose incomparable : — Un rocher solide sur sa base, — Et tout autour de la mer en fureur ;

Et le rocher à la tête haute, — Portait, attachée à son flanc, — Toute petite, une patelle.

Déchaînées et sans pitié, — Les vagues immenses déferlaient, — Mais la patelle tenait bon.

Et la mer vint enfin à se calmer — Et la pauvre patelle mince, — Au roc était toujours collée.


La patelle sait s’accrocher : — Du rocher qui la porte, — rien ne pourra la séparer  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Eh bien ! il n’y a rien de plus vrai : Comme la patelle à la roche — Mon cœur vous est attaché !


LA PRIÈRE DU MARIN

Au patron et à l’équipage de l’Aquilon, en souvenir du mois d’août 1913, passé ensemble à courir la mer.

Maître, nous avons parcouru l’océan du noroît au sud-ouest, — Mis le cap au nord-ouest et au sud-ouest, — Et beau courir nos hameçons n’ont suspendu — Aucun poisson tout le long de la route.

Dans les zônes de pêche fréquentées par nos pères, — Nous sommes passés les lignes tendues ; — Nous n’avons rien pris là où ils obtenaient de pleins bateaux : Maîtres, nos cœurs faiblissent.

Nous sommes allés jusqu’à la mer sauvage à qui on ne connaît — Aucun bon nom dans notre pays ;


Autour de nous voltigeaient les embruns des vagues d’Irlande ; Plus loin au large nous avons été ;

À l’ouest aucun poisson, ni à l’est davantage, — Nous n’en avons capturé aucun ; — Du fond de notre misère, Maître, nous crions vers Vous : — Ne trouvez-vous pas que c’est assez ?

Nos yeux sont lassés d’épier aux alentours, — La mer qui ne nous donne absolument rien ; — Hélas ! si cela continue, cette année dans notre pays, — La nourriture du pauvre sera maigre.

Les peines que nous avons, nous, ne sont pas grand’chose, — Et nous les supporterions aisément ; — Mais nous ne sommes pas seuls, Maître : qui donnera du pain — À ceux qui en attendent de nous ?


Ô Vous à la voix de qui la mer obéissait, jadis — Quand Vous marchiez par les chemins du fils-de-l’homme, — Ayez pitié du marin et de sa famille, — Qui, sans Vous, seront noyés dans la peine.

Vous qui remplissiez de poissons les filets, — D’une seule parole, autrefois, ô Maître, — Souvenez-Vous à cette heure-ci de la foi de nos ancêtres, — Bénissez les lignes de notre bateau.

Nous péchons, il est vrai. Nous sommes faibles et chétifs, — Souvent nous Vous causons du déplaisir, — Mais Vous êtes le Dieu de l’amour et de la douceur, — Mais le fils de l’homme est votre créature.

La croix que Vous meniez jadis sur le Calvaire en la portant, — Était lourde ; la nôtre aussi : — Le métier du marin est un métier de peine.


Chaque jour il nous en arrive une nouvelle.

Chaque jour à courir la mer sur une barque frêle, — En traînant lignes ou filet, — De l’ouest nous virons de bord vers l’est, — Comme un oiseau de mer qui cherche sa nourriture.

Souvent nous allons à terre avec nos barques vides, — Brisés de fatigue et de honte, — La mer est notre maîtresse, nous sommes ses valets, — Elle nous fait ce qu’elle veut toujours.

Souvent nos voiles sont mises en lambeaux, — Par la force diabolique de la tourmente : — Oh ! le nom de notre métier à nous resplendit sur nos visages, — Sur nos visages mangés par les embruns !  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .


Ayez donc pitié, Maître, du matelot, — De sa vie de misère, — Et dans notre pays là-bas on chantera Votre gloire, — De famille en famille !

(En mer, août 1913, en venant à terre
avec neuf poissons, après dix-huit jours de mer).

LES MARINS

À mon oncle H. Adam.

La vie des marins est triste en ce monde-ci — Toujours loin de leur famille, sous la pluie et l’orage, — Pour gagner leur pain, le pain de leurs enfants, — Il leur faut quitter leur pays, et voyager.

Ils disent au revoir et les voilà dans le bateau, — Ce n’est pas l'heure pour eux d’avoir un cœur mou ; — Ils mettent à la voile, que la mer soit houleuse ou calme : — En avant à présent, ma barque, en avant, cap à l’ouest !


La pauvre épouse sur la côte, sans se lasser, debout, — Regarde, regarde toujours le bateau qui s’éloigne ; — Son cœur est étouffé dans une mer de douleur, — Et sur ses joues coule une larme.

Le vent siffle dans les agrès ; — Le patron dit : « Garçons, il y a apparence d’orage ; — Ce soir il fera dur ; mettons-nous donc prêts ». — Et tous les marins prient Sainte Anne.

Maintenant sur l’océan ils sont tout seuls — On ne voit de toutes parts que le ciel et l’eau, — De plus en plus fort dans les voiles le vent du large souffle, — Les vagues s’enflent et la nuit noire tombe.

Et quand à minuit il vient prendre le quart, — Pour que les autres aillent un peu se reposer, — Le marin, songeant à sa patrie si agréable, — Chante doucement dans la nuit une guerze mélancolique :


« Trois lieues au large jetée, à trois lieues de la Grande-Terre, — Mon île se dresse noire au milieu de la mer verte, — Les rochers allongés tout autour la gardent soigneusement — Des vagues sauvages qui jour et nuit déferlent.

Parmi toutes les patries qui couvrent le monde, — Non, il n’en est aucune qui soit tant aimée ! — Ô mon petit pays de Groix, quand je suis loin de toi, — Je suis malade et mon cœur gémit sans cesse.

Ô mon île perdue là-bas au milieu de la mer, — Quand atterrirai-je dans tes ports ouverts ? — Quand, ô ma patrie, reconnaîtrai-je le feu de tes phares, — Si clair dans le noir de la nuit ? Quand reviendrai-je ? »

Et il rêve, le pauvre matelot, — À sa femme qu’il a laissée sur la côte, à pleurer, — À ses petits enfants, allégresse de son cœur, — À sa blanche maisonnette qui dort au creux du vallon.


La barque, elle, vogue toujours sous les yeux de Dieu, — Rassemblés autour des voiles, les Anges la conduisent, — Sainte Anne, vraie mère, adoucit le vent, — Et ils vont ainsi, sans peur dans la nuit ténébreuse.  .  .  .  .  .

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Travailleurs de la mer, durs ouvriers, — Quel cœur avez-vous donc et comment pouvez-vous — Rester ainsi chaque jour dans l’angoisse, la mort même ?… — « Nous croyons en Dieu notre Père, et il nous donne de l’énergie ! »

1905.
  1. Il vient de l’être et cette croix posthume a été une grande joie pour sa mère, sa famille et ses amis (1920).
  2. « A hyd y nos » en gallois.