Épîtres (Voltaire)/Épître 16

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (pp. 243-245).


ÉPÎTRE XVI.


À S. A. S. MONSEIGNEUR LE PRINCE DE CONTI[1].


(1718)


Conti, digne héritier des vertus de ton père,
Toi que l’honneur conduit, que la justice éclaire,
Qui sais être à la fois et prince et citoyen,
Et peux de ta patrie être un jour le soutien,
Reçois de ta vertu la juste récompense,
Entends mêler ton nom dans les vœux de la France,
Vois nos cœurs, aujourd’hui justement enchantés,
Au-devant de tes pas voler de tous côtés ;
Connais bien tout le prix d’un si rare avantage ;
Des princes vertueux c’est le plus beau partage ;
Mais c’est un bien fragile, et qu’il faut conserver :
Le moindre égarement peut souvent en priver.
Le public est sévère, et sa juste tendresse
Est semblable aux bontés d’une fière maîtresse,
Dont il faut par des soins solliciter l’amour ;

Et quand on la néglige, on la perd sans retour.
Alexandre, vainqueur des climats de l’aurore,
À de nouveaux exploits se préparait encore ;
Le bout de l’univers arrêta ses efforts,
Et l’Océan surpris l’admira sur ses bords.
Sais-tu bien quel était le but de tant de peines ?
Il voulait seulement être estimé d’Athènes ;
Il soumettait la terre afin qu’un orateur
Fît aux Grecs assemblés admirer sa valeur.
Il est un prix plus noble, une gloire plus belle,
Que la vertu mérite, et qui marche après elle :
Un cœur juste et sincère est plus grand, à nos yeux,
Que tous ces conquérants que l’on prit pour des dieux.
Eh ! que sont en effet le rang et la naissance,
La gloire des lauriers, l’éclat de la puissance,
Sans le flatteur plaisir de se voir estimé,
De sentir qu’on est juste et que l’on est aimé ;
De se plaire à soi-même, en forçant nos suffrages ;
D’être chéri des bons, d’être approuvé des sages ?
Ce sont là les vrais biens, seuls dignes de ton choix.
Indépendants du sort, indépendants des rois.
Un grand, bouffi d’orgueil, enivré de délices,
Croit que le monde entier doit honorer ses vices.
Parmi les vains plaisirs l’un à l’autre enchaînés,
Et d’un remords secret sans cesse empoisonnés,
Il voit d’adulateurs une foule empressée
Lui porter de leurs soins l’offrande intéressée.
Quelquefois au mérite amené devant lui,
Sa voix, par vanité, daigne offrir un appui ;
De cette cour nombreuse il fait en vain parade :
Il ne voit point chez lui Villars ni La Feuillade,
Pour lui de Liancourt l’accès n’est point permis,
Sully ni Villeroy ne sont point ses amis.
C’est à de tels esprits qu’il importe de plaire,
Ce sont eux dont les yeux éclairent le vulgaire ;
Quiconque a le cœur juste est par eux approuvé,
Et peut aux yeux de tous marcher le front levé ;
Chacun dans leur vertu se propose un modèle ;
Le vice la respecte et tremble devant elle.
La cour, toujours fertile en fourbes ténébreux,
Porte aussi dans son sein de ces cœurs généreux.
Tout n’est pas infecté de la rouille des vices :

Rome avait des Burrhus ainsi que des Narcisses ;
Du temps des Concinis la France eut des de Thous.
Mais pourquoi vais-je ici, de ton honneur jaloux,
À tes yeux éclairés retracer la peinture
Des vertus qu’à ton cœur inspira la nature ?
Elles vont chaque jour chez toi se dévoiler :
Plein de tes sentiments, c’est à toi d’en parler ;
Ou plutôt c’est à toi, que tout Paris contemple,
À nous en parler moins qu’à nous donner l’exemple.



  1. Louis-Armand, né en 1695, mort en 1727. C’est le même qui adressa des vers au jeune Arouet après la première représentation d’Œdipe. (G. A.)