Épîtres (Voltaire)/Épître 2

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 214-215).
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ÉPÎTRE II.


À MADAME LA COMTESSE DE FONTAINES[1],
SUR SON ROMAN DE LA COMTESSE DE SAVOIE[2].


La Fayette et Segrais, couple sublime et tendre,
Le modèle, avant vous, de nos galants écrits,
Des champs élysiens, sur les ailes des Ris,
Vinrent depuis peu dans Paris :
D’où ne viendrait-on pas, Sapho, pour vous entendre ?
À vos genoux tous deux humiliés,
Tous deux vaincus, et pourtant pleins de joie,
Ils mirent leur Zaïde aux pieds
De la comtesse de Savoie.
Ils avaient bien raison : quel dieu, charmant auteur,
Quel dieu vous a donné ce langage enchanteur,

La force et la délicatesse,
La simplicité, la noblesse,
Que Fénelon seul avait joint ;
Ce naturel aisé dont l’art n’approche point ?
Sapho, qui ne croirait que l’Amour vous inspire ?
Mais vous vous contentez de vanter son empire ;
De Mendoce amoureux vous peignez le beau feu[3],
Et la vertueuse faiblesse
D’une maîtresse
Qui lui fait, en fuyant, un si charmant aveu.
Ah ! pouvez-vous donner ces leçons de tendresse,
Vous qui les pratiquez si peu ?
C’est ainsi que Marot, sur sa lyre incrédule,
Du dieu qu’il méconnut prôna la sainteté :
Vous avez pour l’amour aussi peu de scrupule ;
Vous ne le servez point, et vous l’avez chanté.

Adieu ; malgré mes épilogues,
Puissiez-vous pourtant, tous les ans,
Me lire deux ou trois romans.
Et taxer quatre synagogues[4] !



  1. Marie-Louis-Charlotte de Pelard de Givry, comtesse de Fontaines, est morte le 8 septembre 1730, à soixante-dix ans. Elle était veuve de Nicolas de Fontaines, maréchal de camp. La première édition de l’Histoire de la comtesse de Savoie, un volume in-12, n’a paru qu'en 1726. (B.)
  2. C’est de ce roman que Voltaire tira plus tard le sujet de sa tragédie de Tancrède. Voyez, tome IV du Théâtre, page 489, l’avertissement pour cette pièce.
  3. Variante :
    Vous nous peignez Mendoce en feu,
    Et la vertueuse faiblesse
    De sa chancelante maîtresse.
  4. Mme la comtesse de Fontaines était fille du marquis de Givry, commandant de Metz, qui avait favorisé l’établissement des juifs dans cette ville ; ceux-ci, par reconnaissance, lui avaient fait une pension considérable qui était passée à ses enfants. (K.)