Épîtres (Voltaire)/Épître 3

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 216-219).
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ÉPÎTRE III.


À MONSIEUR L’ABBÉ SERVIEN[1],
PRISONNIER AU CHÂTEAU DE VINCENNES.


(1714)


Aimable abbé, dans Paris autrefois
La Volupté de toi reçut des lois ;
Les Ris badins, les Grâces enjouées,
À te servir dès longtemps dévouées,
Et dès longtemps fuyant les yeux du roi,
Marchaient souvent entre Philippe[2] et toi,
Te prodiguaient leurs faveurs libérales,
Et de leurs mains marquaient dans leurs annales,
En lettres d’or, mots et contes joyeux.
De ton esprit enfants capricieux.
Ô doux plaisirs, amis de l’innocence,
Plaisirs goûtés au sein de l’indolence.
Et cependant des dévots inconnus !
Ô jours heureux ! qu’êtes-vous devenus ?
Hélas ! j’ai vu les Grâces éplorées.
Le sein meurtri, pâles, désespérées ;

J’ai vu les Ris, tristes et consternés,
Jeter les fleurs dont ils étaient ornés ;
Les yeux en pleurs, et soupirant leurs peines,
Ils suivaient tous le chemin de Vincennes,
Et, regardant ce château malheureux,
Aux beaux esprits, hélas ! si dangereux,
Redemandaient au destin en colère
Le tendre abbé qui leur servait de père.
N’imite point leur sombre désespoir ;
Et, puisque enfin tu ne peux plus revoir
Le prince aimable à qui tu plais, qui t’aime,
Ose aujourd’hui te suffire à toi-même.
On ne vit pas au donjon comme ici :
Le destin change, il faut changer aussi.
Au sel attique, au riant badinage.
Il faut mêler la force et le courage ;
À son état mesurant ses désirs,
Selon les temps se faire des plaisirs,
Et suivre enfin, conduit par la nature.
Tantôt Socrate, et tantôt Épicure.
Tel dans son art un pilote assuré,
Maître des flots dont il est entouré,
Sous un ciel pur où brillent les étoiles,
Au vent propice abandonne ses voiles,
Et, quand la mer a soulevé ses flots,
Dans la tempête il trouve le repos :
D’une ancre sûre il fend la molle arène,
Trompe des vents l’impétueuse haleine ;
Et, du trident bravant les rudes coups,
Tranquille et fier, rit des dieux en courroux.
Tu peux, abbé, du sort jadis propice
Par ta vertu corriger l’injustice ;
Tu peux changer ce donjon détesté
En un palais par Minerve habité.
Le froid ennui, la sombre inquiétude,
Monstres affreux, nés dans la solitude,
De ta prison vont bientôt s’exiler.
Vois dans tes bras de toutes parts voler
L’oubli des maux, le sommeil désirable ;
L’indifférence, au cœur inaltérable,
Qui, dédaignant les outrages du sort,
Voit d’un même œil et la vie et la mort ;

La paix tranquille, et la constance altière,
Au front d’airain, à la démarche fière,
À qui jamais ni les rois ni les dieux,
La foudre en main, n’ont fait baisser les yeux.
Divinités des sages adorées,
Que chez les grands vous êtes ignorées !
Le fol amour, l’orgueil présomptueux,
Des vains plaisirs l’essaim tumultueux,
Troupe volage à l’erreur consacrée,
De leurs palais vous défendent l’entrée.
Mais la retraite a pour vous des appas :
Dans nos malheurs vous nous tendez les bras ;
Des passions la troupe confondue
À votre aspect disparaît éperdue.
Par vous, heureux au milieu des revers,
Le philosophe est libre dans les fers.
Ainsi Fouquet, dont Thémis fut le guide,
Du vrai mérite appui ferme et solide,
Tant regretté, tant pleuré des neuf sœurs,
Le grand Fouquet, au comble des malheurs,
Frappé des coups d’une main rigoureuse,
Fut plus content dans sa demeure affreuse,
Environné de sa seule vertu,
Que quand jadis, de splendeur revêtu,
D’adulateurs une cour importune
Venait en foule adorer sa fortune.
Suis donc, abbé, ce héros malheureux ;
Mais ne va pas, tristement vertueux,
Sous le beau nom de la philosophie,
Sacrifier à la mélancolie,
Et par chagrin, plus que par fermeté,
T’accoutumer à la calamité.
Ne passons point les bornes raisonnables.
Dans tes beaux jours, quand les dieux favorables
Prenaient plaisir à combler tes souhaits,
Nous t’avons vu, méritant leurs bienfaits,
Voluptueux avec délicatesse,
Dans tes plaisirs respecter la sagesse.
Par les destins aujourd’hui maltraité,
Dans ta sagesse aime la volupté.
D’un esprit sain, d’un coeur toujours tranquille,
Attends qu’un jour, de ton noir domicile

On te rappelle au séjour bienheureux.
Que les Plaisirs, les Grâces, et les Jeux,
Quand dans Paris ils te verront paraître,
Puissent sans peine encor te reconnaître.
Sois tel alors que tu fus autrefois ;
Et cependant que Sully quelquefois
Dans ton château vienne, par sa présence,
Contre le sort affermir ta constance.
Rien n’est plus doux, après la liberté,
Qu’un tel ami dans la captivité.
Il est connu chez le dieu du Permesse :
Grand sans fierté, simple et doux sans bassesse,
Peu courtisan, partant homme de foi,
Et digne enfin d’un oncle tel que toi.



  1. L’abbé Servien ne fut jamais mêlé dans aucune affaire d’État ou d’église : c’était un homme de plaisir ; et vraisemblablement quelque aventure un peu trop bruyante avait été la cause de sa prison. La fin du règne de Louis XIV est une des époques où la licence des mœurs s’est montrée avec le plus de liberté. Le mépris et l’indignation qu’excitait l’hypocrisie de la cour faisaient presque regarder cette licence comme une marque de noblesse d’âme et de courage.

    Cette épître est précieuse : on y voit que, dès l’âge de vingt ans, M. de Voltaire avait déjà une philosophie douce, vraie, et sans exagération, telle qu’on la retrouve dans tous ses ouvrages. On y voit aussi que l’on parlait encore de Fouquet avec éloge : la haine pour son persécuteur Colbert n’était pas éteinte ; ce ne fut que sous le gouvernement du cardinal de Fleury qu’on s’avisa de le croire un grand homme.

    L’abbé Servien mourut en 1716. (K.)

    — L’abbé Servien était fils du surintendant Abel Servien. Ses mœurs étaient affreuses. Un jour, au parterre de l’Opéra, un jeune homme qu’il pressait vivement lui dit : « Que me veut ce b… de prêtre ? — Monsieur, répondit l’abbé, je n’ai pas l’honneur d’être prêtre. » C’est Duclos qui rapporte cette anecdote dans ses Mémoires secrets sur la Régence. (B.)

  2. Philippe d’Orléans.