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Épîtres (Voltaire)/Épître 35

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 272-274).


ÉPÎTRE XXXV.


À MADEMOISELLE DE LUBERT[1],
QU’ON APPELAIT MUSE ET GRÂCE.


(1732)


Le curé qui vous baptisa
Du beau surnom de Muse et Grâce,

Sur vous un peu prophétisa ;
Il prévit que sur votre trace
Croîtrait le laurier du Parnasse
Dont La Suze[2] se couronna,
Et le myrte qu’elle porta,
Quand, d’amour suivant la déesse,
Ses tendres feux elle mêla
Aux froides ondes du Permesse.
Mais en un point il se trompa :
Car jamais il ne devina
Qu’étant si belle, elle sera
Ce que les sots appellent sage,
Et qu’à vingt ans, et par delà,
Muse et Grâce conservera
La tendre fleur du pucelage,
Fleur délicate qui tomba
Toujours au printemps du bel âge,
Et que le ciel fit pour cela.
Quoi ! vous en êtes encor là !
Muse et Grâce, que c’est dommage !
Vous me répondez doucement
Que les neuf bégueules savantes,
Toujours chantant, toujours rimant,
Toujours les yeux au firmament,
Avec leurs têtes de pédantes,
Avaient peu de tempérament,
Et que leurs bouches éloquentes
S’ouvraient pour brailler seulement,
Et non pour mettre tendrement
Deux lèvres fraîches et charmantes
Sur les lèvres appétissantes
De quelque vigoureux amant.
Je veux croire chrétiennement
Ces histoires impertinentes.
Mais, ma chère Lubert, en cas
Que ces filles sempiternelles
Conservent pour ces doux ébats
Des aversions si fidèles,
Si ces déesses sont cruelles,

Si jamais amant dans ses bras
N’a froissé leurs gauches appas,
Si les neuf muses sont pucelles,
Les trois Grâces ne le sont pas.
Quittez donc votre faible excuse ;
Vos jours languissent consumés
Dans l’abstinence qui les use :
Un faux préjugé vous abuse.
Chantez, et, s’il le faut, rimez ;
Ayez tout l’esprit d’une muse :
Mais, si vous êtes Grâce, aimez.



  1. Fille d’un conseiller au parlement. Elle était jeune, belle, aimait les plaisirs et faisait des livres. — C’est à elle qu’est encore adressée l’épître L.
  2. Célèbre par sa beauté, ses aventures et ses poésies. Née en 1618, morte en 1673.