Épîtres (Voltaire)/Épître 4

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 219-220).
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ÉPÎTRE IV.


À MADAME DE MONTBRUN-VILLEFRANCHE.


(1714[1])


Montbrun, par l’Amour adoptée,
Digne du cœur d’un demi-dieu,
Et, pour dire encor plus, digne d’être chantée
Ou par Ferrand, ou par Chaulieu ;
Minerve et l’enfant de Cythère
Vous ornent à l’envi d’un charme séducteur ;
Je vois briller en vous l’esprit de votre mère
Et la beauté de votre sœur :
C’est beaucoup pour une mortelle.
Je n’en dirai pas plus : songez bien seulement
À vivre, s’il se peut, heureuse autant que belle ;
Libre des préjugés que la raison dément,
Aux plaisirs où le monde en foule vous appelle

Abandonnez-vous prudemment.
Vous aurez des amants, vous aimerez sans doute :
Je vous verrai, soumise à la commune loi,
Des beautés de la cour suivre l’aimable route,
Donner, reprendre votre foi.
Pour moi, je vous louerai ; ce sera mon emploi.
Je sais que c’est souvent un partage stérile,
Et que La Fontaine et Virgile
Recueillaient rarement le fruit de leurs chansons.
D’un inutile dieu malheureux nourrissons,
Nous semons pour autrui. J’ose bien vous le dire,
Mon cœur de la Duclos fut quelque temps charmé ;
L’amour en sa faveur avait monté ma lyre :
Je chantais la Duclos ; d’Uzès[2] en fut aimé :
C’était bien la peine d’écrire !
Je vous louerai pourtant ; il me sera trop doux
De vous chanter, et même sans vous plaire ;
Mes chansons seront mon salaire :
N’est-ce rien de parler de vous ?



  1. Dans le Choix des Mercures, tome XVII, page 68, il est dit que l’auteur composa cette pièce à seize ans. Il en avait vingt en 1714. (B.)
  2. La Duclos, disait Voltaire, prend tous les matins quelques prises de séné et de casse, et, le soir, plusieurs prises du comte d’Uzès. (B.)