100%.png

Épîtres (Voltaire)/Épître 52

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 302-305).


ÉPÎTRE LII.


AU PRINCE ROYAL,
DEPUIS ROI DE PRUSSE.


DE L’USAGE DE LA SCIENCE DANS LES PRINCES.


Octobre 1736.


Prince, il est peu de rois que les muses instruisent :
Peu savent éclairer les peuples qu’ils conduisent.
Le sang des Antonins sur la terre est tari ;
Car, depuis ce héros de Rome si chéri,

Ce philosophe roi, ce divin Marc-Aurèle,
Des princes, des guerriers, des savants le modèle,
Quel roi, sous un tel joug osant se captiver,
Dans les sources du vrai sut jamais s’abreuver ?
Deux ou trois, tout au plus, prodiges dans l’histoire,
Du nom de philosophe ont mérité la gloire ;
Le reste est à vos yeux le vulgaire des rois,
Esclaves des plaisirs, fiers oppresseurs des lois,
Fardeaux de la nature, ou fléaux de la terre,
Endormis sur le trône, ou lançant le tonnerre.
Le monde, aux pieds des rois, les voit sous un faux jour ;
Qui sait régner sait tout, si l’on en croit la cour.
Mais quel est en effet ce grand art politique,
Ce talent si vanté dans un roi despotique ?
Tranquille sur le trône, il parle, on obéit ;
S’il sourit, tout est gai ; s’il est triste, on frémit.
Quoi ! régir d’un coup d’œil une foule servile,
Est-ce un poids si pesant, un art si difficile ?
Non ; mais fouler aux pieds la coupe de l’erreur,
Dont veut vous enivrer un ennemi flatteur,
Des prélats courtisans confondre l’artifice,
Aux organes des lois enseigner la justice ;
Du séjour doctoral chassant l’absurdité,
Dans son sein ténébreux placer la vérité,
Éclairer le savant, et soutenir le sage,
Voilà ce que j’admire, et c’est là votre ouvrage.
L’ignorance, en un mot, flétrit toute grandeur.
Du dernier roi d’Espagne[1] un grave ambassadeur
De deux savants anglais reçut une prière ;
Ils voulaient, dans l’école apportant la lumière,
De l’air qu’un long cristal enferme en sa hauteur,
Aller au haut d’un mont marquer la pesanteur[2].

Il pouvait les aider dans ce savant voyage ;
Il les prit pour des fous : lui seul était peu sage.
Que dirai-je d’un pape et de sept cardinaux[3],
D’un zèle apostolique unissant les travaux,
Pour apprendre aux humains, dans leurs augustes codes,
Que c’était un péché de croire aux antipodes ?
Combien de souverains, chrétiens, et musulmans,
Ont tremblé d’une éclipse, ont craint des talismans !
Tout monarque indolent, dédaigneux de s’instruire,
Est le jouet honteux de qui veut le séduire.
Un astrologue, un moine, un chimiste effronté,
Se font un revenu de sa crédulité.
Il prodigue au dernier son or par avarice ;
Il demande au premier si Saturne propice,
D’un aspect fortuné regardant le soleil,
L’appelle à table, au lit, à la chasse, au conseil ;
Il est aux pieds de l’autre ; et, d’une âme soumise,
Par la crainte du diable il enrichit l’Église.
Un pareil souverain ressemble à ces faux dieux,
Vils marbres adorés, ayant en vain des yeux ;
Et le prince éclairé, que la raison domine,
Est un vivant portrait de l’essence divine.
Je sais que dans un roi l’étude, le savoir,
N’est pas le seul mérite et l’unique devoir ;
Mais qu’on me nomme enfin, dans l’histoire sacrée,
Le roi dont la mémoire est le plus révérée :
C’est ce bon Salomon, que Dieu même éclaira,
Qu’on chérit dans Sion, que la terre admira,
Qui mérita des rois le volontaire hommage.
Son peuple était heureux, il vivait sous un sage :
L’Abondance, à sa voix, passant le sein des mers,
Volait pour l’enrichir des bouts de l’univers ;
Comme à Londre, à Bordeaux, de cent voiles suivie,
Elle apporte, au printemps, les trésors de l’Asie.
Ce roi, que tant d’éclat ne pouvait éblouir,
Sut joindre à ses talents l’art heureux de jouir.
Ce sont là les leçons qu’un roi prudent doit suivre ;
Le savoir, en effet, n’est rien sans l’art de vivre.

Qu’un roi n’aille donc point, épris d’un faux éclat,
Pâlissant sur un livre, oublier son état ;
Que plus il est instruit, plus il aime la gloire.
De ce monarque anglais vous connaissez l’histoire :
Dans un fatal exil Jacques[4] laissa périr
Son gendre infortuné, qu’il eût pu secourir.
Ah ! qu’il eût mieux valu, rassemblant ses armées,
Délivrer des Germains les villes opprimées,
Venger de tant d’États les désolations,
Et tenir la balance entre les nations,
Que d’aller, des docteurs briguant les vains suffrages,
Au doux enfant Jésus dédier ses ouvrages !
Un monarque éclairé n’est pas un roi pédant :
Il combat en héros, il pense en vrai savant.
Tel fut ce Julien méconnu du vulgaire,
Philosophe et guerrier, terrible et populaire.
Ainsi ce grand César, soldat, prêtre, orateur,
Fut du peuple romain l’oracle et le vainqueur.
On sait qu’il fit encor bien pis dans sa jeunesse[5] ;
Mais tout sied au héros, excepté la faiblesse.



  1. Cette aventure se passa à Londres, la première année du règne de Charles II, roi d’Espagne. (Note de Voltaire, 1756.)
  2. Il s’agissait de reconnaître la différence du poids de l’atmosphère au pied et au sommet de la montagne. Pour s’épargner l’embarras d’y transporter un baromètre, on se proposait d’employer un siphon, dont une des branches serait bouchée à l’extrémité supérieure ; le bas étant rempli de mercure, qui doit être de niveau dans les deux branches au pied de la montagne. Au sommet, le mercure se trouve plus haut dans la branche ouverte, et plus bas dans la branche fermée. La différence de niveau sert à connaître celle du poids de l’atmosphère. Plus la branche fermée (c’est-à-dire le tube qui renferme l’air de la montagne) est longue, plus l’expérience peut être exacte. Voilà pourquoi M. de Voltaire dit : un long cristal. Depuis qu’on sait construire des baromètres portatifs, on a cessé d’employer toute autre espèce d’instrument pour ces expériences. (K.)
  3. Le pape Zacharie, qui régna de 741 à 752.
  4. Le roi Jacques fit un petit traite de théologie, qu’il dédia à l’enfant Jésus. (Note de Voltaire, 1756.)
  5. Variante :
    Il serait aujourd’hui votre modèle auguste,
    Et votre exemple en tout, s’il avait été juste.