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Épîtres (Voltaire)/Épître 91

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 10 (p. 372-377).


ÉPÎTRE XCI.


À DAPHNÉ,
CÉLÈBRE ACTRICE[1].
(Traduite de l’anglais.)


1er janvier 1761.


Belle Daphné, peintre de la nature,
Vous l’imitez, et vous l’embellissez.

La voix, l’esprit, la grâce, la figure,
Le sentiment, n’est point encore assez ;
Vous nous rendez ces prodiges d’Athène
Que le génie étalait sur la scène.
Quand dans les arts de l’esprit et du goût
On est sublime, on est égal à tout[2].
Que dis-je ? on règne, et d’un peuple fidèle
On est chéri, surtout si l’on est belle.
Ô ma Daphné ! qu’un destin si flatteur
Est différent du destin d’un auteur !
Je crois vous voir sur ce brillant théâtre
Où tout Paris[3], de votre art idolâtre,
Porte en tribut son esprit et son cœur.
Nous récitez des vers plats et sans grâce.
Vous leur donnez la force et la douceur ;
D’un froid récit vous réchauffez la glace ;
Les contre-sens deviennent des raisons.
Vous exprimez par vos sublimes sons,
Par vos beaux yeux, ce que l’auteur veut dire ;
Vous lui donnez tout ce qu’il croit avoir ;
Vous exercez un magique pouvoir
Qui fait aimer ce qu’on ne saurait lire.
On bat des mains, et l’auteur ébaudi
Se remercie, et pense être applaudi.
La toile tombe, alors le charme cesse.
Le spectateur apportait des présents
Assez communs de sifflets et d’encens ;
Il fait deux lots quand il sort de l’ivresse,
L’un pour l’auteur, l’autre pour son appui :
L’encens pour vous, et les sifflets pour lui.

Vous cependant, au doux bruit des éloges
Qui vont pleuvant de l’orchestre et des loges,
Marchant en reine, et traînant après vous
Vingt courtisans l’un de l’autre jaloux,
Vous admettez près de votre toilette
Du noble essaim la cohue indiscrète.
L’un dans la main vous glisse un billet doux ;
L’autre à Passy[4] vous propose une fête :
Josse avec vous veut souper tête à tête ;
Candale y soupe, et rit tout haut d’eux tous.
On vous entoure, on vous presse, on vous lasse.
Le pauvre auteur est tapi dans un coin,
Se fait petit, tient à peine une place.
Certain marquis, l’apercevant de loin,
Dit : « Ah ! c’est vous ; bonjour, monsieur Pancrace[5],
Bonjour : vraiment, votre pièce a du bon. »
Pancrace fait révérence profonde,
Bégaye un mot, à quoi nul ne répond,
Puis se retire, et se croit du beau monde.
Un intendant des plaisirs dits menus,
Chez qui les arts sont toujours bienvenus,
Grand connaisseur, et pour vous plein de zèle,
Vous avertit que la pièce nouvelle
Aura l’honneur de paraître à la cour.
Vous arrivez, conduite par l’Amour :
On vous présente à la reine, aux princesses,
Aux vieux seigneurs, qui, dans leurs vieux propos,
Vont regrettant le chant de la Duclos.
Vous recevez compliments et caresses ;
Chacun accourt, chacun dit : « La voilà ! »
De tous les yeux vous êtes remarquée ;
De mille mains on vous verrait claquée
Dans le salon, si le roi n’était là.
Pancrace suit : un gros huissier lui ferme
La porte au nez ; il reste comme un terme,
La bouche ouverte et le front interdit :
Tel que Lefranc, qui, tout brillant de gloire,

Ayant en cour présenté son mémoire,
Crève à la fois d’orgueil et de dépit.
Il gratte, il gratte ; il se présente, il dit :
« Je suis l’auteur… » Hélas ! mon pauvre hère,
C’est pour cela que vous n’entrerez pas.
Le malheureux, honteux de sa misère,
S’esquive en hâte, et, murmurant tout bas
De voir en lui les neuf muses bannies,
Du temps passé regrettant les beaux jours,
Il rime encore, et s’étonne toujours
Du peu de cas qu’on fait des grands génies.
Pour l’achever, quelque compilateur,
Froid gazetier, jaloux d’un froid auteur,
Quelque Fréron, dans l’Âne littéraire[6],
Vient l’entamer de sa dent mercenaire ;
À l’aboyeur il reste abandonné,
Comme un esclave aux bêtes condamné.
Voilà son sort ; et puis cherchez à plaire.
Mais c’est bien pis, hélas ! s’il réussit.
L’Envie alors, Euménide implacable,
Chez les vivants harpie insatiable,
Que la mort seule à grand’peine adoucit[7],
L’affreuse Envie, active, impatiente,
Versant le fiel de sa bouche écumante,
Court à Paris, par de longs sifflements,
Dans leurs greniers réveiller ses enfants.
À cette voix, les voilà qui descendent,
Qui dans le monde à grands flots se répandent,
En manteau court, en soutane, en rabat,
En petit-maître, en petit magistrat.
Écoutez-les : « Cette œuvre dramatique
Est dangereuse, et l’auteur hérétique[8]. »

Maître Abraham va sur lui distillant
L’acide impur qu’il vendait sur la Loire[9] ;
Maître Crevier, dans sa pesante histoire[10]
Qu’on ne lit point, condamne son talent.
Un petit singe[11], à face de Thersite[12],

Au sourcil noir, à l’œil noir, au teint gris,
Bel esprit faux[13] qui hait les bons esprits,
Fou sérieux que le bon sens irrite,
Écho des sots, trompette des pervers,
En prose dure insulte les beaux vers,
Poursuit le sage, et noircit le mérite.
Mais écoutez ces pieux loups-garous,
Persécuteurs de l’art des Euripides,
Qui vont hurlant en phrases insipides
Contre la scène, et même contre vous.
Quand vos talents entraînent au théâtre
Un peuple entier, de votre art idolâtre,
Et font valoir quelque ouvrage nouveau,
Un possédé, dans le fond d’un tonneau[14]
Qu’on coupe en deux, et qu’un vieux dais surmonte,
Crie au scandale, à l’horreur, à la honte,
Et vous dépeint au public abusé
Comme un démon en fille déguisé.
Ainsi toujours, unissant les contraires,
Nos chers Français, dans leurs têtes légères[15],
Que tous les vents font tourner à leur gré,
Vont diffamer ce qu’ils ont admiré.
Ô mes amis ! raisonnez, je vous prie ;
Un mot suffit. Si cet art est impie,
Sans répugnance il le faut abjurer ;
S’il ne l’est pas, il le faut honorer.



  1. Cette pièce est souvent citée par Voltaire sous le titre de Pantaodai. La première édition est en effet intitulée Pantaodai, étrennes à Mlle Clairon, par A*** C*** : les initiales A. C. désignaient Abraham Chaumeix ; cependant maître Abraham est immolé dans les vers 101-102. Ce fut d’Alembert (voyez ses lettres des 22 septembre et du 18 octobre 1760) qui engagea Voltaire à donner à Mlle Clairon un monument marqué de reconnaissance pour le succès de Tancrède. Malgré la date du 1er janvier qu’elle porte dans la première édition, elle n’était pas encore achevée le 11 de ce mois. Voltaire recommandait à d’Argental, le 16 février 1761, que le Pantaodai restât un ouvrage de société. Dans une édition faite à Paris on supprima les vers contre Omer Joly de Fleury ; cette suppression contrariait beaucoup Voltaire (voyez sa lettre à Damilaville, du 8 mai 1761). (B.)
  2. Dans l’épître xcv, qu’il adressa, en 1765, à Mlle Clairon, Voltaire dit :
    Le sublime en tout genre est le don le plus rare.
  3. Le traducteur a mis Paris au lieu de Londres. (Note de Voltaire, 1764.)
  4. Le traducteur a mis Passy, au lieu de Kinsington. (Note de Voltaire, 1764.)
  5. Il paraît, par la lettre à d’Alembert, du 19 mars 1761, que Pancrace désigne Colardeau, dont la tragédie de Caliste avait été jouée le 12 novembre 1760. Mlle Clairon y jouait le rôle de Caliste. (B.)
  6. Ici Voltaire désigne l’Année littéraire de Fréron, sous le titre d’un écrit de Lebrun contre Fréron. (B.)
  7. Voltaire a dit, dans sa Henriade, chant VII, vers 148 :
    Triste amante des morts, elle hait les vivants.
  8. Après ce vers,
    Est dangereuse, et l’auteur hérétique,
    on lisait ceux-ci, qui terminaient l’épître :
    Mais s’il compose un ouvrage nouveau
    Qui puisse plaire à Boufflers, à Beauvau,
    À ce vainqueur des Anglais et des belles,
    Qui ne trouva ni rivaux, ni cruelles ;
    Si le bon goût du généreux Choiseuil
    À ses travaux fait un honnête accueil,
    S’il trouve grâce aux yeux de la marquise,
    Du seul mérite en plus d’un genre éprise ;
    S’il satisfait La Vallière et d’Ayen,
    Malheur à lui : la cohorte empestée
    Damne mon homme, et le Journal chrétien
    Secrètement vous le déclare athée.
    S’il répond peu, c’est qu’il est accablé ;
    Si, méprisant l’Envie et ses trompettes,
    Il vit en paix dans ses belles retraites,
    S’il y sert Dieu, c’est qu’il est exilé.
    — La marquise est Mme de Pompadour. (B.)
  9. Le traducteur a substitué la Loire à la Tamise. (Note de Voltaire, 1764.)
  10. Histoire des empereurs, jusqu’à Constantin.
  11. Ce petit singe, etc., était Omer Joly de Fleury, qui, dans le chant XVI de la Pucelle, est appelé :
    Ce pédant sec, à face de Thersite.
    Voyez tome IX, page 262.
  12. Variante :
    Un petit singe, à phrases compassées,
    Au sourcil noir, au long et noir habit,
    Plus noir encore et de cœur et d’esprit,
    Vomit sur lui ses fureurs empestées ;
    Mais, grâce au ciel, il est un roi puissant
    Qui d’un coup d’œil protège l’innocent,
    Et d’un coup d’œil démasque l’hypocrite ;
    Il hait la fraude, il hait les imposteurs ;
    Des factions il connaît les auteurs.
    Tremblez, méchants, qui trompez sa justice ;
    Craignez l’Histoire, elle est votre supplice ;
    Craignez sa main : cette main, qui des rois
    A sur l’airain consacré les exploits,
    Y gravera vos infâmes cabales,
    Vos sourds complots, vos ténébreux scandales ;
    L’Hypocrisie au perfide souris,
    Le Fanatisme étincelant de rage,
    Le fade Orgueil peignant son plat visage
    Du fard brillant de l’amour du pays,
    Tout paraîtra dans son jour véritable.
    On vous verra l’horreur et le mépris
    D’un peuple entier par vos fourbes surpris.
    Le dieu des vers, ce dieu de la lumière,
    Dont votre oreille ignore les accents,
    Et dont votre œil fuit les rayons perçants ;
    Ce même dieu, finissant sa carrière,
    Daigne écraser et plonger dans la nuit
    L’affreux Python que la fange a produit.
    Mais aujourd’hui, dans leurs grottes obscures,
    Laissons siffler ces couleuvres impures ;
    Ne souillons pas de leurs hideux portraits
    Les doux crayons qui dessinent vos traits
    Belle Clairon, toutes ces barbaries
    Sont des objets à vos yeux inconnus ;
    Et quand on parle à Minerve, à Vénus,
    Faut-il nommer Cerbère et les Furies ?
    Autre variante :
    Un petit singe, ignorant, indocile,
    Au sourcil noir, au long et noir habit,
    Plus noir encore et de cœur et d’esprit,
    Répand sur moi ses phrases et sa bile ;
    En grimaçant, le monstre s’applaudit
    D’être à la fois et Thersite et Zoïle :
    Mais, grâce au ciel, etc.
  13. L’abbé Guyon et ses semblables. (Note de Voltaire.) — Voltaire, dans sa lettre du 2 février 1761, dit que cette note est de son correspondant à Paris, mais que d’autres prétendent qu’il fallait un autre nom. (B.)
  14. L’auteur anglais a sans doute en vue les chaires des presbytériens. (Note de Voltaire, 1764.)
  15. Le traducteur transporte toujours la scène à Paris. (Id., 1764.)