Étude sur l’histoire d’Haïti/Tome 6/1.1

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Dezobry et E. Magdeleine, Lib.-éditeurs (Tome 6p. 19-50).

chapitre i.
Après l’évacuation du Cap, Dessalines se rend aux Gonaïves. — Il y convoque les généraux pour proclamer l’indépendance du pays, qui reprend son nom primitif d’Haïti. — Particularités relatives à la rédaction des actes. — Cérémonie militaire. — Proclamation du Général en chef au peuple d’Haïti : il prête, avec les officiers généraux, l’armée et le peuple, le serment de renoncer à la France. — Acte constatant la déclaration de l’Indépendance d’Haïti, le 1er janvier 1804. — Acte des Généraux conférant la dictature à Dessalines, sous le titre de Gouverneur général, avec le droit de choisir son successeur au pouvoir. — Réflexions à ce sujet. — L’armée et le peuple sanctionnent partout les actes précités et y applaudissent. — Conséquences de ces actes. — Examen des opinions et de la conduite de Boisrond Tonnerre, rédacteur des actes. — Dissidence manifestée parmi les officiers généraux sur le projet du massacre des Français. — Le gouverneur général décrète le costume des officiers généraux, la résiliation des baux à ferme des habitations, et favorise la rentrée dans le pays des indigènes expatriés. — Les généraux retournent à leurs commandemens. — Le régime militaire est restauré, l’administration des finances rétablie. — Le siège du gouvernement est fixé à Marchand, dans l’Artibonite. — Réflexions à ce sujet.


La capitulation du Cap et la prise de possession du Môle avaient fait disparaître du sol de l’ancienne partie française de Saint-Domingue, les derniers soldats de l’expédition dirigée en 1802 contre cette colonie. La conquête de cette portion du territoire de l’île était donc consommée : il ne restait plus qu’à conquérir aussi l’autre portion, — l’ancienne colonie espagnole, — encore occupée par quelques troupes de l’expédition. Dans la situation des choses, il était sans doute convenable d’ajourner cette entreprise militaire, afin de fixer les habitans du pays, la France elle-même et le monde entier, sur le but que s’étaient proposé les chefs qui avaient dirigé la résistance contre l’autorité de la métropole.

Liberté ou la mort ! fut la devise choisie et inscrite par Dessalines sur le drapeau indigène, lorsqu’il retrancha la couleur blanche du drapeau tricolore de la France.

En adoptant ainsi un nouveau signe de ralliement pour son armée, il avait notifié déjà aux Français, contre lesquels il combattait, la résolution, irrévocablement prise par lui et ses lieutenans, de proclamer l’indépendance de Saint-Domingue après la victoire ; car il eût été absurde de leur part de résister et de vaincre, pour rester encore placés sous la domination de la France. Cette métropole avait trop abusé de sa puissance en réagissant contre les droits acquis et reconnus par elle en faveur de la race noire, pour ne pas provoquer cette séparation devenue indispensable au maintien, à la conservation de ces droits.

D’ailleurs, la conquête, heureux fruit d’une guerre juste, avait résolu le problème posé depuis 1789 entre les oppresseurs et les opprimés. Elle était aussi légitime pour les hommes de la race noire qu’elle l’avait été pour les colonies anglaises de l’Amérique septentrionale, révoltées contre l’oppression de leur métropole par des causes bien moins importantes aux yeux de l’humanité ; car, pour eux, il avait fallu combattre pour ne pas rentrer sous le joug ignominieux de l’esclavage. Leur droit à posséder leur pays était plus jusie, plus légitime, que pour les Français, envahissant une portion de ce pays sur les Espagnols ; — que pour ces derniers, immolant brutalement sa population aborigène en s’en emparant.

Et à qui revenait mieux la noble mission de proclamer l’indépendance si bravement conquise, qu’aux chefs de l’armée qui avaient versé leur sang sur le champ de bataille, en dirigeant les efforts de leurs frères ? Ils étaient naturellement les représentans de la souveraineté de la nation qui allait se constituer au milieu des Antilles : il n’appartenait donc qu’à eux de manifester sa volonté en cette circonstance.

Procéder différemment, c’eût été se placer dans la nécessité d’appeler au concours d’une si énergique résolution, la plupart des colons ou autres Français restés à Saint-Domingue après l’expulsion de l’armée expéditionnaire. Un tel amalgame n’eût été qu’une dérision. D’ailleurs, l’autorité militaire avait toujours dominé dans le pays, avant et depuis les premiers troubles révolutionnaires ; et l’assemblée civile et politique, formée par Toussaint Louverture sur les erremens des assemblées coloniales, avait prouvé l’influence pernicieuse des colons dans les conseils publics. Enfin, les derniers crimes commis par Rochambeau sur la population, le rétablissement de l’esclavage, effectué dans les autres possessions de la France, avaient fait prendre la détermination d’exclure tous les hommes de la race blanche de la nouvelle société.

Pénétré de ses devoirs, et dominé par la pensée d’arriver promptement à la déclaration de l’indépendance, dès les premiers jours de décembre 1803, Dessalines ordonna le renvoi à leurs cantonnemens respectifs de toutes les troupes qui avaient concouru à la prise du Cap, après leur avoir fait distribuer une grande partie de l’argent provenant d’une contribution de guerre imposée aux blancs de cette ville, comme à ceux du Port-au-Prince. Ces troupes s’y rendirent, la tête ceinte des lauriers de la victoire qu’elles avaient cueillis au champ d’honneur : leur marche fut triomphale, et partout elles reçurent les bénédictions des populations accourues sur leur passage.

Le général en chef ne tarda pas lui-même à se transporter aux Gonaïves, d’où il envoya l’ordre à tous les généraux de l’armée de s’y rendre aussi, afin de délibérer avec lui sur la forme de la grande mesure qui allait être proclamée. À la fin de décembre, ils y étaient tous, et avec eux les adjudans-généraux de leurs divisions et d’autres officiers secondaires[1].

Les traditions nationales ne font pas savoir, par quel motif la ville des Gonaïves fut choisie pour être lé lieu où l’acte d’indépendance dut être rédigé et signé. Ce fut probablement à cause de sa position à peu près centrale, à proximité des habitations Laville et Marchand, où Dessalines avait déjà fait tracer des fortifications destinées à protéger une ville qu’il comptait y fonder ; peut-être aussi, en souvenir de ce que les Gonaïves avaient été la première place conquise par lui sur les Français. Quoi qu’il en soit, il est digne de remarque que ce fut là que le Premier des Noirs a été embarqué, pour aller finir ses jours misérablement en France, après avoir prophétisé le triomphe inévitable de la liberté de ses frères : là même, ils justifiaient la prévision de son génie.

Une idée, émise on ne sait non plus par qui le premier, avait réuni tous les suffrages : c’était de restituer à l’île entière, qui devait former le nouvel Etat, le nom qu’elle portait sous ses premiers habitans, — Haïti. Victimes de la cupidité cruelle des Espagnols, ces intéressans insulaires avaient partagé l’esclavage et les souffrances des premiers Africains amenés sur le sol de leur pays, ils avaient résisté ensemble contre leurs tyrans : leur mémoire réclamait cette nouvelle protestation contre la vaniteuse injustice de Colomb, contre ses pareils qui avaient fait prévaloir le nom de Saint-Domingue. C’était encore un nouveau moyen de rompre avec le passé colonial, justement abhorré.

Parmi les officiers de l’état-major du général en chef, qui lui servaient de secrétaires en même temps, Charéron et Boisrond Tonnerre se distinguaient le plus par leur instruction reçue en France. Juste Chanlatte, qui y fut élevé aussi et qui devint son secrétaire général peu après, était alors aux Etats-Unis, où il s’était réfugié depuis assez longtemps.

Charéron était plus âgé que ses collègues et d’un caractère modéré : il jouissait de toute la confiance de Dessalines, qui le chargea de rédiger les actes nécessaires dans la circonstance. Esprit méthodique, admirant l’œuvre de Jefferson, il songea à en faire une sur ce modèle, pour déclarer l’indépendance du second peuple de l’Amérique qui s’affranchissait du joug européen. On assure qu’il fit un bon et beau travail, où il exposait tous les droits de la race noire, et les justes plaintes de la population indigène contre la France. Mais c’était néanmoins, à ce qu’il paraît, une longue énumération de principes et de faits, qui, par la modération de son rédacteur, manquait de chaleur et d’énergie.

Evidemment Charéron n’avait pas saisi l’esprit de son temps, et surtout celui du général en chef des indigènes. Une indépendance politique conquise par les armes, au milieu des passions de toutes sortes, après des actes inouis de perfidie et de cruauté, exigeait, selon les idées de l’époque, un langage plein de fureur et de vengeance, puisqu’on était décidé à en exercer sur les Français restés dans le pays, sur la foi des promesses récidivées qui leur avaient été faites. Pour effectuer ces terribles représailles, il fallait y exciter le peuple par un tel langage.

Le 31 décembre, Charéron lut son travail pour Dessalines, en présence des généraux et de tous les autres officiers. La cérémonie de la déclaration d’indépendance devait avoir lieu le lendemain, 1er janvier 1804, pour commencer l’ère nouvelle avec la nouvelle année. Ce long exposé de faits et de principes produisit une impression fâcheuse sur l’esprit de Dessalines, qui était ardent et animé de vengeance. Il manifesta une désapprobation formelle de l’œuvre de Charéron.

Alors, Boisrond Tonnerre, jeune homme bouillant d’ardeur, passionné, exalté par tous les crimes dont il avait été témoin aux Cayes de la part des Berger, des Kerpoisson et de leurs infâmes suppôts, par tous ceux commis en d’autres lieux, comprenant mieux la situation que son collègue ; connaissant d’ailleurs la pensée du général en chef ; Boisrond Tonnerre prononça ces paroles sanguinaires : « Pour dresser l’acte de notre indépendance, il faut la peau d’un blanc pour servir de parchemin, son crâne pour écritoire, son sang pour encre, et une baïonnette pour plume. »

Ces idées inhumaines transportent Dessalines. « Oui, dit-il, c’est positivement ce qu’il nous faut, c’est ce que je veux. Je te charge de la rédaction de ces actes. » Les assistans, ou frémissent ou applaudissent, en raison de leurs sentimens intimes. Mais qui, parmi eux, pouvait émettre une opinion modérée, lorsque le dictateur s’était ainsi prononcé ? Il faut se reporter par la pensée à cette époque de violence et de vengeance, pour comprendre la funeste influence qu’avaient dû exercer sur les esprits, les crimes commis en 1802 et 1803. Sans doute, dans la sévérité de son jugement, fondé sur le respect qu’on doit à la vie des hommes, l’histoire doit blâmer Boisrond Tonnerre d’avoir ainsi excité la fureur de Dessalines ; mais l’équité exige aussi de reconnaître qu’il n’avait fait qu’interpréter en termes sanglans, la pensée intime de son chef et de beaucoup d’autres de ses contemporains. La vengeance, l’oubli des promesses les plus sacrées, contractées par convention écrite et volontaire, étaient à l’ordre du jour ; de nombreuses victimes avaient été déjà sacrifiées au Cap, par ordre du chef qui avait signé ces actes : à lui surtout, à sa mémoire d’en supporter la responsabilité, — comme à la mémoire des ennemis qui ont provoqué ces fureurs, de répondre devant l’histoire de l’énormité de leurs crimes.

Boisrond Tonnerre se mit à l’œuvre et passa la nuit à écrire les actes que nécessitait la circonstance, afin d’être prêt pour la cérémonie du lendemain. On doit en juger ainsi, puisque les pièces préparées d’abord par Charéron n’ont pas été conservées.

Cette auguste cérémonie, essentiellement militaire, réunit sur la place d’armes des Gonaïves les troupes de divers corps, la population de la ville et celle des campagnes environnantes qui, à pareil jour dans le pays, sont toujours sur pied pour célébrer la fête religieuse de la Circoncision. Une affluence extraordinaire s’y remarquait, par le motif exceptionnel qui l’attirait.

Les actes rédigés par Boisrond Tonnerre furent préalablement lus à la maison occupée par le général en chef, et ils obtinrent l’approbation de Dessalines ; les généraux et autres officiers présens durent aussi les approuver. Ils y furent signés immédiatement, — la proclamation au peuple d’Haïti, par le général en chef ; — l’acte d’indépendance, par lui et par les autres chefs ; — celui qui lui conférait le titre de Gouverneur général, par les généraux seulement, considérés dès lors comme des conseillers d’Etat.

Entouré de ses valeureux compagnons, Dessalines se rendit sur la place d’armes où le son des fanfares militaires l’accueillit. Monté sur l’autel de la patrie, il fit d’abord une allocution véhémente en langage créole, aux troupes et au peuple assemblés, sur le but de la cérémonie ; puis, il ordonna à Boisrond Tonnerre de donner lecture des actes qu’il avait rédigés, dans l’ordre suivant :

Liberté, xxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxxou la Mort.

ARMÉE INDIGÈNE.
Le général en chef, au peuple d’Haïti.

xxxCitoyens,

Ce n’est pas assez d’avoir expulsé de votre pays les barbares qui l’ont ensanglanté depuis deux siècles. Ce n’est pas assez d’avoir mis un frein aux factions toujours renaissantes qui se jouaient tour à tour du fantôme de liberté que la France exposait à vos yeux. Il faut, par un dernier acte d’autorité nationale, assurer à jamais l’empire de la liberté dans le pays qui nous a vus naître. Il faut ravir au gouvernement inhumain qui tient depuis longtemps nos esprits dans la torpeor la plus humiliante, tout espoir de nous réasservir. Il faut enfin vivre indépendans, ou mourir !

Indépendance, ou la Mort !…… Que ces mots sacrés nous rallient, et qu’ils soient le signal des combats et de notre réunion !

Citoyens, mes compatriotes, j’ai rassemblé dans ce jour solennel ces militaires courageux qui, à la veille de recueillir les derniers soupirs de la liberté, ont prodigué leur sang pour la sauver. Ces généraux qui ont guidé vos efforts contre la tyrannie n’ont point encore assez fait pour votre bonheur……… Le nom français lugubre encore nos contrées !

Tout y retrace le souvenir des cruautés de ce peuple barbare ; nos lois, nos mœurs, nos villes, tout encore porte l’empreinte française. Que dis-je ? Il existe des Français dans notre île, et vous vous croyez libres et indépendans de cette République, qui a combattu toutes les nations, il est vrai, mais qui n’a jamais vaincu celles qui ont voulu être libres !

Eh quoi ! Victimes pendant quatorze ans de notre crédulité et de notre indulgence, vaincus, non par des armées françaises, mais par la pipeuse éloquence des proclamations de leurs agents : quand nous lasserons-nous de respirer le même air qu’eux ? Qu’avons-nous de commun avec ce peuple bourreau ? Sa cruauté comparée à notre patiente modération, sa couleur à la nôtre, l’étendue des mers qui nous séparent, notre climat vengeur, nous disent assez qu’ils ne sont pas nos frères, qu’ils ne le deviendront jamais, et que s’ils trouvent un asile parmi nous, ils seront encore les machinateurs de nos troubles et de nos divisions.

Citoyens indigènes, hommes, femmes, filles et enfans, portez vos regards sur toutes les parties de cette île. Cherchez-y, vous, vos femmes ; vous, vos maris ; vous, vos frères ; vous, vos sœurs : que dis-je ? Cherchez-y vos enfans, vos enfans à la mamelle. Que sont-ils devenus ! Je frémis de le dire…… La proie de ces vautours. Au lieu de ces victimes intéressantes, votre œil consterné n’aperçoit que leurs assassins, que les tigres dégouttant encore de leur sang, et dont l’affreuse présence vous reproche votre insensibilité et votre coupable lenteur à les venger. Qu’attendez-vous pour apaiser leurs mânes ? Songez que vous avez voulu que vos restes reposassent auprès de ceux de vos pères, quand vous avez chassé la tyrannie. Descendrez-vous dans leurs tombes sans les avoir vengés ? Non ! leurs ossemens repousseraient les vôtres.

Et vous, hommes précieux, généraux intrépides qui, insensibles à vos propres malheurs, avez ressuscité la liberté en lui prodiguant tout votre sang ; sachez que vous n’avez rien fait, si vous ne donnez aux nations un exemple terrible, mais juste, de la vengeance que doit exercer un peuple fier d’avoir recouvré sa liberté, et jaloux de la maintenir. Effrayons tous ceux qui oseraient tenter de nous la ravir encore : commençons par les Français ! ……… Qu’ils frémissent en abordant nos côtes, sinon par le souvenir des cruautés qu’ils y ont exercées, du moins par la résolution terrible que nous allons prendre, de dévouer à la mort quiconque né Français, souillerait de son pied sacrilège le territoire de la liberté.

Nous avons osé être libres, osons l’être par nous-mêmes et pour nous-mêmes, imitons l’enfant qui grandit : son propre poids brise la lisière qui lui devient inutile et l’entrave dans sa marche. Quel peuple a combattu pour nous ? Quel peuple voudrait recueillir les fruits de nos travaux ? Et quelle déshonorante absurdité que de vaincre pour être esclaves ?……… Esclaves !……… Laissons aux Français cette épithète qualificative : ils ont vaincu pour cesser d’être libres.

Marchons sur d’autres traces ; imitons ces peuples qui, portant leurs sollicitudes jusque sur l’avenir, et appréhendant de laisser à la postérité l’exemple de la lâcheté, ont préféré être exterminés que rayés du nombre des peuples libres.

Gardons-nous, cependant, que l’esprit de prosélytisme ne détruise notre ouvrage ; laissons en paix respirer nos voisins ; qu’ils vivent paisiblement sous l’égide des lois qu’ils se sont faites, et n’allons pas, boute-feu révolutionnaires, nous érigeant en législateurs des Antilles, laire consister notre gloire à troubler le repos des îles qui nous avoisinent. Elles n’ont point, comme celle que nous habitons, été arrosées du sang innocent de leurs habitans : ils n’ont point de vengeance à exercer contre l’autorité qui les protège. Heureuses de n’avoir jamais connu les fléaux qui nous ont détruits, elles ne peuvent que faire des vœux pour notre prospérité.

Paix à nos voisins ! Mais Anathème au nom français ! Haine éternelle à la France ! Voilà notre cri.

Indigènes d’Haïti, mon heureuse destinée me réservait à être un jour la sentinelle qui dût veiller à la garde de l’idole à laquelle vous sacrifiez. J’ai veillé, combattu, quelquefois seul, et si j’ai été assez heureux que de remettre entre vos mains le dépôt sacré que vous m’avez confié, songez que c’est à vous maintenant à le conserver. En combattant pour votre liberté, j’ai travaillé à mon propre bonheur. Avant de la consolider par des lois qui assurent votre libre individualité, vos chefs que j’assemble ici, et moi-même, nous vous devons la dernière preuve de notre dévouement.

Généraux, et vous chefs, réunis près de moi pour le bonheur de notre pays : le jour est arrivé, ce jour qui doit éterniser notre gloire, notre indépendance.

S’il pouvait exister parmi nous un cœur tiède, qu’il s’éloigne et tremble de prononcer le serment qui doit nous unir !

Jurons à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination ! De combattre jusqu’au dernier soupir pour l’indépendance de notre pays !

Et toi, peuple trop longtemps infortuné : témoin du serment que nous prononçons, souviens-toi que c’est sur ta constance et ton courage que j’ai compté, quand je me suis lancé dans la carrière de la liberté pour y combattre le despotisme et la tyrannie contre lesquels tu luttais depuis quatorze ans. Rappelle-toi que j’ai tout sacrifié pour voler à ta défense, parens, enfans, fortune, et que maintenant je ne suis riche que de ta liberté ; que mon nom est devenu en horreur à tous les peuples qui veulent l’esclavage, et que les despotes et les tyrans ne le prononcent qu’en maudissant le jour qui m’a vu naître. Et si jamais tu refusais ou recevais en murmurant les lois que le génie qui veille à tes destins me dictera pour ton bonheur, tu mériterais le sort des peuples ingrats.

Mais, loin de moi cette affreuse idée. Tu seras le soutien de la liberté que tu chéris, l’appui du chef qui te commande.

Prête donc entre ses mains le serment de vivre libre et indépendant, et de préférer la mort à tout ce qui tendrait à te remettre sous le joug. Jure enfin de poursuivre à jamais, les traîtres et les ennemis de ton indépendance.

Fait au quartier-général des Gonaïves, le premier janvier mil huit cent quatre, l’an premier de l’indépendance.

Signé : J. J. Dessalines.

Pendant la lecture de cette proclamation, à l’appel fait aux généraux et autres chefs qui l’entouraient, Dessalines, eux et les troupes prêtèrent le belliqueux serment qu’elle contient : ils le firent avec enthousiasme, avec cette mâle résolution qu’ils avaient mise à défendre la liberté de tout un peuple, de toute une race d’hommes voués jusqu’alors à l’infamie de la servitude. Et à l’appel fait à ce peuple, la population des Gonaïves, hommes et femmes, représentant la jeune nation haïtienne et la race noire tout entière, prononça aussi ce serment qui la liait à sa postérité la plus reculée, qui lui donnait désormais une patrie distincte.

Comme ils durent être glorieux, ces guerriers qui, en ce moment solennel, s’engageaient de nouveau, en face du ciel qui avait béni leurs armes, de combattre jusqu’à extinction pour maintenir l’indépendance de leur pays, qu’ils avaient conquise au prix de leur sang !

À nous, qui nous en glorifions aujourd’hui, d’admirer le dévouement de nos pères, se posant sans crainte devant la puissance colossale de la France, après lui avoir ravi sa plus belle colonie !

Et cette France aux aspirations héroïques, qui fut si généreuse dans son immortelle révolution, n’aurait pas reconnu l’existence politique indépendante d’un tel peuple, poussé à cette résolution par l’influence de ses principes et de ses idées ! Ignorait-elle que ce fut par la même influence, qu’il avait pu chasser du sol de son pays les légions britanniques que les colons français y avaient appelées ? Après avoir ainsi maintenu sa liberté, au nom de la France même, qui l’avait proclamée pour rendre hommage à la dignité humaine, ce peuple n’avait-il pas le droit de la maintenir aussi contre sa propre métropole ?

L’acte qui suit fut ensuite lu par Boisrond Tonnerre, pour constater la déclaration de l’indépendance d’Haïti :

Aujourd’hui, premier janvier mil huit cent quatre ;

Le général en chef de l’armée indigène, accompagné des généraux chefs de l’armée, convoqués à l’effet de prendre les mesures qui doivent tendre au bonheur du pays ;

Après avoir fait connaître aux généraux assemblés, ses véritables intentions, — d’assurer à jamais aux indigènes d’Haïti un gouvernement stable, objet de sa plus vive sollicitude : ce qu’il a fait par un discours qui tend à faire connaître aux puissances étrangères, la résolution de rendre le pays indépendant, et de jouir d’une liberté consacrée par le sang du peuple de cette île ; et après avoir recueilli les avis, a demandé que chacun des généraux assemblés prononçât le serment de renoncer à jamais à la France, de mourir plutôt que de vivre sous sa domination, et de combattre jusqu’au dernier soupir pour l’indépendance ;

Les généraux, pénétrés de ces principes sacrés, après avoir donné d’une voix unanime leur adhésion au projet bien manifesté d’indépendance, ont tous juré à la postérité, à l’univers entier, de renoncer à jamais à la France, et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination.

Fait aux Gonaïves, ce premier janvier mil huit cent quatre, et le premier jour de l’indépendance d’Haïti.

Signé : Dessalines, général en chef ; — Christophe, Pétion, Clervaux, Geffrard, Vernet, Gabart, généraux de division ; — P. Romain, E. Gérïn, F. Capois, Daut, Jean-Louis François, Férou, Gangé, L. Bazelais, Magloirë Ambroise, J.-J. Herne, Toussaint Brave, Yayou, généraux de brigade ; — Bonnet, F. Papalier, Morelly, Chevalier, Marion, adjudans-généraux ; — Magny, Roux, chefs de brigade ; — Charéron, B. Loret, Qûenez, Macajoux, Dupuy, Carbonne, Diaquoi aîné, Raphaël, Malet, Derenoncourt, officiers de l’armée, — et Boisrond Tonnerre, secrétaire.

Enfin, le secrétaire donna lecture de l’acte suivant :

Au nom du peuple d’Haïti ;

Nous, généraux et chefs des armées de l’île d’Haïti, pénétrés de reconnaissance des bienfaits que nous avons éprouvés du général en chef Jean-Jacques Dessalines, le protecteur de la liberté dont jouit le peuple ;

Au nom de la Liberté, au nom de l’Indépendance, au nom du Peuple qu’il a rendu heureux, nous le proclamons Gouverneur général à vie d’Haïti. Nous jurons d’obéir aveuglément aux lois émanées de son autorité, la seule que nous reconnaîtrons. Nous lui donnons le droit de faire la paix, la guerre, et de nommer son successeur.

Fait au quartier-général des Gonaïves, ce premier janvier mil huit cent quatre, et le premier jour de l’Indépendance.

Signé : Gabart, P. Romain, J.-J. Herne, Capois, Christophe, Geffrard, E. Gérin, Vernet, Pétion, Clervaux, Jean-Louis François, Cangé, Férou, Yayou, Toussaint Brave, Magloire Ambroise, L. Bazelais, Daut[2].


Les deux derniers actes furent aussi bien accueillis par les troupes et le peuple assemblés, que l’avait été la proclamation du général en chef : l’une était la consécration du droit inhérent à tout peuple qui se voit contraint à la résistance, l’autre celle du fait rendu aussi nécessaire par la guerre qui avait suivi cette résistance.

L’indépendance avait été le but de l’insurrection contre l’autorité de la France : la déclaration des chefs du pays recevait sa sanction par l’acceptation de l’armée et du peuple.

La dictature avait investi Dessalines, général en chef des indigènes, de tous les pouvoirs : elle était continuée entre ses mains sous le titre de gouverneur général, par les généraux qui l’avaient secondé et reconnu déjà comme dictateur. Le droit de choisir son successeur était le même que Toussaint Louverture s’était réservé par sa constitution de 1801.

Mais, y eut-il réellement délibération de la part des généraux, pour conférer à Dessalines la qualification de gouverneur général, ainsi que l’affirme un auteur national ? [3] Quand il s’agira du titre d’Empereur et de la constitution de 1805, on verra encore des actes revêtus du nom des généraux ; sans qu’il y ait eu délibération préalable, entre eux ; mais ces actes furent également acceptés par eux, par l’armée et le peuple.

Il nous paraît donc tout naturel que, succédant au pouvoir suprême qu’avait exercé Toussaint Louverture, Dessalines lui-même aura pensé qu’il lui fallait prendre le titre que son chef avait porté, et faire consacrer aussi le droit de choisir son successeur ; et alors, sa volonté, étant connue de son secrétaire, chargé de la rédaction des actes comme l’avait été son collègue, Boisrond Tonnerre aura formulé celui-ci tel qu’il convenait au dictateur ; les généraux l’auront signé, sans vouloir faire la moindre observation à cet égard. Est-ce que, parmi eux, il ne se trouvait pas des hommes capables de juger que le titre de gouverneur général rappelait les anciennes relations de dépendance du pays envers la France ? Boisrond Tonnerre pouvait-il ignorer une telle chose ? Mais on conçoit fort bien que la circonstance était peu propre à favoriser une discussion à ce sujet, et que le caractère et les idées du dictateur s’y prêtaient encore moins.

Toutefois, remarquons une disposition essentielle de cet acte : c’est que, s’il conféra la dictature à Dessalines, ce pouvoir, cette autorité extraordinaire était conditionnelle. Les généraux juraient « d’obéir aveuglément aux lois » qu’il ferait, mais non pas à sa volonté personnelle ; et un passage de sa propre proclamation faisait entendre que ces généraux concourraient à la confection des lois « qui assureraient aux citoyens leur libre individualité. » Ils étaient donc des conseillers d’Etat, assistant le dictateur dans la législation du pays : c’est ainsi, en effet, qu’ils furent considérés.

Il est clair que dans l’état des choses, avec les idées de cette époque et un chef comme Dessalines, il n’était pas possible de concevoir aucune autre forme de gouvernement : aucune assemblée politique, émanant du peuple, n’était praticable. Mais s’il arrive que les généraux, conseillers d’Etat, ne jouissent pas réellement de leurs attributions, on verra naître une sourde résistance à l’abus du pouvoir dictatorial, qui amènera la chute du dictateur.

Quoi qu’il en soit, les actes publiés aux Gonaïves et imprimés de suite, furent expédiés à toutes les autorités secondaires, et occasionnèrent des réjouissances publiques : l’armée et le peuple, dans tous les départemens de l’ancienne partie française de l’île, applaudirent aux résolutions des chefs. L’indépendance nationale fut ainsi ratifiée, consacrée par l’accord et l’union de tous les citoyens du nouvel Etat.


Le nom d’Haïti, restitué à l’île, indiquait, comme nous l’avons dit, que dans la pensée des chefs qui venaient de proclamer son indépendance, tout son territoire, y compris celui des petites îles adjacentes, devait former le nouvel État. Cette intention avait percé déjà, lorsque Bazelais fut chargé de demander des explications, au sujet de l’évacuation des troupes françaises qui occupaient l’ancienne coloniede l’Espagne ; et la réponse qui fut faite au général en chef de l’armée indigène, quoique fondée sur la capitulation seulement du Cap, ne suffisait pas pour faire renoncer à ce projet. En effet, il eût été absurde de considérer cette portion d’Haïti, comme devant continuer à être une colonie de la France, lorsque l’autre lui avait été enlevée par le droit de la guerre. Un tel voisinage était incompatible avec la sûreté de l’indépendance proclamée : il fallait donc conquérir tôt ou tard le territoire en possession des troupes françaises, au même droit qui avait déterminé la conquête accomplie[4].

D’autres raisons existaient en faveur de cette entreprise. Abstraction faite de la démarche et de la soumission anticipée et volontaire des habitans du Cibao, l’origine africaine de la grande majorité de la population de ce département et de celui de l’Ozama dictait la mesure. Les anciens esclaves espagnols n’avaient point effectivement changé de condition durant la domination de Toussaint Louverture ; c’était encore pis depuis l’occupation française ; et sous le régime colonial restauré, ils allaient rester esclaves. L’indépendance devait donc leur profiter, comme aux autres habitans qui, quoique libres de fait, descendaient de la même race : cette adjonction de forces ne pouvait qu’assurer le nouvel état de choses.

C’est avec cette restriction nécessaire, qu’il faut entendre le passage de la proclamation du général en chef, lorsqu’il dit aux Indigènes d’Haïti de se garder de tout esprit de prosélytisme par rapport à leurs voisins. Cette disposition si sage et si politique ne concernait que les autres îles de l’archipel des Antilles : par là, le chef d’Haïti rassurait toutes les puissances qui y possédaient des colonies. Il posa ainsi un principe salutaire qui a été toujours observé par tous les gouvernemens qui ont succédé au sien, — non, parce que le peuple haïtien fût indifférent au sort des populations de même origine qui gémissaient dans l’esclavage ; mais parce que, dans l’intérêt propre de leur avenir, il ne fallait pas compromettre l’œuvre de leur émancipation qui devait arriver avec le temps, par l’existence politique même de cette portion de la race noire.

Si les grands intérêts de cette race dans les Antilles, de même que ceux de la nation qui se constituait à Haïti, commandèrent à Dessalines de s’abstenir de toute pensée de troubler la paix des colonies voisines, d’en poser le principe pour être observé par ses concitoyens, afin d’intéresser en quelque sorte les autres puissances européennes à leur existence politique ; combien ne doit-on pas regretter qu’il n’ait pas eu en même temps l’esprit assez éclairé, pour s’abstenir aussi de toute vengeance contre les Français restés dans le pays ! N’était-ce pas détruire d’un côté ce qu’il édifiait de l’autre ? Pouvait-il s’imaginer que les nations dont il recherchait les sympathies par cette assurance, verraient, sans éprouver de l’horreur, ces massacres organisés contre leurs semblables ? C’était, au contraire, le seul moyen d’occasionner une recrudescence des préjugés coloniaux contre la race noire, de nuire à l’Etat qu’il fondait, que de montrer ses concitoyens, aux yeux du monde civilisé, comme des barbares incapables de tout frein moral, de tout sentiment de pitié, sinon de générosité.

On conçoit la vengeance durant les combats, alors que la lutte exige des moyens extrêmes pour terroriser son ennemi, — de même qu’on a pu concevoir l’incendie, les ravages de toutes sortes dans ces momens de fureur, pour le dégoûter d’une possession qui lui était disputée. Mais, après la victoire, quand le droit triomphe, la modération, les sentimens généreux doivent prévaloir sur la haine, quelque juste qu’elle soit. Le vaincu a aussi son droit aux yeux de l’humanité, aux yeux de Dieu : c’est d’être traité, non comme ennemi, mais comme homme sans défense. Qu’importait au peuple d’Haïti, vainqueur de l’armée française, que, durant l’occupation de la colonie, elle eût exercé des atrocités inouies ? Il ne fallait pas imiter ces excès : l’humanité, toujours d’accord avec la bonne politique, commandait une autre conduite.

La raison d’Etat exigeait, sans nul doute, que les Français fussent déclarés inhabiles à faire partie de la société haïtienne. Le passé des quatorze années écoulées depuis 1789 avait prouvé la perversité des colons, le machiavélisme inhumain des agents de la métropole, semant la division entre les hommes de la race noire, pour mieux les dominer et rétablir leur servitude : il était à craindre et à présumer que les mêmes manœuvres se renouvelleraient dans le pays, si l’on admettait les Français comme citoyens du nouvel Etat. Mais on aurait dû alors expulser tous ceux qui étaient restés après l’évacuation des troupes françaises. Et lorsqu’on considère que la plupart n’avaient pris le parti de rester, que par les promesses de protection qui leur furent faites, leur massacre résolu dans la proclamation du général en chef devient encore plus blâmable.

Certes, on peut dire pour son excuse, et non pas sa justification, que Dessalines n’a agi ainsi que par imitation des actes déloyaux émanés de la métropole même, de ses agents barbares, — par représailles des crimes innombrables commis sous toutes les formes les plus hideuses, par ces hommes qui se vantaient de leur antique civilisation ; mais nous l’avons déjà dit : — les représailles sanglantes, comme les crimes qui les provoquent, sont du domaine de la barbarie. Nous maintenons cette appréciation que l’humanité nous a dictée.

Un paragraphe de la proclamation du 1er janvier, relatif à l’exclusion des Français de la nouvelle société, était complètement justifiable, non-seulement par la raison d’État, mais par les raisons données le 13 mai 1791, à la tribune de l’assemblée constituante, par le célèbre abbé Maury ; on se rappelle que cet orateur, confondant ensemble les hommes de couleur libres et les noirs esclaves, avait dit d’eux tous : — « que les nègres et les mulâtres ne sont pas, quoi qu’on en dise, de véritables Français, puisqu’ils n’ont pas même vu la France ; qu’ils sont des insulaires dont l’Afrique est la véritable patrie, des indigènes étrangers à la nation française, des hommes qui ne lui sont unis par aucun nœud, ni par l’habitude du climat, ni par les liens du sang, ni par les relations du patriotisme. » Et l’assemblée constituante avait basé sa décision de cette époque sur ces considérations politiques. Eh bien ! le général en chef des indigènes d’Haïti répétait avec justesse les mêmes considérations, pour motiver l’exclusion des Français et de tous autres blancs de son pays. Peut-on adresser aucun reproche à sa mémoire, non plus qu’au peuple haïtien, pour avoir persévéré dans ces idées ? Lorsqu’on leur avait tracé en premier l’exemple d’une exclusion fondée sur des préjugés absurdes, avaient-ils tort de maintenir leurs justes préventions ?

La conséquence nécessaire, inévitable de cette exclusion et des représailles qui furent exercées en 1804, était la confiscation des biens des colons au profit de l’État d’Haïti. Par la conquête, il était substitué à tous les droits de souveraineté dont l’ancienne métropole avait joui ; tout ce qui était du domaine public lui échéait également : il est clair que les propriétés privées, devenant vacantes, par la mort ou l’exclusion des propriétaires, elles devaient aussi aboutir aux mains de la nation. Mais les terribles vengeances exécutées alors n’ont pas eu lieu pour s’approprier ces biens ; elles se sont effectuées comme représailles, à cause des crimes commis sur la population pendant l’occupation de l’armée française.

À ce sujet, nous nous croyons obligé d’examiner le passage suivant de l’Histoire d’Haïti, par M. Madiou, tome 3, page 113 :

« Si les héros de l’époque sortaient de leurs tombeaux, avec quelle indignation n’apprendraient-ils pas, en voyant le drapeau français flotter au sein de nos villes, que nous avons consenti, oubliant qu’ils avaient acquis la terre d’Haïti par leur courage, à indemniser d’une somme au-dessus de nos ressources, les descendants de ceux qui les avaient torturés, mutilés ? »

En écrivant ces lignes, notre compatriote aura-t-il oublié lui-même que, parmi ces héros de 1804, se trouvait Pétion, l’un des plus méritans durant la guerre de l’indépendance, par son courage, son patriotisme, son dévouement à la cause sacrée qu’ils défendirent tous ? Qui d’entre eux pourrait élever la voix plus haut que lui sur cette question ? Seraient-ce Clervaux ou Christophe qu’il entraîna au Haut-du-Cap ? Serait-ce Dessalines même ?

Aura-t-il oublié que ce fut Pétion qui admit le principe d’une indemnité envers les anciens colons ou leurs descendans, qui la proposa à la France, pour les propriétés rurales et urbaines de ces colons, qui furent confisquées au profit de la nation haïtienne ? Ce n’est pas ici le lieu ni le moment d’examiner les motifs qu’il a eus pour agir ainsi ; mais lisons encore quelques lignes tracées par le même auteur, à la suite des autres.

« Cependant, aujourd’hui que les haines politiques sont éteintes, que les plaies de 1802 et de 1803 sont fermées, l’Haïtien doit vivre en bonne amitié avec la France dont le contact ne peut que développer le germe de civilisation qu’elle a déposé chez nous. Il doit s’efforcer de s’acquitter de ses obligations envers la France, parce qu’il les a rendues nationales, volontairement et librement, sans même avoir tenté la lutte. C’est un devoir que l’honneur lui commande aujourd’hui. Mais en 1825, il eût dû exiger que sa révolution fût sanctionnée par l’ancienne métropole, telle qu’elle s’était développée et accomplie, sinon accepter la guerre. La dette d’Haïti envers les colons est aussi illégitime que le milliard qui fut imposé à la France en faveur des émigrés, à la chute de Bonaparte. »

Ces lignes sont tout à la fois un éloge et une censure de la conduite de Pétion et de Boyer, son successeur, sous l’administration duquel cette dette a été contractée envers la France. Si l’Haïtien, c’est-à-dire la partie pour le tout, la nation entière, l’a contractée volontairement et librement, c’est qu’apparemment elle a eu de bonnes raisons pour agir ainsi ; c’est qu elle a senti qu’elle n’avait pas le droit d’exiger, ou tout au moins qu’elle n’avait pas la puissance nécessaire à cette exigence ; c’est qu’elle aura été déterminée plutôt à ce contrat, à cette transaction, par des considérations d’un ordre tout moral, source de toute bonne politique[5]

Nous nous bornons à ces simples observations, nous réservant d’examiner en temps opportun les questions soulevées dans ce passage.

Mais qu’il nous suffise de dire ici qu’à la paix de 1783, lorsque la Grande-Bretagne reconnut l’indépendance des Etats-Unis, cette République s’obligea à restituer à des sujets britanniques leurs propriétés qui avaient été confisquées durant la guerre[6]. Or, si les Etats-Unis avaient exclu les Anglais du droit de cité et de propriété sur leur sol, comme Haïti a agi à l’égard des colons, il n’y a aucun doute qu’ils auraient indemnisé également ceux dont les propriétés avaient été confisquées.

Nous dirons encore que c’est aussi dans la même année 1825, et non pas à la chute de Napoléon, que la France elle-même s’imposa le sacrifice d’un milliard en faveur des émigrés, alors qu’elle avait toute sa liberté d’action, et probablement par les mêmes considérations morales et politiques qui guidèrent Haïti.

En 1815, quand Napoléon fut renversé une seconde fois, les puissances étrangères exigèrent de cette grande nation 735 millions, comme indemnité des pertes qu’elle leur avait fait subir depuis 1792 ; et en outre, elles lui imposèrent une contribution de guerre de 700 millions.

Voilà l’exacte vérité sur ces faits.


Nous avons jugé l’œuvre de Boisrond Tonnerre au point de vue politique et moral, quant au pays surtout, en présentant pour lui personnellement ce qui peut être considéré comme atténuation de l’exaltation de son esprit, dans le premier moment où il s’agissait de proclamer l’indépendance. S’il s’était borné à cela, nous ne reviendrions pas à son sujet. Mais en le voyant persévérer dans sa violence, après les massacres consommés, nous ne pouvons que blâmer ces sentimens haineux qui ne s’apitoyèrent point sur le sort de tant de victimes. En effet, dans la dernière page de ses « Mémoires pour servir à l’histoire d’Haïti, » écrits et publiés en 1804, après avoir rappelé les conséquences désastreuses de la division suscitée par le général Hédouville, entre Rigaud et Toussaint Louverture, il s’adresse à Dessalines pour le fortifier dans ses idées de vengeance :

« Dégage à ton tour, lui dit-il, de la protection que doivent les lois à tout homme, celle qu’elles pourraient accorder au Français qui sera assez téméraire pour revoir l’île que nous avons sanctifiée par le sacrifice de tout ce qui portait le nom de Français : peux-tu jamais satisfaire à la vengeance commune ?… Et l’on ose supplier ta clémence ! Non. Moi aussi, je pleure mes parens, j’invoque ta fureur contre tout ce qui est Français, et l’animadversion des lois contre quiconque rappellerait ou en souffrirait un sur la terre qu’ils ont ensanglantée. »

On reconnaît dans ces lignes l’aigreur, le ressentiment de l’homme du département du Sud, qui fut témoin des horreurs commises après la guerre civile sur sa population ; mais par qui, par ordre de qui eurent-elles lieu ? Par Dessalines lui-même, exécutant les instructions cruelles de Toussaint Louverture. Sans doute, ce dernier ne se montra que trop docile aux inspirations des colons ; mais n’eut-il pas aussi sa volonté individuelle dans ces excès coupables ? Et de ce que Dessalines avait été l’exécuteur de ses hautes œuvres, était-il convenable de l’exciter maintenant à de nouvelles fureurs, après celles qui venaient d’avoir lieu récemment ? La vengeance ne doit-elle donc pas avoir un terme ?

On ne peut attribuer de telles excitations qu’à la perversité de l’âme, ou à une ambition démesurée, qui portait Boisrond Tonnerre à tenter de prévaloir sur le mérite de ses collègues ; et l’on aperçoit d’avance pourquoi il partagea le regrettable sort de Dessalines. C’est le plus grand malheur pour les chefs, que d’avoir de pareils hommes dans leurs conseils : pour peu qu’ils ne soient pas eux-mêmes portés à la modération, ces conseillers les entraînent toujours dans de funestes voies. On admet qu’il n’est pas ordinairement facile de réclamer contre la violence manifestée par de tels chefs, de leur suggérer des idées raisonnables ; mais du moins, ceux qui les entourent devraient s’abstenir de les y exciter encore. En remarquant un morne silence autour d’eux, ils réfléchiraient sur cette désapprobation intime ; ils s’amenderaient peut-être : dans tous les cas, la responsabilité de leurs actes pèserait sur leur tête seule.

Dans ce passage des mémoires de Boisrond Tonnerre, on voit qu’il était assez éclairé pour savoir que les lois doivent protection à tout homme, et surtout à tout homme sans défense ; mais il demandait le contraire, il réclamait une vengeance perpétuelle ! C’est dégrader les lumières de l’esprit, que de s’inspirer d’une haine sans, frein. Quand l’esprit est éclairé, le cœur sait d’autant mieux avertir contre les excès. Boisrond avouait encore que d’autres de ses concitoyens suppliaient la clémence de Dessalines, sans doute en faveur de quelques Français que ce chef lui-même avait épargnés de sa vengeance ; mais il invoque sa fureur, non-seulement contre eux, mais encore contre ces Haïtiens que la pitié animait ; il appelle contre eux l’animadversion des lois. Des lois ! elles doivent être la raison écrite sous l’inspiration de la justice, et non de la haine, de la violence.


Nous sommes heureux, toutefois, de constater, à l’honneur du peuple haïtien, qu’à cette époque de violence et de vengeance, il se trouva des êtres qui n’en virent aucune nécessité, qui protestèrent par leurs sentimens d’humanité contre ces actes de fureur non exigés par les circonstances.

Une dissidence à cet égard se manifesta même chez le gouverneur général, dans la soirée du 1er janvier, parmi les officiers de tous grades. Tandis que les uns opinaient pour commencer immédiatement l’exécution à mort de tous les Français, d’autres disaient ouvertement que l’on devait se borner à les déporter, à les expulser du pays. Ces derniers étaient presque tous de l’ancien parti de Rigaud : c’étaient Jean-Louis François, Férou, Geffrard, Bonnet, etc. Les autres étaient plutôt de l’ancien parti de Toussaint Louverture. Cependant, on remarqua que H. Christophe s’abstenait, comme Pétion, d’émettre une opinion sur cette question[7]. Dans le dernier livre de la période française, nous avons fait remarquer aussi que Christophe n’avait commis aucun assassinat sur les blancs, à l’arrivée de l’expédition.

La discussion qui avait eu lieu et l’abstention de ces deux généraux, étant portées a la connaissance de Dessalines, il ajourna les ordres nécessaires à son projet d’extermination. Il paraît qu’il se réserva de parcourir le pays avant de les donner, sans doute pour avoir le temps d’animer, sinon les populations, du moins les chefs principaux et secondaires de chaque localité, dont le concours était indispensable. Le chef gui avait dit à Bonnet, « qu’il n’y avait plus de parole d’honneur depuis la révolution, » qui avait écrit à Gérin la lettre du 20 novembre 1803, qui avait fait massacrer environ 800 blessés ou malades, qu’il s’était engagé à faire soigner dans les hôpitaux pour les envoyer ensuite en France par bâtimens neutres ; ce chef n’était pas homme à renoncer à ses idées de vengeance, lorsqu’il trouvait d’ailleurs tant d’excitation de la part de quelques-uns des officiers de son état-major et de quelques généraux de son ancien parti politique. Dans une telle situation, comment ceux du parti qui lui fut opposé eussent-ils pu faire entendre des paroles de modération, lorsque H. Christophe lui-même n’osait pas exprimer sou opinion sur cette question ?

Il est même présumable que les défiances regrettables de Dessalines, contre les hommes de l’ancien parti de Rigaud, prirent dès lors naissance, parce que quelques-uns manifestèrent une noble répugnance à son projet. Malheureusement, lorsqu’un chef veut se livrer à des actes de violence, il est toujours enclin à considérer comme des improbateurs dangereux, ceux qui n’applaudissent pas à ses idées : le dissentiment dans les opinions sur de telles questions est souvent la cause de mésintelligences déplorables.


Le premier acte d’administration d’une dictature toute militaire, fut un arrêté du gouverneur général, rendu le 2 janvier, pour régler le costume des généraux, des adjudans-généraux et de leurs aides de camp. Par un autre du même jour, tous les baux à ferme des habitations rurales furent résiliés. Il y avait lieu de statuer sur les propriétés publiques et privées ; ces baux ne pouvaient être maintenus.

Le 14 janvier, un décret juste et politique fut émis pour faciliter la rentrée en Haïti de tous les hommes noirs et de couleur, indigènes du pays, que les événemens en avaient éloignés. Il fut accordé quarante gourdes ou piastres pour le passage de chacun de ceux qui seraient ramenés par des navires américains, venant des États-Unis. La patrie fondée par le concours de tous les indigènes, devait en effet tendre les bras à ceux-là. C’était poser d’ailleurs un principe en faveur de l’admission de toute la race noire.

Les généraux étaient retournés à leurs commandemens respectifs, dès les premiers jours de janvier. On a vu dans l’époque précédente que des arrondissemens leur avaient été confiés ; que la division du Sud était commandée par Geffrard, celle de l’Ouest par Pétion, celle du Nord par Christophe : probablement celle de l’Artibonite avait été déférée à Gabart, lorsqu’il fut promu au grade de général de division. Cet état de choses fut maintenu ; mais cette dernière fut dénommée 1re division de l’Ouest, et celle commandée par Pétion, 2me division.

Les généraux de brigade sous leurs ordres étaient : — dans le Sud, Gérin, Férou, J. J. Herne (Coco Herne qui prit ensuite le nom de Moreau) et Jean-Louis François, avec les 13e 15e, 16e, 17e, 18e, 19e, demi-brigades ; — dans la 2me division de l’Ouest, Cangé[8], Magloire Ambroise : le colonel Germain Frère commandait l’arrondissement du Port-au-Prince ; les 3e, 11e, 12e, 21e, 22e, 23e, 24e demi-brigades formaient les troupes de cette division ; — dans la première division, les généraux J.-P. Daut, Yayou, et Magny élevé à ce grade, avec les 4e, 7e, 8e, 10e, 14e, et 20e demi-brigades ; — dans le Nord, Capois, Romain, Toussaint Brave, Raphaël et Charles Lalondrie, élevés au même grade, avec les 1re, 2e, 5e, 6e, 9e, 25e, 26e, 27e, 28e, et 29e demi-brigades, ces cinq dernières formées après la prise de possession du Cap.

Le régime militaire établi par Toussaint Louverture fut restauré : même discipline, même subordination, même autorité pour les officiers de tous grades. Il ne pouvait en être autrement, à cause de l’état de guerre subsistant après l’indépendance : l’Est d’Haïti avait encore des troupes françaises, et la France pouvait hasarder l’envoi de nouveaux soldats dans cette partie.

Indépendamment de l’armée organisée, tout homme en état de porter les armes, dans les villes et les campagnes, était considéré comme devant accroître sa force en cas de besoin. L’habitant de ces villes, de même que le cultivateur des campagnes, reprit son ancienne condition telle que sous le régime de 1801.

L’administration de la justice avait disparu durant la guerre : elle fut remplacée par l’autorité des chefs militaires, commandans de places, d’arrondissemens et de départemens ou divisions. Il en fut de même de l’administration municipale[9].

L’administration des finances, dont le besoin était plus promptement senti, fut placée sous la direction du général Vernet, nommé ministre des finances. Des administrateurs, des contrôleurs, des trésoriers, des directeurs de douanes, des directeurs des domaines, et tous les employés secondaires que nécessitait cette branche du service public, furent établis partout.

On conçoit que les secrétaires du gouverneur général devinrent ses conseillers privés. Toutes les affaires du pays finirent par se décider uniquement sous leur inspiration. Une lutte d’influence s’établit naturellement entre eux, et c’était à qui flatterait mieux les passions du chef pour régner sur son esprit. Les traditions de l’époque rapportent cependant que Dessalines était animé des meilleures intentions envers son pays. S’il avait été plus éclairé, il eût pu mieux le gouverner qu’il ne le fit par la suite.

Préférant le séjour de l’Artibonite à tout autre lieu, il se résolut à fixer le siège du gouvernement à Marchand-Laville. L’établissement d’une ville, appelée Dessalines quelques mois après, fut commencé aussitôt. En outre des motifs particuliers de préférence qu’avait le gouverneur général pour ce séjour, il y avait aussi une idée militaire et politique qui le portait à fonder cette ville au pied des montagnes des Cahos. Cette position était assez centrale par rapport à l’ancienne partie française ; elle pouvait être bien fortifiée, et elle eût formé un dépôt considérable d’armes et de munitions de guerre qui alimenterait la force publique, en cas de nouvelle invasion de la part de la France : avantage que ne présentait aucune des villes bâties sur le littoral. Dans l’ancien régime colonial même, il avait été question plus d’une fois de concentrer dans un lieu de l’intérieur les moyens de résistance, les approvisionnemens de guerre, par rapport aux Anglais si souvent en lutte avec la France. C’est par des motifs semblables qu’il fut résolu en même temps, que les généraux commandant les divisions feraient immédiatement commencer, dans chaque arrondissement, la construction d’un fort où seraient réunis les objets nécessaires à la guerre.

Peu importait donc, quant à la direction du gouvernement, que le chef de l’Etat séjournât plus souvent ou tout-à-fait à Dessalines ; son activité personnelle le portait d’ailleurs fréquemment dans tous les départemens. Il n’y avait qu’à réunir dans cette ville nouvelle, la haute administration du pays et une certaine population pour influer sur le reste. Mais cette administration était dans les mains du dictateur ; toutes les autres étaient secondaires dans chaque localité : rien ne l’empêchait de les surveiller et de donner une direction conforme aux intérêts de la nation, et nous trouvons peu concluantes les raisons données à cet égard, par M. Madiou[10]. Supposons le siège du gouvernement au Cap, aux Gonaïves, à Saint-Marc ou au Port-au-Prince : le gouverneur général aurait-il pu mieux déjouer une conspiration qui éclaterait ailleurs ? De tels projets échouent, lorsqu’il n’y a pas motif suffisant pour leur réussite ; ils réussissent, lorsque l’opinion publique n’est plus en faveur du gouvernement ; car c’est elle seule qui le soutient.


Peu après la déclaration de l’indépendance, Juste Chanlatte et Lys, se trouvant aux Etats-Unis, s’empressèrent de revenir à Haïti : ce dernier arriva au Port-au-Prince où il fut cordialement accueilli par le général Pétion, son ancien capitaine d’artillerie dans la légion de l’Ouest.

  1. Après la prise du Cap, Bazelais et Magloire Ambroise avaient été promus au grade de général de brigade, ce dernier commandant l’arrondissement de Jacmel.
  2. Le nom du général Daut ne figure pas dans l’imprimé de cette époque, tandis qu’il paraît dans l’acte précédent : nous le rétablissons, dans la pensée que ce fut une omission purement typographique.
  3. M. Madiou. « Les généraux, dit-il, lui conférèrent le titre de gouverneur général, supérieur, en leur esprit, à celui de général en chef, parce que Toussaint l’avait pris… Chacun parut avoir oublié que ce titre ne convenait pas au chef d’un peuple indépendant, etc. » Hist. d’Haïti, t. 3. p. 119.
  4. Qu’on se rappelle la lettre du ministre Monge à Polvérel et Sonthonax, du 26 février 1793, leur ordonnant de faire tous leurs efforts pour conquérir la colonie espagnole, alors que la France était en guerre avec l’Espagne. Haïti étant à son tour en guerre avec la France, pouvait donc désirer de conquérir ce territoire afin de consolider son indépendance.
  5. L’indemnité a été consentie pour les propriétés privées, et non pas pour ce qui constituait le domaine public appartenant à l’ancienne métropole.
  6. Art. 5 du traité : — It is agreed, that the Congress shall earnestly recommend to the legislatures of the respective States, to provide for the restitution of all estates, rigths, and properties, which have been confiscated, belonging to real british subjects, etc. — Et il fut fait comme il est dit dans cet article.
  7. Hist. d’Haïti, t 3, p. 120.
  8. Cangé avait remplacé Gilles Bambara dans le commandement de l’arrondissement du Petit-Goave réuni à celui de Léogane.
  9. C’était, dans ce premier moment, revenir à une situation pire que celle de l’ancien régime colonial. (Voyez t. 1er de cet ouvrage, p. 27 de l’Introduction.) En 1805, des tribunaux furent institués ; mais l’autorité des chefs militaires prévalut encore sur celle de la justice et des lois : l’administration municipale ne fut pas rétablie, et il faut avouer qu’elle ne pouvait l’être que dans quelques villes principales, faute d’hommes capables de comprendre l’objet d’une telle institution.
  10. Hist. d’Haïti, t. 3, p. 123. « Cette position pour une capitale avait été mal choisie. Dessalines, retiré au fond des bois, loin des grandes villes où s’agitent les passions politiques, ne pouvait surveiller les grandes administrations… Il lui aurait été difficile de déjouer les conspirations qui pouvaient se former contre son gouvernement, soit aux Cayes, soit au Port-au-Prince, soit au Cap. »

    C’est au contraire pour avoir séjourné aux Cayes un mois, en 1806, qu’il y fit naître la conspiration qui le renversa, et elle n’a été que la suite d’une conjuration conçue et délibérée à Marchand même, ainsi qu’on le verra.