Œdipe (Voltaire)/Lettres/III

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Œuvres complètes de Voltaire, Garnier, 1877, Théâtre, tome 1 (pp. 61-111).
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LETTRE III
contenant la critique de l’Œdipe de Sophocle[1].

Monsieur, mon peu d’érudition ne me permet pas d’examiner « si la tragédie de Sophocle fait son imitation par le discours, le nombre et l’harmonie ; ce qu’Aristote appelle expressément un discours agréablement assaisonné[2] ». Je ne discuterai pas non plus « si c’est une pièce du premier genre, simple et implexe : simple parce qu’elle n’a qu’une simple catastrophe ; et implexe, parce qu’elle a la reconnaissance avec la péripétie ».

Je vous rendrai seulement compte avec simplicité des endroits qui m’ont révolté, et sur lesquels j’ai besoin des lumières de ceux qui, connaissant mieux que moi les anciens, peuvent mieux excuser tous leurs défauts.

La scène ouvre, dans Sophocle, par un cœur de Thébains prosternés au pied des autels, et qui, par leurs larmes et par leurs cris, demandent aux dieux la fin de leurs calamités. Œdipe, leur libérateur et leur roi, paraît au milieu d’eux.

« Je suis Œdipe, leur dit-il, si vanté par tout le monde. » Il y a quelque apparence que les Thébains n’ignoraient pas qu’il s’appelait Œdipe.

À l’égard de cette grande réputation dont il se vante, M. Dacier dit que c’est une adresse de Sophocle, qui veut fonder par là le caractère d’Œdipe, qui est orgueilleux.

« Mes enfants, dit Œdipe, quel est le sujet qui vous amène ici ? » Le grand-prêtre lui répond : « Vous voyez devant vous des jeunes gens et des vieillards. Moi qui vous parle, je suis le grand-prêtre de Jupiter. Votre ville est comme un vaisseau battu de la tempête : elle est prête d’être abîmée, et n’a pas la force de surmonter les flots qui fondent sur elle. » De là le grand-prêtre prend occasion de faire une description de la peste, dont Œdipe était aussi bien informé que du nom et de la qualité du grand-prêtre de Jupiter. D’ailleurs ce grand-prêtre rend-il son homélie bien pathétique, en comparant une ville pestiférée, couverte de morts et de mourants, à un vaisseau battu par la tempête ? Ce prédicateur ne savait-il pas qu’on affaiblit les grandes choses quand on les compare aux petites ?

Tout cela n’est guère une preuve de cette perfection où on prétendait, il y a quelques années, que Sophocle avait poussé la tragédie ; et il ne paraît pas qu’on ait si grand tort dans ce siècle de refuser son admiration à un poëte qui n’emploie d’autre artifice pour faire connaître ses personnages que de faire dire à l’un : « Je m’appelle Œdipe, si vanté par tout le monde » ; et à l’autre : « Je suis le grand-prêtre de Jupiter. » Cette grossièreté n’est plus regardée aujourd’hui comme une noble simplicité.

La description de la peste est interrompue par l’arrivée de Créon, frère de Jocaste, que le roi avait envoyé consulter l’oracle, et qui commence par dire à Œdipe :

« Seigneur, nous avons eu autrefois un roi qui s’appelait Laïus.

ŒDIPE.

Je le sais, quoique je ne l’aie jamais vu.

CRÉON.

Il a été assassiné, et Apollon veut que nous punissions ses meurtriers.

ŒDIPE.

Fut-ce dans sa maison ou à la campagne que Laïus fut tué ? »

Il est déjà contre la vraisemblance qu’Œdipe, qui règne depuis si longtemps, ignore comment son prédécesseur est mort ; mais qu’il ne sache pas même si c’est aux champs ou à la ville que ce meurtre a été commis, et qu’il ne donne pas la moindre raison ni la moindre excuse de son ignorance, j’avoue que je ne connais point de terme pour exprimer une pareille absurdité.

C’est une faute du sujet, dit-on, et non de l’auteur : comme si ce n’était pas à l’auteur à corriger son sujet lorsqu’il est défectueux ! Je sais qu’on peut me reprocher à peu près la même faute ; mais aussi je ne me ferai pas plus de grâce qu’à Sophocle, et j’espère que la sincérité avec laquelle j’avouerai mes défauts justifiera la hardiesse que je prends de relever ceux d’un ancien.

Ce qui suit me paraît également éloigné du sens commun. Œdipe demande s’il ne revint personne de la suite de Laïus à qui on puisse en demander des nouvelles ; on lui répond « qu’un de ceux qui accompagnaient ce malheureux roi, s’étant sauvé, vint dire dans Thèbes que Laïus avait été assassiné par des voleurs, qui n’étaient pas en petit, mais en grand nombre ».

Comment se peut-il faire qu’un témoin de la mort de Laïus dise que son maître a été accablé sous le nombre, lorsqu’il est pourtant vrai que c’est un homme seul qui a tué Laïus et toute sa suite ?

Pour comble de contradiction, Œdipe dit au second acte qu’il a ouï dire que Laïus avait été tué par des voyageurs, mais qu’il n’y a personne qui dise l’avoir vu ; et Jocaste, au troisième acte, en parlant de la mort de ce roi, s’explique ainsi à Œdipe :

« Soyez bien persuadé, seigneur, que celui qui accompagnait Laïus a rapporté que son maître avait été assassiné par des voleurs : il ne saurait changer présentement ni parler d’une autre manière ; toute la ville l’a entendu comme moi. »

Les Thébains auraient été bien plus à plaindre, si l’énigme du sphinx n’avait pas été plus aisée à deviner que toutes ces contradictions[3].

Mais ce qui est encore plus étonnant, ou plutôt ce qui ne l’est point après de telles fautes contre la vraisemblance, c’est qu’Œdipe, lorsqu’il apprend que Phorbas vit encore, ne songe pas seulement à le faire chercher ; il s’amuse à faire des imprécations et à consulter des oracles, sans donner ordre qu’on amène devant lui le seul homme qui pouvait lui fournir[4] des lumières. Le chœur lui-même, qui est si intéressé à voir finir les malheurs de Thèbes, et qui donne toujours des conseils à Œdipe, ne lui donne pas celui d’interroger ce témoin de la mort du feu roi ; il le prie seulement d’envoyer chercher Tirésie.

Enfin Phorbas arrive au quatrième acte. Ceux qui ne connaissent point Sophocle s’imaginent sans doute qu’Œdipe, impatient de connaître le meurtrier de Laïus et de rendre la vie aux Thébains, va l’interroger avec empressement sur la mort du feu roi. Rien de tout cela. Sophocle oublie que la vengeance de la mort de Laïus est le sujet de sa pièce : on ne dit pas un mot à Phorbas de cette aventure ; et la tragédie finit sans que Phorbas ait seulement ouvert la bouche sur la mort du roi son maître. Mais continuons à examiner de suite l’ouvrage de Sophocle.

Lorsque Créon a appris à Œdipe que Laïus a été assassiné par des voleurs qui n’étaient pas en petit, mais en grand nombre, Œdipe répond au sens de plusieurs interprètes : « Comment des voleurs auraient-ils pu entreprendre cet attentat, puisque Laïus n’avait point d’argent sur lui ? » La plupart des autres scoliastes entendent autrement ce passage, et font dire à Œdipe : « Comment des voleurs auraient-ils pu entreprendre cet attentat, si on ne leur avait donné de l’argent ? » Mais ce sens-là n’est guère plus raisonnable que l’autre : on sait que des voleurs n’ont pas besoin qu’on leur promette de l’argent pour les engager à faire un mauvais coup.

Et puisqu’il dépend souvent des scoliastes de faire dire tout ce qu’ils veulent à leurs auteurs, que leur coûterait-il de leur donner un peu de bon sens ?

Œdipe, au commencement du second acte, au lieu de mander Phorbas, fait venir devant lui Tirésie. Le roi et le devin commencent par se mettre en colère l’un contre l’autre. Tirésie finit par lui dire :

« C’est vous qui êtes le meurtrier de Laïus. Vous vous croyez fils de Polybe, roi de Carinthe, vous ne l’êtes point ; vous êtes Thébain. La malédiction de votre père et de votre mère vous a autrefois éloigné de cette terre ; vous y êtes revenu, vous avez tué votre père, vous avez épousé votre mère, vous êtes l’auteur d’un inceste et d’un parricide : et si vous trouvez que je mente, dites que je ne suis pas prophète. »

Tout cela ne ressemble guère à l’ambiguïté ordinaire des oracles : il était difficile de s’expliquer moins obscurément ; et si vous joignez aux paroles de Tirésie le reproche qu’un ivrogne a fait autrefois à Œdipe qu’il n’était pas fils de Polybe, et l’oracle d’Apollon qui lui prédit qu’il tuerait son père et qu’il épouserait sa mère, vous trouverez que la pièce est entièrement finie au commencement de ce second acte.

Nouvelle preuve que Sophocle n’avait pas perfectionné son art, puisqu’il ne savait pas préparer les événements, ni cacher sous le voile le plus mince la catastrophe de ses pièces.

Allons plus loin. Œdipe traite Tirésie de fou et de vieux enchanteur : cependant, à moins que l’esprit ne lui ait tourné, il doit le regarder comme un véritable prophète. Eh ! de quel étonnement et de quelle horreur ne doit-il point être frappé en apprenant de la bouche de Tirésie tout ce qu’Apollon lui a prédit autrefois ? Quel retour ne doit-il point faire sur lui-même en apprenant ce rapport fatal qui se trouve entre les reproches qu’on lui a faits à Corinthe qu’il n’était qu’un fils supposé, et les oracles de Thèbes qui lui disent qu’il est Thébain ? entre Apollon qui lui a prédit qu’il épouserait sa mère et qu’il tuerait son père, et Tirésie qui lui apprend que ses destins affreux sont remplis ? Cependant, comme s’il avait perdu la mémoire de ces événements épouvantables, il ne lui vient d’autre idée que de soupçonner Créon, son ancien et fidèle ami (comme il l’appelle), d’avoir tué Laïus ; et cela, sans aucune raison, sans aucun fondement, sans que le moindre jour puisse autoriser ses soupçons, et (puisqu’il faut appeler les choses par leur nom) avec une extravagance dont il n’y a guère d’exemple parmi les modernes, ni même parmi les anciens.

« Quoi ! tu oses paraître devant moi ! dit-il à Créon ; tu as l’audace d’entrer dans ce palais, toi qui es assurément le meurtrier de Laïus, et qui as manifestement conspiré contre moi pour me ravir ma couronne !

« Voyons, dis-moi, au nom des dieux, as-tu remarqué en moi de la lâcheté ou de la folie pour que tu aies entrepris un si hardi dessein ? N’est-ce pas la plus folle de toutes les entreprises que d’aspirer à la royauté sans troupes et sans amis, comme si, sans ce secours, il était aisé de monter au trône ? »

Créon lui répond :

« Vous changerez de sentiment si vous me donnez le temps de parler. Pensez-vous qu’il y ait un homme au monde qui préférât d’être roi, avec toutes les frayeurs et toutes les craintes qui accompagnent la royauté, à vivre dans le sein du repos avec toute la sûreté d’un particulier qui, sous un autre nom, posséderait la même puissance ? »

Un prince qui serait accusé d’avoir conspiré contre son roi, et qui n’aurait d’autre preuve de son innocence que le verbiage de Créon, aurait besoin de la clémence de son maître. Après tous ces grands discours, étrangers au sujet, Créon demande à Œdipe :

« Voulez-vous me chasser du royaume[5] ?

ŒDIPE.
Ce n’est pas ton exil que je veux ; je te condamne à la mort.
CRÉON.

Il faut que vous fassiez voir auparavant si je suis coupable.

ŒDIPE.

Tu parles en homme résolu de ne pas obéir.

CRÉON.

C’est parce que vous êtes injuste.

ŒDIPE.

Je prends mes sûretés.

CRÉON.

Je dois prendre aussi les miennes.

ŒDIPE.

Ô Thèbes ! Thèbes !

CRÉON.

Il m’est permis de crier aussi : Thèbes ! Thèbes ! »

Jocaste vient pendant ce beau discours, et le chœur la prie d’emmener le roi ; proposition très-sage, car, après toutes les folies qu’Œdipe vient de faire, on ne ferait pas mal de l’enfermer.

JOCASTE.

« J’emmènerai mon mari quand j’aurai appris la cause de ce désordre.

LE CHŒUR.

Œdipe et Créon ont eu ensemble des paroles sur des rapports fort incertains. On se pique souvent sur des soupçons très-injustes.

JOCASTE.

Cela est-il venu de l’un et de l’autre ?

LE CHŒUR.

Oui, madame.

JOCASTE.

Quelles paroles ont-ils donc eues ?

LE CHŒUR.

C’est assez, madame ; les princes n’ont pas poussé la chose plus loin, et cela suffit. »

Effectivement, comme si cela suffisait, Jocaste n’en demande pas davantage au chœur.

C’est dans cette scène qu’Œdipe raconte à Jocaste qu’un jour, à table, un homme ivre lui reprocha qu’il était un fils supposé : « J’allai, continue-t-il, trouver le roi et la reine : je les interrogeai sur ma naissance : ils furent tous deux très-fâchés du reproche qu’on m’avait fait. Quoique je les aimasse avec beaucoup de tendresse, cette injure, qui était devenue publique, ne laissa pas de me demeurer sur le cœur, et de me donner des soupçons. Je partis donc, à leur insu, pour aller à Delphes : Apollon ne daigna pas répondre précisément à ma demande ; mais il me dit les choses les plus affreuses et les plus épouvantables dont on ait jamais ouï parler : que j’épouserais infailliblement ma propre mère ; que je ferais voir aux hommes une race malheureuse qui les remplirait d’horreur, et que je serais le meurtrier de mon père. »

Voilà encore la pièce finie. On avait prédit à Jocaste que son fils tremperait ses mains dans le sang de Laïus, et porterait ses crimes jusqu’au lit de sa mère. Elle avait fait exposer ce fils sur le mont Cithéron, et lui avait fait percer les talons (comme elle l’avoue dans cette même scène) : Œdipe porte encore les cicatrices de cette blessure ; il sait qu’on lui a reproché qu’il n’était point fils de Polybe : tout cela n’est-il pas pour Œdipe et pour Jocaste une démonstration de leurs malheurs ? et n’y a-t-il pas un aveuglement ridicule à en douter ?

Je sais que Jocaste ne dit point dans cette scène quelle dût un jour épouser son fils ; mais cela même est une nouvelle faute. Car, lorsque Œdipe dit à Jocaste : « On m’a prédit que je souillerais le lit de ma mère, et que mon père serait massacré par mes mains », Jocaste doit répondre sur-le-champ : « On en avait prédit autant à mon fils » ; ou du moins elle doit faire sentir au spectateur qu’elle est convaincue, dans ce moment, de son malheur.

Tant d’ignorance dans Œdipe et dans Jocaste n’est qu’un artifice grossier du poëte, qui, pour donner à sa pièce une juste étendue, fait filer jusqu’au cinquième acte une reconnaissance déjà manifestée au second, et qui viole les règles du sang commun pour ne point manquer en apparence à celles du théâtre.

Cette même faute subsiste dans tout le cours de la pièce.

Cet Œdipe, qui expliquait les énigmes, n’entend pas les choses les plus claires. Lorsque le pasteur de Corinthe lui apporte la nouvelle de la mort de Polybe, et qu’il lui apprend que Polybe n’était pas son père, qu’il a été exposé par un Thébain sur le nuit Cithéron, que ses pieds avaient été percés et liés avec des courroies, Œdipe ne soupçonne rien encore : il n’a d’autre crainte que d’être né d’une famille obscure ; et le chœur, toujours présent dans le cours de la pièce, ne prête aucune attention à tout ce qui aurait dû instruire Œdipe de sa naissance. Le chœur, qu’on donne pour une assemblée de gens éclairés, montre aussi peu de pénétration qu’Œdipe ; et, dans le temps que les Thébains devraient être saisis de pitié et d’horreur à la vue des malheurs dont ils sont témoins, il s’écrie : « Si je puis juger de l’avenir, et si je ne me trompe dans mes conjectures, Cithéron, le jour de demain ne se passera pas que vous ne nous fassiez connaitre la patrie et la mère d’Œdipe, et que nous ne menions des danses en votre honneur, pour vous rendre grâces du plaisir que vous aurez fait à nos princes. Et vous, prince, duquel des dieux êtes-vous donc fils ? Quelle nymphe vous a eu de Pan, dieu des montagnes ? Êtes-vous le fruit des amours d’Apollon ? car Apollon se plaît aussi sur les montagnes. Est-ce Mercure ou Bacchus, qui se tient aussi sur les sommets des montagnes ? etc. »

Enfin celui qui a autrefois exposé Œdipe arrive sur la scène. Œdipe l’interroge sur sa naissance ; curiosité que M. Dacier condamne après Plutarque, et qui me paraîtrait la seule chose raisonnable qu’Œdipe eût faite dans toute la pièce, si cette juste envie de se connaître n’était pas accompagnée d’une ignorance ridicule de lui-même.

Œdipe sait donc enfin tout son sort au quatrième acte. Voilà donc encore la pièce finie.

M. Dacier, qui a traduit l’Œdipe de Sophocle, prétend que le spectateur attend avec beaucoup d’impatience le parti que prendra Jocaste, et la manière dont Œdipe accomplira sur lui-même les malédictions qu’il a prononcées contre le meurtrier de Laïus. J’avais été séduit là-dessus par le respect que j’ai pour ce savant homme, et j’étais de son sentiment lorsque je lus sa traduction. La représentation de ma pièce m’a bien détrompé ; et j’ai reconnu qu’on peut sans péril louer tant qu’on veut les poëtes grecs, mais qu’il est dangereux de les imiter.

J’avais pris dans Sophocle une partie du récit de la mort de Jocaste et de la catastrophe d’Œdipe. J’ai senti que l’attention du spectateur diminuait avec son plaisir au récit de cette catastrophe : les esprits, remplis de terreur au moment de la reconnaissance, n’écoutaient plus qu’avec dégoût la fin de la pièce. Peut-être que la médiocrité des vers en était la cause : peut-être que le spectateur, à qui cette catastrophe est connue, regrettait de n’entendre rien de nouveau ; peut-être aussi que la terreur ayant été poussée à son comble, il était impossible que le reste ne parût languissant. Quoi qu’il en soit, je me suis cru obligé[6] de retrancher ce récit, qui n’était pas de plus de quarante vers ; et dans Sophocle, il tient tout le cinquième acte. Il y a grande apparence qu’on ne doit point passer à un ancien deux ou trois cents vers inutiles, lorsqu’on n’en passe pas quarante à un moderne.

M. Dacier avertit dans ses notes que la pièce de Sophocle n’est point finie au quatrième acte. N’est-ce pas avouer qu’elle est finie que d’être obligé de prouver qu’elle ne l’est pas ? On ne se trouve

pas dans la nécessité de faire de pareilles notes sur les tragédies de Racine et de Corneille ; il n’y a que les Horaces qui auraient besoin d’un tel commentaire ; mais le cinquième acte des Horaces n’en paraîtrait pas moins défectueux.

Je ne puis m’empêcher de parler ici d’un endroit du cinquième acte de Sophocle, que Longin a admiré, et que Despréaux a traduit[7] :

Hymen, funeste hymen, tu m’as donné la vie ;
Mais dans ces mêmes flancs où je fus renfermé
Tu fais rentrer ce sang dont tu m’avais formé ;
Et par là tu produis et des fils et des pères.
Des frères, des maris, des femmes et des mères,
Et tout ce que du sort la maligne fureur
Fit jamais voir au jour et de honte et d’horreur.

Premièrement, il fallait exprimer que c’est dans la même personne qu’on trouve ces mères et ces maris ; car il n’y a point de mariage qui ne produise de tout cela. En second lieu, on ne passerait point aujourd’hui à Œdipe de faire une si curieuse recherche des circonstances de son crime, et d’en combiner ainsi toutes les horreurs ; tant d’exactitude à compter tous ses titres incestueux, loin d’ajouter à l’atrocité de l’action, semble plutôt l’affaiblir.

Ces deux vers de Corneille[8] disent beaucoup plus :

Ce sont eux qui m’ont fait l’assassin de mon père ;
Ce sont eux qui m’ont fait le mari de ma mère.

Les vers de Sophocle sont d’un déclamateur, et ceux de Corneille sont d’un poëte.

Vous voyez que, dans la critique de l’Œdipe de Sophocle, je ne me suis attaché à relever que les défauts qui sont de tous les temps et de tous les lieux : les contradictions, les absurdités, les vaines déclamations, sont des fautes par tout pays. Je ne suis point étonné que, malgré tant d’imperfections, Sophocle ait surpris l’admiration de son siècle : l’harmonie de ses vers et le pathétique qui règne dans son style ont pu séduire les Athéniens, qui, avec tout leur esprit et toute leur politesse, ne pouvaient avoir une juste idée de la perfection d’un art qui était encore dans son enfance.

Sophocle touchait au temps où la tragédie lut inventée : Eschyle, contemporain de Sophocle, était le premier qui se fût[9] avisé de mettre plusieurs personnages sur la scène. Nous sommes aussi touchés de l’ébauche la plus grossière dans les premières découvertes d’un art, que des beautés les plus achevées lorsque la perfection nous est une fois connue. Ainsi Sophocle et Euripide, tout imparfaits qu’ils sont, ont autant réussi chez les Athéniens que Corneille et Racine parmi nous. Nous devons nous-mêmes, en blâmant les tragédies des Grecs, respecter le génie de leurs auteurs : leurs fautes sont sur le compte de leur siècle, leurs beautés n’appartiennent qu’à eux ; et il est à croire que, s’ils étaient nés de nos jours, ils auraient perfectionné l’art qu’ils ont presque inventé de leur temps.

Il est vrai qu’ils sont bien déchus de cette haute estime où ils étaient autrefois : leurs ouvrages sont aujourd’hui ou ignorés ou méprisés ; mais je crois que cet oubli et ce mépris sont au nombre des injustices dont on peut accuser notre siècle. Leurs ouvrages méritent d’être lus, sans doute ; et, s’ils sont trop défectueux pour qu’on les approuve, ils sont trop pleins de beautés pour qu’on les méprise entièrement.

Euripide surtout, qui me parait si supérieur à Sophocle, et qui serait le plus grand des poëtes s’il était né dans un temps plus éclairé, a laissé des ouvrages qui décèlent un génie parfait, malgré les imperfections de ses tragédies.

Eh ! quelle idée ne doit-on point avoir d’un poëte qui a prêté des sentiments à Racine même ? Les endroits que ce grand homme a traduits d’Euripide, dans son inimitable rôle[10] de Phèdre, ne sont pas les moins beaux de son ouvrage.

Dieux, que ne suis-je assise à l’ombre des forêts !
Quand pourrai-je, au travers d’une noble poussière,
Suivre de l’œil un char fuyant dans la carrière ?
. . . . . . . . . . . Insensée, où suis-je ? et qu’ai-je dit ?
Où laissé-je égarer mes vœux et mon esprit ?
Je l’ai perdu, les dieux m’en ont ravi l’usage.
Œnone, la rougeur me couvre le visage ;
Je te laisse trop voir mes honteuses douleurs,
Et mes yeux, malgré moi, se remplissent de pleurs.

Phèdre, I, iii.

Presque toute cette scène est traduite mot pour mot d’Euripide. Il ne faut pas cependant que le lecteur, séduit par cette traduction, s’imagine que la pièce d’Euripide soit un bon ouvrage : voilà le seul bel endroit de sa tragédie, et même le seul raisonnable ; car c’est le seul que Racine ait imité. Et comme on ne s’avisera jamais d’approuver l’Hippolyte de Sénèque, quoique Racine ait pris dans cet auteur toute la déclaration de Phèdre, aussi ne doit-on pas admirer l’Hippolyte d’Euripide pour trente ou quarante vers qui se sont trouvés dignes d’être imités par le plus grand de nos poëtes.

Molière prenait quelquefois des scènes entières dans Cyrano de Bergerac, et disait pour son excuse : « Cette scène est bonne ; elle m’appartient de droit : je reprends mon bien partout où je le trouve[11]. »

Racine pouvait à peu près en dire autant d’Euripide.

Pour moi, après avoir dit bien du mal de Sophocle, je suis obligé de vous en dire tout le bien[12] que j’en sais : tout différent en cela des médisants, qui commencent par louer un homme, et qui finissent par le rendre ridicule.

J’avoue que peut-être sans Sophocle je ne serais jamais venu à bout de mon Œdipe ; je ne l’aurais même jamais entrepris. Je traduisis d’abord la première scène de mon quatrième acte ; celle du grand-prêtre qui accuse le roi est entièrement de lui ; la scène des deux vieillards lui appartient encore. Je voudrais lui avoir d’autres obligations, je les avouerais avec la même bonne foi. Il est vrai que, comme je lui dois des beautés, je lui dois aussi des fautes, et j’en parlerai dans l’examen de ma pièce, où j’espère vous rendre compte des miennes.



  1. Sophocle est mieux apprécié par Voltaire dans l’Épître dédicatoire à la duchesse du Maine, qui est en tête d’Oreste. Une critique de cette troisième lettre parut en 1719 ; voyez le n° V de ma note, page 9. (B.)

  2. M. Dacier, préface sur l’Œdipe de Sophocle.
  3. Les éditions de 1719 à 1775 portent : « que tout ce galimatias ». (B.)
  4. Toutes les éditions du vivant de l’auteur portent : donner. (B.)
  5. On avertit qu’on a suivi partout la traduction de M. Dacier. (Note de l’auteur.)
  6. Toutes les éditions du vivant de l’auteur portent : « j’ai été obligé ». (B.)
  7. Traité du sublime, chapitre XIX.
  8. Œdipe, V, v.
  9. Toutes les éditions du vivant de l’auteur portent : « qui s’était ». (B.)
  10. Les éditions de 1719 à 1775 disent : « inimitable tragédie ». (B.)
  11. Partout répété, ce mot de Molière n’a pourtant rien d’authentique.
  12. Les éditions antérieures à celles de Kehl portent : « le peu de bien ». (B.)