Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 10/060

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 10, 1873p. 343-347).

LX
FRÉDÉRIC OZANAM À M REVERDY
Lyon, 10 novembre 1839.

Mon cher ami, Votre lettre consolatrice est venue me visiter à la campagne, ou mes frères et moi nous nous étions retirés pendant quelques jours pour le besoin de nos santés et pour le repos de nos cœurs. Vos paroles sont descendues dans ma solitude, comme la voix de l’ange qu’entendit Agar au désert car il y a quelque chose d’angélique, c’est-à-dire de fraternel et de supérieur tout à la fois, dans l’accent d’un ami comme vous. Aux épanchements d’une affection toute cordiale, vous mêlez déjà l’autorité de votre ministère vos avis ont cette force bienfaisante qui contraint l’âme à s’ouvrir pour les recevoir, et à se laisserguérir. Ma mère était bien mal la dernière fois que j’eus le bonheur de vous voir néanmoins je ne m’attendais pas à une si prompte catastrophe. Je pensais la conserver encore tout l’hiver, et je m’étais attaché avec toute l’opiniâtreté du désespoir à cette suprême illusion. C’est donc avec une angoisse inexprimable que je l’ai vue m’échapper, lorsqu’un accès de fièvre, déterminé par la température orageuse des premiers jours d’octobre, nous a signalé les approches de sa fin. Et cependant les facultés intellectuelles et morales que là maladie avait d’abord abattues semblaient se relever toutes les fois qu’on lui parlait de Dieu et de ses enfants, elle répondait par quelques mots touchants ; elle comprenait toute la gravité de sa position, et néanmoins elle était calme, sereine, et durant le sommeil le sourire s’épanouissait sur ses lèvres.

Notre excellente mère était si pieuse et si charitable, si exempte même des petites imperfections de son sexe, si éprouvée par des chagrins et des souffrances de toute nature, si admirable dans ses derniers moments, que nous ne pouvons nous empêcher d’avoir beaucoup d’espérance, et qu’à tous les saints sacrifices offerts à son intention nous avons fait attacher une intention subsidiaire pour nos autres parents défunts. Sans doute elle repose dans le sein de Celui qu’elle aima, et, lorsque du haut de ces splendeurs divines elle nous voit agenouillés encore sous nos crêpes funèbres, et priant afin de lui obtenir la délivrance dont elle jouit déjà, sans doute elle nous pardonne ce deuil et cette erreur, et elle fait retomber en rosée bienfaisante sur des âmes moins heureuses des prières inutiles pour elle. C’est dans cette pensée que je viens vous demander de joindre vos vœux aux nôtres : ils ne seront point perdus.

D’ailleurs, nous avons bien besoin de cette aumône spirituelle, nous qui restons. Notre âge semblerait devoir nous rendre, mon frère aîné et moi, plus fermes et plus courageux. Mais nous avons tant vécu de la vie de famille, nous nous trouvions si bien sous les ailes de notre mère, que jamais nous n’avions quitté sans esprit de retour le nid natal. Quand il avait fallu nous éloigner, la privation nous faisait apprécier plus vivement ce qui nous manquait ; et l’absence nous avait appris à l’aimer mieux encore. Les maladies et les infirmités qui pouvaient nous préparer à une séparation n’ont fait que nous la rendre plus cruelle. Les soins qu’elles exigeaient avaient fini par prendre dans nos journées une place qui reste vide ou que rien ne remplit de même. Que mes soirées surtout sont sinistres et désolées, quand un ami n’en vient pas distraire la tristesse ! Mais surtout quelle perte pour les intérêts religieux de mon âme : douces exhortations, puissants exemples, ferveur qui réchauffait mon cœur tiède, encouragements qui relevaient mes forces ! Et puis c’était elle dont les premiers enseignements m’avaient donné la foi, elle qui était pour moi comme une image vivante de la sainte Église, notre mère aussi, elle qui me semblait la plus parfaite expression de la Providence. Aussi je crois me sentir, à peu près comme les disciples devaient être après l’ascension du Sauveur : je suis comme si la Divinité s’était retirée d’auprès de moi. Il me semble par moment, vous l’avouerai-je, que la foi m’échappe avec celle qui en fut pour moi l’interprète, et que je demeure seul dans mon néant. Depuis une semaine je travaille beaucoup mais le travail qui occupe l’esprit ne peut rien pour le cœur. Oh demandez pour moi au Seigneur qu’il m’envoie comme à ses disciples, orphelins aussi, l’Esprit qui console, le Paraclet ! Je n’ai pas comme eux une mission extraordinaire, à remplir je rie désire pas les dons miraculeux qu’il leur prodigua. Je voudrais seulement obtenir la force nécessaire pour achever mon pèlerinage de quelques années, peut-être de quelques jours, et pour finir, enfin, comme a fini ma sainte mère.

Adieu, mon cher ami, je vous renouvelle, avec mes vifs remercîments pour vous, la prière de me rappeler aux souvenirs de nos amis communs. Adieu ! que votre mère vous soit conservée longtemps Adieu encore.

Votre frère dévoué en Notre-Seigneur.
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Marie Nantas, née à Lyon, le 15 juillet 1781, était fille de Matthieu Nantas, marchand, de soie et administrateur de l’Hôtel-Dieu. Bien jeune, elle vit toutes les horreurs du siége de Lyon, pendant lequel on la tenait cachée dans les caves avec ses sœurs. Après la prise de cette ville héroïque, son frère, à peine âgé de dix huit ans, fut mitraillé aux Brotteaux avec la fleur de la jeunesse lyonnaise ; son père et sa mère furent emprisonnés. Ils échappèrent à l’échafaud par miracle, et toute la famille, avec un vieil oncle, prieur de la chartreuse de Prémol, partit pour l’exil. On s’arrêta dans le canton de Vaux, à Echallens c’est la que ta petite exilée fit sa première communion, dans une pauvre église partagée entre les catholiques et les protestants. Mariée très-jeune, elle connut d’abord toutes les jouissances du luxe mais, après les désastres de sa fortune, elle ne faiblit pas devant la pauvreté. Courageuse, elle sut travailler de ses mains, pendant plusieurs mois, pour venir en aide à sa petite famille. Elle avait reçu une éducation très soignée, dessinait a merveille, écrivait parfaitement sa langue (ce qui est plus rare qu’on ne croit) et tournait fort joliment les vers il n’y avait pas de bonnes fêtes de famille sans une joyeuse chanson de cette aimable mère.

Sa vie fut remplie de bien des douleurs. Elle perdit une fille bien-aimée, à l’âge de dix-huit ans, , douée d’une manière merveilleuse et qui fut la première institutrice de Frédéric. Unie à son mari par la plus vive tendresse, madame Ozanam dirigea avec lui l’éducation de ses fils. Ils se trouvaient heureux de travailler à ses côtés, et elle les a suivis ainsi dans tous leurs travaux. Quand ils n’eurent plus besoin de son temps, elle le donna aux pauvres, avec les restes d’une santé très-affaiblie. On conserve d’elle les plans, très remarquables, d’instructions religieuses, qu’elle adressait à des gardes-malades des pauvres.

Elle imprima de bonne heure dans le cœur de ses enfants les sentiments élevés et la piété ardente qui étaient dans le Sten. Elle gouvernait ses fils avec, une fermeté qui ne fléchit jamais, avec une douceur, et une tendresse qui en fit, jusqu’à. son dernier jour, la plus obéie et la plus adorée des mères.