Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/027

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 143-155).
XXVII
A M. PROSPER DUGAS
Rome, jour de Pâques 1847.

Mon bien cher ami,

Il y a longtemps que vous accusez mon silence, et vous ne comprenez pas qu’après avoir été si affectueusement accueilli par mes amis de Lyon, j’aie pu rester quatre mois sans leur adresser quelques lignes de souvenir. Vous verrez cependant que je ne suis pas sans excuses et que j’en ai malheureusement de trop légitimes. D’abord presque en vous quittant, comme je visitais les ruines de l’abbaye de Montmajour près d’Arles, je me suis maladroitement foulé le poignet de manière a passer un mois sans pouvoir toucher une plume. Quand j’ai repris l’usage de mes doigts, j’ai dû réparer le temps perdu et m’employer sans réserve aux recherches dont M. le ministre m’avait chargé ; je voulais lui adresser un premier rapport avant de rien écrire pour ma satisfaction personnelle. Enfin j’avais acquitté ma dette, et je croyais avoir un peu de loisir, quand un grand malheur est venu nous frapper, troubler tous nos projets, et m’ôter pendant quelque temps toute liberté d’esprit et de cœur. Un frère de ma femme, que nous avions quitté avec beaucoup de chagrin, mais avec la confiance de le retrouver à notre retour, a été enlevé tout à coup par une crise imprévue. Cette affreuse nouvelle nous est arrivée au moment où nous venions de finir une neuvaine avec la sainte sœur Makrena pour sa guérison. Il est bien vrai que les prières de la vierge polonaise n’ont pas été perdues notre bien-aimé frère, qui avait eu la vie d’un martyr, a fait la mort d’un saint ; à l’âge de vingt-trois ans il a quitté la terre, je ne dis pas avec une résignation, mais avec une joie toute divine ; il laisse le vide le plus désolant dans sa famille dont il était l’âme, dont il faisait la douleur par ses souffrances et la consolation par ses vertus, par sa sérénité, par sa grande intelligence. Sa sœur ne s’est pas encore relevée d’un coup si terrible, et depuis vingt jours je n’ai guère d’autre soin que de la soutenir dans son affliction.

Nous serions même aussitôt, partis de Rome, sans attendre la semaine sainte, si nous n’avions été retenus par des lettres de nos parents qui nous laissent entrevoir la pensée de venir nous rejoindre eux-mêmes cependant nous attendons encore leur réponse définitive, et dans le délai que nous donne cette incertitude, je saisis un moment pour vous assurer, cher ami, que je. ne vous ai point oublié. Vous avez pris depuis longtemps vos mesures pour que l’oubli fut impossible, et vous n’aurez pas de peine à me croire, quand je vous dirai que votre souvenir m’a accompagné dans tous les beaux et saints lieux que j’ai visités, au tombeau des saints Apôtres où j’ai porté souvent des prières bien faibles, mais un peu moins froides qu’ailleurs, et enfin devant ce bon et admirable Pape dont vous voulez surtout que je vous parle car pour vous, comme pour tous ceux que je vois ici, pour l’Italie comme pour le monde catholique, le grand événement, la grande affaire, celle qui peut décider toutes les autres, c’est le pontificat de Pie IX. C’est bien le moment de vous parler de la Papauté, quand je viens d’assister à ses pompes les plus solennelles, quand je suis encore tout ému du plus beau spectacle qui soit sur la terre, celui de la messe papale et de la bénédiction Urbi et Orbi ; Dites bien à ceux de nos amis qui seraient inspirés de faire le pèlerinage de Rome, dites-leur bien de ne pas croire tout te mal qu’on leur répète de Saint-Pierre et des cérémonies de la semaine sainte. Non, il n’est pas vrai que Saint-Pierre ne soit qu’un palais de cardinaux ;, une erreur des artistes demi païens du seizième siècle, sans caractère religieux, en dehors des traditions antiques. D’abord ceux qui bâtirent Saint-Pierre se sont attachés à reproduire, en beaucoup de points, les dispositions de l’ancienne basilique qu’il s’agissait de remplacer; cette église est faite, non pour la prière solitaire, mais pour les triomphes du christianisme, pour les fêtes royales du pontificat ; il n’y fallait, ni le demi-jour, ni le mystère de nos cathédrales gothiques, mais la splendeur, la lumière, l’espace. Sans doute, quand Saint-Pierre est vide, on n’en voit pas toute la grandeur mais il ne faut pas le voir vide ; il grandit à mesure que le peuple y entre : des milliers d’hommes arrivent par toutes les portes, il semble que Rome entière s’y précipite, et cependant il n’y a jamais de foule ; le flot de la multitude vient mourir contre les murailles, comme la mer contre les rochers, mais sans violence et sans bruit.

Le jour de Pâques, vingt mille personnes peut-être assistaient à la messe, et il restait une immense étendue pour la liberté des cérémonies; vous ne pouvez rien imaginer de plus grave, de plus harmonieux que la disposition du cortège sacré et que ses processions du trône à l’autel. Au moment de l’élévation, quand le pape se retourne et montre la sainte hostie et le précieux sang, et que tous les ordres de l’Église représentés par leurs chefs et leurs délégués, toutes les nations chrétiennes représentées par leurs ambassadeurs, leurs pénitenciers, leurs pèlerins, sont prosternés dans une même adoration ; quand tous les souvenirs du catholicisme sont rassemblés autour de cet autel, où le souverain pontife sacrifie, depuis l’apôtre Pierre dont le tombeau est au-dessous, jusqu’à ces générations de papes et de saints de tous les temps, ensevelis sous le pavé de la basilique, alors, mon ami, on éprouve une joie infinie de voir enfin honorer dignement ce Dieu si méconnu et si outragé. Les hérétiques et les schismatiques qui se trouvent présents ne résistent pas à cette impression ; on les voit courber la tête avec les autres et s’écrier au moins « Que c’est beau ! » Mais comment vous rendrai-je ce que j’ai vu lorsque, l’office s’achevant, les portes se sont ouvertes pour vomir la multitude sur la place déjà couverte d’une foule innombrable car on évalue à plus de soixante mille hommes ceux qui attendaient la bénédiction ! Les gens des campagnes étaient venus par troupes, avec leurs costumes pittoresques les soldats y assistaient sous les armes, et une quantité infinie de Romains qui n’ont pas l’habitude de suivre ces cérémonies, s’y étaient rendus cette année, pour honorer la première Pâque de Pie IX.

Cependant, quand le pape a paru au balcon accompagné des cardinaux, le silence s’est fait tout d’un coup, si subitement, si universellement, si profondément, que l’on a pu entendre d’un bout à l’autre les oraisons et les prières prononcées par le pontife jusqu’au moment où, s’étant, levé, bénissant la ville et le monde avec une majesté infinie, de toutes les parties de la place on a répondu :

Amen. C’est assurément le plus bel acte de foi que j’aie vu de ma vie. Mais à peine la cérémonie religieuse a-t-elle été finie, que l’enthousiasme populaire n’a pu se contenir, et ce qui ne s’était jamais vu sous le pontife précèdent, les vivats ont éclaté ; on agitait les mouchoirs et les chapeaux, un amour immense enlevait pour ainsi dire tous les coeurs. La garde civique voulait mettre ses schakos au bout des fusils et le genou en terre, pour rendre ainsi à Pie IX un honneur militaire qui n’a été rendu qu’à Napoléon mais le pape, instruit de ce projet, avait fait défendre qu’on mêlat aucune démonstration politique à une solennité toute sacrée. Cependant la garde civique a longtemps attendu sur la place, avec une foule innombrable, dans l’espoir de saluer le pape au passage quand il retournerait au Quirinal. Il a encore éludé cet empressement en retardant son départ jusqu’à quatre heures du soir, et alors, quand sa voiture a paru, le peuple s’est précipité pour dételer les chevaux ; le pape ne le permettant point, on l’a accompagné jusqu’au Quirinal, c’est-à-dire à plus d’une demi-lieue de distance, et la place du palais s’est trouvée en un instant encombrée d’une multitude qui saluait Pie IX des plus vives acclamations. Il a fallu qu’il reparût encore au balcon pour donner encore une fois sa bénédiction pontificale et paternelle. Déjà la veille quatre cents jeunes gens, avec des torches, s’étaient rendus sous ses fenêtres pour lui chanter une cantate et lui souhaiter, suivant le pieux usage du pays, la bonne Pâque ; l’avant veille au soir, comme il avait voulu, outre le lavement des— pieds officiel, aller laver les pieds aux pauvres dans l’hospice des pèlerins, quand il est sorti, les rues se sont illuminées comme par enchantement sur son passage. On a fait ce qu’on a coutume de faire pour le saint Viatique quand il est porte la nuit ; chacun est sorti sur sa porte, on s’est mis à la fenêtre avec la lampe à la main ; mais ces lampes qui s’éteignaient étaient de bien faibles images de l’affection ardente de ce peuple pour son évêque et son prince. Ils en sont épris, ils en parlent avec ivresse, et cela depuis dix mois bientôt, ce qui est beaucoup dans —un siècle où les plus belles popularités ne durent guère, au milieu d’une misère publique qui se fait sentir ici durement, comme ailleurs, et que les ennemis de la papauté ont cherché à exploiter contre elle.

Gardez-vous donc de ces hommes circonspects, qui, sans oser attaquer ouvertement le pontife réformateur, se hasardent à rappeler les commencements de Louis XVI, ou qui regrettent que Pie IX se prête et paraisse trouver quelque douceur à ces manifestations populaires. Au contraire il s’y refuse, autant qu’il est.en lui, par humilité, par sagesse mais enfin il est père, et comment repousserait-il opiniâtrément ces témoignages d’amour

qui consolent son cœur de tous les soucis du gouvernement et du pontificat ?

Vous savez quelles oppositions il trouve dans une partie du sacré-collège, de la prélature, de la noblesse romaine et de la diplomatie mais ne le croyez pas aussi isolé qu’on le dit : il rallie à ses desseins quelques-uns des cardinaux les plus vénérés pour leurs vertus et leur capacité peu à peu il réforme et recompose cette cour où il a tant d’adversaires. Il y a moins de ressources chez les laïques, jusqu’à présent étrangers aux affaires et qui ont besoin de faire leur éducation politique, pour occuper une place convenable dans le gouvernement et dans l’administration c’est à quoi Pie IX s’applique en faisant entrer un grand nombre de laïques dans les différentes commissions consultatives qu’il a composées, et, ce qui est plus décisif, en formant d' un ecclésiastique et de quatre laïques le tribunal de censure récemment institué.

Cette institution a beaucoup occupé les esprits et mécontenté quelques impatients qui auraient voulu une brusque déclaration de la liberté de la presse : Cependant deux hommes entourés de toute la confiance du parti progressif, M. le professeur Orioli et M. d’Azeglio, ont pris la défense de l’édit de censure ; ils ont fait voir tout ce qu’il y a de bienfaisant dans cet acte où la discussion est permise sur toutes les matières d’administration publique ; où la délibération et le contrôle mutuel de cinq personnes remplacent l’arbitraire d’un censeur unique ; où sont indiqués les cas dans lesquels la publication peut être arrêtée, en sorte qu’en dehors de ces cas prévus la censure ne peut plus inquiéter les écrivains. Aussi les esprits commencent à revenir sur cette mesure et à comprendre qu’elle rentre dans la politique de Pie IX, toujours réformatrice, mais jamais révolutionnaire. C’est ainsi qu’il n’a voulu faire aucune destitution ; mais il a profité de la mort de plusieurs magistrats pour supprimer leurs places, et réduire en un seul trois tribunaux qui énervaient l’administration de la justice par le conflit de leurs juridictions exceptionnelles. C’est ainsi encore, qu’au lieu de détruire quelques ordres religieux inutiles, mais non pas scandaleux, il leur a fait défendre de recevoir des novices ; et dernièrement il a profité de l’extinction des Hiéronymites pour donner leur couvent à la congrégation enseignante des Somasques, et pour établir dans une des dépendances de cette maison un dépôt de mendicité. Tous ces traits sont d’un souverain aussi sage que bienfaisant. Je pourrais vous en citer d’autres qui sont d’un pieux évêque, d’un prêtre zélé, d’un saint : c’est là surtout ce qui nous touche de près, et Pie IX ne peut rien faire de mieux pour réconcilier le monde avec la Papauté que de laisser effacer, par moments, dans sa personne, le prince temporel dont on n’a pris que trop d’ombrage, pour ne laisser paraître que l’évêque de Rome et le vicaire de celui qui a dit : « Je suis le bon pasteur. » Voilà pourquoi il reprend l’une après l’autre toutes les fonctions actives de l’épiscopat, prêchant son peuple et son clergé, donnant ta confirmation et les saints ordres, visitant incognito les écoles d’adultes, les hôpitaux, les pauvres dans leurs greniers, allant dire la messe basse dans une humble église et y distribuant la sainte communion tous ceux qui se présentent, comme nous avons eu le bonheur de la recevoir, ma femme et moi, de ses mains. Avec cela une pureté de moeurs qui a fait l’admiration de tous ceux qui t’ont connu jeune prêtre, et d’une telle charité qu’au moment où il vint au conclave, il fut obligé d’emprunter six cents écus pour faire sa route. Encore à cette époque abandonnait-il à ses frères ses revenus matrimoniaux aujourd’hui il les a repris pour ses aumônes, ne voulant pas grever davantage le trésor obéré, en sorte que la famille Mastaï pourrait se plaindre d’avoir un pape qui la ruine autant qu’il l’honore.

Mais ce qui éclate surtout en lui, ce sont deux sentiments qui ont fait la grandeur de tous les grands papes : cette foi inébranlable en l’autorité divine dont il est le dépositaire, et une profonde conviction de son indignité ; une confiance en Dieu qui le met en état de tout entreprendre, un mépris de lui-même qui le met en état de tout souffrir de là, cette auréole de sainteté qui éclaire sa belle physionomie, et cet accent chaleureux qui anime ses paroles. Nous avons eu l’honneur d’être reçus en audience particulière, et Sa Sainteté a voulu faire asseoir ma femme, caresser et bénir ma petite fille de dix-huit mois. Le pape nous a parlé de la France, de la jeunesse des écoles, des devoirs de l’enseignement, avec une noblesse, avec une émotion, avec une grâce inexprimables. Comme je lui disais que la juste popularité de son nom hâterait encore le retour des esprits au catholicisme « Je sais bien, a-t-il répondu, que Dieu a fait ce miracle, et que tout à coup les préventions contre le Saint-Siége se sont changées en respect et en amour ; et ce qui me confond, c’est que pour ce changement il ait voulu se servir d’un misérable comme moi. » Ces mots étaient dits avec une humilité si sincère, si touchante dans le vicaire de Dieu, que nous en avons été émus jusqu’aux larmes.

Il faut vous dire, puisque vous êtes père et que vous comprendrez mon orgueil, que ma petite Marie se conduisit comme un petit ange ; qu’en nous voyant, sa mère et moi, agenouillés devant le pape, elle se mit à genoux toute seule, joignant ses mains avec un petit air de vénération, et le pape en fut si content, que trois ou quatre jours après il eut la bonté de s’en souvenir et de dire à un prêtre français en lui parlant de nous: « Ils m’ont amené leur petite fille qui a été tout à fait charmante ; cette pauvre enfant s’est mise d’elle-même à genoux devant moi et me regardait comme si j’étais le bon Dieu. » Ne trouvez-vous pas que ma petite Marie avait raison, et qu’elle reconnaissait bien le représentant de celui qui a dit : « Laissez venir à moi les petits enfants. »

Je puis dire, pour votre gouverne, que, si je ne me trompe point, les hommes les plus considérables de ce pays approuvent la thèse de liberté soutenue par l’Univers, en désapprouvant la violence de son langage et l’âpreté de sa polémique. Oh voudrait que les questions agitées en France finissent, non par une rupture, mais par un accord de l’Église et de l’État.

Quant aux jésuites, je les vois contents du pape ; i d’où je conclus qu’il est content d’eux. Cependant ils n’ont pas cette influence excessive qui exciterait la jalousie des autres ordres, et ce qui étonne et ravit le plus, c’est de voir l’accord des religieux de toute robe en faveur du nouveau pontificat ; prions Dieu de conserver cette heureuse concorde et de donner de longs jours à celui qui en est l’auteur.

20 avril

P. S. Il se trouve que cette lettre, retardée par mille circonstances, n’est point partie avant mon voyage pour le Mont-Cassin. Au retour j’ai eu l’honneur d’avoir une nouvelle audience de Sa Sainteté, et je suis heureux d’un retard qui me permet de vous dire qu’une fois de plus les paroles du vicaire de Jésus-Christ m’ont laissé pénétré de vénération et d’amour. Ah ! priez et faites prier pour qu’il vive !