Œuvres complètes de Frédéric Ozanam, 3e édition/Volume 11/035

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Lecoffre (Œuvres complètes volume 11, 1873p. 229-232).

XXXV
AM.L.
Paris, 12 avril 1848.

Mon cher ami,

Quand vous ne m’auriez pas écrit, je me serais fait un devoir et un plaisir de répondre à votre excellente circulaire. Je n’en ferai peut-être pas l’éloge, mais j’en exprimerai sincèrement mon opinion, en vous déclarant que j’y retrouve sous une forme plus précise et plus satisfaisante tous mes sentiments, toutes mes pensées la république dont je ne veux pas, et celle que je veux. Je vous trouve dans une parfaite mesure de sagesse et de hardiesse, ferme sur tous les points. qu’il est impossible d’abandonner, courageusement résolu à toutes les réformes nécessaires. Vous me faites regretter de ne pas appartenir à votre département pour vous donner mon suffrage et celui de mes amis. J’espère beaucoup de votre candidature mais, quel qu’en soit le succès, laissez-moi vous louer, mon. cher ami, du courage qui vous a fait renoncer à votre vie douce et paisible pour accepter une mission où il y a autant de danger que de gloire. Je prie Dieu d’accepter et de récompenser votre sacrifice et de vous honorer en vous mettant au nombre des instruments qu’il va employer à ce grand ouvrage.

Pour moi, on m’avait fait ta politesse de m’inscrire ici sur plusieurs listes. Mais, après s’être rendu compte des forces dont l’opinion catholique pouvait disposer, on a dû reconnaître que nous serions hors d’état de vaincre seuls. Ce que nous avons de mieux à faire, c’est de porter nos suffrages sur des candidats républicains qui partagent notre foi, ou qui offrent des garanties sérieuses à notre liberté. Tout au plus, nous serait-il possible de faire passer deux ou trois des nôtres, en nous attachant à ceux qui par leur célébrité ou leur influence peuvent réunir d’autres suffrages. Ce sont par exemple M. de Melun, M. Thayer et surtout le Père Lacordaire. J’ai donc remercié ceux qui me portaient et j’ai pense bien faire de ne pas diviser les suffrages dans un moment où il importe si fort qu’il n’y ait point de voix perdues.

Toute la part que je prendrai à la vie politique, à laquelle personne ne peut s’arracher aujourd’hui, se réduira donc au peu que je ferai pour l'Ère Nouvelle , qui paraît décidément le 15 avril. Si vous venez ici dans quelques semaines, soit à tout autre titre, soit comme je l’espère, en qualité de représentant du peuple, vous ne tarderez pas à comprendre pourquoi l'Univers ne peut pas rester l’organe unique des catholiques. Nous voudrions fonder une œuvre nouvelle, pour des temps si nouveaux, qui ne provoque pas les mêmes ressentiments et les mêmes soupçons. D’ailleurs, puisqu’il y a plusieurs opinions parmi les catholiques, il vaut mieux qu’elles soient fidèlement représentées par plusieurs journaux, et que par suite de leur diversité même, l’Église de France cesse d’être responsable de ce qui se passe dans l’esprit d’un journaliste. Vous ne sauriez croire du reste quelle hostilité s’est déchaînée contre le Père Lacordaire et ses amis depuis la publication du prospectus, quelles suppositions odieuses on a répandues, tout ce qu’ont inventé certains légitimistes, certains ; doctrinaires et ceux qui ne veulent de la république que comme d’un pont. Heureusement le Père Lacordaire garde une admirable sérénité ; jamais je ne l’ai vu plus égal, plus disposé à servir les desseins de Dieu sans se troubler des passions humaines. L’archevêque de Paris, violemment attaqué lui-même, a voulu lui donner un témoignage éclatant de confiance en lui conférant le titre de vicaire général. Vous ne sauriez croire quel besoin j’aurais maintenant de vous voir et de vous dire ce qui déborde dans mes pensées. Si vous ne venez pas ici, il n’est pas sûr que je n’aille pas vous faire une visite aux vacances de Pâques. Au moment même ’de terminer cette lettre, je. reçois de Lyon des propositions très-instantes pour me laisser mettre sur une liste de candidats. On. m’assure que la division des partis et des suffrages sera si grande, que j’aurais chance de réunir un : nombre suffisant de voix. D’un autre côté, je ne suis pas bien robuste de santé pour affronter les orages de l’Assemblée nationale. Mes habitudes de parole ne s’accommodent guère avec la tribune où il faudrait monter. Mes amis d’ici sont partagés. Plusieurs me conseillent d’attendre l’assemblée suivante. Qu’en pensez-vous ? Si vous me répondez courrier par courrier, votre lettre peut encore m’arriver avant que j’écrive à Lyon car je n’écrirai que samedi. Je suis dans une perplexité douloureuse.

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