Œuvres complètes de Lamartine (1860)/Tome 2/Le dernier chant du Pèlerinage d’Harold/Note deuxième

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Œuvres complètes de LamartineChez l’auteur (p. 154-156).
NOTE DEUXIÈME

(Page 91)


Albano l’entendit, en découvrant l’abîme,
Saluer l’Océan d’un adieu si sublime.


Nous faisons allusion ici à ces dernières strophes du IVe chant de Child-Harold, un des plus magnifiques morceaux de poésie que les temps modernes aient produits.

Les voici :


CLXXIX

Déroule tes vagues d’azur, majestueux Océan ! Mille flottes parcourent vainement tes routes immenses ; l’homme, qui couvre la terre de ruines, voit son pouvoir s’arrêter sur tes bords : tu es le seul auteur de tous les ravages dont l’humide élément est le théâtre. Il n’y reste aucun vestige de ceux de l’homme ; son ombre se dessine à peine sur sa surface, lorsqu’il s’enfonce, comme une goutte d’eau ! dans tes profonds abîmes, privé de tombeau, de linceul, et ignoré,


CLXXX

Ses pas ne sont point imprimés sur tes domaines, qui ne sont pas une dépouille pour lui… Tu te soulèves, et le repousses loin de toi ! Le lâche pouvoir qu’il exerce pour la destruction de la terre n’excite que tes dédains ; tu le fais voler avec ton écume jusqu’aux nuages, et tu le rejettes, en te jouant, aux lieux où il a placé toutes ses espérances : son cadavre gît sur la plage, près du port qu’il voulait aborder.


CLXXXI

Que sont ces armements redoutables qui vont foudroyer les villes de tes rivages, épouvanter les nations, et faire trembler les monarques dans leurs capitales ? Que sont ces citadelles mouvantes, semblables à d’énormes baleines, et dont les mortels qui les construisent sont si fiers, qu’ils osent se parer des vains titres de seigneurs de l’Océan et d’arbitres de la guerre ? Que sont-elles pour toi ? un simple jouet. Nous les voyons, comme la blanche écume, se fondre dans les ondes amères, qui anéantissent également l’orgueilleuse Armada ou les débris de Trafalgar.


CLXXXII

Tes rivages sont des empires qui changent sans cesse, et tu restes toujours le même ! Que sont devenues l’Assyrie, la Grèce, Rome et Carthage ? Tes flots battaient leurs frontières au jour de la liberté ; et plus tard, sous le règne des tyrans, leurs peuples, esclaves ou barbares, obéissent à des lois étrangères. La destinée fatale a converti des royaumes en déserts… Mais rien ne change en toi, que le caprice de tes vagues ; le temps ne grave aucune ride sur ton front d’azur : tel tu vis l’aurore de la création, tel tu es encore aujourd’hui !


CLXXXIII

Glorieux miroir où le Tout-Puissant aime à se contempler au milieu des tempêtes ; calme ou agité, soulevé par la brise, par le zéphyr ou l’aquilon, glacé vers le pôle, bouillant sous la zone torride, tu es toujours sublime et sans limites ; tu es l’image de l’éternité, le trône de l’Invisible ; ta vase féconde elle-même produit les monstres de l’abîme. Chaque région t’obéit ; tu avances terrible, impénétrable et solitaire !


CLXXXIV

Je t’ai toujours aimé, Océan, et les plus doux plaisirs de ma jeunesse étaient de me sentir sur ton sein, errant à l’aventure sur tes flots. Dès mon enfance, je jouais avec tes brisants ; rien n’égalait le charme qu’ils avaient pour moi. Si la mer irritée les rendait plus terribles, mes terreurs me charmaient encore ; car j’étais comme un de tes enfants, je me confiais gaiement à tes vagues, et je jouais avec ton humide crinière, comme je le fais encore en ce moment…