1914-1916/L’Attente

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1914-1916 : poésies
Mercure de France (p. 33-37).


L’ATTENTE


On attend. Nul cœur n’est sombre
Du grand devoir accepté,
Car la lutte contre l’ombre
Finira par la clarté.

En vain la horde barbare
A rué son flot vivant,
Puisque sonne la fanfare
De nos clairons dans le vent,


Que les trois couleurs de France
En un symbole plus beau
Font flotter notre espérance
À la hampe du drapeau…

On attend. Nul cœur ne tremble
À l’avenir incertain,
Puisque tous battent ensemble
Dans l’ivresse de demain.

La vie est forte et farouche
Et les pleurs qu’on voit aux yeux
Ne font pas dire à la bouche
Ses chers tourments anxieux ;


Chacun va, se tait, travaille,
En pensant à ceux qui sont
Là-bas en pleine bataille,
Et regarde l’horizon…

On attend. La vie est grave
À cette heure où, dans l’airain,
La gloire en souriant grave
Les beaux noms fiers sous sa main :

C’est Ypres et c’est Dixmude,
La Bassée, Arras, chacun
Des points où la lutte est rude,
De Nieuport à Verdun…


On attend. Nul cœur n’est lâche,
Pas même les plus meurtris.
La mère baise la tache
De sang au front de son fils,

Car, en ces temps héroïques,
Pour la moisson de héros,
La mort à gestes épiques
Porte un glaive au lieu de faux…

On attend. Nul cœur ne doute…
Qui craint d’avoir espéré ?
Les obstacles de la route
Conduisent au but sacré,


Si la nuit est encor noire
L’aurore est proche pourtant,
Et l’aile de la Victoire
Frémit dans l’ombre. On attend.


Décembre 1914.