Aime et tu renaîtras/Texte entier

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Librairie Plon, Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs (p. --274).
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3 exemplaires sur papier pur fil, numérotés de 1 à 3.
AIME, ET TU RENAÎTRAS !
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Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1921.
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Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.
Copyright 1921 by Plon-Nourrit et Cie.
AIME, ET TU RENAÎTRAS !


PREMIÈRE PARTIE




I


Affairé, important, mugissant à plein tuyau, le petit train d’intérêt local venait de traverser la Loire, sur le pont de Chalonnes, et se lançait maintenant, d’un élan courageux, par la fraîche et riante campagne, encore parée de couleurs printanières. L’odeur exquise des herbes fleuries, abattues par les faucheuses, montait des vastes plaines, où s’alignaient de minces peupliers. Le ciel nacré, le grand fleuve indolent, les prairies, les vergers, les haies de roses, les maisons blanches festonnées de vignes, les enfants même accourus sur les portes, tout respirait la douceur angevine, la quiétude heureuse d’une terre prospère.

Les deux jeunes femmes, assises aux angles opposés d’un même compartiment, semblaient aussi attentives à ces plaisants tableaux qu’indifférentes l’une à l’autre. Cependant, quoiqu’elles voulussent s’ignorer, elles avaient dû quand même exercer mutuellement cette faculté féminine qui permet, en un seul coup d’œil, de relever un signalement complet. La brune fille en deuil, qui penchait à la portière de l’ouest une figure irrégulière mais piquante, aux yeux noirs pétillants, aux frisures capricieuses, échevelées par la brise, non seulement avait étudié d’un regard furtif la toilette de foulard bleu à ramages défraîchie, le toquet hérissé de plumes blanches, le profil délicat un peu court, la bouche rougie à la fraise, les longs cils palpitants sur une joue nacrée, les bandeaux cuivrés de sa compagne d’occasion ; mais elle conjecturait déjà, à voir la main nerveuse tourmenter la courroie de la glace, le petit pied battre le tapis, les dents mordeuses ronger la lèvre charnue, que l’inconnue comprimait une violente agitation morale.

Et rassemblant ces indices, l’esprit agile de Thérésine Jouvenet s’exerçait au petit jeu des questions : « Parisienne ? Étrangère ? Actrice ? Procès ? Divorce ? En tout cas, des papillons noirs ! »

Le train s’immobilisait, à une halte, pour détacher du convoi quelques wagons chargés de fonte et de ferraille. Ceux-ci furent aiguillés sur une voie étroite, qui filait vers les hautes cheminées dont les cylindres rougeâtres dépassaient les cimes des bois, à l’horizon. Plus proches, au milieu des prés, quelques maisonnettes symétriques, encadrées de jardinets, indiquaient une colonie ouvrière en formation.

De l’autre côté de la station, attendant que la barrière du passage à niveau fût ouverte, se pressait une foule nombreuse et endimanchée, les hommes, vêtus de drap fin, un melon ou un haut-de-forme sur la tête, les femmes portant le chapeau à fleurs, la coiffe angevine en éventail ou le bonnet plissé des Saumuroises, et tenant contre leurs jupes des enfants aux mines affriolées. Derrière ces piétons, un encombrement, à chaque seconde accru, de véhicules de tous modèles et de tous calibres, autos, victorias, carrioles ou tilburys.

Une effervescence joyeuse animait cette cohue d’où montaient de joviales exclamations à l’adresse des cheminots.

— Hé ! là-bas ! Accélérez le mouvement ! La collation est servie à l’usine !

— Les mariés viennent trinquer avec nous. Ça serait déshonnête de les faire attendre ! La voyageuse au plumet blanc parut brusquement s’éveiller aux choses réelles. Elle se tourna d’un sursaut vers sa compagne. Pour la première fois, leurs yeux se rencontrèrent.

— Quel est le mariage dont parlent ces gens ?

Interpellée avec ce sans-façon, Thérésine Jouvenet ne se sentit guère disposée à l’aménité. Sans s’occuper de satisfaire cette curiosité impérieuse, elle parut s’attentionner à rassembler ses menus colis sur la banquette. L’inconnue reprenait, en modérant, cette fois, l’âpreté de son accent :

— Je devais justement assister à un mariage… à Saint-Pierre-du-Layon : celui de M. Serge Guérard et de Mlle…

— Mlle Hélène Marescaux, acheva charitablement Thérésine, prenant cette hésitation pour une défaillance de mémoire. Eh bien ! c’est celui-là même qui vient de se célébrer.

— Comment ! tout est fini ! Dear me !

La dame au plumet blanc se soulevait en jetant ce cri, blême, ses prunelles claires, couleur de topaze, noircies tout à coup. Mais sous le regard étonné de sa compagne, elle maîtrisa ce trouble et murmura, avec un haussement d’épaules :

— Tant pis !... Il y a eu erreur de date ! Je croyais que c’était pour demain... Et la cérémonie s’est faite sans moi... Je regrette !

« Probablement une chanteuse qui devait prêter son concours à la messe ! » pensa Thérésine. Et compatissant au déboire, elle dit gentiment, en manière de consolation :

— J’ai été moi-même privée du plaisir de voir le mariage et de participer aux réjouissances, étant obligée de me rendre aux obsèques d’un parent.

L’étrangère toisa d’un coup d’œil la jeune fille qui se tenait debout au milieu du wagon, svelte, presque maigre, désinvolte comme une nymphe de Jean Goujon sous sa très simple robe noire.

— Vous connaissez M. Guérard ? demanda-t-elle, revenant, sans s’en douter, au ton incisif et autoritaire qui choquait Thérésine.

— Je le connais ! fit celle-ci, sans plus de détails, ses impressions antipathiques réveillées.

— Alors, il prend pied dans ce pays, tout à fait ? Il y habitera ?

— On l’espère.

— Sans doute, les nouveaux époux font un voyage de noces ?

Cette fois, Thérésine, excédée, coupa court à l’interrogatoire. Le train sifflait, annonçant l’approche de la station. La jeune fille se rapprocha de la portière et se disposa à l’ouvrir.

— Qu’est-ce que c’est ? Où sommes-nous donc ?

Il était difficile de refuser ce renseignement. — A Saint-Pierre-du-Layon, articula Mlle Jouvenet, tout sec.

— Saint-Pierre-du-Layon ! répéta la jeune femme entre les dents. La main crispée sur la poignée de sa valise de cuir, elle parut balancer, les paupières battantes et les lèvres serrées.

Thérésine s’élançait du marchepied. L’inconnue subitement se dressa.

— Allons ! Quand même ! On verra ! murmura-t-elle, sans avoir conscience certainement qu’elle parlait haut. Et un bond félin la porta sur le trottoir près de Mlle Jouvenet.

Mais celle-ci ne songeait plus à elle, dans le saisissement d’une surprise joyeuse. Rêvait-elle ? Cette barbe blanche, épanouie par un sourire de fine bonhomie, ces yeux si vifs, embusqués sous des sourcils neigeux, ce feutre cabossé enfoncé sur la chevelure argentée, ce pardessus jeté sur les épaules, manches ballantes, c’était bien lui, le vieil et incomparable ami ! Mais que faisait-il là, le sédentaire, qui, si difficilement, quittait les Watteau et les Tiepolo de son cher Musée ?

Thérésine fondait sur le vieillard.

— Cher bon maître, vous ici ! Quelle merveille !

Sans plus de préambules, il prit par le menton le petit visage brun, troué de fossettes, et y plantant deux solides baisers d’aïeul :

— En voilà une idée, finaude ! Aller enterrer un grand-oncle, — sans héritage encore, — juste le jour des noces de ton patron, et quand j’arrive vous visiter ! Ce qui fait que je devrai coucher à Saint-Pierre ce soir, puisqu’il n’y a plus de train potable pour Angers.

— Et tous ces dérangements, j’en serais la cause involontaire ? Oh ! monsieur Chavagnes, ce n’est pas uniquement pour le plaisir de nous voir, maman et moi, que vous êtes venu vous perdre ici ?

— Un peu, beaucoup, tout de même !

La jeune fille s’était suspendue au bras de son vieil ami pour sortir de la gare.

— Eh bien ! puisque vous l’avez vue, comment trouvez-vous maman ?

— Beaucoup mieux ! Toujours la larme facile, les nerfs à fleur de peau. Mais l’air des champs lui réussit. Et à toi ?

— Moi, j’adore cette campagne. Et mon emploi m’intéresse. C’est passionnant de collaborer, pour sa modeste part, à une chose qui se forme, qui progresse, qui s’amplifie journellement, grâce à l’intelligence et à l’énergie de ceux qui la gouvernent. M. Serge Guérard, le grand chef, et sa main droite, M. Fabert, sont des hommes, quoi !

— Quel emballement ! Eh bien, et moi ? Garde un peu de souffle ! J’ai droit à ma pan d’éloges, comme tu vas voir ! Grâce à ma diplomatie, ton frère va obtenir ici un bon petit travail de vacances, bien payé !

— Maître, vous êtes un ange ! Marcel ici ! Mais comment ça ?

— Figure-toi que la jolie demoiselle qui se marie aujourd’hui, Mlle Marescaux, était venue me trouver, il y a quelque temps. Dans ce château de la Chènetière existe un pavillon Louis XV, décoré de peintures qui lui paraissaient remarquables, mais qui étaient endommagées par l’humidité et que son oncle et sa tante — les Vandales ! — voulaient recouvrir d’une tenture. On avait décidé de me consulter ! Je prends si bien mon temps que je tombe, ce matin, dans le tralala du mariage ! Vois-tu d’ici le vieux barbouilleau au milieu des messieurs en sifflet, et des dames caparaçonnées ! La mariée, pas fière, s’échappe pour me montrer le pavillon. Une bonbonnière épatante, genre du cabinet des Singes de l’hôtel de Rohan ! Je m’exclame ! La mariée exulte. Je parle de restaurer. Je propose un jeune artiste de talent et d’avenir ! La grosse dame en satin grenat fait la grimace quand j’émets le prix présumé. N’importe ! La pilule passe ! J’annonce que ce garçon sera prix de Rome ! Et voilà comment ton frère Marcel, si ça lui chante, pourra venir à la Chènetière, cet été, logé, nourri !

— Inutile ! fit vivement Thérésine. Ce sera bien plus agréable pour lui et pour nous qu’il demeure à la maison.

M. Chavagnes s’arrêta et posa mystérieusement son doigt sur son nez.

— Écoute bien !... J’ai vu qu’il fallait roublarder avec ces bourgeois. Pour garder plus de prestige à mon artiste, obtenir plus d’argent, je n’ai point dit qu’il possédait des parents dans le patelin.

— Ni surtout que sa pauvre petite sœur était dactylo à l’usine, car on l’eût coté au plus bas, fit Thérésine narquoise. Ah ! cher maître, que vous connaissez bien votre monde !... On se taira tant qu’on pourra...

Cheminant bras dessus, bras dessous, ils suivaient maintenant la longue et unique rue que la bourgade étirait sur la route. Un tourbillon de poussière annonça une auto. Aux bouquets blancs garnissant les phares, Thérésine reconnut la voiture :

— Les mariés qui vont de la Chènetière à l’usine !

Un mouvement de curiosité se propageait, amenant aux portes et aux fenêtres la population. L’auto ralentit sa course pour passer près d’un chariot de foin, à un endroit où la chaussée s’étranglait. Thérésine eut le loisir de distinguer, à travers les glaces, un nuage blanc vaporeux sous lequel s’estompait une chevelure brune couronnée de fleurs, une tête gracieusement ployée. A la portière même, ouvrant du côté de Mlle Jouvenet, le marié se penchait, montrant en plein sa belle figure virile pour répondre, d’un sourire, au timide salut de son employée. Mais aussitôt les yeux bleus de M. Guérard se glaçaient. La figure, illuminée de joie, se couvrit d’ombres orageuses. Thérésine, surprise, chercha où était allé cet inexprimable regard de stupeur et de courroux. Derrière elle, l’inconnue du wagon, son sac à la main, le visage enflammé, suivait l’auto des yeux, avec la ténacité farouche d’une sorcière qui exerce les maléfices du mauvais œil.

— Bizarre, décidément, pensa la jeune fille intriguée.

Un peu plus loin, elle détourna la tête. La dame au plumet pénétrait dans une modeste auberge, indiquée par une branche de houx à la porte.

Mais une torpédo croisait les deux promeneurs, et le monsieur, assis près du chauffeur, apercevant Mlle Jouvenet, soulevait aimablement son feutre.

— Mon chei direct, M. Armand Fabert, un condisciple de l’École centrale et un ami que M. Serge a placé à la tête du personnel.

— Es-tu contente de lui ?

— Mieux peut-être qu’il ne l’est de moi !

Depuis trois mois seulement, je pratique des affaires qui me sont toutes nouvelles, et je dois lui paraître souvent empêtrée. Mais il est bon, juste et conciliant. Attention ! Voilà le reste de la famille. Un défilé, comme au cirque.

A vive allure, un bogghey, attelé d’un hunter, s’avançait, conduit par un jeune gentleman au profil hardi, à la brune moustache cavalière, près duquel était assis un autre jeune homme. Celui-ci, d’une élégance plus mièvre, d’un type plus efféminé, ressemblait à son compagnon, mais comme une copie réduite, affadie, d’un modèle aux arêtes nettes, de coloris vigoureux.

— Les frères de Mlle Hélène, maintenant Mme Guérard, MM. Jean et Edmond Mareseaux. Deux muscadins modernes ! souffla Thérésine près de l’oreille de M. Chavagnes. Et dans ce landau pompeux, reconnaissez les seigneurs de la Chènetière, M. et Mme Boulommiers.

Majestueusement étendus côte à côte sur les coussins de la vaste voiture, l’oncle et la tante de la jeune épouse gardaient la dignité des circonstances solennelles : Monsieur, cherchant des figures connues et soulevant, de temps à autre, son chapeau, avec la grave condescendance d’un chef d’État ; Madame, élevant haut son nez bourbonien, et ne perdant pas de vue les boutons cousus dans le dos de son valet de pied, en livrée chocolat.

— Les burgraves, murmura M. Chavagnes. Ça m’étonne qu’ils ne soient pas encore comtes romains !

— Ça viendra peut-être, pour donner une noble lignée à leurs neveux ! dit Thérésine, caustique. Ah ! nous voici au cottage ! Un treillage vert comme clôture, un jardinet aux mille fleurs d’espèces vieillottes, un grand pignon aigu, coiffé d’ardoises verdies, des fenêtres cintrées, voilées de linon à damiers rouges et blancs, et sur le seuil, dans son fauteuil d’impotente, une jolie vieille femme à cheveux blancs, attendant les arrivants tout en émoi, et prête aux attendrissements morbides.

Ce mariage mettant le pays en fête, les funérailles intempestives du grand-oncle, l’absence de sa fille, la visite imprévue de M. Chavagnes, toutes ces impressions contradictoires ébranlaient le système nerveux de Mme Jouvenet et provoquaient de plaintives réminiscences. Tour à tour, elle évoquait ses deux maris, l’agent voyer Depas, si bon ; le professeur Jouvenet, si intelligent, et l’époque florissante où elle possédait un salon, une bonne, un jour de réception ! Et, à présent, il fallait se voir à demi paralysée, enfouie dans une campagne, son fils lancé dans la carrière hasardeuse des arts, sa fille contrainte au travail...

Thérésine, donnant d’une main leste la dernière touche au couvert, fit diversion à ces lamentations.

— Ne nous affligeons plus, chère maman. La campagne ici est adorable. Travailler m’amuse ! Marcel aura le prix de Rome. Le voici sur le chemin de la fortune. Et nous gardons M. Chavagnes jusqu’à demain. All right ! Et à table !

Silencieusement, le vieil artiste admirait la brave fille. Bien douée pour le dessin, elle avait renoncé à l’art, afin de laisser son frère poursuivre librement ses études de peinture à Paris, et elle gagnait gaîment son pain et celui de sa mère, sans poser au sacrifice.

Comme elle courait à la pompe remplir d’eau fraîche son pichet de faïence, Thérésine entendit un bruit de moteur. Par-dessus la palissade, elle aperçut, hissée sur un camion automobile, la dame aux aigrettes blanches.

« Sans doute a-t-elle trouvé une « occasion » pour rejoindre la grande ligne de Nantes ou de Paris, pensa la jeune fille. Bon voyage ! Mais qu’est-ce que cette beauté tragique venait chercher ici ? »

II

La capricieuse rivière du Layon, qui serpente et muse entre des collines onduleuses, sous le couvert des aulnes, arrose un pays digne de l’Astrée : coteaux chargés de vignes, gracieux bouquets de bois, ruines pittoresques, champs fleuris, pacages d’herbe grasse ; à peine serait-on surpris d’y rencontrer des moutons enrubannés et des bergers à pipeaux.

Aussi, de tous temps, les amateurs de nature aimable et de vin capiteux semblèrent-ils se donner rendez-vous dans cette contrée bénie. Nombreuses sont les maisons de plaisance, anciennes ou modernes, dressées sur les cimes ou accrochées aux pentes ; gentilhommières de cadets de famille, vide-bouteilles ou folies, villas neuves se dispersent entre des bosquets, à tous les points de l’horizon.

Sur la crête des hauteurs les plus élevées, se regardant à travers l’espace comme deux sentinelles, de chaque côté du vallon encaissé, s’érigent : vers l’est, le château de la Chènetière, belle habitation du dix-huitième siècle, dessinant son fronton triangulaire entre les frondaisons d’un grand parc ; et, au couchant, le manoir des Fauconneries, joli spécimen de l’architecture civile du seizième siècle, portant aux quatre angles de charmantes tourelles sur échauguettes, et dominant le site romantique d’un petit lac, formé par des carrières abandonnées.

Au château de la Chènetière résident M. et Mme Boulommiers, un ménage de riches bourgeois, sans enfants. M. Boulommiers, qui, en sa jeunesse, traîna une robe de stagiaire dans la salle des Pas-Perdus, au Palais, sans avoir goûté jamais l’émotion d’une plaidoirie, ne connaît plus, depuis de longues années, d’autre occupation que de détacher ses coupons et de grossir ses fonds en accumulant ses revenus. L’oisiveté lui paraît de bon ton, presque un brevet de noblesse. Et il évite soigneusement de se rappeler les créateurs de la prospérité actuelle : son propre aïeul, marchand de chevaux, qui volait le premier Empire, et celui de sa femme, meunier, qui agiota sur les biens nationaux.

C’est d’après ces principes qu’ont été éduqués les deux neveux, que la mort prématurée de leurs parents laissa à la tutelle de M. et de Mme Boulommiers. Égoïstes, guindés et gourmés pour l’ostentation perpétuelle, sans besoin de tendresses et d’intimité, le mari et la femme ne demandèrent pas autre chose à leurs futurs héritiers que de s’habiller avec chic et de fréquenter le cercle le plus sélect, afin de représenter avec un éclat flatteur la famille distinguée dont ils étaient issus.

Tout autre fut l’éducation d’Hélène, la sœur de Jean et d’Edmond Marescaux. Réclamée par sa marraine, qui avait été la cousine et la meilleure amie de sa mère, la petite fille s’en alla résider aux Fauconneries, chez Mlle Valreux. La vieille demoiselle, d’humeur indépendante et d’esprit hardi, ayant beaucoup voyagé, terriblement lu, affranchie des préjugés mesquins qui dominaient les Boulommiers, était taxée par ceux-ci de « braque » et « d’hurluberlu ». Mais ils estimaient en même temps que posséder quarante mille francs de rente vous confère la faculté d’être « hurluberlu » tout à l’aise, sans que personne n’ait le droit de vous contrecarrer.

Ce n’était pas que Mme Boulommiers ne retînt impatiemment maintes critiques. Les garçons, à son sens, pouvaient être abandonnés à eux-mêmes, bride sur le cou, il était même bien porté qu’ils fussent un peu mauvais sujets. Mais qu’on autorisât une jeune fille à émettre des idées personnelles, à montrer de la volonté et de l’initiative, c’était là un système dangereux qui devait comporter des conséquences fâcheuses.

Et la tante Boulommiers put se prévaloir à bon droit de sa clairvoyance, devant le résultat déplorable de cette éducation : Hélène, qui, avec sa beauté fine et pure, sa dot, ses « espérances », devait prétendre à une alliance brillante, — aristocratique même, — accorda sa main à l’industriel Serge Guérard, un fondeur dont le grand-père avait été un simple mécanicien de la Compagnie d’Orléans !

Les Boulommiers considérèrent une telle union comme un abaissement pour la famille.

A leurs objections indignées, Mlle Valreux répliqua que la valeur intellectuelle et morale comptait, à ses yeux, avant tout autre avantage, qu’il fallait vivre dans son temps, que ce temps exigeait des hommes actifs et entreprenants comme M. Guérard, et que celui-ci, en outre de ses capacités éminentes, possédait un grand charme personnel et une parfaite distinction d’allures.

— Aussi, je comprends pleinement Hélène, je l’approuve, je la félicite. Et si j’avais quarante-cinq ans de moins, je lui disputerais son prétendant ! conclut gaillardement la marraine. Inutile de discuter avec ces femmes aveugles ! Et cet imbécile de Jean Marescaux, ayant chassé sur le domaine des Fauconneries en compagnie de l’industriel, ne se rangeait-il pas du parti de sa sœur, en affirmant sa sympathie pour Serge Guérard !

M. Boulommiers eût volontiers frotté les oreilles à son neveu, mais il est assez malaisé d’infliger ce traitement à un gaillard de vingt-six ans, comptant cinq pieds six pouces. Le châtelain de la Chènetière, lui, dès la prime installation de la fonderie, avait pris en grippe et l’industrie, qui changerait ou troublerait l’ordre des choses connues dans le pays, et l’industriel, dont le mérite diminuerait la prépondérance que M. Boulommiers se croyait acquise. Quelque temps, le bruit courut que l’ingénieur abandonnerait à d’autres mains son établissement d’Anjou, pour des opérations de grande envergure, au Maroc. M. Boulommiers pensa respirer plus à l’aise, l’importun écarté. Mais la rumeur s’éteignit, le mariage se décida. Il fallut en prendre son parti et ronger son frein.

En ces dispositions, M. Boulommiers considéra comme un châtiment du ciel la mort inopinée de Mlle Valreux. Celle-ci trépassa, en effet, trois mois avant le mariage qu’elle préparait avec un si chaud enthousiasme. Mais il s’ensuivit qu’Hélène, seule aux Fauconneries, vint s’abriter à la Chènetière pour y recevoir les visites de son fiancé. L’oncle et la tante, outrés, mais esclaves des convenances, maîtrisèrent leurs rancœurs et subirent correctement l’intrus éhonté.

L’épreuve touchait à sa fin. Les cérémonies nuptiales s’achevaient par la petite fête de l’usine. Les exclamations des ouvriers, qui saluaient leurs patrons de joyeux vivats, écorchaient bien les oreilles de M. Boulommiers. Mais un secret espoir lui venait d’utiliser à son profit, pour les prochaines élections, la popularité de Serge Guérard. Temporiser n’est-il pas le fin mot des grands politiques ?

Sur la vaste cour, limitée par les divers ateliers, se dressait un décor de kermesse : des poteaux, ornés d’oriflammes, supportant des guirlandes de verdure, encadraient les longues tables, chargées de verres, de bouteilles, de brioches et de fleurs, autour desquelles s’assemblaient les familles d’ouvriers. Onduleuse dans sa gaine de crêpe de Chine, garnie de précieuses dentelles d’Angleterre, la belle épousée, au bras de son mari, recevait avec sa grâce douce les souhaits, les effusions de ces humbles, déjà conquis par son charme. Toute rose d’émotion et de joie, Hélène, sans se lasser, mettait des baisers sur les fronts des enfants, serrait les mains des femmes, choquait sa coupe contre celles que les buveurs électrisés tendaient à bout de bras, souriait des toasts frustes et cordiaux.

— Du bonheur ! Toute la vie, monsieur et madame ! Et encore après !

— Et qu’un si beau couple ait beaucoup d’enfants ! ajoutait un vieux contremaître, avec une liberté gauloise.

Les époux se dérobèrent enfin à ces manifestations pour laisser les ouvriers s’ébattre à l’aise. Dès ce soir, l’auto devait les emmener à Saint-Brévin, sur la côte nantaise, dans la petite villa que Serge avait héritée de ses parents, et où il désirait passer la délicieuse halte qu’éclaire la lune de miel.

La famille accompagna le nouveau ménage jusqu’aux Fauconneries. Hélène monta dans sa chambre pour y passer une toilette de voyage. Serge, alors, retint Fabert.

— Quelques instructions supplémentaires, ami. Car durant tout un mois, vous devrez vous arranger comme si je n’existais plus !

Ce disant, la main posée sur l’épaule du directeur de l'usine, Guérard congédiait, d’un sourire aisé, l’oncle, la tante et les beaux-frères. Et tout ce monde éloigné, la porte du petit salon où demeuraient les deux hommes se ferma hermétiquement, ne laissant passer aucun murmure.

...Pour la première fois, en ce jour enivrant, Hélène se trouvait seule avec elle-même. La robe blanche et le voile de tulle déposés, le tailleur leur de shantung écru revêtu, la jeune femme prit conscience du pas franchi, l’amenant en face de son destin.

Avec quelle confiance elle entrait dans l’avenir ! Du balcon de fer forgé où elle s’accoudait un instant, elle contempla avec amour l’horizon encerclé de moelleuses collines, la petite vallée où les saules et les peupliers dessinaient le cours du Layon. L’image de la bonne fée qui l’avait guidée vers le bonheur planait sur le doux paysage. Hélène sentit que ce coin où s’était développée harmonieusement sa jeunesse, où l’amour rêvé vint la surprendre, lui resterait à jamais cher. Sans doute, elle s’en écarterait parfois pour des cadres plus amples, plus animés, plus brillants. Nulle part, elle ne se croirait mieux abritée. Et volontiers, elle accepterait d’y concentrer le meilleur de sa vie !

Pendant que les jeunes mariés, les mains unies, les regards perdus, fuyaient vers l’Océan, Armand Fabert revenait au bourg à pied, d’un pas flâneur qui ne lui était guère coutumier. Peu habituel aussi au directeur d’usine, jours préoccupé, absorbé en ses réflexions, ce regard investigateur qui, au passage, plongeait dans chaque fenêtre ! Et quand avait-on vu M. Fabert, s’arrêtant pour allumer une cigarette, deviser avec la brave mère Chéneau, qui tricotait sur sa porte, du matin au soir, et qui eût pu dire combien de chats avaient traversé la rue ?

— Dame ! monsieur, il est venu à nuit[1] ben du monde étranger au pays. C’est p’tètre ben une dame à plumet blanc, que vous voulez dire ? Si c’est ça, la personne, elle est repartie, il y a une demi-heure, sur l’auto de l’Épicerie Moderne qui a bien voulu la mener aux Forges, pour reprendre la grande ligne.

— Tant pis ! fit négligemment le directeur, éteignant l’allumette sous son pied. Cette dame prendra la peine de revenir, puisque les bureaux étaient fermés. C’est votre petit-fils, ce joufflu blond ?

Il effleura d’une caresse la tête du gamin et continua son chemin vers son logis, situé vers le milieu du village : un petit castel Renaissance gardant d’exquis vestiges du passé, avec ses fenêtres encadrées de délicates ciselures, la lucarne élevant son joli fronton sur le grand toit, l’échauguette, appuyée à l’angle du fier pignon, le puits dont la margelle était creusée dans un seul bloc de pierre.

Dès que la porte, où se découpait un judas, fut repoussée et que M. Fabert n’eut plus à se contraindre, sa physionomie changea, trahissant son anxiété.

Longtemps, Armand se promena, tête penchée, entre les carrés du jardin, ourlés de buis.

— Que faire ? se disait-il. Pousser plus loin l’enquête, c’est risquer d’éveiller les curiosités, provoquer peut-être le scandale devant lequel cette Meg a sans doute reculé. Pourquoi n’ai -je pas été mis plus tôt au courant ? Je saurais mieux comment agir. Ah ! Serge, imprudent et fascinant Serge, risqueur et charmeur ! Ton passé, heureusement, se clôt aujourd’hui... Espérons-le !

La senteur des foins coupés montait des champs environnants. Des bruissements d’insectes, des pépiements d’oiseaux, des voix humaines se fondaient dans une immense et tranquille palpitation de vie. Le couchant magnifiquement se colora d’incarnat et d’or. Cette illumination sublime devait paraître aux deux élus, pour qui ce jour resterait inoubliable, l'apothéose même de leur amour, l’entrée triomphale du splendide avenir.

— Quel beau soir d’hyménée !

Mais cette beauté et cette tendresse de la nature chargeaient de mélancolie, sans doute, les cœurs isolés. Fabert soupira et reprit sa marche automatique, le front plus lourd.

III

Le ciel, lavé à fond par les averses de la nuit, s’étendait maintenant, sans un nuage, au-dessus de l’Océan apaisé. La vaste baie, au fond de laquelle s’ouvre l’estuaire de la Loire, estompait au lointain ses souples contours, où brillaient, par touches ensoleillées, les phares et les tours des amers. Des fumées de steamers tournoyaient à l’horizon, entre des voiles multicolores. Au sud, la grève étirait une ligne à peine courbée où déferlaient, sur le sable fin, les longues lames frangées d’écume. Les dunes, fleuries de scabieuses, d’œillets et de giroflées, se bosselaient entre la mer et la forêt de chênes verts, de sapins et d’acacias qui recèle, sous ses ombrages, d’élégantes résidences d’été.

Hélène, debout sous la véranda, savoura le sourire de la lumière et le doux arôme des œillets qui se distillait dans l’air salin. Tous les espoirs et les joies de ce matin radieux lui pénétrèrent l’âme :

— Mon Dieu ! qu’il est doux de vivre !

Un infini clair sans une ombre, comme cette vision resplendissante : ainsi lui apparaissait le monde entier, après ces trois semaines de délices. Malheur, chagrin, souci : des chauves-souris timides qu’on écarte d’un battement d’éventail. Rien n’était possible que le bonheur sans fin, près de l’être aimé, le protecteur vigilant et fort qui saurait vaincre les puissances nuisibles ! Elle l’apercevait là-bas, fendant les vagues d’un bras robuste. Et tout en suivant de l’œil ces joyeux ébats de triton, Hélène murmurait pour mieux s’affirmer sa chance merveilleuse, et sa confiance et sa tendresse :

— Le savoir mien comme je suis sienne, absolument et pour toujours ! Être si parfaitement unis que chacun de nous ne sait plus rien déterminer miner ni résoudre sans l’autre ! N’avoir plus qu’une seule volonté, un seul cœur ! Quelle femme réalisa plus pleinement son idéal de jeune fille !

Ses yeux s'humectèrent. Mais un bruit se produisait, derrière elle, la rappelant aux devoirs prosaïques. Mme Guérard rentra dans le hall, qui, tenant toute la largeur du rez-dehaussée, ouvrait d’un côté ses grandes baies sur la verte perspective de la forêt, de l’autre, sur l’horizon marin. Les meubles rustiques, égayés de coussins aux vifs coloris, formaient des îlots propices au repos et à la causerie. Des touffes de chardons bleus, dans des amphores de grès, fleurissaient les encoignures et la table, chargée de faïences bretonnes et de cristaux teintés. La jeune femme sourit à ces choses amies, qui tiendraient une place éternelle dans sa mémoire.

Une vieille bonne en coiffe angevine apportait un compotier.

— Ah ! voici les petites fraises désirées ! fit Hélène avec satisfaction. Notre langouste est superbe. La mayonnaise est au moins réussie, Nanette ? Veille bien aussi aux pommes duchesse.

Trois couverts étaient disposés sur la nappe. Pour la première fois, le céleste duo serait interrompu aujourd’hui. Mais puisque, fatalement, la béatitude de l’isolement à deux devait s’interrompre un jour ou l’autre, c’était sans déplaisir que Mme Guérard accueillerait Armand Fabert. L’ami fraternel de Serge ne pouvait être considéré comme un fâcheux. Et les petits soins qu’on lui dédiait s’adressaient encore à l’époux.

D’ailleurs, bien avant son mariage, lorsqu’elle se doutait à peine de ses propres sentiments, Hélène n’avait jamais envisagé avec indifférence, comme un monsieur quelconque, cet homme de type austère, de distinction roide et réservée, mais qui se faisait bientôt apprécier dans le pays, pour sa rigoureuse équité, son altruisme, son jugement conciliant, et qui, dans le rôle difficile d’intermédiaire entre le chef et les ouvriers, s’attirait la sympathie de ceux-ci et justifiait la confiance de celui-là. Serge émergeait de l’eau, le maillot collé à son corps d’athlète, et traversant la grève courant et criant :

— Hélène, voici Fabert ! je reconnais la corne de sa voiture !

Il n’avait pas atteint la guérite que l’auto entrait dans la cour dont lé portail avait été maintenu ouvert. Fabert, en quittant le volant, trouva Mme Guérard sur le perron, un sourire amical aux lèvres et la main tendue :

— Soyez le bienvenu, monsieur !

— J’arrive un peu tôt, madame ! J’en suis confus !

— Votre ami se proposait d’aller au-devant de vous. Mais il a prolongé les plaisirs du bain. Et il ne peut qu’être enchanté de vous voir devancer de quelques instants l’heure présumée ! assura-t-elle avec grâce.

Ils poursuivaient maintenant dans le hall ces menus propos d’arrivée, elle, avec une aisance enjouée, lui, intimidé quelque peu de son intrusion dans le paradis secret. La jeune femme, resplendissante de bonheur, lui paraissait une figure nouvelle. Il avait peine à modérer une surprise et une admiration qui eussent semblé indiscrètes.

Dans sa robe de laine blanche, fleurie d’une rose à la pointe du décolleté, avec ses cheveux bruns, relevés en ondes floues, dégageant le front lisse et l’ovale exquis du visage, ses yeux veloutés sous l’arc allongé des sourcils, la mouche brune d’un grain de beauté près de la tempe et au coin des lèvres, Hélène ressemblait aux plus nobles portraits de Nattier ou de Largillière. Sa pâleur ambrée irradiait une sorte de lumière, qui s’aviva, révélant le foyer sacré dont elle était le reflet, lorsque Serge entra dans le hall.

— Comme elle l’aime ! pensa Fabert, saisi d’un malaise bizarre et complexe. Pourvu qu’il n’entame jamais cette confiance, l’heureux conquistador !

Guérard, beau comme un demi-dieu à la barbe d’or dans un blanc costume de colonial, frais, alerte, épanoui, recevait son ami avec un plaisir si franc que Fabert se reprocha ses sourdes inquiétudes.

— Tu sais ! tu es notre prisonnier jusqu’à demain matin, s’écriait-il, empoignant Armand par les coudes. J’irai te reconduire jusqu’à Nantes où notre auto est en réparation et notre chauffeur en congé. Je rentrerai de bonne heure dans l’après-midi ! ajouta-t-il, son regard caressant joignant celui de sa jeune femme. Car je m’accorde encore une huitaine de vacances. Tant pis pour toi, old chap! Rien de pressant là-bas, d’ailleurs ? Bon ! Nous en reparlerons sur la route de Nantes ! A demain, les affaires sérieuses ! D’ici là, ayons a good time, comme ces gais marsouins qui s’ébaudissent là-bas au milieu des flots !

Il engloutissait dans la poche de son veston les lettres que venait d’apporter Nanette et sur lesquelles il jetait à peine un coup d’œil insouciant. Jamais Serge n’avait montré plus de verve entraînante, plus de sérénité, ni mieux déployé les dons brillants d’une nature pleine de force généreuse, faite pour ressentir et communiquer la joie.

Fabert, plus tard, se rappela un léger incident de leur promenade à trois, au ras des lames. Serge, quelques minutes, s’attentionna à suivre le manège d’une méduse que la précédente marée avait déposée sur le sable et qui, se laissant soulever à chaque afflux des vagues, retournait, par glissements insensibles, à son élément.

— Hein ! Fabert, le philosophe ! Regarde un peu la force de l’instinct vital. Même ce pauvre amas de substance amorphe, cette margousse à peine organisée prouve sa volonté de subsister ! Exemple à suivre ! Lutter, se défendre, agir, jusqu’au bout ! Et il redressait sur le ciel son olympique stature, prêt au défi et au combat.

IV

Debout sur les degrés du péristyle, Hélène adressait, de la main et de la voix, un gai adieu aux deux voyageurs. Serge, toujours possédé d’un désir d’activité, s’était emparé du volant.

— A tantôt, chère ! Le temps d’expédier quelques affaires et de déjeuner avec le camarade. Je serai là pour l’heure du thé, certainement !

L’auto, enfilant l’avenue, laissa bientôt derrière lui le petit cap du Pointeau, les derniers arbres de la forêt, dépassa la bourgade de Saint-Brévin-les-Pins, puis l’embarcadère de Mindin. De l’autre côté de la Loire, Saint-Nazaire s’indiquait, dans le lointain indécis, par les fumées opaques des cheminées de ses ateliers et les silhouettes d’énormes grues. Ce fut vite fait de traverser la petite ville somnolente et boudeuse de Paimbœuf. Maintenant, la voiture roulait sur la route de Nantes. Alors Guérard, abandonnant les questions pratiques dont il s’était entretenu jusqu’alors avec son coadjuteur, aborda brusquement un sujet plus intime.

— A présent, causons. Je ne voulais ni te téléphoner, ni t’écrire. Une lettre peut s’égarer ; une tierce personne entend parfois une communication qu’on croit confidentielle. Tu n’as pas eu de nouvelles de miss Margaret Strandt ?

— Non ! Je suis un pitoyable détective. Impossible de savoir où elle a pu se faufiler après son apparition à Saint-Pierre.

— Je vais te renseigner. Elle est venue à Saint-Brévin-les-Pins, dernièrement.

Armand sursauta.

— Misère ! Et alors ?

— Alors, elle a essayé de me rencontrer. Presque chaque jour, j’ai reçu une lettre comminatoire ou éplorée ! Elle voudrait me revoir avant de s’éloigner. J’ai fini par lui promettre quelques minutes d’explication, à la condition qu’elle se tienne à distance. Et c’est pour cette liquidation, qui s’impose nette et brève, que je t’accompagne aujourd’hui à Nantes. Fabert, absolument démonté, considéra son ami avec stupeur :

— C’est à n’en pas croire ses oreilles ! Toi ! Te commettre en une démarche aussi déraisonnable que déplacée ! Ah ! Serge ! Tu n’y songes pas !

Le regard qui surveillait la route se durcit sous les blonds sourcils rapprochés.

— J’y songe très bien ! répliqua froidement Guérard. Si j’étais seul en jeu, les cris éplorés de Meg Strandt, ma soi-disant fiancée, me laisseraient parfaitement insensible. Et je me rirais de ses droits prétendus. Nous ne sommes ni en Angleterre, ni en Amérique, où ces embûches matrimoniales créent de sérieux ennuis aux imprudents.

— Non ! observa Fabert avec quelque ironie. Dans notre douce France, rien ne protège la jeune fille.

— C’est vrai ! J’oubliais que tu es féministe ! Donc, tu me désapprouves. Tant pis pour moi ! Le fait est que les soirées étaient longues à Marrakech. Meg, la sœur de mon propriétaire, les charmait par d’excellente musique. Le piano était unique dans la ville. La pianiste était fort gracieuse. Elle flirta à l’américaine, moi, je contai fleurette à la française. Deux conceptions très différentes.

— Oh ! Serge ! Serge !

— Austère censeur, blâme, mais écoute ! Je m’enflammai quelque peu, je l’avoue... Au cours des travaux de prospection qui m’écartaient de Marrakech, j’écrivis peut-être deux ou trois billets passionnés. Tu sais comment la fièvre africaine égare quelquefois un homme et lui enlève la responsabilité de ses paroles et de ses actes.

— Je le sais trop ! murmura faiblement Armand, blêmi tout à coup.

— Ne crois pas à une allusion, vieux camarade ! fit Guérard, serrant rapidement la main de son compagnon et évitant de le regarder. Je veux simplement t’apprendre comment Meg se trouve en possession de certaines lettres qu’elle interprète comme « des promesses solennelles valables aux yeux de tous les honnêtes gens », ainsi qu’elle le déclare avec emphase.

— Mais qu’espère-t-elle, puisqu’elle te retrouve... marié ?

— Tu dois comprendre qu’elle a besoin de clamer sa colère et son dépit ! Venir du Maroc, exaspérée par mon silence et, sans doute, par d’autres déceptions, apprendre mon mariage par l’avis d’un journal parisien, accourir à Saint-Pierre, trop tard : autant de désappointements qui exigent une compensation financière.

— Tu la méprises tellement ! Et tu l’as aimée !

Le beau visage de Serge se glaça de dédain.

— Pour une femme de cette sorte, le mariage est une affaire. Doux sourires et tendres paroles sont des avances perdues qui s’estiment en chiffres. Je vais donc procéder au règlement des faux frais avec certains égards.

— En d’autres termes, tu cèdes à une manœuvre de chantage. Es-tu certain qu’en lui donnant ainsi satisfaction, tu ne l’encourageras pas à récidiver ces intrigues ?

— Non ! proféra Guérard, la voix rude et assurée. Certains renseignements, obtenus par hasard sur les Strandt (pseudo- Américains, en réalité d’origine allemande et suspectés de manigances louches contre l’influence française ) me rendent maîtres de la situation et engageront Meg à une réserve prudente.

Fabert rumina quelques secondes de soucieuses réflexions. Puis, touchant le bras de Guérard, il dit d’un ton presque suppliant :

— Au nom du ciel, au nom de ton bonheur, ne te rends pas à l’appel de cette femme ! Délègue-moi à ta place, plutôt ! Je ne suis pas marié, moi 1 Les indiscrétions possibles, les médisances ne peuvent troubler personne à qui je sois cher !

Serge touché, mais opiniâtre, secoua la tête.

— Merci, cher terre-neuve ! mais je m’imaginerais faire contenance de pleutre si je me dérobais. D’ailleurs, Meg se figurerait que je la redoute et son audace s’en accroîtrait. Enfin...

Il hésita, et se décidant à avouer ses scrupules :

— C’est une femme, après tout... Je ne dois pas user de procédés injurieux.

— Même envers une adversaire, une ennemie supposée de notre race ?

— Même !... Et surtout, je le répète, je ne veux pas paraître avoir peur. Ce serait d’une politique déplorable.

Ils arrivaient aux barrières de Nantes et parcouraient les faubourgs encombrés. Fabert gardait le silence. Guérard, de côté, observa le profil sévère de son ami.

— Écoute, Armand, je t’ai dit sincèrement et simplement mon désir d’en finir avec une obsession absurde. Ne bats pas la campagne. Pour te convaincre, si tu doutes de ma bonne foi, attends-moi au café près de la Bourse. L’hôtel désigné est tout proche. En un quart d’heure, pas davantage, le traité sera conclu, l’indemnité de déplacement versée... Je te rejoindrai et nous vaquerons à nos affaires sans arrière-pensée.

— Soit ! mais... es-tu certain qu’on ne te tend pas un piège ? Une femme déçue est parfois dangereuse.

Serge se mit à rire.

— Vendetta ? Vitriol ? Revolver ? Que tu es romanesque, mon cher ami ! Une crise de nerfs, voilà tout le pis que je doive affronter. Et cela encore sera porté sur la note et se soldera par quelques billets bleus. Allons, voici le garage. Je te quitte. A tout à l’heure. Je te promets d’arriver bon premier.

Fabert savait toute insistance superflue. Aucune considération ne faisait jamais varier les résolutions de Guérard, une fois arrêtées. La contradiction l’excitait au lieu de le convaincre. En cet imbroglio, comme en tant d’autres circonstances, ressortaient les caractéristiques de ce tempérament de lutteur : goût de l’aventure, recherche du risque, confiance en sa maîtrise, plaisir d’exercer son énergie, sa décision, et de se colleter avec la difficulté.

Et c’était justement parce qu’il jugeait avec pleine clairvoyance les forts et les faibles de son ami que Fabert s’attristait, alors que Serge s’éloignait, de son pas flexible de grand chasseur, jetant un dernier encouragement badin par-dessus l’épaule :

— Ne t’ennuie pas ! Je ne t’en laisserai pas loisir. Je vais... et reviens !

Armand, dans le maintien habituel à ses promenades solitaires et méditatives, mains enfoncées dans les poches, nuque ployée, regard sur le pavé, coudes serrés au corps comme par une contraction frileuse, gagna le café assigné au rendez-vous. Mais, incapable d’y attendre passivement, il préféra piétiner au dehors, cherchant à découvrir plus tôt l’apparition de Serge, dans la cohue affairée qui circulait sur le quai de la Fosse, une des artères les plus encombrées du monde, offrant trois voies parallèles au trafic d’une grande cité industrielle et commerçante : le fleuve, le chemin de fer, la chaussée où se croisent tramways, fardiers, autos et piétons.

Ce grouillement pittoresque et incessant fatiguait Fabert sans le distraire. Le malaise ressenti, la veille, en présence des nouveaux époux, revenait, s’accentuait en mécontentement et en inquiétude. Si malheureux qu’il fût de blâmer l’ami qu’il adorait, il s’irritait contre lui.

— Il ne devait pas céder ! C’est mal ! Si jamais elle apprenait !

Fabert revoyait, avec un frémissement de respect et de pitié, le pur et fier visage, illuminé de confiant amour, qu’il avait admiré la veille. Comment, en possession d’une félicité divine, Guérard avait-il la folie de risquer un tel enjeu ?... Armand connaissait mieux que personne certaines lacunes de cette personnalité si brillamment douée, ardente à l’entreprise, audacieuse dans l’action, mais dépourvue d’esprit de suite et de persévérance dans l’effort. Et ses perplexités actuelles s’aggravèrent de lancinantes appréhensions pour l’avenir.

Avec un infini soulagement, le délai à peine à son terme, Fabert voyait apparaître la haute silhouette et la tête blonde puissante qu’il guettait, au débouché de la rue voisine. Mais, presque au même instant, Guérard oscillait, puis s’écroulait à terre. Un remous de la foule aussitôt le cacha.

Armand, d’un élan affolé, traversa le carrefour, fendit le rassemblement et se trouva devant l’homme étendu sur le trottoir.

— Serge ! cria-t-il éperdu, tombant à genoux et essayant de passer son bras sous les lourdes épaules.

A la voix familière, le visage extraordinairement livide eut un faible tressaillement, les paupières se soulevèrent sur les yeux aussitôt révulsés. Les mains tâtonnantes, avec quelques soubresauts, cherchèrent à comprimer la poitrine. D’une voix éteinte, perceptible seulement pour l’ami agenouillé que cherchait son dernier regard, Serge, en un soupir, bégaya :

— Inconnu, dis !

Cet effort suprême emporta le dernier souffle de vie. Brusquement, le corps se figea dans l’éternelle immobilité.

Des rumeurs confuses s’élevèrent dans le rassemblement.

— Regardez, ce petit trou sanguinolent à la chemise.

— Encore un coup des poinçonneurs ! Ils ne l’ont pas manqué, celui-là !

A tort ou à raison, en ce temps, un bruit courait par la ville. De mystérieux malfaiteurs se plaisaient, disait-on, à blesser sournoisement des passants à l’aide d’une aiguille ou d’un poinçon. Des femmes, des enfants auraient été victimes de ces maniaques — peut-être mythiques. Quoi qu’il en fût, devant cette mort soudaine et violente en pleine rue, la légende s’accréditait ; l’imagination populaire aussitôt imputait au criminel introuvable ce nouvel attentat.

Fabert, malgré son désarroi, perçut les propos accusateurs. Comme en un cauchemar, tissé d’abominables invraisemblances, il devait vaquer à de cruelles obligations et secouer sa stupeur pour répondre à des questions précises, établir l’identité du défunt, expliquer les conditions de leur voyage.

— Ami intime de M. Guérard, n’avez-vous aucune donnée sur la cause de ce malheur ? Fabert se rappela le mot, balbutié par le moribond dans un suprême effort, et crut en deviner le sens occulte. Révéler la véritable situation, ce serait empoisonner des pires amertumes la douleur si violente qui allait frapper Hélène. Flétrir ses plus beaux souvenirs, ruiner sa foi, lui enlever la force de supporter la dure épreuve ! Mieux valait encore soustraire la coupable supposée à un légitime châtiment que d’accabler une innocente.

Certain de s’accorder au souhait dernier de son ami, Armand n’hésita pas, sous l’œil inquisiteur du magistrat.

— Aucune donnée ! repliqua-t-il brièvement. La veuve pourrait pleurer en paix.

V

M. Jean Marescaux, à l’amble de son hunter, se promenait, dans le joli matin d’été, bleu et argent. Vignobles, pâturages, champs de céréales fauves ou de camomille neigeuse, taillis de châtaigniers, formaient une harmonieuse mosaïque qui tapissait les pentes et les profondeurs du vallon. Les travailleurs fauchaient les blés, dressaient les javelles, saluaient quelquefois le cavalier. Et celui-ci, en dépit de la gaîté des choses et de l’élégance de ses bottes neuves, la migraine aux tempes, bâillait misérablement.

Quoique M. Jean Marescaux ne ressemblât en rien à l’illustre auteur d’Atala, il était enclin à « bâiller sa vie », selon la forte expression de Chateaubriand — surtout quand il se trouvait enfermé au Crédit des Deux-Mondes. Le neveu de M. Boulommiers occupait, en cet établissement financier, un emploi honorifique auquel il se dérobait avec une constante et ingénieuse assiduité. Aussi la migraine lui échéait-elle fatalement, chaque lundi, pour l’obliger à prolonger jusqu’à l’après-midi le repos hebdomadaire.

Mais il était admis que le neveu de M. Boulommiers pouvait en prendre à l’aise avec toute règle. « Ne faut-il pas que jeunesse se passe ! » répétait, comme un aphorisme, l’oncle indulgent, rappelant volontiers à propos du coquin de neveu ses propres expériences orageuses.

Or, il arrivait, par un bizarre réflexe, que cette complaisance continue finissait par agacer Jean Marescaux. Il y sentait trop l’indifférence. Aucun lien vivace ne s’était formé entre lui et ses parents. Il se rendait compte qu’ils l’avaient agréé, ainsi que son frère, uniquement parce que les convenances l’exigeaient. Sourdement, il en voulait à son oncle de n’avoir pas pris la peine de le diriger, et à sa tante, de ne chercher en rien à se faire aimer. Cet abandon moral, à la longue, engendrait chez le jeune homme un indéfinissable malaise.

Tout l’inclinait, ce matin, à l’humilité et à la mélancolie. La veille, aux courses de Beaulieu, son cheval, se dérobant au saut de la haie, lui avait valu une chute sur la pelouse, moelleuse, et d’autant plus risible. Et les coupes de vin d’Anjou, absorbées le soir à un dîner de garçons, n’avaient été qu’une consolation éphémère, suivie d’insomnie et de nuageux réveil.

— En vrai, je suis un raté, voilà !... Ce que Guérard doit me juger peu de chose !... Quand il sera de retour, nous causerons sérieusement. Le spleen, qui l’étreignait aux côtes, l’incita à un nouveau bâillement qui, distendant démesurément ses mâchoires, s’acheva en une plainte rauque, semblable au cri d’une bête forcée. Un rire, de l’autre côté de la haie, fit écho à ce hululement.

Un chapeau de paille, des frisures brunes, des yeux luisants de malice, une main collée sur la bouche d’où s’échappaient des fusées rieuses inextinguibles ; voilà ce que M. Mareseaux aperçut au-dessus des frondaisons d’églantiers. Feignant de ne rien remarquer, très digne, il se haussa sur les étriers pour lancer son cheval au grand trot.

— Petite pécore ! maugréa-t-il sous sa moustache brune. Qui s’attendait à la trouver là, comme un diablotin qui sort d’une boîte !

— Ce grand escogriffe ! Combien il s’amuse en tête-à-tête avec lui-même !

Et Thérésine quittait l’embuscade où elle s’était blottie pour éviter la rencontre du cavalier, entrevu au tournant du chemin.

Il y avait entre eux deux, qui paraissaient s’ignorer, une histoire sans fait, créant un antagonisme latent. Mlle Jouvenet avait débuté comme dactylo au Crédit des Deux-Mondes. Jean, qui traversait la salle des tapeuses pour gagner le sanctuaire où il somnolait sur la cote, distingua le minois brun espiègle et le gratifia d ’œillades insistantes. Les compagnes de la jeune employée la plaisantèrent. Thérésine se fâcha tout rouge. Chaque fois que M. Mareseaux longeait son pupitre, elle se rencognait la tête entre les épaules, ainsi qu’une tortue réfugiée sous sa carapace. Sur ces entrefaites, Mme Jouvenet subit une attaque légère de paralysie. La campagne lui fut conseillée. Un poste de comptable, à la fonderie de Saint-Pierre, fut offert à Thérésine qui s’empressa d’accepter. Là, malencontreusement, le hasard replaçait le gêneur dans ses brisées.

— Mais, le Seigneur en soit loué ! Je n’ai point affaire à lui ! Ce n’est ni M. Guérard ni M. Fabert qui ennuieraient ainsi une honnête jeune fille.

Et humant à pleins poumons l’air savoureux, elle pressa son pas alerte pour rejoindre, par un raccourci à travers champs, la tâche qui lui plaisait. L’ennui n’avait pas de prise sur celle-là !

Dès qu’elle entrait dans son petit bureau, blanchi à la chaux et sommairement meublé, adjacent au cabinet directorial, Thérésine, loin de se sentir emprisonnée, éprouvait une impression de bien-être, de sécurité, de joyeuse excitation, presque de supériorité ! (Mlle la secrétaire de M. le directeur n’avait-elle pas sous ses ordres un petit expéditionnaire bossu d’une quinzaine d’années?) Et c’était allègrement qu’elle passait son grand tablier, enfilait ses fausses manches, dépouillait, classait et annotait la correspondance.

— Au fait, nous ne verrons peut-être pas M. Fabert avant tantôt. Il devait s’arrêter à Nantes en revenant de sa visite à Saint-Brévin !

Reviser des comptes, trier des lettres, répondre au téléphone ; la matinée courait à toute vitesse. Onze heures et demie ! Les ateliers se vidèrent. Le bossu, prestement, sautait de son escabeau, changeait de veston, détirait ses manchettes.

— M. Fabert étant absent, je resterai jusqu’à midi, de crainte qu’on ne téléphone, dit Thérésine. Prévenez-en ma mère, s’il vous plaît.

Elle ferma les tiroirs, épingla son chapeau, prit ses petites dispositions de départ. Tout à coup, la sonnerie du téléphone se fit entendre.

— Allo ! Allo ! Qui me parle ? C’est vous, monsieur Fabert ?

Thérésine s’étonnait, tellement la voix qui lui parlait était méconnaissable. Mais tandis que, le récepteur à l’oreille, elle recueillait les lointaines paroles, la certitude se fit dans une surprise épouvantée.

— Vous me demandez si la famille Boulommiers est aujourd’hui à la Chènetière ?... Je le suppose... J’ai aperçu (elle hésita, répugnant à prononcer le nom) M. Jean ce matin même...

— Les prévenir immédiatement ?... Un accident à M.Guérard ? Grave ?... Mon Dieu ! c’est affreux ! Soyez tranquille, monsieur... Tout de suite ! Je vous le promets ! Oui, je me souviendrai de votre adresse...

Thérésine se précipita au dehors. A l’ombre des hangars, quelques ouvriers mangeaient, le pain sous le pouce, ou faisaient méridienne. Ni à ceux-là, ni au vieux concierge, il ne serait bienséant de confier le grave message et le mortel secret.

— Eh bien ! J’irai moi-même ! décida la jeune fille, sans chercher davantage.

Emportée par son zèle, elle partit en courant, traversa la rivière sur la passerelle du moulin, et gagna ainsi la Coulée-Verte, un chemin ancien mal frayé, qui montait vers la Chènetière. Thérésine, sans ralentir le pas, ni prendre garde au soleil de midi qui dardait rudement, gravit les lacets escarpés qui l’amenèrent devant le portail monumental, aux pilastres surmontés de gigantesques pommes de pin. D’une main pressée, elle tira la poignée de fer ouvragé qui mit en branle une cloche retentissante, logée dans un petit auvent, au faîte du château. Ce carillon, digne d’une église de village, fit surgir du vestibule un valet au gilet de velours côtelé, le ventre bridé d’un tablier blanc.

Le solennel personnage, avant même que la grille fût ouverte, fronça le sourcil devant la piètre visiteuse qui, poussiéreuse, essoufflée, inconsciente du dérangement qu’elle occasionnait, poussait l’audace jusqu’à demander M. et Mme Boulommiers.

— Impossible ! Revenez plus tard ! Monsieur n’est pas ici. Et Madame est à table ! Ce dernier fait fut énoncé avec une autorité dont Thérésine se fût réjouie en toute autre occasion. Il semblait que rien au monde ne pût prévaloir contre ce règlement dûment établi, et qu’un tremblement de terre fût même obligé à un délai pour ne pas déranger le repas de Madame !

— Eh bien ! quand même, prévenez-la ! répliqua Thérésine, prenant à son insu un ton de commandement. Il est de toute urgence que je lui communique sans tarder la nouvelle qui vient de m’être téléphonée à l’usine. Le valet toisa de haut en bas, avec hostilité, l’importune obstinée, et à contre-cœur rétrograda vers la maison. Thérésine, de la grille où elle restait plantée, entrevit, dans l’écart d’un rideau du rez-de-chaussée, la moustache brune de Jean Marescaux. Le majordome revint, l’air rechigné.

— Vous pouvez entrer. On va vous parler. Et il conduisit la jeune fille à un vestibule dont les portes vitrées laissaient apercevoir les pelouses et les bouquets d’arbres du parc. Elle n’eut pas le temps d’examiner les trophées de chasse et les tableaux. M. Marescaux poussait une porte latérale. Elle s’avança vers lui, ne sentant plus que la hâte de remplir sa dure mission.

— Je viens, sur l’ordre de M. Fabert, vous avertir. Un accident est arrivé à M. Guérard, à Nantes. On vous demande de le rejoindre tout de suite. Et Mme Boulommiers est priée de se rendre au plus tôt près de Mme Guérard qui, restée à Saint-Brévin, ne sait rien encore.

Assourdi, le jeune homme comprenait à peine. Mlle Jouvenet dut se répéter mot à mot. Alors, empoigné d’une terrible anxiété, il se pencha vers l’émissaire de mauvaises nouvelles.

— Cet accident est-il donc si grave ? En savez- vous davantage ? Dites-le... La voix manqua à Thérésine pour articuler le mot formidable. -Mais Jean le vit trembler sur ses lèvres. Il se redressa livide.

— Alors ? Vous croyez ?

— Je le crains ! dit-elle très bas...

— Mon Dieu ! C’est atroce ! Ma pauvre sœur !

Il porta la main vers ses yeux. Mlle Jouvenet fit un mouvement pour s’éloigner. Alors Mareseaux la sollicita d’un geste.

— Quelques minutes, mademoiselle, je vous en prie. Je vais prévenir ma tante. Peut-être aurons-nous besoin de recourir à votre aide, à vos renseignements. Je suis tellement troublé !...

Il rentra dans l’appartement, en laissant la porte ouverte derrière lui. Thérésine percevait le murmure précautionneux de sa voix, coupé par les exclamations de Mme Boulommiers.

— Un accident ! Hé ! mon Dieu ! cela devait arriver un jour ou l’autre, avec un brûlot de cette sorte ! Aller à Saint-Brévin, moi, comme ça tout de go ? Ce serait insensé.

Elle repoussait sa chaise avec fracas.

— Parler à cette personne ?... A quoi cela m’avancerait-il ?

Néanmoins, son pas pesant fît craquer le parquet de la pièce voisine et son imposante carrure emplit le cadre de la porte, en face de laquelle se tenait Thérésine.

— Alors, mademoiselle, c’est M. Fabert qui a eu l’idée de vous déléguer et qui prétend m’expédier là-bas ?

La brusquerie hautaine de l’apostrophe blessa moins la jeune fille que le mépris témoigné à son chef.

— Je n’ai pas l’habitude de discuter les décisions de M. Fabert, répliqua-t-elle d’un ton sec. Je les sais d’ailleurs toujours sagement motivées. Aussi n’ai-je pas hésité à m’acquitter sur l’heure d’une commission qu’il jugeait pressante.

Mme Boulommiers ne comprit pas la leçon. Elle pensa seulement que cette « personne » vêtue d’une modeste robe de satinette noire désirait une récompense pour son dérangement. Du bout des doigts, elle fouilla l’aumônière, pendue à sa ceinture, et reprit d’un ton plaintif et aigre, en faisant cliqueter ses clés :

— Alors, il s’ensuit qu’à simple réquisition, je dois imiter cette docilité, moi, et filer sur l’heure à Saint-Brévin ! C’est vraiment commode, surtout quand on n’a pas d’auto sous la main !

Jean Marescaux, piaffant d’impatience, tira sa montre.

— Midi et demi ! Impossible maintenant d’attraper un express avant ce soir. Mademoiselle, puis-je demander un nouveau service à votre complaisance ? Dès votre retour à l’usine, voulez-vous téléphoner à Angers pour qu’on envoie immédiatement une auto ici ? Ainsi, ma tante, auriez-vous le temps de rapides préparatifs. Nous serions de bonne heure dans la soirée à Nantes, près de M. Fabert. (Il inscrivait l’adresse que lui dictait Mlle Jouvenet.) De là, en connaissance de cause, nous télégraphierions à Paris, pour prévenir, s’il y a lieu, mon oncle et Edmond. Et nous nous rendrions ensuite à Saint-Brévin. Ce plan me semble assez logique.

Consultant Thérésine du regard, le jeune homme omettait de demander l’assentiment de sa tante. Celle-ci d’ailleurs, étourdie comme une grosse mouche qui se cogne aux vitres, était hors d’état de lier deux idées.

— Je téléphonerai dès que la poste sera ouverte, à deux heures. Comptez-y, monsieur. Mme Boulommiers tendit la main. Entre le pouce et l’index brillait une pièce blanche :

— Voici pour l’embarras que tout cela vous occasionne, mademoiselle !

Thérésine, surprise, fit deux pas en arrière, le front ardent, les yeux pleins d’éclairs. Mais cette flambée s’éteignit aussitôt, faisant place à une expression de calme ironie. Sans paraître remarquer l’offrande dédaigneuse, la jeune fille s’inclinait légèrement.

— Du moment qu’il s’agissait de rendre service à des chefs que je respecte, l’embarras, madame, ne comptait pas.

Et laissant Mme Boulommiers décontenancée, sa pièce de monnaie rentrée dans la paume, la petite dactylo franchit le seuil du château avec une dignité de princesse.

Jean Marescaux traversa la cour sur ses pas, et la dépassant près de la grille, ouvrit lui-même le battant.

— Mademoiselle, je vous suis profondément reconnaissant, croyez-le bien !

Ce n’était évidemment que geste et formule de banale politesse ; mais après les procédés insultants de la tante, la jeune fille fut sensible à la civilité cérémonieuse du neveu, et y répondit d’un balancement de tête.

— Quelle famille insupportable avec son orgueil ! pensa-t-elle en s’éloignant. Je ne m’étonne plus si ce garçon bâille si fort !

VI

Il était environ cinq heures quand la limousine, envoyée d’Angers à Saint-Pierre-du-Layon, atteignit Nantes. Fabert, prévenu, rejoignit la tante et le neveu, et leur apprit les circonstances tragiques. Ce récit, qui affectait douloureusement Jean Marescaux, révolutionna Mme Boulommiers.

Une mort violente dans la rue, une autopsie, une enquête judiciaire ! Jamais ces abominations ne s’étaient produites dans sa famille. Tout le monde y trépassait avec décence et discrétion, selon les rites usuels ! Et elle ne se gênait pas pour manifester sa réprobation virulente contre le brouillon par qui s’introduisaient des innovations scandaleuses !

Jean Marescaux et Fabert, d’un regard, se comprirent. Cette femme, hargneuse et pleurnicharde, serait incapable de remplir le rôle délicat qu’on avait pensé naturellement à lui conférer. Jean, carrément, trancha dans le vif.

— Ma tante, il vaut mieux que vous restiez ici à vous reposer. Ces émotions sont trop fortes pour vous ! Je vais aller moi-même près d’Hélène. Sait-elle quelque chose de la triste vérité ?

Les traits de Fabert, déjà amincis par la fatigue, se resserrèrent encore.

— J’ai cru devoir lui faire pressentir un contretemps, retardant le retour de Serge, afin de la disposer par degrés à la connaissance de son malheur. Je n’ai pas téléphoné, craignant de trahir mon émotion. Sa présence ici, au milieu des pénibles complications, était inutile. Je viens de lui adresser un nouveau télégramme ainsi conçu : « Léger accident. Explication prochaine. » Et cette fois, j’ai signé de mon nom.

Marescaux serra la main de Fabert.

— Merci pour elle... et pour nous ! murmura-t-il. Mais il faudrait près d’elle une femme de cœur... une amie en qui elle ait toute confiance pour l’aider à supporter ce coup atroce... et les jours affreux qui vont suivre. Si je télégraphiais à Mlle Solange Mainfrey ? acheva-t-il tout haut à l’adresse de sa tante qui, effondrée dans un fauteuil, s’épongeait en gémissant.

— Faites comme bon vous semble ! accorda sèchement la vieille dame. Mme Mainfrey était, en effet, une amie de Mlle Valreux, et Hélène s’est liée avec la fille, son aînée d’une douzaine d’années pourtant.

Marescaux écrivait déjà sur son bloc-notes le texte d’une dépêche : « Mlle Mainfrey. Château de Fonteclaire, Saumur. Terrible malheur. Serge Guérard décédé subitement. Venez au secours d’ Hélène restée à Saint-Brévin. Son frère : Jean. »

— Personne ne lui sera de meilleure assistance ! conclut-il, en sonnant pour remettre le brouillon au chauffeur. Maintenant, il faut repartir.

Mais sa mâle figure bronzée s’altéra. Une sensation, qu’il n’avait jamais éprouvée, — la peur, oui, la peur ! — l’étreignait soudain au thorax et à la gorge, et lui faisait monter une sueur glacée au front. Piteux comme un enfant qui n’ose se lancer dans les ténèbres, il considéra Fabert.

— Quelque chose vous retient-il ici, ce soir ? Vous étiez près de Serge au dernier instant... Hélène voudra vous interroger... Alors ?

— Je ne me crois plus utile aujourd’hui ! fit Armand. Et je puis revenir demain à la première heure, car je devrai procéder à des formalités interminables. Je crois n’avoir pas déjeuné. Ne vous en tourmentez pas. Une tasse de thé et quelques sandwichs me suffiront amplement.

Peu d’instants après, l’auto emportait les deux hommes. Le difficile mandat qu’ils allaient remplir les oppressait d’un même malaise. Ma receaux, pour secouer ce silence où ils entendaient trop leur mutuelle frayeur, se mit à parler de Solange Mainfrey, — la Gloire de Fonteclaire, — comme on l’appelait à Saumur. Unique héritière d’une famille d’opulents champagniseurs, Solange, à vingt ans, sollicitée à de brillantes alliances, s’était éprise d’un jeune disciple de l’illustre Pasteur, le docteur Max Obertin, qui succomba en Afrique, en étudiant la « maladie du sommeil ». Mlle Mainfrey, fidèle à ce souvenir, renonça au mariage, et consacra

sa fortune et sa vie aux œuvres humanitaires et

scientifiques auxquelles s’était intéressé le fiancé mystique.

Jean Marescaux n’avait jamais prêté autant d’attention à cette histoire qu’à ce moment où il la narrait à Fabert, et il s’étonna lui-même de son ton apologique.

— C’est bien romanesque, observa-t-il, rêveur. Mais chic tout de même, hein ?

— Très beau ! accorda Fabert. J’en conclus que vous avez eu une excellente idée en appelant, près de Mme Guérard, cette amie d’âme si élevée.

En dépit de lui-même, un parallèle se formait dans son esprit entre la fin noble du savant, au champ d’honneur, et la mort dramatique de Serge, épilogue sanglant d’un fiévreux passé. Les regrets de Mlle Mainfrey s’entretenaient de souvenirs purs, menant à de sublimes espoirs. Quels troubles éléments corrompraient l’affliction d’Hélène, au premier soupçon de la vérité ?

« Pauvre et infortuné ami ! Cette injure posthume te sera épargnée ! Tu désirais tant sa paix, son bonheur ! Il ne faut pas qu’elle se doute jamais. »

Fabert se pencha vers la portière pour rafraîchir son front enflammé et sonder le clair crépuscule.

— Où sommes-nous ? demandait Marescaux, moins familier avec l’itinéraire.

— Nous arrivons à Paimbœuf.

— Déjà !...

Ce mot traduisait leur effroi secret, plus poignant à mesure qu’ils approchaient du but. Comment atténuer le coup fatal ?

L’auto roulait sur le sol moussu de l’avenue forestière avant qu’ils eussent trouvé une solution, puis s’immobilisait devant le portail. La maison, sans une lumière, s’érigeait, grise et muette, sur le ciel verdi, traversé de bandes mauves. Mais une forme blanche accourait du fond du hall, se dressait sous le péristyle dont les arrivants, les jambes amollies, gravissaient lentement les degrés.

— Tous deux, et seuls ?... Alors Serge ?

La réponse implacable, les funèbres émissaires n’eurent pas à la formuler. Leur silence, leurs physionomies navrées décelèrent tout ce qu’ils devaient dire. Hélène, penchée en avant, resta une seconde pétrifiée, la bouche entr’ouverte, les mains appuyées sur son sein où bondissait son cœur déréglé. Puis un cri aigu jaillit de ses lèvres convulsées, ses bras battirent l’espace et, comme une statue renversée par un choc, la jeune femme tomba rigide.

VII

— Non ! ce n’est pas possible ! Non !

Toute la nuit, elle avait répété cette mélopée et chassé, d’un geste monotone, l’obsession affreuse. Parfois, elle plaquait ses mains sur ses oreilles, comme pour interdire tout bruit extérieur et démêler, dans l’horrible tumulte de son cerveau, quelque chose qu’elle discernait mal. Ses prunelles alors se dilataient dans un effarement indicible. Et retombant sur ses oreillers, Hélène criait de nouveau sa révolte et son désespoir :

— Jamais plus ! Est-ce vrai ? Non ! Non ! Non ! Dieu ne permet pas cela ! C’est trop ! C’est trop !

Elle repoussait avec colère et son frère et sa vieille bonne, quand l’un ou l’autre se penchait vers elle :

— Qu’on me laisse ! Personne ! Personne ! Je ne veux personne près de moi !

Tout à coup, au matin, lui apparut une figure, auréolée d’or par une abondante chevelure blonde, des yeux bleus, dont la lumière, tamisée d’un voile humide, pénétra son âme :

— Solange ! Oh ! Solange ! Vous voilà ! C’est donc vrai ?

Ses bras s’accrochèrent aux épaules de son amie, attirant éperdument vers le sien le doux visage baigné de pleurs. Alors, la terrible tension de ses nerfs s’amollit. Un déchirant sanglot lui brisa la gorge. La ruée des larmes se fit jour : larmes sans fin, amères, corrosives, épuisantes, mais salutaires. Jean Marescaux, remué de fond en comble par ce spectacle, sortit précipitamment de la chambre, afin d’essuyer lui-même ses paupières.

— Mlle Mainfrey s’est mise en route dès l’aube ! apprit-il à Fabert. Je n’attendais pas moins de son dévouement. Maintenant qu’elle est ici, nous pouvons en sécurité laisser Hélène sous sa garde et retourner à Nantes pour les apprêts des obsèques. Pauvre Serge, si vivant, si actif, si souriant ! Je suis tenté de crier comme sa malheureuse femme : ce n’est pas possible !

Elle n’avait pas fini de le redire, ce mot lamentable, tandis que Solange, la berçant comme une enfant malade, essayait de l’habituer à la réalité inexorable.

— Je ne peux pas y croire ! On me l’aurait tué ? Mais pourquoi cette mort brutale, abominable, loin de moi ?... Tout se joint pour m’accabler ! Un tel arrachement ! En plein bonheur ! J’en mourrai, heureusement !

Solange Mainfrey pressa entre les siennes les petites mains errantes, levées pour de violentes protestations.

— Le chagrin ne tue point, ma chérie !... Et l’on peut vivre de sa douleur même ! Je vous apprendrai comment.

Hélène, au milieu de son délire, fut dominée par cette autorité, grave et douce. Elle regarda Mlle Mainfrey avec une humilité presque craintive : — Vous êtes une sainte, vous, Solange ! Moi, une femme seulement ! Tout est fini, tout ! Je vous l’affirme. Je n’ai plus qu’un souhait : le rejoindre ! Comment vivre séparés ?...

Solange secoua la tête.

— J’ai parfois pensé, chérie, qu’il vaut mieux encore être séparés par la mort que par la vie... si

méchante souvent !

VIII

Dans la prostration qui suit les grands brisements, alors que l’âme, recrue de douleur, cherche à s’anéantir dans l’inertie et le silence, il lui faut subir un nouveau supplice qui la harcèle et la tient cruellement en éveil. La nécessité s’impose de fixer et de concentrer une pensée et une volonté défaillantes pour résoudre des questions pratiques, aussi pressantes que pénibles. Hélène, malgré les sollicitudes qui l’entouraient, n’échappa pas à cette torture. ,Son avis dut être requis pour certaines dispositions. En premier lieu, l’inhumation se ferait-elle à Nantes, dans le tombeau de famille des Guérard ?

Un réveil étonnant d’ énergie releva la jeune femme et ranima sa voix :

— A Saint-Pierre ! déclara-t-elle. Nous y devions vivre ensemble. J’y achèverai mon existence sans lui. Mais du moins, il reposera près de ma marraine, dans le petit cimetière du couteau, où je l'irai visiter chaque jour.

Mme Boulommiers critiqua vivement cette décision dès qu’elle en eut connaissance. A son sens, une veuve ne sait jamais ce que l’avenir lui réserve, — surtout une veuve de vingt-deux ans, ayant la figure et la fortune d’Hélène, et ayant été mariée quelques semaines seulement... Ce mausolée si proche pouvait, un jour ou l’autre, rappeler seulement des souvenirs...

— Importuns ! définit crûment Jean Mareseaux. En un mot, ma tante, vous vouez déjà Hélène au mauve et au rose des veuves consolables ! Je crois que vous vous méprenez sur son compte ! Serge valait bien la peine qu’on le pleurât, après tout !

Les ironies glissaient sur Mme Boulommiers. Elle et son mari n’accordaient au défunt que des regrets très mitigés, auxquels se mêlait un certain soulagement ; Serge Guérard, vivant, les avait quelque peu dérangés et encombrés. Certes, ils témoignaient à sa mort tragique la compassion qu’imposent les sentiments humanitaires. Et puis, au point de vue social, il était inadmissible que la vie d’un passant, — qui pourrait être soi, — fût à la merci du premier maniaque venu !

L’autopsie avait relevé une seule blessure, — un cas extrêmement rare et curieux, assurait le médecin légiste. Un instrument effilé, aigu comme un poignard soudanais, plongé dans la poitrine de la victime, avait lésé le muscle cardiaque dans presque toute son épaisseur, sans toutefois pénétrer dans la cavité ventriculaire. Serge Guérard, sous l’influence de l’excitation psychique, avait pu marcher, se mouvoir, vivre enfin, quelques minutes avant que survînt la syncope mortelle. Ce délai suffit à l’agresseur inconnu pour s’esquiver impunément et se perdre dans la foule.

— Il en résulte que ce sinistre monomane court encore ! observaient les gens bien informés qui se communiquaient discrètement ces renseignements, dans le cortège du convoi funèbre. Toutes les voix s’accordaient à déplorer la perte prématurée de Guérard : « Un garçon de valeur, doué d’un tel cran, donnant de si grands espoirs ! » et sur les tons les plus divers se paraphrasait la forte parole de l' Imitation : « L’homme est aujourd’hui ! Et demain il a disparu ! »

Cramponnée au bras de Solange Mainfrey, Hélène, à l’abri de ses longs crêpes, suivait, muette et passive, les péripéties de la cérémonie mortuaire, qui, commencée à Nantes, s’achevait à Saint-Pierre-du-Layon.

« Je suis sa femme : Mme Serge Guérard. Je le représente désormais. Et je veux veiller à ce qu’il lui soit fait honneur. » Le sentiment de ce devoir galvanisait Hélène, commandait ses mouvements, l’aidait à réagir contre la douleur qui la poignardait. Roide, automatique, sans prière, sans larmes, elle se tint parole et alla jusqu’au bout de son calvaire. Ni à l’église, en revoyant la place où elle avait reçu le nom bien- aimé, agenouillée près de celui qui gisait à présent sous le lourd catafalque, ni même devant la fosse béante, la jeune femme ne permit aux sanglots qui l’étouffaient d’éclater. L’excès même de son martyre amenait l’insensibilité.

Et ce fut dans l’inconscience absolue, sous les voiles épais qui cachaient sa pâleur, qu’elle se prêta aux formalités d’usage et subit les innombrables condoléances. Puis ayant atteint la limite des forces humaines, Hélène s’affaissa sur l’épaule de Solange Mainfrey, tandis que l’auto les ramenait toutes deux aux Fauconneries.

IX

Le florissant été s’efforçait en vain de pénétrer la maison de douleur. Pendant des jours et des jours, la femme blessée au cœur demeura atone, les regards vides, allongée sur son lit ou sa chaise longue, les mains croisées sur sa poitrine, ainsi qu’une statue tombale. Et la vie qui demeurait stagnante était si restreinte, si atténuée, qu’elle semblait le prélude de la mort.

La veuve avait voulu, dès son retour, prendre possession de la chambre préparée pour l’intimité conjugale, meublée des objets chers au passé des deux époux, et choisis comme figurants préférés de leur avenir commun. Solange n’avait pas détourné la jeune femme de ce dessein téméraire. Sans doute, l’accoutumance serait pénible, mais mieux valait tout de suite en subir la meurtrissure que de conserver, au centre du logis, un cénotaphe interdit et redoutable qu’on ne se décide plus à ouvrir qu’avec un frisson. L’effet s’amortirait à la longue, Les choses évocatrices deviendraient des reliques chères.

L’admirable amie demeurait toute vouée à sa tâche de gardienne. Elle n’essayait ni exhortation ni raisonnement pour tirer Hélène de son marasme. Tout cela eût été maladroit et intempestif. Il fallait laisser à son organisme, accablé par un choc violent, le repos absolu où les forces exténuées se ranimeraient sourdement. Et sans trop s’alarmer de la longue dépression, Solange se bornait à effleurer la pauvre endolorie de soins délicats comme des caresses, épiant, pour en tirer parti aussitôt, la moindre velléité de réveil.

De temps à autre, l’auto de Mlle Mainfrey l’emmenait à Saumur pour une rapide échappée. Solange courait visiter ses œuvres. Au retour, elle se laissait aller à parler de ses protégés, à raconter- les menus événements, survenus à l’asile Sainte-Geneviève ou à l’école agricole. Ces récits furent d’abord à peine entendus d’Hélène, plongée dans son éternel rêve.

Cependant, un jour, l’accent chaleureux de Solange surprit Mme Guérard. Mlle Mainfrey expliquait l’idée initiale de ses diverses fondations. Le docteur Grancher, ami du glorieux Pasteur, avait affirmé que la tuberculose n’est pas héréditaire, mais contagieuse, qu’en séparant à temps les enfants de parents tuberculeux, il était possible de les soustraire au terrible fléau, et de régénérer ces organismes frêles, mais encore sains, par un séjour à la campagne. La jeune fille, s’inspirant de ces principes, avait été ainsi conduite à créer une colonie de pupilles, puis une école professionnelle et agricole qui retiendrait au plein air les petits citadins débiles, et leur procurerait un gagne-pain salubre.

Mais qui donc l’avait déterminée, par son exemple et ses conseils, à cette initiative ? Mme Guérard se rappela que le docteur Max Obertin fut un ardent propagateur des découvertes de Grancher. En énonçant les assertions optimistes du maître, Solange répétait sans doute les paroles textuelles du disciple qui les lui enseigna. Et c’était là le secret de l’enthousiasme contenu qui vibrait dans sa voix, du feu pudique qui montait à son front, du sourire ému filtrant entre ses paupières. Sa vocation du bien, elle la devait à l’amour, — l’amour irréductible, inaltérable qui la stimulait encore, malgré la mortelle séparation.

Hélène, soulevée sur le coude, examinait avec une singulière persistance la belle physionomie de la vierge-veuve. Et brusquement, sa curiosité éclata :

— Alors, c’est de tout cela que vous avez fait votre vie... en souvenir de Lui ?

Les yeux bleus limpides se levèrent sans trouble. Et Solange confessa, simplement :

— Oui, c’est de tout cela que je vis, en effet, — et vous l’avez deviné, — parce que je l’y retrouve ! Il me guide et m’entraîne. Je me sens en communion perpétuelle avec le meilleur de sa pensée et de son âme.

Hélène trembla légèrement sous le pur regard attaché au sien. Pour la première fois depuis son épreuve, la jeune femme sortait d’elle-même pour écouter autre chose que l’éternel lamento pleurant dans son cœur. L’aveu de Mlle Mainfrey émouvait en elle une sympathie mêlée de vénération. Mais elle se voyait trop loin de cette bravoure résignée et généreuse. D’avance, elle s’insurgea contre la leçon qui n’était pas formulée.

— Je vous admire, Solange, je vous envie ! Mais moi, je ne pourrais pas !

Mlle Mainfrey comprit que la minute attendue venait de sonner, — la minute décisive où il fallait imprimer une impulsion salutaire à cette destinée désorientée. Sans prendre garde au recul peureux d’Hélène, elle lui passa autour du cou un bras caressant, et dit à demi-voix :

— Essayez, chérie ! Vous verrez quel courage inattendu vous viendra, au cours de cet effort. Continuer l’œuvre de ceux qui nous ont quittés trop tôt, n’est-ce pas prolonger leur action dans la vie terrestre ? Votre cher mari ne vous a-t-il pas nettement manifesté sa volonté par ce testament qu’il eut la précaution touchante de rédiger aussitôt votre union ? En faisant de vous son héritière, il vous lègue le soin de veiller à l’établissement dont il fut le créateur. Démentirez-vous sa confiance ?

La veuve de Serge se débattait faiblement, sous la douce étreinte.

— Je ne saurais pas... C’est trop lourd pour une femme... pour moi, ignorante des affaires.

— Vous vous instruirez ! J’ai bien appris, moi ! Et je tiens ma place, depuis la mort de mon père, dans le comité de direction. Vous trouverez dans M. Fabert un aide compétent, averti, qui vous instruirai.

— Je ne pourrai pas ! Je ne pourrai pas ! Solange retira son bras et garda le silence. La jeune femme demeurait immobile, le visage dissimulé sous sa main étendue. L’aprèsmidi s’écoula.

Le soir, à l’issue du dîner, Fabert se fit annoncer. Les complications, provoquées par le décès du chef, amenaient presque journellement le directeur au château pour chercher ou apporter des renseignements, remplir quelques formalités, exposer les points litigieux et les questions d’actualité. Le moindre effort cérébral coûtait une si grande lassitude à Mme Guérard, dans son état de langueur et d’indifférence de tout que, jusqu’ici, Mlle Mainfrey, exercée aux affaires et y apportant le sens avisé et solide de son aïeul et de son père, se substituait à son amie pour discuter les difficultés et arrêter des décisions.

Aujourd’hui, Fabert proposait une modification d’outillage, — un système nouveau de poches qui permettait de transporter la fonte en fusion avec les moindres risques, — Hélène qui, à son habitude, écoutait sans mot dire, rompit tout à coup ce mutisme.

— Du moment qu’il s’agit d’éviter un danger aux ouvriers, n’hésitez pas ! n’hésitez jamais !

Le directeur et Mlle Mainfrey, d’un furtif coup d’œil, se communiquèrent leur surprise et leur espoir.

— Je prends note de cette indication, madame ! dit Fabert. Et ne doutez pas de la satisfaction que j’éprouverai à m’y conformer. Très naturellement, Solange intervint :

— A propos, vous m’avez promis de me montrer la coulée de l’acier. Ne l’oubliez pas, monsieur Fabert.

— Il y aura coulée demain, justement. Je vous préviendrai de l’heure précise, mademoiselle.

— Il paraît que c’est un spectacle saisissant. Vous avez assisté déjà à cette opération, évidemment, Hélène ?

— Oui.

Une crispation subite convulsa le visage pâli. La première fois qu’Hélène avait visité la fonderie, en compagnie de sa marraine, Serge lui-même faisait les honneurs de son établissement à ses voisines. Avec quelle bonne grâce ! Il savait donner de l’éloquence et du pittoresque aux explications techniques qui fussent restées arides et obscures sans lui. Les deux femmes étaient sorties de là vivement intéressées par ce qu’elles avaient vu, et surtout charmées de leur guide. Et c’avait été le début du grand amour !

La veuve joignit ses mains nerveuses, sans s’apercevoir que ses ongles s’enfonçaient dans ses paumes, tandis que Fabert rassemblait les papiers épars, en échangeant quelques phrases indifférentes avec Mlle Mainfrey. Comme il se mettait debout pour prendre congé, Mme Guérard se leva aussi. Appuyée au dossier du fauteuil, elle murmura, la voix blanche, les yeux dans le vague :

— Peut-être irai-je, demain... Peut-être ?...

Puis elle retomba sur son siège, murée de nouveau dans ses pensées et sans que la réponse empressée, presque joyeuse, lui parvînt autrement qu’en bourdonnement confus.

X

— Mais c’est une cathédrale ici, une cathédrale du travail ! s’exclamait Solange Mainfrey, frappée de l’immensité de la nef où une foule aux mouvements ordonnés, exacts, s’agitait dans les profondeurs fuligineuses, parmi les machines trépidantes et grondantes, crachant la vapeur et le feu.

Hélène se tenait arrêtée sur le seuil, imperceptiblement vacillante, se demandant comment elle avait osé venir jusqu’ici et s’il lui serait possible d’aller plus loin.

— Deux cents mètres sur quarante ; huit mille mètres de surface, renseignait M. Fabert, précis. Dimensions honorables pour un temple, n’est-ce pas ? quoique les rites de Vulcain exigent des abris souvent considérables.

— Chez nous, à Saumur, c’est le culte de Bacchus que nous desservons ! J’en suis confuse, fit plaisamment l’héritière des champagniseurs, enlaçant son bras à celui de sa compagne.

Hélène avait maîtrisé son instinctif désir de fuite. Elle ne résista plus à l’entraînement. Le pas difficile était franchi. Les deux femmes s’avancèrent par les étroits sentiers, parsemés d’obstacles de toutes natures, pièces de métal, scories, moules préparés, hommes courbés sur leurs besognes.

Mme Guérard dut relever le voile qui obscurcissait son regard. Sa figure blêmie se détacha, saisissante, dans le cadre lugubre des crêpes. La vue de ce printemps en deuil, de cette jeunesse brisée, impressionnait les ouvriers, si rudes qu’ils fussent. Et leur sympathie discrète se manifesta si bien dans leurs saluts, dans leurs regards respectueux, qu’Hélène la comprit, et s’en émut.

— C’est tout de même un sort, hein ! marmonnait un ancien « compagnon » à son voisin. L’enterrement si près de la noce !

— L’argent ne peut pas tout, heureusement ! répliquait l’autre, bourru. Car alors les riches ne mourraient jamais !

— Mais quoi, le patron n’était pas un « feignant » ou un « parasite », riposta le premier. Ce n’est ni ta tête ni la mienne qui peuvent le remplacer et tirer les plans voulus pour la conduite de la chose, mon vieux !

Solange, habituée aux contacts populaires, sachant d’un mot, d’un sourire, vaincre les récalcitrants et gagner les cœurs simples, évoluait avec aisance, enjouée, curieuse, s’initiant, chemin faisant, aux opérations complexes, aux combinaisons savantes qui domptaient le métal et l’assouplissaient aux formes les plus diverses, comme s’il eût été une matière plastique et malléable !

A terre s’espaçaient les moules, apprêtés avec des attentions méticuleuses : sable noir pour les pièces de fonte ; sable rouge, pour celles d’acier. Fabert expliquait comment des modèles de buis, ajustés au millimètre par d’habiles ébénistes, étaient placés dans ces cadres de sable pour y laisser leurs empreintes. Ces creux, qui retiendraient le métal fondu et lui donneraient la figure voulue, devraient être d’une rigoureuse fidélité. Aussi fallait-il une adresse d’artiste pour en rectifier les contours, en modeler les noyaux.

Et la démonstration faite de ces manipulations préparatoires, si délicates, voici qu’entrait en jeu la puissante action des convertisseurs et des cubilots, ces Molochs colossaux,, éventés par des souffles de cyclopes, dont le halètement secouait les vastes constructions, — vrais dieux du lieu, — vers qui convergeaient les efforts des hommes et des choses, mécaniquement animées, avec un empressement avide, discipliné, quasi religieux.

Des gueules béantes et monstrueuses s’élançait soudain une trombe fulgurante, s’éparpillant en gouttes d’or clair, en parcelles de soleil. Puis la gerbe de flamme blanchissait, s’amplifiait en une efflorescence d’un éclat aveuglant, merveilleuse, retombant en une neige de duvets de chardon gigantesques, éblouissants.

— Oh ! c’est magnifique ! criait Solange, hypnotisée, tandis qu’Hélène, de la main, protégeait ses yeux, corrodés par de trop récentes larmes.

La poussée véhémente s’assagit. Le métal subjugué, liquéfié, prenait son chemin par un canal, retombait dans des poches garnies de terre réfractaire que les chargeurs, suspendus aux ponts roulants, dirigeraient aux points désignés. D’autres récipients, de moindre poids, étaient transportés par des hommes, qui déversaient le métal en ignition dans les cheminées surmontant les moules.

En dépit de leurs précautions, de leur adresse bien réglée, des jaillissements d’étincelles se produisaient quand même, atteignant les opérateurs.

— Brûlures insignifiantes quand il s’agit de l’acier ! disait Fabert, tranquillisant les deux femmes. Voyez ! nos hommes supportent sans broncher ces piqûres. Mais j’ai vu, dans un haut fourneau, une cuve de fonte bouillante se répandre, un ouvrier pris, sans secours possible, dans l’affreux lac de feu... Le travail a ses martyrs.

— Tout acte comporte des risques. Et c’est à mon sens ce qui fait la valeur de l’effort ! dit Mlle Mainfrey. N’êtes-vous pas de mon avis, monsieur ?

Celui dont elle sollicitait ainsi le suffrage n’était autre que Jean Marescaux qui, depuis quelques instants, avait rejoint les visiteuses. Sur les lèvres décolorées de Mme Guérard, un semblant de sourire glissa

— Oh ! ne vous abusez pas, Solange ! fit Hélène, regardant avec une affectueuse ironie son frère préféré. Jean est plutôt partisan du moindre effort et du minimum de risques !

— Ne l’affirme pas trop vite, de peur de commettre un jugement téméraire ! fut la réplique austère et brève autant qu’inattendue.

Et M. Jean Marescaux, sans plus mot dire, continuait de suivre le groupe à l’ébarbage, au démasselotage, à la forge, dans les ateliers d’ajusteurs, de mécaniciens, de dessinateurs.

L’exploration s’achevait par une halte dans le bureau du directeur. En passant dans l’étroit local où se tenaient la dactylographe et le jeune Ernest, Fabert, obligeamment, désigna Thérésine à l’attention de celle qui était désormais la « Patronne ».

— Vous connaissiez dêjà Mlle Jouvenet, madame. Il est juste de la féliciter devant vous du dévouement et de l’initiative intelligente qu’elle a prouvés, en mainte occasion, et qu’elle porte souvent au delà des limites de sa tâche.

Thérésine rougit jusque derrière les oreilles. Le « grand escogriffe » qui se tenait dans l’embrasure de la porte avait le don de l’agacer et de paralyser tous ses moyens. Elle balbutia une incohérente protestation, tandis que Mme Guérard lui adressait ses remerciements.

— Mais je reconnais mademoiselle ! fit Solange avec vivacité. Je l’avais rencontrée, l’autre soir, en haut du coteau, avec une bande de petites villageoises auxquelles elle s’efforçait de démontrer que le spectacle du soleil couchant dépassait en magnificence les attractions du cinéma. J’avoue qu’elles paraissaient peu convaincues.

Thérésine, animée d’un feu subit, surmonta sa gêne.

— N’est-ce pas une pitié que des gens ayant la chance de vivre en pleine nature possèdent des yeux pour ne pas la voir et des oreilles pour ne pas l’entendre !

Quoiqu’elle voulût ignorer la présence de Jean Marescaux, Thérésine Jouvenet, ayant exprimé cette théorie esthétique, eut l’intuition que le dit « grand escogriffe » se dissimulait derrière le chambranle, sans doute pour cacher une grimace narquoise. L’approbation manifeste des autres auditeurs dédommagea la jeune fille — à supposer qu’elle eût besoin de dédommagement pour cette légère mortification. Mlle Mainfrey, toujours franche et spontanée, tendit la main à la petite dactylo.

— Bravo, mademoiselle ! Nous sommes complètement d’accord ! Voilà les idées justes et saines que nous devons répandre. Je m’y efforce, pour ma part, le plus possible. Les jouissances les plus hautes, les meilleures, sont à la portée de chacun. Tout le monde peut puiser au trésor universel, « le trésor des humbles, » a dit Maeterlinck. Il ne s’agit que d’y préparer les âmes.

— C’est la mission des éducateurs. Et ils ne la comprennent pas toujours, observa Fabert, s’ effaçant pour laisser entrer les visiteurs dans son bureau.

Après leur avoir offert des sièges, lui-même resta debout, dans son attitude familière, les mains enfoncées dans les poches de son veston, ses minces épaules ployées, le regard de ses yeux un peu caves attaché pensivement au parquet. Et il reprit, suivant le cours donné précédemment à l’entretien :

— Le trésor des humbles ! Oui, rendons-le autant qu’il se peut accessible à tous ! Ici, dans le village qui s’implante forcément à côté de l’usine, l’ouvrier trouve, pour le délasser de sa tâche rude et mécanique, l’heureuse compensation de la vie aux champs. Chacun de nos travailleurs possède un jardin : élément de distractions saines et de ressources précieuses pour la famille entière !

— Oh ! certes, appuya Mlle Mainfrey. Nous nous félicitons, à Fonteclaire, de nos jardins ouvriers ! Autant d’heures données à la culture, autant de loisirs dérobés au cabaret ! Et puis à soigner des fleurs, des plantes, l’homme se rapproche de la nature, et en reçoit, sans y penser, des leçons pénétrantes de patience, de prévoyance, de bonté !

— Donc, le jardin est un premier et incomparable avantage de la transplantation de l’ouvrier à la campagne. Nous devons lui en procurer d’autres ! continua Fabert. Nous dissertions souvent à ce propos, Serge et moi.

Hélène redressa la tête en tressaillant, et son attention, distraite jusque-là, devint recueillie, pendant que le directeur, emporté par son sujet, poursuivait :

— Que de fois, en ce même lieu, nous nous sommes oubliés à élaborer des plans, tendant à édifier ici un village industriel modèle, offrant à ses habitants les facilités de vie, le confort moderne : coopératives, bains-douches, cinémas, cours de dessin, de musique, de morale, sports, etc. Rien n’y manquait... Utopies ?... Non. Ce sont les hommes d’action qui réalisent l’idéal des rêveurs. Et de grands patrons philanthropes ont depuis longtemps établi, au bénéfice de leur personnel, de pareilles institutions qui fonctionnent à merveille. Hélène, rigide et pâle, se leva en rabaissant son voile. Entendre exposer les projets du bienaimé par l’ami qui avait été son collaborateur et son confident, c’était presque l’écouter lui-même. Mais l’émotion, trop forte, ne devait pas se prolonger davantage, ce jour. Chacun le comprit, tandis qu’à travers l’épaisseur de ses crêpes, Mme Guérard adressait quelques remerciements au directeur et balbutiait cette promesse :

— Plus tard, nous reparlerons... de ces choses... n’est-ce pas ?

Solange Mainfrey suivit son amie, tandis que Jean Marescaux demeurait près de Fabert. L’auto, qui stationnait à l’entrée des ateliers, emmena les deux jeunes femmes au cimetière. La terre restait soulevée sur l’emplacement où reposait pour toujours Serge Guérard. Des amoncellements de fleurs, chaque jour renouvelées, couvraient le tertre devant lequel Hélène s’agenouilla.

Longue fut sa secrète méditation. Courbée, les plis noirs étalés autour d’elle, elle semblait figurer une pleureuse sépulcrale et épier des bruits d’outre-tombe.

Entendit-elle la voix qu’elle sollicitait ?

Les deux amies sortirent de l’enclos mortuaire sans échanger une parole. Mais, alors que la voiture suivait la route haute dominant l’usine, Solange indiqua de la main la grande cheminée, élevant sa colonne rose au-dessus des peupliers.

— C’est ici, affirma-t-elle, que vous le retrouverez réellement !

Hélène n’eut pas un geste, pas un mot. Mais en cette passivité même, Mlle Mainfrey voulut voir un muet acquiescement : « J’en suis sûre. Elle a trouvé sa voie ! Elle est sauvée ! »

Et résumant tout haut ses impressions, à sa façon détachée et prime-sautière :

— M. Fabert me plaît. C’est quelqu’un ! Sa physionomie est remarquable. Détaillez-le : on le définira laid. Ossature prononcée, épaules maigres un peu voûtées, profil accentué, teint hâve, orbites creuses. Qu’il parle : tout se transfigure. La flamme du regard illumine tout. Et quelle voix modulée et pleine, avec de belles sonorités voilées ! En un clin d’œil, il nous a découvert mille horizons. Ce doit être un entraîneur d’hommes. Pas banale, non plus, votre jeune dactylo ! En peu de paroles, beaucoup d’excellentes choses ! Vous pourrez l’utiliser, quelque jour, dans les œuvres projetées.

XI

M. Chavagnes, vers la fin de juillet, revint à la Chènetière, traînant à la remorque « l’artiste d’avenir » dont il s’honorait, assurait-il sérieusèment, d’avoir été le premier professeur. Conservateur du Musée, au chef -lieu, M. Chavagnes possédait de ce fait une autorité officiellement sanctionnée qui en imposait, dans une certaine mesure, aux Boulommiers. Cependant le jeune peintre timide, fluet et silencieux, à la cravate lâche et au feutre mou, leur parut dénué de prestige. Et leur parcimonie bourgeoise protesta contre le prix assez élevé demandé pour la restauration.

— Dix-huit cents francs, ces six méchants panneaux ! Un travail qui demande trois semaines à peine ! C’est exorbitant !

— Le chirurgien, qui ouvre un ventre, a bûché des années, pour devenir capable de gagner en une demi-heure la grosse somme ! rétorqua paisiblement le vieux maître. De même pour l’artiste. Vos panneaux sont des bijoux, qui pourraient être signés Bérain ou Huet. Quand Depas leur aura restitué le charme primitif, on les citera dans le Guide-Joanne !

Tout en parlant ainsi, en augure, le nez lui remuait de plaisir malicieux : « Grattez le fonctionnaire, disait-on du « père » Chavagnes, vous retrouverez le rapin ! » Un rapin philosophe, connaissant le monde, et d’autant plus ravi de faire une niche aux philistins. Marcel Depas, certes, s’acquitterait avec dextérité du délicat ouvrage. Mais il fallait un optimisme résolu pour prédire un si triomphant avenir au jeune artiste, empêtré actuellement, comme beaucoup de ses pareils, dans les difficultés d’une vie besogneuse. Gêné par les vanteries outrées de son maître, Marcel manifestait encore une extrême répugnance à se prêter au naïf stratagème.

— Drôle d’idée, patron ! Pourquoi renier ainsi ma famille ! Ce serait bien plus simple et plus agréable d’être hébergé chez maman pourtant, au lieu de dîner à la table de ces gens compassés !

— Tu verrais comme ils te chicaneraient et t’éplucheraient jusqu’à l’os, le jour du règlement ! Thérésine est d’ailleurs en termes assez délicats avec eux, m’a-t-elle avoué. Plane dans le nébuleux ! Tu y gagneras !

— Soit ! accorda Marcel résigné, sans être trop convaincu. Je n’ai pas besoin de clamer ma parenté aux carrefours. Mais je ne me priverai pas du plaisir de voir maman et ma petite sœur.

Chaque soir, en effet, Marcel Depas prit l’habitude de s’esquiver du château pour descendre vers le bourg. Portes et fenêtres closes d’abord, il y eut fête dans le cottage. La vieille maman ne se lassait pas de voir et d’entendre son premier-né, son espoir, sa fierté, celui qui projetterait un reflet glorieux sur la famille. Thérésine jouissait à plein cœur du plaisir de retrouver son gai et gentil compagnon d’enfance.

Les soirs d’été étaient si clairs, la campagne si séduisante, que les deux jeunes gens se laissèrent attirer au dehors, et se risquèrent à des promenades. M. et Mme Boulommiers d’ailleurs venaient de partir aux eaux, sous prétexte de soigner leurs reins ou leur foie ; en réalité, ils allaient chercher les distractions dont leur deuil trop récent les privait en Anjou, tandis que le charmant Edmond filait à Dinard rejoindre des connaissances distinguées.

— Tout de même, méfions-nous ! Le « grand escogriffe » est resté, lui ! dit Thérésine à son demi-frère.

— M. Jean Marescaux ? Pourquoi l’appelles-tu le « grand escogriffe » ? fit Marcel étonné. C’est bien le plus sympathique de la bande ! Parfois il vient griller une cigarette dans le pavillon, en me regardant travailler !

— Regarder peiner les autres sans rien faire, c’est bien lui, ça, fit Thérésine, dans un petit ricanement. Ne prend-il pas l’habitude de s’arrêter à l’usine, chaque après-midi, en montant aux Fauconneries ? Ce que M. Fabert doit être saturé de ces palabres qui s’allongent sans cesse ! Et le pis est, il paraît vouloir s’incruster à Saint-Pierre pour y passer ses vacances !

— Je crois avoir compris que M. Jean Mareseaux, très affecté du chagrin de sa sœur, se dévoue à Mme Guérard et lui prête son aide pour débrouiller les affaires de la succession.

— Je le voudrais moins bon frère ! repartit rageusement Thérésine. Il eût suivi les autres et nous eût délivrés de sa présence ! M. Jean Marescaux s’éternisait, en effet, à Saint-Pierre, sans ennui, sans tentation de randonnées lointaines. Il lui suffisait de se représenter les trains encombrés d’une foule suante, les hôtels de la mer et de la montagne regorgeant de voyageurs, pour sentir, avec une satisfaction de sybarite, les commodités et les avantages des espaces libres et des évolutions aisées.

Et les jours succédaient aux jours, point monotones, quoique l’emploi n’en variât guère.

Durant cette retraite, où rien ni personne n’obstruait ses méditations, M. Jean Mareseaux ne cessait de penser. Il s’en émerveillait lui-même : « Est-ce que je deviendrais sérieux, par hasard ? »

Il gardait l’air absorbé d’un chercheur de logogriphes, même aux heures de complet désœuvrement, quand il entrait au pavillon, pour regarder opérer le petit artiste.

Après une série de lavages minutieux, les peintures se dégageaient de la crasse du temps. En un décor fantastique de portiques aériens, de treillis légers où grimpaient des pampres, à travers un envolement de merles, de grives, de geais, s’agitaient des figures gracieuses ou grotesques. Silènes armés de thyrses, bacchantes vêtues de peaux de tigres, vendangeurs et vendangeuses aux mannes remplies de raisins bleus ou dorés.

— Ce n’est pas du grand art ! disait le jeune peintre, montant et descendant de l’échelle avec célérité, et restituant, d’une brosse alerte, la joue manquant à une bergère souriante. Mais c’est de l’art charmant, d’une fantaisie riante et bien française.

— Bien angevine surtout, cette glorification du vin ! répliqua Jean. On a beau cultiver les plantes médicinales ici, les crus du « Quart de Chaume » et du « Beaulieu » font tort à Sainte Camomille ! A propos...

Ici M. Marescaux s’interrompit pour déboucher sa pipe, et la bourrer de nouveau — ce qui exigea toute son attention. Cet « à propos » se reliait à un souvenir du soir précédent. Errant à la brune près des ruines romantiques de la Grande-Guerche, une brèche du mur à créneaux lui avait laissé voir Marcel, assis sur une pierre et Thérésine sur un pliant, crayonnant à qui mieux mieux les tourelles éventrées, les fenêtres à arceaux gothiques. Et à pas de loup, Marescaux passa derrière eux inaperçu.

« A propos ? Auriez- vous fait ici d’agréables connaissances ? a Cette question brûlait les lèvres de Jean. Cependant il la retint et serra les dents sur son tuyau de pipe, sans donner de suite à l’insinuant « A propos ». Le soir même de ce jour, il descendit au petit port de la Gotte, pour y détacher sa barque et se laisser aller agréablement au fil de l’eau. Comme il longeait les saules, assez touffus pour le dissimuler, il entendit un bruit d’avirons heurtant le bord d’un bateau et la voix un peu inquiète de Thérésine.

— Tu sais, Marcel, ne t’en déplaise ! Je n’ai aucune confiance en tes talents de rameur.

— Va te renseigner à Joinville, incrédule ! répliquait la voix virile.

Jean Ma réseaux demeura sur place, fiché comme un pieu. Peut-être pensait-il à l’effet théâtral que produirait sa subite apparition. Mais dédaignant ce jeu, il prit encore une fois le parti de se glisser sur la pointe du pied, entre les arbres — tel qu’un espion qui s’esquive. Gomme il remontait le chemin, tête baissée, Jean se jeta dans Fabert qui, sa canne sous le bras, descendait lentement vers la rivière. Marescaux saisit familièrement le directeur par les revers de son veston.

— Volte-face, s’il vous plaît ! Vous troubleriez l’idylle qui canote ! Si vous tenez aux services de votre dactylo, je puis vous prédire que vous en serez bientôt privé, et que nous apprendrons prochainement ses fiançailles avec le petit artiste parisien. Ils en sont au tutoiement, déjà ! La grave figure se détendit en un sourire.

— Je suis au courant. Mlle Jouvenet, pour éviter des suppositions erronées, m’a raconté ce secret de Polichinelle. Oh ! c’est bien anodin ! Un livret de berquinade pour pensionnat de demoiselles, combiné par un vieil artiste candide qui se défie du snobisme des bourgeois ! A présent, trouvez le reste par vos propres moyens !

Les « propres moyens » de Jean Marescaux ne l’eussent pas conduit à découvrir que Mme Jouvenet ayant convolé deux fois, le frère et la sœur, issus de ces deux mariages, portaient des noms différents. Mais pendant l’heure de fumerie nonchalante qu’il passait au pavillon, il se hasarda à lancer de nouveau l’amorce précédemment ratée et compléta l’insidieux « A propos ? » Les conséquences furent immédiates. Marcel, qui subissait impatiemment le mensonge, s’empressa d’établir la vérité. Au lieu de se scandaliser, le neveu de M. Boulommiers s’amusa fort de la supercherie.

— Hé ! Hé ! Ce père Chavagnes est un vieux renard qui a du flair. Soyez tranquille ! Je ne sais rien, naturellement. Sauvons la face par esprit de famille ! Et laissez-moi le plaisir de mystifier à mon tour ! J’ai un peu droit à une revanche !

Le suave parfum que les camomilles exhalent au déclin du soleil embaumait le crépuscule vert et rose. À cette heure exquise où la lune se dessinait en faucille d’argent, Thérésine allait rejoindre les travailleurs dans le champ de fleurs. C’était le fort de la moisson. Toutes les bonnes volontés étaient requises. Jeunes filles, vieilles femmes, enfants, assis au ras du sol, fourrageaient les plantes, détachant avec précaution les corolles épanouies, qu’on jetait ensuite dans de larges corbeilles. Comme Mlle Jouvenet s’activait, en babillant gaîment avec ses voisines, quelqu’un, de la route, interpella les ouvrières.

— L’agriculture manque de bras ! Peut-on proposer ses services ?

Un grand corps dégingandé sauta la barrière et s’abattit sur les talons, dans le sillon même de Thérésine, qui se garda bien de regarder le nouveau venu, salué de risées cordiales. L’aîné des Marescaux était le plus populaire des « Messieurs de la Chènetière ». Et sa belle mine à cheval, ses moustaches brunes lui valaient des sympathies féminines.

— Ben volontiers, on vous embauche, monsieur Jean ! cria une vieille joviale. Mais la camomille demande de l’attention ! Faut pas gâcher la marchandise ! Manuelle Thérésine, veillez à votre voisin pour lui apprendre !

— Je vais m’appliquer ! assura Marescaux. Est-ce que je m’y prends bien ainsi, mademoiselle ?

Il trancha de l’ongle quelques tiges, versa la poignée de blanches fleurettes dans le panier déposé à côté de Thérésine, et observant celleci dont les gestes devenaient nerveux :

— Je vous admire, mademoiselle ! Toute besogne vous semble plaisir ! Vous trouvez encore moyen, de prolonger vos journées laborieuses par un travail rustique... ou artistique... Avez-vous réussi votre croquis de la Grande-Guerche ? Ah ! prenez garde à votre tour ! Vous venez d’écraser trois corolles entre vos doigts, si déliés pourtant !

Et il marmonna d’un ton profond : « L’art, c’est bien !... Mais les artistes sont gens dangereux ! ... Malheur à qui s’y fie ! »

Le buste incliné se redressa brusquement, les yeux noirs flambèrent dans le brun visage empourpré, les lèvres frémissantes s’entr'ouvrirent pour une riposte indignée. Jubilant d’avoir provoqué cette ébullition, Jean chuchota d’une voix plus caverneuse encore : « Inutile de nier : Je sais tout !... Et j’en suis ! »

L’ébullition s’abattit net. Une stupeur figea les traits mobiles. Puis, sans un mot, Thérésine se baissant vers le sillon reprit sa tâche en tournant le plus possible le dos à son voisin. Celui-ci d’ailleurs ne tardait pas à se relever d’un bond :

— Aïe ! la verticale me va mieux ! Il faudrait être nain pour cette cueillette ! Patience et courage à toutes, ô femmes de bonne volonté ! Et gare à la courbature finale !

Et Jean Marescaux, franchissant la barrière, se retrouva dans le chemin, où le poursuivaient les rires bénévoles. Thérésine, en silence, refoulait sa rage : « Se dire complice, c’est trouver prétexte à un rapprochement qui me sera intolérable ! Me voici bien et dûment empêtrée ! »

A chaque rencontre, en effet, l’artiste et sa sœur reçurent désormais de M. Marescaux des clins d’œil mystérieux, des sourires d’entente, qui établissaient entre eux trois une intimité maçonnique. Un soir même, le neveu de M. Boulommiers, pour faire un bout de chemin, s ? in+ sinua entre les deux promeneurs. La jeune fille crut étouffer de fureur concentrée.

Quoi qu’il en fût des sentiments de Thérésine à cet égard, Marcel Depas se déclarait enchanté de M. Marescaux. Le moment vint où la dernière retouche fut donnée à l’œuvre de restauration. Et M. et Mme Boulommiers, qui prolongeaient la cure de Vichy par un séjour à Royat, reçurent de leur neveu Jean ce billet décousu :

« Les panneaux sont achevés. Une pure merveille ! Sans en avoir l’air, j’ai fait procéder à une expertise par X... de Tours et Y... de Nantes. Louanges sans réserves à l’artiste. Entre nous, son travail est estimé au double ! Mlle Mainfrey, qui s’y connaît, ayant fait elle-même de la peinture, n’est pas moins admirative. Dans ces conditions, je pense qu’on peut régler sans délai les honoraires de M. Depas qu’une commande de portraits rappelle à Paris. Autorisez-moi par télégramme, S.V.P... M. Chavagnes se chargera du vernissage en temps voulu. »

M. Boulommiers frappa le papier d’un doigt :

— Quel emballé ! Nous voilà dans l’obligation de solder un travail que nous n’aurons pas vu ! Mlle Mainfrey, X..., Y... mêlés à l’affaire, nous serons taxés de tatillonnage et de chicane si nous regimbons !

Mme Boulommiers renchérit avec aigreur. Finalement, l’orgueil ostentatoire, qui gouvernait les deux époux, l’emporta sur la défiance parcimonieuse. Jean, autorisé de mauvaise grâce, — mais autorisé, — déposa joyeusement la liasse de billets bleus dans la main du peintre.

— Finie, la comédie ! Plus de danger. A présent, mon cher, fraternisez tout à l’aise !... Pourquoi Marcel, nature sensitive et délicate, n’eût-il pas répondu à la sympathie cordialement témoignée ? Et tandis que le jeune peintre s’attardait une quinzaine dans les délices du foyer et les joies du plein air, pourquoi eût-il écarté l’aimable et servi able gentleman qu’il voyait surgir à l’improviste, près de son chevalet ?

Pourquoi ?... Thérésine eût fourni peut-être une raison valable, répondant à ce pourquoi ? Mais ses lèvres restaient farouchement rivées.

Cette fin d’après-midi, une mélancolie plus lourde tombait dans le petit salon des Fauconneries, où Mme Guérard et Mlle Mainfrey avaient pris l’habitude de se tenir. Les lampes maintenant s’allumaient plus tôt, et dans les ombres accrues rôdaient, plus agressives, les tristes obsessions... Hélène, le front bas, s’efforçait de mettre en action les aiguilles d’un tricot ; mais souvent, le travail machinal s'interrompait, retombait sur ses genoux, et de ses yeux troubles, la jeune femme sondait l’obscurité avec angoisse. Des nouvelles, reçues de Nantes, lui avaient appris, ce jour, ; que l’enquête, infructueuse encore, suivait «une autre piste — peut-être erronée comme les précédentes. Et cette information rejetait l’éprouvée en pleine désespérance, ravivait les douleurs latentes du funeste brisement, et les hideuses perplexités qui lui faisaient suite.

Solange, elle aussi, demeurait pensive. Ses absences devenaient plus fréquentes et plus longues. Elle entrevoyait l’heure où elle devrait définitivement regagner Fonteclaire, rappelée par sa famille, ses affaires, et surtout l’administration de ses œuvres. Elle eût souhaité emmener Hélène quelque temps. La jeune veuve refusait de se déplacer. L’idée de l’inévitable et prochaine séparation planait sur les deux amies, et ramenait dans leurs âmes attristées le fantôme de la solitude.

La visite quotidienne de Jean Marescaux n’apporta pas la diversion habituelle. M. et Mme Boulommiers arrivaient à la Chènetière le surlendemain. Et leur ombre massive, sans doute, se projetait déjà sur le jeune homme. On eût pu le supposer à le voir nerveux, distrait, aller de-ci, de-là dans l’appartement, manier des bibelots sur la cheminée, ouvrir des revues qu’il rejetait aussitôt. Finalement, il se planta au milieu du tapis, les mains dans les poches et commença presque solennel :

— Hélène, j’ai une communication à te faire ! Mademoiselle Mainfrey, ne bougez pas ! Vous n’êtes pas de trop, au contraire ! Eh bien ! — vous en doutiez-vous toutes les deux ? — je médite depuis un mois comme si je devais entrer au monastère. Un changement s’impose ! Je suis las de moi-même et dégoûté de la banque. Je m’y assomme : rien ne m’y intéresse. Si je ne bifurque pas à l’heure propice, je suis un homme flambé ! Bref, j’évolue !

Sur cette définition transcendante, Jean reprit haleine et demanda d’un ton tout uni à sa sœur étonnée :

— Hélène, ton habitation est vaste ! Te plaît-il de m’y prendre pour locataire ?

— Comment ! se récria-t-elle, de plus en plus surprise, tu quitterais la Chènetière ? Et pourquoi ?

— L’air d’ici me convient mieux. Ta société m’agrée davantage. Et je me rapprocherais de l’usine.

Baissant la voix pour achever la confidence, très sérieux, ému même :

— Je vous le répète : j’évolue ! Cela a débuté quand j’ai connu Serge. Et en voyant à l’œuvre Fabert, et les autres de la ruche, je me suis senti humilié, moi, frelon insignifiant. Depuis lors, l’ambition me tourmente de faire œuvre utile à mon tour. Fabert, à qui je me suis ouvert, m’encourage. Il assure que je puis rendre des services appréciables dans la partie commerciale et financière de l’entreprise, les relations extérieures. Ah ! quel homme, celui-là ! Près de lui, on reprend confiance en soi ! On se croit le courage de déplacer les montagnes. Je suis majeur, j’ai converti une part importante de mon maigre patrimoine en actions de la fonderie. Il s’agit de savoir maintenant si la grande patronne veut bien accepter un propre à rien comme indigne collaborateur, et si la dame des Fauconneries agréera son vieux chenapan de frère pour commensal ?

Les deux bras de la jeune femme se tendirent vers le « chenapan », qui s’inclina avec complaisance pour l’accolade fraternelle. Hélène appuya son front contre la poitrine de Jean, et cet abandon silencieux était si éloquent que le cynique garçon sentit une goutte d’eau rouler de ses paupières à ses moustaches. Et impossible de l’effacer, cette sotte larme ! Car Mlle Mainfrey agrippait la seule main qu’il eût de libre, dans une pression vigoureuse, virile et cordiale, en murmurant :

— Ah ! que c’est gentil tout ce que vous venez de dire là ! Et encore bien mieux ce que vous vous proposez de faire ! La laissant à votre garde, j’aurai moins de regret et de remords à la quitter !

Et ainsi, par un triple changement de résidence, de fonctions et d’existence, s’achevèrent les vacances de M. Jean Marescaux ! La conversion au travail commençait pour lui une ère nouvelle.


DEUXIÈME PARTIE




I


— Un an déjà !

Ainsi Mme Boulommiers s’ébahissait au retour de la date funèbre. Et sa nièce répondait avec quelque amertume à cette exclamation inconsciente :

— Déjà, oui !

Le temps, léger aux insouciants, se traîne lourdement pour les affligés.

Cependant, on pouvait s’étonner, ainsi que Mme Boulommiers, — mais dans un sens diamétralement opposé, — lorsqu’en supputant la durée, on estimait le formidable travail accompli depuis la catastrophe qui avait privé l’usine de son chef.

Une intense activité avait augmenté et perfectionné la production. Les alentours de l’usine, à vue d’œil, se modifiaient, avec une rapidité tout américaine. Le village industriel accroissait le nombre de ses maisons coquettes et de ses gentils jardins. En ébauches encore imparfaites, mais pratiques, s’annonçaient les institutions d’avenir : un hangar abritait des agrès de gymnastique ; dans une vaste salle, où avaient été transportés le piano et le billard des Fauconneries, le curé, fervent musicien, venait exercer des chorales d’hommes et de femmes, et M. Jean Marescaux, avec un zèle tout spécial, s’occupait d’organiser une petite scène de théâtre.

Pour stimuler une efficace émulation, des concours de jardins potagers ou d’agrément étaient institués ; et les distributions de récompenses donneraient lieu à des fêtes champêtres, l’été. Enfin, au château même, dans les dépendances de la cour d’honneur, une crèche, une garderie, une école ménagère avaient été installées. Thérésine Jouvenet, sans abandonner complètement son emploi de secrétaire, dirigeait ces œuvres enfantines auxquelles Mme Guérard témoignait une particulière sollicitude. Les chansons rythmant la marche hésitante des bébés, les claquements des petites galoches sur les pavés, les lectures, que Thérésine commentait de façon si humoristique aux jeunes élèves, étaient les seules distractions qui allégeassent un peu la tristesse de la jeune veuve. Au milieu des transformations et des nouveautés, seuls restaient permanents, immuables, son deuil austère et son culte pour le bien-aimé disparu.

Tout le bien auquel elle s’efforçait, Hélène entendait qu’on en fît honneur à la mémoire de Serge. Et c’était pour grandir ce prestige posthume qu’elle poursuivait avec une ténacité pieuse l’exécution des desseins généreux, conçus par le défunt, et dont Armand Fabert avait été le confident.

Naturellement, les châtelains de la Chènetière blâmaient avec sévérité ces innovations dispendieuses. La tante s’était promis de saisir la première opportunité pour glisser quelques sages avertissements à la charitable prodigue. Or, la veille même, une indiscrétion avait porté à la connaissance de M. Boulommiers certain devis de bains publics qui l’avait fait bondir d’indignation. Il fallait sans retard empêcher cette nouvelle folie.

Peut-être eût-il été préférable de remettre une explication de ce genre à un autre jour. Mais on ne choisit pas l’occasion : elle surgit d’elle-même. Au surplus, le tact n’avait jamais été la qualité maîtresse de : Mme Boulommiers. Puis Hélène, malgré sa douceur, possédait si peu d’idées et de sentiments communs avec sa tante que celle-ci en éprouvait, un malaise et jugeait sa nièce fuyante et volontaire. La chance d’un tête-à-tête s’offrant rarement, Mme Boulommiers se hâta de profiter du hasard. Elle débuta avec circonspection, d’un air de sympathie : — Ma pauvre chère enfant, que je voudrais te savoir moins triste, moins seule ! — Pardon, ma tante ! Je ne suis pas seule, puisque Jean est devenu mon compagnon d’existence. Et si je reste triste, ce n’est pas sa faute.

Mme Boulommiers eut un haussement d’épaules impatient.

— Je ne dénie pas à Jean certaines qualités de cœur. Mais cet original ne saurait être le conseiller et le soutien d’une femme comme toi, chargée de grands intérêts. Quant à Mlle Mainfrey, amie dévouée, charmante, j’en conviens... eh bien ! sa société et son exemple peuvent te devenir extrêmement funestes !

— Funestes ! se récria Hélène choquée. Plût à Dieu que je pusse imiter en tout un tel modèle d’abnégation et de bonté intelligente !

— Mlle Mainfrey possède une mentalité spéciale. Je n’ai pas à l’apprécier. L’étendue de ses revenus, les gros bénéfices de la fabrique de champagnisation lui permettent de satisfaire ses fantaisies. Mais ce serait courir volontairement à la ruine que de chercher à l’imiter — même de loin. — Est-il vrai qu’elle t’ait persuadé d’installer une colonie de ses petits avortons dans ta villa de Saint-Brévin ?

— Solange n’a rien eu à me persuader; corrigea Hélène froidement. Je lui ai proposé moi-même cette maison qui, entre la forêt et la mer, possède une exposition de sanatorium. Et vous pouvez, voir, dans la cour, le camion automobile sur lequel ion entasse les lits de fer, le mobilier de bois blanc, la batterie de cuisine, à l’usage de nos pensionnaires.

— C’est renversant ! Je comprenais, — jusqu’à un certain points — que tu refusasses de louer ce chalet, pour : éviter d’y introduire des étrangers ! Et tu l’abandonnes de gaîté de cœur aux profanations de petits pouilleux !

— C’est sanctifier une maison que d’y donner asile aux pauvres ou aux déshérités. Mme Boulommiers eut un rire méprisant.

— Les belles maximes ! Les gens dont je te vois entourée te rendront socialiste, sur ma parole !

— Je n’en sais rien. Je cherche de mon mieux surtout à pratiquer les conseils de charité et de justice, donnés par l’Évangile.

— Ah ! ma pauvre petite, en quelle passe dangereuse tu t’engages ! C’est pour nous un grand sujet d’inquiétude que de te savoir environnée d’intrigants... tout au moins d’imprévoyants, qui te poussent à des expériences bien périlleuses ! Combien il est à souhaiter que tu rentres le plus tôt possible dans la vie normale, appuyée sur un guide sage, pondéré, raisonnable ! ... Tu n’as qu’à vouloir et je connais...

Une flamme au front, Hélène se redressait pour interrompre.

— Merci de cette sollicitude excessive, ma tante. Mais celui dont je veux garder le nom reste toujours mon seul guide. Il m’a légué une mission que je remplis de mon mieux. De lui, uniquement, j’entends recevoir ma direction. Je désire, dans l’intérêt de nos relations futures, que vous compreniez bien mon sentiment à cet égard.

Mme Boulommiers se leva, contenant mal son irritation et son dépit devant ce rebut catégorique. Les deux femmes se séparèrent avec de très brefs adieux. En traversant la cour d’honneur, la tante, apercevant les ombres fâcheuses de Thérésine Jouvenet et de Fabert, pressa le pas, avec une recrudescence de colère, et se reprocha de n’avoir pas vidé tout son sac de griefs.

— Voilà les créatures dont Hélène fait sa compagnie journalière ! Quel abaissement ! Et cet homme ? Il ferait bon de lire dans son jeu ! Mme Guérard, énervée, se reposait après l’escarmouche, allongée dans sa bergère, devant le grand portrait de Serge, dont Marcel Depas, par une synthèse de documents photographiques, avait su composer une image étonnamment vivante. Jamais la jeune femme n’avait contemplé avec plus de ferveur l’icône adorée.

— Oh ! Serge, avais-je mérité cet outrage ! Oser une pareille proposition ! Peut-on supposer que je cherche à demander rien de plus à la vie ?

olange Mainfrey entra, et se penchant sur le dossier du fauteuil :

— Chérie, le chargement est terminé. Je partirai donc demain matin pour Saint-Brévin avec Mlle Jouvenet et M. Fabert afin de veiller aux agencements convenus ; dortoir dans le hall, réfectoire dans la serre, etc. Cependant, chère amie, tout ceci combiné, des scrupules m’arrêtent. Êtes-vous certaine de ne jamais regretter l’abandon que vous consentez aujourd’hui ? Et comme il vous sera pénible de voir les choses ainsi bouleversées... si vous êtes tentée, un jour, de retourner là-bas ! »

— Jamais ! oh ! cela, jamais ! Je ne rentrerai pas dans cette maison. Trop de bonheur et trop de malheur l’emplissent de souvenirs ! Disposez de tout... sauf de la chambre que vous savez... Solange, attristée d’avoir provoqué cette émotion, enveloppa son amie d’une silencieuse caresse. La porte se rouvrit. Jean et Edmond Marescaux entrèrent ensemble — le cadet lançant la pointe du pied en avant, à la façon du jeune premier à la mode.

C’était un excellent petit jeune homme, ce Benjamin de Mme Boulommiers, tiré à quatre épingles, rasé comme un Yankee, suavement cravaté, coqueluchon des cours de danse, qui, après avoir été un cancre bien sage, s’ingurgitait à petites doses le Code indigeste, et, avec quelque piston, se pousserait ensuite dans de vagues fonctions diplomatiques ou administratives ! D’un ton folâtre, avec la bonne intention de distraire sa sœur, Edmond s’exclamait :

— Je viens de kodaker les gosses, processionnant en file indienne. C’est à mourir de rire ! J’essaierai de faire passer le cliché dans quelque revue illustrée ! Hélène leva vivement la main.

— Non ! Tu me contrarierais fort ! Pas de publicité pour une œuvre privée !

— C’eût été gentil pourtant ! Eh ! mais, reprit le jeune homme changeant de thème, ai- je vu clair ?... Votre ingénieur, M. Fabert et la brunette de l’école ménagère, Mlle Jouvenet, paraissent s’entendre à merveille ? Y a-t-il mariage sous roche ? Cet aperçu étonna les auditeurs. Un court silence plana.

— Je n’y avais pas songé, murmura Hélène pensive. Après tout ?

— Pourquoi pas ? observait Mlle Mainfrey.

— Je l’ai tout de suite supposé ! déclara le jeune Edmond, enchanté de sa clairvoyance.

— Eh bien ! tu as supposé des inepties, mon garçon ! proféra Jean Marescaux, froissant son journal avec impatience. Ils se conviennent comme an brochet et une pie.

— Vous croyez ? fit Solange, surprise. Pourquoi cela ?

Le grand Jean, droit au milieu du salon, regarda fixement le tapis, et parut préparer une révélation péremptoire et décisive :

— Pourquoi ? dit-il enfin. Eh bien ! je ne peux pas vous le définir. Je les connais. Alors, ça me paraît impossible, voilà tout ! Et fermé comme un augure, il tourna majestueusement les talons et s’absorba de nouveau dans le journal.

Solange se promit d’observer ses compagnons de voyage. Mais dans les façons d’être de Thérésine et de Fabert, elle ne put saisir aucun indice confirmant les présomptions du jeune Marescaux. D’ailleurs, de funèbres réminiscences s*éveillèrent vite sur cette route que l’ingénieur, puis Mlle Mainfrey avaient parcourue, douze mois auparavant, pour retrouver la malheureuse veuve de Serge Guérard.

— Horrible hasard ! murmurait Solange, frissonnante. Un fou passe, frappe ! Une vie s’éteint, Un bonheur s’écroule ! Et les recherches de la justice n’ont jamais abouti ?

— Non ! Pas encore, du moins.

— Que de crimes inexpiés ! Mais ma pauvre Hélène trouverait-elle un soulagement dans la punition du coupable ? J’en doute !

Thérésine, en écoutant cette conversation, se remémorait la dernière et fugitive vision qu’elle avait eue de Serge Guérard, à la portière de l’auto fleurie. Et bizarrement, à cette image se juxtaposa la figure féline et crispée de l’inconnue au plumet blanc.

— Voyons, me laisserais-je impressionner par des romans- feuilletons ? se dit Thérésine inquiète. C’est une histoire à la Conan Doyle qui se forge là, dans ma tête. Jamais je n’avais autant pensé à cette petite aventure. Qu’en dirait M. Fabert si je la lui racontais ? Il me croirait illusionniste... Et ce n’est pas la peine d’y songer davantage. Dans le courant de l’après-midi, ils arrivaient à Saint-Brévin. Du ciel sans nuages, une lumière crue tombait à pic, réverbérée par le sable et l’Océan. Et dans cet embrasement leur apparut, puissant et calme, glissant vers le large, le cuirassé la France, qui sortait du port de Saint-Nazaire, ce 24 juin 1914, et qui devait, quelques jours plus tard, transporter en Russie le Président de la République française.

Jamais les œillets mauves des dunes n’avaient exhalé un parfum plus suave dans l’air attiédi.

II

Des nuages plombés d’où s’échappaient parfois des ondées se tramaient sur le ciel d’août. Le malaise qui précède les orages alanguissait les êtres et les choses. Tout semblait se recueillir en une attente anxieuse.

Dans les bureaux de l’usine dont le personnel s’était augmenté, aussi bien que dans les divers ateliers, cette torpeur confinait à la stagnation. Chacun paraissait distrait, nerveux, détaché de sa besogne, taciturne surtout, gardant jalousement sa préoccupation secrète, sans la communiquer au voisin. Les moindres bruits du dehors suscitaient d’étranges vibrations qui se propageaient instantanément.

Quand la porte qui faisait communiquer le bureau du directeur et la salle des employés s’ouvrit, tout le monde tressaillit. Tous les regards se tournèrent vers M. Jean Marescaux qui, le stylo en suspens sur le bloc-notes, disait simplement :

— Mademoiselle Jouvenet, veuillez rechercher la première lettre où ce constructeur de machines agricoles, de Bressuire, accusait les fontes livrées d’être insuffisamment carbonées, ou coulées en moules froids.

Thérésine eut vite fait de trouver la pièce demandée et la tendit à son chef avec cette réserve strictement polie, et plutôt sèche, dont elle usait envers lui.

— Voici, monsieur.

Mais sa voix se perdit dans une rafale subite de tintements désordonnés. On eût cru que les cloches de l’église devenaient folles. Un battement de tambour se mêla de loin aux sons du bronze. Les têtes se dressèrent au-dessus des pupitres avec un tressaillement, comme si la foudre subitement s’abattait sur le toit. Les bruits du travail s’arrêtèrent dans l’usine au long hululement de la sirène. Ce qu’on attendait, avec une sourde crainte, éclatait.

— Ça y est ! murmara une voix.

Et de tous les coins, un écho épouvanté frémit : « La guerre ! »

Expéditionnaires, dessinateurs, quittaient prestement leurs places et gagnaient le dehors. Tout règlement s’abolissait. Au-dessus de la petite vallée, le tocsin hurlait son appel et clamait l’alarme. Plus d’espoir ! L’enfer se déchaînait sur la terre pour saccager, détruire, ruiner l’harmonie et la beauté créées par un long effort de l’humanité laborieuse.

Les deux jeunes gens demeuraient face à face, immobiles, comme subjugués par un fluide magnétique qui les clouait à cet endroit. Pensée et conscience submergées dans un effroyable remous, seule subsistait en eux la vague impression d’un universel effondrement.

Chez Jean Marescaux, cette sensation d’écroulement se fit vite perceptible. Quelque chose, c’était certain, dans la commotion reçue, venait de disparaître, quelque chose s’élevant jusqu’ici entre lui-même et cette personne profondément consternée, qui se tenait là, les bras tombants. Barrière fictive, et pas moins formidable, forgée de conventions, de préjugés qui tombaient à cette heure, pulvérisés en miettes misérables. Et sur ces ruines se dressait une vérité triomphante, ayant un visage brun, de vives prunelles de jais, des cheveux fous, une bouche un peu grande, mobile et bonne, — l’image même qui obsédait et irritait, depuis si longtemps, les songes de Jean Marescaux, qu’il fût endormi ou éveillé.

Avant qu’il pût commander à ses nerfs, Jean s’emparait des deux mains pendantes, tachées d’encre violette. Et avec une volubilité emportée, il prononçait :

— Thérésine, l’aviez-vous deviné ? Il y a dès années que je ne démêle pas si j’ai envie de vous embrasser ou de vous battre ? Et voilà que je vais partir pour la guerre. Je serai peut-être de ceux qui ne reviendront pas. Nul ne peut le prédire, et il faut s’attendre à tout. Laissez-moi donc vous parler comme si j’étais à la veille de ma fin. Ce que j’éprouve pour vous, je viens d’apprendre comment ça s’appelle. C’est de l’amour, du vrai, de celui qui rend idiot. Ne m’en veuillez pas si je vous le déclare. Et quand je serai de retour, dites-moi que vous consentirez à devenir ma femme.

Tordant ses poignets sans parvenir à se libérer et jetant autour d’elle des regards éplorés, Thérésine s’agitait comme une souris prise au piège.

— Monsieur Jean, bégayait-elle, au nom du ciel, monsieur, laissez-moi !

— Ça vous fâche-t-il ? Est-ce que je vous déplais ? J’ai cru parfois que vous me détestiez.

Elle se sentait sotte à en pleurer, les idées brouillées, les mots fuyants, les genoux pliants, un tourbillon sous le crâne. Et quelle souffrance de ne pouvoir dérober sa figure au regard ardent qui la brûlait de si près !

— Voyons, me haïssez- vous ? répétait-il avec une insistance inquiète et colère à la fois.

— Non, certainement non ! Mais je suis si confondue, si surprise ! Vous oubliez ce que je suis, ce que vous êtes, monsieur Marescaux. Vous ne pensez pas à ce que diraient d’une pareille chose Mme Guérard... et... votre famille... et votre monde !... Il vaut mieux admettre que vous n’avez rien dit... et que je n’ai rien entendu. .. par consé...

Il l’interrompit d’un rire moqueur.

— Ma famille ? Mon monde ?... Pfftt ! Il est bien question de tout cela ? Je ne dépends réellement de personne. Dites-moi seulement : « Jean, je vous aime et je serai votre femme... » Je viendrai à bout du reste. Hélène, d’ailleurs, me comprendra. Allons, plus d’atermoiements ! Dépêchons ! Et regardez-moi !

— Monsieur J...

— Pas de monsieur ! Jean tout court ! Et vite !

Si grande que fût Thérésine, Marescaux la dominait de toute la tête. Ah ! qu’elle se trouvait malheureuse de lui céder en dépit de sa volonté, subjuguée par une force inconnue ! Incapable de résister davantage, elle dut lever les yeux vers ces autres yeux dont l’éclat lui faisait si peur. Mais dès que les deux regards se furent rencontrés, les paroles cessèrent. Et ce fut à Jean de blêmir, de vaciller jusqu’à ce qu’un nom tremblât sur ses lèvres :

— Thérésine ! ma chère Thérésine !

Brusquement, les mains liées se séparèrent. Quelqu’un entrait. C’était Fabert.

— Vous avez entendu ! L’ordre de mobilisation est donné ! fit-il, la voix brève. Après-demain, je rejoins mon régiment d’artillerie, à Poitiers. Et vous ?

— Demain, je serai à Angers, à la caserne des dragons. Qui eût présumé cela, il y a un mois !

— La mine qu’ils préparaient avec tant de soin devait éclater tôt ou tard, dit Fabert qui, préoccupé, un trousseau de clés en main, se dirigeait vers son bureau.

Il semblait éviter de regarder Thérésine. Cet excès de discrétion fit rougir la jeune fille. Jean Marescaux comprit la gêne qu’elle éprouvait. Sa nature loyale prit aussitôt parti. Et retenant le directeur par le bras :

— Fabert, prêtez-moi attention, je vous prie, quelques secondes. Nous venons tous de ressentir un grand choc. Alors les coeurs s’ouvrent comme des boîtes à secrets qui se brisent dans un violent cahot. Et l’on découvre, tout au fond, des choses qu’on ne soupçonnait pas. Moi, je trouve dans mon réceptacle particulier, trop bien clos jusqu’ici, le mot d’une énigme que je cherchais vainement depuis des mois. Ce mot, je l’ai révélé à Mlle Thérésine Jouvenet ex abrupto. Assez étonnée d’abord, j’en conviens, elle consent néanmoins à m’accorder l’espoir que je sollicite. Fabert, vous êtes témoin de cet engagement, en attendant que vous le soyez de notre mariage... si toutefois j’échappe aux combats.

Sous la forme humoristique de cette déclaration, se décelaient une émotion si sincère, une fierté si joyeuse que Fabert en fut visiblement touché.

— Je vous remercie de votre confiance, monsieur Marescaux. Je suis honoré et heureux de recevoir l’aveu de vos projets et de me trouver ainsi le premier à vous féliciter tous les deux.

Ce disant, le directeur serrait la main de Jean, et adressait à Mlle Jouvenet un salut courtois et un sourire amical. Mais la jeune fille interdite, égarée, suppliait l’un et l’autre des deux hommes.

— C’est affolant ! Trop étrange, trop précipité pour que je puisse y croire ! Je vous en prie, monsieur Jean !... ne vous considérez pas comme lié... si vous réfléchissez plus tard... Que rien de cela ne s’ébruite !

Regretteriez-vous ? commença-t-il, les narines gonflées d’une façon menaçante.

Tout de suite un regard le calma. Comment, de si noires prunelles, des effluves si doux pouvaient-ils filtrer ? Jean, sous cette influence lénifiante, s’apaisa :

— Vous avez raison d’une certaine manière. Je pars. La situation serait difficile pour veus pendant mon absence. Gardons le silence jusqu'à la victoire... qui sera rapide... Vous, Fabert, et ma sœur, serez seuls à savoir notre secret.

— Mme Guérard ? murmura Thérésine, les lèvres blanches. Que va-t-elle penser ? — Ayez bon espoir ! fit Marescaux d’un ton

assuré. Je connais Hélène... A tantôt ! chère... bien chère amie !

Il prit la main hâlée, marquée de taches violettes, et y déposa un baiser aussi tendre que si c’eût été une menotte patricienne, pétrie de lis et de roses. Et suivi des encouragements de Fabert, le jeune homme, le panama en bataille, escalada d’un trait la pente roide qui menait aux Fauconneries.

Là, des femmes pleuraient autour d’Hélène qui s’efforçait à les exhorter. Les hommes étaient rentrés des champs ou de l’usine, les mâchoires serrées, les yeux durcis, la voix rauque, préoccupés de leurs ordres de mobilisation, des livrets, des apprêts de départ, tous, maris, frères, fils ou fiancés, déjà soldats avant même de s’éloigner. Et les cœurs féminins se déchiraient d’angoisse.

Mme Guérard courut vers Jean, dès que celui-ci se montra. Il lui enlaça la taille, sans mot dire, et ainsi entrèrent-ils ensemble dans le petit salon familier.

— Ah ! l’abomination ! gémit Hélène, s’attachant à l’épaule du jeune homme. Toi aussi, tu vas partir, mon Jean !

— Naturellement. Pas d’exception ! On m’en proposerait que je n’en profiterais pas, tu me connais, hein ?

— Oui ! Gomme un brave et loyal cœur !

— Vrai de vrai, tu as de moi si flatteuse opinion ? Tu m’enhardis. J’en ai besoin ! Car il me faut te confesser des choses énormes !

— Énormes ? se récria-t-elle. Tu m’inquiètes ! Dis vite !

— Vois-tu, Hélène, partir en guerre, ça vous incite à toutes sortes d’inventaires et de récapitulations. Heureusement, la bonne Providence nous fournit des lumières surnaturelles pour débrouiller ce désordre... Tu sais que mon passé a été peu heureux. Privé de mes parents, écarté de toi, j’ai été sevré des tendresses, des câlineries qui sont aussi nécessaires que le pain aux enfants. Tout me poussait à devenir un fêtard. Je l’ai été ! Ce que je me suis ennuyé ! J’avais besoin d’intimité, par-dessus tout ! Ma tante m’orientait vers des demoiselles à marier, si bien nées, si admirablement éduquées qu’elles en étaient effrayantes ! Moi, je rêvais tout bêtement d’une simple petite camarade, franche, gaie et bonne... Et je l’ai trouvée sur mon chemin de tous les jours. Elle n’a rien fait pour m’attirer, loin de là ! Je croyais même lui être antipathique. Et puis, au coup de tocsin, tantôt, nos cœurs ont pris le branle à l’unisson. Me renieras-tu, dis, parce que je veux épouser Thérésine Jouvenet ?

— Ah ! c’est elle ! fit Hélène, reprenant le souffle dans un soupir d’allégement.

Et, nouant les bras au cou de Jean, elle envisagea son frère avec une indulgente affection.

— Mon pauvre grand, je n’avais pas prévu ton choix. Mais il ne s’ensuit pas que je le désapprouve, au contraire. T’avouerai-je que je m’inquiétais de ton avenir, te sachant généreux, un peu impulsif, exposé à être dupe ?... Et me voici soulagée, connaissant du moins la belle-sœur que tu te proposes de me donner. Si elle est dénuée des avantages de la fortune, — comme certains le lui reprocheront, — je la sais abondamment pourvue du côté du cœur et de l’esprit.

— Alors, alors... Hélène, je puis la placer sous ta protection. Tu la soutiendras si on l’attaque ?

— Sois tranquille.

— Et si, par mauvaise chance, je ne revenais pas ?

La jeune femme, frissonnante, approcha ses lèvres du front tourmenté où se creusaient des plis :

— Je te le répète : pars tranquille !

Le soir même, Thérésine, conviée aux Fauconneries, se présentait, confuse et transie. Le geste attirant de Mme Guérard acheva son désarroi et la fit reculer. Avec une sorte de terreur, elle arrêta l’élan de Marescaux par un signe.

— Avant tout, laissez-moi vous expliquer ! Oh ! madame, soyez-en bien sûre, ce n’est pas ma faute si...

— Parbleu ! s’écria Jean, rageur. Nous le savons assez. Vous vous faites suffisamment prier !...

Les yeux de jais se ternirent. Marescaux comprit son injustice et s’empressa de la réparer en baisant furtivement le bout des doigts emprisonnés dans un gant de fil gris.

— Vous êtes bonne au-delà de tout, madame Guérard, reprenait la jeune fille... Et je ne saurai jamais vous exprimer ce que je ressens, en ce moment, devant votre accueil... Mais quelque chose survient... une complication imprévue.

— Qu’est-ce encore ! s’exclama Jean, aux abois. Quelle nouvelle embûche inventez-vous ?

— Il ne s’agit pas de moi personnellement 1 s’excusa Thérésine, très abattue. Marcel est arrivé tantôt. Dès demain, il repartira. Mais il désirait auparavant embrasser notre mère et me confier un secret.

— Un secret d’amour naturellement, fit Marescaux. Une sœur est une confidente donnée par la nature.

— Eh bien ! oui ! Marcel, depuis quelques mois est fiancé, sans oser l’avouer à maman qui a pour lui des visées ambitieuses. Et la jeune fille à laquelle il s’est engagé... et qu’il épousera dès qu’un succès un peu retentissant lui permettra de fonder une famille... est une orpheline, dessinatrice de journaux de modes. Je n’ai aucun droit à la dédaigner. Marcel me jure qu’elle est digne de tout respect et qu’elle soutient avec courage une vie difficile. Elle vit d’ailleurs dans une maison des sœurs de SaintVincent. J’ai tenu à vous dire toute la vérité.

Jean Marescaux involontairement épiait sa sœur tandis qu’elle écoutait ce discours entrecoupé. Mais à sa grande joie, il vit les beaux traits d’Hélène garder leur expression douce et grave.

— Vos scrupules ajoutent à l’estime que vous m’inspiriez déjà, Thérésine. Vous n’êtes pas solidaire de votre frère. Quel que soit son choix, il serait injuste de vous en rendre responsable.

— Mais je lui ai promis d’assister celle qu’il aime, au besoin ! achevait la jeune fille à bout de voix. Et cette promesse, je la remplirai de mon mieux, je ne dois pas vous le cacher !

— Une autre sœur fit le même serment aujourd’hui à un autre frère ! dit avec bonté Mme Guérard. Apaisez vous ! Les mesquineries de l’existence ordinaire ne comptent plus guère en ce jour ! Notre premier devoir à nous, femmes, c’est de fortifier les âmes de ceux qui dous sont chers et qui vont à la frontière nous défendre. Ne faites donc plus languir ce pauvre Jean ! Il a si grand désir de vous voir lui sourire un peu !

Fabert, ce soir-là, vint aussi, lui, aux Fauconnerie pour y faire ses adieux. Tendant un pli cacheté à Mme Guérard surprise, il lui dit, avec cette extrême réserve qui donnait tant de valeur à ses moindres paroles :

— Madame, il est possible que nous ne nous revoyions jamais. Nul, à cette heure, n’est certain du lendemain. Si je manque au retour, veuillez prendre connaissance de ce testament dont le double est déposé chez le notaire de l’usine. Je suis sûre que vous accepterez la tâche qui vous y est déléguée. Les femmes, dorénavant, seront chargées de lourdes missions. J’ai confiance que vous poursuivrez la vôtre. Je devais tant à mon ami Guérard ! Je suis seul dans la vie. Le peu que je possède appartient de droit à l’œuvre commencée en collaboration avec Serge, et il est tout naturel que je le remette entre vos mains.

Ces quelques paroles, rapides et sobres, évoquant des expectatives tragiques, indiquaient, en même temps, à la jeune femme, une ligne d’avenir austère, encombrée d’obstacles. Hélène entrevit les lourds devoirs qui lui incomberaient désormais. Elle sentit pleinement l’importance de son geste d’acceptation, tandis qu’elle inclinait la tête et que l’enveloppe passait de la main de Fabert dans la sienne. Le silence de cette seconde la rendit presque solennelle. Lorsque le directeur eut regagné son vieux logis à tourelles, longtemps il arpenta, tête penchée, le cabinet hexagonal, tapissé de livres et de gravures, refuge de ses méditations. Puis ouvrant un secrétaire d’acajou, il fit jouer un tiroir secret, en retira une lettre froissée, couverte d’une écriture irrégulière et la considéra d’un air de dégoût.

— Que ferais-je de cela ? Ah ! Serge ! Serge ! Si je n’avais pensé, en ce jour affole, à fouiller le caoutchouc laissé dans l’auto et à enlever ce papier, insoucieusement enfoui au fond de la poche, que serait-il advenu ? Qu’auriez-vous dit, pauvre Hélène, si vous aviez connu l'entrevue fixée à l' Hermine de Bretagne ?

Rejetant la lettre qu’il ne maniait qu’avec répugnance, Fabert se laissa tomber sur le fauteuil du bureau. Il posa ses mains sur son visage, et ses mains tremblaient. Ainsi qu’il en arrive aux solitaires, ses pensées lui échappaient en des soliloques indistincts.

— Si elle savait ?... Quelle ternissure à son idéal ! Qu’arriverait-il ? Ses regrets s’atténueraient ! L’avenir se dégagerait. Elle se retrouverait libre de recommencer la vie ! Elle est si jeune ! Mieux vaudrait sans doute ! Et alors ! alors ?...

S’accoudant à la table, un rouge de fièvre aux pommettes, il examina encore d’un œil songeur la fatale missive.

— Anéantir cela, c’est se démunir d’une preuve nettement accusatrice. Et la terre est petite... surtout pour les aventurières cosmopolites de cette espèce... Qui sait si l’occasion ne se présenterait pas pour moi de la rencontrer un jour et de contrecarrer ses intrigues. Mais... si je disparais ?...

Lentement, il alluma la petite bougie de l’appareil à cacheter et présenta à la flamme le papier léger, bientôt réduit en cendres. — Pour le repos d’Hélène !... Et par égard pour ta mémoire, Serge ! Je te devais bien cela !

III

La vie s’équilibrait par de nouvelles règles, au sein même de l’horreur. L’humanité, dans le bouleversement universel, se ployait, résignée ou farouche, au joug de l’habitude. Les jours violents et angoissés, alternés d’épouvante et d’espoir, s’enchaînaient pour former des années. Hélène, prodiguant ses forces, son temps, son argent, son cœur aux infortunes de tous genres, ne se réservait plus le loisir de pleurer ses propres tristesses. Cependant, aux réalités terrifiantes, elle ne cessait d’entremêler le cher souvenir.

Un étrange sentiment s’insinuait en elle et l’humiliait devant les nouvelles veuves, portant haut la tête sous leurs voiles. A leur approche, instinctivement, Mme Guérard s’effaçait. Son deuil prématuré n’était plus exceptionnel. Chaque dimanche, les taches noires s’élargissaient dans la foule des fidèles. Hélène, avec une inquiète pudeur, contenait sa peine, en restreignait même les insignes extérieurs, comme si elle craignait, en attirant trop l’attention, d’amener les gens à comparer son malheur à d’autres désastres, pour le diminuer.

Et la jeune femme souffrait d’un regret jaloux. Ces sacrifices, qu’on déplorait, du moins n’avaient pas été stériles. La douleur de ces affligées s’ennoblissait de légitime fierté. Hélène, désespérément, enviait, pour son bien-aimé disparu, la gloire du soldat tombé dans la bataille. Si Serge, trop tôt, devait disparaître du monde, que n’avait-il été frappé en pleine action héroïque, victime précieuse dans l’holocauste de la victoire ? Comblé de toutes les vertus chevaleresques, il lui avait fallu périr obscurément. Sa mémoire resterait privée de l’auréole. Tout bas, la veuve s’en plaignait à Dieu ! Et elle prenait ombrage des honneurs qui échappaient au mort !

Ainsi, à peine lui fut-il possible de féliciter Armand Fabert quand, à la fin de 1915, celui-ci, un bras en écharpe, un mince ruban rouge au revers du veston, reprit la direction de l’usine, consacrée désormais aux travaux de la défense nationale. Jour et nuit, la grande cheminée haletait, les marteaux résonnaient pour forger les engins de la résistance. Et réglant l’effort des ouvriers des deux sexes, l’ingénieur, plus concentré et plus tendu que jamais, se dépensait dans une activité incessante qui accentua encore sa maigreur et mit un reflet d’argent à ses tempes brunes.

Mme Guérard se trouvait elle-même emportée par l’impétueux courant. Journellement elle était amenée à conférer avec son collaborateur — non seulement pour la marche, le rendement de l’usine, les mille complications et les responsabilités du travail, — mais aussi pour l’organisation des secours pressants, amplifiés par l’affluence des malheureux que la guerre expulsait de leur pays d’origine et qui cherchaient asile sur la terre angevine.

Un dispensaire avait été créé pour le personnel de l’usine, composé, en grande partie, de réfugiés ; quelques soldats convalescents furent accueillis au manoir des Fauconneries. Mme Guérard dut s’assurer l’aide d’une jeune infirmière, Mlle Lilette Romieu,une Parisienne frêle, douce, aux cheveux d’or pâle, habile et courageuse à toutes besognes, comme le sont les enfants de Parfs. La nouvelle recrue, qui servit aussi de suppléante à l’école ménagère, devint merveilleusement vite inséparable de Thérésine — et, chose plus difficile ! — se fit hautement apprécier de Mme Jouvenet, qui la cita même en exemple à sa fille.

— Tu devrais bien t’inspirer de sa douceur. Elle est dix fois plus prévenante que toi, à mon égard !

Thérésine riait, l’insouciante ! au lieu de se formaliser de ces éloges qui allaient réjouir le cœur d’un pauvre petit soldat auxiliaire, modeste vaguemestre dans un hôpital de Lyon Allons, le temps venu, les désirs de Marcel seraient sans obstacle exaucés ! En attendant, les graves mystères en suspens, intéressant le destin de ses enfants, restaient ignorés de la nerveuse vieille dame, déjà trop surexcitée par les péripéties du communiqué journalier.

Jean Marescaux, cavalier démonté, descendu dans la tranchée comme un simple biffin, y avait conquis, gaillardement, la sardine argentée, la croix de guerre, et quelques menus éclats de mitraille à travers son individu. Il était de toutes les parties où ça chauffait, l’ami Jean ! Sa capote, essuyant tour à tour la boue, la glaise, la craie des boyaux, laissait à peine soupçonner une trace de bleu horizon, sous ces magnifiques et émouvantes maculatures. Lorsque Jean Marescaux vint en permission au pays, en même temps que son frère, cet uniforme déteint et souillé fit ressortir d’une façon si éloquente les bottes neuves, les éblouissantes buffleteries, la fringante tenue du petit officier d’administration que M. Boulommiers s’en préoccupa.

L’oncle, qui s’était employé de son mieux à écarter le cadet de la ligne de feu, essaya de raisonner l’aîné. Discrètement, il lui représenta que l’excès de zèle est toujours une sottise, que certains qui « savaient y faire » montraient bien comment se dépêtrer en laissant les « poires » risquer leur peau. Jean, tranquille comme Télémaque en présence du sage Mentor, écouta ce discours, puis, retirant sa bouffarde de poilu, répliqua :

— Mon oncle, l’esprit de famille parle par votre bouche. Merci pour votre sollicitude. Ces allusions visent Fabert, si j’ai bien compris, et vous m’engagez à rester à l’usine, ainsi que lui. Vous oubliez qu’il possède des compétences professionnelles dont je suis complètement dépourvu et qui le rendent aussi utile à l’arrière que sur le front. Il a d’ailleurs fait largement sa tâche de combattant. Deux citations, à l’ordre de l’armée, qu’il n’affiche pas à sa porte, interdisent qu’on le traite jamais d’embusqué, épithète qui ne me serait pas ménagée à moi, si je parvenais au but que vous me désignez. J’aime encore mieux entendre siffler des balles que des moqueries à mes oreilles.

M. Boulommiers se mordit les lèvres et n’insista pas. Plusieurs mois après, l’événement justifiait son avis prévoyant. L’incorrigible « crâneur » retourné au péril faillit y succomber. Jean, la poitrine traversée, fut relevé moribond et jugé désespéré.

Comment s’étonnerait-on qu’en cette alarme Mme Guérard, accourue au chevet de son frère, se fît escorter de sa compagne habituelle, Thérésine, traitée depuis longtemps déjà en égale et en amie ? Mme Jouvenet, confiée à Lilette Romieu, se consola facilement de l’absence de sa fille par cette aimable diversion. Pendant des semaines, le blessé erra sur les limites de la vie et de la mort. Cependant, en considérant les deux visages de femmes, penchés anxieusement vers lai, une ardente volonté de guérir s’exaspérait au fond de son être brisé. L’énergie vitale, ainsi accrue par l’intensité de l’amour, triompha.

Un jour, le salut fut assuré. Et les démarches inlassables de Mme Guérard ayant enfin abouti, Jean Marescaux fut envoyé, pour achever son rétablissement, à Saumur, dans l’hôpital bénévole de Fonteclaire, chez Solange Mainfrey. Ce fut une joie pour tous.

Les fenêtres dominaient la splendide vallée de la Loire. Les efflorescences de l’été épanoui montaient vers l’homme échappé à la mort et qui savourait, avec plus de délices, chaque jour, la douceur de revivre entre ses trois anges gardiens.

Une après-midi que sa sœur, Thérésine et Solange étaient assemblées autour de sa chaise longue, sur la terrasse, Jean, demeuré quelques instants rêveur, éleva sa grande main blême :

— Écoutez-moi ! Vous me ramenez de loin, de très loin ! Je suis en ce moment au milieu de vous. Après-demain, je rentrerai peut-être dans la fournaise. Dans le temps où nous sommes, le présent seul compte. Ne pensez-vous pas que j’ai acquis quelque droit à réaliser une ambition qui me tient au cœur depuis plus de trois ans ?

Il attira près de lui Thérésine rougissante. — Je suis follement impatient de voir une Madame Jean Marescaux. Ce serait une satisfaction inédite. Quelqu’une trouve-t-elle quelque chose à redire pour contrarier cette fantaisie ?

Et tout le monde, au contraire, s’accordant en d’attendrissantes effusions, il en résulta que, quatre jours plus tard, Hélène elle-même transmettait aux parents de la Chènetière la missive suivante :

« Mon cher oncle, ma chère tante,

« La longueur de la guerre, le danger mortel que je viens d’encourir, me déterminent à précipiter une décision, arrêtée le 2 août 1914, et qui devait se réaliser seulement à l’issue des hostilités. J’ai donc l’honneur et le bonheur de vous avertir officiellement que, fiancé en secret depuis la date ci-dessus indiquée à Mlle Jouvenet, je l’épouserai avant de retourner aux armées. Pardonnez-moi de brusquer les préliminaires habituels, et n’en croyez pas moins à mes très déférents sentiments affectueux. »

IV

M. Boulommiers brandit le papier froissé dans son poing, avec de grands gestes d’anathème.

— L’imbécile ! C’est à l’interdire, ma parole ! ...

Certainement, à cette heure, l’honorable châtelain de la Chènetière regrettait les lettres de cachet, qui permettaient à un oncle légitimement courroucé de coffrer un vaurien de neveu. Et écumant de rage, piétinant, il protestait avec une violence croissante :

— Jamais ! Jamais ! Jamais ! nous n’accepterons cette dactylo ! Une fille que tout le monde ici a connue pauvre, faisant elle-même son ménage, et se rendant à l’usine en mercenaire ! Oser nous proposer cela pour nièce, ah ! fi !

— Je me suis toujours méfiée de cette créature ! renchérit Mme Boulommiers. Elle a su habilement tendre ses filets. L’oison s’y est laissé prendre ! Tant pis pour lui !

— Un propre à rien que nous avons comblé de bienfaits et qui nous a récompensés par la plus noire ingratitude ! récriminait M. Boulommiers, se servant de tous les clichés mélo dramatiques qui tramaient dans sa mémoire. Eh bien ! si nous n’y pouvons rien, qu’il se déshonore à l’aise ! Il ne nous abaissera pas avec lui ! Quant à moi, je le répudie sans rémission ! Il n’est pas de mon sang, Dieu merci !

— Je suis assez malheureuse et vexée qu’il soit du mien sans qu’on me le reproche ! gémit Mme Boulommiers. S’il plaît à cet idiot de se déclasser, la honte de son ridicule mariage doit-elle rejaillir sur moi ?

Les airs d’emprunt tombaient dans réchauffement de la crise. Les hautains époux abandonnaient la dignité affectée pour laisser parler la nature. Cette vulgarité de sentiments, ce bas égoïsme, cette trivialité d’expression choquaient Hélène sans la surprendre. Elle essaya néanmoins de plaider, une fois de plus, la cause de l’amour désintéressé.

— Mon oncle, ma tante, modérez-vous, je vous en prie ! Que vous soyez désappointés, étonnés, je le conçois assez bien. Mais le mariage décidé par Jean ne doit pas être envisagé comme une honte qui puisse le déshonorer ou nous abaisser. Évidemment cette union n’est pas calculée selon l’ordonnance conventionnelle qui établit les rapports de situations, de naissances et de fortunes. Mais bien des données de la vie, rigoureuses jusqu’ici, vont se modifier après ces grandes convulsions. Il faut nous y attendre et nous y résigner. Mlle Jouvenet n’est point l’intrigante que vous supposez. Et si vous connaissiez ainsi que moi, son caractère franc et spontané, vous...

— Nous y voilà ! éclata Mme Boulommiers, saisissant avec promptitude l’occasion de déverser sur sa nièce sa fureur et son ressentiment. Tout ce que tu viens de débiter montre à quel point tu es endoctrinée par l’engeance que tu laisses approcher de toi. C’est encore le pis de tout ! Ah ! ma pauvre Hélène, de quelle clique vis-tu entourée !

Elle se tourna vers son mari, la voix soudain mielleuse, mais l’œil incisif :

— Cher ami, tu es écarlate. Tu te trouverais bien de prendre un peu l’air.

— Je le crois en effet ! acquiesça M. Boulommiers qui, s’épongeant le front, gagna aussitôt

la porte avec une satisfaction évidente. Hélène eut envie d’abandonner aussi la place. Son courage naturel, sa fierté l’engagèrent à rester sur le terrain. L’adversaire, experte aux feintes, préludait sur un ton inattendu de sympathie et de commisération.

— Ma pauvre chère enfant, elles sont bien rares, les occasions où nous pouvons parler à cœur ouvert ! On croirait que tu les évites ! Sans doute, crains-tu de m’entendre renouveler des conseils qui furent mal accueillis jadis... et qui sont, hélas ! de circonstance plus que jamais ! Quelle que soit ta répugnance à m’écouter, il est de mon devoir de te répéter : Prends garde ! dans l’intérêt de ton avenir, de ton bonheur, de ta réputation...

— Mon bonheur ?... Ce mot n’a plus de sens pour moi ! Mon avenir ? Dieu en déciderai Ma réputation ? Elle est à la merci des malveillants. Ma route est droite, ma conscience nette. Cela me suffit !

Mme Boulommiers arracha un soupir du fond de sa vaste poitrine.

— Cela devrait suffire, en effet !... Mais ni toi, ni moi ne changerons le train du monde ! Ta route te semble droite. Tu n’y vois pas les traquenards qui se tendent à la muette. Ouvre les yeux ! Et retrouve ta vraie voie... qui ne doit pas rester solitaire... et où tu mèneras une existence honorée, protégée, entourée d’affections.

Hélène, en un trait de lumière, entrevit la figure falote d’un baron du voisinage, quadragénaire grison et grêle, veuf nanti de cinq filles, grand chasseur, buveur intrépide, dont l’amitié enorgueillissait hautement M. Boulommiers. Mme Guérard arrêta d’un signe les insinuations.

— N’insistez plus sur ce sujet, ma tante. La résolution que j’ai déjà exprimée n’a pas varié.

Le masque doucereux tomba d’un coup. Et les bajoues plissées d’un rictus sardonique, Mme Boulommiers gouailla :

— Tu me fais rire ! Une veuve de vingt-six ans ne doit pas dire : Fontaine, je ne boirai pas de ton eau. Qui dédaigne la fontaine risque plus tard de s’abreuver à une mare.

— Ma tante !...

Hélène, d’un bond s’était dressée, ardente d’indignation sous l’injure. Mme Boulommiers la brava d’un air de défi :

— Tu as beau te regimber. Ton genre de vie est trop insolite pour ne pas t’exposer aux commentaires. Que tu le veuilles ou non, les bavardages vont leur train. Une jeune femme, qui prétend s’ensevelir dans un deuil inconsolable, loin du monde, ne saurait montrer trop de prudence dans ses fréquentations. Elle doit, avant tout, éviter de recevoir un homme, quotidiennement et familièrement. Ainsi semble-t-il, du moins, à ma raison bornée !

La stupeur d’Hélène accusa que la botte perfide avait touché. Mais la jeune femme, bravement, força aussitôt l’antagoniste au franc jeu. Et plantant son regard dans celui de sa tante, elle dit, ironique :

— C’est M. Fabert, je présume, qu’on veut mettre en question. Je le vois, effectivement, presque chaque jour et ne songe guère à m’en cacher. Il est utile que nous nous consultions pour la conduite de multiples affaires.

— Et il en profite pour t’insuffler ces stupides théories qui te mèneront à ta perte, et feront de Saint-Pierre un foyer d’anarchie.

— J’espère que non, ma tante. Je ne crois pas arriver à des fins si malheureuses en essayant d’améliorer un peu le sort de nos ouvriers. Serge, doué d’un si grand sens pratique, considérait l’avenir avec confiance.

— Oh ! Serge ! gloussa Mme Boulommiers, étouffant un rire méprisant. Ce qu’on lui en prête !

Hélène, outrée, décidée à ne plus rien entendre, fit un pas vers l’issue le plus proche. — Ne t’en va pas si vite ! commanda Mme Boulommiers, étendant le bras. Que veux-tu ?

Je sors de mes gonds à te voir ainsi duper 1 

Mais, malheureuse aveugle, tu ne t’es donc jamais aperçue que ces inepties philanthropiques sortaient toutes vives du cerveau de ce Fabert ! Guérard se souciait de tout ça comme de son premier verre de Champagne ! Nous sommes édifiés là-dessus ! Edmond a rencontré des officiers qui ont connu les deux amis au Sénégal, puis au Maroc. Fabert a toujours été un rêveur, un utopiste. C’est lui qui, Angevin d’origine, amena vers la vallée du Layon celui qui devint ton mari et dont la disparition, — mieux vaut le dire, — t’a peut-être épargné bien des désenchantements. Car Serge était réputé là-bas, léger, brillant, changeant, — un Lovelace, quoi !

Ah ! Hélène, cette sotte, ne voulait pas entendre raison et se liguait avec les gens nuisibles ! Eh bien ! ne ménageons plus rien, et démolissons ; son idole ! Et sa face grasse reluisant de satisfaction vindicative, la tante s’en donnait à cœur joie, se grisant de sa propre faconde et du triomphe de voir la jeune femme bouleversée, livide, criblée par la grêle de mots acérés.

Mais aux dernières paroles, la veuve de Serge, dans un élan de révolte, saisissait le poignet de l’insulteuse :

— Calomnier les morts, qui ne sont plus là pour se défendre, c’est la pire des lâchetés ! Rien ne saurait l’excuser à mes yeux. Adieu, ma tante !...

Mme Boulommiers, quelque peu interdite, tandis que la jeune femme, ouvrant la porte d’une volée, se précipitait au dehors, prit vite son parti. Elle haussa dédaigneusement les épaules, et répéta le geste de Ponce-Pilate, en agitant ses lourdes mains blanches, chargées de bagues.

— Qu’elle le prenne comme il lui plaira ! J’ai dit ce que je devais dire ! A présent, que cette cabale nous laisse en paix ! Ah ! la famille ! Heureusement, le brave petit Edmond ne ressemble ni à son frère, ni à sa sœur !

V

A son retour de la Chènetière, Mme Guérard s’enferma dans sa chambre, sous prétexte de migraine, sans consentir à recevoir personne. Et le surlendemain, à la stupeur de son entourage, elle partait pour Saint-Brévin, emmenant avec elle seulement la femme de chambre de Mlle Valreux, Nanette, léguée par ia marraine à la filleule comme un bon meuble de famille.

Pleine d’égards pour la sexagénaire, Hélène la fit asseoir près d’elle au fond de l’auto. Le trajet fut silencieux. Du coin de l’œil, la vieille camériste épiait le beau visage ivoirin, creusé de fatigue, et, avec le sûr instinct du dévouement, suivait les émotions muettes de la jeune femme. Pourquoi, après s’être refusée si longtemps à refaire cette route, la jeune femme se décidait-elle subitement à ce voyage ? Pour quel motif revenait-elle ainsi se meurtrir le cœur ? A bout de suppositions, Nanette concluait :

— Je pario que c’est pour penser à lui, encore plus !

Et sa bouche édentée se fronsquillait, pincée brusquement comme pour retenir un soupir. Elle devinait juste, la vieille au cœur simple ! La veuve de Serge, blessée au plus sensible de son être, accourait vers le refuge sacré pour raviver sa ferveur et affermir sa foi — stupéfaite, éperdue qu’on eût osé attenter à son dieu et railler son culte !

Les arômes balsamiques de la forêt, aiguisés par l’air de l’Océan ! L’atmosphère suave du court bonheur ! Quel émoi de les respirer de nouveau ! Et voici la maison, où gisent tant de souvenirs délicieux et atroces !

Dans l’enclos, des soldats convalescents, flânant entre les tamaris et les genêts, saluaient avec étonnement les arrivantes. Mme Guérard, le regard tendu en avant, ne percevait rien autour d’elle, attentive seulement à marcher sans fléchir, jusqu’au bout.

L’escalier monté, les deux femmes se trouvèrent devant la porte qui s’était rarement ouverte depuis l’affreux départ.

La main de Nanette tremble tandis que, maladroitement, elle agite la clé dans la serrure. Enfin, la porte roule sur ses gonds et les visiteuses passent le seuil.

Les meubles, sous leurs housses claires, prennent, dans la pénombre, de pâles apparences fantomales. Nanette, sans dire mot, pousse les persiennes, essuie, secoue, range, allume un feu d’aiguilles de pins et de fusains desséchés « pour changer l’air renfermé ». Hélène, assise dans le bow-window, en face de la mer, ne perçoit rien que ses véhémentes réminiscences. De toute sa volonté surtout, elle évoque la belle et chère figure, évanouie du monde terrestre et qu’elle souhaite passionnément garder intacte en sa mémoire. Il faut se l’avouer : déjà les contours se brouillent, les reliefs s’estompent ! Mais ici, sûrement, elle la retrouvera au milieu des choses qui furent siennes, et qui gardent une impalpable émanation du disparu.

Tout ce qui fut à l’usage personnel de Serge a été rassemblé dans cette chambre et dans le grand cabinet adjacent où Nanette couchera ce soir, le reste du logis ayant été livré d’abord aux pupilles de Mlle Mainfrey, puis aux blessés des pays envahis. La servante sortie de l’appartement pour vaquer aux apprêts du dîner, Hélène procède au funèbre inventaire avec un religieux recueillement. De pas en pas elle s’arrête, chancelante. Son cœur tressaute à une reviviscence soudaine. L’ineffable songe d’amour, sombré dans la tempête, renaît avec ses prestiges.

Ici, dans ce placard, lui apparaît le costume de flanelle blanche que Serge portail encore cet heureux dimanche, qui fut la veille de sa mort. Là, ce tiroir, en s’entre-bâillant, laisse filtrer la fine senteur d’eau de Cologne russe. Les soies multicolores des cravates parlent des gaies élégances masculines, des gants bombés aux phalanges gardent encore la forme des doigts. Avec quels attouchements tendres Hélène effleure ces précieux vestiges, ou manie les bibelots de la table à écrire, transportée du salon dans la chambre, lors de l’aménagement nouveau du chalet, par les soins de Thérésine et de Solange !

Toutes deux ont veillé à ce que les choses fussent maintenues scrupuleusement intactes, dans l’ordre ancien. L’encre reste desséchée dans le récipient de cristal. Le porte-plume d’argent garde sa plume rouillée. Le papier a jauni dans le classeur. Le joli sous-main de cuir historié semble attendre que le maître l’entr’ouvre.

Hélène, épuisée par cette longue incantation, se laisse tomber sur le fauteuil placé devant la table. Machinalement, elle soulève le plat de cuir ciselé et patiné, feuillette le cahier de papier buvard, placé à l’intérieur, et maculé d’hiéroglyphes. Elle se rappelle : Serge écrivit, le samedi soir, quelques lettres qu’il alla lui-même porter à bicyclette jusqu’à la poste de Saint-Brévin-les-Pins. Alors ces pages, fermées depuis lors, furent, en dernier lieu, frôlées par la main bien-aimée ! Les lèvres de la veuve se posent sur ces lignes informes, comme pour baiser une relique !

Mais, plus encore que la trace impondérable de ce contact, comme il serait émouvant de ressaisir la pensée du disparu ? Les pattes de mouche, sans doute hâtivement pressées entre les feuillets de brouillard, pendant que l’encre restait encore humide, ont été enregistrées avec une certaine netteté. La jeune femme, se rappelant un stratagème de roman-feuilleton, prend le miroir à main de sa coiffeuse, et le plaçant vis-à-vis du cahier, voit les caractères invertis, redressés par la réflexion de la glace, devenir à peu près déchiffrables.

Devant cette réussite, une impatience presque joyeuse s’excite chez Hélène. Retrouver une idée qui traversa l’esprit de Serge — surtout aux dernières heures de vie — c’est une chance providentielle, une grâce inespérée, un rapprochement imprévu. Peut-être fut-ce pour recevoir cette faveur surnaturelle qu’elle fut entraînée jusqu’ici. Son imagination se trouble et s’exalte comma à l’approche d’un miracle.

Des lettres manquent, des lignes s’ enchevêtrent. Hélène, à grand’peine, s’efforce de reconstituer un texte :

« ... Puisque... obéissez... mes injonctions... tenez éloignée... accède... dernière entrevue... Nantes... lundi. »

La jeune femme redit ces bribes à demi-voix, puis elle les relève au crayon sur son carnet, cherchant un lien qui enchaîne la phrase et la rende intelligible. Jamais cryptographie ne concentra plus d’attention en son travail ardu. Et tandis qu’elle s’y livre, un sourd malaise commence de la troubler.

Qu’est-ce que tout cela veut bien dire ? Quelques mots particulièrement la frappent... : « Nantes... lundi... » L’épouvantable chose eut lieu à Nantes... un lundi... Et à qui s’applique ce participe passé féminin ?

Tous ses nerfs tressaillent douloureusement. Le crayon lui échappe. Hélène se dresse en étouffant un cri. Ah ! le soupçon vil et odieux qui vient de l’étourdir ! Quel vertige de folie l’égaré il Il faut s’y soustraire, énergiquement, repousser l’hypothèse abominable ! Quoi ! va-t-elle se laisser influencer et corrompre par les venimeuses insinuations de ceux qui haïrent Serge, d’une aversion basse et jalouse ? Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/171 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/172 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/173 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/174 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/175 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/176 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/177 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/178 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/179 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/180 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/181 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/182 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/183 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/184 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/185 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/186 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/187 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/188 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/189 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/190 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/191 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/192 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/193 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/194 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/195 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/196 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/197 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/198 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/199 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/200 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/201 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/202 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/203

— Pourquoi pas, en somme ? N’est-il pas désirable qu’elle reprenne pied dans la vie ! Je ne vois guère d’homme qui soit plus digne d’elle que celui-là.

Instinctivement, il se retourna vers ceux qui suivaient. Mais Hélène ne marchait plus parmi eux. Entre les baliveaux d’un sentier de la futaie, Jean distingua la forme noire, svelte et rapide, qui s’éloignait.

— Elle aussi nous fuit !… Bizarre, en vérité ! Par l’allée obscurcie déjà, la jeune femme fuyait réellement. Mais, délivrée de ses compagnons, elle ne parvenait pas à rejeter l’idée qui la tourmentait. Tandis que Fabert parlait là-bas, sur le pont, avec un feu inaccoutumé, confessant les aspirations de jouvenceau que développait sa laborieuse maturité, Hélène, soudain, reconnaissait quelle voix la guidait depuis plus de quatre ans.

La haine de Mme Boulommiers avait donc été clairvoyante. Quand la veuve de Serge croyait obéir à des suggestions d’outre-tombe, c’était un être vivant qui la dirigeait, au nom du disparu…

En vain, de toute sa fierté révoltée, essaierait-elle de secouer l’influence établie ! Sa personnalité resterait profondément et complètement modifiée par les conceptions qu’un autre esprit y avait infusées. Oh ! la sournoise emprise dont elle n’avait jamais eu conscience, et grandie maintenant jusqu’à la souveraine domination !

Alors ? Alors ? Comment se retrouver soi-même, démêler en sa mentalité ce qui lui appartenait en propre ? Inquiétante et humiliante confusion !

Lasse et essoufflée, Hélène voulut interrompre sa course par un repos qui prolongerait son isolement, avant de revenir près de ses hôtes. Mais, du banc de pierre vers lequel elle se dirigeait, se dressa une forme, indistincte dans le crépuscule.

— N’aie pas peur, sœurette ! Ce n’est que moi ! fit la voix blanche du jeune Edmond.

Ils s’assirent l’un près de l’autre. Et le cadet s’excusa d’être resté invisible, cette fin d’après-midi. Des lettres à écrire — une surtout qui importait ! Sans doute arriverait-il à Paris avant l’épître. Du moins, prouverait-il que sa pensée, dans l’éloignement, avait été fidèle…

« Mon Dieu ! faudrait-il encore entendre parler d’amour ? » Mais le pauvre enfant brûlait visiblement du désir d’épancher son cœur naïf. La grande sœur se résigna.

Et dans l’ombre épaissie, longuement, elle dut écouter l’éloge de la femme idéale et captivante, blonde, musicienne, exquisement charitable, aimant si passionnément la France, quoique née en Amérique !

— Ah ! elle n’est pas de notre race ! observa Hélène avec regret. Tant pis ! Enfin, les Américains sont nos alliés, à présent !


TROISIÈME PARTIE




I


C’est un des côtés les plus fâcheux de la destinée humaine que nos satisfactions d’amour-propre soient accompagnées presque immanquablement de mesquines avanies qui en diminuent le prix. Point de triomphe dont les guirlandes ne recèlent des épines !

Ainsi en advenait-il pour Mme Jouvenet. La mère, qui avait pu voir sa fille devenir Mme Jean Marescaux et, installée au château, être traitée en sœur par la châtelaine, devait, semble-t-il, toucher à l’apogée de ses rêves ! Établie elle-même dans une gentille maison neuve, à l’entrée du bourg, une jeune bonne à son service, la douce Lilette restant sa compagne attentive et enjouée, visitée assidûment par Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/208 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/209 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/210 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/211 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/212 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/213 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/214 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/215 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/216 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/217 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/218 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/219 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/220 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/221 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/222 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/223 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/224 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/225 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/226 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/227 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/228 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/229 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/230 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/231 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/232 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/233 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/234 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/235 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/236 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/237 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/238 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/239 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/240 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/241 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/242 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/243 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/244 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/245 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/246 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/247 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/248 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/249 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/250 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/251 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/252 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/253 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/254 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/255 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/256 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/257 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/258 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/259 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/260 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/261 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/262 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/263 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/264 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/265 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/266 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/267 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/268 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/269 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/270 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/271 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/272 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/273 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/274 Page:Alanic - Aime et tu renaitras.djvu/275 de l’accabler et de lui enlever ses dernières forces.

En cet état de dépression absolue, il ne lui fut pas davantage possible de commander à son âme, et de maintenir la fière réserve dont il se cuirassait d’habitude. Le secret, maîtrisé avec un si dur stoïcisme, rompait toute entrave et se révéla, éclatant, dans la rougeur qui embrasait le front, dans la flamme des prunelles agrandies. Tandis qu’Hélène avançait, lentement, la physionomie de Fabert s’imprégnait d’extase. Ainsi un visionnaire qui contemple, éperdu, doutant du miracle, la divinité qu’il implore, glissant vers lui dans un rayon céleste de clarté.

Elle approchait sans secousses, comme attirée par une fascination d’hypnose, les yeux rivés aux yeux qui l’adoraient.

— Je voulais vous remercier de l’immense service, commença-t-elle, balbutiante.

Tous deux s’aperçurent alors que les autres s’étaient éclipsés, les laissant seule à seul. Ils ne s’en troublèrent pas. Cette complicité évidente de l’entourage bien intentionné leur fit seulement mieux comprendre à quelle inévitable fin tout les conviait. Subjugués par la fatalité immanente, ils ne songèrent pas à se révolter.

Ils touchaient à l’heure élue, l’heure qui ne passe qu’une fois, et qu’il importe de saisir. Les scrupules, les atermoiements, les anxiétés, dont ils s’étaient suppliciés, leur parurent, à cet instant, des futilités sans portée. Rien ne comptait plus, que la nécessité de se joindre, que le désir de continuer ensemble la marche en avant et de soutenir, de leurs efforts unis, le poids de l’existence.

Vaines et impuissantes eussent été les paroles ! L’inexprimable rayonnait de leurs regards éblouis. Leurs âmes, dans ce silence, se livraient leurs confiants espoirs.

Néanmoins, un dernier sursaut des longues inquiétudes agita encore Fabert.

— J’ai redouté… après ma confession d’une faute de jeunesse, de m’être amoindri dans votre estime ! Avais-je raison de le supposer ?

— Non, fit-elle très bas, plus confuse encore que l’homme n’était craintif. Jamais vous ne m’avez paru plus digne et plus généreux qu’au moment où vous acheviez cet aveu… qui devait atténuer les torts d’un autre… et expliquait votre fidèle dévouement.

Sans hâte, avec une infinie délicatesse, comme s’il eût cueilli une fleur, Armand Fabert prit la douce main pendante, et la porta vers ses lèvres.

— Depuis toujours ! murmura-t-il avec ferveur. Et, que vous le vouliez ou non, à toujours ! Croyez en moi !

Deux larmes au bord des cils, elle répondit simplement :

— Je crois ! À toujours !


FIN

TABLE DES MATIÈRES


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  1. Aujourd’hui, en langage angevin.