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Anthologie japonaise ; poésies anciennes et modernes/Zak-ka/Mourir ensemble

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MOURIR ENSEMBLE !



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Morotomo-ni hi-ye atsŭru koso uresi kere
Okure saki datsŭ nara’i-naru yo-ni[1].


Qu’il est doux de s’éteindre et de mourir ensemble, en ce monde où d’ordinaire l’horloge qui marque l’heure suprême retarde pour l’un, tandis que pour l’autre elle avance[2].

Cette pièce a été composée par la femme de Bes-syo Kosaburô Naga-haru, qui mourut en combattant avec son époux pour la défense du château fort de Mi-ki, dont il était commandant[3], le premier mois de la huitième année de l’ère impériale Ten-seô (1580), sous le règne du CVIIe mikado Ohoki-matsi-no In.

Le recueil intitulé Gi-retsŭ Hyakŭ-nin-is-syu nous fournit à ce sujet la petite notice qui suit :


Bes-syo Ko-saburô Naga-haru-no tsŭma-wa Ten-syô hatsi nen syô-gatsŭ si-sotsŭ-wo tasŭken tame, otto Naga-haru-wa seppuku-su, ware-mo onna-nite koso are nanzo okuren-ya. Otto-to tomo-ni fu-taï ten-no zyô-do-ni omomuku besi-to i’u nagara san-saï-no nan-si-wo soba-ni hiki-yose mamori gatana nite sasi-korosaṋ-to-wa ; sikeredomo kono iye-ni kasite-yori hisasiku ko-no naki-koto-wo nagaki sini hakaradzŭ mo môkesi is-si yŭye asa-yû aï-site araki kaze-ni mo atezu matsŭ-no yoha’i-wo koto buki tanosimi-si. Kaï-mo naku kesa no simo-to kiye naṋ koto kanasiku omo’i kittaru kokoro-ni mo katana-wo motsŭ-ni tsikara-naku, daki-simete naki-sidzŭmi-si-ni Naga-haru-wa koye-wo kake : oya ko-no syukŭ-yen hito kata naranedo, kono go-ni oyobi ze-hi nasi : waga te-ni kake môsan-ya to iyeba, otto-no kao-wo mi-age o te-wo yo-go sase tamô-ni oyobazŭ to kono zi-seï-wo kaki-nokosi muzan-ya seô-ni-wo sasi-korosi kayesŭ gatana de waga-mi mo zi-gaï site misaho-wo notsi-no yo-ni nokosinu.

La femme de Bes-syo Ko-saburô Naga-haru, le premier mois de la huitième année de la période Ten-seô, perdit son époux qui se donna la mort[4] en voulant porter secours à ses troupes ! « Bien que je sois une femme, dit-elle, pourquoi resterais-je en arrière ? Allons avec mon époux au paradis éternel ! » En disant ces mots, elle fit approcher son enfant, âgé de trois ans, et voulut le tuer avec son poignard. Cependant elle avait donné le jour à cet enfant, après avoir longtemps pleuré sa stérilité durant son séjour dans la maison de son mari ; elle l’avait chéri du matin au soir, elle l’avait garanti des intempéries du climat, elle avait espéré qu’il parviendrait à la longévité des pins. Elle était donc désespérée de voir qu’il allait disparaître comme la gelée blanche du matin. Aussi ne se sentit-elle point la force de tenir son poignard, et en serrant (convulsivement) son enfant embrassé, elle le baigna de ses larmes.

Nagaharu poussa un cri, et dit : « Quelle que soit l’importance du lien providentiel qui unit le père et le fils, dans la situation où nous sommes, il est indispensable que je tue mon enfant de ma propre main. Voyant alors les traits (défigurés) de Nagaharou, sa femme lui dit : Il n’est point nécessaire que vous souilliez vos nobles mains. » C’est alors qu’elle écrivit et laissa ce suprême distique[5]. Hélas ! elle tua alors son petit enfant, et en se donnant ensuite la mort avec le même glaive, elle transmit la mémoire de sa vertu[6] aux générations futures.

  1. 義烈百人一首 Gi-retsŭ Hyakŭ-nin-is-syu, fo 34, vo.
  2. Littéralement : « En ce monde où l’usage est de retarder ou d’avancer (s. e. l’heure suprême). »
  3. Nippon-ô-daï-itsi-ran, vol. VII ; fo 58, vo.
  4. Litt. : « Il s’ouvrit le ventre.
  5. En japonais : 辭世 zi-seï « poésie composée au moment de mourir ».
  6. En japonais : misaho. On désigne par ce mot la chasteté et toutes les vertus conjugales d’une femme qui ne contracte jamais qu’une seule alliance dans sa vie.