Apologie à Guillaume de Saint-Thierry/Chapitre XII

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Traduction par Abbé Charpentier.
Librairie de Louis Vivès, éditeur (2p. 304-306).

CHAPITRE XII.

Saint Bernard blâme le luxe déployé dans les églises et dans les oratoires, la somptuosité avec laquelle on les construit, et l’abus qu’on y fait de peintures et de décorations.

Septième abus : la décoration excessive des oratoires. 28. Mais tout cela n’est rien encore ; parlons maintenant d’abus bien plus grands et qui ne semblent moindres que parce qu’ils sont plus fréquents. Sans parler de l’immense élévation de vos oratoires, de leur longueur démesurée, de leur largeur excessive, de leur somptueuse décoration et de leurs curieuses peintures, dont l’effet est de détourner sur elles l’attention des fidèles et de diminuer le recueillement, et qui me rappellent en quelque sorte les rites des Juifs, car je veux bien croire qu’on ne se propose en tout cela que la gloire de Dieu, je me contenterai, en m’adressant à des religieux comme moi, de leur tenir le même langage qu’un païen faisait entendre à des païens tels que lui. À quoi bon, disait-il, ô Pontifes, cet or dans le sanctuaire (Pers., sat., ii) ? À quoi bon, vous dirai-je aussi, en ne changeant que le vers et non la pensée du poëte, à quoi bon, chez des pauvres comme vous, si toutefois vous êtes de vrais Les évêques peuvent se permettre plus de luxe que les religieux dans la décoration de leurs autels. pauvres, cet or qui brille dans vos sanctuaires ? On ne peut certainement pas raisonner sur ce sujet de la même manière pour les moines que pour les évêques. Ceux-ci, en effet, étant redevables aux insensés comme aux sages, doivent recourir à des ornements matériels, pour porter à la dévotion un peuple charnel sur lequel les choses spirituelles ont peu de prise. Mais nous qui nous sommes séparés du peuple, qui avons renoncé, pour Jésus-Christ, à tout ce qui est brillant et précieux, qui regardons comme du fumier, afin de gagner Jésus-Christ, tout ce qui charme par son éclat, séduit par son harmonie, enivre par son parfum, flatte par son goût exquis, plaît par sa douceur, enfin tout ce qui fait plaisir aux sens, de qui voulons-nous exciter la piété par tons ces moyens, je vous le demande ? Quel fruit prétendons-nous en tirer ? Est-ce l’admiration des sols ou les offrandes des simples ? Parce que nous vivons au milieu des nations, avons-nous appris à les imiter dans leurs œuvres et partageons-nous leur culte pour tous ces objets sculptés (Ps. cv, 34) ?

28. Mais, pour parler net, tout cela ne vient que d’avarice qui n’est qu’idolâtrie, et ce que nous nous proposons ce n’est point d’en tirer un avantage spirituel, mais de faire venir les dons chez nous, par ce moyen. Si vous me demandez comment cela se peut faire, je vous répondrai que cela se fait d’une manière tout à fait surprenante ; car il y a une façon de répandre l’argent qui le multiplie ; on le dépense pour le faire venir et on le répand pour l’augmenter. En effet, à la vue de ces vanités somptueuses et admirables, on se sent plus porté à offrir des choses semblables qu’à prier : voilà comment on attire les richesses par les richesses et comment on prend l’argent avec de l’argent ; car je ne sais par quel charme secret les hommes se sentent toujours portés à donner là Luxe des châsses où reposaient les reliques des saints. où il y a davantage. Quand les yeux se sont ouverts d’admiration pour contempler les reliques des saints enchâssées dans l’or, les bourses s’ouvrent à leur tour pour laisser couler l’or. On expose la statue d’un saint ou d’une sainte et on la croit d’autant plus sainte qu’elle est plus chargée de couleurs. Alors on fait foule pour la baiser et en même temps on est prié de laisser une offrande ; c’est à la beauté de l’objet plus qu’à sa sainteté que s’adressent Ornements superflus. tous ces respects. On suspend aussi dans l’église des roues plutôt que des couronnes[1] chargées de perles, entourées de lampes et incrustées de pierres précieuses d’un feu plus éclatant encore que celui des lampes. En guise de candélabres, on voit de vrais arbres d’airain travaillés avec un art admirable et qui n’éblouissent pas moins par l’éclat des pierreries que par celui des cierges dont ils sont chargés. Que se propose-t-on avec tout cela, est-ce de faire naître la componction dans les cœurs ? N’est-ce pas plutôt d’exciter l’admiration de ceux qui le voient ? Ô vanité des vanités, mais vanité plus insensée encore que vaine ! Les murs de l’église sont étincelants de richesse et les pauvres sont dans V. aux notes. le dénûment ; ses pierres sont couvertes de dorures et ses enfants sont privés de vêtements ; on fait servir le bien des pauvres à des embellissements qui charment les regards des riches. Les amateurs trouvent à l’église de quoi satisfaire leur curiosité, et les pauvres n’y trouvent point de quoi sustenter leur misère. Pourquoi du moins ne pas respecter les images mêmes des saints et les prodiguer jusque dans le pavé que nous foulons aux pieds ? Souvent on crache à la figure d’un ange et le pied des passants tombe sur la tête d’un saint. Si on n’a aucun respect pour les images des saints, pourquoi n’en a-t-on pas au moins pour tant de belles couleurs ? Pourquoi faire si beau quelque objet qu’on va bientôt salir ? pourquoi ces peintures, là où l’on va poser le pied ? À quoi bon ces beaux dessins là où les attend une poussière continuelle ? Enfin quel rapport peut-il y avoir entre toutes ces choses et des pauvres, des moines, des hommes spirituels ? Il est vrai qu’on peut, au vers que j’ai cité plus haut, répondre par ce verset du Prophète : « Seigneur, j’ai aimé les beautés de votre maison et le lieu où habite votre gloire, (Ps., xxv, 8). » Je veux bien le dire avec vous, mais à condition que toutes ces choses resteront dans l’église où elles ne peuvent point faire de mal aux âmes simples et dévotes, si elles en font aux cœurs vains et cupides.

29. Mais que signifient dans vos cloîtres, là où les religieux font leurs lectures, ces monstres ridicules, Il faut proscrire des cloîtres les vaines peintures. ces horribles beautés et ces belles horreurs ? À quoi bon, dans ces endroits, ces singes immondes, ces lions féroces, ces centaures chimériques, ces monstres demi-hommes, ces tigres bariolés, ces soldats qui combattent et ces chasseurs qui donnent du cor ? Ici on y voit une seule tête pour plusieurs corps ou un seul corps pour plusieurs têtes : là c’est un quadrupède ayant une queue de serpent et plus loin c’est un poisson avec une tête de quadrupède. Tantôt on voit un monstre qui est cheval par devant et chèvre par derrière, ou qui a la tête d’un animal à cornes et le derrière d’un cheval. Enfin le nombre de ces représentations est si grand et la diversité si charmante et si variée qu’on préfère regarder ces marbres que lire dans des manuscrits, et passer le jour à les admirer qu’à méditer la loi de Dieu. Grand Dieu, si on n’a pas de honte de pareilles frivolités, on devrait au moins regretter ce qu’elles coûtent.

  1. Voici ce que le même abbé Pierre le Vénérable, que nous avons déjà plusieurs fois cité, dit au sujet de ces couronnes dont, à l’époque de Mabillon, on en voyait encore une qui portait soixante-douze cierges, dans l’église de Saint-Remi, à Reims, « on n’allumera les cierges de ces grandes et belles couronnes, de bronze, d’or ou d’argent, qui sont suspendues au milieu du chœur par une forte chaîne, qu’aux cinq principales fêtes de l’année. » Quand ces couronnes étaient petites, on les appelais Herses.