Aventures d’Arthur Gordon Pym/La Bouteille de porto

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 129-139).


XI


LA BOUTEILLE DE PORTO.


Nous passâmes le reste de la journée dans un état de léthargie stupide, regardant toujours le navire, jusqu’au moment où les ténèbres, le dérobant à notre vue, nous rendirent pour ainsi dire à nous-mêmes. Les angoisses de la faim et de la soif nous reprirent alors, absorbant tous autres soucis et considérations. Il n’y avait toutefois rien à faire jusqu’au matin, et, nous installant de notre mieux, nous nous efforçâmes d’attraper un peu de repos. J’y réussis, pour mon compte, au delà de mes espérances, et je dormis jusqu’au point du jour, quand mes camarades, qui avaient été moins favorisés que moi, m’éveillèrent pour recommencer nos malheureuses tentatives sur la cambuse.

Il faisait alors un calme plat, avec une mer plus unie que je ne l’ai jamais vue, — le temps, chaud et agréable. Le brick fatal était hors de vue. Nous commençâmes nos opérations par arracher, mais non sans peine, un autre porte-haubans de misaine ; et les ayant, tous les deux, attachés aux pieds de Peters, il essaya d’arriver encore une fois à la porte de la cambuse, pensant qu’il réussirait peut-être à la forcer, pourvu cependant qu’il pût l’atteindre en très-peu de temps ; et il y comptait, parce que la carcasse du navire gardait sa position beaucoup mieux qu’auparavant.

Il réussit en effet à atteindre très-vite la porte, et là, détachant un des poids de sa cheville, il essaya de s’en servir pour l’enfoncer ; mais tous ses efforts furent vains, la charpente étant beaucoup plus forte qu’il ne s’y était attendu. Il était complètement épuisé par ce long séjour sous l’eau, et il devenait indispensable qu’un de nous le remplaçât. Parker s’offrit immédiatement pour ce service ; mais après trois voyages infructueux, il n’avait même pas réussi à arriver jusqu’à la porte. L’état déplorable du bras d’Auguste rendait de sa part tout essai superflu ; car fût-il parvenu à atteindre la chambre, il eût été tout à fait incapable d’en forcer l’entrée ; c’était donc à moi qu’incombait maintenant le devoir d’employer mes forces au salut de la communauté.

Peters avait laissé un des porte-haubans dans le passage, et je vis, sitôt que j’eus plongé, que je n’avais pas un poids suffisant pour me tenir solidement sous l’eau. Je résolus donc, pour ma première tentative, de retrouver d’abord et simplement l’autre poids. Dans ce but, je tâtais le plancher du couloir, quand je sentis quelque chose de dur, que j’empoignai immédiatement, n’ayant pas le temps de vérifier ce que c’était ; puis je m’en revins et je remontai directement à la surface. Ma trouvaille était une bouteille, et on concevra quelle fut notre joie quand nous vîmes qu’elle était pleine de vin de Porto. Nous rendîmes grâces à Dieu pour cette consolation et ce secours si opportun, puis avec mon canif nous tirâmes le bouchon, et, pour une gorgée très-modérée qu’avala chacun de nous, nous nous en sentîmes singulièrement réconfortés, et comme inondés de chaleur, de forces et d’esprits vitaux. Nous rebouchâmes alors la bouteille soigneusement, et au moyen d’un mouchoir nous l’amarrâmes de façon qu’il lui fût impossible de se briser.

Je me reposai un peu après cette heureuse découverte, puis je descendis, et enfin je retrouvai le porte-haubans avec lequel je montai immédiatement. Après l’avoir attaché à mon pied, je me laissai couler pour la troisième fois, et il me fut démontré que je ne pourrais jamais réussir à forcer la porte de la cambuse. Je revins désolé.

Bien décidément, il fallait donc renoncer à toute espérance, et je pus voir dans les physionomies de mes camarades qu’ils avaient pris leur parti de mourir. Le vin leur avait donné une espèce de délire, dont ma dernière immersion m’avait peut-être préservé. Ils bavardaient d’une manière incohérente, et sur des choses qui n’avaient aucun rapport avec notre situation, Peters m’accablant de questions sur Nantucket. Auguste aussi, je me le rappelle, s’approcha de moi, d’un air fort sérieux, et me pria de lui prêter un peigne de poche, parce qu’il avait, disait-il, les cheveux pleins d’écailles de poisson, et qu’il désirait se nettoyer avant de débarquer. Parker semblait un peu moins fortement affecté, et me pressait de plonger encore dans la chambre pour lui rapporter le premier objet qui me tomberait sous la main. J’y consentis, et dès la première tentative, après être resté sous l’eau une bonne minute, je rapportai une petite malle de cuir appartenant au capitaine Barnard. Nous l’ouvrîmes immédiatement, avec le faible espoir qu’elle contiendrait peut-être quelque chose à boire ou à manger ; mais nous n’y trouvâmes rien qu’une boîte à rasoirs et deux chemises de toile. Je plongeai encore, et je revins sans aucun résultat. Comme ma tête sortait de l’eau, j’entendis sur le pont le bruit de quelque chose qui se brisait, et, en remontant, je vis que mes compagnons d’infortune avaient ignoblement profité de mon absence pour boire le reste du vin, et qu’ils avaient laissé tomber la bouteille dans leur précipitation à la remettre en place avant que je ne les surprisse. Je leur remontrai leur manque de cœur, et Auguste fondit en larmes. Les deux autres essayèrent de rire et de tourner la chose en plaisanterie ; mais j’espère ne jamais plus avoir à contempler un rire pareil ; la convulsion de leurs physionomies était absolument effrayante. Dans le fait, il était visible que l’excitation produite dans leurs estomacs vides avait eu un effet violent et instantané, et qu’ils étaient tous effroyablement ivres. Ce ne fut qu’avec beaucoup de peine que j’obtins d’eux qu’ils se couchassent ; ils tombèrent presque aussitôt dans un lourd sommeil, accompagné d’une respiration haute et ronflante.

Je me trouvai alors, pour ainsi dire, seul sur le brick, et, certes, mes réflexions étaient de la nature la plus terrible et la plus noire. La seule perspective qui s’offrait à moi était de mourir de faim lentement, ou, en mettant les choses au mieux, d’être englouti par la première tempête qui s’élèverait ; car nous ne pouvions pas, dans notre état d’épuisement, conserver l’espoir de survivre à une nouvelle.

La faim déchirante que j’éprouvais alors était presque intolérable, et je me sentis capable des dernières extrémités pour l’apaiser. Avec mon couteau je coupai un petit morceau de la malle de cuir, et je m’efforçai de le manger ; mais il me fut absolument impossible d’en avaler même une parcelle ; cependant il me sembla qu’en mâchant et en chiquant le cuir par petits fragments j’obtenais un léger soulagement à mes souffrances. Vers le soir, mes compagnons se réveillèrent, un à un, et tous dans un état de faiblesse et d’horreur indescriptible, causé par le vin, dont les fumées étaient maintenant évaporées. Ils tremblaient, comme en proie à une violente fièvre, et imploraient de l’eau avec les cris les plus lamentables. Leur situation m’affecta de la manière la plus vive, et néanmoins je ne pouvais m’empêcher de me réjouir de l’heureux accident qui m’avait empêché de me laisser tenter par le vin, m’épargnant ainsi leurs sinistres et navrantes sensations. Cependant leur conduite m’alarmait et me causait une très-forte inquiétude ; car il était évident qu’à moins d’un changement favorable dans leur état, ils ne pourraient me prêter aucune assistance pour pourvoir à notre salut commun. Je n’avais pas encore abandonné toute idée de rapporter quelque chose d’en bas ; mais l’épreuve ne pouvait se recommencer qu’à la condition que l’un d’eux fût assez maître de lui-même pour tenir le bout de la corde pendant que je descendrais. Parker semblait se posséder un peu mieux que les autres, et je m’efforçai de le ranimer par tous les moyens possibles. Présumant qu’un bain d’eau de mer pourrait avoir un heureux effet, je m’avisai de lui attacher un bout de corde autour du corps, et puis, le conduisant au capot-d’échelle (lui, restant toujours inerte et passif), je l’y poussai et l’en retirai immédiatement. J’eus lieu de me féliciter de mon expérience, car il parut reprendre de la vie et de la force, et en remontant il me demanda d’un air tout à fait raisonnable pourquoi je le traitais ainsi. Quand je lui eus expliqué mon but, il me remercia du service, et dit qu’il se sentait beaucoup mieux depuis son bain ; ensuite, il parla sensément de notre situation. Nous résolûmes alors d’appliquer le même traitement à Auguste et à Peters, ce que nous fîmes immédiatement, et le saisissement leur procura à tous deux un soulagement remarquable. Cette idée d’immersion soudaine m’avait été suggérée par quelque vieille lecture médicale sur les heureux effets de l’affusion et de la douche dans les cas où le malade souffre du delirium tremens.

Voyant que je pouvais enfin me fier à mes camarades pour tenir le bout de la corde, je plongeai encore trois ou quatre fois dans la cabine, bien qu’il fît tout à fait nuit, et qu’une houle assez douce, mais très-allongée, venant du nord, ballottât tant soit peu notre ponton. Dans le cours de ces tentatives, je réussis à rapporter deux grands couteaux de table, une cruche de la contenance de trois gallons, mais vide, enfin une couverture, mais rien qui pût servir à soulager notre faim. Après avoir trouvé ces divers articles, je continuai mes efforts jusqu’à ce que je fusse complètement épuisé ; mais je n’attrapai plus rien. Pendant la nuit, Parker et Peters firent la même besogne à tour de rôle ; mais on ne pouvait plus mettre la main sur rien, et, persuadés que nous nous épuisions en vain, de désespoir nous abandonnâmes l’entreprise.

Nous passâmes le reste de la nuit dans la plus terrible angoisse morale et physique qui se puisse imaginer. Le matin du 16 se leva enfin, et nos yeux cherchèrent avec avidité le secours à tous les points de l’horizon, mais vainement. La mer était toujours très-unie, avec une longue houle du nord, comme la veille. Il y avait alors six jours que nous n’avions goûté d’aucune nourriture ni bu d’aucune boisson, à l’exception de la bouteille de porto, et il était clair que nous ne pourrions résister que fort peu de temps, à moins que nous ne fissions quelque trouvaille. Je n’avais jamais vu et je désire ne jamais revoir des êtres humains aussi complètement émaciés que Peters et Auguste. Si je les avais rencontrés à terre dans leur état actuel, je n’aurais pas soupçonné que je les eusse jamais connus. Leur physionomie avait complètement changé de caractère, si bien que je pouvais à peine me persuader qu’ils étaient bien les mêmes individus avec lesquels j’étais en compagnie peu de jours auparavant. Parker, quoique piteusement réduit, et si faible qu’il ne pouvait lever sa tête de sa poitrine, n’en était cependant pas au même point que les deux autres. Il souffrait avec une grande patience, ne poussait aucune plainte, et tâchait de nous inspirer l’espérance par tous les moyens qu’il pouvait inventer. Quant à moi, bien que j’eusse été malade au commencement du voyage, et que j’aie toujours été d’une constitution délicate, je souffrais moins qu’aucun d’eux ; j’étais moins amaigri, et j’avais conservé à un degré surprenant les facultés de mon esprit, pendant que les autres étaient complètement accablés et semblaient tombés dans une sorte de seconde enfance, grimaçant un sourire niais, comme les idiots, et proférant les plus absurdes bêtises. Par intervalles toutefois, et très-soudainement, ils semblaient revivre, comme inspirés tout d’un coup par la conscience de leur situation ; alors ils sautaient sur leurs pieds comme poussés par un accès momentané de vigueur, et parlaient de la question d’une manière tout à fait rationnelle, mais pleine du plus intense désespoir. Il est bien possible aussi que mes camarades aient eu de leur état la même opinion que moi du mien, et que je me sois rendu involontairement coupable des mêmes extravagances et des mêmes imbécillités ; — c’est là un point qu’il m’est impossible de vérifier.

Vers midi, Parker déclara qu’il voyait la terre du côté de bâbord, et j’eus toutes les peines du monde à l’empêcher de se jeter à la mer pour gagner la côte à la nage. Peters et Auguste ne firent pas grande attention à ce qu’il disait ; ils semblaient tous deux ensevelis dans une contemplation morne. En regardant dans la direction indiquée, il me fut impossible d’apercevoir la plus légère apparence de rivage : — d’ailleurs je savais trop bien que nous étions loin de toute terre pour m’abandonner à une espérance de cette nature. Il me fallut néanmoins beaucoup de temps pour convaincre Parker de sa méprise. Il répandit alors un torrent de larmes, pleurnichant comme un enfant, avec de grands cris et des sanglots, pendant deux ou trois heures ; enfin, épuisé par la fatigue de son désespoir, il s’endormit.

Peters et Auguste firent alors quelques efforts inefficaces pour avaler des morceaux de cuir. Je leur conseillai de chiquer le cuir et de le cracher, mais ils étaient trop affreusement affaiblis pour exécuter mon conseil. Je continuai à mâcher des morceaux par intervalles, et j’en tirai quelque soulagement ; mais ma principale souffrance était la privation d’eau, et je ne résistai à l’envie de boire de l’eau de mer qu’en me rappelant les horribles conséquences qui en étaient résultées pour d’autres individus placés dans les mêmes conditions que nous.

Le jour s’écoula de cette façon, quand je découvris soudainement une voile à l’est, dans la direction de notre avant, du côté de bâbord. C’était, à ce qu’il me semblait, un grand navire, venant presque en travers de nous, et sans doute à une distance de douze ou quinze milles. Aucun de mes compagnons ne l’avait encore découvert, et je me gardais bien de le leur montrer tout de suite, dans la crainte que nous ne fussions encore frustrés de notre espérance. À la longue, comme il approchait, je vis positivement qu’il avait le cap droit sur nous, avec ses voiles légères portant plein. Je ne pus me retenir plus longtemps, et je le montrai à mes compagnons de souffrance. Ils se dressèrent immédiatement sur leurs pieds, se livrant de nouveau aux plus extravagantes démonstrations de joie, pleurant, riant à la manière des idiots, sautant, piétinant sur le pont, s’arrachant les cheveux, priant et sacrant tour à tour. J’étais si influencé par leur conduite, aussi bien que par cette perspective de délivrance que je considérais maintenant comme sûre, que je ne pus m’empêcher de me joindre à eux, de participer à leurs folies, et de donner pleine liberté à toutes les explosions de ma joie et de mon bonheur, me vautrant et me roulant sur le pont, frappant des mains, criant et faisant mille enfantillages semblables, jusqu’à ce que je fusse rappelé à moi-même et aux dernières limites du désespoir et de la misère humaine, en voyant tout à coup le navire nous présenter maintenant son arrière en plein, et gouverner d’un côté tout à fait opposé à celui où je l’avais d’abord vu se diriger.

Il me fallut quelque temps pour démontrer notre nouveau malheur à mes pauvres camarades. Ils répondaient à toutes mes assertions par des regards fixes et des gestes qui signifiaient qu’ils ne pouvaient pas être dupes de pareilles plaisanteries. Ce fut Auguste dont la conduite me fit le plus de mal. En dépit de tout ce que je pus dire ou faire contre sa persuasion, il persista à affirmer que le navire se rapprochait vivement de nous, et à faire ses préparatifs pour monter à son bord. Il montrait quelques plantes marines qui flottaient le long du brick, et il affirmait que c’était l’embarcation du navire ; il s’efforça même de s’y jeter, hurlant et criant de manière à fendre le cœur ; enfin j’employai la violence pour l’empêcher de se précipiter dans la mer.

Quand nous fûmes un peu remis de notre émotion, nous continuâmes à guetter le navire, jusqu’à ce que, le temps s’étant couvert et une petite brise s’étant levée, nous le perdîmes finalement de vue. Quand il eut entièrement disparu, Parker se tourna soudainement de mon côté avec une telle expression dans sa physionomie, que j’en eus le frisson. Il avait un air de tranquillité, un sang-froid que je n’avais pas encore remarqué en lui jusqu’à présent, et avant qu’il eût ouvert la bouche, mon cœur m’avait appris ce qu’il allait dire. Il me proposa, en termes brefs, que l’un de nous fût sacrifié pour sauver l’existence des autres.