Aventures d’Arthur Gordon Pym/Le Brick mystérieux

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Traduction par Charles Baudelaire.
Michel Lévy frères (Collection Michel Lévy) (p. 122-129).


X


LE BRICK MYSTÉRIEUX.


Peu de temps après, un incident eut lieu, qui, gros d’abord d’extrême joie et ensuite d’extrême horreur, m’apparaît, à cause de cela même, comme plus émouvant, plus terrible qu’aucun des hasards que j’aie connus postérieurement dans le cours de neuf longues années, — années si pleines d’événements de la nature la plus surprenante, et souvent même la plus inouïe, la plus inimaginable. Nous étions couchés sur le pont, près de l’échelle, et nous discutions encore la possibilité de pénétrer jusqu’à la cambuse, quand, tournant mes regards vers Auguste qui me faisait face, je m’aperçus qu’il était tout d’un coup devenu d’une pâleur mortelle et que ses lèvres tremblaient d’une manière singulière et incompréhensible. Fortement alarmé, je lui adressai la parole, mais il ne répondit pas, et je commençais à croire qu’il avait été pris d’un mal subit, quand je fis attention à ses yeux, singulièrement brillants, et braqués sur quelque objet derrière moi. Je tournai la tête, et je n’oublierai jamais la joie extatique qui pénétra chaque partie de mon être quand j’aperçus un grand brick qui arrivait sur nous, et qui n’était guère à plus de deux milles au large. Je sautai sur mes pieds, comme si une balle de fusil m’avait frappé soudainement au cœur, et, étendant mes bras dans la direction du navire, je restai debout, immobile, incapable de prononcer une syllabe. Peters et Parker étaient également émus, quoique d’une manière différente. Le premier dansait sur le pont comme un fou, en débitant les plus monstrueuses extravagances, entremêlées de hurlements et d’imprécations, pendant que le second fondait en larmes, ne cessant, pendant quelques minutes encore, de pleurer comme un petit enfant.

Le navire en vue était un grand brick-goëlette, bâti à la hollandaise, peint en noir, avec une poulaine voyante et dorée. Il avait évidemment essuyé passablement de gros temps, et nous supposâmes qu’il avait beaucoup souffert de la tempête qui avait été la cause de notre désastre ; car il avait perdu son mât de hune de misaine ainsi qu’une partie de son mur de tribord. Quand nous le vîmes pour la première fois, il était, je l’ai dit, à deux milles environ, au vent, et arrivant sur nous. La brise était très-faible, et ce qui nous étonna le plus, c’est qu’il ne portait pas d’autres voiles que sa misaine et sa grande voile, avec un clin foc ; — aussi ne marchait-il que très-lentement, et notre impatience montait presque jusqu’à la frénésie. La manière maladroite dont il gouvernait fut remarquée par nous tous, malgré notre prodigieuse émotion. Il donnait de telles embardées, qu’une fois ou deux nous crûmes qu’il ne nous avait pas vus, ou, qu’ayant découvert notre navire, mais n’ayant aperçu personne à bord, il allait virer de bord et reprendre une autre route. À chaque fois, nous poussions des cris et des hurlements de toute la force de nos poumons ; et le navire inconnu semblait changer pour un moment d’intention et remettait le cap sur nous ; — cette singulière manœuvre se répéta deux ou trois fois, si bien qu’à la fin nous ne trouvâmes pas d’autre manière de nous l’expliquer que de supposer que le timonier était ivre.

Nous n’aperçûmes personne à son bord jusqu’à ce qu’il fût arrivé à un quart de mille de nous. Alors nous vîmes trois hommes qu’à leur costume nous prîmes pour des Hollandais. Deux d’entre eux étaient couchés sur de vieilles voiles près du gaillard d’avant, et le troisième, qui semblait nous regarder avec curiosité, était à l’avant, à tribord, près du beaupré. Ce dernier était un homme grand et vigoureux, avec la peau très-noire. Il semblait, par ses gestes, nous encourager à prendre patience, nous saluant joyeusement de la tête, mais d’une manière qui ne laissait pas que d’être bizarre, et souriant constamment, comme pour déployer une rangée de dents blanches très-brillantes. Comme le navire se rapprochait, nous vîmes son bonnet de laine rouge tomber de sa tête dans l’eau ; mais il n’y prit pas garde, continuant toujours ses sourires et ses gestes baroques. Je rapporte minutieusement ces choses et ces circonstances, et je les rapporte, cela doit être compris, précisément comme elles nous apparurent.

Le brick venait à nous lentement et avec plus de certitude dans sa manœuvre, et (je ne puis parler de sang-froid de cette aventure) nos cœurs sautaient follement dans nos poitrines, et nous répandions toute notre âme en cris d’allégresse et en actions de grâces à Dieu pour la complète, glorieuse et inespérée délivrance que nous avions si palpablement sous la main. Soudainement, du mystérieux navire, qui était maintenant tout proche de nous, nous arrivèrent, portées sur l’océan, une odeur, une puanteur telles, qu’il n’y a pas dans le monde de mots pour l’exprimer, — infernales, suffocantes, intolérables, inconcevables ! J’ouvris la bouche pour respirer, et, me tournant vers mes camarades, je m’aperçus qu’ils étaient plus pâles que du marbre. Mais nous n’avions pas le temps de discuter ou de raisonner, — le brick était à cinquante pieds de nous, — et il semblait avoir l’intention de nous accoster par notre voûte, afin que nous pussions l’aborder sans l’obliger à mettre un canot à la mer. Nous nous précipitâmes à l’arrière, quand tout à coup une forte embardée le jeta de cinq ou six points hors de la route qu’il tenait, et comme il passait à notre arrière à une distance d’environ vingt pieds, nous vîmes en plein son pont. Oublierai-je jamais la triple horreur de ce spectacle ? Vingt-cinq ou trente corps humains, parmi lesquels quelques femmes, gisaient disséminés çà et là, entre l’arrière et la cuisine, dans le dernier et le plus dégoûtant état de putréfaction ! Nous vîmes clairement qu’il n’y avait pas une âme vivante sur ce bateau maudit ! Cependant nous ne pouvions pas nous empêcher d’appeler ces morts à notre secours ! Oui, dans l’agonie du moment, nous avons longtemps et fortement prié ces silencieuses et dégoûtantes images de s’arrêter pour nous, de ne pas nous laisser devenir semblables à elles, et de vouloir bien nous recevoir dans leur gracieuse compagnie ! L’horreur et le désespoir nous faisaient extravaguer, — l’angoisse et la déception nous avaient rendus absolument fous.

Quand nous poussâmes notre premier hurlement de terreur, quelque chose répondit qui venait du côté du beaupré du navire étranger, et qui ressemblait si parfaitement au cri d’un gosier humain que l’oreille la plus délicate en aurait tressailli et s’y fût laissé prendre. En ce moment, une autre embardée soudaine ramena pour quelques minutes le gaillard d’avant sous nos yeux, et du même coup nous aperçûmes la cause du bruit. Nous vîmes le grand et robuste personnage toujours appuyé sur la muraille, faisant toujours aller sa tête de çà de là, mais la face tournée maintenant de manière que nous ne pouvions plus l’apercevoir. Ses bras étaient étendus sur la lisse, et ses mains tombaient en dehors. Ses genoux reposaient sur une grosse manœuvre, tendue roide et allant du pied du beaupré à l’un des bossoirs. Sur son dos, où une partie de la chemise avait été arrachée et laissait voir le nu, se tenait une mouette énorme, qui se gorgeait activement de l’horrible viande, son bec et ses serres profondément enfouis dans le corps, et son blanc plumage tout éclaboussé de sang. Comme le brick continuait à tourner comme pour nous voir de plus près, l’oiseau retira péniblement du trou sa tête sanglante, et, après nous avoir considérés un moment comme stupéfié, se détacha paresseusement du corps sur lequel il se régalait, puis il prit droit son vol au-dessus de notre pont et plana quelque temps dans l’air avec un morceau de substance coagulée et quasi vivante dans son bec. À la fin, l’horrible morceau tomba, avec un sinistre piaffement, juste aux pieds de Parker. Dieu veuille me pardonner ! mais alors, dans le premier moment, une pensée traversa mon esprit, — une pensée que je n’écrirai pas, — et je me sentis faisant un pas machinal vers la place ensanglantée. Je levai les yeux, et mes regards rencontrèrent ceux d’Auguste qui étaient chargés d’un reproche si intense et si énergique que cela me rendit immédiatement à moi-même. Je m’élançai vivement, et, avec un profond frisson, je jetai l’horrible chose à la mer.

Le corps d’où le morceau avait été arraché, reposant ainsi sur cette manœuvre, oscillait aisément sous les efforts de l’oiseau carnassier, et c’était ce mouvement qui nous avait d’abord fait croire à un être vivant. Quand la mouette le débarrassa de son poids, il chancela, tourna et tomba à moitié, de sorte que nous pûmes voir son visage en plein. Non, jamais spectacle ne fut plus plein d’effroi ! Les yeux n’existaient plus, et toutes les chairs de la bouche rongées laissaient les dents entièrement à nu. Tel était donc ce sourire qui avait encouragé notre espérance ! Tel était… mais je m’arrête. Le brick, comme je l’ai dit, passa à notre arrière, et continua sa route lentement et régulièrement sous le vent. Avec lui et son terrible équipage s’évanouirent toutes nos heureuses visions de joie et de délivrance. Comme il mit quelque temps à passer derrière nous, nous aurions peut-être trouvé le moyen de l’aborder, si notre soudain désappointement et la nature effrayante de notre découverte n’avaient pas anéanti toutes nos facultés morales et physiques. Nous avions vu et senti, mais nous ne pûmes penser et agir, hélas ! que trop tard. On pourra juger par ce simple fait combien cet incident avait affaibli nos intelligences : — quand le navire se fut éloigné au point que nous n’apercevions plus que la moitié de sa coque, nous agitâmes sérieusement la proposition d’essayer de l’attraper à la nage !

J’ai, depuis cette époque, fait tous mes efforts pour éclaircir la vague horrible qui enveloppait la destinée du navire inconnu. Sa coupe et sa physionomie générale nous donnèrent à penser, comme je l’ai déjà dit, que c’était un bâtiment de commerce hollandais, et le costume de son équipage nous confirma dans cette opinion. Nous aurions facilement pu lire son nom à son arrière, et prendre aussi d’autres observations qui nous auraient servi à déterminer son caractère ; mais l’émotion profonde du moment nous aveugla et nous cacha tout indice de cette nature. D’après la couleur safranée de quelques-uns des cadavres qui n’étaient pas tout à fait décomposés, nous dûmes conclure que tout le monde à bord était mort de la fièvre jaune ou de quelque autre violent fléau d’espèce analogue. Si tel était le cas (et en dehors de cela, je ne sais vraiment qu’imaginer), la mort, à en juger par la position des corps, avait dû les surprendre d’une façon tout à fait soudaine et accablante, d’une manière absolument distincte de celle qui caractérise même les pestes les plus mortelles avec lesquelles l’humanité a pu jusqu’ici se familiariser. Dans le fait, il se peut qu’un poison, introduit accidentellement dans quelqu’une des provisions du bord, ait amené ce désastre ; peut-être avaient-ils mangé de quelque poisson inconnu, d’une espèce venimeuse, ou d’oiseau océanique ou de tout autre animal marin, que sais-je ? — mais il est absolument superflu de former des conjectures sur un cas qui est enveloppé tout entier, et qui restera sans doute éternellement enveloppé dans le plus effrayant et le plus insondable mystère.