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Belliou la fumée/1

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Traduction par Louis Postif.
Hachette (p. 5-40).
LA VIANDE  ►

BELLIOU LA FUMÉE


LE GOÛT DE LA VIANDE

I

Au commencement, c’était Christophe Belliou. Il devint Chris Belliou à l’époque où il fréquenta le lycée. Plus tard, parmi la bohème de San Francisco, il s’appela Kit Belliou. Et à la fin on ne lui connaissait d’autre nom que Belliou-la-Fumée. Cette évolution patronymique résume sa propre histoire.

Or, rien de tout ceci ne serait arrivé s’il n’avait possédé une tendre mère et un oncle de fer, et n’avait reçu une lettre de Gillet Bellamy.

« Je viens de parcourir un numéro de La Vague − écrivait cet ami de Paris. Naturellement O’Hara réussira avec ce canard-là, mais il y manque de la critique théâtrale… (Suivait le détail d’améliorations possibles à l’embryon d’hebdomadaire mondain.) Allez le voir ; laissez-lui croire que ces suggestions viennent de vous. Ne lui dites pas qu’elles sont de moi : il me bombarderait correspondant de Paris, et je n’en ai pas les moyens, attendu que les grosses revues me crachent des espèces sonnantes pour ce que j’écris. Surtout n’oubliez pas de lui dire d’envoyer au bain le bonhomme qui fait la critique musicale et artistique… Autre chose : San Francisco, qui a toujours eu sa littérature locale, n’en possède pas en ce moment. Dites à O’Hara de se débrouiller pour trouver un oiseau rare capable de pondre un feuilleton bien vivant et d’y mettre le vrai coloris et le charme romanesque de San Francisco. »

Et Kit Belliou alla aux bureaux de La Vague pour transmettre ces conseils. O’Hara écouta. O’Hara discuta. O’Hara acquiesça. Il renvoya le bonhomme qui faisait la critique. O’Hara alla même plus loin : il avait une manière à lui, celle que redoutait Gillet jusque dans son Paris lointain. Quand O’Hara voulait une chose, aucun de ses amis ne pouvait la lui refuser, ni résister à sa lénitive contrainte. Avant de parvenir à s’échapper de son bureau, Kit Belliou s’était associé avec lui comme directeur, avait consenti à pondre des colonnes de critique hebdomadaire en attendant la découverte d’un plumitif convenable, et s’était lui-même engagé à fournir un feuilleton local de dix mille mots par semaine… le tout à l’œil. O’Hara lui avait expliqué copieusement comme quoi La Vague ne payait pas encore, et lui avait démontré de façon non moins probante que s’il existait à San Francisco un homme capable d’écrire une chronique, cet homme-là était Kit Belliou en personne.

« Ô dieux ! C’est moi qui suis l’oiseau », geignait Kit en descendant l’étroit escalier.

Ainsi commença son servage envers O’Hara et les insatiables colonnes de La Vague. De semaine en semaine il trôna sur une chaise de bureau, évinça des créanciers, lutta avec des imprimeurs, et débita une moyenne hebdomadaire de vingt-cinq mille mots sur les sujets les plus variés. Et ses travaux ne s’allégèrent pas. La Vague était ambitieuse. Elle se lança dans l’illustration ; c’était un procédé dispendieux. Elle ne rapportait jamais de quoi rémunérer Kit Belliou, d’où il découlait en bonne logique qu’elle ne pouvait se payer une augmentation de personnel.

« Voilà ce que c’est que d’être un bon type, grognait un jour Kit.

— Le ciel soit loué d’en produire de pareils ! s’écria O’Hara en lui secouant la main avec des larmes dans les yeux. Vous êtes ma planche de salut, Kit ! Sans vous j’étais flambé. Encore un peu de patience, mon vieux, et les choses iront mieux.

— Jamais ! gémit Kit. Mon destin me paraît clair. Je suis ici à perpétuité. »

À quelque temps de là, il crut avoir trouvé un moyen d’en sortir. Ayant épié l’occasion, en présence d’O’Hara il trébucha contre une chaise. L’instant d’après, il se heurta au coin de la table, et sa main tâtonnante renversa un pot de colle.

« Vous êtes rentré tard cette nuit ? » lui demanda O’Hara.

Kit se frotta les paupières et jeta des regards inquiets autour de lui avant de répondre.

« Non, non, ce n’est pas cela. Ce sont mes yeux. Il me semble qu’ils se rétractent du monde et me rentrent dans la tête, voilà tout. »

Pendant plusieurs jours, il continua à se cogner dans les meubles du bureau. Mais le cœur d’O’Hara ne s’amollissait pas.

« Je vais vous dire ce qu’il faut faire, déclara-t-il un jour. Il faut aller voir un oculiste, le docteur Hassdaple, par exemple. C’est une bonne pâte, et cela ne vous coûtera rien. Nous pourrons payer la consultation en annonces. J’irai lui en parler moi-même. »

Fidèle à sa parole, il dépêcha Kit chez le spécialiste.

« Vos yeux n’ont rien du tout, fut le verdict du médecin, après un examen prolongé. Et même vous les avez magnifiques, comme on n’en rencontre guère qu’une paire sur un million.

— N’en dites rien à O’Hara, supplia Kit, et donnez-moi des lunettes fumées. »

Le résultat de ce complot fut qu’O’Hara lui exprima sa sympathie et lui fit une séduisante description du temps où La Vague marcherait toute seule.

Kit Belliou avait de quoi vivre, heureusement pour lui. Si modeste que fût son revenu en comparaison de certains, il lui permettait de faire partie de plusieurs clubs et de louer un atelier dans le Quartier latin de San Francisco. En réalité, depuis qu’il était associé à la direction du journal, ses dépenses avaient prodigieusement diminué. Il n’avait pas le temps de gaspiller de l’argent. Il ne mettait plus les pieds à son atelier, il n’y invitait plus les bohèmes de la ville à ses fameux dîners sur réchauds. Néanmoins, il était toujours dans la dèche : La Vague, en détresse perpétuelle, absorbait ses fonds aussi bien que son cerveau. Périodiquement, les dessinateurs refusaient de dessiner, le imprimeurs d’imprimer et parfois même le garçon du bureau, faisant office de commissionnaire, refusait d’officier. En pareil cas, O’Hara regardait Kit, et Kit faisait le reste.

Lorsque le vapeur Excelsior, arrivant de l’Alaska, apporta la nouvelle de la ruée qui mit le pays sens dessus dessous, Kit hasarda une proposition absolument frivole.

« Écoutez, O’Hara, dit-il. Cette course à l’or va prendre des proportions. Ce sont les jours de 49 qui reviennent. Si je m’en chargeais pour La Vague ? Je paierais mes frais. »

O’Hara secoua la tête.

« Je ne puis me passer de vous au bureau, Kit. Et puis il y a ce feuilleton. En outre, j’ai vu Jackson il n’y a pas une heure. Il part demain pour le Klondike, et il est convenu qu’il enverra toutes les semaines une lettre et des photos. Je ne l’ai pas lâché avant d’avoir sa promesse. Et le plus beau de l’affaire est que cela ne nous coûte rien. »

La prochaine occasion où Kit devait entendre parler du Klondike se présenta dans l’après-midi, lorsqu’étant entré au club il rencontra son oncle dans un réduit de la bibliothèque.

« Salut ! paternel avunculaire, dit-il en se renversant dans un fauteuil de cuir et en étendant ses jambes. Voulez-vous me tenir compagnie ? »

Il commanda un cocktail, mais l’oncle s’en tint au clair bordeaux de Californie qu’il buvait exclusivement. Il regarda d’un air de désapprobation irritée, d’abord le cocktail, puis la figure de son neveu. Kit vit un sermon s’amasser à l’horizon.

« Je n’ai qu’une minute à moi, s’empressa-t-il d’avertir. Il faut que je coure voir l’Exposition de Keith chez Ellery et que j’écrive là-dessus une demi-colonne.

− De quoi souffres-tu ? demanda l’autre. Tu es pâle. Tu as l’air d’une ruine. »

Un gémissement fut la seule réponse de Kit.

« J’aurais le plaisir de t’enterrer, je le prévois. »

Kit hocha tristement la tête.

« Merci, très peu pour moi du ver rongeur. J’en tiens pour la crémation. »

Jean Belliou descendait de la vieille souche endurcie et endurante qui avait traversé les plaines en chariots à bœufs au milieu du siècle dernier, et cette dureté était encore renforcée chez lui par celle d’une enfance passée à la conquête d’une terre neuve.

« Tu mènes une vie déplorable, Christophe. J’ai honte de toi.

— Dans le sentier semé de primevères, hein ? » gloussa Kit.

L’aîné haussa les épaules.

« Ne secouez pas vers moi vos tresses sanglantes, digne avunculaire. Je voudrais bien que ce fût le sentier rempli d’ivresse. Mais il est barré pour moi.

— Alors, que diable ?…

— C’est le surmenage. »

Jean Belliou éclata d’un rire âpre et sceptique.

« Vraiment ? »

Le rire redoubla.

« Les hommes sont le produit de leur ambiance, proclama Kit en montrant du doigt le verre de son compagnon. Votre gaieté, cher oncle, est faible et âpre comme votre boisson.

— Le surmenage ! reprit l’autre d’un ton sarcastique. Tu n’as jamais gagné un cent de ta vie.

— Je vous parie que si, seulement je ne l’ai jamais touché. En ce moment même je gagne cinq cents dollars par semaine, et je fais le travail de quatre hommes.

— Des tableaux qui ne se vendent pas ? ou… hem !… des travaux de fantaisie ? Sais-tu seulement nager ?

— J’ai su, autrefois ?

— Ou monter à cheval ?

— J’ai risqué cette aventure. »

Jean Belliou renifla de dégoût.

« Je suis heureux que ton père n’ait pas vécu assez longtemps pour te contempler dans toute la gloire de

Kit s'enfonça dans le fauteuil de cuir
ton déshonneur, dit-il. Ton père était un homme, des pieds à la tête. Comprends-tu ? Un homme ! Et je crois bien qu’il t’aurait épousseté de toutes ces idioties musicales et artistiques à coups de baleines sur le dos.

— Ô temps, ô mœurs de décadence ! soupira Kit.

— Je pourrais comprendre, je pourrais tolérer, ces inepties, reprit l’oncle d’un ton sauvage, si seulement tu réussissais là-dedans. Mais tu n’as jamais gagné un cent de ta vie, et quant aux œuvres viriles, à des travaux d’homme, jamais tu n’as rien fait.

— Des eaux-fortes, des tableaux, des éventails, suggéra Kit d’un air peu conciliant.

— Tu n’es qu’un bousilleur, un raté. Qu’as-tu peint en fait de tableaux ? Tu as barbouillé des aquarelles mignardes et des affiches de cauchemar. Tu n’as jamais pu en faire recevoir une seule dans une exposition, même ici à San Francisco.

— Ah ! pardon. Vous oubliez qu’il y en a une à ce club même, dans le salon des Pitres.

— Une grossière caricature. Quant à la musique, parlons-en ! Ta pauvre folle de mère a dépensé des centaines de dollars pour te faire donner des leçons. Tu as barboté et échoué, tu n’as jamais gagné seulement cinq dollars en accompagnant quelqu’un dans un concert. Tes chansons ? Des airs de rag-time, qui n’ont jamais été imprimés et qui ne sont chantés que par une bande de bohèmes et de fumistes.

— J’ai fait publier un livre, ces sonnets, vous vous souvenez ? insinua Kit avec humilité.

— Combien cela t’a-t-il coûté ?

— Pas plus de deux cents dollars.

— Quoi d’autre en fait de chef-d’œuvre ?

— J’ai fait jouer une pièce champêtre au théâtre des Pitreries d’été.

— Qu’est-ce que cela t’a rapporté ?

— De la gloire.

— Et tu as su nager ; et tu as essayé de monter à cheval ! Jean Belliou reposa son verre avec une violence inutile. À quoi es-tu bon sur terre, en définitive ? Tu as reçu une bonne instruction ; et encore à l’Université tu ne jouais pas au football ; tu ne faisais pas de canotage ; tu ne…

— J’ai fait de la boxe et de l’escrime, un peu.

— Quand as-tu boxé pour la dernière fois ?

— Jamais depuis. On me considérait comme bon arbitre pour le temps et la distance. Seulement on me regardait comme… hem…

— Continue.

— Comme manquant de persévérance.

— C’est-à-dire comme paresseux.

— J’ai toujours pensé que c’était un euphémisme.

— Mon père à moi, votre grand-père, monsieur, le vieil Isaac Belliou, a tué un homme d’un coup de poing quand il était âgé de soixante-neuf ans.

— L’homme tué ?

— Non, non… espèce de chenapan ! à cet âge-là, toi, tu ne pourras même plus tuer un moustique.

— Les temps sont changés, ô digne avunculaire. Maintenant l’homicide est puni de prison.

— Ton père faisait à cheval trois cents kilomètres sans dormir et crevait trois chevaux sous lui.

— S’il vivait de nos jours, il parcourrait la même distance en ronflant dans un wagon Pullmann. »

Le vieux monsieur faillit étrangler de colère ; mais il ravala son courroux et réussit à articuler :

« Quel âge as-tu ?

— J’ai tout lieu de croire que…

— Je sais : tu as vingt-sept ans. Tu en avais vingt-deux en sortant du collège. Tu as gaspillé cinq ans en tentatives, en amusements. Devant Dieu et les hommes, à quoi es-tu bon ? À ton âge, je n’avais qu’une chemise. Je gardais le bétail à cheval dans le Colusa. J’étais dur comme la roche sur laquelle je pouvais dormir. Je vivais de bœuf séché au soleil et de viande d’ours. Maintenant encore je suis en meilleure forme que toi. Tu pèses environ soixante-quinze kilos. Je pourrais te terrasser en une seconde ou te rosser à coups de poing.

— Point n’est besoin d’être un prodige physique pour remuer des cocktails ou de la fleur de thé, murmura Kit d’un ton suppliant. Ne comprenez-vous pas, cher oncle, que les temps sont changés ? En outre, je n’ai pas été élevé comme il faut. Ma pauvre folle de mère… »

Jean Belliou eut un sursaut d’indignation.

« …Selon l’expression que vous employiez tout à l’heure… était trop bonne pour moi. Elle me gardait dans du coton, c’est entendu. Pourtant, si, étant enfant, j’avais pris quelques-unes de ces vacances éminemment viriles que vous vous payiez, vous… Je me demande pourquoi vous ne m’avez jamais invité. Vous avez emmené Hal et Robbie partout dans les sierras et dans cette excursion au Mexique.

— Je trouve que tu faisais trop ton petit lord Fauntleroy[1].

— C’est votre faute, mon cher avunculaire, autant que celle de ma pauvre femme de mère. Comment pouvais-je connaître la vie dure ? Je n’étais, moi, qu’un pauvre petit « nenfant ». Il ne me restait d’autre passe-temps que les eaux-fortes, les tableaux et les éventails. Est-ce ma faute si je n’ai jamais eu l’occasion de transpirer ? »

L’aîné regarda son neveu avec un dégoût non dissimulé. Il ne supportait guère les plaisanteries proférées par des lèvres efféminées.

« Eh bien ! je vais prendre encore une de ces vacances que tu appelles viriles. Si je t’invitais à venir avec moi ?

— Un peu tardive, l’invitation ! Où est-ce ?

— Hal et Robert vont au Klondike : je les accompagne à travers le défilé jusqu’aux lacs et je reviendrai. »

Il n’en dit pas plus long, car le jeune homme avait bondi et lui saisissait la main. « Mon sauveur ! »

Des soupçons s’éveillèrent aussitôt dans l’âme de Jean Belliou. Pas un instant il n’avait songé que son invitation pût être acceptée.

« Tu ne parles pas sérieusement, dit-il.

— Quand partons-nous ?

— Le voyage sera très dur. Tu nous gêneras.

— Pas de danger ! Je travaillerai. J’ai appris ce que c’est que le travail depuis que je suis à La Vague.

— Chaque homme devra emporter ses propres provisions pour un an. Il y aura une telle cohue que les porteurs indiens n’y suffiront pas. Hal et Robert devront trimbaler leur équipage eux-mêmes. C’est pour cela que j’y vais, pour les aider à porter les ballots. Si tu viens, il faudra que tu en fasses autant.

— Vous me verrez à l’œuvre.

— Mais tu ne sais pas porter des charges.

— Quand partons-nous ?

— Demain.

— N’allez pas vous imaginer que c’est votre sermon sur la vie dure qui m’a converti, dit Kit en prenant congé. Il fallait absolument que je m’en fusse quelque part, n’importe où, pour échapper à O’Hara.

— O’Hara, qui est-ce ? un Japonais ?

— Non, un Irlandais, meneur d’esclaves, et mon meilleur ami. Il est directeur, propriétaire et unique gros profiteur de La Vague. Il fait tout marcher au doigt et à l’œil ; même les ombres. »

Ce soir-là, Kit Belliou écrivit à O’Hara.

« Il ne s’agit que de quelques semaines de vacances, expliquait-il. Il vous faudra trouver un volatile quelconque pour pondre ce feuilleton. Je le regrette, ami cher, mais ma santé l’exige. Je mettrai les bouchées doubles en revenant. »

II

Kit Belliou débarqua sur la grève de Dyea au milieu d’un encombrement fantastique. Des milliers d’hommes y avaient entassé leurs équipements, dont chacun pesait des milliers de livres. Ces montagnes de bagages et de denrées, vomies par les vapeurs, commençaient à se déverser goutte à goutte dans la vallée de Dyea et à travers le Chilcoot.

Le transport, sur une distance de quarante-cinq kilomètres, ne pouvait être accompli qu’à dos d’homme. Les porteurs indiens avaient fait bondir le fret de huit à quarante cents par livre ; néanmoins ils étaient débordés de travail, et l’hiver s’abattrait certainement sur les crêtes montagneuses avant que la moitié des ballots eussent été transbordés du bon côté. Le plus tendre des pieds-tendres était Kid. Comme des centaines d’autres, il portait un gros revolver suspendu à une ceinture-cartouchière. Son oncle s’était laissé aller à la même faiblesse, en souvenir des anciens jours où la loi était absente. Mais, chez Kit, c’était du romanesque. Le pétillement mousseux de cette course à l’or lui montait à la tête, et il considérait d’un œil d’artiste cette vie tumultueuse. Il ne la prenait pas au sérieux. Comme il le disait à bord, ce n’était pas le jour de son enterrement. Il venait simplement en vacances : il avait l’intention de jeter un coup d’œil par-dessus le fameux défilé et de s’en retourner.

Laissant ses compagnons attendre le débarquement des bagages, il erra sur la grève vers le vieux poste de commerce. Il ne crânait pas, bien qu’il vît la plupart des novices porteurs de revolvers se dandiner d’un air bravache. Un Indien le dépassa, bien découplé, haut de six pieds, chargé d’un ballot de volume anormal. Kit marcha dans son sillage, admirant ses mollets splendides, la grâce et l’aisance de ses mouvements sous un pareil fardeau. L’Indien laissa tomber son faix sur la bascule du poste, et Kit se joignit au groupe d’admirateurs qui l’entouraient. La charge pesait cent vingt livres, et ce chiffre passa de bouche en bouche dans un murmure de saisissement. C’est « un peu là », pensa Kit, se demandant s’il pourrait soulever un tel poids, et encore moins marcher avec.

« Toi porter ça au lac Linderman, vieux ? » demanda-t-il.

L’Indien, gonflé de fierté, grogna une réponse affirmative.

« Combien toi faire avec ce paquet-là ?

— Cinquante dollars. »

Kit laissa tomber la conversation. Une jeune femme, debout sur le seuil de la porte, venait d’attirer son regard. Contrairement aux nouvelles débarquées, elle ne portait ni jupe courte ni culotte bouffante. Elle était habillée comme n’importe quelle femme voyageant n’importe où. Ce qui frappait en elle était la bienséance de sa présence ici, l’impression qu’elle y était chez elle. En outre, elle était jeune et jolie. L’éclatante beauté et la fraîche carnation de son visage ovale retinrent l’attention de Kit. Il la regarda longtemps, plus longtemps qu’il ne convenait, au point qu’elle finit par s’irriter de cette insistance. Les yeux aux cils longs et noirs rencontrèrent les siens et l’inspectèrent froidement. Ils s’abaissèrent, évidemment amusés, de son visage à l’énorme revolver pendu sur sa hanche. Puis le calme regard croisa de nouveau le sien, avec une expression d’intérêt dédaigneux comme un soufflet. Elle se tourna vers son voisin et appela son attention sur Kit, qu’il examina avec le même air de dédain amusé.

« Chéchaquo ! » dit la jeune femme.

L’homme qui, avec sa combinaison à bon marché et son paletot de laine usé, ressemblait à un vagabond, fit une sèche grimace, et Kit se sentit déprécié sans savoir pourquoi. Il décida néanmoins, au moment où le couple s’en allait, que la jeune personne était extrêmement gentille. Il remarqua sa démarche, et se jura qu’il la reconnaîtrait à mille ans d’intervalle.

« Avez-vous vu l’individu qui accompagnait cette jeune fille ? lui demanda son voisin d’un air désintéressé. Savez-vous qui c’est ? »

Kit fit non de la tête.

« C’est Charley-le-Caribou. On vient de me l’indiquer. Il est tombé sur une grosse veine dans le Klondike. C’est un vieux de la vieille. Il a été douze ans dans le Yukon. Il est arrivé depuis peu.

— Qu’est-ce qu’un Chéchaquo ?[2] demanda Kit.

— Vous en êtes un ; j’en suis un, répondit l’autre.

— C’est possible, mais il faut me mettre sur la voie. Qu’est-ce que cela veut dire ?

— Un pied-tendre, un novice, un bleu. »

En revenant vers la grève, Kit rumina le terme dans tous les sens. C’était cuisant d’être ainsi qualifié par ce petit bout de femme.

Arrivé dans un coin entre les monceaux de ballots, l’esprit encore rempli par la vision de l’Indien et de sa redoutable charge, Kit essaya de mesurer ses propres forces. Avisant un sac de farine dont le poids, à sa connaissance, était d’une centaine de livres, il mit un pied de chaque côté, se pencha, et essaya de le soulever sur son épaule. La première conclusion qu’il tira de cet effort fut que cent livres constituent un poids relativement lourd. Sa seconde remarque fut qu’il avait les reins faibles. La troisième fut un juron, qu’il lança au bout de cinq minutes dépensées en pure perte, en s’affaissant sur le fardeau avec lequel il était en lutte. Il s’épongeait le front quand, de l’autre côté d’un tas de sacs à provisions, il aperçut Jean Belliou qui le regardait avec des yeux glacialement réjouis.

« Bon sang ! s’écria l’apôtre de la vie dure. Quand j’avais seize ans, je jonglais avec des machines comme ça.

— Vous oubliez, digne avunculaire, répliqua Kit, que je n’ai pas été nourri de viande d’ours.

— Et à soixante ans, je jonglerai encore avec.

— Il faut me montrer comment vous faites. »

Jean Belliou le lui montra. Il avait quarante-huit ans. Il se pencha sur le sac de farine ; par une prise d’essai, il lui imprima un déplacement de biais pour le mettre en équilibre, puis, dans un effort rapide, il se redressa en le faisant sauter sur son épaule.

« C’est un truc à attraper, mon garçon : il faut avoir le coup de main… et une colonne vertébrale. »

Kit souleva respectueusement son chapeau.

« Vous êtes un prodige, avunculaire, merveilleux, éblouissant. Pensez-vous que je puisse apprendre le tour de main ? »

Jean Belliou haussa les épaules.

« Tu reviendras sur tes pas avant que nous soyons en route.

— Pas de danger ! grogna Kit. Là-bas il y a O’Hara, le lion rugissant. Je ne retournerai pas à moins d’y être forcé. »

III

Le premier portage de Kit fut un succès. Ils avaient réussi à trouver des Indiens pour transporter leurs deux mille cinq cents livres d’équipement jusqu’au croisement de Finnegan. Mais, à partir de ce point, leurs propres dos devaient faire l’affaire. Ils établirent leur plan de marche à la vitesse d’un kilomètre et demi par jour. Cela paraissait facile… sur le papier. Jean Belliou, qui devait demeurer au camp et faire la cuisine, ne pourrait fournir qu’un portage occasionnel : il restait donc pour chacun des trois jeunes hommes huit cents livres à transporter de quinze cent mètres par jour. En faisant des ballots de cinquante livres, cela représentait pour eux une balade quotidienne de vingt-cinq kilomètres en charge et vingt-quatre à vide, puisque, comme l’expliqua Kit enchanté de cette découverte, « ils n’avaient pas à revenir la dernière fois » ; avec des ballots de quatre-vingts livres, la promenade serait de trente kilomètres par jour, et de vingt-quatre seulement avec des ballots de cent livres. « Comme je n’aime pas à marcher, déclara Kit, je porterai cent livres. » — Ayant saisi sur le visage de son oncle un sourire de scepticisme, il s’empressa d’ajouter : « Naturellement j’y arriverai peu à peu. Un débutant doit se mettre au courant des manœuvres et des trucs. Je prendrai cinquante livres pour commencer. »

Il fit comme il disait, et s’engagea gaiement sur la piste. Il laissa tomber le sac à l’emplacement choisi pour le prochain campement, et revint à la même allure. C’était plus facile qu’il ne l’avait cru. Cependant ces trois kilomètres avaient éraflé son vernis de force, et sa mollesse commençait à transparaître.

Son second ballot fut de soixante-cinq livres. C’était plus dur. Plusieurs fois il s’assit par terre, selon la coutume de tous les porteurs, en appuyant sa charge sur un rocher ou un tronc d’arbre. Au troisième voyage il devint téméraire. Il attacha ses courroies à un sac de haricots de quatre-vingt-quinze livres et se mit en route. Au bout de cent mètres il sentit qu’il allait s’écrouler. Il s’assit et s’épongea le visage.

« Petites étapes et petites haltes, murmura-t-il. Voilà le truc. »

Il ne réussissait pas toujours à parcourir cent mètres d’une traite, et chaque fois qu’il se remettait sur pied pour un nouveau et bref trajet, le sac devenait indubitablement plus lourd. Il haletait et suait à grosses gouttes. Avant d’avoir couvert quatre cents mètres, il ôta sa chemise de flanelle et la suspendit à un arbre. Un peu plus loin, il se débarrassa de son chapeau. Au bout de huit cents mètres, il reconnut qu’il était exténué. De sa vie il n’avait fourni un pareil effort, et il se sentit à bout. Il s’assit tout pantelant, et ses yeux se posèrent sur son gros revolver et sa lourde ceinture à cartouches.

« Dix livres de rebut », ricana-t-il en la débouclant.

Il ne se donna même pas la peine de l’accrocher à un arbre, mais la lança dans les broussailles. Et comme le flot continu des porteurs le dépassait, montant ou descendant la piste, il remarqua que les autres pieds-tendres commençaient aussi à se débarrasser de leur meurtrière ferraille.

Ses étapes devenaient de plus en plus courtes. Parfois il ne pouvait faire plus d’une trentaine de mètres, et en chancelant, car le sinistre battement de son pouls contre ses tympans et le tremblement démoralisant de ses genoux l’obligeaient à s’arrêter ; en revanche, ses pauses se prolongeaient. Cependant son esprit ne demeurait pas inactif. Il se représentait ce portage de quarante-cinq kilomètres, correspondant à un nombre égal de journées ; et, de l’avis de tous, ce début du voyage en était la partie la plus facile.

« Attendez que vous soyez au Chilcoot, lui disaient les autres pendant les haltes ; là il vous faudra grimper à quatre pattes.

− Il n’y aura pas de Chilcoot, pour moi du moins répondait-il. Bien avant cela je dormirai tranquille dans mon petit nid sous la mousse. »

Il glissa, et fut épouvanté de la violence avec laquelle il s’était tordu pour regagner son équilibre. Il lui semblait que tout son intérieur venait de se déchirer.

« Si jamais je tombe avec ça sur le dos, je suis cuit, dit-il à un porteur.

— Ce n’est rien, répondit l’autre. Attendez d’arriver au cañon. Il vous faudra traverser un torrent furieux sur un tronc de sapin de vingt mètres de long. Pas de corde, rien pour se retenir, et l’eau qui vous bouillonne jusqu’aux genoux à l’endroit où le tronc fléchit. Si vous tombez avec un paquet sur le dos, pas moyen de sortir des courroies. Il faut rester là et vous noyer sur place.

— Bon débarras ! répliqua-t-il, et dans son épuisement il était presque sincère.

— Il s’en noie trois ou quatre par jour à cet endroit-là, reprit son interlocuteur. J’ai aidé à en repêcher un, un Allemand. Il avait sur lui quatre mille dollars en billets de banque.

— C’est encourageant, je l’avoue », conclut Kit en se relevant péniblement pour continuer son calvaire.

Le sac de haricots et lui devenaient les acteurs d’une tragédie ambulante, qui lui rappelait l’histoire du vieillard de la mer à califourchon sur la nuque de Sinbad le Marin.

Et c’est là, pensait-il, une de ces vacances éminemment viriles ! En comparaison, la servitude sous O’Hara lui paraissait douce. À diverses reprises, il se laissa presque séduire à l’idée de laisser le sac de haricots dans la brousse, de se couler vers la grève en évitant le campement par un détour, et de reprendre un paquebot qui le ramènerait vers les pays civilisés. Cependant il n’en fit rien. Tout au fond de son être, il recelait le filon atavique de la vie dure, et, de temps en temps, il se répétait que ce que d’autres font, lui aussi pouvait le faire. Cette phrase devint une obsession de cauchemar ; il la chantonnait à ceux qui le dépassaient sur la piste.

D’autres fois, au repos, il regardait et enviait les Indiens au pied sûr et obstiné qui trottinaient comme des mulets sous des fardeaux plus pesants que le sien. On ne les voyait jamais se reposer ; ils allaient toujours, avec une persévérance et une certitude qui lui paraissaient effarantes.

Il s’assit et se mit à jurer — il ne lui restait pas assez de souffle pour le faire en marche — et il lutta contre la tentation de s’en retourner furtivement à San Francisco. Avant d’avoir achevé cette mémorable étape, il ne jurait plus ; il pleurait. C’étaient des larmes d’épuisement et de dégoût de soi-même. Si jamais homme fut une épave, c’était bien lui.

Lorsque la fin du portage fut en vue, il se raidit de désespoir, se traîna jusqu’à l’emplacement du campement, et s’abattit la face en avant, le sac de haricots sur le dos. Il ne fut pas tué du coup, mais il resta sur place un quart d’heure avant de retrouver assez de forces pour se dégager des courroies. Puis il se sentit malade à en mourir, et fut trouvé dans cet état par Robbie, qui éprouvait une faiblesse analogue.

Chose curieuse, cette indisposition de son compagnon contribua à ravigoter Kit, qui s’écria :

« Ce que d’autres font, je puis le faire ! »

Mais au fond du cœur il se demandait s’il n’essayait pas d’en faire accroire.

Kit s'abattit la face en avant le sac de haricots sur le dos.

IV

« J’ai vingt-sept ans et je suis un homme ! »

Telle est l’assertion que Kit se répéta à maintes reprises pendant les jours suivants, lorsqu’il se trouvait tête à tête avec lui-même. Et cette affirmation n’était pas inutile. Au bout de la semaine, bien qu’il eût réussi à déplacer ses huit cents livres d’un kilomètre et demi par jour, il avait perdu quinze livres de son propre poids. Son visage était émacié et hagard, son corps et son esprit veufs de tout ressort. Il ne marchait plus ; il traînait. Même dans ses retours à vide, il piétinait presque aussi lourdement qu’en allant chargé.

Il était devenu une bête de somme. Il s’endormait en mangeant, et son sommeil était profondément bestial, sauf quand une crampe dans les jambes l’éveillait et lui faisait pousser des cris de torture. Tout son corps lui faisait mal. Il marchait sur des ampoules à vif, et encore était-ce moins douloureux que les terribles meurtrissures infligées à ses pieds par les galets roulés dans les bas-fonds du Dyea, où la piste traversait un gué de trois kilomètres ; trois kilomètres qui en valaient bien cinquante en terrain ordinaire. Il se lavait la figure trois fois par jour, et ne nettoyait plus ses ongles, cassés, arrachés, hérissés d’envies. Ses épaules et sa poitrine, écorchées par les courroies, lui rappelaient, avec une sympathie désormais intelligente, les haridelles jadis rencontrées dans les rues des villes.

Une des épreuves dont il avait le plus souffert était celle de la nourriture. Son énorme dépense d’énergie provoquait un appétit considérable ; mais son estomac n’était pas habitué à digérer ces quantités de lard et de haricots rouges, durs et toxiques. Il en résulta des alternatives d’indigestion et d’inanition auxquelles sa santé faillit succomber. Puis tout à coup survint l’heureux jour où il put dévorer n’importe quoi comme un animal affamé, et en redemander avec des yeux de loup.

Quand ils eurent transbordé leur bagage sur les ponts de bûches au débouché du cañon, ils durent modifier leurs plans, car le bruit s’était répandu à travers le défilé que les pionniers arrivés sur les bords du lac Linderman étaient en train d’abattre les derniers arbres disponibles pour la construction de bateaux. Les deux cousins, portant sur le dos leurs provisions de bouche, leurs couvertures et leurs outils, avec la scie pliante, partirent en avant, laissant Kit et l’oncle trimbaler l’équipement. Désormais les deux hommes se partagèrent la cuisine et opérèrent le portage côte à côte.

Le temps fuyait, et déjà les premières neiges blanchissaient les sommets. Se laisser surprendre par elles en deçà du défilé aurait entraîné un retard de près d’une année. Le vieux courba son dos de fer sous un poids de cent livres : le jeune homme en fut estomaqué, mais il serra les dents et attacha ses propres courroies à un faix de même poids. C’était pénible, mais il avait attrapé le coup ; son corps, purgé de graisse et de mollesse, commençait à se durcir en muscles maigres et résistants. En outre, Kit faisait des observations et tirait des plans. Ayant remarqué que les Indiens portaient des brides de tête en supplément des bretelles, il s’en fabriqua une et s’en servit avec grand profit. Il prit même l’habitude d’accrocher au sommet de sa charge quelque ustensile léger et encombrant, si bien qu’au bout de peu de temps, outre les cent livres ordinaires, il en équilibrait quinze ou vingt de supplément, oscillant sur le paquetage ou lui ballant sur le cou ; d’une main il portait une hache ou une paire d’avirons, de l’autre les pièces de batterie de cuisine emboîtées les unes dans les autres.

Mais plus ils peinaient à la tâche, plus elle augmentait. La piste devenait plus rude, les fardeaux plus lourds, et chaque jour ils voyaient la ligne des neiges descendre sur la montagne. Aucune nouvelle n’arrivait des cousins partis en avant-garde : ils devaient être occupés à abattre des arbres et à les débiter en planches pour faire leur bateau. Jean Belliou s’inquiétait.

Le prix du portage avait bondi à soixante cents. Il réussit à capturer une équipe d’Indiens qui revenaient du lac Linderman et les persuada de se charger du paquetage. Ils exigèrent trente cents par livre pour les porter au faîte du Chilcoot, ce qui mit l’oncle presque à sec. Malgré ce sacrifice, quelque quatre cents livres de vêtements et de campement demeuraient en détresse. L’oncle resta en arrière pour les déménager, et Kit fut dépêché en avant avec les Indiens. Arrivé au sommet, il devait s’y attarder et charrier lentement sa propre tonne de bagage, en attendant les quatre cents livres avec lesquelles l’oncle se faisait fort de le rattraper.

V

Kit traîna sur la piste avec ses porteurs indiens. En considération de la longueur de cette traite qui devait les conduire jusqu’au faîte du Chilcoot, il n’avait bouclé sur son dos que quatre-vingts livres. Les Indiens piétinaient sous leur fardeau, mais d’une allure plus vive que celle dont il avait pris l’habitude. Néanmoins il n’éprouvait aucune appréhension, étant arrivé à se regarder presque comme l’égal d’un Indien.

Au bout de quatre cents mètres il aurait bien voulu se reposer. Mais les Indiens continuaient, et il garda son rang dans la file. Aux huit cents mètres, il se crut sincèrement incapable de faire un pas de plus ; serrant les dents, il conserva sa place, et, le kilomètre et demi parcouru, fut étonné de se trouver encore en vie. Alors, il éprouva ce phénomène étrange qu’on appelle le souffle second, et le kilomètre et demi suivant lui fut presque plus facile que le premier. Le troisième fut tuant. À moitié délirant de peine et de fatigue, il sut pourtant se retenir de proférer la moindre plainte. Et, au moment où il se croyait bien sur le point de s’évanouir, la halte survint.

Au lieu de s’asseoir tout harnachés, suivant la coutume des porteurs blancs, les Indiens se dégagèrent de leurs sangles et s’étendirent à l’aise en causant et fumant. Ils passèrent là une bonne demi-heure avant de se remettre en route. Kit fut tout surpris de se trouver un homme nouveau, et adopta pour l’avenir la devise « longues étapes et longues pauses ».

La pente du Chilcoot justifiait pleinement sa réputation, et en maintes circonstances Kit dut grimper avec les mains autant qu’avec les pieds. Mais lorsqu’au plus épais d’une tourmente de neige il atteignit la crête, ce fut en compagnie de ses Indiens, et il s’enorgueillit secrètement de s’en être tiré comme eux, sans se plaindre ni rester à la traîne. Valoir un Indien, c’était une nouvelle ambition à choyer.

À peine eut-il payé et congédié les porteurs que la soirée orageuse s’obscurcit tout à fait, et il se trouva seul, à trois cent cinquante mètres au-dessus de la ligne des hautes futaies, sur l’épine dorsale d’une montagne, trempé jusqu’à la ceinture, affamé et exténué. Il eût volontiers donné une année de son revenu pour un bon feu et une tasse de café, mais il dut se contenter de dévorer une demi-douzaine de galettes froides et de se glisser entre les plis d’une tente en partie déroulée. Avant de s’assoupir, à peine eut-il le temps de formuler une pensée vacillante, et il grimaça avec un malin plaisir en se représentant Jean Belliou, en train, pour quelques jours, de hisser virilement ses quatre cents livres au sommet du Chilcoot. Quant à lui-même, bien qu’avec un fardeau de deux mille livres, il n’avait plus qu’à descendre la montagne.

Le lendemain matin, raide de fatigue et engourdi de froid, il se dégagea de la toile, mangea une couple de livres de lard cru, se boucla sur le dos un sac de cent livres, et descendit la pente rocheuse.

Quelques centaines de mètres plus bas, la piste s’engageait à travers un petit glacier avant d’aboutir au lac du Cratère. D’autres porteurs étaient en train de traverser la glace. Kit employa toute cette journée à descendre son bagage jusqu’au bord supérieur et, tenant compte de la brièveté de l’étape, il le répartit en ballots de cent cinquante livres. Son étonnement de pouvoir en faire autant que les autres était sans bornes. Il improvisa plusieurs repas avec un énorme morceau de lard cru et trois biscuits de mer, durs comme du cuir, qu’un Indien lui vendit pour deux dollars. Sans être lavé, sans être réchauffé, dans ses habits trempés de sueur, il dormit cette nuit encore dans la toile.

Dès l’aube, il étendit une bâche sur la glace, y entassa trois quarts de tonne, et se mit à tirer. Mais à mesure que s’accentuait la pente du glacier, la vitesse de cet étrange traîneau en fit autant : bientôt Kit, dépassé, fut cueilli au passage, lancé au sommet du bagage et emballé avec tout son équipement.

Une centaine de voyageurs, courbés sous leurs fardeaux, s’arrêtèrent pour le regarder. Il hurlait des cris d’avertissement fantastiques, et ceux qui se trouvaient sur sa trajectoire trébuchaient dans leur hâte à se garer. Là-bas, au bord inférieur du glacier, était dressé une petite tente. Elle semblait bondir à sa rencontre tant il la vit grandir rapidement. Il sortit de la piste battue à un endroit où elle s’incurvait vers la gauche, et fut lancé à travers un champ de neige nouvellement tombée. Un tourbillon blanc se souleva comme une vapeur glacée autour du bolide, et sa vitesse en fut un peu réduite. Il ne revit la tente qu’au moment où, entrant en contact avec elle, il emportait ses étais d’encoignure, crevait ses pans de devant, et abordait à l’intérieur, toujours perché sur sa bâche au milieu de ses sacs à vivres. La tente oscilla comme une personne ivre, et au sein de son aurore boréale Kit se trouva face à face avec une jeune fille étonnée et redressée dans ses couvertures, celle-là même qui l’avait appelé Chéchaquo sur la grève de Dyea.

« Avez-vous vu ma fumée ? » demanda-t-il d’un ton joyeux.

Elle le dévisagea d’un air désapprobateur.

« Vous parlez de tapis enchantés ! continua-t-il.

— Voudriez-vous avoir l’extrême obligeance d’ôter ce sac de dessus mon pied », demanda-t-elle d’un ton glacial.

Il regarda, et enleva vivement l’objet.

« Ce n’était pas un sac, dit-il, c’était mon coude. »

Ce renseignement ne l’émut pas. Sa froideur semblait un défi.

« C’est une chance que vous n’ayez pas renversé le poêle », dit-elle.

Il suivit la direction de son regard et aperçut un petit poêle de tôle surmonté d’une cafetière, que surveillait une jeune Indienne. Il renifla l’odeur du café et regarda de nouveau la jeune fille.

« Je suis le Chéchaquo », dit-il.

Son expression indolente lui indiqua qu’il venait d’énoncer un fait bien évident. Mais il ne se démonta point.

« J’ai semé mon arsenal », ajouta-t-il.

Alors, elle le reconnut, et ses yeux émirent une lueur.

« Je n’aurais jamais cru que vous viendriez si loin », déclara-t-elle.

De nouveau, avec avidité, il huma l’air.

« Ma parole, c’est du café ! »

Il la regarda en face.

« Je vous donnerai mon petit doigt : vous pouvez le couper tout de suite. Je ferai n’importe quoi. Je serai votre esclave pendant un an et un jour ou jusqu’à tout autre terme, si vous voulez bien me verser rien qu’une tasse de cette cafetière. »

En dégustant le café il lui révéla son propre nom et lui demanda le sien. Elle s’appelait Joy Gastell. Il apprit aussi qu’elle était enracinée de longue date dans le pays. Née dans un poste de commerce sur le grand lac de l’Esclave, tout enfant elle avait traversé les montagnes Rocheuses pour descendre sur le Yukon avec son père. Elle retournait maintenant chez eux avec lui. Il avait été retenu par des affaires à Seattle ; ayant pris passage à bord de l’infortuné Chanler, il avait fait naufrage et avait été transporté à Puget Sound par le vapeur de secours.

Il tint compte du fait qu’elle était encore roulée dans ses couvertures et ne voulut pas prolonger la conversation ; refusant héroïquement une seconde tasse de café, il débarrassa la tente de sa propre personne et de ses sept cent cinquante livres de bagages. Mais il emporta avec lui plusieurs conclusions : elle avait un nom exquis et des yeux captivants ; elle ne pouvait avoir plus de vingt à vingt-deux ans ; son père devait être Français ; enfin elle avait reçu une bonne instruction ailleurs que sur la frontière.

VI

À travers des blocs usés par la glace, toujours au-dessus de la région des hautes futaies, la piste contournait le lac du Cratère et gagnait le défilé rocheux qui menait vers le Camp Heureux et vers les premiers pins rabougris. Pour transporter jusque-là son lourd équipement, il aurait fallu à Kit plusieurs jours de fatigue. Or sur le lac se trouvait un bateau de toile destiné au transbordement, qui, en deux voyages et en deux heures, pouvait le déposer de l’autre côté, lui et son bagage. Mais Kit n’avait pas le sou, et le batelier demandait quarante dollars.

« Vous avez une mine d’or dans ce joujou de bateau, l’ami, dit-il au passeur. Voulez-vous que je vous en indique une autre ?

— Dites, fut la réponse.

— Je vous la vends pour le prix du passage de mon équipement. C’est une idée, non brevetée, et vous pouvez sauter sur l’affaire dès que vous la connaîtrez. Risquez-vous le paquet ? »

Le batelier répondit affirmativement et sa tête plaisait à Kit.

« Très bien. Vous voyez ce glacier ? Prenez une pioche et mettez-vous à l’ouvrage. En un jour vous aurez creusé un sentier suffisant du haut en bas. Vous voyez le coup ? « Société anonyme de la chute du Chilcoot et du lac Cratère. » Vous pouvez demander cinquante cents par cent livres, et faire glisser cent tonnes par jour, sans autre peine que de ramasser la galette. »

Deux heures après, Kit était sur l’autre bord du lac, et il avait gagné trois jours pour son compte. Quand Jean Belliou le rattrapa, il était déjà loin sur la route du lac Profond, autre cratère éteint rempli d’une eau glacée.

VII

Le dernier portage, du lac Long au lac Linderman, était de cinq kilomètres ; la piste, si l’on pouvait l’appeler de ce nom, franchissait un dos d’âne de trois cent cinquante mètres, plongeait dans un dédale de rochers glissants, puis traversait une vaste étendue marécageuse. Jean Belliou se récria quand il vit Kit, déjà chargé d’un ballot de cent livres, ramasser un sac de farine de cinquante livres et le poser par-dessus l’autre contre sa nuque.

« Allons, dur à cuire ! riposta Kit ; piaffez un peu sur votre régime de viande d’ours et votre unique chemise ! »

Mais Jean Belliou hocha la tête.

« Je crois que je vieillis, Christophe.

— Vous n’avez que quarante-huit ans. Comprenez-vous bien que mon grand-père, votre père, monsieur, le vieil Isaac Belliou, a tué un homme d’un coup de poing à l’âge de soixante-neuf ans ? »

Jean Belliou fit une grimace et avala sa médecine.

« Avunculaire, je tiens à vous confier un secret important. J’ai été élevé comme un petit lord Fauntleroy, mais je peux porter plus que vous, marcher mieux que vous, vous faire toucher des deux épaules ou vous rosser à coups de poing à l’instant même. »

Jean Belliou lui tendit la main et déclara d’un ton solennel :

« Chris, mon petit, en vérité je t’en crois capable. Je crois même que tu pourrais le faire avec ce paquet sur le dos. Tu as tout racheté, mon garçon, quelque incroyable que cela paraisse. »

Kit accomplit l’aller et retour du dernier portage quatre fois par jour, c’est-à-dire qu’il couvrit quarante kilomètres en terrain montagneux, dont vingt kilomètres sous une charge de cent cinquante livres. Il était fier, endurci et fatigué, mais en superbe état physique. Il mangeait et dormait, comme jamais il n’avait fait de sa vie, et, la fin de ses labeurs étant en vue, il en était presque fâché.

Un problème le taquinait. L’expérience lui avait appris qu’il pouvait tomber avec cent livres sur le dos sans se tuer ; mais il était convaincu que s’il faisait une chute avec ces cinquante livres de supplément sur la nuque, il se casserait le cou.

Chaque piste à travers les marécages était promptement barattée et transformée en fondrière par des milliers de pieds, de sorte qu’à tout instant les portefaix devaient en tracer de nouvelles. C’est en frayant un de ces sentiers frais que Kit résolut le problème des cinquante livres extra.

La surface molle et grasse du terrain se déroba sous lui : agitant les bras, il s’abattit en avant. Les cinquante livres lui écrasèrent la figure dans la boue et glissèrent plus loin sans lui avoir rompu le cou. Malgré les cent livres qui lui restaient sur le dos, il se souleva sur les mains et les genoux. Mais c’est tout ce qu’il put faire. Un de ses bras s’enlisa jusqu’à l’épaule, et sa joue vint s’appuyer sur l’oreiller de vase. Quand il retira ce bras-là, ce fut l’autre qui plongea jusqu’au bout. Il lui était impossible, dans cette situation, de se glisser hors des courroies, et les cent livres de charge l’empêchaient de se relever. S’appuyant alternativement sur les mains et les genoux, il essaya de ramper jusqu’à l’endroit où était tombé le petit sac de farine, et s’épuisa sans avancer d’un pouce. Mais il battit et brisa si bien la surface herbeuse, qu’une toute petite mare commença de se former à proximité dangereuse de sa bouche et de son nez.

Il tenta de se retourner sur le dos avec le paquet en dessous, mais il ne réussit qu’à embourber ses deux bras jusqu’aux épaules et à prendre un avant-goût de noyade. Avec une patience minutieuse, il retira lentement de l’étreinte un de ses bras, puis l’autre, et les posa à plat sur la surface pour servir d’appui à son menton.

Alors il se mit à crier au secours. Au bout de quelque temps il entendit des pas qui approchaient par derrière, clapotant comme un bruit de ventouses.

« Un coup de main, camarade ! cria-t-il. Lancez-moi une amarre ou une bouée. »

Ce fut une voix de femme qui répondit, et il la reconnut tout de suite.

« Si vous voulez bien déboucler les courroies, je pourrai me relever », dit-il.

Les cent livres roulèrent dans la vase avec un bruit de plongeon, et il se remit lentement sur ses pieds.

« Vous étiez dans un beau pétrin ! dit Miss Gastell en riant de voir ce visage couvert de boue.

— Pas du tout, répondit-il d’un ton dégagé. C’est mon exercice favori d’entraînement physique. Je vous conseille d’en essayer. Rien de meilleur pour les muscles pectoraux et l’épine dorsale. »

Il s’essuya le visage et secoua le bras pour débarrasser sa main de la glu.

« Oh ! cria-t-elle en le reconnaissant. C’est monsieur… ah !… Monsieur Belliou-la-Fumée.

— Je vous remercie profondément de votre aide opportune et du nom que vous venez de m’octroyer, répondit-il. Ceci est mon second baptême. Désormais j’insisterai toujours pour être appelé Belliou-la-Fumée. C’est un nom fort et expressif. »

Il fit une pause, puis sa voix et ses traits prirent un air farouche.

« Savez-vous ce que je vais faire ? demanda-t-il. Je retourne aux États-Unis. Je me marie. J’élève une famille de nombreux enfants. Et puis, lorsque descendront les ombres du soir, je rassemblerai ces chérubins autour de moi, je leur ferai le récit des souffrances et tribulations que j’ai endurées sur la piste du Chilcoot. Et s’ils ne se mettent pas à pleurer, oui, je le répète, s’ils ne fondent pas en larmes, je leur ferai sortir les tripes du corps ! »

VIII

L’hiver arctique arrivait bon train. Il y avait sur la terre quinze centimètres de neige venue là pour y demeurer, et la glace se formait sur les eaux dormantes, en dépit de la violence des coups de vent. Un après-midi, assez tard, pendant une accalmie, Kit et Jean Belliou aidèrent les cousins à charger le bateau qu’ils avaient construit et le virent disparaître en aval du lac dans une rafale de neige.

« Maintenant, une bonne nuit de sommeil, et départ demain matin à la première heure, déclara Jean Belliou. Si l’orage ne nous arrête pas au sommet, nous atteindrons Dyea demain soir, et pourvu que nous ayons la chance d’attraper le vapeur, nous serons à San Francisco dans une semaine.

— Êtes-vous satisfait de vos vacances ? » demanda Kit d’un air de politesse absente.

Leur campement de la veille au Linderman n’était qu’une triste relique. Tout ce qui pouvait servir, y compris la tente, avait été emporté par les cousins. Une bâche en haillons, tendue en guise de brise-bise, les abrita imparfaitement contre les tourbillons de neige. Quant au dîner, ils le firent cuire sur un feu en plein air dans une paire de casseroles cabossées et abandonnées. Il ne leur restait que leurs couvertures et des victuailles pour quelques repas à peine.

Depuis le départ des cousins, Kit semblait absorbé et inquiet. Son oncle remarqua cet état d’esprit et l’attribua au fait qu’il avait atteint le terme de ses labeurs. Kit ne parla qu’une fois pendant le repas.

« Avunculaire, dit-il à propos de rien, à dater de ce jour je voudrais que vous m’appeliez la Fumée. J’ai fait de la fumée, sur cette piste, n’est-ce pas ? »

Quelques minutes après, il s’écarta dans la direction du village de tentes où s’abritaient les chercheurs d’or encore occupés au paquetage ou à la construction de leurs bateaux. Son absence dura plusieurs heures et quand il revint se glisser sous les couvertures, Jean Belliou dormait déjà.

Dans la pénombre d’un matin de tempête, Kit se leva en chaussettes, construisit un feu, y fit dégeler ses souliers, puis bouillir du café et frire du lard. Ce fut un repas misérable. Tout de suite après, ils bouclèrent leurs ballots. Au moment où Jean Belliou se détournait pour prendre la tête dans la direction de la piste du Chilcoot, Kit lui tendit la main.

« Adieu, avunculaire », dit-il.

Jean Belliou le regarda et proféra un juron de surprise.

« N’oubliez pas que mon nom est la Fumée, murmura Kit.

— Mais que vas-tu faire ? »

Kit fit un mouvement embrassant tout le Nord au-delà du lac battu par la tempête.

« À quoi bon m’en retourner après être venu jusqu’ici ? demanda-t-il. Et puis j’ai goûté à la viande, et ce goût-là me plaît. Je continue.

— Tu es sans le sou, protesta Jean Belliou, et tu n’as pas d’équipement.

— Mais j’ai un emploi. Contemplez votre neveu, Christophe Belliou-la-Fumée ! Il a trouvé une situation : homme à tout faire d’un gentleman ; cent cinquante dollars par mois et la croûte. Il part pour Dawson en qualité de cuisinier de campement et batelier ! Et O’Hara et La Vague peuvent aller au diable ! Adieu ! »

Jean Belliou, abasourdi, ne pouvait que murmurer :

« Je n’y comprends rien.

— On dit que les grizzlis à gueule chauve foisonnent dans le bassin du Yukim, expliqua Kit. Eh bien ! je n’ai qu’une chemise, et je vais chercher de la viande d’ours, voilà tout ! »

  1. Little lord Fauntleroy, par Hodgson Barnett : histoire d’un jeune garçon américain qui hérite d’un domaine seigneurial anglais, et devient précieux et affecté.
  2. Dans Croc-Blanc (ch. xvi, Le Dieu fou), Jack London nous apprend que : « … les quelques hommes blancs qui se trouvaient à Fort-Yukon se dénommaient eux-mêmes, avec orgueil, les Sour-Doughs, ou les Pâtes-aigres, parce qu’ils préparaient, sans levure, un pain légèrement acidulé. Ils ne professaient que du dédain pour les autres hommes blancs qu’amenaient les vapeurs et qu’ils désignaient sous le nom de Chéchaquos, parce que ceux-ci faisaient, au contraire, lever leur pain pour le cuire. »