100%.png

Bibliothèque historique et militaire/Histoire générale/Livre XXII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Histoire générale
Traduction par Vincent Thuillier.
Texte établi par Jean-Baptiste Sauvan, François Charles LiskenneAsselin (Volume 2p. 873-892).
FRAGMENS
DU

LIVRE VINGT-DEUXIÈME.


I.


Demandes d’Eumène et des ambassadeurs dans le sénat. — Réponses qu’ils en reçoivent.


Eumène, les ambassadeurs d’Antiochus, ceux des Rhodiens et de tous les autres peuples arrivèrent à Rome sur la fin du printemps. Car presque toutes les nations de l’Asie, aussitôt après la bataille, y avaient député, parce qu’il n’y en avait pas une seule dont le sort ne dépendît du sénat. Ils furent tous reçus avec beaucoup de politesse ; mais on traita Eumène avec grande distinction. On alla au-devant de lui et on lui fit des présens magnifiques. Après lui les Rhodiens reçurent les plus grands honneurs. Le jour de l’audience venu, Eumène fut le premier introduit dans le sénat, et on lui dit de déclarer avec pleine liberté ce qu’il souhaitait. Le roi répondit que s’il avait quelque grâce à attendre d’un ami il prendrait conseil des Romains, de peur qu’il ne lui arrivât ou de souhaiter quelque chose contre la justice, ou de demander au-delà de ce qu’il conviendrait ; mais maintenant que c’était aux Romains qu’il avait à demander, il croyait n’avoir rien de mieux à faire que de remettre ses intérêts et ceux de ses frères entre leurs mains. À ces mots, un sénateur se lève et lui dit de ne rien craindre et de s’expliquer hardiment sur ce qu’il voulait, parce que l’intention du sénat était de lui accorder tout ce dont il pourrait disposer. Mais Eumène, quelque instance qu’on lui fit, refusa toujours de parler et se retira. Le sénat, après avoir délibéré sur ce qu’il était à propos de faire, fut d’avis qu’on rappelât Eumène et qu’on le pressât d’expliquer pourquoi il était venu, puisqu’il savait mieux que personne ce qui lui convenait, et qu’il était au fait des affaires de l’Asie. Le roi rentra donc de nouveau dans le sénat, et quelqu’un de cette assemblée lui ayant dit ce qui venait d’y être résolu, il ne put se dispenser de dire ce qu’il pensait sur la situation présente des affaires.

« Sur ce qui me regarde en particulier, dit-il, je persiste, pères conscrits, dans la résolution que j’ai prise de vous laisser pleine liberté d’en décider comme il vous plaira. Mais une chose m’inquiète à l’égard des Rhodiens, et je ne puis vous la dissimuler. Ils viennent ici avec non moins de zèle et d’ardeur pour les intérêts de leur patrie que j’en ai pour ceux de mon royaume ; mais le discours qu’ils vous préparent donne des choses une idée bien différente de ce qu’elles sont en effet. Il vous est aisé de vous en convaincre vous-mêmes ; car ils commenceront par vous dire qu’ils ne sont venus à Rome ni pour vous rien demander, ni dans le dessein de vous porter le moindre préjudice, mais seulement pour obtenir de vous la liberté des Grecs qui sont établis dans l’Asie. Ils ajouteront que ce bienfait, quelque agréable qu’il doive leur être, sera encore plus digne de vous et de la générosité que vous avez déjà eue pour les autres Grecs. Voilà de beaux dehors, de belles apparences, mais dans le fond rien n’est moins conforme à la vérité ; car, si ces villes sont mises en liberté, comme ils vous en sollicitent, leur puissance en sera infiniment augmentée, et la mienne en quelque sorte anéantie. Dès qu’il sera public dans nos contrées que vous voulez que les villes soient libres, ce nom seul de liberté, cet avantage d’être gouverné par ses propres lois soustraira de ma domination non-seulement les peuples qui seront mis en liberté, mais encore ceux qui auparavant m’étaient soumis ; car tel est le train que prendra cette affaire : on croira leur devoir sa liberté, on fera profession d’être leurs alliés, et par reconnaissance pour un si grand bienfait on se croira obligé d’obéir à tous les ordres qu’ils enverront. Je vous prie donc, pères conscrits, de vous observer soigneusement sur ce point, de peur que, sans y penser, vous n’ajoutiez trop à la puissance de quelques-uns, et que vous ne retranchiez imprudemment de celle de vos amis ; que vous ne fassiez du bien à ceux qui ont pris Les armes contre vous, et que vous ne paraissiez négliger ou mépriser ceux qui toujours vous ont été constamment attachés. En toute autre occasion je céderai sans disputer à quiconque voudra l’emporter sur moi ; mais en amitié et en affection pour vous, autant que je pourrai, jamais je ne céderai à personne. Mon père, s’il vivait, vous parlerait dans les mêmes sentimens. Il fut le premier, entre les Asiatiques et les Grecs, qui rechercha votre amitié et votre alliance ; jusqu’au dernier moment de sa vie il s’est conservé dans l’une et dans l’autre, Et ce n’était pas une simple disposition du cœur. Vous n’avez pas fait de guerre dans la Grèce où il ne soit entré. Pas un de vos alliés ne vous a plus fourni de troupes de terre et de mer, plus de vivres, plus de munitions ; pas un ne s’est exposé à de plus grands dangers. Enfin sa vie même il la perdit pour vous, puisqu’il mourut pendant qu’il tâchait d’attirer les Béotiens dans son parti. Héritier de son royaume, j’ai aussi succédé à ses sentimens pour les Romains. Je ne puis vous aimer plus que lui, il n’est pas possible de le surpasser en ce point ; mais j’ai fait pour vous plus qu’il n’a fait, parce que les conjonctures ont mis ma constance à de plus grandes épreuves. Quoique Antiochus m’eût pressé de prendre sa fille en mariage, m’eût promis de me faire part de tout ce qui lui appartenait ; quoiqu’il me livrât sur-le-champ toutes les villes qui avaient été démembrées de mon royaume et qu’il me promît de tout entreprendre dans la suite pour moi si je me joignais avec lui contre vous, cependant j’ai été si éloigné de rien accepter de tout ce qu’il m’offrait, que je lui ai fait la guerre avec vous ; que je vous ai amené, par terre et par mer, plus de troupes qu’aucun de vos autres alliés ; que je vous ai secourus de plus de munitions, et dans les temps où vous en aviez le plus grand besoin ; que, sans hésiter, je me suis jeté, avec vos généraux, dans les plus grands périls, et qu’enfin, par amitié pour votre peuple, je me suis vu enfermé et assiégé dans ma capitale, au risque de perdre ma couronne et la vie. Plusieurs d’entre vous, pères conscrits, ont été témoins oculaires de ces faits, et il n’est personne dans cette assemblée qui les ignore. Il est donc juste que vous preniez mes intérêts avec autant de chaleur que j’ai pris les vôtres. Eh ! ne serait-il pas étrange que Massinissa, qui avait été votre ennemi, et qui s’était sauvé dans votre camp avec quelques cavaliers, pour vous avoir été fidèle pendant une guerre contre les Carthaginois, ait été fait roi de la plus grande partie de l’Afrique ; que Pleurate, qui n’a jamais rien fait pour vous, ait été, pour une raison semblable, rendu le plus puissant de tous les princes d’Illyrie ; et que vous n’ayez aucun égard pour moi, après les grands et mémorables exploits que nous avons faits, mon père et moi, pour vous secourir ? Quel est enfin le but de ce discours, et que souhaité-je de vous ? Je vous le dirai franchement, puisque vous le voulez ainsi. Si vous avez dessein de retenir quelques-unes des places de l’Asie qui sont en deçà du mont Taurus, et qui ci-devant obéissaient à Antiochus, rien ne me fera plus de plaisir que de vous y voir ; vous ayant pour voisins, et surtout participant à votre puissance, je régnerai tranquillement et je croirai mon royaume à couvert de toute insulte. Mais si vous ne voulez rien garder dans l’Asie, il me semble qu’il n’y a personne à qui vous puissiez plus justement céder qu’à moi les pays qui ont été conquis pendant la guerre. N’est-il pas plus beau, me direz-vous, de mettre en liberté des villes qui sont en servitude ? Oui, sans doute, si elles n’ont point eu l’audace de se joindre avec Antiochus contre vous. Mais, puisque vous avez cette faute à leur reprocher, il y a plus de gloire à rendre, à ses vrais amis, bienfait pour bienfait, qu’à favoriser ses ennemis. » Eumène, ayant ainsi parlé, se retira, laissant le sénat fort touché de son discours et très-disposé à ne rien négliger pour le satisfaire.

Après le roi de Pergame, on voulait entendre les Rhodiens ; mais, quelqu’un de ces ambassadeurs étant absent, on appela les Smyrnéens, qui justifièrent, par un grand nombre de faits, l’attachement qu’ils avaient eu pour les Romains pendant la dernière guerre, et la vivacité avec laquelle ils étaient accourus à leur secours. Mais, comme il est constant que, de tous les Grecs qui vivent dans l’Asie sous leurs propres lois, il n’est aucun peuple qui ait marqué plus d’ardeur et de fidélité pour les Romains, il serait inutile de rapporter ici en détail tout ce qu’ils dirent dans le sénat.

Les Rhodiens entrèrent après eux et commencèrent par les services qu’ils avaient rendus aux Romains. Ils ne furent pas longs sur cet article, ils vinrent bientôt à ce qui touchait leur patrie. « Il est bien triste pour nous, dirent-ils, que la nature même des affaires ne nous permette pas de penser dans cette occasion comme un prince avec qui d’ailleurs nous sommes très-unis. Nous sommes dans cette persuasion, que les Romains ne peuvent rien faire de plus honorable pour notre patrie, de plus glorieux pour eux-mêmes, que de délivrer de la servitude tous les Grecs de l’Asie, et de les faire jouir de la liberté, de ce bien que tous les mortels chérissent comme le plus grand de tous les biens. Mais c’est de quoi Eumène et ses frères ne veulent pas convenir. La monarchie ne souffre point l’égalité entre les hommes ; elle prétend que tous, ou du moins la plupart, lui soient soumis et lui obéissent. Malgré cela, nous ne doutons cependant pas que vous ne nous accordiez cette grâce, non que nous nous flattions d’avoir plus de crédit sur vous qu’Eumène, mais parce qu’il est évident que nos demandes sont plus justes que les siennes et plus conformes aux intérêts de tous les alliés. À la vérité, si vous ne pouviez autrement témoigner votre reconnaissance à Eumène qu’en lui livrant les villes qui sont en possession de ne suivre que leurs lois, il y aurait plus à hésiter ; car alors vous vous trouveriez dans la fâcheuse nécessité ou de n’avoir nul égard pour un prince véritablement ami, ou de manquer à ce que la justice et le devoir exigent de vous, et d’obscurcir par là, d’effacer entièrement la gloire que vous vous êtes acquise par vos exploits. Mais, puisqu’il vous est aisé de satisfaire en même temps à l’un et à l’autre, qu’y a-t-il à délibérer ? Nous sommes ici comme à une table richement servie, d’où chacun peut tirer de quoi se rassasier et beaucoup même au-delà. Vous pouvez disposer en faveur de qui il vous plaira de la Lycaonie, de la Phrygie, près de l’Hellespont, de la Pisidie, de la Chersonèse et des pays qui touchent à l’Europe ; pays dont un seul ajouté au royaume d’Eumène lui donnera dix fois plus d’étendue qu’il n’en a maintenant. Que si vous les lui accordez tous, ou du moins la plupart, il n’y aura pas de royaume plus grand et plus puissant que le sien. Il vous est donc permis, Romains, de gratifier magnifiquement vos amis, sans que pour cela vous négligiez les intérêts de votre gloire, et que vous manquiez à ce qui donne le plus d’éclat à vos entreprises ; car le but que vous vous y proposez n’est pas celui que se proposent les autres conquérans : ceux-ci ne se mettent en campagne que pour subjuguer et envahir les villes, les munitions, les vaisseaux ; mais vous, après avoir soumis l’univers entier à votre domination, vous vous êtes mis en état de vous passer de toutes ces choses. De quoi donc avez-vous maintenant besoin ? Que devez-vous maintenant rechercher avec plus d’empressement et de soin ? Les louanges et la gloire, deux choses qu’on acquiert difficilement, et qu’il est encore plus difficile de conserver. En voulez-vous être convaincus ? Vous avez fait la guerre à Philippe, vous vous êtes exposés à toutes sortes de dangers, uniquement pour mettre les Grecs en liberté, c’est l’unique fruit que vous vous êtes proposés de tirer de cette expédition. Cela seul cependant vous a fait plus de plaisir que les peines terribles par lesquelles vous vous êtes vengés des Carthaginois. Nous n’en sommes nullement surpris. L’argent que vous en avez exigé est un bien commun à tous les hommes ; mais l’honneur, les louanges, la gloire ne conviennent qu’aux dieux et aux hommes qui approchent le plus de la divinité. Le plus beau de vos exploits, c’est d’avoir mis les Grecs en liberté ; si vous faites la même grâce aux Grecs de l’Asie, votre gloire est à son comble, elle est parvenue au plus haut degré qu’elle puisse atteindre ; mais si vous manquez à couronner la première action par la dernière, vous perdrez beaucoup de la gloire que la première vous avait acquise. Pour nous, Romains, qui sommes entrés dans vos vues, et qui, pour les faire réussir, avons partagé avec vous les plus grand périls, nous gardons toujours à votre égard les mêmes sentimens, et c’est par cette raison que nous n’avons pas craint de vous dire ce qui nous a paru vous être plus convenable et plus avantageux. Notre propre intérêt ne nous touche pas, nous n’avons rien à cœur que ce qu’il vous convient de faire. » Ainsi parlèrent les ambassadeurs des Rhodiens, et la solidité jointe à la modestie de leur discours leur attira les applaudissemens de tout le conseil.

Antipater et Zeuxis, ambassadeurs d’Antiochus, entrèrent ensuite et se bornèrent à demander, à supplier que ; la paix faite en Asie par les deux Scipion fût confirmée. Ce qui fut exécuté sur-le-champ par le sénat. Quelques jours après, le peuple ayant ratifié le traité, on fit à Antipater les sermens qu’on a coutume de faire dans ces occasions. On appela ensuite les autres ambassadeurs qui étaient venus d’Asie. L’audience qu’ils eurent ne fût pas longue. On leur fit à tous la même réponse, qui était que l’on nommerait dix députés pour aller sur les lieux connaître des différends que les villes avaient entre elles. On les nomma en effet, et on leur donna pouvoir de régler à leur gré les affaires particulières. Pour les générales, le sénat ordonna que tous les peuples qui étaient en-deçà du mont Taurus et qui obéissaient à Antiochus, reconnaîtraient désormais Eumène pour leur roi, à l’exception de la Lycie, et de la Carie jusqu’au Méandre, qui seraient données aux Rhodiens ; que celles des villes grecques qui auparavant payaient tribut à Attalus, le payeraient dorénavant à Eumène, et que toutes celles qui ne le payaient qu’à Antiochus en seraient exemptes. Telles furent les dispositions dont furent chargés les dix députés qui furent envoyés dans l’Asie au consul Cnæus.

Les affaires ainsi réglées, les Rhodiens vinrent au sénat pour traiter de la ville de Soles, qui est dans la Cilicie, faisant entendre qu’il était de leur devoir de veiller à ses intérêts, que les habitans étaient comme eux une colonie des Argiens, que pour cette raison ils se considéraient comme frères, et conservaient entre eux une union vraiment fraternelle, et qu’il était juste qu’à la faveur des Rhodiens ils obtinssent aussi leur liberté. Le sénat, sur cette demande, fit appeler les ambassadeurs d’Antiochus, et voulut que ce prince sortît de la Cilicie. Antipater et Zeuxis ayant refusé de se rendre à cette condition, qui était contre le traité, le sénat leur proposa de laisser en liberté la ville de Soles ; mais, comme les ambassadeurs résistaient encore, il les renvoya, et fit rentrer les Rhodiens, à qui il dit ce que les ambassadeurs d’Antiochus opposaient à leur demande. Il ajouta que si absolument ils voulaient que Soles fût libre, il passerait par dessus tout pour qu’ils eussent cette satisfaction. Mais ils furent si charmés de cet empressement du sénat à les obliger, qu’ils dirent qu’ils s’en tenaient à ce qu’il leur avait accordé, et Soles resta dans son premier état. Les dix députés et les autres ambassadeurs étaient près de partir, lorsque Publius et Lucius Scipion abordèrent à Brindes dans l’Italie. Ces deux vainqueurs d’Antiochus entrèrent quelques jours après dans Rome, et eurent les honneurs du triomphe. (Ambassades.) Dom Thuillier.


II.


Amynandre, rétabli dans son royaume, envoie des ambassadeurs aux Scipions à Éphèse. — Les Étoliens se rendent maîtres de l’Amphilochie, de l’Apérantie et de la Dolopie. Ils tâchent, après la défaite d’Antiochus, d’apaiser la colère des Romains.


Amynandre, roi des Athamaniens, se croyant alors tranquille possesseur de son royaume, envoya des ambassadeurs à Rome et aux deux Scipions, qui étaient encore autour d’Éphèse. Ces ambassadeurs avaient ordre premièrement de l’excuser sur ce que c’était par les Étoliens qu’il avait recouvré ses états ; en second lieu de porter ses plaintes contre Philippe, et enfin de prier qu’on le reçût au nombre des alliés.

Les Étoliens crurent alors avoir trouvé l’occasion favorable pour rentrer dans l’Amphilochie et dans l’Apérantie. Ils se proposent d’en aller faire le siége ; Nicandre, leur général, assemble une grande armée et se jette dans l’Amphilochie, d’où, ne trouvant nulle résistance, il passe dans l’Apérantie, dont les peuples, comme ceux de l’autre province, se rendirent d’eux-mêmes et de bon gré. De là il entra dans la Dolopie, où l’on sembla d’abord vouloir se défendre et demeurer attaché à Philippe ; mais, quand on eut fait réflexion à ce qui était arrivé aux Athamaniens et à la fuite de Philippe, on changea bien vite de sentiment et on se joignit aux Étoliens. Après des succès si heureux, Nicandre retourna dans l’Étolie bien content d’avoir, par ses conquêtes, mis sa patrie en état de ne rien craindre du dehors, au moins il se l’imaginait ainsi. Mais, pendant que les Étoliens se glorifiaient aussi de cette expédition, la nouvelle vint qu’il s’était donné une bataille en Asie, et qu’Antiochus y avait été entièrement défait. L’alarme aussitôt se répand partout. En même temps Damotèle arrive de Rome, et annonce qu’ils ont encore la guerre avec les Romains, et que Marcus Fulvius, consul, vient à eux avec une armée. Leur inquiétude s’augmente ; ils ne savent comment ils pourront détourner la tempête qui les menace. Ils prennent enfin la résolution de députer aux Rhodiens et aux Athéniens pour les prier d’envoyer à Rome des ambassadeurs qui, apaisant la colère des Romains, soulagent un peu les maux dont l’Étolie allait être accablée. Ils dépêchèrent aussi de leur part, et ils choisirent pour cela Alexandre, surnommé l’Isien, Phénéas, Charops, Alype d’Ambracie et Licope. (Ibid.)


Les Romains assiègent Ambracie. — Avarice d’un des trois ambassadeurs étoliens.


Le consul s’entretint avec les ambassadeurs qui l’étaient venus trouver de la part des Épirotes sur l’expédition dont il était chargé contre les Étoliens, et demanda leur avis. Comme alors les Ambraciens suivaient les lois des Étoliens, les ambassadeurs lui conseillèrent de faire le siége d’Ambracie. Ils alléguaient pour raison que, si les Étoliens voulaient accepter une bataille, la campagne d’Ambracie était très-propre à une action, et que s’ils craignaient de s’y engager, il lui serait aisé d’assiéger la ville ; que le pays lui fournirait abondamment tout ce qui lui serait nécessaire, tant pour la subsistance de ses troupes que pour les approches ; que l’Arachthus, qui coule le long des murailles de la ville, lui serait d’un grand secours, tant pour mettre son camp dans l’abondance de toutes choses, que pour couvrir ses ouvrages.

M. Fulvius, ayant trouvé que le parti qu’on lui conseillait de prendre était en effet le meilleur, leva le camp et conduisit par l’Épire son armée devant Ambracie. Quand il y fut arrivé, les Étoliens n’osant se présenter devant lui, il fit le tour de la ville, en reconnut toutes les fortifications, et en pressa vivement l’attaque.

Avant qu’il partît, les ambassadeurs étoliens qui avaient été envoyés à Rome, ayant été découverts dans la Céphallénie par Sibyrte, fils de Pétrée, furent conduits à Charandre. D’abord les Épirotes étaient d’avis de les transférer à Buchetus, et de les garder là avec soin. Mais, quelques jours après, ils leur proposèrent de se racheter, parce qu’alors ils étaient en guerre avec les Étoliens. Alexandre, un de ces ambassadeurs, était l’homme le plus opulent de la Grèce ; les deux autres étaient riches aussi, mais ils n’approchaient pas du premier. On leur demanda d’abord à chacun cinq talens. Les deux derniers, loin de rejeter cette proposition, l’acceptaient de tout leur cœur, regardant leur salut et leur liberté comme le bien le plus précieux qu’ils eussent au monde ; mais Alexandre dit qu’il ne voulait pas acheter si cher sa liberté, et que cinq talens étaient une somme exorbitante. Pendant les nuits, il ne fermait pas l’œil ; il les passait à gémir et à pleurer sur la perte dont il était menacé. Cependant les Épirotes faisaient des réflexions sur l’avenir ; ils craignirent que les Romains, avertis de la détention d’ambassadeurs qui leur étaient envoyés, ne leur écrivissent pour les prier ou plutôt pour leur ordonner de les relâcher. Cette crainte les rendit plus traitables, et ils se contentèrent de demander à chacun trois talens. Les deux moins riches consentent à les payer, et ayant donné caution retournent dans leur pays. Mais Alexandre dit qu’il ne donnerait qu’un talent, et que c’était encore beaucoup. Il refusa de se sauver à ce prix, et demeura dans la prison. Je crois que ce vieillard, qui était riche de plus de deux cents talens, aurait mieux aimé perdre la vie que d’en débourser trois. Tels sont les excès ou la fureur d’accumuler porte ceux qu’elle possède. Et cependant il fut si heureux dans son avarice, que dans la suite il fut applaudi et loué du refus déraisonnable qu’il avait fait ; car, peu de jours après, les lettres qu’on craignait de la part des Romains arrivèrent à Charandre, et il fut le seul qui recouvra sa liberté sans rançon. Les Étoliens, informés de son aventure, choisirent une seconde fois Damotèle pour leur ambassadeur à Rome, qui, ayant appris à Leucade, que M. Fulvius allait par l’Épire à Ambracie, désespéra du succès de son ambassade et retourna dans l’Étolie. (Ambassades.) Dom Thuillier.


Les Étoliens, étant assiégés par le consul romain Marcus Fulvius, résistèrent vivement aux attaques des ouvrages et des béliers qu’il avait fait avancer. Le consul, après avoir fortifié son camp, fit construire contre Pyrrhée, dans la plaine, trois ouvrages avancés à quelque intervalle l’un de l’autre, mais dirigés sur la même ligne. Un quatrième fut construit du côté d’Esculapium, un cinquième contre la citadelle. Tous ces travaux étant conduits partout avec une grande vigueur et se rapprochant de la ville, ceux qui étaient renfermés dedans n’entrevoyaient qu’avec terreur les terribles dangers qui les menaçaient. Déjà les béliers frappaient puissamment les murailles ; déjà les machines armées de faux les nettoyaient. Les habitans mettaient tout en usage pour résister. À l’aide de leurs propres machines, ils lançaient contre les béliers des masses de plomb, des fragmens de rochers, des poutres de chêne. À l’aide d’anneaux de fer, ils tiraient à eux sur les parties inférieures de la muraille les faux des ennemis, de manière à briser l’appareil qui les portait et à s’emparer d’elles. Ils faisaient aussi de fréquentes sorties ; et tantôt en attaquant pendant la nuit les sentinelles qui protégeaient les travaux ; tantôt, en s’élançant avec audace pendant le jour contre les divers postes, ils retardaient les opérations du siége. (Hero, de Repellenda obsidione.) Schweighæuser.


Un jour que Nicandre était occupé hors la ville et y avait envoyé cinq cents cavaliers, ceux-ci se firent jour avec audace à travers un retranchement des ennemis et pénétrèrent dans la ville. Il leur avait prescrit de faire, à un jour fixé, une irruption sur l’ennemi. Lui-même leur avait promis qu’il les attaquerait au même instant du côté opposé et partagerait ainsi leur péril. Ceux-ci sortirent en effet avec vigueur de la ville et combattirent avec courage ; mais Nicandre n’ayant pas paru au moment fixé, soit par crainte du danger, soit par quelque occupation nécessaire qui l’empêcha de réaliser son premier projet, leur effort fut sans résultat. (Ibid.)


(On a vu toutefois beaucoup de villes, même après la destruction de leurs murailles, résister encore à l’ennemi, ainsi que l’a fait Ambracie.) À force de frapper sans interruption les murailles à coups répétés de bélier, les Romains parvenaient chaque jour à en démolir une partie. Ils ne purent cependant pénétrer par la brèche, parce que les citoyens construisirent en dedans une nouvelle muraille, et que les Étoliens qui restaient combattaient avec courage au milieu des ruines. Désespérant donc de prendre la ville à force ouverte, il se mirent à creuser des mines. Mais cet artifice ne leur réussit pas davantage, car ceux qui étaient dans la ville, et qui montraient une grande habileté dans toutes les dispositions militaires, comme la suite de ce récit le prouvera, avaient compris leur intention et cherchaient à la neutraliser. Les Romains ayant donc bien fortifié celui de leurs trois ouvrages avancés qui était au milieu, et l’ayant mis à l’abri de toute attaque, construisent parallèlement au mur un portique de deux cents pieds de longueur. Abrités derrière cette muraille nuit et jour, ils continuaient sans interruption, et en se relayant, le travail des mines, et, en dispersant la terre qui sortait de la mine, ils trompèrent pendant plusieurs jours les assiégés. Mais dès que le monceau des terres retirées se fut élevé à une plus grande hauteur et devint visible aux assaillans, les chefs des assiégés se mettent aussitôt avec ardeur à l’ouvrage et creusent une contre-mine intérieure parallèle au mur et au portique construit devant les tours. Aussitôt que cette mine eut été amenée à la profondeur convenable, sur l’autre côté de la mine près du mur, ils placèrent une suite continue d’instrumens et de vases d’airain d’une construction fort délicate. À l’aide de ces instrumens, on pouvait distinguer le bruit que faisaient les ennemis et la direction des travaux. Ainsi dirigés, ils traversèrent leur mine par un autre qui pénétrait jusqu’au-dessous du mur dans la direction présumée de l’ennemi. Cette mine fut promptement achevée ; car les excavations des Romains s’étendaient déjà au-delà du mur qu’on avait été obligé de soutenir sur des étais des deux côtés de la mine. Ils se rencontrèrent donc et commencèrent à combattre avec leurs sarisses. Mais on n’arrivait à rien de bien important, parce qu’il était facile de se protéger à l’aide du bouclier. Un des assiégés suggéra enfin à ses concitoyens l’idée de placer en cet endroit un tonneau qui fût de la largeur de l’excavation, d’enlever le fond de ce tonneau, qu’on traverserait par une barre de fer de la même longueur, forée à différens endroits, de l’emplir ensuite d’une plume fort légère, et de placer enfin du feu sous l’ouverture du tonneau, de le creuser, d’introduire des sarisses dans les trous de la barre de fer pour tenir l’ennemi en respect, en dirigeant l’ouverture du côté des ennemis, et ensuite animant le feu d’une ardeur plus vive, de le faire pénétrer par les trous pratiqués dans la barre de fer, jusqu’à ce qu’il atteignît la plume. On se conforma à ce qui avait été prescrit, et il en sortit, à cause de la moiteur de la plume, une fumée âcre et violente qui pénétra dans toute la partie de la mine occupée par les ennemis. Il en résulta que les Romains, ne pouvant ni arrêter la fumée ni la supporter, furent obligés d’abandonner la mine. (Ibid.)


Il était venu au camp des Romains des ambassadeurs de la part des Athéniens et des Rhodiens, pour porter M. Fulvius à faire la paix avec les Étoliens. Amynandre, roi des Athamaniens, avait aussi demandé un sauf-conduit au consul pour y venir. Au temps de sa fuite, il avait séjourné long-temps dans Ambracie ; il en aimait les habitans, et il avait fort à cœur de les délivrer de l’extrémité où ils se trouvaient. Peu de jours après, il vint encore des ambassadeurs d’Acarnanie qui amenaient Damotèle avec eux ; car le consul, ayant été averti de l’accident qui était arrivé aux ambassadeurs étoliens, avait écrit aux Tyriens de les lui amener. Toutes ces ambassades rassemblées, on travailla vivement à la paix. Amynandre ne cessait d’y exhorter les Ambraciens, disant qu’elle n’était pas éloignée, pourvu qu’ils voulussent suivre de meilleurs conseils. Souvent il s’approchait du pied des murailles, et de là s’entretenait avec les assiégés. Ensuite, comme ils jugèrent à propos qu’il entrât dans la ville, il en demanda la permission au consul, qui la lui accorda : il entra donc et délibéra avec les Ambraciens sur l’affaire présente.

D’un autre côté, les ambassadeurs d’Athènes et de Rhodes, dans les fréquentes conversations qu’ils avaient avec le consul, tâchaient, par toutes séries de voies, de l’apaiser et de l’adoucir en faveur des Ambraciens. Quelqu’un alors suggéra à Damotèle et à Phénéas de voir et de cultiver C. Valérius, fils de ce Marcus Lævinus, qui le premier avait fait un traité d’alliance avec les Étoliens, et frère de mère de Marcus Fulvius, jeune officier plein d’esprit et de vivacité, qui avait auprès du consul beaucoup d’accès et de crédit. Damotèle ne manqua pas de lui recommander cette affaire, et Valerius, la regardant comme la sienne propre et se faisant un devoir de protéger les Étoliens, s’employa avec tout le zèle imaginable pour les remettre bien avec les Romains. Il se donna pour cela tant de mouvement, qu’il en vint heureusement à bout. Les Ambraciens cédèrent aux exhortations d’Amynandre, se rendirent à discrétion, et ouvrirent au consul les portes de la ville, à condition cependant, car ils ne se départirent point de la foi qu’ils devaient à leurs alliés, à condition, dis-je, que les Étoliens sortiraient bagues sauves pour se retirer dans leur patrie. Le traité de paix fut dressé du consentement du consul, et il portait en substance, que les Étoliens payeraient actuellement deux cents talens euboïques, et trois cents en six ans en payements égaux, cinquante chaque année ; que de là en six mois, ils rendraient sans rançon tous les prisonniers et tous les transfuges qu’ils avaient pris sur les Romains ; qu’ils n’auraient aucune ville soumise à leurs lois et à leur gouvernement ; qu’ils n’y en soumettraient aucune de celles qui avaient été prises par les Romains depuis que Titus Quintius était passé dans la Grèce, ou qui avaient fait alliance avec les Romains, et que les Céphalléniens ne seraient pas compris dans le présent traité. Ce n’était là que la première ébauche de ce traité, qui ne pouvait être ratifié avant que les Étoliens y eussent donné leur consentement, et que le rapport en eut été fait au sénat. Les ambassadeurs d’Athènes et de Rhodes restèrent à Ambracie en attendant le retour de Damotèle, qui était allé annoncer aux Étoliens de quoi on était convenu. Ils y consentirent d’autant plus volontiers qu’ils ne s’attendaient pas à tant de ménagement. Le retranchement des villes qui vivaient auparavant avec eux sous les mêmes lois leur fit d’abord quelque peine ; mais enfin ils y donnèrent encore les mains.

Ambracie rendue, le consul renvoya les Étoliens, comme il avait été réglé ; mais il en fit transporter tous les ornemens, les statues et les tableau qui étaient en grand nombre, parce que Ambracie avait été la capitale et le lieu de la résidence de Pyrrhus. On fit aussi présent à Fulvius d’une couronne de la valeur de cent cinquante talens. Il pénétra ensuite dans les terres de l’Étolie, où il fut surpris de ne rencontrer aucun Étolien qui lui vînt au-devant. Arrivé à Argos d’Amphilochie, ville distante d’Ambracie de cent soixante stades, il y campa, et apprit là de Damotèle que les Étoliens avaient confirmé le traité. Après quoi les ambassadeurs étoliens retournèrent chez eux, et Fulvius revint à Ambracie, où il ne fut pas plutôt arrivé qu’il en partit pour aller dans la Céphallénie.

En Étolie, on choisit pour ambassadeurs Phénéas et Nicandre, qui devaient aller à Rome pour y faire ratifier le traité de paix par le peuple, sans l’approbation duquel rien ne pouvait se conclure. Ces ambassadeurs, ayant pris avec eux ceux d’Athènes et de Rhodes, mirent à la voile. Le consul, de son côté, y envoya aussi, pour le même sujet, Caïus Valérius et quelques autres de ses amis. En arrivant à Rome, ces ambassadeurs y trouvèrent tout le peuple soulevé par Philippe contre les Étoliens. Ce prince, croyant qu’ils lui avaient fait une injustice en se rendant maîtres de l’Athamanie et de la Dolopie, avait envoyé prier les amis qu’il avait à Rome d’entrer dans son ressentiment, et de ne pas consentir à la paix. Ils surent tellement prévenir les esprits, que le sénat d’abord ne daigna qu’à peine prêter l’oreille à ce que disaient les ambassadeurs étoliens ; mais, à la prière des Rhodiens et des Athéniens, on revint en leur faveur, et on les écouta avec attention. Damis, un des ambassadeurs d’Athènes, mérita les applaudissemens de toute l’assemblée qui, dans son discours, admira entre autres choses une comparaison dont il se servit, et qui convenait tout-à-fait à la conjoncture présente. Il dit que c’était avec raison que le sénat était irrité contre les Étoliens ; qu’ils avaient été comblés de bienfaits par les Romains, sans que jamais ils en eussent témoigné la moindre reconnaissance ; qu’au contraire, en allumant la guerre contre Antiochus, ils avaient jeté l’empire romain dans un péril imminent ; mais que le sénat avait tort d’imputer ces fautes à la nation ; que dans les états, la multitude était en quelque chose semblable à la mer ; que celle-ci, de sa nature, était toujours paisible et tranquille, toujours telle, qu’on peut en approcher, et voyager dessus sans crainte et sans danger ; mais que quand des vents impétueux fondent sur ses eaux, et la tirent en les agitant hors de son état naturel, rien alors n’est plus terrible ni plus formidable : que la même chose était arrivée dans l’Étolie ; que tant que les Étoliens n’avaient suivi que leurs propres lumières, les Romains n’avaient trouvé nulle part dans la Grèce plus d’attachement, plus de fermeté, plus de secours ; mais que quand Thoas et Dicéarque furent venus d’Asie, que Ménéstas et Damocrite furent venus d’Europe, qu’ils eurent soulevé la multitude et qu’ils eurent changé sa disposition naturelle jusqu’à l’engager à tout dire et à tout faire, alors aveuglée par leurs mauvais conseils et voulant nuire aux Romains, elle s’était elle-même précipitée dans un abîme de malheurs ; que c’était contre ces boute-feu que la colère du sénat devait éclater, et non contre la nation étolienne, qui était plutôt digne de sa compassion ; qu’en la délivrant par la paix du péril où elle était, on pouvit compter que, revenant à elle-même, elle serait si sensible à ce nouveau bienfait, que les Romains la verraient comme autrefois la plus fidèle et la plus affectionnée de toutes les nations de la Grèce. Ce discours réconcilia les Étoliens avec le sénat, qui approuva le traité de paix et le fit ratifier par le peuple. En voici tous les articles :

« Les Étoliens auront un respect sincère et sans réserve pour l’empire et la domination romaine. Ils ne donneront passage, par leur pays ni par leurs villes, à aucunes troupes qui marcheraient contre les Romains, ou contre leurs alliés, ou contre leurs amis, et ne leur fourniront aucun secours par autorité du conseil public. Les amis et les ennemis du peuple romain seront les leurs, et ils feront la guerre à quiconque les Romains la feront. Ils rendront tous les transfuges et les prisonniers des Romains et de leurs alliés, à l’exception de ceux qui, pris pendant la guerre, auraient été pris une seconde fois après être retournés dans leur patrie ; à l’exception encore de ceux qui étaient ennemis des Romains, pendant que les Étoliens étaient du nombre de leurs alliés. Ces prisonniers et ces transfuges seront remis aux magistrats de Corcyre dans l’espace de cent jours, en comptant depuis la ratification du traité. Si quelques-uns ne se trouvent pas pendant ce terme, quand ils paraîtront, ils seront rendus sans fraude, et il ne leur sera plus permis de retourner dans l’Étolie. Les Étoliens donneront incessamment en argent aussi bon que celui de l’Attique, au proconsul qui est en Grèce, deux cents talens euboïques. La troisième partie de cet argent, ils pourront, s’ils veulent, la payer en or, pourvu que pour dix mines d’argent ils en donnent une d’or. Du jour du traité en six ans, ils payeront chaque année cinquante talens, qu’ils enverront à Rome. Ils livreront, dans le terme de six ans, au consul, quarante ôtages, dont aucun ne sera ni au-dessous de neuf, ni au-dessus de quarante ans, tous au choix des Romains. Il n’y en aura aucun, ni préteur, ni général de la cavalerie, ni scribe public, ni qui ait été auparavant en ôtage à Rome. Ils auront soin que ces ôtages soient transportés à Rome. Si quelqu’un de ces ôtages vient à mourir, ils le remplaceront par un autre. La Céphallénie ne sera pas comprise dans le présent traité. Dans les terres, les villes et sur les hommes qui étaient sous la puissance des Étoliens du temps des consuls Titus, Quintius et Cn. Domitius et depuis, ou qui ont été de nos alliés, les Étoliens n’y auront aucun droit. La ville et le territoire des Éniades appartiendront aux Acarnaniens. » Les sermens faits sur ces articles, la paix fut arrêtée. Ainsi furent réglées les affaires des Étoliens, et en général de tous les Grecs. (Ambassades.) Dom Thuillier.


III.


En quel temps le consul Manlius fit la guerre aux Galates.


Cette guerre se termina en Asie pendant qu’on traitait à Rome de la paix avec Antiochus, que tous les ambassadeurs qui étaient venus d’Asie travaillaient à la faire conclure, et que dans la Grèce la guerre était allumée contre les Étoliens. (Ibid.)


Moagètes, tyran de Cibyre, ne se résout qu’à peine à préférer son salut à son argent.


Moagètes, tyran de Cibyre, était un homme cruel et faux. Il mérite bien que je parle de lui non pas en passant, mais avec soin et diligence, et que je rappelle à ce sujet tout ce qui tient à mon histoire.

À l’approche du consul, qui, pour le sonder, avait déjà envoyé en avant C. Helvius, le tyran de Cibyre députa vers cet Helvius pour le prier d’empêcher qu’on ne pillât ses terres, parce qu’il était ami du peuple romain, et qu’il était prêt à faire tout ce qu’on lui ordonnerait. Il avait en même temps donné ordre qu’on lui offrît une couronne de la valeur de quinze talens. Helvius, après avoir promis que l’on ne toucherait point à ses terres, lui commanda de dépêcher une ambassade au consul qui approchait, et qu’il aurait incessamment sur les bras. Moagètes fit partir en effet des ambassadeurs, auxquels il joignit son frère. Sur la route ils rencontrèrent le consul, qui, leur parlant d’un ton ferme et menaçant, leur dit qu’il n’y avait pas de puissance dans l’Asie qui fût plus ennemie des Romains que Moagètes ; qu’il avait contribué autant qu’il avait pu au renversement de l’empire romain ; que, loin d’en mériter l’amitié, il n’était digne que de sa colère et de son indignation. Les ambassadeurs, épouvantés, laissant tous les ordres dont ils étaient chargés, se bornèrent à le prier de conférer avec Moagètes, et ayant obtenu cette grâce, ils revinrent à Cibyre. Le lendemain, le tyran sortit de la ville accompagné de ses amis ; vêtu simplement, sans cortége, dans un état à faire compassion. Il commença par gémir sur sa pauvreté et sur la misère des villes de son petit état, qui consistait en trois villes, Cibyre, Sylée et Alinde, et pria le consul de se contenter de quinze talens. Cn. Manlius, étonné de l’impudence de ce tyran, lui dit que s’il ne se faisait pas un plaisir d’en donner cinq cents, non-seulement il ravagerait ses terres, mais encore assiégerait Cibyre et la mettrait au pillage. Ces menaces effrayèrent Moagètes, qui pria qu’on n’en vînt pas à l’exécution, et qui fit si bien, en ajoutant toujours quelque chose à ses premières offres, qu’il acquit l’amitié du peuple romain, et qu’il ne lui en coûta pour l’acquérir que cent talens et dix mille mesures de froment. (Ibid.)


Exploits de Manlius dans la Pamphylie et la Carie pendant la guerre des Gallo-Grecs.


Après que Cn. Manlius eut traversé le Colabate, il lui vint des ambassadeurs de la ville appelée Isionda, pour le prier de les secourir contre les Telmessiens, qui, avec les Philoméniens, avaient ravagé leurs campagnes, pillé leur ville, et assiégeaient actuellement la citadelle, où tous les habitans s’étaient réfugiés avec leurs femmes et leurs enfans. Manlius leur promit obligeamment qu’il irait à leur secours, et, prévoyant tous les avantages que cette affaire lui produirait, il prit sa route vers la Pamphylie, et fit alliance avec les Telmessiens et les Aspendiens moyennant cinquante talens qu’il en exigea. Il reçut là des ambassadeurs de la part d’autres villes, à qui il inspira les mêmes sentimens qu’il avait déjà inspirés ailleurs ; et, après avoir fait lever le siége d’Isionda, il revint dans la Pamphylie. (Ibid.)


Suites de l’expédition contre les Gallo-Grecs.


La ville de Cyrmase, prise avec un butin considérable, comme Manlius côtoyait un marais, il rencontra des ambassadeurs que lui envoyaient les habitans de Lysinoé pour se rendre à discrétion. De là il se jeta sur les terres des Salagussiens, y fit un grand butin, et attendit ce à quoi la ville se déterminerait. On lui députa pour demandera quelles conditions il voudrait accorder la paix. Il exigea une couronne de la valeur de cinquante talens, deux mille médimnes d’orge et deux mille de froment. On lui donna ce qu’il voulait, et la paix fut conclue. (Ambassades.) Dom Thuillier.



Éposognat, roi dans la Gallo-Grèce, exhorte en vain les autres rois du même pays à se soumettre aux Romains.


Manlius envoya des ambassadeurs à Éposognat pour l’engager à députer aux autres rois de la Gallo-Grèce, et il en reçut peu après de la part d’Éposognat, qui le prièrent de ne pas se hâter de décamper et de ne point attaquer les Gaulois Tolistoboges ; qu’il irait lui-même trouver leurs rois, qu’il tâcherait de les porter à la paix, et qu’il leur persuaderait d’accepter les conditions qu’on leur proposerait, pour peu qu’elles leur parussent supportables..... (Ibid.)


Cn. Manlius, consul romain, s’étant avancé jusqu’au Sangaris, qu’il ne pouvait traverser à gué à cause de la profondeur de ses eaux, y fit jeter un pont. Au moment où il était campé sur la rive du fleuve, se présentèrent à lui des Gaulois, envoyés de Pessinunte par Altis et Battacus, prêtres de la Mère des dieux. Ces envoyés, qui portaient suspendus à leur cou des emblèmes et des figures, lui dirent que la Grande-Déesse présageait aux Romains la victoire et la puissance. Manlius les accueillit avec bienveillance. (Suidas in Γάλλοι.) Schweigh.


Mais, pendant que Manlius était auprès de la petite ville de Gorde, Éposognat lui envoya dire qu’il avait vu les rois des Gaulois, qui, loin de consentir à aucun accommodement, avaient assemblé sur le mont Olympe leurs femmes et leurs enfans, y avaient transporté tous leurs effets, et étaient prêts à se défendre. (Ambassades.) Dom Thuillier.


Ortiagon, roi de Galatie, avait résolu de s’emparer de la domination sur tous les Galates de l’Asie. La nature et l’habitude lui étaient d’un puissant succès pour parvenir au but de ses efforts. Il se distinguait par sa libéralité et sa grandeur d’âme, et montrait autant d’urbanité que d’habileté dans les conseils et les conversations : et ce qui est surtout d une grande importance chez les peuples de race gauloise, c’était un homme très-brave et tres-intrépide dans les combats. (Excerpta Valesiana.) Schweigh.


Chiomare, femme gauloise.


Dans la guerre où les Romains, sous la conduite de Manlius, vainquirent les Galates, Chiomare, femme d’Ortiagon, fut prise avec plusieurs autres Gauloises. Le centurion auquel elle était tombée en partage, homme avare et débauché, abusa d’elle indignement ; mais ensuite, vaincu par son avarice, sur l’offre qu’on lui fit d’une grosse somme d’argent s’il voulait lui rendre la liberté, il y consentit, et la conduisit lui-même au bord d’un fleuve qui séparait le camp romain de celui des ennemis. Les Galates qui apportaient le prix de sa rançon passèrent le fleuve, et comptèrent l’argent au centurion, qui leur remit Chiomare entre les mains. Elle fit signe à l’un d’eux de frapper le centurion qui lui disait adieu en l’embrassant. Le Galate la comprit et abattit là tête du centurion ; Chiomare la prit, l’enveloppa dans sa robe, et lorsqu’elle fut auprès de son mari, elle la jeta toute sanglante â ses pieds. Son mari étonné lui dit : « Ma femme, il est si beau de garder sa foi. — Oui, répliqua-t-elle, mais il est plus beau encore de n’avoir laissé vivre qu’un seul des hommes qui ont joui de moi. » Polybe dit avoir eu plusieurs entretiens avec cette femme à Sardes, et avoir admiré sa grandeur d’âme et sa prudence. (Apud Plutarch. in Γυναικῶν Ἀρεταῖς.) Schweigh.


Piége que les Gaulois Tectosages tendirent à Manlius sous prétexte d’une conférence.


Après la défaite des Gaulois, dans le temps que Manlius, campé auprès d’Ancyre, se disposait à pénétrer plus avant, il lui arriva des ambassadeurs de la part des Tectosages pour le prier, sans retirer ses troupes d’où elles étaient, de s’avancer lui-même le lendemain entre les deux camps, où leurs rois se rencontreraient en même temps pour traiter de la paix. Le consul y consentit, et se rendit au lieu marqué avec cinq cents chevaux : mais les rois ayant manqué au rendez-vous, il retourna dans son camp. Les ambassadeurs Tectosages revinrent, et après avoir, sous différens prétextes, excusé leurs princes, ils prièrent encore le consul de venir au lieu indiqué, où il trouverait les principaux du pays, qui conféreraient avec lui sur la manière de finir la guerre. Manlius promit de faire ce qu’ils demandaient ; mais il ne sortit pas du camp, et en sa place il fit aller Attalus au lieu de la conférence, avec quelques tribuns et trois cents chevaux. Quelques Tectosages des plus distingués vinrent en effet, comme on était convenu ; on parla d’affaires ; mais ils dirent qu’ils n’avaient pas pouvoir de rien conclure, et que leurs rois viendraient incessamment pour convenir des articles, si Manlius voulait se trouver au même endroit avec eux. Attalus promit que le consul s’y trouverait, et l’on se sépara. Tous ces délais étaient affectés. Le but était de gagner du temps pour transporter au-delà du Halys leurs familles et leurs effets, mais surtout de prendre prisonnier le consul, si cela se pouvait, ou du moins de l’égorger. Dans cette vue, ils vinrent le lendemain au lieu marqué, à la tête d’environ mille chevaux, et attendirent que les Romains y arrivassent. Le consul, sur le rapport d’Attalus, persuadé que les rois viendraient, sortit du camp comme la première fois, avec cinq cents cavaliers. Il faut remarquer que quelques jours auparavant les fourrageurs de l’armée romaine avaient été dans un endroit où le détachement de cavalerie qui suivait le consul à la conférence servait à les soutenir. Or, le jour même de la conférence, les tribuns ordonnèrent aux fourrageurs, qui sortaient en grand nombre, d’aller où il était, et leur joignirent un autre pareil détachement. Ce qui se fit alors sans dessein fut d’un grand usage quelques heures après. (Ambassades.) Dom Thuillier.


IV.


Affaires de Grèce et du Péloponnèse.


Fulvius, employant les ressources de la trahison, s’empara pendant la nuit d’une partie de la citadelle, et y introduisit les Romains. (Suidas in Πραξικοπήσας.) Schweigh.

Philopœmen, préteur des Achéens, ayant à reprocher un crime aux Lacédémoniens, ramena les exilés dans leur ville, et fit mettre à mort, ainsi que le rapporte Polybe, quatre-vingts Spartiates. (Plutarchus in Philopœmene.) Schweigh.


V.


Ambassades de toutes les nations de l’Asie vers Manlius. — Traité de paix entre Antiochus et les Romains.


Pendant que Cn. Manlius était en quartier d’hiver à Éphèse, et la dernière année de la présente olympiade, les villes grecques de l’Asie et plusieurs autres envoyèrent des ambassadeurs à ce consul, pour le féliciter de la victoire qu’il avait remportée sur les Gaulois, et lui apporter des couronnes. La joie de tous les peuples qui sont en deçà du mont Taurus n’était pas tant fondée sur ce que, Antiochus vaincu, ils étaient délivrés, les uns des impôts dont ils étaient chargés, les autres, des garnisons qu’ils avaient chez eux, tous de la nécessité d’obéir aux ordres de ce prince, que sur ce qu’ils n’avaient plus rien à craindre des Barbares, et qu’ils ne souffriraient plus de leur part les insultes et les injustices qu’ils avaient coutume d’en souffrir. Antiochus, les Gaulois et Ariarathe, roi de Cappadoce, députèrent aussi au consul pour savoir à quelles conditions la paix leur serait accordée. Ariarathe s’était joint à Antiochus, et il s’était trouvé à la bataille que les Romains venaient de gagner. Il craignait d’en être puni, et dans l’inquiétude où il était, il envoyait députés sur députés pour apprendre ce qu’on voulait qu’il donnât ou qu’il fît pour obtenir le pardon de sa faute. Toutes les ambassades des villes furent reçues avec bonté ; le consul les loua fort et les renvoya. Ensuite il répondit aux autres. Il dit aux Gaulois qu’il attendait pour faire la paix avec eux, qu’Eumène fût arrivé ; à ceux d’Ariarathe, qu’ils eussent à payer six cents talens ; à Musée, ambassadeur d’Antiochus, que son maître, avant que de parler de paix, vînt avec son armée sur les frontières de la Pamphylie, qu’il y apportât deux mille cinq cents talens et le blé qui se devait distribuer aux soldats, selon le traité fait auparavant avec Lucius Scipion. Et dès que la belle saison lui permit d’entrer en campagne, ayant expié son armée par des sacrifices, il partit avec Attalus, et, en huit jours de marche, il arriva à Apamée. Il n’y séjourna que trois jours ; le troisième il leva le camp, et, marchant à grandes journées, il campa trois jours après dans l’endroit où il avait marqué aux ambassadeurs d’Antiochus de le venir joindre. Musée s’y rencontra en effet, et pria Manlius d’y rester jusqu’à ce que les chariots et les bêtes de charge, qui apportaient le blé et l’argent, fussent arrivés. Elles entrèrent dons le camp au bout de trois jours. Le blé fut distribué aux troupes, et les talens, par l’ordre du proconsul, furent conduits par un tribun à Apamée. Après quoi, sur l’avis que Manlius reçut que le commandant de la garnison de Perga n’avait pas évacué la place, et que lui-même y demeurait encore, il s’en approcha avec son armée. Il en était déjà proche, lorsque le commandant vint à sa rencontre, pour le supplier de ne lui savoir pas mauvais gré d’être resté dans Perga, disant que son devoir avait demandé qu’il n’abandonnât point cette place ; qu’y ayant été mis par Antiochus, il avait voulu la conserver jusqu’à ce qu’il sût de celui qui la lui avait confiée, ce qu’il avait à faire ; que, jusqu’à présent, personne ne lui avait encore déclaré ses intentions ; qu’il lui accordât trente-neuf jours pour s’informer et apprendre du roi ce qu’il fallait qu’il fît. Manlius eut d’autant moins de peine à consentir à ce délai, qu’en toutes choses, il trouvait Antiochus très-fidèle à sa parole. Quelques jours après, Perga fut remise en liberté.

Au commencement de l’été, les dix commissaires et Eumène débarquèrent à Éphèse ; ils s’y reposèrent deux jours, et allèrent ensuite à Apamée. Manlius, en étant averti, envoya Lucius son frère avec quatre mille hommes chez les Oroandiens, pour les porter ou les forcer à payer les taxes qui leur avaient été imposées. Il se mit ensuite en marche, et se hâta de joindre le roi Eumène. Arrivé à Apamée, il tint conseil avec ce prince et les dix commissaires sur la paix dont il s’agissait. On la conclut enfin, et voici quels furent les articles du traité :

« L’amitié subsistera toujours entre Antiochus et les Romains aux conditions suivantes :

« Le roi Antiochus ne permettra le passage sur ses terres ni sur celles de ses sujets à aucune armée ennemie du peuple romain, et ne lui fournira aucun secours ; et réciproquement, ni Rome ni ses alliés ne souffriront qu’aucune armée passe sur leurs terres pour faire la guerre à Antiochus ou à ses sujets.

« Antiochus ne portera point la guerre dans les îles, et il renoncera à ses prétentions en Europe.

« Il retirera ses troupes de toutes les villes, bourgades et châteaux qui sont en deçà du mont Taurus, jusqu’au fleuve Halys, et de la plaine, jusqu’aux hauteurs qui sont vers la Lycaonie.

« Les troupes syriennes, en évacuant les places, n’en transporteront point leurs armes, et si elles en ont transporté, elles les restitueront.

« Antiochus ne recevra dans ses états ni soldats du roi Eumène, ni qui que ce soit.

« Si quelques habitans des villes que les Romains séparent du royaume d’Antiochus, se rencontrent dans son armée il les renverra à Apamée.

« Il sera permis à ceux du royaume d’Antiochus qui se trouveront, soit chez les Romains, soit chez les alliés, ou de s’en retirer ou d’y rester.

« Antiochus et ses sujets rendront aux Romains et à leurs alliés les esclaves, les prisonniers, les fugitifs qu’ils auront pris sur eux.

« Le roi de Syrie, s’il est en son pouvoir, remettra entre les mains du proconsul le Carthaginois Annibal, fils d’Amilcar, l’Acarnanien Mnésilochus, l’Étolien Thoas, Eubulis et Philon, tous deux Chalcidiens, et quiconque aura eu quelque magistrature dans l’Étolie.

« Il livrera tous les éléphans qu’il a dans Apamée, et il ne lui sera plus permis d’en avoir aucun.

« Il mettra les Romains en possession de toutes ses galères armées en guerre avec leur équipage, et ne pourra mettre en mer que dix vaisseaux, dont la chiourme ne sera que de trente rames, les eût-il mis pour une guerre qu’il commençait.

« Il bornera sa navigation au promontoire de Calycadne, si ce n’est lorsqu’il faudra conduire de l’argent, des ambassadeurs ou des ôtages.

« Il ne lui sera pas permis de lever des troupes mercenaires dans le pays romain, ni d’en recevoir même de volontaires.

« Les maisons qui, dans la Syrie, appartenaient aux Rhodiens ou à leurs alliés, demeureront en leur puissance, comme avant que la guerre leur fût déclarée.

« S’il leur est dû de l’argent, ils seront en droit de l’exiger, et on leur rendra ce qu’ils prouveront leur avoir été enlevé.

« Les biens les Rhodiens seront exempts de toute charge et de tout impôt, comme ils étaient avant la guerre.

« Si Antiochus a donné à d’autres les villes qu’il doit livrer aux Romains, il en retirera les garnisons, et il ne recevra point celles qui, après la paix, voudraient rentrer sous son obéissance.

« Il payera aux Romains, durant douze ans, par chaque année, mille talens en argent le plus pur, tel que celui d’Athènes, chaque talent pesant quatre-vingts livres, poids romain, et cinq cent quarante mille boisseaux de froment.

« Il délivrera au roi Eumène, dans l’espace de cinq ans, trois cent cinquante-neuf talens en payemens égaux, pour le blé qui lui est dû, cent vingt-sept talens, ce qu’on laisse à l’estimation d’Antiochus, et douze cent huit drachmes, somme qu’il a accordée à Eumène, et dont ce roi se contente.

« Il remettra aux Romains vingt ôtages, et les changera de trois ans en trois ans, lesquels ôtages ne seront que depuis l’âge de dix-huit jusqu’à quarante-cinq ans.

« S’il manque quelque chose à la somme qu’il payera tous les ans, il y satisfera l’année suivante.

« Si quelques villes ou quelques-unes des nations à qui l’on défend par le présent traité de faire la guerre à Antiochus, s’avise de la lui faire, il aura droit de se défendre, sans avoir cependant le droit de prendre aucune de ces villes ou de les compter parmi ses alliés.

« Les démêlées qui arriveront, on les terminera en justice réglée.

« Si l’on jugeait de part et d’autre devoir ajouter quelques articles à ceux-ci, ou en retrancher quelques-uns, on le pourra faire d’un consentement mutuel. »

Les sermens prêtés à l’ordinaire, le proconsul fit partir pour la Syrie Lucius Minucius Thermus et Lucius son frère, qui avaient apporté l’argent des Oroandiens, et leur donna ordre de prendre le serment d’Antiochus pour assurer les articles de la paix. Il envoya ensuite des courriers à Quintus Fabius, et il lui ordonna de revenir dans le port de Patare, et d’y brûler tous les vaisseaux du roi de Syrie. (Ambassades.) Dom Thuillier.


Les dix commissaires règlent les affaires de l’Asie.


Le général romain et les dix commissaires ayant écouté à Apamée les différends qu’avaient entre eux les particuliers, les uns pour des terres, les autres pour de l’argent ou pour quelque autre sujet, renvoyèrent les plaideurs à certaines villes qu’ils acceptèrent, et où leurs procès devaient être terminés. Ils s’appliquèrent ensuite à arranger les affaires générales. Toutes les villes qui, autrefois tributaires d’Antiochus, avaient été fidèles au peuple romain dans la dernière guerre, furent exemptées de tout tribut. Celles qui en payaient à Attalus furent chargées de les payer à Eumène ; et toutes celles qui avaient quitté les Romains pour se joindre à Antiochus, on leur ordonna de donner à Eumène ce qu’elles donnaient au roi de Syrie. On accorda une franchise entière aux Colophoniens qui étaient établis dans Notium, aussi bien qu’aux Cyméens et aux Mylassiens. La ville de Clazomène, outre l’immunité, obtint la souveraineté sur l’île Drimuse. Les Milésiens n’avaient pu garder pendant la guerre le champ sacré ; on les y rétablit. Chio, Smyrne et Érythrée, qui s’étaient distinguées par leur attachement au parti romain, reçurent les terres que chacun souhaitait et croyait lui convenir. Les Phocéens rentrèrent en possession de leur premier gouvernement et de leur ancien domaine.

On vint ensuite aux Rhodiens. La Lycie et la Carie, jusqu’au Méandre, à l’exception de Telmesse, leur furent attribuées. À l’égard d’Eumène et de ses frères, on ne se contenta pas de ce que l’on avait réglé en leur faveur dans le traité de paix ; on leur donna encore Lysimachie avec la Chersonèse en Europe, et les terres avec les châteaux qui y confinent et qui obéissent à Antiochus ; et en Asie, les deux Phrygies, la petite, proche de l’Hellespont et la grande, la Mysie, qu’ils avaient déjà conquise, la Lycaonie et la Lydie, les villes de Mylias, de Trallis, d’Éphèse, de Telmesse. Le roi de Pergame eut quelques contestations avec les ambassadeurs d’Antiochus, prétendant que la Pamphylie est en deçà du mont Taurus. Le procès fut renvoyé au sénat. Toutes les affaires, ou du moins la plupart et les plus nécessaires, étant ainsi réglées, le proconsul prit la route de l’Hellespont, et, chemin faisant, confirma tout ce qui avait été fait avec les Gaulois. (Ibid.)


VI.


On découvre déjà vers cette époque la cause des malheurs qui frappèrent la maison des rois de Macédoine. Je n’ignore pas que plusieurs écrivains qui ont traité de la guerre des Romains avec Persée veulent lui donner une autre origine, parlant d’abord de l’expulsion du roi Alezupor, qui, après la mort de Philippe, tenta de s’emparer des mines d’or et d’argent du mont Pangée, ce qui détermina Persée à lui faire la guerre, et à le dépouiller ensuite de tous ses états. Une autre cause serait l’invasion de la Dolopie à la suite de cette affaire, et l’arrivée de Persée à Delphes. La troisième enfin, les embûches dressées dans cette ville au roi Eumène, et le meurtre des députés béotiens. Tels seraient, dis-je, les événemens qui, selon ces écrivains, auraient allumé la guerre entre Persée et les Romains.


Je pense qu’il est du plus grand intérêt, non-seulement pour les historiens, mais encore pour tous ceux qui lisent avec réflexion, de connaître les véritables causes d’événemens d’où sont sortis tant d’infortunes. Or, beaucoup d’écrivains font une confusion singulière, pour ne pas savoir distinguer la cause et le prélude des événemens, et en quoi le prélude d’une guerre diffère de son origine. Incité par les faits eux-mêmes, je suis forcé de m’appesantir sur ce point. Car si les premiers événemens, rapportés ci-dessus, forment le prélude, on doit chercher le principe de la guerre avec Persée et de l’anéantissement du royaume de Macédoine, dans les embûches dressées au roi Eumène, dans les circonstances du meurtre des députés, et de tant d’autres crimes semblables qui ensanglantèrent cette époque. Quant à la cause de tous ces événemens, elle est réellement nulle : ce que je prouverai par la suite de mon récit. De même, en effet, que nous avons affirmé que Philippe, fils d’Amyntas, avait préparé la guerre contre les Perses, et qu’ensuite, Alexandre ne fit que mettre à exécution les projets de son père ; ainsi nous dirons aujourd’hui que Philippe, fils de Démétrius, ayant conçu le projet de faire cette dernière guerre contre Rome, avait préparé tous ses moyens, et qu’après sa mort, Persée exécuta les plans de son père. Si cela est vrai, et l’on n’en peut douter, les préparatifs ne peuvent être plus récens que le trépas de celui qui avait conçu le projet de conduire cette guerre. Les autres écrivains tombent cependant tous dans cette absurde supposition, puisqu’ils rejettent la cause de la guerre sur des événemens postérieurs à la mort de Philippe. (Angelo Mai et Jacobus Geel, ubi suprà.)