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Bug-Jargal/éd. 1910/Notes de l’éditeur

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Bug-Jargal/éd. 1910
Œuvres complètes de Victor Hugo, Texte établi par Gustave SimonImprimerie Nationale ; OllendorffRoman, tome I (p. 565-570).

NOTES DE L’ÉDITEUR.


I

HISTORIQUE DE BUG-JARGAL.


Bug-Jargal a été écrit en 1818. Victor Hugo le désigne comme son « premier ouvrage ». Ce n’était, à vrai dire, qu’une ébauche, car le vrai Bug-Jargal, « remanié et récrit en grande partie », date de 1825, deux ans après la publication de Han d’Islande.

On connaît l’histoire de Bug-Jargal, Mme Victor Hugo l’a racontée. Un dîner avait été organisé, pendant les vacances, le premier du mois, chez Édon, un restaurateur de la rue de l’Ancienne-Comédie. Les habitués étaient des camarades de collège des jeunes Hugo. « Au dessert, chacun était tenu de montrer un échantillon de ce qu’il avait fait dans le mois…

La rentrée des classes n’interrompit pas le Banquet littéraire. Victor était libre de sortir quand il voulait et d’emmener Eugène[1] qui, d’ailleurs, capricieux et bizarre par instants, refusait souvent d’y aller et s’enfermait à la pension.

Victor, lui, n’y manquait jamais.

Un jour, l’un des dîneurs eut une idée.

— Savez-vous ce que nous devrions faire ? demanda-t-il.

— Quoi ?

— Nous devrions faire un livre collectif. Nous nous réunissons dans un dîner, réunissons-nous dans un roman.

— Explique-toi.

— Rien de plus simple. Nous supposerons, par exemple, que des officiers, la veille d’une bataille, se racontent leurs histoires pour tuer le temps en attendant qu’ils tuent le monde ou que le monde les tue ; cela nous donnera l’unité, et nous aurons la variété par nos manières différentes. Nous publierons la chose sans nom d’auteur, et le public sera délicieusement surpris de trouver dans un seul livre toutes les espèces de talent.

— Bravo ! cria la table enthousiasmée.

Le plan fut adopté. On convint de la dimension que devait avoir chaque histoire, car il ne fallait pas que l’ouvrage entier dépassât deux volumes in-octavo pour n’être pas d’une vente trop lourde. Du reste, chacun fut libre de son sujet. Au moment de se séparer, Abel[2] résuma ce qui avait été décidé.

— Et maintenant, ajouta-t-il, il ne va pas s’agir de se croiser les bras. Pour nous forcer au travail, il serait bon de fixer une époque où nous devrions avoir fini. Voyons, combien de temps nous donnons-nous ?

— Quinze jours, dit Victor.

Les autres le regardèrent pour voir s’il parlait sérieusement. Mais il était à l’âge où l’on ne doute de rien. Il répéta :

— Eh bien, oui, quinze jours.

— Quinze jours pour faire un roman ! dit Malitourne, pour le trouver et pour l’écrire ! C’est de l’enfantillage !

— J’aurai fini dans quinze jours, insista Victor.

— Allons donc !

— Je parie.

— Eh bien, un dîner pour tous.

— Un dîner pour tous, soit.

Le 15 au matin, tous les convives du Banquet littéraire reçurent un mot de Victor les avertissant qu’il avait terminé sa nouvelle, et que ceux qui voudraient l’entendre n’avaient qu’à se trouver le soir, à huit heures, chez Gilé[3].

Tous y coururent, et Victor lut Bug-Jargal. Malitourne avoua qu’il avait perdu. Les autres, d’une seule voix, déclarèrent que cela valait mieux qu’un dîner et qu’ils en devaient chacun un.

Abel s’exécuta le premier — et le dernier. Les autres manquaient d’argent pour suivre son exemple, et de temps pour faire leur part du livre[4]. »

Bug-Jargal n’était alors qu’une nouvelle qui parut, en 1820, avec l’initiale M, dans le Conservateur littéraire, une revue bi-mensuelle fondée par Abel et Victor Hugo.

En 1825, Victor Hugo reprit sa nouvelle, il la remania, la développa et la récrivit en grande partie ; ce fut alors un véritable roman qu’Urbain Canel publia en 1826 avec cette simple indication : Bug-Jargal, par l’auteur de Han d’Islande.

Le Drapeau blanc, dans son numéro du 13 mars, donnait la nouvelle suivante :

Sa Majesté a daigné faire prendre pour sa bibliothèque particulière vingt-cinq exemplaires de Bug-Jargal, par M. Victor Hugo. La première édition de ce roman, tirée à un très grand nombre d’exemplaires, est sur le point d’être épuisée. La deuxième paraîtra la semaine prochaine.

L’anonymat était donc trahi, d’ailleurs Victor Hugo ne prenait pas trop de précautions, car on lit dans une lettre qu’il adressa à Lamartine le 25 mai :

Je vous ai écrit, il y a déjà quelques temps, en vous envoyant un nouveau roman que je viens de publier et qui s’appelle Bug-Jargal. Mais vous n’étiez sans doute plus à Florence quand ma longue lettre y sera parvenue[5].

Dans la nouvelle édition chez Gosselin et chez Bossange, Victor Hugo signa son volume.

En 1832, Renduel avait fait, comme nous l’avons dit précédemment, un traité pour des réimpressions parmi lesquelles figurait Bug-Jargal, dont le tirage était réduit à 750 exemplaires ; pour les autres volumes, le tirage était fixé à 1 000 exemplaires.

Victor Hugo, dans une courte préface, rappelait qu’il avait seize ans quand il aborda cet immense sujet : la révolte des noirs de Saint-Domingue en 1791 ; il aimait à « donner un souvenir à cette époque de sérénité, d’audace et de confiance » quand il touchait à d’aussi gros problèmes. Mais ce que nous devons retenir surtout, c’est que ce tout jeune homme était déjà pris d’une immense commisération, d’une profonde tendresse pour les déshérités et les persécutés. Ce fut là son honneur quand il n’était encore qu’un collégien ; ce fut la gloire de toute sa vie.

II

REVUE DE LA CRITIQUE.


Comme pour Han d’Islande, nous avons consulté un grand nombre de journaux pour découvrir des articles sur Bug-Jargal. Nous n’avons guère été favorisés dans nos recherches. Nous voyons en revanche que, dès ses débuts, Victor Hugo n’était pas épargné par la critique, et que, malgré l’injustice coutumière, les écrivains étaient obligés de s’incliner devant ce jeune talent qui laissait pressentir de grandes œuvres dans l’avenir.

L’Opinion.

… Les beautés dont la trace se découvre dans Bug-Jargal semblent avoir échappé à l’auteur malgré lui : tout ce qu’il y a de ridicule et de faux dans l’ouvrage est le fruit d’un long effort ; on ne peut se donner plus de mal pour mal faire.

Soyons justes, contre la coutume des critiques. La plupart des scènes sont outrées, et la sensibilité manque, le style est dur, la conception est invraisemblable ; l’ensemble est incohérent. Mais un grand caractère, fermement dessiné, arrête les regards et force l’admiration : Bug-Jargal, prince, esclave, prisonnier, soldat, chef des révoltés, intéresse toujours. Il y a du talent et peut-être plus dans cette figure toute africaine, bien posée, bien tracée, bien colorée. C’est l’idéal de l’héroïsme chez un enfant des tropiques ; on y retrouve cette impulsion irrésistible et violente, ces germes de vertus, ces idées généreuses sans culture et sans art, cette farouche grandeur, que la civilisation n’a pu ni développer, ni anoblir. C’est un beau caractère et un nouveau caractère.

Le Mercure du dix-neuvième siècle.

… Ou l’auteur, ou nous-mêmes, nous trompons étrangement sur l’influence que les lettres devraient chercher à exercer partout. Nous avions pensé que leur mission était de rapprocher les partis, non de les faire se haïr de plus en plus. La vocation du poète nous paraissait une vocation d’amour et d’indulgence. Nous supposions que le talent devait conseiller le pardon des injures, la résignation sous la condition humaine. Le premier succès d’un livre, nous le croyions, était de rendre meilleurs ceux qui l’ont parcouru, de resserrer des nœuds fraternels, de faire espérer dans les biens d’un autre monde en adoucissant les haines de celui-ci.

L’auteur de Bug-Jargal (le même que celui de Han d’Islande) ne paraît pas comprendre ce ministère si évangéliquement rempli par Fénélon et J.-J. Rousseau. Du moins n’a-t-il montré quelque trace de sentiments pareils que dans une ode autrefois publiée sur le jeune duc de Bordeaux, et dans des stances remplies de grâce adressées à un enfant dans le dernier volume des annales romantiques. Ailleurs, il sait envenimer, non guérir. S’il touche une plaie morale ou politique, on dirait qu’il cherche à l’agrandir. Homme d’un jour, qui n’avez rien vu ni rien souffert, c’est une tâche risible et malheureuse à la fois que celle d’injurier tout un siècle, et des idées républicaines que vous comprenez peu et des morts que vous n’avez point combattus.

Le Drapeau blanc.
B. d’E.

… Les personnages de Han d’Islande, dans le roman de ce nom, et de Habibrah, dans Bug-Jargal, sont des monstruosités fantastiques dans le genre de celles de même nature que nous offrent les romans de Walter Scott.

… M. Victor Hugo, comme celui qu’il a pris pour modèle, a manqué les proportions de ses figures. Les grotesques eux-mêmes veulent ne pas être exagérés pour captiver l’imagination, pour la faire sourire, ou pour lui inspirer de la terreur. Ces êtres ne sont nullement familiers au jeune auteur, on s’en aperçoit au soin avec lequel il nous les fait connaître dans les moindres détails, ce qui les rend parfois lourds et monotones. Cependant, il y a sous ce rapport une distinction essentielle à faire entre M. Victor Hugo et l’écrivain écossais. Walter Scott est, sans contredit, bien autrement le maître de son talent et de sa diction que son jeune rival, qui entre à peine dans la carrière. Son imagination est aussi plus riche, plus féconde, plus originale, mais en compensation bien moins profonde. Cela tient peut-être au protestantisme qui perce dans chacun des ouvrages de Walter Scott, avec un cortège de préjugés souvent de l’espèce la plus commune. M. Hugo est catholique, par un sentiment intime, ce qui lui suffit pour s’élever par la pensée à une très grande hauteur.

Il est donc bien plus capable d’embrasser des données poétiques du genre de celles où paraissent des êtres surnaturels et extraordinaires, des caractères sublimes et imposants, bizarres et fantastiques. S’il se sent une vocation bien prononcée pour lire dans les cieux ou pour évoquer les enfers, qu’il étudie, et il réussira.

… Nous n’avons maintenant qu’à louer sous beaucoup de rapports, tout en lui reprochant un défaut général d’harmonie et d’ensemble dans les formes du style et des disparates qui décèlent les efforts qu’il a dû faire pour nous présenter une nature qu’il n’a jamais contemplée, ce qui le force à recourir à la nomenclature des botanistes pour nous en offrir une image. Nous tiendrons compte à l’auteur des difficultés attachées à son entreprise lorsqu’il a voulu nous faire connaître le genre bizarre d’hommes et de peuples étrangers, ce qui l’a souvent obligé de consulter les récits des voyageurs, érudition dont l’ensemble de ses compositions porte visiblement l’empreinte ; mais nous ne pouvons du reste qu’admirer les dons du cœur et de l’esprit, l’imagination forte et puissante, le pouvoir de conception et de pensée qui distinguent ce jeune disciple des muses. Il est parfois véritablement inspiré, il crée alors des scènes extraordinaires et dramatiques, il a du pathétique dans l’expression et une grande chaleur dans les sentiments. Il ne faut pas s’étonner si avec tant d’éminentes qualités il lui manque cette maturité d’esprit et de jugement qui ne s’acquièrent qu’avec l’âge.


III

NOTICE BIBLIOGRAPHIQUE.


Bug-Jargal, par l’auteur de Han d’Islande. — Paris, Urbain Canel, libraire, rue Saint-Germain-des-Prés, no 9 (imprimerie Lachevardière fils, rue du Colombier, no 30), 1826, in-12, couverture imprimée. Frontispice par Devéria. Édition originale, sans nom d’auteur, publiée à 6 francs.

Bug-Jargal. — Troisième édition. Paris, Charles Gosselin, libraire de S. A. R. Monseigneur le duc de Bordeaux, rue Saint-Germain-des-Prés, no 9 ; Hector Bossange, libraire, quai Voltaire, no 11 (imprimerie Lachevardière), 1829 ; trois volumes in-12, couverture imprimée. Première édition contenant : Une comédie a propos d’une tragédie. Prix : 9 francs les trois volumes.

Bug-Jargal. 1791. — Cinquième édition. Œuvres de Victor Hugo. Roman II. Paris, Eugène Renduel, libraire-éditeur, rue des Grands-Augustins, no 22 (imprimerie Plassan et Cie), 1832, in-8o, couverture imprimée. Prix : 7 fr. 50.

Bug-Jargal…, par Victor Hugo, de l’Académie française. — Paris, Charpentier, libraire-éditeur, rue de Seine, no 29 (imprimerie Béthune et Pion), 1841, in-18, couverture imprimée. Prix : 3 fr. 50.

Bug-Jargal… — — Paris, Furne et Cie libraires-éditeurs, rue Saint-André-des— Arts, no 55 (imprimerie Béthune et Pion), 1841, in-8o. Édition collective. Bug-Jurgal… — Œuvres illustrées de Victor Hugo. Édition J. Hetzel. Paris, librairie Marescq et Cie, rue du Pont-de-Lodi, no 53, librairie Blanchard, rue de Richelieu, no 78 (imprimerie Simon Raçon et Cie), 1853. Grand in-8o, couverture imprimée. Illustrations de Beaucé.

Bug-Jargal…, — Collection Hetzel, Lecou, éditeur, Paris, rue du Bouloi, no 10 (imprimerie Simon Raçon), 1853-1855. Édition collective in-16. Prix : 3 fr. 50.

Bug-Jargal… — Collection Hetzel. Paris, librairie Hachette et Cie rue Pierre-Sarrazin, no 14 (imprimerie Simon Raçon), 1856-1857. Édition collective in-16. Prix : 1 franc.

Bug-Jargal… — Œuvres complètes de Victor Hugo, de l’Académie française. Roman II. Paris, Alexandre Houssiaux, libraire-éditeur, rue du Jardinet-Saint-André-des-Arts, no 3 (imprimerie Simon Raçon et Cie, 1857. Édition collective in-8o, ornée de vignettes et de gravures hors texte. Prix : 5 francs.

Bug-Jargal… — Paris, Hachette et Cie, rue Pierre Sarrazin, no 14 (imprimerie Ch. Lahure), 1862-1863. Édition collective in-16. Prix : 3 fr. 50

Bug-Jargal. — Collection des Bons Romans. Paris, Philippe Bosc, directeur-gérant (imprimerie Ch. Blot, rue Bleue, no 7). In-4o, juin 1864. Publié en 10 livraisons à 5 centimes. Illustrations de A. de Neuville.

Bug-Jargal… — Œuvres complètes de Victor Hugo. Romans II. Paris, J. Hetzel et Cie, rue Jacob, no 18. A. Quantin et Cie, rue Saint-Benoît, no 7, 1881, in-8o, couverture imprimée. Prix : 7 fr. 50.

Bug-Jargal. — Sans lieu ni date. (Paris), Eugène Hugues (avril 1888), (imprimerie Quantin). Illustrations de L. Mouchot et Riou. Grand in-8o, couverture illustrée. À paru d’abord en 22 livraisons à 10 centimes. Le volume : 2 fr. 50.

Bug-Jargal""… — Édition nationale, roman B. Paris, Émile Testard et Cie, éditeurs, rue de Condé, no 10 (typographie G. Chamerot). Illustrations de Georges Roux, 1890, petit in-4o. — Prix : 30 francs.

Bug-Jargal. — Petite édition définitive, in-16 (s.d.), Hetzel-Quantin. Prix : 2 francs.

Bug-Jargal. — Édition à 25 centimes le volume, 4 volumes in-32, Jules Rouff et Cie, Paris, rue du Cloître-Saint-Honoré (s.d.)

Bug-Jargal… — Roman I, édition de l’Imprimerie nationale, Paris, Paul Ollendorff, Chaussée d’Antin, no 50, 1910, grand in-8o.


IV

NOTICE ICONOGRAPHIQUE.

1826. Édition originale. — Frontispice par Devéria, gravé sur bois par P. Adam
1833. Frontispice de Bug-Jargal, composé et gravé à l’eau-forte, par Célestin Nanteuil. Publié par Eugène Renduel.
Enlèvement de Marie. — Album : Madou, Bruxelles.
1853. Édition illustrée J. Hetzel. Frontispice de Bug-Jargal dessiné par J.A. Beaucé et gravé sur bois par Pouget.
1864. Dix dessin de A. de Neuville. Édition des Bons Romans.
1888. Édition Hugues. Vingt-quatre dessins de L. Mouchot et Riou, gravés par Méaulle.
1886. Édition Hébert. Une composition de François Flameng, gravée à l’eau-forte par Lefort : Enlèvement de Marie.
1890. Édition nationale Testard. Deux compositions hors texte par G. Roux, gravées à l’eau-forte par H. Manesse et Teyssonnières :
Frontispice : Enlèvement de Marie.
Elle se jeta dans mes bras.
  1. Le second frère de Victor Hugo.
  2. Frère aîné de Victor Hugo.
  3. Gilé, imprimeur.
  4. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
  5. Correspondance.