Cœur de sceptique/Texte entier

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Librairie Plon, Plon-Nourrit et Cie, imprimeurs-éditeurs.

HENRI ARDEL




CŒUR DE SCEPTIQUE




Dixième Édition




OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE, PRIX MONTYON


PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, rue garancière — 6e




Tous droits réservés
CŒUR DE SCEPTIQUE

L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en janvier 1893.


PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 4336.
HENRI ARDEL




CŒUR DE SCEPTIQUE



OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE, PRIX MONTYON


PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, rue garancière. — 6e




Tous droits réservés
À HÉLÈNE


SOUVENIR DE SUISSE


(Août 1891)


H. A.


CŒUR DE SCEPTIQUE




I


— Alors, décidément, vous me quittez ?… Vous préférez rentrer sans visiter la sculpture ?

— Chère, entre nous, rien ne me laisse plus froide que les statues… Puis, il est déjà cinq heures et demie. Il faut que je retourne chez moi m’habiller ; je dîne en ville, et mon mari, vous le savez, est l’exactitude personnifiée !

Les deux jeunes femmes s’étaient arrêtées devant l’escalier qui conduisait des salons de peinture dans le jardin que la profusion des statues semait de formes blanches, profilées sur le fond verdoyant des massifs. Elles descendirent lentement les marches, d’un pas nonchalant de très jolies femmes, certaines qu’aucun détail de leur mise ne pouvait donner prise à une critique. Sûrement, elles n’avaient point trop piétiné à travers les salles nombreuses, ni ne s’étaient fatigué les yeux à contempler les toiles exposées ; leurs visages, aussi reposés que deux heures plus tôt quand elles étaient entrées au Salon, le révélaient hautement. Elles avaient simplement fait une agréable promenade qualifiée d’artistique par suite du milieu où elles l’effectuaient, et durant laquelle, surtout, elles avaient goûté le plaisir tout féminin de se sentir très regardées et de recevoir l’hommage discret des yeux qu’elles charmaient au passage.

— Ainsi, Isabelle, vous restez encore ?

— Très chère, j’ai envie d’accomplir mon pèlerinage au complet… Et puis, raison majeure, je dois attendre l’heure du rendez-vous que j’ai donné à mes bébés et à leur gouvernante… six heures moins le quart… j’ai encore vingt minutes devant moi… Mais je ne veux pas vous retenir… Alors, ce soir, vous serez chez les de Bernes… pour vous livrer aux douceurs du poker ?… Au revoir et à bientôt, n’est-ce pas ?

Elles se serrèrent la main en souriant, comme des amies qui s’apprécient d’autant plus que, physiquement, elles n’ont rien à s’envier, ayant été également bien servies par la bonne nature ; et la comtesse Isabelle de Vianne demeura une seconde immobile, au seuil du jardin, à suivre des yeux sa compagne qui s’éloignait, laissant traîner sur le sable les plis de sa longue robe soyeuse, la taille cambrée, les cheveux d’un or roux serrés en une torsade mousseuse sous la paille sombre du chapeau voilé de dentelle.

Alors elle eut un retour vers sa propre beauté, dont, quelques instants plus tôt, elle avait constaté l’éclat dans les hautes glaces du Salon de conversation ; et un léger sourire de satisfaction, à peine esquissé, courut sur ses lèvres : elle se savait capable de soutenir toutes les comparaisons. Puis, suivant au hasard une allée du jardin, elle se mit nonchalamment à marcher droit devant elle, de son allure distinguée et indifférente, sans embarras de sa solitude, en femme habituée, par un veuvage prématuré, à compter sur elle seule dans tous les milieux et dans toutes les circonstances.

Mais, tout à coup, ses traits perdirent leur expression distraite, et une imperceptible exclamation lui échappa à la vue d’un homme jeune, — trente-cinq ans environ, — debout devant un marbre dont il étudiait les détails si attentivement qu’il ne remarquait pas la jeune femme arrêtée à ses côtés, le contemplant avec un demi-sourire.

— Quel homme absorbé vous êtes aujourd’hui, mon beau cousin ! fit-elle, la voix moqueuse.

Mais l’expression soudain éclairée de son visage disait que la rencontre ne lui déplaisait point. Le jeune homme se détourna.

— Isabelle !… Pardonnez-moi… Vous avez raison, cette œuvre s’était si bien emparée de moi que…

— Que vous étiez en passe d’oublier complètement les vivantes pour les statues !… Enfin, je ne vous en veux pas… Y a-t-il longtemps que vous êtes au Salon ?

— J’y arrive. En ma qualité d’original, puisque telle est l’épithète dont vous voulez bien me gratifier souvent, j’aime à venir voir certains marbres à la lumière des fins d’après-midi. J’avais remarqué celui-ci, il y a trois jours au Vernissage… Et vous-même, vous êtes ainsi toute seule ?

— Toute seule ! Mme Dartigue m’a quittée il y a quelques minutes, et j’attends l’heure à laquelle je vais être remise en possession, tout ensemble, de mes enfants et de ma voiture ! Je vous préviens que, jusqu’à ce moment, je vous garde comme cavalier. Puisque vous connaissez la sculpture, faites-la-moi visiter…

Il s’inclina au moment où, derrière lui, quelqu’un disait en le désignant :

— Oui, c’est bien Robert Noris, l’écrivain, avec cette jeune femme…

Isabelle saisit au passage ces paroles, et un fugitif éclair de plaisir traversa ses yeux brillants. Si habituée qu’elle fût à vivre dans un monde lettré, entourée d’hommes possédant une notoriété quelconque, elle s’accommodait fort, dans sa vanité féminine, de respirer le parfum d’un encens flatteur, encore que cet encens ne brûlât pas pour elle.

D’ailleurs, il lui plaisait beaucoup ce Robert Noris, un cousin si éloigné que, en vérité, il fallait une certaine dose de patience pour démêler entre eux un degré de parenté. À coup sûr, ils étaient de vieilles connaissances. Autrefois même, si elle l’eût permis, il lui eût demandé de porter son nom, car il était passionnément épris d’elle ; mais il ne jouissait alors d’aucune célébrité consacrée et se bornait à paraître un écrivain très bien doué, cherchant sa voie dans le roman. Aussi n’avait-elle point pris garde à lui, étant de nature essentiellement ambitieuse. Elle avait fait le brillant mariage vers lequel l’attirait son insatiable vanité, elle avait chiffré son papier d’une couronne comtale, possédé l’un des plus magnifiques hôtels de Paris, satisfait ses plus coûteuses fantaisies ; cela, en devenant la femme d’une parfaite nullité, égoïste et violente, d’un homme qui avait été pour elle, durant huit années, un assez mauvais mari, et lui avait fait le plus précieux des présents, le jour où il lui avait donné la liberté du veuvage.

Depuis deux années pleines maintenant, elle usait de sa vie nouvelle, qui lui semblait charmante ; et, chaque jour, elle se pénétrait davantage de l’idée que Robert Noris, devenu illustre, remplacerait fort bien le comte de Vianne. En effet, à trente-cinq ans, il possédait une renommée que des écrivains même de talent, — des vétérans dans la littérature, — étaient destinés à ne jamais connaître ; et c’était là, aux yeux d’Isabelle, une immense qualité. Elle était dominée toujours par le besoin inné de rechercher, pour en faire son bien propre, ce que les autres n’étaient point en mesure d’avoir ; que ce fût la présence d’un homme célèbre dans son salon, ou simplement un bijou, un bibelot rare, une façon de robe inédite. Or Robert lui plaisait d’autant plus qu’il avait la réputation d’être inaccessible, — désormais, — à toute puissance féminine, et qu’il se montrait, avec elle, bien résolu à ne point ressusciter le passé.

Certes, très souvent, il venait chez elle, et avait même une place marquée dans son cercle intime. En vertu des droits de la parenté, il l’accompagnait dans les menues expéditions que la mode impose à ses fidèles, visites dans les expositions de toute sorte, représentations de cercle, et le reste. Dès qu’il y avait réunion chez elle, ses hôtes pouvaient être certains de distinguer, dans la phalange masculine, la haute taille de Robert Noris, son visage brun, son front large sous les cheveux châtains coupés courts, ses yeux brillants, dans l’orbite creusé, avec un regard pénétrant, pensif, chercheur ; son sourire sceptique et spirituel qui, en s’effaçant, laissait à la bouche une expression de lassitude mélancolique.

Donc il venait beaucoup chez Mme de Vianne ; seulement il existait ainsi, dans Paris, plusieurs autres salons qu’il fréquentait pareillement. Mais ce fait indiscutable ne troublait nullement Isabelle ; en sa courte sagesse, elle jugeait que Robert ne pourrait lui tenir toujours rigueur du passé, car il était homme, et elle était bien séduisante, l’expérience le lui avait appris. C’est pourquoi elle s’était juré de l’amener à lui offrir un nom jadis dédaigné, souvenir qu’elle prétendait lui faire oublier.

Tout en arpentant le jardin, sous son escorte, elle effleurait d’un regard distrait les œuvres qu’il lui indiquait ; elle causait, souriante, animée, rencontrant des mots piquants, excitée par cette pensée qu’il était un merveilleux et terrible observateur de la nature féminine. Puis, tout à coup, elle interrogea :

— Qu’est-ce que vous écrivez maintenant, Robert, pour continuer votre grand succès de la fin de l’hiver ?

Il eut un froncement léger des sourcils, car il n’aimait guère qu’on lui parlât de ses œuvres. Hors de son cabinet de travail, il était homme de lettres aussi peu que possible.

— Ce que j’écris ?… Rien, absolument rien… Ces journées de printemps me rendent d’une abominable paresse… D’ailleurs, il m’est impossible de travailler à Paris en cette saison qui est une véritable reproduction de l’agréable période du carême, remplie de concerts, bals et autres divertissements variés… Aussi ai-je renoncé à l’espoir de pouvoir commencer un nouveau travail, et vais-je partir…

— Décidément ? fit la jeune femme, dont un pli creusa soudain le front. Ainsi vous ne renoncez pas à vos projets de villégiature anticipée… Et vous comptez aller ?…

— Sur les bords du Léman, sans doute. Si je suivais mon goût intime, je chercherais tout de suite le village le plus isolé et le plus solitaire que je puisse rencontrer. Mais il me faut gagner mon repos. Je dois d’abord aller étudier quelques types d’étrangers que je trouverai inévitablement dans les hôtels, pensions et abris de toute sorte qui fourmillent en Suisse.

— Quels types ? demanda curieusement Isabelle.

Il sourit, de ce demi-sourire indéfinissable qui laissait toujours douter s’il raillait ou non.

— Si je vous dis quel est celui que je suis le plus désireux de rencontrer, vous allez rire et me trouver d’humeur bien romanesque… Et cependant Dieu sait que ce serait là un reproche immérité ! Je voudrais connaître une vraie jeune fille, car je ne me souviens pas d’en avoir vu depuis… des temps préhistoriques.

De nouveau, le front d’Isabelle eut une légère contraction.

— Robert, quelle déclaration !… Alors comment qualifiez-vous les jeunes personnes bien élevées, pourvues de mères prudentes, d’institutrices, de professeurs, de cours, de leçons, dont vous rencontrez les spécimens dans les maisons sérieuses où vous allez encore de temps à autre ?

Robert se mit à rire.

— Ces jeunes personnes modèles sont de petites tours d’ivoire dont les mécréants de mon espèce n’ont point le droit d’approcher. Ainsi que vous le disiez, elles sont en puissance maternelle ; et si j’avais le malheur de témoigner quelque attention à l’une d’elles je me verrais immanquablement attribuer toute sorte d’intentions matrimoniales… Quant aux autres, aux petites filles fin de siècle, selon l’expression consacrée, qui ont des allures de femmes, des propos à l’avenant, des hardiesses inconcevables, qui, à dix-huit ans, possèdent un cœur, des yeux, des sourires de coquettes, elles me font tout bonnement horreur !

— Robert, quel moraliste sévère vous faites quand vous vous y mettez !… Pourquoi en voulez-vous si fort à nos pauvres jeunes filles du monde ?

— Parce que je trouve que toutes ces charmantes personnes, élégantes, jolies à souhait, pomponnées suivant les règles du chic ainsi que de précieuses poupées, jouent un personnage qui n’est pas le leur et le déflorent en se rendant ridicules… Probablement parce que je suis un pauvre homme très compliqué, j’adore la simplicité, en vertu de la loi des contrastes… Ce doit être curieux et charmant à observer une nature de jeune fille, très pure, très sincère, très candide.

Robert s’arrêta une seconde, puis acheva, intéressé par la question qu’il venait de toucher :

— Puisqu’à Paris une pareille étude m’est impossible, je vais la tenter en Suisse, dans la colonie étrangère qui voyage… Je n’en aurai que plus de chances de rencontrer un caractère original. Là-bas, peut-être, découvrirai-je une nature féminine qui m’instruise et me permette de bien me rendre compte de ce qui passe d’impressions dans une âme vraiment jeune…

Isabelle ne répondit pas. Le départ, certain maintenant, de Robert l’irritait comme une défaite personnelle. Elle voulait reconquérir cet homme qui l’avait tant aimée autrefois ; elle déployait dans ce but son charme tout-puissant… Et voici qu’elle le sentait de nouveau insaisissable, maître de lui-même, se dérobant avec une volonté très ferme à l’empire qu’elle essayait de retrouver sur lui. Elle le connaissait trop bien d’humeur indépendante et résolue pour tenter de lui faire abandonner ses projets d’éloignement et reprit seulement d’un ton de raillerie légère :

— Et où irez-vous chercher votre jeune fille idéale ?

— Je ne sais trop encore… À Lausanne ou ailleurs, dans cette région ; les bords du lac sont encore abordables ce mois-ci, sans grandes chaleurs et sans Parisiens. Peut-être vais-je m’installer à Vevey.

Un éclair de satisfaction traversa le regard d’Isabelle.

Vevey était bien près d’Évian ; et il était si facile de se faire ordonner une saison dans la petite ville d’eaux.

— Oui, vous auriez bien raison de rester quelque temps à Vevey ; la société étrangère y est nombreuse, puis vous y retrouveriez notre vieille amie Mme de Grouville, qui reçoit beaucoup et qui, étant donnés son humeur et ses goûts, doit certes connaître tout ce que la colonie exotique renferme de plus original et de plus select… Chez elle, vous rencontreriez aisément, je suis sûre, un sujet digne de votre affreux petit travail de dissection et capable de vous inspirer une collection de ces fameuses notes que le public serait si curieux de connaître. Vous êtes trop jaloux de les garder, Robert.

D’un mouvement distrait il écrasa sous son pied une petite motte de terre, et une expression d’amusement éclaira son regard sérieux.

— Mes notes, je vous prie de le croire, ne valent pas l’honneur que vous leur faites en ce moment ;… une suite de phrases rédigées en style télégraphique, qui n’ont d’autre mérite que leur grande sincérité…

Isabelle n’insista pas, dépitée de ce qu’il se refusait, comme toujours, malgré sa grande courtoisie, à la laisser pénétrer un peu dans l’intimité de sa pensée. Les promeneurs devenaient rares dans le jardin ; elle se décida à rejoindre la haute porte de sortie qui, grande ouverte, laissait apercevoir, dans un lointain vert et lumineux, l’avenue des Champs-Élysées, inondée d’une clarté de soleil couchant. Et, d’un ton de badinage destiné à cacher sa déception, elle interrogea encore :

— Et quand vous aurez découvert votre petite merveille de jeune fille, Robert, peut-on, sans trop d’indiscrétion, vous demander comment vous vous y prendrez pour étudier sa personne morale qui, seule, vous intéresse ?

Sur les lèvres de Robert Noris reparut le même demi-sourire étrange, tout ensemble triste et railleur.

— Je m’y prendrai comme font les naturalistes qui examinent de remarquables papillons. Ils les contemplent au microscope, afin de savoir d’où vient leur beauté, leur découvrent alors des imperfections, des défauts non soupçonnés au premier regard ; et, finissant par ne plus voir dans ces brillants papillons, tout comme leurs frères les plus humbles, qu’une pauvre petite chose faite de poussière, détournent dédaigneusement la tête et cherchent un nouveau sujet d’observation. Voilà, au dédain près, toute l’histoire de ma future étude en Suisse !…

— Vous êtes un homme abominable, Robert, sans ombre de cœur !…

— Vous avez raison, Isabelle, sans ombre de cœur, je le reconnais humblement, fit-il, s’écartant pour la laisser passer, car ils s’engageaient dans le vestibule où les visiteurs affluaient, sortant des salons de peinture, maintenant fermés.

Elle fit quelques pas, puis s’arrêta, pour lui permettre de la rejoindre, le regardant approcher. Elle était vraiment en beauté ce jour-là, ainsi qu’elle en avait la parfaite conscience : les yeux étincelaient à l’ombre des paupières un peu lourdes ; les cheveux noirs, ondes et souples, s’échappaient artistement de la petite capote de paille claire, caressant la pâleur chaude du teint, qui, dans la lumière adoucie de cette fin de jour, retrouvait un incomparable éclat ; et la soie molle du corsage dessinait hardiment les lignes harmonieuses du buste pleinement épanoui, allongé par la taille svelte comme une taille de jeune fille. Il était évident qu’avant de sortir Isabelle avait passé une somme respectable de minutes devant sa psyché, afin d’obtenir cet ensemble irréprochable dont elle était jalouse. Mais peu importait à Robert ; il ne demandait à la jeune femme que d’être, à l’occasion, un joli régal pour ses yeux de blasé ; et il eut une exclamation sincère en la rejoignant :

— Tout homme abominable que vous me jugez, m’est-il permis de vous dire, Isabelle, que vous êtes adorablement habillée ?

Elle répondit par un sourire charmé qui entr’ouvrit ses lèvres d’un carmin foncé, très fines… Trop fines, avait bien souvent pensé Robert : ces lèvres-là savaient être spirituelles, séduisantes, non pas aimantes.

— Le compliment vous est permis, parce que je sais que vous êtes un connaisseur, fit-elle, tendant la main au jeune homme, en guise d’adieu.

Au bord du trottoir, en effet, se rangeait son coupé, laissant apercevoir, derrière la glace, deux petites têtes d’enfants.

— À bientôt, n’est-ce pas, Robert ? Vous n’allez pas partir pour Vevey mystérieusement, sans venir me faire vos adieux ?

— Pour Vevey ?… C’est décidément là que vous prétendez m’envoyer ?…

— Pourquoi non ? Vous y trouverez, ce me semble, votre Saint-Graal, en la personne d’une petite Anglaise quelconque, et vous aurez, pour champ d’expériences, le salon de Mme de Grouville. Écoutez-moi, et vous me remercierez à votre retour… Au revoir.

— Au revoir, répéta-t-il.

Il s’inclina très bas devant elle, eut un geste de caresse pour les deux mignonnes fillettes assises, d’un air grave, dans la voiture, referma la portière, et le cocher enleva ses chevaux.

Un instant, il demeura immobile à suivre distraitement des yeux le coupé qui s’éloignait ; à travers la glace de la portière, il distingua une dernière fois une silhouette menue d’enfant, un élégant profil de femme, puis cette double vision s’effaça. Alors il se mit à descendre les Champs-Élysées, songeur, laissant sa pensée fuir vers ce prochain voyage de Suisse, dont il jouissait étrangement à l’avance, par la seule idée qu’il échapperait ainsi à cette fiévreuse vie parisienne et mondaine, dont il était excédé jusqu’à l’écœurement, — autant pour en avoir usé que pour l’avoir observée avec une impitoyable pénétration. Ah ! qu’il les connaissait ces femmes du monde occupées seulement de leurs succès de beauté, de leurs chiffons, de leurs rivalités, de leurs intrigues, livrées toutes à leur vie factice, pareille à la vie de plantes précieuses et délicates élevées en serre chaude !

Combien de fois, sortant d’un five o’clock où il était venu pour observer, ou simplement pour remplir une obligation de société, s’était-il senti envahi par un mépris amer pour l’atmosphère artificielle, énervante par sa mollesse, dans laquelle se mouvaient les hommes de cercle, les femmes délicieusement élégantes qu’il venait de quitter ! Qui eût soupçonné que lui, le Parisien sceptique, désillusionné, passionné par son indépendance, il éprouvait l’âpre nostalgie d’un vrai foyer très simple et très intime, tout parfumé de tendresse, semblable à celui qu’il avait vu, enfant, dans la maison paternelle et dont il gardait le souvenir infiniment cher…

Tout en songeant, il avait atteint l’extrémité de l’avenue des Champs-Élysées ; et, avant de l’abandonner, il s’arrêta un moment pour contempler le panorama parisien qui s’allongeait sous son regard.

Dans cette approche du crépuscule, le ciel prenait des tons d’or vert d’une douceur exquise ; une première étoile flamboyait solitaire dans l’immensité limpide, et les têtes fleuries des marronniers avaient un parfum pénétrant.

Certes, Robert Noris était trop artiste pour ne point sentir la poésie qui se dégageait de ce renouveau fraîchement épanoui ; mais il n’en jouissait pas à la manière des simples, qui subissent leurs impressions sans les comprendre. En cet instant, comme toujours, il demeurait le dilettante blasé, soigneux de tout ce qui pouvait éveiller en lui une sensation esthétique.

Il s’était regardé vivre et il avait regardé vivre les autres, avec une clairvoyance aiguë, se plaçant, pour cette étude constante, en spectateur curieux et de goût raffiné à qui rien d’intéressant ne doit échapper. Il s’était plu à rechercher toujours le pourquoi de ses impressions, douloureuses ou bienfaisantes, comme de celles des autres. Son esprit insatiable et chercheur avait fouillé toutes les questions, appris à douter beaucoup et acquis trop vite la certitude décevante que les grands problèmes de la vie morale ne peuvent avoir que des solutions relatives.

Ainsi, il était arrivé à se créer une âme compliquée, profondément triste, impossible à satisfaire, incapable d’illusions, que le travail seul pouvait encore passionner. Non pas qu’il l’aimât comme un élément de succès. Il ne tenait point au succès, l’appréciant en sceptique. Sa brillante réputation le laissait insensible. S’il souhaitait que ses œuvres fussent remarquables, c’était pour lui-même, pour la jouissance intellectuelle qu’il éprouvait à les écrire telles ; mais il était fort indifférent à l’opinion que pouvait s’en former la majorité de ses contemporains.

De là venait que plusieurs le disaient volontiers d’humeur hautaine et d’âme sèche, ce en quoi ils commettaient une grande erreur. Robert Noris ne se livrait pas, parce qu’il avait le dédain extrême des effusions banales. Au fond, il était seulement un délicat qui, ayant été tout d’abord cruellement atteint par une inoubliable déception, s’était replié sur lui-même et, depuis lors, efforcé de briser en lui cette puissance de sentir, de s’attacher par le cœur, qu’il avait si entièrement possédée.

En aimant Isabelle, il avait fait autrefois un vrai rêve de la vingtième année, et il avait horriblement souffert quand elle l’avait écarté comme un indifférent qui la gênait. Puis, avec le temps, à mesure qu’il pénétrait davantage dans la compréhension de l’âme humaine, il était devenu d’une indulgence un peu dédaigneuse, mêlée d’ironie et de mélancolie, pour les êtres et leurs actions, considérant qu’il ne faut point demander à des créatures fragiles plus qu’elles ne peuvent donner, acquérant chaque jour davantage la conviction de sa propre faiblesse et de celle des autres. Il avait bien pardonné à Isabelle son dédain et son insensibilité d’antan ; il avait rencontré tant d’autres femmes lui ressemblant ! Il la jugeait maintenant froidement, mais avec son implacable perspicacité : intelligente et fine, plus que jolie, belle à ravir les yeux, mais frivole, incapable d’un véritable élan du cœur, faite de vanité et de coquetterie, et devenant impitoyable dès que cette vanité et cette coquetterie étaient en jeu. Il reconnaissait que peu de femmes savaient être aussi séduisantes qu’elle ; mais ce charme même dont elle était revêtue ne résultait que de sa volonté de plaire. Et justement à cause de cela, elle l’amusait, l’intéressait, comme une charmante manifestation de l’éternel féminin…

Mais le vieil homme n’était point complètement mort en lui. À l’essence même de son être moral, qu’il considérait avec rigueur comme un tout composé de curiosité, d’intelligence et d’égoïsme, restaient une sorte de soif douloureuse et secrète de tendresse très pure, de sincérité, un désir sourd d’oublier toute connaissance psychologique, de vivre comme les sages qui savent être heureux parce qu’ils n’analysent point toutes leurs joies.

Au moment même où il allait pénétrer sous la porte cochère de son cercle, un couple jeune passa près de lui, la femme fluette et mignonne dans sa robe du bon faiseur, appuyée avec une grâce câline sur le bras de son cavalier, un clubman insignifiant et distingué. Ils le frôlèrent presque ; elle, riait d’un joli rire gai ; et lui semblait l’écouter charmé. Par habitude, Robert les analysa d’un coup d’œil :

— Très bien assortis, très contents l’un de l’autre, très heureux pour l’instant !… Quels mortels privilégiés ! murmura-t-il, railleur, mais une secrète amertume vibrait dans son accent.

Alors il eut un haussement d’épaules et entra au cercle.


II


La petite ville de Vevey reposait, silencieuse, dans son cadre de montagnes, sous le rayonnement d’une blanche clarté de lune ; les arbres, immobiles, semblaient dormir comme les êtres vivants qu’ils enveloppaient de leur ombre, comme dormaient les eaux paisibles du lac, à peine palpitantes sous la caresse d’imperceptibles souffles.

Assis devant sa table à écrire, Robert Noris restait pensif, le regard loin de la page blanche allongée sous ses yeux. Et pourtant, cette heure de calme absolu devait lui être précieuse ; aucun bruit de pas dans l’hôtel, devenu tranquille comme un cloître, ni un son de voix, ni le heurt d’une porte. D’ordinaire, il aimait à travailler ainsi, enveloppé par cette paix silencieuse de la nuit ; mais, ce soir, nuls caractères ne venaient noircir la page immaculée.

— Je suis incapable aujourd’hui d’écrire quoi que ce soit, fit-il tout à coup, jetant la plume au hasard, si bien qu’elle roula hors de la table sur le tapis.

Il se mit à marcher dans la pièce, d’un pas nerveux ; puis, brusquement, il chercha dans un tiroir bien fermé une suite de feuillets, — les notes écrites par lui depuis le jour où, deux mois plus tôt, il avait quitté Paris. Et il se prit à lire :

9 mai (en route pour Vevey).

Le jour vient de naître brumeux ; il est bien pâle encore, mais il me permet cependant de tracer mes hiéroglyphes et de distinguer vaguement la physionomie des compagnes de voyage dont je jouis depuis la moitié de mon trajet. Grâce à une certaine dépense de diplomatie et d’arguments sonnants, j’avais pu me conserver une solitude complète au départ de Paris… Je jouissais de mon bonheur silencieusement, avec l’égoïsme propre aux individus civilisés, ayant eu soin de plonger mon wagon dans une obscurité bienfaisante, quand, à Dijon, la portière s’ouvre brusquement et une voix quelconque d’employé crie, triomphante à souhait :

— Mais il y a de la place ici !

L’instinct du confort dominant, j’ai un mouvement de protestation ; mais deux silhouettes de femmes apparaissent ; et la courtoisie devenant obligatoire alors, je laisse l’invasion s’accomplir. Le wagon s’emplit d’un bruissement de soie, d’un parfum de violettes, et une voix jeune s’écrie avec un léger accent anglais :

— Dieu, qu’il fait noir ici !

Et avant que j’aie pu tenter le moindre mouvement dans ce sens, une main impatiente a relevé le store qui voilait la lumière ; et, tandis que le train s’ébranle, je distingue, à la flamme vacillante et timide de notre lampe, l’ovale fin et les cheveux blonds d’une jeune femme ou jeune fille encore debout. Sa compagne qui, selon les apparences, pourrait être sa mère, est déjà installée dans le wagon. D’ailleurs, elle-même est bientôt blottie dans le « coin » qu’elle a adopté ; sa petite toque a été prestement jetée dans le filet et remplacée par un capuchon de dentelle ; les mains, soudain dégantées, — ne portant ni bague ni anneau de mariage, — se sont glissées dans les profondeurs du manteau de voyage ; et un silence complet règne bientôt dans le wagon qui nous emporte, de nouveau plongé dans l’ombre.

… Maintenant le grand jour est venu et je puis mieux voir les deux étrangères, ou plutôt l’une d’elles, la plus âgée, qui me fait vis-à-vis : cinquante ans environ, un air distingué de femme de race. La peau a des tons de cire jaunissante ; les cheveux gris sont lissés en bandeaux réguliers. Elle sommeille encore, le buste droit, superbe dans ses lignes majestueuses et pleines. Ainsi, au repos, les traits ont une singulière expression de tristesse ; une ride profonde creuse le front et y semble tracée par un souci constant. Cette femme doit porter le fardeau d’une épreuve, — peut-être ancienne, — qui l’a durement meurtrie.

De la jeune fille qui l’accompagne, je ne puis distinguer qu’une forme mince, singulièrement élégante, et, se dégageant à demi d’un vaporeux fouillis de dentelle noire, quelques mèches blondes, un petit nez droit, de vraies lèvres de bébé toutes fraîches, des cils qui font une ombre sur la joue d’une carnation transparente…

Je finis de griffonner ces quelques notes et je m’aperçois, en relevant la tête, que ma jeune compagne ne dort plus ; elle a rejeté son capuchon, et ses cheveux apparaissent ayant une couleur de feuilles mortes très lumineuse, formant un joli contraste avec les sourcils brun foncé. À son tour, elle m’examine, la bouche un peu fière, avec des yeux d’une hardiesse candide que l’iris, de teinte bleu sombre, semble emplir tout entiers.

Voyant que je n’écris plus, elle se détourne et, après avoir frotté la vitre avec un microscopique mouchoir, elle y appuie son visage et regarde attentivement fuir les pâturages trempés de rosée, les lointains changeants, les collines basses de l’horizon qui se dégagent de la brume… Le paysage est exquis à cette heure matinale ; le ciel semble pâle encore, d’une nuance indécise ; des lambeaux de nuage traînent nonchalamment sur les coteaux boisés, noirs de sapins, et des chalets qui révèlent l’approche du pays suisse se dressent, pareils à des maisons de poupées, au bord de ruisselets d’une adorable limpidité. Je ne vois que de profil ma petite inconnue, — pourquoi « petite » ?… elle est plutôt grande, au contraire…, — mais son œil bleu, large ouvert sous l’arcade légèrement saillante du sourcil, m’apprend qu’elle jouit avec une profondeur étonnante du charme de cette campagne maintenant dorée de soleil.

Puis, tout à coup, la vue d’une station que nous laissons passer sans nous y arrêter la fait sortir de sa contemplation. Elle regarde sa montre, entr’ouvre son sac de voyage ; et avec une aisance parfaite, comme si elle était seule dans son appartement, elle en tire une petite glace qu’elle suspend à sa hauteur, vis-à-vis d’elle. Alors, en quelques mouvements dont la vivacité stupéfierait ma belle cousine de Vianne, elle rétablit l’harmonie dans la masse blonde et souple de ses cheveux, se coiffe de la petite toque abandonnée dans le filet depuis la nuit, et, toujours avec la même rapidité, referme le précieux sac sur les trésors d’utilité qu’il contient.

— Lilian, vous voilà déjà réveillée ?… Approchons-nous ?

— Oui, aunt Katie. Dans vingt-cinq minutes, nous serons à Pontarlier…

Et miss Lilian, puisque tel est son nom, se lève, jette au hasard deux ou trois baisers chauds et caressants sur le visage mélancolique dont l’expression est devenue bien tendre en la regardant. Ensuite, sur une question de sa compagne, elle se met à parcourir le Guide, l’éternel Guide, qui reposait près d’elle, et parait amusée de ce qu’elle lit… J’imagine qu’elle doit, en effet, trouver en toute chose un sujet d’intérêt ; il y a en elle une intensité de vie qui frappe et la rend curieuse à suivre dans les manifestations de cette activité tant morale que physique…

Une ou deux fois, elle interrompt sa lecture et regarde vers sa tante ; elle semble deviner que je l’observe, si discrètement que je m’efforce de le faire ; et ses sourcils se rapprochent un peu, donnant une énergie inattendue à son visage de jeune fille. Les lèvres, devenues presque hautaines, s’écartent comme pour laisser échapper une parole de protestation contre l’audace de cet étranger qui se permet de fixer son attention sur elle… Puis, brusquement, elle détourne la tête.

D’ailleurs, voici Pontarlier. Sans doute, de même que moi, miss Lilian et sa tante se dirigent vers Lausanne, car elles aussi descendent pour le changement de train.

Battues par l’air vif du matin dont la fraîcheur les fait frissonner, bon nombre des voyageuses rassemblées dans la gare ne sont guère en beauté ; les cheveux ont des enroulements singuliers dus au hasard et les yeux sont cerclés d’une ombre très visible dans la pâleur des visages fatigués. Miss Lilian est étonnante ; le teint, éclairé maintenant par la pleine lumière, est d’une exquise finesse de coloris, d’un ton laiteux qui s’avive aux joues d’un reflet rose. Du pas rapide et léger de ses petits pieds bien chaussés, elle arpente le quai, suivie d’une sorte de vieille gouvernante ou femme de chambre, la taille dessinée à souhait par la longue casaque qui en trahit les contours jeunes ; et toujours, les larges prunelles, fidèles à leur mission, s’attachent à tous et tout, attentives et intéressées.

Un instant, la pensée me vient de suivre cette enfant, là où elle se rend, puisque, en somme, rien ne m’oblige à gagner Vevey ; peut-être me fournirait-elle un sujet d’étude ; elle doit être amusante à regarder vivre… Un employé vient aimablement m’avertir que l’heure est arrivée de monter dans le paisible petit chemin de fer suisse qui va désormais nous transporter ; alors je fais quelques pas pour atteindre le compartiment vers lequel je vois se diriger mes compagnes de la nuit. Mais je rencontre les yeux de miss Lilian qui paraissent me dire qu’elle a soupçonné mon intention. À coup sûr, elle en est mécontente, si j’en juge d’après la légère contraction de ses sourcils bruns… Et, rappelé de cette façon muette aux lois sévères de la discrétion absolue, je renonce à suivre mon vague désir… Seul, cette fois, dans mon wagon, je rassemble ces quelques notes. À Lausanne, j’ai l’avantage d’apercevoir, sur le quai, miss Lilian, debout auprès d’une collection de malles dont elle paraît la souveraine maîtresse…

Pourquoi, en définitive, ne suis-je pas resté à Lausanne, comme j’en ai eu la tentation ? Cette petite Anglaise, que le hasard mettait sur ma route, fût peut-être devenue pour moi le Saint-Graal, selon l’expression de Mme de Vianne.

14 mai.

Je savais qu’à l’hôtel où je suis descendu était installé Nodestorf, l’écrivain russe, que je n’avais pas revu depuis son mariage, qui semble l’avoir fixé à Moscou. Et c’est pourquoi, afin de profiter de ce rapprochement inattendu et fugitif, je suis venu élire domicile dans ce caravansérail de grand style, riche et banal, où je retrouve la brillante société cosmopolite que j’ai rencontrée maintes et maintes fois dans mes pérégrinations à travers le monde.

Quand les Nodestorf seront partis, dans une huitaine de jours, j’irai m’établir dans une vraie pension suisse, bien paisible, dépourvue d’un luxe insipide, une pension dans laquelle les hommes ne seront point des clubmen et les femmes ne porteront point de noms aristocratiques, ne seront point coquettes, banales, ou encore, — il en est ici même plusieurs exemples, — enfermées dans les règles d’une étiquette cérémonieuse qui anéantit leur personnalité.

Dans la petite pension que je chercherai, je rencontrerai des créatures féminines infiniment plus humbles, selon les castes sociales, mais chez lesquelles je trouverai peut-être des « caractères ». Beaucoup parmi elles sont de pauvres filles sans home, qui s’en vont ballottées d’hôtel en hôtel, jusqu’au moment où, les forces leur manquant, la nécessité les contraint à se créer enfin un asile stable, afin de pouvoir y mourir tant bien que mal comme elles ont vécu. Mais cette obligation même, qui les suit partout, de se conduire seules, de ne compter sur personne qu’elles-mêmes, leur donne une résolution, une indépendance d’esprit et d’allure qui les rend intéressantes.

Dans notre somptueux hôtel, rien de pareil : une société de gens envers qui la fortune a été fort généreuse ; plusieurs, portant des noms connus, illustres même, mais d’une sonorité étrangère ; peu ou point de Français ; quelques familles allemandes, passablement de Russes, et une colonie anglaise et américaine très nombreuse. Quant au clan des jeunes filles, il est assez mal représenté ; sur leur ensemble insignifiant, une seule se détache, miss Enid Lyrton, pas jolie, mais de physionomie spirituelle et drôle, fille d’un père vigoureux et d’une mère presque diaphane, l’aînée d’un garçonnet de quinze ans et de deux petites personnes, véritables et délicieuses vignettes de Kate Greenaway. En résumé, miss Enid ne vaut point, en apparence du moins, sa compatriote, miss Lilian. Cette dernière méritait vraiment que je fisse, à son intention, une station d’un jour à Lausanne, quitte à la trouver ensuite aussi banale que la grande foule de ses sœurs en jeunesse.

Sceptique, toujours sceptique ! me dirait Nodestorf. Lui ne l’est point ; il possède même un fonds d’optimisme très sincère qui lui crée une originalité véritable, à notre époque où les pessimistes foisonnent, — qui le sait mieux que moi ! — De là, chez lui, une façon particulière de juger les hommes et les événements, qui donne une saveur inoubliable à sa conversation.

Parmi ses compatriotes il possède un grand renom et, de plus, a un nombre considérable d’admirateurs dans tout le monde lettré en Europe. Or, il jouit extrêmement de sa célébrité. Il y a une heure encore, tandis que, la nuit venue, nous longions le lac, il me parlait, avec un accent de bonne humeur robuste et naïve, des éloges, des ovations et honneurs qui lui sont prodigués ; et finalement, il a conclu en riant, mais c’était sa pensée sincère qu’il trahissait :

— Mon cher, moquez-vous de moi, mais je ne suis point un dédaigneux comme vous ; j’avoue en toute humilité que j’aime la gloire. D’ailleurs, j’ai une femme qui l’adore… Rien que pour elle, je serais heureux de la posséder !

Cela est très bien et parfaitement conjugal… Aussi n’ai-je rien à répondre à cette déclaration… Suis-je donc un dédaigneux comme il le dit ? Autrefois, j’ai rêvé, moi aussi, cette célébrité que je possède aujourd’hui… Je l’ai rêvée quand j’étais très jeune et que je la voulais, comme Nodestorf, pour la femme à qui je souhaitais voir porter mon nom… Quand je l’ai eu acquise, je l’ai aimée avec amertume, parce qu’elle me vengeait, en m’élevant sur le piédestal qui eût été capable de séduire ma belle et ambitieuse cousine… Maintenant je ne l’aime plus ; elle m’est indifférente. Je m’en soucie comme de la cendre du cigare que j’ai secouée par hasard, au moment même où Nodestorf me faisait son aveu… — cela, sans doute, parce que je la possède pleinement. Il est probable que j’en sentirais bien vite le prix si elle m’échappait.

Mais je ne puis me faire d’illusions, dans cinquante ou soixante ans, mes œuvres, à cette heure très recherchées parce qu’elles répondent à la situation présente des esprits, paraîtront lettre morte à la génération nouvelle qui les entourera de cette admiration respectueuse et lointaine dont nous gratifions nos prédécesseurs, démodés aux yeux du public… Je ne serai plus qu’un nom appris avec ennui par la collection des lycéens français et qui éveillera seulement, dans les esprits curieux, l’idée de documents susceptibles d’être consultés sur l’état moral d’un temps qui n’est plus… Certains trouveront encore que c’est beaucoup. Et moi, je ne me sens capable que de répéter les paroles désolées du grand pessimiste de l’Écriture : « Vanité des vanités… »

16 mai.

Au moment où je rentrais, l’omnibus de l’hôtel débarquait son monde de voyageurs ; et avant même que j’eusse pu distinguer quels étaient les nouveaux venus, j’avais entendu, devant le vestibule, un bruit de voix joyeuses, des rires jeunes et, à ma grande surprise, en approchant, j’ai aperçu sur la première marche du perron, auprès de miss Enid, ma jeune compagne de voyage, escortée de sa tante et de sa respectable duègne qui, en la regardant, a vraiment des yeux d’animal fidèle et dévoué.

Elle et miss Enid devaient être de très bonnes amies, car, tout en ayant l’air de surveiller la descente des bagages perchés sur l’omnibus, elles bavardaient sans discontinuer ; entre elles, c’était un continuel échange d’exclamations, d’éclats de rire, de baisers qui tombaient en averse aussi vite rendus qu’ils étaient donnés ; et les questions et les réponses s’entre-croisaient avec une prodigieuse vivacité, en anglais, ce qui donnait à leurs paroles une sonorité claire de gazouillement.

Miss Lilian m’a reconnu ; je l’ai vu à l’imperceptible éclair qui a traversé ses yeux ; et nous avons été l’un et l’autre d’une parfaite politesse. Je l’ai saluée, elle m’a répondu par un petit signe de tête d’une irréprochable correction, tout imprégné d’une grâce fière, et elle a passé devant moi, appuyée, dans une attitude tendre et câline, sur le bras de son amie…

Et maintenant va-t-elle rester ici, a Vevey ?… Si le nombre des malles signifie quelque chose en pareille occurrence, je suis fixé sur ce point ; mais dans la gare de Lausanne, j’ai vu autour d’elle égale abondance de bagages… Il me plairait qu’elle demeurât ici quelque temps ; mon pauvre esprit, éternellement épris de psychologie, espérant trouver en elle matière à observer… Pour moi, elle deviendrait le petit papillon à disséquer… Et pourquoi non ?… La dissection s’opérerait sans qu’elle en souffrît et j’y gagnerais peut-être la connaissance exacte d’un cœur de jeune fille…


17 mai

En vérité, la destinée se montre bienveillante à mon égard. Miss Lilian Evans doit rester à Vevey un mois, peut-être même six semaines ou davantage, selon que la période des chaleurs viendra plus ou moins vite, m’a dit Mme de Nodestorf, qui a le talent d’être toujours admirablement renseignée. Par l’effet de son charme insinuant de Slave, elle a su conquérir la sympathie de Mrs Lyrton et se montre, de plus, toujours prête à écouter les récits de la causeuse Enid. De très amusante façon, elle s’est mise à nous instruire, son mari et moi, de détails que nous ne lui demandions pas sur les nouvelles arrivées… Nodestorf a épousé un véritable reporter !

Grâce à ses excellents offices, j’ai appris, bon gré, mal gré, que miss Lilian est orpheline et ne quitte jamais sa tante, lady Evans, qui partage son existence entre le séjour de son château de Cornouailles et ses stations plus ou moins longues à l’étranger… De même, je sais maintenant que la vénérable duègne est la gouvernante qui a élevé miss Lilian et lui demeure dévouée corps et âme, prête à accomplir ses moindres fantaisies… Enfin, conclusion fort appréciable pour moi, lady Evans est liée avec Mme de Grouville ; d’où la probabilité que je rencontrerai plusieurs fois chez elle miss Lilian, et aurai ainsi une occasion sérieuse de lui être présenté ; par suite, de la mieux étudier.

Une femme très originale que la baronne de Grouville. Au physique, la majorité la juge, et sans conteste, franchement laide… Et pourtant… Les traits irréguliers sont d’une rudesse masculine et déconcertante ; mais les yeux petits ont une vivacité étincelante, les dents sont admirables et la bouche aux lèvres fortes est bien spirituelle. Il y a infiniment d’intelligence dans cette femme brusque et capricieuse, dont l’activité, sans cesse en quête d’aliments, se traduit par des œuvres artistiques et littéraires d’un caractère inoubliable : dans les expositions, par des statuettes hardiment campées et exécutées avec une brutale inexpérience ; par des toiles impressionnistes aussi ; dans les journaux et revues que lui ouvre sa position, par des romans, nouvelles, articles animés d’une imagination débordante, originale, et qui semblent écrits avec une massue. Je crois bien que Mme de Grouville a autant d’ennemis que d’amis, car, si elle est en réalité très bonne, elle a parfois des mots mordants, à l’emporte-pièce ; et d’ailleurs elle aime ses amis comme elle agit dans la vie, à tort et à travers, de façon à justifier la prière célèbre : « Seigneur, préservez-moi de mes amis, je me charge de mes ennemis ! »

Cette femme fantasque possède l’un des plus agréables salons que l’on puisse fréquenter, et elle en fait les honneurs avec un tact surprenant, eu égard à sa nature d’essence volcanique. Elle est, il est vrai, secondée en cela par le baron, son mari, un homme sec et maigre, d’une courtoisie d’un autre âge, d’une rare finesse d’esprit, et qu’elle adore comme le ferait la plus sage petite bourgeoise venue, probablement parce que, très calme et très égal d’humeur, il ne lui ressemble en rien.

Durant les mois qu’elle passe chaque année à Vevey, sa villa est le lieu de réunion du monde cosmopolite le plus choisi. Cette semaine, elle donne une garden-party pour laquelle je viens de recevoir une carte d’invitation. Quoique je sois bien résolu à fuir ici les réceptions mondaines, j’irai cependant passer quelques instants aux Cytises, certain de n’y point trouver une société banale.

21 mai.

Ainsi que je le prévoyais, lady Evans et sa nièce assistaient à la garden-party en question. Quand je suis entré dans le salon de Mme de Grouville, il s’y trouvait déjà nombreuse société. Dehors, sur une terrasse sablée, se poursuivait l’inévitable partie de tennis.

J’ai rempli en conscience mon rôle d’être revêtu d’une notoriété quelconque, et fait une suffisante dépense de saluts, sourires, compliments. Je me suis laissé présenter par Mme de Grouville à plusieurs femmes de types et d’âges divers, qui ont cru devoir me parler de mon dernier roman, ce dont je les eusse volontiers dispensées… Seule, lady Evans n’a heureusement pas pensé nécessaire de se répandre en félicitations plus ou moins quelconques, et j’ai goûté près d’elle le très vif plaisir de causer avec une femme vraiment supérieure. Pour la première fois, depuis qu’un même toit nous abrite, nous avons échangé autre chose que des paroles de pure politesse, et j’ai vu lady Evans sortir de la réserve mélancolique et légèrement hautaine, dont elle paraît s’envelopper pour empêcher les paroles indifférentes ou curieuses d’arriver jusqu’à elle, capables de raviver peut-être quelque ancienne blessure.

Tout en causant avec elle, je cherchais du regard miss Lilian, que je ne voyais pas dans le salon. Tout à coup, je l’ai aperçue. Elle était sur le seuil de la porte-fenêtre, vêtue d’une robe claire, d’un bleu de pâle turquoise ; une grande collerette de crêpe, de même teinte, dégageait la nuque et le col très fin ; et la pleine lumière baignait, sans scrupule, sa belle carnation de blonde. En ce moment, avec quelqu’un que je ne voyais pas, elle riait, d’un rire franc de petite fille, qui relevait pleinement ses lèvres sur des dents incomparables. Puis elle est entrée, en compagnie de son inséparable Enid, a pris une glace sur la table de lunch, et, pour la manger, est demeurée debout, comme si son corps souple et jeune fût destiné à ne sentir jamais la nécessité d’un repos. Ses yeux limpides, d’une étonnante vivacité d’expression, faisant le tour du salon, m’ont effleuré. Ensuite elle s’est détournée, et s’est mise à causer avec un grand et assez beau garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, Henry Digbay, blond, robuste et musclé, qui est en état de constante admiration à son égard.

Alors, comme Mme de Grouville passait près de moi, je l’ai arrêtée, lui demandant de me présenter à miss Evans. Elle a répété, avec une expression malicieuse et amusée :

— À miss Evans ? Parfaitement… Le charme opère donc sur vous aussi ?… Vous avez raison, d’ailleurs, de désirer connaître ma petite amie autrement que de vue… Elle est adorable, et vaut la peine d’attirer votre attention de psychologue.

Et, sans plus attendre, s’avançant vers miss Lilian, elle lui a dit, de sa façon brusque, en souriant :

— Ma petite, je vous présente l’auteur d’un certain nombre de livres affreusement beaux… Faites de lui tout ce que vous voudrez, et bien vite, car, dans un moment, je vais venir vous enlever.

Et, sur cette déclaration, elle nous a laissés. Miss Lilian y avait répondu par un léger signe de tête, toujours debout et droite, avec cet air de dignité fière qui contraste d’une façon si piquante avec l’extrême jeunesse de toute sa svelte personne. Mais un sourire fin a glissé sur sa bouche.

— Savez-vous, monsieur, que Mme de Grouville a une façon de parler de vos œuvres qui me donne bien envie de les connaître autrement que de nom… Jusqu’ici, je ne les ai guère vues en ma possession.

— Parce qu’elles ne méritaient pas d’y être mises, ai-je répondu en toute sincérité. Et certes, en cet instant, j’eusse mieux aimé brûler certaines d’entre elles que de voir ces yeux clairs de jeune fille les parcourir même.

Une légère flamme rose a passé sur ses joues et drôlement elle m’a dit, avec son très léger accent anglais :

— Alors il me faut les réserver pour plus tard, quand je serai vieille ou mariée. En attendant, je suis aise de vous connaître parce que j’avais entendu bien des fois prononcer votre nom, et parce que j’aime beaucoup à connaître les hommes célèbres.

Cela dit très simplement, sans ombre de compliment dans la voix, tandis qu’elle fendait un petit morceau de glace et le portait à sa bouche d’enfant aux lèvres caressantes. Je n’ai point relevé ses paroles, et, désireux d’échapper à une conversation dont j’étais l’objet, j’ai demandé, au hasard, à miss Lilian :

— Vous plaisez-vous à Vevey ?

— Oui… oh ! mon Dieu, oui !… Mais je m’y plairais bien plus encore, si je n’y trouvais tant de tramways, de lumière électrique, de magasins et d’autres choses du même genre !

— Vraiment ?… Alors vous n’appréciez pas ce qu’il est d’usage d’appeler les « bienfaits du progrès » ?

Elle s’est mise à rire.

— Pas toujours autant que je le devrais ! Mais je suis une vraie sauvage, prétend Enid. Certainement je trouve admirables bien des œuvres et des inventions de mes semblables ; mais, par-dessus tout, j’aime ce qui est beau sans qu’ils y aient touché. Ici, par bonheur, s’il y a des tramways, il y a aussi le lac, les couchers de soleil, la neige, la Dent du Midi, des roses qui sentent bon, etc. Et puis les montagnes ne sont point trop hautes, et ainsi me paraissent moins irritantes !

— Irritantes ?

— Mais oui, irritantes ; elles se dressent pour empêcher la vue : il est vrai qu’elles font ainsi leur rôle de montagnes !… Mais elles écrasent de leur grandeur les pauvres mortels microscopiques devant elles. Les montagnes très élevées me donnent une sensation d’étouffement, un désir de bébé d’étendre les mains en avant pour les repousser… J’aime tant l’espace ! Sans doute, parce que j’ai grandi au bord de la mer et que je l’adore comme une vraie amie…

— Pas plus vraie ni meilleure que moi ! conclut miss Enid, qui vient se mêler à la conversation et interrompre miss Lilian dans la révélation de ses goûts.

Elle est suivie aussitôt de Mme de Grouville, dont la grande et belle main se pose sur la tête blonde de miss Evans.

— Ma petite fille, vous avez fait connaissance avec notre ami Noris, qui souhaitait vous être présenté. Vous le retrouverez ce soir à l’hôtel. Maintenant, je vous réclame : venez nous faire un peu de musique.

Quel talent possède donc cette enfant, pour que Mme de Grouville, dont le goût est si difficile, la fasse entendre chez elle, dans son salon, connu pour les remarquables séances musicales qu’elle y donne.

Miss Lilian s’est assise au piano, elle enlève ses longs gants, les jette de côté sur une petite table, et sourit à Henry Digbay, qui les ramasse précieusement, car ils ont glissé à terre. Puis elle se met à chanter…

J’ai entendu de très grandes cantatrices dans ma vie, j’ai admiré des voix splendides, je n’en ai pas écouté qui, plus que celle de cette jeune fille, fût capable de s’emparer des âmes, de les étreindre, de les emporter en plein rêve… Le contralto, qu’elle a très étendu, avec de superbes notes graves, sonores et chaudes, gagnera en souplesse et en moelleux avec le travail et les années, mais il ne pourra gagner en puissance d’expression… Elle possède en elle-même ce don qui ne s’acquiert pas…

J’ai cru un instant que je la jugeais ainsi parce que la musique, pour peu qu’elle soit bonne, opère sur moi à la manière d’un charme ; mais, regardant froidement autour du salon, j’ai constaté que, chez tous les auditeurs, à des degrés divers, selon les natures, l’impression était identique à la mienne.

Miss Lilian ne semblait plus la même en chantant : elle n’était plus une enfant, une jeune fille, mais une femme, surtout une artiste. L’œil bleu brillait très grave et très profond sous la ligne fine et sombre des cils ; le dessin juvénile du profil s’était accentué, et, perdant quelque chose de sa grâce capricieuse, avait pris une régularité de marbre antique.

Quand miss Lilian s’est tue, elle était blanche et ses lèvres tremblaient ; mais quelqu’un l’a félicitée, et, au bout d’une seconde, j’ai entendu de nouveau son rire de petite fille. À mon tour, je me suis approché d’elle, et nous nous sommes mis à causer musique jusqu’au moment où le bel Henry Digbay est venu implorer la grâce de l’avoir pour partner dans une nouvelle partie qui s’organisait sur le tennis court.

Lorsque je suis parti de chez Mme de Grouville, elle était toute au jeu, animée, rieuse, la raquette à la main. Et je suis rentré charmé, en ma qualité d’analyste, d’avoir, dès le premier moment, compris que miss Lilian n’était point quelconque ; charmé aussi de penser qu’en elle j’allais avoir un joli « papillon » à étudier…


25 mai.

Vers onze heures, pour rentrer à l’hôtel, je m’engage sur le quai presque désert, dans ce quartier voisin de la Veveyse, qui promène quelques filets d’eau mousseuse et jaunâtre sur un lit de cailloux. Au bord de la chaussée, solitairement, un pauvre diable casse des pierres, sans penser à rien, comme le dit hautement l’œil terne qu’il lève sur moi quand je passe ; existence de bête de somme qui semble peut-être aussi compliquée à ce malheureux qu’elle nous paraît simple, dans sa brutalité, à nous autres raffinés qui nous plaignons parce que nous possédons trop.

Assise sur le parapet du quai, les jambes pendantes, les pieds nus, une fillette regarde, avec un intérêt qui lui entr’ouvre les lèvres, le groupe formé à quelques pas d’elle par une jeune femme, en robe blanche, et trois gamins debout devant elle, l’attitude embarrassée. L’un d’eux tient attaché à une corde un chat, le plus maigre de tous les chats, le plus horrible produit, je veux l’espérer, de la race féline, d’une laideur fantastique, le poil rebroussé, l’air effaré et peureux. Je fais encore quelques pas, et je reconnais la forme élégante de miss Lilian, ses cheveux couleur de feuilles mortes, sa taille d’une invraisemblable souplesse.

J’approche encore et je la vois très bien maintenant : les sourcils se rapprochent de cette façon que je connais bien, la bouche est sévère et elle paraît absorbée dans la contemplation du chat maigre ; sa voix très vibrante arrive jusqu’à moi, impérative et fâchée.

— Donnez-moi ce chat… Je vous l’achète, puisque vous prétendez qu’il est à vous… Regardez dans quel état vous l’avez mis… Vous l’avez frappé. C’est affreux d’être ainsi cruels !

Miss Lilian parle avec la conviction qui lui est habituelle, et son indignation semble ahurir complètement les trois coupables qui demeurent tout gauches, et considèrent leur victime, aplatie sur le pavé chaud de soleil… La scène est amusante, et j’ai bonne envie de continuer à jouer le rôle de spectateur. Mais miss Lilian m’aperçoit et me prend à témoin qu’elle a le droit d’acheter le chat pour l’arracher à ses ennemis. J’entre aussitôt dans les intérêts de l’animal infortuné, je traite ses persécuteurs comme il convient, pour satisfaire l’humanité et miss Lilian, qui, contente d’être arrivée à ses fins, distribue force pièces blanches aux trois petits drôles, lesquels, enchantés de la conclusion de l’aventure, détalent joyeusement.

Miss Lilian et moi, nous restons seuls sur le trottoir ; l’homme continue à casser des pierres et la fillette est toujours en observation sur le parapet, insoucieuse du brûlant soleil qui l’enveloppe. Entre ses mains finement gantées, miss Lilian a pris l’objet de son sauvetage, et une exclamation bien sincère lui échappe :

— Mon Dieu, comme cet animal est laid !

Et avec une égale conviction je lui réponds :

— Il est affreux et sale ! Maintenant que vous l’avez délivré, laissez-le partir, c’est un vrai monstre en son genre…

— Le laisser partir !… Oh non !… Ces abominables enfants pourraient le rattraper ; ils voulaient lui faire faire des exercices de cirque, m’ont-ils avoué, et comme le malheureux ne comprenait pas leurs intentions, ils le battaient pour le rendre plus intelligent. Mais vous avez raison, il est bien sale ! Pour le rapporter à l’hôtel, je vais le mettre dans mon mouchoir. Aidez-moi, je vous prie.

Et nous voilà, appuyés sur le rebord du parapet, installant le chat, qui se montre rebelle à nos désirs, dans un petit carré de batiste qui embaume le muguet… Alors, tout à coup passe, dans mon esprit, la vision de l’artistique salon d’Isabelle de Vianne, des correctes visites que j’y fais à l’heure de son five o’clock, et je pense, amusé, aux sourires de Mme de Vianne et de ses belles amies, si elles voyaient à quelle bizarre occupation m’entraîne une petite Anglaise que je trouve curieuse à observer.

Par acquit de conscience, eu égard, toujours, aux inflexibles lois de la courtoisie, j’offre à miss Lilian, avec un très vif désir qu’elle n’accepte pas, de prendre le fardeau d’une nouvelle espèce dont elle s’est chargée. Mais elle a dû deviner ma secrète pensée, car elle me regarde, une indéfinissable malice rit dans ses yeux et elle répond :

— Vous êtes bien obligeant ; je vous remercie beaucoup ; mais je sais que les hommes détestent porter des paquets ; et puis j’aurais trop peur de vous voir laisser échapper mon protégé…

Là-dessus, nous voilà partis, tous les deux, grâce à la liberté que nous donnent les mœurs anglaises, miss Lilian ayant son chat aux trois quarts mort entre les bras. Le soleil de midi rend le lac éblouissant, mais les arbres du quai nous donnent un peu d’ombre, atténuent la pleine lumière et la transforment en une clarté discrète et voilée, qui baigne d’une façon exquise la beauté blonde de miss Lilian.

Ma jeune compagne, je ne sais à quel propos, s’est mise tout à coup à réveiller le souvenir de notre première rencontre, dans le train de Lausanne. De sa manière simple et franche, elle me raconte qu’elle était fort intriguée de ce que je pouvais griffonner sur mon carnet ; un moment, elle m’a pris pour un artiste, a cru que je faisais d’elle un croquis, devinant mon intention tendue de son côté, et m’a jugé alors fort impertinent.

Ici elle s’interrompt pour calmer son protégé, qui s’agite éperdument ; et, après l’avoir ramené de son mieux à une immobilité relative, elle me demande en riant :

— Vous m’avez trouvée ridicule, tout à l’heure n’est-ce pas, quand vous m’avez aperçue en compagnie des petits misérables et du pauvre animal ? Nous devions avoir l’air échappés d’un livre d’images d’enfants, un de ces livres anglais que l’on me donnait quand j’étais très jeune, où l’on voyait d’excellentes petites filles qui sauvaient de malheureuses bêtes martyrisées… En France, vous devez avoir aussi des histoires édifiantes comme celles-là ?

Dans les profondeurs de ma mémoire, je cherche et je trouve le nom d’un auteur vertueux appelé « l’Ami des enfants », que j’ai eu dans les mains, il y a très, très longtemps, aux jours de ma prime jeunesse… J’annonce le résultat de mes investigations à miss Lilian, qui en a l’air fort amusée…

Quels vieux souvenirs me fait-elle réveiller de la sorte, des souvenirs du temps où j’étais un petit garçon très ardent, très curieux et très naïf… Il doit y avoir des siècles de cela !… Et parce qu’elle m’adresse, devenue sérieuse, une nouvelle question sur cette époque lointaine de ma vie, son œil bleu si clair levé vers moi, je me mets à parler avec elle de ces heures, les plus chères de ma vie passée, que, depuis des années, je n’ai effleurées d’un mot avec personne. Mais cette enfant est très différente des femmes que j’ai l’habitude de rencontrer partout où je vais…

27 mai.

Quelles pensées douloureuses ou amères éveillent donc parfois dans l’esprit de lady Evans certaines paroles prononcées par sa nièce ? Il y a deux heures, nous causions sous la véranda, attendant la cloche du dîner. Un hasard avait amené miss Lilian à parler de son enfance, à en raconter divers épisodes, avec cette vivacité qu’elle apporte à tout ce qu’elle fait ; et les souvenirs défilaient pêle-mêle, au hasard, les uns par-dessus les autres, évoqués de cette façon pittoresque et imprévue qui rend si piquants ses moindres récits ; le nom de sa mère revenait à chaque instant sur ses lèvres.

Tout à coup elle a prononcé celui de son père, dont elle parle fort peu en général, ne se le rappelant pas, m’a-t-elle dit un jour, car elle l’a perdu quand elle était tout enfant… Par hasard, mes yeux sont tombés, à ce moment, sur le visage de lady Evans ; les tons de cire en paraissaient plus pâles encore, la bouche avait une ligne méprisante et dure, et sa haute taille s’était redressée dans une sorte de mouvement orgueilleux. Mais, sans doute, elle a eu soudain conscience de sa transformation inattendue ; elle a fait un léger geste de la main vers son front, comme pour chasser une pensée importune, et elle est redevenue, ainsi qu’elle est toujours, d’une affabilité calme de grande dame : de nouveau, ses yeux doux et tristes se sont arrêtés avec beaucoup de tendresse sur miss Lilian.

Cette enfant paraît posséder le secret d’attirer à elle toutes les sympathies et les affections. Mistress Bessy, son ex-gouvernante, a pour elle, non pas seulement de la tendresse, mais une adoration touchante, telle qu’il ne faudrait pas que la tante et la nièce se trouvassent, sur un même sujet, à donner des ordres différents à mistress Bessy. Celle-ci, sans hésiter, je le crains bien, accomplirait la seule volonté de miss Lilian !


5 juin.

Pourquoi ne le reconnaîtrais-je pas et ne l’avouerais-je pas en toute sincérité, d’autant que mon amour-propre ne laisse point que d’être satisfait de ma perspicacité ?…

Miss Lilian, « ma petite amie Lilian », comme disait Nodestorf, m’intéresse réellement, plus même que je ne l’avais prévu. En son honneur, je ne songe pas à quitter Vevey. Elle m’intéresse, parce que, en dépit de sa jeunesse, elle possède déjà, dans sa petite sphère, une personnalité étonnante, et n’est point coulée dans le moule général des jeunes filles de son monde. Cela tient, sans doute, à ce qu’elle a grandi isolée, au seul gré, en réalité, de sa nature qui est remarquablement riche, je le constate chaque jour davantage, à mesure que je la connais plus, que nous causons plus longuement ensemble, qu’elle me permet de pénétrer davantage dans l’intimité de sa pensée, dont elle est singulièrement jalouse en dépit de sa grande franchise. Mme de Grouville, à qui je parlais d’elle, me dit qu’elle a été élevée solitairement, lady Evans redoutant tout commerce mondain, en Angleterre, et vivant toujours, sauf ses quelques mois de voyage à l’étranger, dans la retraite de son domaine de Kilworth. Est-ce donc là un effet du mystérieux souci que je la devine incapable d’oublier et au sujet duquel je me suis interdit toute question, même à Mme de Grouville ?

J’imagine qu’au temps où miss Lilian était une écolière, elle a dû être généreusement dotée d’institutrices et professeurs variés, car elle a « des clartés de tout ». Mais, de la manne intellectuelle qui lui était ainsi prodiguée, elle n’a pris, grâce à sa naturelle indépendance d’esprit, que ce qui attirait son âme ardente et chaude. Et ainsi elle s’est fait, sur bien des questions littéraires, artistiques ou morales, des opinions à elle, d’une justesse surprenante, originales et primesautières, et d’une sincérité absolue.

Elle sent ce qu’elle pense et ce qu’elle dit avec une intensité et une fraîcheur d’impressions qui sont un régal pour un esprit tourmenté comme le mien. Ce qu’elle admire, elle l’admire profondément, passionnément, en toute franchise, à moins qu’elle n’ait la résolution de concentrer son sentiment, si elle croit devoir le faire.

Le dessin très ferme de ses sourcils bruns, de ses lèvres souriantes, de son menton effilé, ne trompe point ; il y a, chez cette jeune fille, une énergie latente, qui la rendrait capable de sacrifier tout à un devoir qu’elle reconnaîtrait. Elle pourra se tromper plus d’une fois dans l’avenir, par l’effet même de sa nature vive, mais elle le fera loyalement, trop droite pour ne pas avouer son erreur quand elle en aura la conscience.

Mais une véritable originalité chez elle, c’est une complète absence de coquetterie, qui vient de son amour même de la sincérité et de la conception profonde qu’elle a de la dignité féminine. Une discussion curieuse s’était élevée sur ce chapitre même de la coquetterie, hier, durant le five o’clock de lady Evans. Miss Enid et ses jeunes compatriotes présentes soutenaient hautement, avec une franchise drôle, la cause du flirt à outrance ; et je dois rendre cette justice à miss Enid, qu’elle met admirablement ses principes en action : la colonie masculine de l’hôtel en sait quelque chose. Miss Lilian, elle, en revanche, s’insurgeait contre les opinions… libérales de son amie ; elle avait de petites phrases indignées, méprisantes contre tous les manèges de la vanité féminine. Qu’eussent dit, en l’entendant, Mme de Vianne et tant d’autres ? — Et elle défendait bravement sa conviction, debout, tout en semble rieuse et frémissante, adorable dans sa fierté jeune.

Mais, après tout, elle n’a qu’un mérite bien mince à ne point user des artifices qu’emploient tant de femmes pour nous attirer et nous retenir. Elle est assez séduisante pour plaire sans effort, par la seule puissance de son charme qui n’a rien de grisant, de capiteux, mais, au contraire, est apaisant par sa pureté. Je défierais l’homme le plus hardi d’adresser à miss Lilian un mot d’admiration trop vive ; il y a dans son regard expressif un rayonnement candide qui déconcerterait toutes les audaces…

Et moi, je l’envie parfois, cette enfant, quand je la vois, toute vibrante, défendre une idée qui lui est chère, parler d’un poète ou d’une œuvre musicale qu’elle aime… Je l’envie, quand j’entends son rire joyeux, quand je constate combien la vie l’intéresse.


10 juin

Une partie de tennis très animée se poursuit en ce moment jusque sous mes fenêtres, tandis que j’écris ; et, pour peu que je relève la tête, j’aperçois les moindres mouvements des joueurs. Je puis noter les gestes secs et précis de miss Enid, ses coups de raquette d’une sûreté remarquable. J’aperçois aussi une autre silhouette de jeune fille, une lourde torsade blonde ébouriffée sous le béret de laine, et aux seules attitudes que prend, selon les instants, cette fine silhouette, je sais quelles sont les impressions qui agitent successivement miss Lilian.

Toute la jeunesse anglaise de l’hôtel, — masculine et féminine, — est groupée sur le tennis-ground, les hommes alertes et robustes dans l’aisance des costumes de flanelle. Les péripéties du jeu les passionnent, car ils sont avant tout des êtres d’action, ils ont l’intelligence saine et vigoureuse comme le corps. Ces jeunes gens ne sont point des rêveurs, des désabusés, des sceptiques, et je les envie dans la sincérité de mon âme, que je sens aussi lasse que si elle portait le poids de plusieurs existences antérieures. À quoi suis-je arrivé, en somme, à l’heure présente, avec ma soif de constante analyse ?… À ruiner en moi la faculté de jouir pleinement. J’ai contemplé, discuté, observé, avec des yeux de myope saisissant les plus menus détails, des choses qui étaient belles et bonnes ; j’ai pénétré leur essence ; et ensuite je n’ai plus su sentir ni goûter leur charme dont je connaissais la cause.

Aujourd’hui le hasard place sur ma route une créature assez séduisante pour être follement aimée, même par un être blasé comme je le suis. Je m’en rends compte nettement. Un autre s’arrêterait, s’efforcerait de conquérir ce trésor, une âme fraîche de jeune fille… Mais je suis un disciple de la psychologie, et je songe seulement à noter, dans toutes ses manifestations, le charme de fleur à peine épanouie qu’elle possède ; je dissèque son être moral frémissant qui m’intéresse, m’attire et me repose ; et je ne sais pas, comme le fera bientôt un plus sage, simplement l’adorer, être heureux par elle…

À ce moment arrive jusqu’à moi son beau rire insouciant et jeune. Mes yeux s’arrêtent sur les feuillets que je viens de noircir et je me produis l’effet d’un insensé qui, glacé de froid, resterait volontairement éloigné de la flamme capable de le ranimer.

Alors je repousse tout ce griffonnage inutile, les pages de mon œuvre nouvelle, que j’ai écrites ce matin… et, à mon tour, je descends sur le tennis-ground


18 juin.

Aujourd’hui dimanche, Vevey est transformé en une petite ville morte dont les magasins sont impitoyablement clos. Tantôt ses minuscules tramways seront bondés de promeneurs du cru… Mais à ces premières heures du matin, ils passent presque vides. Les femmes, — les hommes aussi, — qui traversent les rues ne se promènent pas ; elles s’en vont à leurs temples respectifs pour assister au service religieux, très suivi en pays protestant.

Ma flânerie m’amène devant l’église catholique, et je me souviens que j’y ai vu partir lady Evans et sa nièce, qui doivent, à leur origine irlandaise, de ne point appartenir au culte anglican… Alors l’envie me prend d’entrer et de me mêler à la foule des fidèles ; et j’entre, non pas, hélas ! entraîné par un mobile religieux ou même élevé, mais attiré par le désir secret, dont j’ai pleine conscience, de pénétrer plus avant, plus profondément dans la connaissance de l’âme de feu de ma petite amie. Elle semble croyante ; l’est-elle réellement ?…

L’atmosphère est chaude et, par les fenêtres grandes ouvertes, des rameaux d’arbres apparaissent d’un vert adorable. Un vague parfum d’encens flotte sous les voûtes, et les chants qui s’y élèvent sont remarquables. Très vite, je découvre la tête blonde de miss Lilian… Alors je me dissimule dans la foule des assistants, me méprisant d’être venu l’observer jusque dans sa prière, — et restant toutefois. Je me suis mis à l’écart, précaution inutile ; elle ne songe point à remarquer ceux qui l’entourent ; ses lèvres sont infiniment sérieuses, sa physionomie si expressive a pris un air de gravité recueillie qui fait d’elle une Lilian encore inconnue pour moi. Durant quelques minutes, la tête un peu levée, elle contemple l’ostensoir qui flamboie sur l’autel ; et son œil bleu a ce regard profond que j’y ai surpris déjà quand elle parlait des questions qui lui sont très chères.

Je le sais maintenant, cette enfant aime et croit ; elle ne discute point sa foi. Elle est mille fois plus sage et plus heureuse que nous autres hommes qui nous jugeons des penseurs, détruisons incessamment nos croyances à peine définies, et ne réussissons qu’à faire de nous-mêmes de pauvres épaves désemparées, ballottées, meurtries par les remous de nos incertitudes, de nos doutes, par les élans vite brisés de notre âme qui ne sait plus où se prendre. L’arbre de science est toujours dangereux à approcher… Bienheureux ceux qui ignorent et ne font point une divinité de leur intelligence !

Ce soir, comme miss Lilian venait de chanter et que j’avais encore dans l’oreille sa voix merveilleuse, je me suis rappelé la musique que j’avais entendue le matin même dans l’église et j’en ai parlé à lady Evans. Miss Lilian, qui, encore assise au piano, jouait en sourdine une mélodie très douce, s’est interrompue en m’entendant et m’a demandé :

— Comment vous étiez ce matin à la messe ? C’est très bien !

Elle paraissait étonnée, et l’expression de ses yeux clairs était bien révélatrice. Il est évident qu’elle m’avait, et avec raison, jugé pour un mécréant… Et soudain, quand ce « très bien » tout chaud de sympathie est tombé de ces lèvres qui ne savent pas mentir, la pensée m’est venue, aiguë comme un remords, que je la trompais. Elle croyait qu’un sentiment religieux m’avait amené dans cette église, et j’y étais entré en dilettante, en indifférent, en curieux, dans le seul but de continuer l’analyse sans merci dont elle était l’objet…

Alors je me suis juré que désormais je ne chercherais pas à savoir de son âme plus qu’elle ne m’en laisserait voir librement…


25 juin.

Y a-t-il réellement six semaines que je suis ici ? Le temps est exquis… Aucune chaleur excessive encore, mais une tiédeur de printemps, une admirable éclosion de fleurs… Ce séjour à Vevey restera pour moi une halte inoubliable dans ma vie agitée et fiévreuse… Il y a des instants délicieux où je parviens à vivre sans faire de psychologie à mon égard ou à l’égard des autres, et je veux qu’il continue à en être ainsi encore quelque temps. Quand j’aurai quitté Vevey, que j’aurai, à Paris, repris possession de mon moi habituel, j’arriverai bien assez vite à comprendre de quoi était faite la sensation d’apaisement que j’ai goûtée. Ici, pour un instant, je souhaite vivre comme ceux que j’ai enviés tant de fois, et accepter, sans en chercher le pourquoi, cette rare minute de bien-être moral.


28 juin.

En vérité, l’homme est un étrange animal… Je n’ignore pas que Henry Digbay, — Mme de Grouville ne m’en a point fait mystère, — est animé des intentions les plus matrimoniales à l’égard de miss Lilian… Je n’ai vraiment qu’à leur souhaiter à tous deux une longue suite de prospérités, au cas échéant, et ne me reconnais nul motif pour m’inquiéter de la réponse que fera « ma petite amie » le jour où Digbay lui adressera sa demande. Il est clair qu’il l’aime ; il le laisse d’ailleurs voir avec une naïveté touchante, en homme très jeune. De plus, il est beau garçon, de bonne naissance, d’âme excellente, je suis sûr, et d’intelligence bien moyenne…

Miss Lilian ne paraît guère lui donner plus d’attention qu’elle n’en accorde aux autres ; et ni avec lui, ni avec personne, elle ne flirte, tout Anglaise qu’elle est. Et moi, je suis charmé, sans me l’avouer, parce qu’elle rit des phrases sentimentales qu’il lui débite ; elle en rit d’une jolie façon moqueuse et fine, sans nul soupçon de méchanceté… Je suis charmé, parce que, quand nous causons ensemble, je la sens toute aux idées que nous échangeons, parce qu’elle ne paraît jamais pressée d’interrompre ces conversations dans lesquelles sa parole révèle toujours sa pensée vraie…

Hier soir, cependant, nous n’avons pas eu notre habituelle causerie. Une réunion dansante s’était organisée dans l’hôtel, et miss Lilian s’en amusait en vraie petite fille, fort occupée à griffonner des noms sur son carnet, les yeux étincelants, la bouche rieuse, une flambée rose aux joues, ses cheveux d’or roux moussant autour de la nuque et du front. Pour la première fois, je la voyais décolletée, et les épaules adorablement jeunes s’échappaient d’un harmonieux fouillis de tulle ou de dentelle, que sais-je ?…

Tout à coup, je l’ai aperçue assise sous un lustre dont la lumière ruisselait sur sa fraîcheur de blonde ; Digbay, derrière elle, lui parlait si penché que son visage effleurait les cheveux légers des tempes ; et il avait sur les traits un air de satisfaction qui a fait tressaillir en moi quelque chose d’obscur et m’a jeté vers elle brusquement, sans réflexion, pour lui adresser une prière que je n’avais pas prononcée depuis bien longtemps :

— N’avez-vous point un pauvre tour de valse pour moi ?

Et comme il a été dit : « Demandez et vous recevrez », je n’ai pas été repoussé ; j’ai obtenu la faveur convoitée ; et, à ma honte, j’avoue que j’en ai éprouvé un plaisir analogue à celui que je ressentirais en voyant l’excellent Digbay partir seul et pour toujours à l’extrême fond de l’Angleterre…

N’avais-je pas raison de dire que l’homme est un étrange animal ?


1er juillet.

J’ai la nostalgie de la vraie montagne, de la Suisse sauvage… Je rêve d’un petit village solitaire, où jadis j’ai écrit quelques-unes de mes meilleures pages peut-être. Ce village s’appelait Ballaigues ; on y jouissait d’incomparables couchers de soleil, d’une constante et délicieuse odeur de sapins, d’aperçus fugitifs et charmants sur la chaîne des Alpes Bernoises. Les habitants y étaient très calmes et très polis, d’une honnêteté idéale telle que jamais on ne prenait soin d’y tenir sa porte bien close. Les bois y avaient des solitudes à peine connues, et des senteurs pénétrantes et sauvages emplissaient le matin leurs sentiers déserts… Les champs, vers l’automne, étaient mauves de colchiques.

Je rêve de ce petit village, sa vision me hante et m’attire… Aucune obligation ne m’arrête à Vevey, et pourtant j’y reste et je sais que si je partais, j’éprouverais une sorte de sourd déchirement, un de ces déchirements bizarres et inexplicables, subtils, et dont cependant la cicatrice demeure sensible longtemps après que le mal est guéri…


5 juillet.

Une explication a-t-elle donc eu lieu entre miss Lilian et Henry Digbay ?… Tantôt, j’ai entendu ce dernier annoncer son départ pour demain, et il n’a pas paru à la table d’hôte. Durant le diner, miss Lilian avait une fièvre dans les yeux et elle était plus grave que je ne l’avais jamais vue. De bonne heure, elle est remontée dans l’appartement de lady Evans. Celle-ci paraissait préoccupée et triste ; mais les rapports de la tante et de la nièce avaient toujours la même tendresse. En France, je connais plus d’une mère et d’une tante qui n’eussent point laissé de la sorte s’éloigner un prétendant aussi bien pourvu que Henry Digbay, sous le rapport de la fortune… Mais, miss Lilian, en sa qualité d’Anglaise, est laissée absolument libre de disposer de sa vie.


8 juillet

J’arrive chez Mme de Grouville. Je la trouve fourrageant dans une revue, animée, nerveuse, son coupe-papier froissant les feuilles qu’elle lit. Par extraordinaire, elle est seule ; il est vrai qu’il est encore de fort bonne heure. Et tout de suite, elle commence, me montrant les pages qu’elle tient entr’ouvertes, et avec la véhémence qui lui est particulière :

— Avez-vous lu cet article ?… La police traduit en justice les gens qui écrivent des livres pornographiques, et elle laisse tranquillement poursuivre leur œuvre ceux qui s’efforcent d’ôter à leurs concitoyens toute illusion, toute foi, tout espoir… C’est insensé et criminel, oui, criminel !… Ces écrivains-là mériteraient d’être pendus comme des misérables !

Je connais l’article dont elle me parle ; il est subtil, amer et décevant dans son ironie aiguë, discrète et éveillant, en effet, l’impression poignante du vide de tout ce qui est humain… Mais comment condamnerais-je ces pages ?… Sous une autre forme, n’en ai-je pas écrit de semblables, qui arrivaient à la même conclusion de désespérance absolue ?…

— Ah ! vous faites de jolie besogne, vous autres psychologues, termine Mme de Grouville du même accent emporté.

Et elle envoie loin d’elle, au hasard, la revue qu’elle tenait. Puis, me regardant, les yeux fâchés, elle me dit :

— Savez-vous de quoi vous êtes coupable, en ce moment, vous, Robert Noris ? Tout simplement de la rupture des projets de fiançailles entre Henry Digbay et ma petite Lilian.

Pourquoi, au dedans de moi-même, ce frémissement qui m’a secoué les nerfs, tandis qu’à haute voix je répondais :

— Quel singulier reproche !… Voulez-vous me permettre, chère madame, de vous demander comment je l’ai mérité ?

— Comment !… Vous demandez comment vous avez pu arriver à un aussi heureux résultat ?… Tout simplement parce qu’avec votre gloire, votre célébrité, grâce à l’attention constante que vous prodiguez à Lilian, vous avez éclipsé l’infortuné Digbay, tout beau garçon qu’il était… Le malheureux n’était pas de force à rivaliser avec vous, surtout aux yeux d’une femme aussi intelligente que Lilian ; et pourtant il se fût dévoué à elle tout entier, il lui eût donné autant de bonheur que possible… C’était le meilleur des hommes, et le voilà désolé !

Une exclamation presque impatiente m’est venue :

— Ne regrettez pas ainsi la non-réussite de ce mariage projeté… Henry Digbay était intellectuellement d’une parfaite insignifiance ; il eût bien vite semblé insipide à miss Lilian ; et, grâce à l’heureuse nature qu’il possède, il se consolera de sa déception, je puis vous le certifier.

— Il se consolera, c’est évident ; et même il ne fera pas, comme vous n’y manqueriez pas, à sa place, un livre dans lequel il racontera, pour 2 fr. 75, ses chagrins d’amour… Ce n’était pas un aigle… eh ! mon Dieu ! je suis de votre avis ; mais peut-être se fût-elle contentée de lui si vous n’étiez venu vous jeter à la traverse… Ne m’interrompez pas ; les vieilles femmes comme moi ont le droit de tout dire aux jeunes gens… Donc vous vous êtes jeté à la traverse, sans le vouloir, je vous l’accorde, parce que vous n’avez pensé seulement qu’à votre propre plaisir d’observateur. Mon cher maître, vous et vos pareils, vous êtes des voleurs d’âmes… Savez-vous maintenant ce que vous auriez de mieux à faire ? Épouser Lilian.

Épouser Lilian Evans ! J’ai regardé Mme de Grouville, un tourbillon d’idées soudaines dans l’esprit, tout prêt à relever ses étranges paroles. Mais on eût dit vraiment qu’elle avait attendu, pour me les jeter, la minute où il ne serait plus possible de les discuter avec elle, des visiteurs entraient. Je suis resté quelques instants espérant, sans conviction, qu’un moment de solitude avec elle me permettrait de l’interroger sur le mobile qui la dirigeait quand elle m’avait parlé ainsi. Mais j’ai vu bientôt que je souhaitais une chose impossible… Et puis n’eût-elle pas, après tout, été surprise de l’importance que je donnais à un mot tombé par hasard peut-être de sa bouche, qui en prononce tant au hasard…

En entrant à l’hôtel, j’ai aperçu miss Lilian sous la véranda, un lire ouvert sur ses genoux, ses doigts tordant, d’un geste distrait, quelques pétales de fleur, ses yeux perdus vers le lac. Au bruit de mes pas sur le sable, elle a tourné la tête, j’ai rencontré son regard profond dans lequel a passé soudain un fugitif éclair, et ses lèvres ont eu pour moi un beau sourire de bienvenue… Alors, brusquement, la pensée m’a traversé l’esprit, brûlante, pareille à un trait de feu, que je devrais aller prendre dans les miennes les petites mains croisées sur la robe, et dire à cette jeune fille tout ce qu’elle pourrait être pour moi…

Un homme qui ne serait point un analyste aurait pu obéir à cette impulsion violente qui l’emportait peut-être vers le bonheur… Moi, je n’ai pas su le faire… J’ai simplement salué miss Lilian et j’ai passé…


10 juillet.

Pourquoi Mme de Grouville m’a-t-elle jeté ainsi tout à coup dans l’âme une pensée que je n’aurais jamais osé formuler, et qui, depuis lors, me revient obsédante, et, — pourquoi ne l’avouerais-je pas ? — douloureuse avec sa poésie de rêve irréalisable.

Et pourtant… non, je ne puis dire que cette possibilité soudain émise soit absolument neuve pour moi. Une parole inattendue lui a donné corps ; mais dans les abîmes les plus secrets de mon être sensitif, elle était déjà née et existait flottante et vague.

Mais ai-je donc le droit, moi blasé, désillusionné, moi dont l’âme est triste et fatiguée, de vouloir faire mon bien de cette jeune créature qui respire la joie de vivre ?… suis-je même capable de discerner à cette heure, si ce n’est pas encore mon misérable dilettantisme qui m’entraîne vers elle, justement parce qu’elle est une révélation pour moi ?… Serait-elle assez puissante pour me faire oublier, dès qu’il s’agirait d’elle, mes curiosités impitoyables d’analyste ?… J’ai bien dédaigneusement parlé de Henry Digbay ; et avec lui, elle eût peut-être été mille fois plus heureuse qu’elle ne pourrait l’être à mes côtés, alors même que je lui consacrerais tout ce qui peut encore exister de bon en moi…

Il y a une heure, elle était, comme bien souvent le soir, assise à son piano, dans le petit salon de lady Evans, où n’étant, en définitive, qu’un étranger pour elle, je n’avais pas la liberté de la suivre ; et je l’écoutais, arpentant l’allée qui longe les fenêtres, secoué d’un désir irrésistible et jaloux d’aller la rejoindre ; sa belle voix passionnée m’arrivait avec des notes d’une douceur et d’une puissance infinies.

Était-ce donc parce qu’elle chantait ainsi qu’il me revenait soudain mes anciens rêves de bonheur intime, ceux que je formais, il y a plus de dix grandes années, quand j’espérais avoir, moi aussi, ce trésor des plus humbles, un foyer ; quand j’aimais si stupidement Isabelle… Et je me prenais à penser que ce serait un bonheur exquis de commencer, auprès de cette enfant devenue femme, une existence nouvelle, dont elle serait l’âme ; de me dévouer tout à elle ; de vivre dans une atmosphère de tendresse, stable, très pure, très forte ; d’oublier à ses côtés les heures fiévreuses, vides et mauvaises d’autre fois, de devenir autre pour être mieux à elle…

Je songeais cela… et je ne sais seulement si elle ne répondrait pas à ma prière comme à celle de Henry Digbay, si elle n’aurait pas tout simplement un petit sourire indulgent pour la folie qui m’a fait espérer, même une seconde, le don de son âme aimante et fière…

Parce qu’une parole est tombée dans mon oreille : « c’est à cause de vous qu’elle a refusé Henry Digbay », la tentation me poursuit, âpre, incessante, de chercher à lire dans ses prunelles bleues qui ne se détournent pas des miennes, d’y découvrir le secret de sa pensée intime, d’y apprendre si je suis pour elle plus qu’un indifférent avec qui elle aime, tout au plus, à causer. En l’observant, j’arriverais bien vite à démêler ce qui se passe en elle ; mais je ne veux plus, à son égard, être un voleur d’âme…


15 juillet.

Épouser Lilian !… Toujours les mêmes mots me reviennent… Est-ce donc le parfum de jeunesse émanant d’elle qui m’a grisé et m’ôte la conception nette de mes sentiments réels ?… Par un effort de volonté, je m’efforce de reconquérir mon entière liberté de jugement ; et froidement, comme s’il s’agissait du destin d’un étranger, je me mets à raisonner… Si je redoute d’être entraîné par un enthousiasme passager que je regretterai plus tard d’avoir subi, je puis partir, afin de secouer le charme dont elle m’a enveloppé inconsciemment. Je ne lui ai jamais adressé une parole qui ressemblât même à un aveu ; et eût-elle vraiment éprouvé quelque chose du sentiment que lui prête Mme de Grouville, elle est trop jeune, — et trop fière, — pour ne pas oublier, si profondément qu’elle soit capable de sentir. Elle pensera que je ne méritais pas l’amour qu’elle m’eût donné, — et elle aura raison.

Donc, je le répète, je puis partir, reprendre l’existence qui m’est habituelle et que je connais tant, — que je connais trop ! Je retrouverai cette atmosphère intellectuelle, mondaine, fiévreuse à laquelle je suis accoutumé, que j’ai aimée avec passion, — cela est vrai, — et dont la sécheresse dissolvante m’apparaît formidable aujourd’hui. Je publierai le livre auquel j’ai travaillé ici même, sous l’influence de « ma petite amie », et le « livre de Lilian », ainsi qu’il restera secrètement nommé pour moi, deviendra, j’en ai la conscience, l’une de mes meilleures œuvres, à coup sûr l’une des moins décevantes… Ce qui ne l’empêchera point, durant un mois ou six semaines, d’être autant critiquée que louée. J’entendrai cependant les paroles flatteuses d’un millier d’individus dont l’opinion est nulle à mes yeux et me laissera indifférent. Je recueillerai l’approbation, je l’espère, de quelques-uns dont le jugement m’est précieux. Des lèvres féminines, carminées à souhait, m’appelleront « cher maître », et me feront encore quelques-unes de ces confidences que j’ai tant de fois écoutées comme la révélation d’un état psychologique curieux à noter.

Et après ?… Je continuerai à porter le poids de cette solitude morale dont j’ai tant souffert autrefois, quand Isabelle a disparu de ma vie qu’elle avait toute remplie, et qui, depuis lors, ne m’a jamais entièrement quitté au milieu même de la foule. Avec une impitoyable clairvoyance, je comprends que, si je pars, il se trouvera, dans l’avenir, bien des heures où je reverrai mon séjour à Vevey, où je penserai à ce qui aurait pu être…

Parmi les hommes que je rencontre dans le monde, il en est quelques-uns, — très rares ! — qui ont réalisé, même en pleine société parisienne, ce rêve d’un autre âge, un réel et parfait bonheur dans le mariage. Et tout bas, moi qui me montrais si jaloux de mon indépendance, en paraissais si satisfait, je les ai enviés de toute l’ardeur de mon âme… Combien de fois, quand je les quittais vers la fin du jour, à l’heure où ils rentraient, n’ai-je pas éprouvé une sorte de jalousie douloureuse et naïve, — oui naïve, — à cette idée qu’ils étaient attendus par une femme qu’ils pouvaient adorer sans avoir à dissimuler leur amour ; à l’idée de leur bonheur hautement avoué, parce qu’il n’était pas fait du bien d’autrui… Oui, je les ai enviés, alors même que mes œuvres et mes actes semblaient en contradiction absolue avec mon sentiment intime.

Oh ! oublier près de cette enfant qui ne sait rien ce que je sais trop ; ne plus être avant tout un cérébral ; exister, sans torturer mon esprit à vouloir arracher aux êtres et aux choses le secret des mouvements qui les agitent ; ne plus m’attacher désespérément à la compréhension impossible des éternels et insolubles problèmes de la vie… Est-ce donc un rêve impossible à réaliser ?


17 juillet.

Il y a deux heures, nous étions à Clarens, au château des Crêtes. D’ordinaire, je ne me joins guère aux excursions de notre petit cercle anglais ; mais elle m’avait demandé de venir… Et je l’avais suivie, irrité seulement de voir miss Enid, qui part dans quelques jours, sans cesse à ses côtés. À peine, durant le chemin, avais-je pu échanger avec elle de rares paroles. D’un peu loin seulement, je la voyais, dans l’étroit sentier que nous suivions, marcher de son pas infatigable et souple, arrachant au passage, d’un geste distrait, des herbes hautes qu’elle jetait ensuite, sur l’herbe froissée.

Nous arrivons enfin ; et aussitôt elle se fait couper une véritable profusion de roses par le gardien du château inhabité ; puis elle revient vers moi. Ses petites mains d’enfant ont peine à enserrer sa moisson fleurie dont le parfum flotte autour d’elle. Je fais un mouvement pour la décharger de son précieux fardeau, mais elle ne veut point l’abandonner.

— Non, merci, je vais arranger tout de suite ces roses, elles ne sont pas pour moi.

Nous sommes un peu à l’écart, elle a déposé ses fleurs sur la balustrade en pierre de la terrasse qui domine le lac et elle demeure songeuse. Mais elle a vu pourtant que mes yeux l’interrogeaient ; et, en quelques mots tout simples, tout frémissants de compassion, elle me raconte l’histoire d’une pauvre vieille fille que, tout enfant, elle a connue en Angleterre, et qui, après avoir vécu d’une existence d’humble sacrifiée, est venue mourir enfin à Vevey…

— Dans sa dernière lettre, finit doucement Lilian, elle me racontait avec admiration une promenade au château des Crêtes et me parlait des roses qu’elle y avait vues et trouvées belles comme des fleurs de rêve !… Je me rappelle encore son expression… Aussi demain je veux aller lui en porter au petit cimetière de Vevey…

Ces graves paroles sont bizarres à entendre avec leur évocation d’images funèbres, tombées de ces lèvres chaudes que la vie empourpre, devant cet horizon éblouissant qui rayonne d’une beauté presque insolente.

Lilian est restée silencieuse, les mains jointes sur les roses ; et d’un ton assourdi où palpite une sorte d’angoisse douloureuse, elle demande :

— Pourquoi y a-t-il donc ainsi de pauvres créatures qui ont si petite leur part de joie ?… Comme il est triste de penser que l’on ne peut rien pour elles quand on est soi-même si heureux !

Je l’interroge, Dieu sait avec quel secret élan :

— Vous êtes heureuse ?

— Oh ! oui, fait-elle un peu bas ; et une allégresse contenue semble la faire tressaillir toute. Il est si bon de vivre !

Ses lèvres entr’ouvertes ont l’air d’aspirer non seulement l’air pur, mais la lumière, mais les senteurs pénétrantes qui l’enveloppent. Et quand je l’entends parler ainsi, quand je la contemple à mes côtés toute jeune, l’âme frémissante d’espoirs, l’irrésistible désir me vient de l’emporter jalousement dans mes bras, de la voir devenir mienne, afin d’écarter d’elle les difficultés, les chagrins, les souffrances, autant qu’il me sera humainement possible…

Et peut-être, j’allais lui dire tout ce qu’elle est devenue pour moi, entraîné par le grand souffle qui emportait, dans un brusque tourbillon, mes doutes, mes hésitations, mes scrupules… Quelqu’un s’est approché ; lady Evans, je crois, l’a appelée ; miss Enid est revenue se placer près d’elle… Et je me suis tu.

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Robert Noris avait fini de lire ; les derniers feuillets étaient tombés de sa main et la brise tiède de la nuit les soulevait, arrivant par la fenêtre large ouverte… Des heures et encore des heures, il pourrait réfléchir ainsi. Maintenant, sans qu’il lui fût possible d’en douter, il savait qu’il aimait Lilian… Mais était-ce assez entièrement pour avoir le droit de vouloir en faire sa femme et d’éveiller à l’amour cette âme candide de jeune fille ?…

N’ignorait-il pas aussi ce que Lilian pensait réellement de lui et ce que dirait l’aristocratique lady Evans de cette demande d’un étranger que les hasards de la vie d’hôtel lui avaient seuls fait connaître ?…


III


— Lilian, es-tu là ? Pourquoi ne me réponds-tu pas ?

Et la porte de la chambre s’ouvrit devant Enid, qui vint glisser son bras autour de la taille de son amie. Lilian, accoudée sur l’appui de la fenêtre, le regard perdu dans la nuit criblée d’étoiles, se retourna vivement et rencontra sous ses lèvres le visage d’Enid, dont les yeux riaient d’une façon caressante, levés vers elle.

— Tu oublies que je pars demain, Lilian.

Il y a deux mois, tu ne m’aurais pas ainsi laissée te chercher partout sans me répondre, alors que nous allons être quelque temps peut-être sans nous voir, car il n’a pas été décidé du tout que vous viendriez nous rejoindre à Lugano.

— Non, c’est vrai, nous ne pensons pas encore à quitter Vevey, fit Lilian avec un imperceptible frémissement dans la voix. Nous y sommes si bien ! Toute ma vie, je me souviendrai des semaines que je viens d’y passer.

Une flamme malicieuse étincelait sur le visage d’Enid.

— Et tu crois que nulle part ailleurs tu ne pourrais être aussi bien qu’à Vevey, même si nous nous trouvions de nouveau réunies ? Lilian, je ne compte décidément plus pour toi…

Lilian, d’un geste de tendresse, se pencha vers son amie.

— Ne dis pas cela… Je t’aime toujours autant, ma chérie.

— Seulement…, continua Enid.

Les yeux de Lilian interrogeaient.

— Seulement, je ne suis plus toute seule à occuper ta pensée, n’est-ce pas, ma Lilian ?… Je n’arrive plus en première ligne…, voilà tout ?

Une rougeur ardente envahit le visage de Lilian, et elle tourna vivement la tête vers l’ombre de la fenêtre… Enid la considéra une seconde avec un affectueux petit sourire de triomphe, satisfaite d’avoir deviné si juste ; puis, elle alla s’asseoir sur le pied de l’étroite couchette de son amie, et, après un léger silence, elle appela :

— Lilian, ne regarde plus ainsi la lune, viens près de moi que nous profitions de notre dernière soirée.

Lilian obéit, approcha du lit un siège bas, et s’assit dans une attitude d’enfant câline, la tête appuyée à demi sur les genoux de son amie ; et quand elles furent ainsi, Enid s’inclina, et très doucement, tout bas, elle demanda :

Il te plaît donc beaucoup, chérie ?

D’un mouvement rapide, Lilian se redressa.

— Ô Enid, comment peux-tu parler ainsi ?… Comment sais-tu ?… Qu’est-ce qui te fait croire ?…

— Mes constantes observations… J’ai deviné tout simplement, puisque tu n’avais plus confiance en moi, et ne me disais rien.

— Oh ! ne me parle pas de ces choses, fit Lilian avec une sorte de révolte.

Elle était bien toujours pareille à elle-même, ne voulant point qu’on pénétrât sa pensée intime quand elle croyait devoir la cacher. Seulement, Enid avait des privilèges que ne possédaient point les autres ; elle le savait et usait de son droit. Un instant, elle demeura silencieuse, caressant les cheveux de Lilian qui songeait, contemplant, sans le voir, un mince croissant de lune profilé sur le ciel insondable. Puis, elle reprit :

— Et il t’a plu ainsi, tout de suite, du premier coup ?

Lilian réfléchit. Elle revoyait soudain le wagon à peine éclairé par les lueurs pâles du jour naissant, un homme d’allures froides et distinguées qui, en dépit des mouvements du train, griffonnait des notes sur un carnet, mais aussi l’examinait avec des yeux dont l’expression profonde et attentive l’avait frappée, ainsi arrêtés parfois sur elle.

— Non, il ne m’a pas plu tout d’abord, fit-elle lentement, très sincère, s’interrogeant elle-même. Je sentais qu’il m’observait, en dépit de son air correct, respectueux même… J’en étais mécontente, irritée, et j’aurais voulu, je m’en souviens bien, avoir l’occasion de lui dire quelque chose de désagréable pour lui faire comprendre à quel point je trouvais… déplaisante la liberté qu’il prenait de m’examiner.

— Ô Lilian, quel aveu !… Tu mériterais qu’il fût porté à la connaissance de M. Noris.

— Ce ne serait pas une révélation pour lui… Il y a longtemps que je le lui ai fait !…

— Ah ! fit Enid, d’un ton tellement significatif que, de nouveau, une flambée pourpre s’alluma sur la peau fine de Lilian.

— Enid, si tu te moques ainsi de moi, je ne te dirai plus rien…

— Mais, chérie, je ne me moque pas du tout de toi, je constate et j’écoute… Alors…

Jusqu’à cette heure, Lilian avait employé tout ce qu’elle possédait de résolution fière à garder le secret de sa jeune âme ; mais Enid avait brisé le sceau qu’elle y avait mis, et elle éprouvait tout à coup une infinie douceur à penser tout haut…

— Alors j’ai été surprise, reprit-elle du même accent sérieux et rêveur, quand je l’ai aperçu à l’hôtel même où nous descendions ; surtout quand j’ai appris son nom que j’avais souvent entendu citer.

— Tu l’as appris par moi ; ne l’oublie pas dans l’avenir, Lilian. Mais dès que tu as vu M. Noris, tu m’as demandé d’un air… mettons ennuyé… si « ce monsieur désagréable » demeurait dans l’hôtel, et quel il était…

Un sourire éclaira la physionomie de Lilian.

— Tu as raison, je l’aurais volontiers qualifié longtemps de cette façon, peut-être, si je ne l’avais rencontré chez Mme de Grouville… La vérité vraie, je crois, c’est qu’il me semblait surtout l’homme le plus… intimidant que j’eusse jamais rencontré. Je savais qu’il composait des œuvres très remarquables, qu’il était un grand écrivain ; et surtout ses yeux observateurs avaient toujours l’air de vouloir aller chercher tout au fond de ma pensée ce qui y était enfermé. J’avais peur qu’il n’y découvrit que… je l’avais remarqué… Puis aussi, je m’étais fait de lui une idée si sotte…

Et le sourire de Lilian s’accentua, illuminant de gaieté ses traits expressifs.

— Je m’imaginais que les hommes célèbres comme lui devaient être très différents des autres, qu’ils considéraient les simples mortels dédaigneusement, leur parlant du haut de leur talent, jouant enfin le rôle de divinités littéraires.

— Et puis ? fit Enid qui écoutait d’un air d’extrême attention, toujours assise au pied du lit, le menton appuyé dans le creux de sa main.

— Et puis il m’a parlé, simplement, comme l’eût fait Henry Digbay lui-même… quoique d’une autre façon, tellement plus intéressante que le soir…

— Le soir ? interrogea encore Enid, voyant que Lilian s’arrêtait, redevenue sérieuse. Voyons, chérie, sois bonne jusqu’au bout. Tu t’arrêtes toujours dans les moments intéressants. On voit bien que tu fréquentes des auteurs maintenant !

— Quand je me suis rappelé tous les détails de notre rencontre chez Mme de ville, j’ai compris que je l’avais mal jugé ; et même, ensuite, quand je l’ai connu davantage, j’ai pensé que… plus tard, je trouverais bon d’être aimée par quelqu’un qui lui ressemblât… Lorsque j’étais petite, ma vieille Bessy me répétait toujours que j’étais une orgueilleuse parce que je disais vouloir devenir la femme d’un roi très puissant ; c’était pour avoir le bonheur d’être protégée par lui, afin de pouvoir être fière de lui !… Maintenant…

Et un indéfinissable sourire passa encore sur les lèvres de Lilian :

— Oh ! maintenant, je suis devenue très raisonnable ; je ne demanderais plus un roi pour époux ; mais je pense toujours que, pour être pleinement heureuse, je voudrais que mon mari me fût supérieur, qu’il me parût vraiment mon maître !… Je voudrais éprouver pour lui la confiance que m’inspirait tante Katie, alors que j’étais encore une little thing. Quand elle tenait ma main dans la sienne, elle m’aurait emmenée n’importe où.

Lilian ne riait plus. On eût dit qu’une flamme brûlait dans son grand œil bleu, dont le regard était devenu singulièrement profond. Et Enid la considérait presque étonnée. Tant de fois ensemble, elles s’étaient amusées de ce qu’Enid appelait « les conquêtes de miss Evans »… Lilian y demeurait si indifférente !… Était-il donc sérieux à ce point, le sentiment qui la dominait aujourd’hui ?

Pensive d’abord, puis peu à peu égayée, Enid reprit, examinant la pointe de son petit soulier verni :

— Lilian, je ne t’ai jamais vue ainsi, ni avec Henry Digbay, qui était charmant, je t’assure, quoique tu l’aies dédaigné, ni avec Georges Undwood, ni avec les autres… Tu les recevais tous d’une si étrange manière ! Tu n’avais pas l’air du tout de t’apercevoir de l’admiration, de l’intérêt ou de l’affection même qu’ils avaient pour toi !… Tous les hommes paraissaient te charmer à peu près autant que des habitants de la lune !

— M. Noris ne ressemble pas à ceux dont tu parles, fit Lilian secouant la tête. Lui ne m’a jamais dit qu’il me trouvait… bien, ni demandé même un brin de fleur ; il n’a rien fait de toutes les choses de ce genre qui me déplaisent tant…, et cependant il me semble qu’il m’est dévoué plus que tous les autres… Auprès de lui, je me sens si bien protégée !… Où il me dirait d’aller, j’irais, car je suis sûre qu’il ne pourrait rien me demander qui fût mal !

Elle s’arrêta : sa voix, toute vibrante de conviction, avait résonné d’un accent bas et contenu qui donnait une force singulière à ses paroles. Combien il lui semblait étrange à elle-même de ne plus vivre insouciante des sentiments qu’elle inspirait. Maintenant elle eût tant souhaité que cet étranger sérieux, hautain, un peu triste, lui donnât quelque chose de l’affection dévouée qu’elle avait déjà inspirée à certains hommes sans la partager jamais !… Mais, comme une réponse à ce désir mystérieux et fou qui s’agitait inavoué en elle, voici qu’Enid disait, d’un petit ton maternel :

— J’ai peur, Lilian, que tu ne t’enthousiasmes trop pour M. Noris et qu’il ne vaille pas la peine d’être remarqué par toi ! Tu sais, les Français sont légers, ils admirent les jolis visages, — et tu es bien jolie ! ma Lilian, — et puis, en réalité, rien de sérieux dans leurs intentions : des hommages, des phrases, oh ! des phrases surtout, voilà tout ce dont ils se montrent prodigues ; puis quand nous les croyons bien à nous, ils nous tirent leur révérence, et adieu !

Tout cela, Enid le disait surtout par malice. Elle regretta ses paroles quand elle vit Lilian tressaillir, la bouche serrée par une contraction douloureuse. Vivement, elle reprit :

— Lilian, chère, pardonne-moi. Je te tourmente, et mes plaisanteries ne signifient rien du tout. N’y fais pas attention !

Une fois encore, Lilian secoua la tête.

— Je n’aime pas à t’entendre parler ainsi de… de M. Noris. — On eût dit que ce nom lui brûlait les lèvres. — Je comprends qu’il n’ait aucun motif de s’intéresser vraiment à moi. Il m’est tellement supérieur !… Qu’est-ce que je suis auprès de lui ?… Une petite fille insignifiante… une enfant !

Enid devint très sérieuse.

— Lilian, écoute-moi bien et crois-moi…

Il n’y a ici, dans l’hôtel, personne, tu entends, personne, dont, au fond, M. Noris s’occupe comme de toi… Nous autres, nous ne comptons pas pour lui ! Tu dois bien t’en apercevoir un peu.

— Oui, fit Lilian, l’accent assourdi et pensif, je l’amuse peut-être… Il est très bon pour moi… Je ne puis lui demander rien de plus, je ne le veux pas, mais…

— Mais ?… répéta Enid penchée vers son amie.

— Mais je sais bien que partout où il n’est pas, je me sens isolée, alors même que ceux que j’aime le plus sont autour de moi ; et quand il sera parti, quand nous serons retournées en Angleterre…

— Il faudra qu’il vienne t’y chercher, s’il ne veut point que miss Lilian soit bien malheureuse, n’est-ce pas, chérie ? conclut Enid, abandonnant soudain le pied du lit où elle était si bien installée, car, à travers la porte, discrètement, une femme de chambre venait de la demander pour des ordres à donner.

Elles s’embrassèrent avant de se séparer ; et les baisers de Lilian furent aussi affectueux que de coutume. Pourtant elle avait encore tressailli, comme froissée par les dernières et trop directes paroles d’Enid. Elle eût voulu ne les lui avoir jamais entendu prononcer… Ah ! pourquoi avait-elle permis à Enid de s’exprimer de la sorte !… Pour quoi s’était-elle trahie, alors que personne, pas même sa meilleure amie, n’aurait dû soupçonner ce qui se passait en elle !

Pauvre petite Lilian ! Elle était arrivée dans cet hôtel, quelques semaines plus tôt, sans que son âme, tout ensemble candide et passionnée, se fût jamais donnée ; et, auprès d’elle, lui témoignant une attention constante, s’était, depuis lors, trouvé un homme dont elle était trop intelligente pour ne point sentir la supériorité, qui l’avait conquise par cette supériorité même. Par lui, elle avait connu le plaisir infini de mettre sa pensée en contact avec une autre plus robuste, plus haute, plus puissante, qui la soutenait de son vol. Elle avait goûté la douceur extrême de se voir toujours comprise, enveloppée de sympathie… Et maintenant que les allusions trop claires d’Enid avaient, presque brutalement, précisé son rêve confus et délicieux, elle ne pouvait plus se cacher que jamais elle n’oublierait Robert Noris et ne rencontrerait d’homme auquel elle eût été plus entièrement heureuse de se confier pour toujours… Dieu ! comme elle s’était attachée à lui sans le savoir ! Quelle place elle lui avait laissé prendre dans sa vie, elle, la fière et indépendante Lilian !

Cependant il partirait bientôt peut-être ; il la quitterait avec un simple mot d’adieu, un serrement de main rapide, tout au plus une parole de regret sur leur séparation… Soit ; à l’avance, elle acceptait le déchirement de cette minute, mais jusqu’alors elle voulait jouir silencieusement, avec toute son intelligence et tout son cœur, de la présence de Robert.

Elle eut un frémissement de plaisir quand, le lendemain, elle l’aperçut à la gare, où il était venu saluer encore, au moment du départ, la famille Lyrton. Il resta sur le quai, auprès d’elle, jusqu’au moment où le train s’ébranla. En même temps qu’elle, il envoya un dernier signe d’adieu à Enid, qui leur souriait, un rayon de malice au fond de ses yeux bruns.

— Vite, Lilian, il faut rentrer maintenant, dit lady Evans, quand le dernier wagon ne fut plus qu’un imperceptible point s’effaçant de l’horizon.

Alors, à travers la petite ville inondée de soleil, ils revinrent lentement tous les trois, Robert ayant demandé à lady Evans la permission de l’accompagner. Et Lilian pensa tout à coup que jamais elle n’oublierait ce retour par les rues pleines de lumière, toutes riantes avec leurs échappées soudaines sur le lac d’un bleu intense. Les plus petits détails de cette promenade se gravaient dans sa pensée si nettement que longtemps après, elle se les rappelait tous ; elle revoyait une odorante gerbe de réséda à la porte d’une fleuriste, la vue d’Interlaken que lady Evans s’était arrêtée un instant à regarder, le titre d’une Revue dans laquelle Robert publiait une série d’articles et qu’elle avait lu au passage.

Pourtant elle avait la sensation de marcher en plein rêve et d’être absolument heureuse durant cet instant fugitif de sa vie… Elle eût voulu pouvoir demeurer ainsi des années, et encore des années, ayant Robert à ses côtés, écoutant résonner la voix mâle dont elle connaissait maintenant les moindres vibrations, sans crainte de se heurter à la brutalité cruelle d’un réveil soudain… Et un regret lui serra le cœur, quand elle aperçut, à travers les découpures du feuillage, la haute masse grise de l’hôtel, quand son pied foula les allées du parc. Sur le seuil même du hall d’entrée, une jeune femme se tenait, enveloppée dans une soyeuse pelisse de voyage, la petite toque couronnée d’ailes dégageant l’ovale parfait du visage, d’une blancheur mate. Les yeux fixés sur Lilian, elle la regardait approcher, marchant auprès de Robert. Celui-ci, occupé de sa seule causerie avec la jeune fille, avançait distraitement, si occupé qu’il ne remarqua point la voyageuse jusqu’au moment où celle-ci, retenant toujours autour d’elle les longs plis de son manteau, lui jeta, d’une voix très claire, presque mordante :

— Bonjour, Robert !

Il reîeva la tête et s’arrêta :

— Isabelle !… vous ici !

— Moi-même, en personne, comme vous voyez, fit-elle d’un ton de badinage, lui tendant la main. Pensez-vous donc que Vevey soit votre domaine privé et que le commun des mortels n’y puisse pénétrer ?

— J’aurais bien mauvaise grâce à m’accorder cette prétention, dit-il du même accent qu’elle avait employé. Et si j’avais su que vous dussiez arriver, je…

— Vous seriez venu au-devant de moi, n’est-il pas vrai ? C’eût été vraiment gentil de votre part, car vous devez être fort occupé ici et ne point manquer de distractions…

Elle avait achevé sa phrase du bout des lèvres, avec un singulier sourire, et ses yeux avaient glissé entre les cils vers Lilian qui montait l’escalier, enveloppée par la clarté d’une haute fenêtre.

— Occupé ? Absorbé ?… Mon Dieu, je ne le suis pas plus qu’à Paris, quand j’ai le plaisir de vous voir chaque jour.

Elle avait commencé l’attaque ; elle ne s’étonna pas de la riposte et reprit en souriant :

— Admettons que le mot « plaisir » n’est pas venu se placer dans votre réponse par un simple effet de politesse et laissez-moi vous annoncer que vous allez jouir du plaisir en question durant quelque temps.

Il s’inclina légèrement.

— Est-il indiscret de vous demander quel heureux hasard vous amène à Vevey ?

— Un hasard, oui !… Mais heureux ! Le mot est tout au moins discutable… Vous savez que mon père fait une saison à Évian ; et ma mère, bien résolue à l’y accompagner, m’avait entraînée à sa suite pour ne point se séparer de mes enfants dont elle ne peut plus se passer… Mais nous avions un temps abominable à Évian, très froid ; ma petite Sabine s’y est enrhumée, s’est mise à tousser d’une façon inquiétante ; le médecin m’a engagée à l’emmener dans une station plus chaude, sur l’autre rive du lac, et finalement m’a envoyée à Vevey.

— D’où il suit que nous devons être reconnaissants à l’amour maternel de votre arrivée parmi nous, fit-il avec une imperceptible raillerie dans la voix qu’elle ne remarqua pas.

Elle se trompait étrangement, si elle espérait qu’il ne pénétrerait point le vrai motif de son installation à Vevey. Il comprenait qu’elle s’était étonnée de l’y voir prolonger son séjour. Il se pouvait aussi qu’une chronique bavarde eût rapproché son nom de celui de miss Evans… Et cela avait suffi pour qu’elle vînt, avide de savoir si elle devait redouter cette inconnue.

À coup sûr, elle s’était préparée à soutenir toute comparaison, car elle était merveilleusement en beauté quand elle descendit pour le déjeuner, suscitant sur son passage cet insaisissable murmure charmé qu’elle adorait entendre. Durant tout le repas, elle se fit un amusement de causer avec Robert à demi-voix, comme pour mieux l’isoler des étrangers présents et affirmer hautement l’intimité naturelle que les liens de famille mettaient dans leurs rapports. Elle se sentait surtout joyeuse, parce qu’ainsi elle forçait Robert à détourner son attention de cette miss Evans, en qui elle avait, du premier regard, redouté une rivale. Mais de cette impression, elle ne voulait rien laisser voir.

— C’est le modèle que vous rêviez à Paris. cette petite Anglaise ? demanda-t-elle tout à coup à Robert, quand, quelques minutes après le déjeuner, Lilian sortit du salon. Voilà donc le pauvre petit papillon que vous avez disséqué… Vous l’avez bien choisi… en apparence, tout au moins… Mes compliments ! Robert.

Elle parlait d’un ton léger, allongée nonchalamment dans son fauteuil, ayant examiné Lilian, d’un coup d’œil perçant, à l’ombre de ses paupières mi-closes. Robert n’avait pas relevé ses paroles, et elle continua, voulant l’obliger à répondre :

— Savez-vous, mon ami, que je plains un peu cette petite… Peut-être a-t-elle attaché une certaine importance à l’intérêt dont vous jugiez à propos de la gratifier ; et trouvera-t-elle fort désagréable, un jour, de découvrir que son cavalier assidu n’était qu’un observateur curieux… Quant à vous, j’imagine que vous m’êtes très reconnaissant de vous avoir engagé à venir à Vevey…

Il eut un étrange regard vers elle.

— Je ne sais ce que l’avenir me tient en réserve comme résultat final de mon séjour en Suisse, mais, quoi qu’il en soit, je vous serai toujours, en effet, fort reconnaissant de m’avoir engagé à choisir Vevey comme champ d’observations.

La jeune femme tressaillit. Pourquoi Robert parlait-il ainsi ? Était-il possible que, réellement, comme elle en avait eu l’intuition, cette jeune fille ne fût plus une indifférente pour lui ? Là où, avec toute son habileté, son charme, son éclatante beauté, elle avait échoué, une enfant de dix-huit ans allait-elle réussir !

— Il éprouve pour elle une curiosité de dilettante, avait-elle pensé tout d’abord. Elle l’amuse et il l’étudie.

L’amusait-elle seulement ? Quelques jours à peine après son arrivée, Isabelle ne pouvait plus le croire. Elle était trop fine pour n’avoir point saisi mille nuances délicates et expressives dans les égards qu’il montrait à la jeune fille, pour ne point se rendre compte qu’elle lui inspirait plus qu’un simple intérêt d’artiste. Et une colère sourde s’éveillait en elle contre Lilian. Elle était allée voir Mme de Grouville, avide de la questionner ; et quand elle avait négligemment jeté dans la conversation le nom de Lilian Evans, elle avait entendu qualifier la jeune fille de « délicieuse enfant », lady Evans de « nature d’élite, de femme éminemment distinguée, toute dévouée à sa nièce orpheline ». Et Mme de Grouville avait continué avec son impétuosité habituelle : « La chère créature ne sera heureuse que le jour où elle verra mariée sa pauvre petite Lilian… Ce qui ne sera point aisé ! » avait-elle fini tout bas, comme pour elle seule.

D’abord, Isabelle n’avait point pris garde à ces derniers mots surpris par son oreille attentive, non plus qu’au qualificatif inattendu ajouté par la baronne de Grouville au nom de la jeune fille : « Pauvre Lilian… » Pourquoi ?… Mme de Grouville avait-elle donc un motif de désigner ainsi celle qu’elle appelait « sa petite Lilian » ? Isabelle fit tout à coup cette réflexion quand, le soir de sa visite, elle se retrouva seule dans son appartement, fiévreuse, irritée, parce qu’elle venait de constater quelle musicienne consommée était Lilian.

Y avait-il donc quelque mystère pénible concernant la jeune fille que tenaient caché ceux qui l’aimaient ?… Peut-être était-ce là le moyen sûr de séparer Robert de cette Lilian qui le lui enlevait… Mais qui questionner ?… Comment savoir ? Chez Mme de Grouville, une nombreuse société anglaise était reçue… Peut-être y rencontrerait-elle celui ou celle qui pourrait lui donner les renseignements qu’elle désirait soudain, avec une ardeur fébrile et méchante. Et, en vérité, le hasard la servait, car une nouvelle garden-party allait avoir lieu aux Cytises ; elle pourrait donc commencer tout de suite cette espèce d’enquête vers laquelle elle se précipitait avec la passion d’une coquette atteinte cruellement dans sa vanité et qui, à n’importe quel prix, veut avoir sa revanche.

Elle avait bien prévu ; toute la colonie cosmopolite la plus choisie de Vevey était réunie chez Mme de Grouville quand elle y entra, deux jours plus tard, et elle fut bientôt aussi entourée qu’elle le pouvait souhaiter. Mais que lui faisaient, en cette minute, son succès de femme, cet empressement qu’apportaient les hommes à lui être présentés, puisque le seul qui l’occupât, Robert, n’était point là… Viendrait-il seulement !… Et, nerveuse, elle causait avec une animation qui lui donnait un incomparable éclat.

— Est-il possible, comtesse, d’arriver jusqu’à vous ? fit une voix derrière elle.

Indifférente, elle se retourna et reconnut le baron Hurel, une façon de vieux diplomate aimable et insignifiant qu’elle voyait à Paris, chez Mme de Grouville.

— Comtesse, quelle divinité bienfaisante vous amène ici pendant mon court passage à Vevey ?

En quelques mots, Isabelle lui eut répondu. Il l’écouta d’un air charmé, s’assit près d’elle, enchanté de leur rencontre ; et, pendant un moment, elle prit plaisir à évoquer avec lui toute sorte de souvenirs parisiens, à écouter ses compliments, qu’elle dégustait sans s’occuper de leur valeur, comme une enfant gourmande grignote tous les bonbons indifféremment.

Mais, soudain, elle cessa de l’entendre, et il lui parut importun. Dans le grand salon, venaient d’entrer lady Evans et Lilian.

Ah ! certes, Isabelle était encore bien belle mais elle n’eût jamais pu effacer cette enfant de dix-huit ans, qui avait pour elle sa jeunesse en fleur. D’un œil jaloux, Isabelle l’examina depuis la pointe de son petit soulier jusqu’aux mèches blondes qui volaient au hasard sur son front… À quoi bon ! Ce qui la rendait si séduisante, ce n’était point la robe qu’elle portait, mais ses yeux de fleur bleue, brillants de vie, sa carnation fine et splendide, ses lèvres rondes qui se relevaient si joliment sur les dents laiteuses… Isabelle le comprit et un désir aveugle de briser ce charme juvénile lui étreignit tous les nerfs… Ne venait-elle point aussi de surprendre le regard rapide de Lilian autour du salon cherchant Robert… Lui, absent, les autres n’existaient pas ; et Isabelle triompha de cette déception de la jeune fille. Puis envahie du besoin âpre de savoir tout ce que l’on disait de Lilian, elle se tourna vers le baron Hurel et demanda dédaigneusement, la désignant de son éventail :

— Qui est-ce ?

— Cette jeune fille ? une Anglaise, lady Lilian Evans.

— Oui, je sais cela. Elle est au même hôtel que moi.

— Au même hôtel aussi que notre ami Noris, fit le baron plissant avec malice sa bouche trop mince. Et tout écrivain psychologue, tout blasé qu’il est, Noris me paraît avoir pris rang parmi les admirateurs de cette jeune beauté, la plus remarquable de notre société, avant que vous fussiez ici, comtesse.

Elle eut une faible inclinaison de la tête, et, l’accent bref, demanda encore :

— C’est une héritière, n’est-ce pas ?… de vieille famille ?

— Hum… hum… une héritière… Lady Evans a une immense fortune, mais sa nièce… Si j’en crois mes vieux, vieux souvenirs, — et encore ne pourrais-je rien affirmer, — le père de Mlle Evans, à ce que j’ai entendu dire en Angleterre, aurait été un assez triste personnage et n’aurait guère laissé des richesses à sa fille…

— Ah ! fit Isabelle avec un accent d’intérêt si vif que le diplomate se sentit tout aise de l’avoir ainsi captivée.

Et, encouragé par ce début, il continua très empressé :

— Mon Dieu, comtesse, personnellement je suis assez mal renseigné au sujet de la famille de Mlle Evans, que je ne connais pas, en définitive. Mais s’il vous était agréable d’avoir quelques détails sur l’origine de cette jeune fille, je suis tout à votre disposition pour vous les procurer, aussi complets que vous le désirerez. Je sais que lady Evans possède des domaines héréditaires dans le Cornouailles, et j’ai, en Angleterre, des amis, dans cette même région, qui me fourniront tous les documents possibles.

— J’userai alors bien volontiers de votre aimable proposition, fit Isabelle dont la gorge était sèche et les lèvres brûlantes. J’ai un motif très sérieux de souhaiter connaître tout ce qui concerne miss Lilian. Mais je vous serais obligée de ne point parler de cette mission que j’ai le plaisir de vous confier. Si vous le voulez bien, ce sera un secret entre nous.

Isabelle avait achevé sa phrase d’un ton de demi-badinage, l’accompagnant de ce sourire qu’elle réservait à ceux qui avaient eu le don de la satisfaire et qui rendait si brillantes ses prunelles noires… Mais ce sourire s’effaça vite, elle venait d’apercevoir Robert auprès de Lilian…


IV


Le courrier du soir était encore passé sans apporter les nouvelles qu’Isabelle attendait avec une impatience fiévreuse. Sur sa table, il y avait là les journaux que la femme de chambre avait apportés ; et des larmes de dépit lui montaient aux yeux devant son impuissance à empêcher que Robert et Lilian ne fussent chaque jour plus rapprochés l’un de l’autre par l’effet même de leur vie sous le même toit.

— Et c’est moi qui stupidement ai engagé Robert à venir ici ! pensa-t-elle mordant si fort la dentelle de son mouchoir qu’elle la déchira. Mais aussi pouvais-je m’imaginer qu’un sceptique comme lui s’éprendrait d’une fillette de dix-huit ans et serait capable de devenir fou d’elle, de l’aimer réellement ?

Elle connaissait trop bien Robert pour ne pas être certaine que quelque chose avait changé en lui depuis le jour où il lui avait dit adieu à Paris, pour ne pas avoir acquis la conviction implacable et très nette que jamais maintenant elle ne l’amènerait à elle comme elle l’avait voulu. Et la vanité blessée, l’orgueil l’affolaient de jalousie, la pénétrant du désir invincible de le séparer de Lilian à tout prix. Heureusement, Robert allait partir pour quelques jours à Genève, où il avait promis depuis longtemps de faire deux conférences pour une œuvre de charité, et elle profiterait de cette absence pour se rendre elle-même à Évian avec ses petites filles que sa mère souhaitait voir.

Par la fenêtre ouverte, la brise lui apporta tout à coup les premiers accords par lesquels préludait un invisible orchestre… Ah ! oui, il y avait concert ce soir-là dans les jardins de l’hôtel… Elle l’avait oublié depuis qu’elle demeurait là, dans son appartement, où l’avaient rappelée des ordres à donner au sujet de ses enfants. Et, pendant ce temps, Robert était en bas, dans le salon, auprès de Lilian ! D’un mouvement brusque, elle se leva du fauteuil où elle s’était jetée, examina soigneusement, dans la glace, son beau visage, afin de voir si ses larmes n’y avaient point laissé de traces. Puis, rassurée sur ce point, elle descendit.

La porte du salon n’était point fermée, et, du vestibule, elle distinguait nettement un groupe formé par Robert Noris et Lilian. La jeune fille était assise, la main posée sur un album entr’ouvert, les yeux levés vers Robert ; il semblait lui donner une explication, et elle l’écoutait la tête un peu renversée, dans une attitude confiante et jeune…

Si Mme de Vianne avait encore douté que Lilian aimait Robert, elle en eût acquis la certitude dans ce regard d’enfant qui cherchait celui du maître. Jamais non plus, sur le visage de cet homme hautain, elle n’avait vu pareille expression de douceur.

Son sang se mit à courir brûlant dans ses artères, et sans attendre plus, elle entra dans le salon. Mais son instinct de femme du monde était si puissant, la dominait si bien, que personne de ceux qui la virent traverser lentement la pièce, pour se diriger vers les deux jeunes gens, ne soupçonna la tempête qui grondait en elle.

— Eh bien, miss Lilian, dit-elle avec un sourire de sa belle bouche frémissante, vous ne sortez pas ce soir ?… Il fait si beau ! Ne venez-vous pas écouter la musique dehors ?

Lilian hésita… Pourquoi sortir quand elle était si bien dans ce salon, Robert près d’elle ? Mais le regard de la jeune femme errant avec insistance autour de la pièce presque déserte l’atteignit comme une insinuation malveillante. Elle se leva aussitôt.

— Volontiers, madame, je vous accompagnerai, si vous le permettez.

Robert intervint :

— Vous ne pouvez aller dans le jardin ainsi. Il faut vous couvrir.

— Est-ce bien nécessaire, croyez-vous ? Je ne suis pas frileuse du tout.

Pour toute réponse, très simplement, il prit l’écharpe de souple laine blanche jetée derrière elle sur le canapé, et l’en enveloppa avec autant de soin que l’eût pu faire lady Evans elle-même.

— Et maintenant, je vous rends votre liberté, miss Lilian.

— Vous ne nous suivez pas, Robert ? demanda Isabelle, qui, la physionomie impassible et dure, avait contemplé toute la scène.

— Excusez-moi, je suis obligé d’aller répondre à quelques lettres. Je vous rejoindrai tout à l’heure.

La jeune femme inclina la tête et prit le bras de Lilian pour sortir, comme si elle eût craint que sa compagne ne lui échappât. Elle ne chercha pas à se rapprocher des groupes déjà installés sur la terrasse ni des promeneurs qui arpentaient l’allée sablée, tandis que l’orchestre entamait un chant de valse, et s’assit avec la jeune fille presque à l’écart. Puis, d’un indéfinissable accent, elle commença :

— Vous m’en voulez beaucoup, j’en suis sûre, de vous avoir privée de la conversation de Robert, qui paraissait vous captiver fort ?

— M. Noris était assez aimable pour répondre à mes questions sur le sujet de ses conférences à Genève.

— Alors, miss Lilian, vous voici décidément en passe de devenir une vraie collaboratrice pour lui…

Lilian sourit.

— Moi ? madame… Oh ! je ne vois guère comment je pourrais jamais mériter un si beau titre !

— Ma chère, laissez-moi vous dire que vous le méritez déjà, et rendez même grand service à Robert.

Pour la seconde fois, un cri de surprise s’échappa des lèvres de Lilian.

— Je lui rends service ? moi ?

— Très grand service, je vous le répète, et je m’étonne même qu’il n’ait point songé à vous le dire et à vous remercier. En vérité, il est bien ingrat !

Les yeux noirs d’Isabelle étincelaient dans la nuit. Elle devinait, palpitante d’une joie secrète, l’âme de la jeune fille, devant sa révélation ; et elle fut envahie par une satisfaction cruelle, à l’idée qu’elle travaillait à éloigner Lilian de Robert… L’orchestre résonnait avec des accords éclatants et pressés ; elle pouvait parler sans crainte d’être entendue par d’autres que par la jeune fille. Dépliant son éventail d’un geste léger, elle poursuivit :

— Vraiment, Robert ne vous a point appris, dès le début, ce qu’il attendait de vous ?… Il est étonnant !… Car enfin, ne le connaissant pas, vous pouviez supposer… bien des choses… le voyant ainsi sans cesse occupé de vous !… Je crois qu’il sera sage à moi de réparer sa négligence… Donc, figurez-vous que Robert écrit un roman pour lequel il lui fallait un type de jeune fille étrangère… Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler un peu de ses procédés de composition !… Vous savez qu’il étudie autant que possible ses caractères d’après nature, et met tout en œuvre pour bien observer les personnes qui lui semblent l’incarnation des héros ou des héroïnes qu’il veut créer…

Isabelle s’arrêta une seconde, cherchant à voir dans l’obscurité le visage de Lilian. La jeune fille n’avait pas bougé ; mais ses mains étaient jointes, très serrées l’une contre l’autre ; et ses grands yeux clairs demeuraient attachés sur ceux d’Isabelle avec une attention profonde.

— Alors, madame ? interrogea-t-elle.

— Alors, ma chère, au moment où Robert m’a mise au courant de ses nouveaux projets littéraires, je l’ai engagé à venir faire à Vevey ses études sur les jeunes filles étrangères… et il a été bien récompensé d’avoir suivi mes conseils… puisqu’il vous a trouvée sur son chemin !

— Voulez-vous dire, madame, que M. Noris m’ait fait la grâce de me considérer comme un modèle… à la disposition de sa curiosité ?

Un frémissement faisait trembler sa voix,

Isabelle devina qu’elle était atteinte dans son âme, dans sa dignité fière ; et, impitoyable, elle poursuivit :

— Dès le premier abord, M. Noris vous a considérée, ma chère miss Lilian, comme un charmant petit modèle bien confiant, qui se laissait pénétrer de la plus aimable façon, chose que notre auteur a fort appréciée, je vous prie de le croire ; il y gagnera, ce à quoi il tient le plus, un grand succès pour son livre.

— De telle sorte que les modèles se payant, si je suis bien renseignée, il ne me reste qu’à demander mon salaire ? fit Lilian se levant toute droite, avec la sensation qu’une invisible étreinte lui broyait le cœur, y brisant quelque chose qui, peu d’instants plus tôt, chantait en elle comme un oiseau joyeux.

Isabelle eut un haussement d’épaules ; une flamme méchante brillait dans son regard.

— Mon Dieu, quelle façon tragique, mon enfant, de prendre un fait bien simple et dont vous avez tout lieu d’être flattée… Vous serez tout bonnement immortalisée par ce prochain roman de Robert…

Elle s’arrêta encore. Peut-être attendait-elle une réponse, un mot de Lilian qui lui prouvât qu’elle avait bien commencé son œuvre de destruction. Mais la jeune fille s’était rassise, et Mme de Vianne distinguait seulement, découpé sur la nuit bleuâtre, son profil délicat, dont les lignes avaient pris tout à coup une rigidité étrange.

De sa voix un peu chantante, Isabelle reprit encore :

— Je serais désolée, miss Lilian, de vous avoir enlevé une illusion sur le compte de Robert… Mais un jour ou l’autre, vous auriez perdu la bonne opinion que vous avez de lui… Si vous l’avez pris pour un homme de sentiment, vous vous êtes bien trompée… Chez lui, le cerveau a absorbé le cœur… Voyez-vous, ma chère, il nous considère comme les petites filles considèrent les poupées qu’on leur donne… Et encore, certaines aiment les leurs !… Il nous étudie ainsi qu’il étudierait un jouet bien construit, plus ou moins original, amusant, dont il est intéressant de démonter le mécanisme… Mais voilà tout ce qu’il nous donne ; c’est du haut de ses observations qu’il nous contemple et nous juge… Il semble occupé de nous seules, attentif à nos moindres paroles, à nos gestes ; ses yeux ne nous abandonnent pas ; et, naïvement, nous nous persuadons que nous sommes devenues tout pour lui !… Quelle sottise !… C’est l’auteur prenant des notes qui ne nous quitte pas…, par métier ;… l’homme, chez lui, a disparu devant l’écrivain… Du jour où il n’attend plus de nous aucune révélation, quand nous sommes devenues banales à ses yeux, nous pouvons être sûres de ne plus le rencontrer sur notre chemin. Soyez tranquille, ma chère, quand Robert Noris vous aura suffisamment analysée, quand vous ne posséderez plus pour lui la saveur de la nouveauté, quand son roman sera en bonne voie, il ne songera plus à vous regarder vivre !

L’accent d’Isabelle résonnait plein d’une amertume sourde et violente, éveillée par la blessure de son orgueil féminin ; et il était si sincère que Lilian frissonna. Tout à l’heure, des mots de protestation indignée lui étaient montés aux lèvres devant les insinuations de la jeune femme. Elle les avait arrêtés par un suprême effort de volonté, soutenue par l’instinct qu’elle ne devait point trahir la violence de son émotion. Mais maintenant sa foi en Robert s’écroulait sous le coup des affirmations d’Isabelle, car elle jugeait la jeune femme à sa mesure, incapable d’un mensonge. D’ailleurs, Mme de Vianne connaissait Robert Noris de longue date ; mille fois mieux qu’une jeune fille étrangère, elle savait ce qu’il était… Et ce cruel jugement qu’elle portait sur lui devait être vrai, affreusement vrai !

Une révolte poignante grondait dans l’âme de Lilian, et le même frémissement l’ébranlait toute, que si on lui eût dit que Robert l’avait trahie… Ainsi, depuis deux mois, elle servait de modèle à cet écrivain ; et, croyant trouver en lui presque un ami, elle lui avait naïvement laissé voir toutes ses impressions, elle lui avait larges ouvert sa pensée et son cœur, lui avait bien souvent permis d’y lire… Et peut-être, lui si perspicace, il y avait, vu quelle sympathie irrésistible et chaude l’emportait vers lui… Alors il avait dû trouver amusant cet enthousiasme de petite fille, en suivre le développement…, y trouver le sujet de notes pour son œuvre…

Dans la nuit, une flamme lui empourpra le visage. Seulement aussi, en dépit de toute sa volonté, une larme glissa sous sa paupière alourdie. Mais il faisait trop sombre pour qu’Isabelle pût le remarquer.

— Il m’a menti !… Il n’a pas agi loyalement envers moi ! Oh ! que c’est mal ! murmura-t-elle avec passion, d’un insensible mouvement des lèvres.

Il lui venait une soif de s’enfuir, d’aller se réfugier dans sa chambre, de cacher son visage dans l’oreiller, et puis de pleurer jusqu’au moment où elle n’aurait plus de larmes, de s’abandonner à cette détresse qui s’emparait d’elle, l’accablant d’une affreuse sensation de vide.

— Comme vous êtes silencieuse, miss Lilian, fit la jeune femme, qui, du même geste distrait, continuait d’agiter son éventail.

Elle se raidit contre le chagrin qui lui étreignait le cœur.

— J’écoute la musique, madame ; l’orchestre est excellent ce soir, dit-elle lentement avec un courageux effort pour que l’accent de sa voix ne la trahît point. Mais elle comprenait bien qu’elle ne pourrait longtemps conserver ce calme apparent.

Heureusement quelques hommes s’approchaient et ils allaient rompre son douloureux tête-à-tête avec Mme de Vianne.

— Mademoiselle Lilian, fit gaiement l’un d’eux, un Français, Paul de Gayres, grande fête ce soir à l’hôtel ; l’orchestre nous promet autant de tours de valse que nous pouvons en souhaiter. Voulez-vous me faire l’honneur de m’accorder le premier ?

Danser ! quand elle se sentait la poitrine pleine de sanglots ! Pourtant elle répondit, trouvant même un faible sourire :

— Bien volontiers, je vais écrire votre nom sur mon carnet, en tête de tous ceux qui viendront.

Sa fierté, qu’Isabelle avait si habilement mise en jeu quelques instants plus tôt, la soutenait maintenant dans son angoisse. Ni Mme de Vianne ni lui ne devaient soupçonner ce qu’elle souffrait. Il fallait qu’elle demeurât la même ; qu’elle se montrât très gaie afin que cette Isabelle sans pitié ignorât qu’elle l’avait désespérée. Et aussitôt elle se leva pour suivre, dans le salon, le jeune homme qui s’inclinait devant elle, lui offrant son bras.

En traversant le hall, elle jeta dans la glace un regard furtif ; elle avait peur que son visage ne fût bien altéré et qu’il ne le remarquât. Mais elle était seulement très pâle, ayant à peine aux joues une frêle petite flamme rose, et ses yeux brillaient comme si un feu secret y eût brûlé.

Autant qu’il lui fut possible, elle dansa durant toute la soirée, pour échapper à la moindre possibilité d’une conversation avec Robert. Elle qui, d’ordinaire, eût tout sacrifié pour une minute de causerie ! Mais une fois cependant, comme, dans l’intervalle de deux valses, elle s’était assise, toute brisée par l’émotion éprouvée, elle l’entendit derrière elle qui l’interrogeait avec cet accent qu’elle avait tant aimé à lui entendre :

— Qu’avez-vous, miss Lilian ? Êtes-vous souffrante ? Vous aurez eu froid dans le jardin.

— Non, fit-elle brièvement, serrant ses lèvres l’une contre l’autre pour mieux retenir les mots qui lui venaient en foule.

Il l’enveloppait de son regard pénétrant ; elle ne put en soutenir la question et se détourna pour parler à l’un de ses danseurs… Ah ! si Robert avait su quelle souffrance la meurtrissait tandis qu’elle se levait pour valser, répondant par un petit sourire plein de fièvre aux paroles de son cavalier. — S’il l’avait connue, cette souffrance, il y eût sans doute trouvé matière à de nouvelles études !

Plus d’une fois, durant la soirée, elle rencontra ses yeux qui l’observaient toujours avec une expression qui la remuait toute, une expression triste. Mais, obstinément, elle tournait la tête ne voulant point le voir.

Oh ! comme c’était un bienheureux hasard qu’il partît le lendemain même pour Genève, de très bonne heure ! Quand il reviendrait, elle serait plus forte pour cacher la révolte douloureuse qu’il excitait eu elle. Soigneusement, elle veillerait sur elle-même, afin de lui enlever la pensée qu’il n’était pas un indifférent pour elle. Et puis, si le rôle lui semblait trop difficile à jouer, elle partirait, voilà tout !

— Oui, je partirai ! Mais comment ferai-je pour l’oublier ? murmura-t-elle passionnément quand elle fut enfin seule dans sa chambre, et des larmes, les premières, inondèrent son visage.

Elle s’endormit, lasse de pleurer. Quand elle ouvrit les yeux, le lendemain, il lui restait seulement l’impression vague que, le soir précédent, elle avait éprouvé un violent chagrin ; trop vite, elle se rappela… La journée commençait si belle qu’aussitôt habillée elle s’enfuit dehors, pensant bien qu’elle ne rencontrerait personne à cette heure matinale ; elle voulait retrouver dans les allées solitaires à travers lesquelles, la veille encore, elle marchait si joyeuse, quelque chose de son rêve fini. Tout de suite, elle se dirigea vers la terrasse allongée au bord du lac où, si souvent, ils avaient causé.

Elle s’assit là, songeuse, le cœur meurtri, insouciante des minutes qui s’écoulaient… Un pas broyant le sable de l’allée lui fit relever la tête, et un désir de fuir l’ébranla tout entière en reconnaissant Robert. Était-ce le hasard qui l’amenait, ou bien savait-il qu’elle était là ?… Alors que lui voulait-il ?

Elle s’était dressée, avec un mouvement pour s’échapper, mais il était trop près d’elle. D’ailleurs, sans qu’il lui eût dit un mot, elle avait compris qu’il ne la laisserait pas ainsi se dérober. Ah ! bien vite, il avait remarqué que, subitement, elle était devenue autre pour lui… Comment avait-elle pu espérer qu’elle tromperait sa clairvoyance !…

Elle n’eut pas un geste pour lui tendre la main et resta immobile, le cœur frémissant :

— Est-ce que réellement vous me laisserez ainsi partir pour Genève sans une parole d’adieu, avec la pensée que vous êtes irritée contre moi et que vous êtes résolue à ne point me dire pourquoi ?… Qu’est-il arrivé ?… Ne sommes-nous plus amis ?

Il avait dans la voix ces notes profondes qui avaient eu si grand empire sur elle, mais qui demeurèrent sans effet, tant le souvenir des paroles d’Isabelle était encore brûlant dans sa pensée. Et le cri de tout son être jaillit de son âme franche, emportée dans un irrésistible élan qui bouleversait d’un seul coup toutes ses résolutions de silence :

— Pourquoi m’interrogez-vous ? Est-ce encore une scène de votre roman que vous préparez ?… Dans ce cas, prévenez-moi afin que je joue mieux mon personnage !

— Votre personnage ?… De quel roman parlez-vous ?… Qu’y a-t-il ?

— De celui auquel vous travaillez ! Pourquoi feindre de ne pas me comprendre ? poursuivit-elle ardemment… Oh ! je sais qu’il y a des femmes qui seraient très orgueilleuses d’avoir été pour vous un… type à étudier… Moi pas !… Je ne puis accepter l’idée que depuis deux mois tous prenez soin de noter mes sentiments, mes idées, mes impressions… que sais-je encore ?… afin d’en faire des documents, comme l’on dit, pour vos livres ; que vous causiez avec moi dans ce seul but, que… Ah ! j’aurais mille fois mieux aimé vous entendre me dire franchement ce que vous attendiez de moi… Au moins, vous ne m’auriez pas prise en traître… Je ne vous aurais permis de voir que ce qu’il m’était indifférent de laisser connaître ! Je, me serais tenue en garde contre votre curiosité… Vous m’avez trompée… C’est mal, bien mal !

Elle s’arrêta net ; des larmes faisaient trembler sa voix, et elle ne voulait pas pleurer devant lui. Obstinément, elle considérait un massif d’héliotropes à ses côtés ; pour lui dérober son visage, elle se pencha et cueillit une des branches parfumées. Elle ne vit pas qu’il était devenu très pâle et qu’un pli d’amertume douloureuse soulignait sa bouche.

— Alors vous pensez, dit-il après quelques secondes de silence, que je ne me suis pas comporté envers vous comme un honnête homme ?… Vous êtes dure, très dure… C’est Mme de Vianne, n’est-il pas vrai, qui a pris soin de vous édifier de la sorte au sujet de mes intentions ?… J’aurais dû prévoir qu’elle ne vous emmenait pas sans motif, hier soir, et vous retenir, vous garder…

— Afin de pouvoir continuer votre étude sans être troublé ! acheva-t-elle avec une vivacité douloureuse, froissant entre ses doigts tremblants la petite branche d’héliotrope. Je ne regrette pas d’avoir appris la vérité par Mme de Vianne. Il vaut toujours mieux savoir ce qui est…, dût-on en souffrir !

Il ne releva point cette exclamation échappée au cœur même de Lilian et reprit d’un ton grave et contenu :

— Alors vous partagez l’opinion de Mme de Vianne en ce qui me concerne ?… Vous croyez que, par pure curiosité de dilettante, je prenais plaisir à causer avec vous, je souhaitais vous quitter le moins possible, je m’intéressais à tout ce qui vous touchait ? Dites, répondez-moi…, je vous en prie, Lilian.

Elle frissonna à ce nom de Lilian qu’il venait soudain de lui donner. Il eût parlé ainsi dans un salon de l’hôtel que, peut-être, elle lui eût répondu hautaine et se fût dérobée ; mais, dans ce parc solitaire, inondé d’une pure clarté matinale, l’idée ne l’effleura même pas de n’être pas entièrement sincère.

— Oui, j’ai cru tout ce que vous dites, fit-elle les yeux perdus vers les lointains bleus du lac.

Sans s’en apercevoir, elle avait parlé au passé ; on eût dit que les paroles d’Isabelle avaient tout à coup perdu pour elle de leur valeur. Elle écoutait seulement Robert debout devant elle et qui maintenant poursuivait, du même accent qui la dominait :

— Écoutez ma confession, Lilian et tenez-m’en compte, puisque vous aimez tant la franchise. Mme de Vianne vous a dit vrai… Je suis venu à Vevey pour travailler, pour observer, en quête de caractères originaux… Elle vous a dit vrai encore en vous apprenant que, dès notre première rencontre, — en wagon, vous souvenez-vous ? — j’avais entrevu en vous l’incarnation même du type de jeune fille qui me paraissait le plus charmant… Pour cette raison d’abord, en effet, j’ai désiré me rapprocher de vous…

Il s’arrêta, et le vol bourdonnant des abeilles arriva très fort aux oreilles de Lilian, dont l’âme même écoutait, apaisée soudain et envahie par un calme délicieux…

— Puis, pour un autre motif, Lilian, j’ai ensuite continué à vous rechercher sans cesse… Cela, Mme de Vianne ne vous l’a pas dit ; et c’était pourtant la seule vérité qu’elle eût désormais à vous révéler… En apprenant à vous connaître, Lilian, j’avais appris à vous aimer…

— À m’aimer ! mon Dieu !

— Est-ce que vous ne voulez pas me le permettre ? dit-il d’un accent bas qui monta vers elle comme une prière.

Et aussi simplement, aussi ardemment que l’eût pu faire l’homme le plus dénué de mérites aux yeux d’une femme, il poursuivit :

— Je sais bien que je suis d’une extrême audace en vous parlant ainsi… ; que je ne possède rien de ce qui peut plaire à une enfant comme vous, et pourtant je n’ai pas le courage de me taire… Lilian, avez-vous confiance en moi, maintenant, pleine et entière confiance ?

Elle inclina la tête, incapable de parler. Elle ne sentait plus que le rayonnement du regard qu’il attachait sur elle ; et toute sa vie semblait immobilisée dans l’impression d’une douceur exquise qu’éveillait en elle ce regard. Il y eut entre eux un imperceptible silence ainsi que dans les moments où les âmes se recueillent ; puis Robert continua d’une voix qui tremblait :

— Lilian, avez-vous assez grande confiance en moi pour devenir ma femme ?

Il regardait, suppliant, la jeune fille qui l’écoutait enveloppée par un souffle d’allégresse infinie… L’avait-elle bien compris ?… Était-il possible qu’il voulût faire sa femme d’une petite fille comme elle, qu’il l’aimât autant qu’elle l’aimait en dépit des réflexions méchantes d’Isabelle, oubliées maintenant comme un mauvais rêve ?

— Mon enfant chérie, murmura-t-il, emprisonnant les mains effilées dans les siennes, vous ai-je trop demandé ?… Pourquoi ne répondez-vous pas ?

— Parce que j’ai trop de joie dans le cœur, fit-elle levant enfin sur lui ses larges prunelles sombres que des larmes soudaines voilaient. Elle éprouvait une si intense impression de bonheur que cette impression même en devenait douloureuse.

— Lilian, je voudrais entendre vos lèvres chères dire que vous consentez à vivre auprès de moi toujours…

Elle répéta, employant les mots mêmes du rituel anglais :

— Oui, toujours, dans la joie et dans la peine !

— Enfin !!! dit-il. Est-il donc vrai que je puisse dire enfin de vous, ma Lilian ?

À cet instant, dans son souvenir passait la vision de cette fin d’après-midi, en mai, où Isabelle de Vianne l’avait engagé à partir pour Vevey. Était-il possible que l’écrivain sceptique, le pessimiste qui écoutait alors la jeune femme, fût le même homme qui se sentait en ce moment au cœur une joie de rêve, parce qu’une enfant venait de prononcer pour lui la promesse d’éternel amour.

Il ne se rappela jamais combien s’étaient écoulées de ces minutes inoubliables quand, brutalement, l’idée lui revint qu’il allait partir.

Le temps avait marché depuis qu’il était auprès de Liban. Il fit un mouvement et elle devina sa pensée au coup d’œil qu’il jeta vers le lac, sur le sillage d’un vapeur.

— Mon Dieu, j’avais oublié !… Est-ce qu’il est déjà l’heure du départ ?

Ainsi qu’une réponse, à ce moment même tintait la cloche de l’hôtel, celle qui chaque matin avertissait les voyageurs prêts à s’éloigner. Il s’était levé ; elle aussi, devenue très blanche, et une plainte lui échappa.

— Oh ! pourquoi me laissez-vous ?… Si vous vous éloignez, il me semble que nous ne nous retrouverons plus… Ne vous en allez pas.

Il hésita, ayant lui aussi la tentation profonde de rester, de ne point abandonner le trésor qu’il possédait enfin, de ne pas quitter sa jeune fiancée avant d’avoir entendu lady Evans lui promettre aussi que Lilian deviendrait sienne.

Mais l’impossibilité de manquer à la parole donnée à Genève lui apparut en même temps.

— Je suis attendu, ma Lilian, et il est trop tard maintenant pour que je puisse me dégager de ma promesse… Mais je serai bien vite de retour… Vous comprenez, dites-le-moi, que ce m’est un très dur sacrifice de vous quitter au moment même où je vous ai enfin conquise… J’ai peur que vous ne m’échappiez si je vous abandonne à vous-même !

Elle secoua la tête avec un rayonnant sourire.

— Vous avez peur de cela vraiment ?… Oui, je comprends qu’il faut que vous partiez ; mais… je voudrais être déjà au moment de votre retour !…

Il reprit la petite main tout imprégnée d’un parfum d’héliotrope ; une lumière nouvelle éclairait son visage pensif et lui donnait un caractère inattendu de jeunesse.

— Dès mon arrivée à Genève, reprit-il doucement, je vais écrire à lady Evans pour lui dire quel bien j’ai acquis ce matin et recevoir d’elle, au plus vite, l’assurance que vous êtes bien à moi, mon enfant chérie.

Machinalement, ils s’étaient rapprochés de l’hôtel dont ils distinguaient maintenant, entre les massifs, la majestueuse stature ; sous la véranda, plusieurs silhouettes se montraient ; mais sur cette terrasse abritée par la voûte verdoyante des arbres, ils étaient encore bien l’un à l’autre ; et ces minutes de solitude semblaient si exquises à Robert, qu’il eût voulu n’en voir jamais la dernière… Quoi que l’avenir lui réservât, il ne pourrait en oublier l’infinie douceur…

Le dernier tintement de la cloche d’appel résonnait, Robert s’arrêta :

— Dans un instant, fit-il devant tout le monde, je vais adresser mes adieux à miss Evans… Mais, maintenant, c’est de ma fiancée que je me sépare… Vous ne me refuserez plus votre main comme tout à l’heure, n’est-ce pas, Lilian ?

— Oh ! non ! dit-elle, lui jetant ses deux mains.

Il l’attira vers lui… Mais il aimait cette enfant d’un amour si différent de celui qu’il avait éprouvé pour d’autres femmes qu’il n’eut pas même la tentation de chercher les lèvres chaudes pour y mettre le baiser des fiançailles, et sa bouche effleura seulement les doigts fins qu’il tenait jalousement emprisonnés…

Quand, une demi-heure plus tard, le vapeur passa au pied de la terrasse, Robert aperçut, dans le sombre encadrement des arbres, une mince forme claire, couronnée de cheveux blonds dont le soleil faisait une auréole ; et ce fut la dernière vision qu’il emporta. Lilian resta penchée sur la balustrade de pierre jusqu’au moment où le bateau ne fut plus qu’un point blanc, pareil à ceux que formaient, sur l’eau bleue, les oiseaux qui voletaient à la surface du lac.

Alors, elle revint vers l’hôtel. À cette heure, elle pouvait, sans scrupule, pénétrer dans l’appartement de lady Evans et tout lui dire. Lady Evans était à son bureau, écrivant. À la vue de la jeune fille, elle repoussa le buvard ouvert devant elle, et sourit :

— Comme vous venez tard me trouver, aujourd’hui, enfant… Quelle longue promenade aviez-vous donc entreprise ?… Je pensais que vous m’oubliiez…

— Tante, chère tante, pardonnez-moi… Tant de choses se sont passées ce matin, et je suis si heureuse !

Lady Evans regarda la belle et fraîche créature qui se tenait droite devant elle, une rayonnante clarté de soleil baignant sa tête blonde. Dans le cadre d’une fenêtre, la taille souple se découpait sur le fond lointain du lac criblé de nappes éblouissantes ; et c’était vraiment un mystérieux chant de joie qui s’élevait des choses, comme du regard, du sourire, de tout l’être de cette enfant.

— Vous êtes si heureuse que cela, chérie ? Que vous est-il arrivé ?

La voix jeune s’éleva soudain presque grave.

— M. Noris m’a demandé d’être sa femme…

— Sa femme ? interrompit Iady Evans, avec un tel accent que Lilian la regarda surprise, — un accent indéfinissable, rempli de tristesse ou de joie, elle n’eût pas su le dire.

— Et vous lui avez répondu ?

— Que je lui donnais toute ma vie…, fit-elle du même ton.

— Votre vie !… Lilian, vous aimez M. Noris ?

— Je l’aime comme je ne croyais pas que l’on pût aimer, dit-elle simplement, et son regard bleu, si clair, sembla venir de très loin, du fond même de son âme.

Lady Evans passa la main sur son front, avec l’air de vouloir chasser une pensée importune. — Mais ses beaux traits sévères ne reprirent point leur habituelle expression de calme.

— Pourquoi M. Noris ne m’a-t-il pas parlé avant de vous adresser sa demande ?… Étant Français, il eût dû se conformer aux usages de son pays…

— Mais je suis Anglaise, moi !… Tante, j’étais tellement heureuse, ne troublez point mon bonheur, je vous en supplie.

Elle s’était agenouillée devant lady Evans dans une attitude de prière caressante. Lady Evans abaissa sur elle un regard d’inexprimable tendresse, quoique son visage restât pensif, altéré par un souci.

— Mon enfant, personne plus que moine souhaite votre mariage ! mais… tout cela est bien soudain… Vous connaissez si peu M. Noris.

— Si peu !… chère tante, voici deux mois que nous nous voyons chaque jour !

— Oui… vous avez raison… Et pourtant, les uns pour les autres, nous ne sommes, en réalité, que des étrangers.

Et si bas que Lilian devina plutôt qu’elle n’entendit ces paroles, elle acheva :

— Je prévoyais bien ce qui arrive, c’était fatal… Lui ou un autre…

Elle se tut quelques secondes, puis reprit doucement :

— Dites-moi comment M. Noris a été amené à faire de vous sa fiancée ?

Assise aux pieds de lady Evans, Lilian se prit à raconter. Sa tante l’écoutait, la tête un peu penchée en avant, le visage plus pâle encore que de coutume. Et quand la jeune fille se tut :

— Je crois, en effet, que M. Noris vous aime, mon enfant ; et j’espère que vous serez sa femme, oui, je l’espère, dit-elle, baisant le front de Lilian.

On eût dit qu’elle gardait cependant un doute secret sur la réalisation de l’espoir que formulaient ses lèvres. Mais elle ne prononça plus un mot qui pût troubler l’enfant.


V


Aucune inquiétude sérieuse n’avait agité le cœur de Lilian pendant sa conversation avec lady Evans. Et pourtant, dans l’après-midi du même jour, quand elle fut seule, quand elle eut laissé partir, pour Montreux, lady Evans, attendue par une amie souffrante, une sorte d’angoisse, tout irraisonnée, l’envahit peu à peu au souvenir de l’étrange attitude de sa tante… Si Robert eût été là auprès d’elle, cette impression se fût vite évanouie sans doute ; elle eût, de nouveau, éprouvé la confiance que rien ne pouvait plus maintenant la séparer de lui, ni Isabelle ni personne au monde.

Mais il était parti au moment même où il venait de lui donner une joie qu’elle n’eût pas osé rêver, et qui la laissait étourdie comme d’un songe délicieux qu’elle avait la crainte instinctive de voir se dissiper.

Elle n’avait pas voulu accompagner lady Evans à Montreux, justement parce qu’elle redoutait tout ce qui pourrait la distraire de ce bonheur infini dont elle avait l’âme remplie. Mais maintenant, assise songeuse dans sa chambre, incapable, ce jour-là, d’une occupation suivie, elle regrettait presque d’être restée seule, obsédée par le souvenir du regard dont sa tante l’avait enveloppée en l’embrassant, une demi-heure plus tôt, au moment de sortir, un regard triste, tendre, tourmenté, qui, brusquement, avait réveillé dans son esprit tous les détails de sa conversation du matin avec lady Evans.

Si elle était ainsi troublée de ce regard, c’est qu’elle ne l’apercevait point pour la première fois dans les yeux de sa tante. En certaines circonstances déjà, l’année précédente, quand il avait été question d’un mariage pour elle, Lilian l’avait déjà surpris plein d’une sorte de pitié émue ; et, obscure, fugitive, elle avait eu l’intuition vague qu’on lui cachait quelque chose la concernant, un secret pénible, semblait-il. Lequel ?

— Y aurait-il vraiment une raison qui pût m’empêcher de l’épouser, lui ? songea-t-elle soudain avec une précision qui la fit tressaillir toute. Est-ce donc là ce que pensait tante Katie en m’écoutant ce matin ?…

Puis elle se prit à sourire de cette crainte absurde, et ses yeux tombèrent sur un petit portrait de sa mère qui ne quittait jamais la place d’honneur dans sa chambre. Quelle expression mélancolique avait ce beau visage dont elle eût pu dessiner de mémoire chacun des traits tant elle l’avait de fois contemplé !… Quels chagrins avaient donc accablé cette jeune femme pour donner à sa bouche ce quelque chose d’infiniment triste, pour voiler de la sorte le regard de ses yeux bleu sombre, pareils à ceux de Lilian, pour l’emporter enfin de la vie, toute brisée, alors que, jeune fille, elle avait été si joyeuse ?… Cela, Lilian le savait bien ; sa vieille Bessy lui avait souvent parlé de sa mère…

Maintenant, avec une perspicacité anxieuse, elle s’efforçait de se souvenir des plus petits détails du passé, de nouveau envahie par l’idée poignante que lady Evans avait peut-être un motif grave de croire difficile son mariage avec Robert. Et cette pensée lui était si douloureuse qu’elle se remit à chercher dans sa mémoire les plus lointains incidents de sa vie comme pour se prouver à elle-même, par l’évidence des faits, qu’elle n’avait rien à redouter.

Alors, peu à peu, elle se rappela mille choses oubliées, des images qui sommeillaient dans son souvenir depuis des années ; surtout, en cette minute, une vision surgissait : sa mère, très pâle, étendue sur un divan les paupières closes, des larmes sur les joues amaigries et répétant des mots qui s’étaient gravés inoubliables dans sa mémoire d’enfant : « Il m’a fait trop souffrir, je suis trop faible, je ne puis plus supporter cela… »

Il ? Quel était celui que la jeune femme désignait ainsi ?… Lilian eut un léger frémissement. S’agissait-il donc de son père ?… De lui, elle n’entendait jamais prononcer le nom… Depuis sa petite enfance, elle était habituée à prier chaque jour pour lui ; mais elle ne savait rien de ce qu’il avait été et, instinctivement, elle n’adressait jamais une question sur son compte. Elle avait peu à peu compris qu’il n’avait point rendu sa mère heureuse, que même la vie commune leur avait été impossible… Était-ce donc lui qui, aujourd’hui, allait venir briser le bonheur de l’enfant, après avoir jadis détruit celui de la mère ?

Quelle folie ! Pourquoi supposait-elle de semblables choses ? Une soif pourtant lui venait d’être rassurée entièrement, d’entendre quelqu’un lui dire que son inquiétude était pur enfantillage… Mais à qui s’adresser, qui interroger pour recevoir l’assurance qu’elle souhaitait si ardemment ?… Questionner lady Evans, il n’y fallait pas songer ; elle ne permettrait pas qu’on lui parlât jamais du passé qui semblait lui avoir laissé de très douloureux souvenirs. Le nom de Bessy traversa l’esprit de Lilian ; ce n’était pas une servante pour elle que cette vieille femme dévouée qui l’avait vue tout enfant, qui avait tant aimé sa mère, ne la quittant point jusqu’à la dernière heure… Vivement, elle se leva pour l’appeler ; puis un battement de cœur la prit, le même qu’elle eût éprouvé à remuer des choses sacrées dont l’attouchement pouvait être mortel… Elle regarda la pendule et se dit :

— Quand cinq heures sonneront, je ferai venir Bessy.

Et elle resta debout, immobile devant la fenêtre, les yeux fixés sur la brume bleuâtre qui limitait l’horizon ; sa pensée s’en allait par delà ce voile vaporeux, vers Genève, où il était, où il pensait à elle ! Qu’eût-il dit de la savoir ainsi anxieuse et agitée ?

Le tintement clair de la pendule résonnant dans la chambre la fit tressaillir. Mais elle n’hésita plus, et appela, entr’ouvrant la porte :

— Bessy, Bessy !

La vieille femme, qui travaillait dans la pièce voisine, releva les yeux et un sourire éclaira sa bonne figure calme à la vue de la jeune fille :

— Qu’y-a-t-il, my child ?

Lilian si franche pourtant, hésita sur ce qu’il fallait dire ; et, songeant seulement à amener Bessy dans son propre appartement afin de lui parler en toute liberté, elle répondit, la pensée absente de ses paroles :

— Bessy, voulez-vous venir faire quelques points à la dentelle de ma robe ?

— Tout de suite, lady Lilian, dit Bessy.

Elle était tellement habituée à n’avoir d’autre volonté que celle de Lilian qu’elle déposa immédiatement son ouvrage et suivit la jeune fille. Sur ses genoux, elle prit la robe de mousseline soyeuse étendue sur le lit et se mit à coudre.

Lilian la regardait ; son cœur battait si follement qu’elle hésitait à parler, ayant peur du frémissement qu’aurait sa voix. Puis soudain, elle s’assit près de la vieille femme, ainsi qu’elle le faisait quand elle était toute petite, et demanda :

— Bessy, vous m’avez vue bien jeune, n’est-ce pas ?

— Bien jeune, oh oui, ma chère petite fille ! Quand je vous ai embrassée pour la première fois, vous étiez un baby avec des cheveux légers et fins comme le duvet d’un petit oiseau ; et depuis cet instant, je ne vous ai jamais quittée ?

— Alors vous avez connu maman quand elle avait à peu près mon âge aujourd’hui, puisque, à dix-sept ans, elle était mariée… Trouvez-vous vraiment que je lui ressemble ?… Tante Katie le dit toujours…

Bessy laissa tomber son ouvrage et contempla le jeune visage levé vers le sien avec une indéfinissable expression. Ah ! oui, la ressemblance était complète ; c’étaient bien les mêmes traits avec leur irrésistible charme, la même carnation transparente, les mêmes reflets lumineux dans l’épaisse chevelure blonde, la même taille élancée comme le tronc svelte d’un jeune pin.

— En vous regardant, je crois voir votre mère, lady Lilian, dit Bessy, dont la voix tremblait tout à coup.

On aurait dit que, à elle aussi, le passé semblait émouvant à effleurer même d’un mot.

— Oui, mais moi j’ai de la gaieté plein les yeux, sur les lèvres, dans le cœur ; et elle, ma pauvre maman, me paraît si triste sur le dernier portrait que je possède d’elle !

Une seconde, elle s’arrêta ; puis, ardemment, elle acheva, avec une intonation basse et suppliante :

— Pourquoi était-elle ainsi ?… Le savez-vous, ma chère vieille Bessy ?

L’aiguille tomba des mains de Bessy et une exclamation lui jaillit des lèvres :

— Comment eût-il pu en être autrement avec tous les chagrins qu’elle a éprouvés, la pauvre créature !… Elle était bien vaillante, mais elle en a eu trop pour sa part !…

Lilian tressaillit, et le silence fut durant une minute si profond dans la chambre qu’elle entendit nettement toute une phrase d’une romance chantée en bas, dans le salon, et le bruit de l’aiguille de Bessy qui courait de nouveau dans l’étoffe soyeuse. Mais une irrésistible impulsion la poussait avec une force mystérieuse à savoir enfin ce qu’avait été son père. Pour sa nature passionnée, l’incertitude était une torture… Le cœur battant à se rompre, elle demanda :

— Bessy, pourquoi ne me parlez-vous jamais de mon père ?

Un tressaillement secoua la vieille femme si fort que l’aiguille se cassa net entre ses doigts.

— Vous parler de votre père !!! Pourquoi, grand Dieu ! mon enfant.

— Parce que je voudrais tant, tant le connaître un peu !

— Le connaître !… À quoi bon ? Il faut laisser les morts dormir en paix…

— Et pourtant, Bessy, jamais vous ne refusez de me parler de maman… Seulement, quand il s’agit de mon père, vous ne voulez plus me répondre…

— Je ne le voyais pas beaucoup, lady Lilian.

— Mais assez cependant pour être capable de me dire comment il était…

— Un beau et brillant cavalier, certes, fit Bessy d’un étrange accent, amer et violent.

Instinctivement, Lilian ferma les yeux, ainsi que l’on fait à l’approche d’un coup inévitable. Puis elle se pencha vers la dévouée créature, dont le visage s’était creusé sous la force d’une émotion secrète et lui demanda du même ton très bas :

— Bessy, ma chère Bessy, dites-moi, est-ce à cause de… de lui que maman a été si malheureuse ?

— Oui, fit la vieille femme frémissante.

Cette brusque évocation du passé la prenait par surprise, ne lui laissant pas la faculté de calculer ses paroles ; et les jours d’autrefois se dressaient tout à coup dans son souvenir, l’emportant, dans le mystère de leur résurrection soudaine, jusqu’à lui faire oublier à qui elle parlait. En ce moment, elle ne songeait même plus à la présence de Lilian… Tout haut, elle se rappelait ; et, pour elle seule, elle acheva tout à coup, la voix sourde :

— Ah ! la pauvre jeune dame, l’a-t-il assez martyrisée, le misérable, en dépit de sa jolie figure et de ses belles manières !… et cependant, pour la tuer, il a fallu qu’il se soit déshonoré !

Un cri étouffé jaillit du cœur même de Lilian, rempli d’une détresse si poignante que Bessy, rappelée à elle-même, la regarda, avec une stupeur des paroles qui lui étaient échappées :

— Ô lady Lilian !… Qu’ai-je fait ! mon Dieu ! Pourquoi m’avez-vous parlé de toutes ces choses !…

— Un jour ou l’autre, j’aurais toujours su, dit faiblement Lilian, faisant un effort pour aspirer l’air qui lui manquait. Elle n’entrevit même pas la possibilité de douter. Le souffle de la vérité l’avait frappée au visage, la pénétrant jusqu’au plus intime de l’âme. Alors, saisie d’une sorte de besoin âpre d’épuiser toute sa souffrance, de connaître en entier l’affreuse vérité, elle reprit presque impérieuse, insensible à sa propre angoisse… :

— Vous dites que… que mon… père s’est déshonoré… Comment ? je veux savoir… N’essayez pas de me rien cacher… Ce serait pire que tout maintenant…

Son jeune visage était devenu d’une blancheur de cire ; et le nom de Robert, monté à sa pensée, la fit tressaillir comme une brûlure. Mais Bessy ne remarqua rien, bouleversée par l’émotion et subjuguée par cette soif de tout apprendre qu’elle sentait en Lilian.

— Il jouait, reprit-elle d’une voix basse comme elle eût parlé en rêve, courbée machinalement vers son ouvrage… Il jouait tellement qu’il s’est ruiné ! Tout y a passé jusqu’à son dernier, penny… Puis la fortune de Madame a eu le même sort que la sienne. Et, malgré cela, il a voulu continuer à jouer…

— Alors ?… questionna Lilian, l’accent impératif, les yeux agrandis, brûlants de fièvre.

— Alors… ô ma petite fille ! pourquoi m’interrogez-vous ?… Alors sont venues les heures terribles… Il n’avait plus d’argent… Il s’est mis à s’en procurer par… tous les moyens, et, pour finir, il a fait de fausses signatures. Un jour, tout s’est découvert… les tribunaux s’en sont mêlés et…

— Et il a été condamné, acheva Lilian avec l’impression que tout croulait autour d’elle. Instinctivement, elle étendit les mains en avant comme pour se rattacher à un appui. Mais le vide était autour d’elle, de même que dans sa jeune âme éperdue.

— Oui, il a été durement condamné, fit Bessy courbant encore sa tête blanche.

Lilian serra l’une contre l’autre ses deux mains d’un geste d’infinie souffrance et interrogea une dernière fois, d’une voix sans timbre, le regard rempli d’épouvante :

— Où est-il maintenant ?…

— Il est mort il y a bientôt six ans… Déjà, depuis longtemps, sa pauvre femme avait fini de souffrir, et vous étiez auprès de lady Evans.

— Ainsi, tout le monde, en Angleterre, connaît cette horrible histoire, tous ceux que je vois savent ou peuvent apprendre qui je suis…

Elle s’interrompit, incapable de continuer. Elle avait la sensation que, vers elle, montait un flot d’humiliation, où elle allait s’abimer sans espoir, emportée loin de Robert Noris qu’elle ne reverrait plus jamais, jamais !

— Ne croyez pas, Lilian, ma chère petite enfant, que l’on se souvienne encore de ces tristes événements…Il y a des années qu’ils se sont passés… Et puis vous portez le nom de votre tante ! finit Bessy, dont le visage était inondé de larmes.

— Oui, c’est vrai, dit Lilian frissonnante… Jusqu’ici j’avais toujours cru que tante Katie me l’avait fait prendre par affection, mais maintenant je comprends… je comprends tout !

Oh oui ! elle comprenait, la pauvre enfant, pourquoi, le matin même, lady Evans était devenue pensive en apprenant la demande de Robert Noris… Et un besoin fou l’envahissait de se débattre, de se révolter contre le malheur qui la saisissait à l’heure où elle était le plus heureuse, de se répéter à elle-même jusqu’au moment où elle en serait convaincue, qu’elle avait fait un rêve affreux ou que Bessy s’était trompée.

Pourtant elle gardait un calme effrayant. droite devant la vieille Bessy qui la considérait d’un air de détresse, et elle dit seulement d’une voix plaintive :

— Laissez-moi maintenant…

— Ô lady Lilian, pourquoi ai-je parlé ?… Pourquoi m’avez-vous interrogée ainsi tout à coup ?…

— Un jour ou l’autre, j’aurais toujours su, Bessy, répéta-t-elle encore. Laissez-moi… Je veux être seule !

Et son accent était tout ensemble si absolu et si douloureux que, lentement, la pauvre femme sortit sans oser ajouter un mot.

Lilian l’avait regardée partir, rassemblant toute sa force pour ne point trahir la souffrance qui l’écrasait. Mais, quand elle fut seule, elle tomba épuisée sur un fauteuil, cacha son visage dans ses mains et un gémissement sourd lui échappa.

— Mon Dieu, mon Dieu, c’est trop cruel ! Être séparée de lui !

Ainsi il ne l’avait pas trompée, cet obscur pressentiment qui l’avait poussée à questionner Bessy… Maintenant que l’entière clarté s’était faite, elle se rappelait mille incidents, des mots qui, jadis, étaient tombés, dépourvus de sens, dans son oreille et dont, à cette heure, elle ne saisissait que trop la signification… Chaque minute qui s’écoulait apportait à son souvenir une nouvelle preuve de la véracité de Bessy. Vainement, désormais, elle eût voulu douter… Ah ! pourquoi, pourquoi avait-elle entendu l’affreuse révélation qui la séparait irrévocablement de Robert Noris !… Sans hésitation, sans pitié pour elle-même, elle jugeait qu’elle ne pouvait plus se considérer comme sa fiancée. Il avait voulu faire sa femme de la nièce de lady Evans, de la descendante d’une vieille famille honorée et respectée ; mais non de la fille d’un homme publiquement flétri… Toute union entre eux était devenue impossible, impossible, impossible !…

Un frisson l’ébranla tout entière à la seule idée qu’il pourrait apprendre la vérité… Oh ! cela, elle n’aurait pas la force de le supporter ; de voir rejaillir sur elle quelque chose du mépris qu’il éprouverait pour… son père… N’était-il pas aussi fier qu’elle-même, — qu’elle avait été du moins ! — Elle se souvenait bien, tout à coup, en quels termes elle l’avait entendu un jour parler d’un homme qui avait lâchement failli… À tout prix, il fallait qu’il continuât d’ignorer le cruel secret… La première, elle devait amener entre eux une rupture désormais inévitable… Mieux valait n’importe quelle souffrance plutôt que celle de le voir se détourner d’elle. Partir, il fallait partir avant qu’il revînt ; car s’il l’interrogeait, elle serait incapable de se dérober à la double question de ses lèvres et de son regard !… Mais quelle raison, quel prétexte donner pour qu’il ne songeât point à la suivre ?…

Dans son esprit surexcité, rempli de fièvre, les idées tourbillonnaient ; une seule demeurait claire, obsédante et très nette : empêcher Robert d’apprendre la vérité… Tout à coup, un moyen sûr lui apparut de l’éloigner d’elle ; et incapable de raisonner, emportée par l’élan d’un irrésistible désespoir, elle écrivit :

« Vous souvenez-vous qu’une fois, — nous étions dans la montagne, — vous m’avez reproché d’être trop fière ? Vous aviez raison, je le savais ; je le sais plus encore aujourd’hui. Ce matin, je vous ai cru quand vous m’avez dit que vous ne vous intéressiez plus à moi seulement par curiosité… Maintenant je n’ai plus foi et je sens que ma confiance est bien morte. Désormais, quand je vous verrais auprès de moi, je ne pourrais m’empêcher de penser que vous m’observez afin de prendre des notes pour vos romans… Nous nous sommes trompés l’un sur l’autre… Mieux vaut nous séparer dès maintenant. Une grave et subite raison nous oblige à partir avant votre retour. Il est bien qu’il en soit ainsi… Adieu, pardonnez-moi et oubliez-moi… Je vous jure que j’agis en ce moment comme je crois devoir le faire. »

— Est-ce que je vais signer le mensonge que je viens d’écrire ? pensa-t-elle avec une sorte d’horreur.

Pourtant elle se pencha encore vers la table et traça le nom que, le matin même, il lui donnait : Lilian. Puis elle mit l’adresse. La même crainte affolante l’emportait qu’il en arrivât à la mépriser, s’il savait… Et cette impression était si forte que, fiévreusement, elle sortit de sa chambre pour jeter la lettre dans la boîte de l’hôtel, afin que la distance fût tout de suite établie entre eux. Mais, quand elle revint, cette énergie factice l’avait abandonnée. Anéantie, sans force, elle se jeta sur son lit…

Au dehors, elle apercevait le paysage lumineux qu’elle avait tant aimé à contempler, le ciel empourpré vers le couchant, puis nuancé de tons exquis très doux, gris de perle, mauves, vert pâle ; au loin, elle distinguait les crêtes neigeuses, à cette heure teintées de rose ; et, plus près, les massifs fleuris du parc, la terrasse où, le matin même, il lui avait dit qu’il l’aimait. Rien n’avait changé autour d’elle ; rien ne portait la trace du déchirement qui venait de s’accomplir dans sa jeune vie. Alors elle ferma les yeux pour ne plus voir, meurtrie plus encore par cette sereine indifférence des choses…

Dans l’hôtel, à chaque instant, des pas retentissaient. Le moment du dîner approchait, les femmes regagnaient leurs appartements. Qu’auraient-ils dit tous ces étrangers, — et Mme de Vianne la première, — s’ils avaient su quel était le père de Lilian Evans, ou plutôt de Lilian Vincey ? Mais ils ne sauraient pas ! Demain à cette même heure, elle serait loin, n’importe où, dans quelque village perdu de la montagne, là où elle serait sûre que personne ne viendrait la retrouver… pas même lui !… Ah ! comme elle comprenait maintenant que sa pauvre mère eût succombé sous le poids d’une souffrance dont elle devinait l’incessante torture.

— Oh ! pourquoi ne suis-je pas morte, ce matin, quand j’étais si heureuse ! murmura-t-elle dans une plainte désespérée, répétant le cri de suprême angoisse que tant d’autres créatures, atteintes en pleine joie, avaient proféré avant elle.

La porte de sa chambre s’ouvrant tout à coup lui fit à peine soulever les paupières. Sur le seuil de la pièce apparaissait lady Evans encore habillée de ses vêtements de sortie. Elle tressaillit à la vue de Lilian étendue toute blanche sur le lit :

— Lilian, chérie, qu’y a-t-il ?

L’enfant se redressa et serra ses doigts minces les uns contre les autres. Elle ne pleurait toujours pas ; seulement, ses yeux bleus semblaient devenus immenses dans l’altération de son visage souffrant.

— Oh ! tante ! tante ! fit-elle passionnément, je comprends maintenant pourquoi… le mariage dont je vous ai parlé ce matin vous paraissait impossible… Ah ! vous aviez raison… trop raison !

— Lilian, mon enfant chérie, que vous est-il arrivé ? questionna avidement lady Evans, effrayée de l’accent désolé de cette voix qu’elle avait entendue si joyeuse quelques heures auparavant. Avez-vous reçu de mauvaises nouvelles de M. Noris ?

Lilian se souleva un peu de nouveau sur son oreiller, les yeux perdus dans ceux de lady Evans.

— Non, je ne sais rien de… de lui… Mais tantôt, j’étais tourmentée, inquiète, parce que j’avais deviné que vous voyiez un obstacle à… mon bonheur. Alors j’ai questionné Bessy, et, sans le vouloir, la pauvre femme ! elle m’a appris toute l’histoire du passé. Oh ! tante, c’est horrible !

— Elle vous a appris… Comment a-t-elle osé ?

— Qu’importe !… Aujourd’hui ou plus tard, la vérité devait toujours m’être révélée, murmura Lilian du même ton brisé.

Lady Evans la serra contre elle. L’émotion l’étouffait.

— Mon enfant chérie, dit-elle tout bas, ne vous découragez pas ainsi. Tout n’est pas perdu. Si M. Noris vous aime réellement, il songera que vous n’êtes point responsable des actes de votre père, et il les oubliera par tendresse pour vous…

Lilian secoua la tête d’un mouvement de révolte :

— Oh ! je ne veux pas qu’il sache la vérité… Je ne le veux pas. Je ne pourrais me résigner à être dédaignée par lui ou épousée par pitié… Et puis, dès qu’il s’agit de questions d’honneur, les hommes n’ont plus le droit d’hésiter… Je ne veux pas mettre à l’épreuve l’affection qu’il a pour moi… Oh ! tante, emmenez-moi avant qu’il soit de retour !…

Lady Evans enlaça l’enfant plus étroitement encore ; elle sentait qu’à cette heure rien ne pourrait apaiser son infinie détresse.

— Oui, nous partirons, ma bien-aimée… Nous ne verrons M. Noris que quand vous le voudrez. Calmez-vous…

Et, pareils à des baisers de mère, les baisers de lady Evans couvrirent le pauvre petit visage inondé de larmes tout à coup.


VI


Le vapeur filait rapidement vers Vevey, et Robert Noris arpentait le pont, impatient de voir apparaître la petite ville que voilait un brouillard léger.

Il venait d’obtenir, à Genève, un éclatant succès d’orateur. Jamais il ne s’était montré plus original, plus charmeur, plus captivant ; jamais sa pensée n’avait été plus haute, soudain dégagée du pessimisme railleur dont elle était d’ordinaire attristée. Un vrai triomphe ! reconnaissaient ses critiques mêmes, triomphe devant lequel il était resté distrait et indifférent, tant l’unique intérêt de son existence était ailleurs concentré.

Rien mieux que cette séparation de quelques jours ne lui eût montré quelle place Lilian occupait maintenant dans sa vie ; et lui-même tressaillait en y songeant, tandis que, debout sur le pont, il regardait fuir l’eau mouvante. À n’en pouvoir douter, il savait désormais que ce n’était pas un attrait fugitif qui l’entraînait vers cette enfant.

Encore quelques instants, et il allait donc retrouver la caresse de ses prunelles sombres, sentir vibrer son âme jeune, entendre sa voix tout ensemble grave et fraîche qui avait prononcé pour lui tant de consolantes paroles.

Telle qu’il la connaissait, il espérait presque la trouver tout à l’heure, sur le quai, pour l’arrivée du vapeur.

— Vevey, Vevey — grand hôtel ! Vevey ! répéta le capitaine.

Le bateau stoppait. Les yeux chercheurs de Robert coururent sur les groupes qui stationnaient au débarcadère ; mais ils n’aperçurent point la silhouette élégante et jeune de Lilian, et ne rencontrèrent point son regard brillant sous le petit chapeau masculin. Rien que des visages étrangers ou indifférents autour de lui ; et, à l’imperceptible sensation du froid qu’il en éprouva au cœur, il comprit à quel point il avait espéré la voir dès la première minute de son retour à Vevey.

Il regarda l’heure ; le bateau avait du retard. Quand il allait arriver à l’hôtel, elle serait au dîner de table d’hôte et il ne pourrait l’aborder qu’au milieu d’un monde curieux.… Mais enfin il la verrait.

— Lady Evans est encore dans la salle à manger ?

Ce fut sa première question, quand il pénétra dans le hall brillamment éclairé.

— Lady Evans ?… Mais madame et mademoiselle sont parties, monsieur.

— Parties ?… vous dites parties ?

— Oui, Monsieur, hier matin même, par le premier train.

Robert, d’un geste machinal, passa la main sur son front avec l’idée qu’il ne comprenait pas les paroles qui lui étaient adressées.

— Elles sont allées en excursion ?… Elles vont revenir ? insista-t-il.

— Oh ! je ne pense pas, monsieur. Lady Evans a dit que l’on pouvait disposer de son appartement et tous les bagages ont été emportés.

Et il ajouta, dominé par cette volonté de savoir qu’il sentait en Robert Noris :

— Ces dames ont, parait-il, reçu des lettres qui les rappelaient subitement en Angleterre.

Robert eut un léger signe de tête, et une sorte de sourire étrange effleura sa bouche à la pensée qu’il en était à solliciter les renseignements d’un domestique sur sa fiancée. Par un suprême effort de volonté, il parvint à rester absolument maître de lui et dit, la voix presque indifférente et calme :

— Vous aurez l’obligeance de me donner l’adresse actuelle de lady Evans.

— Nous ne l’avons pas, monsieur ; lady Evans ne nous l’a pas laissée ; et nous avons même ici plusieurs lettres pour elle que nous ne savons où lui renvoyer.

— Des lettres ! fit Robert, songeant à celle qu’il avait écrite à lady Evans. Ne l’avait-elle pas vue ?

Et d’un accent si impératif que le domestique n’osa répliquer, il ajouta :

— Montrez-moi ces lettres. Il en est une que j’ai adressée de Genève à lady Evans, et j’ai besoin de savoir si elle l’a reçue avant son départ.

L’homme obéit et, parmi les enveloppes qu’il rapporta bientôt, d’un coup d’œil, Robert distingua celle qui venait de lui… Ainsi lady Evans n’avait pas eu connaissance de la demande qu’il lui adressait !

Un ébranlement secoua ses nerfs ; il prit le papier cacheté, et du même ton bref et absolu qui rendait toute observation impossible, il dit au domestique :

— Cette lettre est de moi. Je la ferai parvenir moi-même à lady Evans, dès que je saurai où la lui adresser.

Et d’un pas lent, il monta dans sa chambre.

Lilian partie ! tandis qu’il était absent, sans un mot pour lui dire où elle se rendait !… Mais, après tout, était-ce bien sans un mot qu’elle était partie ? Dans son appartement, sans doute, il allait trouver un billet d’explication… Comment n’avait-il pas immédiatement pensé à cette probabilité si évidente…

Et il avait bien deviné ; au-dessus même des lettres et des journaux arrivés en son absence et amassés sur son bureau, s’étalait une enveloppe sur laquelle une écriture anglaise avait tracé son nom en caractères rapides qu’on eût dits pleins de fièvre : l’écriture de Lilian. Il déchira le cachet et lut… une fois, puis deux, puis une troisième encore, et à demi-voix, il répéta lentement d’un accent monotone et distinct certains mots du billet : « Je n’ai plus confiance… Nous nous sommes trompés l’un sur l’autre… Mieux vaut nous séparer… »

C’était elle, Lilian, qui avait écrit ces lignes… Mais c’était impossible, impossible !… Il lisait mal ! il ne comprenait pas ! Il était fou de croire à de semblables paroles !

Et pourtant ?… Il reconnaissait bien là son écriture, haute et droite, — moins qu’à l’ordinaire cependant ! — sa signature « Lilian », avec cette seule différence qu’aujourd’hui un trait dur, écrasé, finissait le dernier caractère du nom ! Quelqu’un lui avait dicté cette lettre froide et cruelle, la lui avait imposée, mais elle ne l’avait pas pensée, elle qui, trois jours plus tôt, répondait, vibrante d’émotion, à la prière humble et suppliante qu’il lui adressait de devenir sa femme.

Qu’avait-il pu survenir ?… Était-il vrai, ce rappel subit en Angleterre !… Ou bien lady Evans, s’opposant pour un motif quelconque au mariage de Lilian avec lui, avait-elle emmené la jeune fille ?… Mais comment croire cela ?… Lilian était ferme et loyale autant qu’un homme eût pu l’être. Elle ne se fût pas laissé entraîner ainsi, après sa parole donnée. Alors c’était librement qu’elle était partie ?… Quelqu’un avait-il donc entrepris de les séparer, de la lui enlever ?… Isabelle, peut-être ?

Violemment, il sonna et demanda :

— Mme de Vianne est-elle de retour ?

— Non, monsieur, Mme la comtesse de Vianne est encore absente. Elle a seulement annoncé son arrivée pour ce soir ou demain matin.

— Et elle n’est pas revenue à l’hôtel depuis trois jours ?

— Non, monsieur, fit encore le domestique, qui, tout en gardant une tenue respectueuse, considérait Robert avec surprise.

— C’est bien, merci. Vous pouvez vous retirer.

Fiévreusement, il se prit à marcher dans sa chambre, l’âme étreinte parle mystère de ce départ. Un fait existait, défiant toute discussion. Lilian lui avait promis de devenir sienne, et le lendemain même, pendant qu’il était absent, elle s’était éloignée après lui avoir rendu sa parole ! Pourquoi ?… C’était ce pourquoi qui lui torturait l’esprit, surexcitant ses nerfs et sa pensée, devant l’impossibilité d’obtenir une réponse… L’un après l’autre, les instants s’enfuyaient ; il songeait toujours et un déchirement sourd lui meurtrissait l’âme, car un doute lui venait, pénétrant peu à peu son esprit.

Tout d’abord, il avait cru impossible que l’étrange lettre de Lilian fût l’expression de la vérité. Mais, en définitive, pourquoi refusait-il d’admettre l’évidence ? Avec sa nature loyale et fière, Lilian avait dû être profondément atteinte par les révélations d’Isabelle. Il avait cru avoir cicatrisé cette blessure ; mais leur dernier entretien avait été si court ! Comment pouvait-il être certain qu’en écoutant sa prière, elle n’avait pas voulu seulement mettre un baume sur le coup reçu par sa fierté… Si elle l’avait aimé, eût-elle disparu ainsi ; n’eût-elle pas oublié sa dignité froissée, elle qui était d’âme si tendre ?…

Et la conclusion de l’analyse qu’il poursuivait âprement s’imposait à lui dans sa cruelle évidence. Lilian Evans avait été flattée, dans son orgueil féminin, de l’attention que lui montrait un homme qui n’était pas, à ses yeux, le premier venu : elle ne l’avait pas aimé… Il en eut soudain la pensée décevante. La foi qu’il s’était obstiné à conserver en elle croulait, et son scepticisme des mauvais jours renaissait, reprenant l’œuvre de destruction.

Ah ! toutes les femmes étaient bien pareilles, des êtres pétris de vanité, même celles qui paraissaient les plus franches, même celles qui semblaient posséder des âmes fraîches de petite fille. Et lui qui, par métier, savait cela, qui les avait étudiées et jugées avec une pénétration implacable, il s’était laissé prendre comme le plus naïf et le plus inexpérimenté des hommes. Il avait donné à cette enfant un amour qu’il n’avait jamais offert à aucune femme ; pour nulle autre, il n’avait éprouvé ce respect profond, cette soif de se dévouer, cette crainte de prononcer un mot qui pût blesser une illusion ou un sentiment…

— Et maintenant, il ne me reste plus qu’à l’oublier, fit-il avec un hautain mouvement d’épaules… Avec du temps et de la volonté, j’y arriverai bien…

Sur sa table de travail, il aperçut, enfermée dans son enveloppe, la lettre qu’il avait écrite à Genève pour lady Evans ; et une contraction douloureuse crispa sa bouche. Il prit le papier qui avait enfermé l’expression profonde de tout son espoir, le déchira, en alluma les débris à la flamme tremblante d’une bougie et, au hasard, jeta, dans la nuit, les cendres mortes… Puis il revint vers son bureau… Le travail seul était capable d’engourdir un peu cette âpre douleur qu’il éprouvait ; rassemblant toute sa volonté, il s’assit, résolu à écrire ; mais c’était son propre cœur qu’il scrutait, l’interrogeant sans pitié, l’obligeant à confesser le découragement, l’amertume affreuse dont il était envahi.

Vainement aussi, il s’efforçait d’oublier Lilian telle qui l’avait connue. Il la revoyait durant les promenades, alors qu’elle marchait auprès de lui de son pas vif, léger comme un vol d’oiseau ; il la revoyait, grave et recueillie, dans la petite église de Vevey ; puis, dans le salon de l’hôtel, assise à sa place favorite, près d’une fenêtre, sa tête blonde un peu levée vers lui, l’interrogeant de son regard charmant. Mais surtout, avec une ténacité obsédante, il l’apercevait au château des Crêtes, un peu penchée sur la balustrade de la terrasse, une gerbe de fleurs sous ses mains dégantées, la lumière avivant sa fraîcheur éblouissante, ses lèvres chaudes entr’ouvertes sur les dents laiteuses. Il se rappelait tous les détails de sa toilette ce jour-là, même les plus insignifiants : la blouse rose pâle qui emprisonnait son buste souple, le ruban de satin blanc noué autour de la taille, les souliers de cuir fauve cambrés sous la jupe bleu sombre. Quel désir fou il avait eu alors de lui dire à quel point elle lui était devenue chère !…

Là, dans son bureau, il avait, soigneusement enfermés, les feuillets qui composaient le « livre de Lilian » ; et tout à coup, il se leva, prêt à les réduire en cendres comme la lettre. Mais il s’arrêta avec un sourire de suprême ironie…

— Ce serait un crime, murmura-t-il, de brûler des documents si précieux !…

Et il se remit à écrire…

Le lendemain, le domestique, entrant dans sa chambre, l’avertit que Mme de Vianne venait d’arriver. Voir Isabelle ?… Il le pouvait maintenant. À quoi bon ? Qu’était pour lui Lilian désormais ? Toute la nuit n’avait-il pas été dominé par la résolution de respecter la distance qu’elle avait mise entre eux ?… Et pourtant quel besoin ardent s’agitait sourdement en lui d’interroger Isabelle au sujet de la jeune fille !

— Je l’aime toujours autant ! dit-il à demi-voix, considérant fixement dans la glace son visage altéré par les émotions de la nuit, et je ne songe qu’à acquérir la preuve que sa lettre ne contenait pas la vérité entière !

Avec une impatience nerveuse qu’il ne se dissimulait pas, il attendit l’heure où il lui serait possible de se présenter chez la jeune femme. Chose étrange, on eût dit qu’elle prévoyait cette visite et avait tenu à se montrer à lui, une fois de plus, aussi belle qu’elle savait l’être. Quand il entra, elle était debout devant la cheminée, arrangeant des gerbes de roses, drapée dans une sorte de déshabillé de crêpe de Chine jaune pâle ; une ceinture byzantine retenait à demi les plis souples autour de la taille, et les bras admirables se dégageaient de l’ampleur des manches ourlées de fines broderies.

Mais si elle avait espéré charmer ainsi Robert, elle dut être bien trompée dans son attente. Il ne parut point remarquer l’éclatante beauté de la jeune femme et serra d’un geste distrait, tout en s’informant de son voyage, la main qu’elle lui tendait.

— Il a été excellent, je vous remercie. Je suis revenue par Lausanne avec les de Moussy ; nous avons couché à Beau-Rivage ; ce matin, j’ai repris le vapeur, et me voici de nouveau débarquée à Vevey…, où m’attendaient toute sorte de nouvelles intéressantes !…

— Vraiment ?

Aussi clairement que s’il eût pénétré dans la pensée même de la jeune femme, Robert savait qu’elle allait lui parler de Lilian.

— Tout d’abord, la disparition de vos… amies Evans.

Elle s’était un peu arrêtée avant de prononcer le mot « amies », et elle l’avait dit ensuite d’une façon dédaigneuse qui en faisait une véritable insolence. Il sentit l’attaque, et sa voix devint brève et froide :

— J’ai, en effet, appris hier soir, en arrivant ici, que lady Evans et sa nièce n’étaient plus à Vevey.

— Et vous avez été surpris, désolé de ce départ ?… Voyons, avouez-le ! dit-elle, la bouche railleuse et souriante, se renversant un peu dans son fauteuil… Vous m’aviez l’air, en votre qualité d’homme illustre, de vous trouver fort avant dans la faveur de ces dames.

Il dédaigna de relever le propos, et dit lentement :

— J’ai, comme vous le devinez très bien, été fort surpris…

— En vérité ?… Eh bien, moi, je ne l’ai pas été du tout !

— Parce que vous étiez au courant des projets de lady Evans ?

— Moi ?… Mon cher ami, vous rêvez, j’imagine. À quel propos aurais-je reçu les confidences de lady Evans ?

Elle souriait toujours, d’une sorte de sourire triomphant ; et, entre ses lèvres pourpres, ses petites dents avaient l’air prêtes à mordre. Robert n’avait plus désormais l’ombre d’un doute, Isabelle connaissait le motif qui avait éloigné Liban de lui.

— Isabelle, reprit-il, je vous prie de croire que je n’ai nulle intention de vous froisser ou de vous offenser…, mettez le mot qui vous conviendra…, en vous adressant une question ; mais j’ai besoin de savoir si, depuis le moment où j’ai quitté Vevey, vous avez parlé, écrit ou fait écrire à miss Lilian ou à lady Evans elle-même.

Une faible rougeur courut sur la peau mate de Mme de Vianne.

— Mon Dieu ! quel ton solennel pour peu de chose. Vous faut-il un serment ?… Je vous jure que je n’ai ni parlé ni écrit à l’une des deux personnes auxquelles vous vous intéressez si particulièrement… Et maintenant que vous êtes tranquillisé sur ce point, voulez-vous me permettre de vous dire que je suis, sinon offensée, grâce à vos précautions oratoires, du moins peu flattée de voir à quel degré vous redoutez de me voir approcher votre jeune amie… Car j’imagine qu’elle seule vous occupe réellement.

Il regarda la jeune femme bien en face ; il devinait en elle, désormais, une ennemie sans pitié… En d’autres temps, il eût trouvé curieux de suivre les évolutions de cette âme féminine, mais il ne songeait plus à la psychologie durant cette heure suprême de sa vie. La voix dure, il demanda :

— Ne pensez-vous pas, Isabelle, que j’aie quelque droit de craindre les entretiens que vous pourriez avoir avec miss Lilian ?

Elle se redressa, le bravant d’un sourire insolent :

— Pourquoi ?… Parce que, l’autre soir, j’ai eu la charité d’avertir cette petite fille du rôle que vous lui faisiez jouer… Il était temps ; elle prenait au sérieux vos attentions et était en passe de croire que…

— Que je l’aimais, n’est-ce pas ? Elle ne se trompait pas, Isabelle ; il n’y a maintenant personne au monde qui me soit cher comme elle.

Et il disait vrai. À cette heure encore, toute son âme appartenait à Lilian. La jeune femme devint très pâle, et une expression cruelle contracta son visage.

En vérité, c’est une si grande passion ?… Mon cher Robert, je crois que vous perdez votre temps… Miss Lilian est, ce me semble, une honnête fille !

— Isabelle ! fit-il avec un tel accent de colère qu’une seconde elle eut peur du résultat de sa méchanceté.

Mais il se contint, et, hautain, presque menaçant, il continua :

— Une fois pour toutes, je vous avertis que jamais je ne supporterai d’entendre insulter Mlle Evans comme vous vous permettez de le faire, et cela, parce que, le jour où elle le voudra, elle sera ma femme.

Isabelle eut un éclat de rire sec, cinglant ; mais, sur ses joues sans couleur, les cils s’agitaient dans un battement éperdu.

— Ainsi vous voilà prêt à épouser miss Lilian ?… Rien ne pouvait vraiment lui arriver de meilleur ? Si j’avais la moindre vengeance à tirer de vous, mon cher cousin, je pourrais m’estimer satisfaite plus que je n’eusse osé l’espérer… Et il se trouve que votre… fiancée a disparu dès que vous l’avez eu quittée !…

Les yeux étincelants, elle le contemplait, la bouche railleuse et méchante… Elle sentait la curiosité douloureuse de cet homme qu’elle haïssait maintenant autant qu’elle avait été prête à l’aimer. Quand elle avait appris le départ de Lilian, elle avait espéré que le charme serait rompu, et qu’elle pourrait le reconquérir. Maintenant, elle comprenait que Robert Noris s’était irrévocablement éloigné d’elle, que son rêve ambitieux était bien fini ; et elle n’éprouvait plus que le seul et affolant désir de le faire souffrir pour se venger de son indifférence dédaigneuse.

Il était debout devant elle, impérieux, irrité, la dominant malgré elle, et il l’interrogeait :

— Vous venez de faire, au sujet de miss Lilian, une allusion dont j’ai le droit de connaître le sens… Vous soupçonnez ou vous n’ignorez pas la cause certaine de son départ ?

Elle inclina la tête, tout en jouant avec ses bagues.

— Peut-être suis-je, en effet, un peu plus instruite que vous sur ce sujet… Désirez-vous que je vous donne des éclaircissements ?… Tout à l’heure vous paraissiez supposer que j’étais pour quelque chose dans la… fuite de votre fiancée. Cherchez plutôt le motif de cette disparition dans la famille Evans elle-même.

— Parce que ? dit-il, devenu si calme en apparence qu’elle tressaillit, secouée d’un besoin furieux de briser cette impassibilité orgueilleuse dans laquelle il s’enveloppait.

— Parce que vous y trouverez le mot de l’énigme que vous cherchez et que je connais, moi !… Je suis curieuse aussi, Robert ; plus que vous, car j’ai voulu savoir tout ce qui concernait miss Lilian ; je me suis informée à de bonnes sources, en Angleterre… et j’ai obtenu de curieuses révélations sur la famille de miss Lilian et miss Lilian elle-même…

Une seconde, elle s’arrêta, fixant ses yeux ardents sur Robert qui semblait insensible à toutes ses attaques, avide de constater la poignante angoisse qui devait l’étreindre… Tout au plus avait-elle une preuve qu’il était violemment atteint, dans la ligne profonde qui creusait son front. Elle ignorait que Robert ne se souvenait pas d’avoir souffert, à aucune heure de sa vie, comme il souffrait en ce moment.

— Eh bien ? fit-il.

— Eh bien ! miss Lilian ne s’appelle pas du tout Lilian Evans, mais bien Lilian Vincey… Vous avez eu bien raison, Robert, de venir, en preux chevalier, lui offrir votre nom… Le sien, — son véritable, — n’est point de ceux que l’on aime à porter. Il faut en prendre votre parti, mon beau cousin, le père de miss Lilian, tout noble lord qu’il était, n’a pas hésité à se rendre coupable de faux, et il a été traité par la justice tout comme un simple malfaiteur !… Je…

Elle s’arrêta court devant l’expression terrible qu’avait prise le visage de Robert.

— Quelle infâme calomnie racontez-vous là ? fit-il avec une violence qui l’ébranla toute, bouleversant ses nerfs d’une impression faite de peur et de plaisir… M’expliquerez-vous de quel droit vous osez la forger ?

— La forger ?… Ah çà, Robert, vous devenez parfaitement insolent !… Vous m’interrogez ; mais me ferez-vous la grâce de me dire à quel propos j’aurais pris la peine d’inventer une pareille histoire ?… Je ne suis pas un romancier, moi !… Si vous ne me croyez pas, allez en Angleterre, dans le comté de Cornouailles. Informez-vous… Et en attendant, songez au départ subit de votre fiancée, au moment même où vous ne pouviez manquer d’apprendre la petite anecdote concernant son père…

Elle s’interrompit, espérant qu’il allait lui répondre. À l’altération profonde de ses traits, elle avait maintenant la certitude qu’il était frappé en plein cœur, ainsi qu’elle l’avait souhaité. Il rencontra ses yeux noirs, splendides, qui l’examinaient, brillant d’une flamme de triompha et la voix âpre et méprisante, il lui jeta violemment :

— Quelle femme êtes-vous donc pour vous abaisser à de pareilles vengeances !

Elle releva le mot, redevenue maîtresse d’elle-même, souriante même dans la joie de son succès.

— Vous parlez de vengeance ?… De quoi voulez-vous que je me venge ?… De ce que vous êtes résolu désormais à porter tous vos hommages à la seule miss Lilian ? Vous êtes bien fat, mon cousin, et il vous faut renoncer à vos prétentions ! Je sais bien que nous autres femmes nous contribuons fort à vous les donner ; nous avons l’air de nous laisser prendre au prestige des noms célébrés dans les journaux, mais en réalité…

Il la regardait de ses yeux d’une clairvoyance sans merci ; et tout à coup, elle se sentit entièrement pénétrée jusqu’au plus profond de son cœur. Une espèce de colère aveugle lui monta au cerveau à cette idée qu’il devinait aussi aisément que si elle les lui eût dits les mobiles qui la faisaient parler ; et, le ton insultant, elle acheva, interrompant sa propre phrase :

— Réellement, miss Lilian avait bien joué son personnage de petite fille naïve et su vous amener là où elle prétendait. Il est vraiment dommage que la hardiesse lui ait manqué au dernier moment et qu’après avoir si bien réussi elle ait jugé à propos de disparaître mystérieusement avec sa tante…

Il ne l’entendait plus… Lilian, fille d’un homme flétri ! Lilian, présentée à lui comme une aventurière !… Et brusquement, tandis qu’il songeait cela, l’âme torturée d’angoisse, dans sa pensée, se dressait la vision d’un délicieux visage de jeune fille, illuminé par deux grands yeux clairs et francs, par une bouche d’enfant rieuse. Si un homme lui eût parlé comme Isabelle venait de le faire, il l’eût souffleté et tué. Mais, elle, il n’avait pas même le droit de l’effleurer d’un geste. Il devait résister à cette tentation folle qu’il avait de lui étreindre les poignets jusqu’à les lui briser pour lui faire avouer qu’elle avait menti en insultant Lilian.

— Alors vous prétendez, reprit-il encore, rassemblant toute sa volonté pour se maîtriser, que l’accusation portée par vous contre le père de Mlle Evans est l’entière vérité ?

— Le père de miss Vincey, voulez-vous dire ? Parfaitement ; ne vous ai-je pas dit déjà que je tenais de sources très sûres les petits détails biographiques en question ?…

L’accent d’Isabelle était si absolu qu’il ne douta plus cette fois de sa parole. Mais était-il donc possible que Lilian connût la vérité au moment où elle mettait sa main dans celle de l’homme qui avait foi en elle… Était-il vrai qu’elle se fût enfuie, effrayée par la pensée qu’il pouvait apprendre le secret qu’elle lui avait caché… Oh ! s’il lui avait été possible de la voir, de lui parler… Mais où était-elle ?… Il demanda une dernière fois :

— Et maintenant, me direz-vous de qui vous avez reçu les… renseignements que vous venez de me donner ?… Vous comprenez qu’ils sont assez graves pour que j’aie le droit de vouloir en connaître l’auteur, afin de le questionner à mon tour…

Elle secoua négativement la tête :

— Pour un homme d’esprit, mon cher ami, vous vous montrez bien naïf… Alors vous supposez que je vais, de l’humeur où vous êtes, vous nommer la personne qui a été assez aimable pour m’instruire ? Nullement ! Allez, je vous le répète, dans le Cornouailles. Interrogez de droite et de gauche, et vous serez bientôt suffisamment édifié, j’imagine. Ensuite, vous agirez comme bon vous semblera… Et je comprendrai qu’alors, avec vos opinions d’homme moderne sur l’atavisme, vous hésitiez à poursuivre vos projets matrimoniaux.

Il ne lui répondit même pas. Il se leva, ayant la même impression que si d’interminables années s’étaient écoulées depuis le moment où il avait franchi le seuil de ce salon fleuri de roses.

— Je vous remercie, dit-il avec une indescriptible ironie, du grand intérêt que vous avez bien voulu montrer pour mon avenir et que je n’oublierai jamais…

Il la salua profondément. Elle répondit par un léger signe de tête. Comme au début de leur entretien, ses yeux étincelaient sous ses paupières un peu tombantes, et ses petites dents mordaient ses lèvres pourpres, éclairées par un sourire de triomphe.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Lorsque, quinze jours plus tard, Robert Noris débarqua d’Angleterre, il avait la preuve qu’Isabelle lui avait dit vrai au sujet de Charles Vincey.


VII


Le matin où, quelques jours à peine après son départ de Vevey, Lilian était, selon son désir, arrivée à Ballaigues, elle s’était sentie prise tout de suite de sympathie pour cet humble village de montagne ; d’abord parce que Robert Noris l’avait aimé, s’était plu à y venir travailler, lui en avait parlé plusieurs fois ; puis parce que le pays lui-même l’avait conquise au premier regard.

Une telle sensation de calme puissant se dégageait de cette solitude abritée, non encaissée, par les cimes du Jura, noires de sapins dont l’odeur parfumait l’air vivifiant !… Elle avait l’impression bizarre de se sentir protégée par ces montagnes mêmes qui semblaient faire bonne garde autour d’elle, la séparer du monde cruel, empêcher qu’une parole méchante ne vînt l’atteindre, la délivrant de sa crainte obsédante : voir connu de tous, autour d’elle, le pénible secret qui la concernait.

Certes, la colonie anglaise était relativement assez nombreuse à Ballaigues ; mais ceux qui la composaient lui étaient étrangers. Tous lui faisaient bon accueil, voyant son charme, sa simplicité exquise et aussi la jugeant une riche héritière. Elle le savait et un pauvre petit sourire amer errait sur ses lèvres quand un mot ou un détail trahissait cette opinion flatteuse que l’on avait d’elle.

— S’ils connaissaient la vérité, ils se détourneraient de moi, pensait-elle avec un sombre découragement.

Elle, si spontanée, si franche, si accueillante, était devenue d’humeur sauvage. Cette nombreuse société qu’elle trouvait autour d’elle lui était pénible ; et si elle avait écouté son seul sentiment, elle se fût invariablement dérobée à toutes les invitations de promenade, à toutes les réunions du soir qui la rapprochaient des autres habitants de l’hôtel.

Pourtant, afin de rassurer lady Evans, inquiète à son sujet, par fierté aussi, parce qu’elle ne voulait point trahir le regret poignant et constant qui lui déchirait le cœur au souvenir de Robert, elle ne repoussait pas toutes les avances qui venaient à elle. Seulement elle avait bien perdu sa belle gaieté juvénile, son rire joyeux et sonore ; et sa vivacité originale de pensée et d’expressions l’avait abandonnée.

Elle causait bien encore quelquefois avec une animation presque fiévreuse ; mais un observateur eût vite remarqué combien les paroles qu’elle prononçait paraissaient lui être indifférentes. Dès qu’elle se trouvait livrée à elle-même, son visage prenait une expression d’indicible mélancolie ; et les yeux devenaient profonds et sombres avec un regard désolé qui bouleversait lady Evans quand elle le surprenait dans ses larges prunelles.

Jamais Lilian ne prononçait le nom de Robert dont elle ne savait rien… Pas un mot n’était venu de lui ! De Vevey, plusieurs lettres avaient été renvoyées à lady Evans ; mais celle qu’il devait lui adresser de Genève ne s’y trouvait point mêlée.

Ah ! elle avait bien réussi à établir entre eux une séparation irrévocable ! Sa volonté ne chancelait pas ; elle demeurait ferme dans sa résolution de ne point le revoir, puisqu’une fatalité impitoyable les éloignait l’un de l’autre.

Mais, obscurément, quelquefois, au fond de son cœur, une révolte grondait qu’il eût accepté sa décision sans protester, sans lutter pour la vaincre, qu’il n’eût pas deviné qu’elle lui avait donné seulement un prétexte, et tenté de la rejoindre pour lui arracher la véritable raison de son départ…

Pourtant, même s’il avait souhaité la revoir, comment eût-il eu la pensée qu’elle pouvait être dans ce village solitaire ? N’avait-elle pas tout fait pour qu’il ignorât où elle se trouvait, pour le détacher d’elle ?… Ne lui avait-elle pas surtout adressé une lettre ?… Ah ! cette lettre !

« Vous avez eu grand tort de l’écrire, Lilian, puisqu’elle ne contenait point la vérité », avait dit gravement lady Evans.

« Vous avez eu grand tort ! » Que de fois les mots lui étaient revenus, durs implacables, lui broyant le cœur… Certes ! si elle avait commis une faute alors, elle en était cruellement punie… Mais savait-elle seulement ce qu’elle faisait, le jour où, dans une fièvre de désespoir, elle avait tracé ces malheureuses lignes !… Combien aussi elle se répéta cela dans ses promenades solitaires !…

Il y avait, dans la montagne, un sommet voisin du village qu’on appelait le Signal de Ballaigues. Dès son arrivée, elle se l’était fait indiquer, se souvenant que Robert y était venu souvent… Et, chaque jour, à l’heure où le soleil allait mourir, elle s’y rendait toute seule ; elle s’asseyait sur une roche d’où la vue s’étendait très loin ; et les mains tombées sur ses genoux, la pensée reprise par le souvenir des heureux jours, elle restait les yeux perdus vers l’horizon admirable des Alpes, toutes de neige, qui, sous le reflet pourpre du couchant, se rosaient, devenaient insensiblement mauves, puis violettes, et disparaissaient enfin dans une brume d’un gris de perle. Surtout, elle aimait à regarder vers le lointain bleu où frémissaient les eaux du Léman, au pied de Vevey. Elle les contemplait jusqu’à la dernière minute où il lui était possible de les apercevoir, jusqu’au moment où tout se voilait sous l’ombre sans cesse grandissante qui enveloppait étrangement vite les villages épars au loin dans la vallée. Alors, un peu frissonnante sous l’humidité du soir tout proche, elle redescendait vers le village par les sentiers déserts ; à peine, parfois, elle rencontrait quelque montagnard allant vers le pâturage trempé de rosée, visiter son troupeau dont les clochettes tintaient avec une harmonie mélancolique dans la paix silencieuse du crépuscule.

Elle se plaisait surtout aux longues courses qui, la fatiguant, parvenaient à l’endormir d’un sommeil sans rêves ; car elle redoutait ses réveils subits dans la nuit, alors qu’une vision bienheureuse lui avait donné l’illusion de la présence de Robert. Alors, parfois, tandis qu’elle était là, immobile, la tête abandonnée sur l’oreiller, les paupières grandes ouvertes dans l’ombre, quand rien ne la distrayait de son chagrin, il lui venait le désir fou d’écrire à Robert que jamais elle n’avait douté de lui, de l’appeler par un mot pour lui tout expliquer !… Oh ! comment lui, si perspicace, avait-il pu croire aux caractères glacés et froids de sa lettre, plus qu’aux paroles tombées de ses lèvres frémissantes quand elle lui répondait dans la paisible allée du parc…

Mais si, par hasard, il venait, se rendant à sa prière, quand il serait là, devant elle, que lui dire ?… La vérité ?… Rien qu’à cette pensée, dans la nuit, son visage devenait brûlant… S’il se fût agi d’elle seulement, elle eût maintenant fait bon marché de son orgueil et accepté sans hésiter, pour obtenir le droit d’être réunie à lui, la souffrance de le voir instruit, même de l’instruire elle-même du douloureux secret. Mais c’était à lui surtout qu’elle songeait désormais, et, impitoyablement, elle se disait qu’elle n’avait pas le droit de lui demander une pareille preuve d’amour. En vain, lady Evans, effrayée de la voir ainsi, tentait de l’encourager, de lui rendre confiance dans l’avenir ; elle n’avait plus foi.

— Tante, que voulez-vous que j’espère ?… Rien ne peut changer ma position… Vous ne pouvez pas empêcher que le passé n’existe et qu’il ne soit impossible de m’épouser à un homme qui tient à sa réputation…

La voix jeune avait un accent de désespoir calme, en prononçant ces mots. Lilian énonçait simplement des faits indiscutables sur lesquels, pendant de longues heures, elle avait dû réfléchir… Le chagrin l’avait atteinte en plein bonheur, au plus profond du cœur ; et il se trouvait des moments où sa pauvre âme ne savait plus où se prendre, des moments où, contemplant le mélancolique portrait de sa mère, elle se prenait à murmurer, avec un désir ardent d’être exaucée :

— Ô maman, maman, prenez-moi avec vous, c’est trop dur et trop difficile de vivre !

Elle avait si soigneusement fait le vide autour d’elle, dans son fiévreux désir de fuir tous ceux qui pourraient connaître son origine, qu’aucunes nouvelles d’amis ne lui parvenaient plus.

— Lilian, une lettre pour vous ! dit cependant un soir lady Evans, comme elle rentrait d’une courte promenade dans le village, en compagnie de plusieurs jeunes femmes de l’hôtel.

— Pour moi ? tante Katie.

Elle prIt l’enveloppe que lui tendait lady Evans venue à sa rencontre dans le jardin. Soudain, son cœur avait des battements éperdus. Il faisait trop sombre pour qu’elle pût reconnaître l’écriture, et elle dut rassembler toute sa volonté pour ne point gravir en courant les marches du perron afin de gagner le vestibule éclairé. Mais elle arriva cependant bien vite, et la faible rougeur qui avait un instant coloré son blanc visage s’effaça. Non, ce n’était point Robert qui lui écrivait ! Sa raison le lui avait crié tout de suite. La lettre que tenaient ses petites mains tremblantes venait d’Enid. Elle allait l’emporter, indifférente, pour la lire ; mais elle aperçut, à ses côtés, lady Evans qui l’avait suivie et attendait, anxieuse. Elle devina que sa tante avait eu, durant une seconde fugitive, la même pensée qu’elle au sujet de la lettre, et, s’efforçant de parler, la voix indifférente, elle dit :

— Ce sont des nouvelles d’Enid, tante. Je vais les lire tranquillement, puis je me coucherai ; je suis un peu lasse. Bonsoir, chère tante.

Oui, elle était bien lasse ! L’émotion qui l’avait ébranlée dans une espérance folle la laissait sans force. Elle s’assit épuisée, et sans faire un mouvement, elle regarda, de ses yeux tristes, bien loin dans la nuit. Un souffle léger, parfumé de senteurs balsamiques, arrivait jusqu’à elle par la fenêtre restée ouverte, soulevant le rideau de mousseline, faisant vaciller un peu la flamme de la lampe, autour de laquelle voletait éperdument un frêle papillon. De même que jadis, à Vevey, le soir où elle avait, pour la première fois, parlé de Robert avec Enid, un admirable croissant de lune illuminait les profondeurs bleues de l’espace assombri ; et la cime découpée des montagnes se dentelait merveilleusement sur l’horizon plus clair.

Elle demeurait immobile, et, sans qu’elle en eût conscience, une à une, de grosses larmes ruisselaient sur son visage. La saveur amère lui imprégnant les lèvres la rappela à elle-même. Alors elle se redressa, aperçut la lettre jetée sur la table près d’elle, la prit lentement et commença à lire :

« Ma Lilian chérie, pourquoi restes-tu ainsi sans m’écrire, sans répondre à la lettre que je t’ai adressée il y a plus de trois longues semaines ?… Tu étais plus confiante à Vevey, quand, la veille de mon départ, nous parlions d’une personne qui t’intéressait tant… Te souviens-tu ?… »

Si elle se souvenait !… Le papier lui échappa et glissa à terre.

— Pourquoi Enid me parle-t-elle de tout cela ? murmura-t-elle d’un accent douloureux et bas. Je voudrais tant oublier !

La lettre lui semblait poignante à lire ; pourtant elle la reprit et continua :

« Tu m’avais écrit, chérie, que je ne devais plus jamais te parler de lui, que tu m’en faisais l’ardente prière, et je t’ai obéi… Je t’obéirais même encore, si je ne croyais aujourd’hui, pour ton bonheur même, devoir aller contre ton désir. Entends-moi bien, ma Liban ; Robert Noris est ici, à Lugano, depuis trois jours. En ce moment, tandis que je t’écris, je le vois de ma chambre, qui arpente avec mon père une allée sous ma fenêtre, et souvent il lève la tête de mon côté… Je devine bien pourquoi ; il sait à qui va être adressée la lettre que je griffonne à cette heure.

« Ma bien chérie, j’ai tenu la promesse que je t’avais faite de ne point dire où tu étais…, mais je me demande si je fais bien en t’obéissant. Je suis sûre maintenant que M. Noris est venu à Lugano, sachant que nous y étions, afin d’obtenir de tes nouvelles. Le premier jour, simplement, comme pour s’acquitter d’un devoir de politesse, il s’est informé de lady Evans et de toi ; et je lui ai répondu par quelques mots brefs, car, je ne sais pourquoi, je m’imaginais qu’il avait mal agi à ton égard, ma Lilian. Puis, hier, sa présence me rappelait tant de choses qu’avec les enfants je me suis mise à parler de toi, à me souvenir de notre cher séjour à Vevey ; et malgré moi, pensant que tu étais triste, mon aimée, je t’appelais « ma pauvre Lilian », quand j’avais à prononcer ton nom.

« Je ne croyais pas que M. Noris, arrêté à quelque distance, m’entendît ; mais je me trompais… Un peu plus tard, comme je me trouvais à l’écart dans le salon, il est venu s’asseoir près de moi et m’a dit de sa manière grave, avec ce regard qui oblige toujours à lui donner une franche réponse :

« — Sans le vouloir, j’ai été indiscret tantôt et j’ai surpris l’une de vos paroles dont je voudrais bien avoir l’explication… ; seriez-vous assez bonne pour me la donner ? En parlant de Mlle Evans, vous paraissiez la plaindre ; lui est-il arrivé un malheur ?

« — Je ne sais, ai-je dit ; Lilian, depuis son départ de Vevey, ne m’a écrit que quelques lignes ; mais elles étaient si courtes et si brèves ! Autrefois, quand nous étions séparées, elle m’envoyait des volumes ! Il y a tant d’années que nous sommes amies ! Nous étions encore des bébés quand nous nous sommes connues, et, jamais, avant ces derniers jours, nous n’avions eu de secret l’une pour l’autre… » Il a insisté avec un singulier accent : « Jamais ? » J’ai répété :

« Jamais ! » Et j’en avais le droit, n’est-ce pas ? ma Lilian.

« Alors il s’est mis à me parler de notre enfance, à m’interroger, non pas curieusement, mais avec quelque chose de si vibrant et de si triste dans la voix, que moi, qui le matin même eusse été charmée de lui être désagréable, je me suis efforcée de lui donner sur toi tous les détails dont je me souvenais… Ils avaient l’air de lui paraître si bons à entendre ! et je voyais bien qu’il s’intéressait à toi, Lilian, comme à Vevey… Aussi je ne comprenais plus, je ne comprends plus ce qui se passe entre vous… De même que toi, il semble changé ! Chérie, ne veux-tu plus m’accorder ta confiance ? Dis-moi ce que tu souhaites que je fasse… Tu sais bien que je te suis dévouée du fond du cœur. »

La lettre retomba sur les genoux de Lilian. En elle, venait de se réveiller plus ardent que jamais l’irrésistible désir de ne plus soutenir son rôle d’indifférence aux yeux de Robert, de lui révéler qu’elle s’était éloignée seulement pour un motif grave, si grave que ses lèvres n’avaient pu se résoudre à le prononcer.

Et la tentation d’agir ainsi était si forte en elle, était tellement le cri de tout son être, que, machinalement, elle se leva pour aller écrire les mots qui se pressaient dans sa pensée. Mais son mouvement même l’arrêta. À quoi bon cette lettre ! Ne regrettait-elle pas déjà bien amèrement celle qu’elle lui avait adressée ainsi, emportée par une folle et première impulsion… Si cette fois encore elle allait se tromper !… Attendre, elle devait attendre ; et puis quand elle serait plus calme, elle s’efforcerait de faire ce qui lui paraîtrait juste et bien, elle demanderait conseil à lady Evans.

N’était-ce pas déjà une douceur inespérée et suprême de savoir que Robert ne l’avait point rejetée tout à fait de sa pensée…, même plus, semblait encore aimer à parler d’elle ?…

Était-ce l’influence de la lettre d’Enid ? le lendemain elle désira avec une sorte d’impatience fébrile le moment du courrier de midi. Mais l’heure passa, n’apportant rien pour elle. Il lui fallait maintenant attendre jusqu’au soir ; et, sans qu’elle se le fût avoué, elle sentit bien que, durant plusieurs jours, ces apparitions quotidiennes du facteur seraient le seul intérêt de sa vie… Pourtant, que pouvait-elle espérer ?

Vers la fin de l’après-midi, elle sortit pour sa chère promenade de chaque jour dans la montagne ; et quand elle fut assise à sa place accoutumée, elle prit la lettre d’Enid pour la lire, la relire, bien qu’elle la sût désormais par cœur…

Mais soudain, brusquement, elle releva la tête, croyant avoir entendu prononcer son nom tout près d’elle ; et ses mains s’ouvrirent et la lettre d’Enid glissa sur le sol… Debout devant elle, la regardant avec cette expression qu’elle n’aurait plus jamais espéré revoir, était Robert Noris… Elle se leva toute droite, incapable de dire un mot, de faire un geste, presque effrayée de cette réalisation d’un rêve cru impossible ; mais son regard bleu avait un indicible rayonnement.

— Vous n’avez pas même une pauvre parole d’accueil pour moi, Lilian ?… Êtes-vous donc si irritée que je sois venu sans votre consentement ? dit-il d’un ton bas et vibrant, sans cesser de la contempler, comme s’il eût eu peur qu’elle ne lui échappât encore. D’un seul coup d’œil, il avait lu l’affreuse tristesse des jours écoulés sur le jeune visage effilé et pâli, dans lequel les yeux paraissaient immenses.

Avant qu’il eût fini même de parler, d’un geste irréfléchi, elle avait mis ses deux petites mains dans celle qu’il lui tendait, ainsi que le matin où il l’avait quittée à Vevey.

— Irritée ? répéta-t-elle doucement avec une voix de rêve. Oh ! non, il me paraît si bon de vous voir !… Et pourtant… pourquoi, oh ! pourquoi êtes-vous venu ?… Qui vous a dit que j’étais ici ?…

— Votre amie, à Lugano… Elle n’a pas été sans pitié, comme vous ! Elle a compris que, pour notre bonheur à tous deux, je devais vous parler, et elle m’a révélé où vous étiez cachée, Lilian, afin que je pusse venir vous demander pourquoi vous m’avez si durement repoussé.

— Mon Dieu, mon Dieu ! fit-elle remuée jusqu’au fond de l’âme par cet accent dont il parlait et qui résonnait plein d’une douceur grave dans ce grand silence de la montagne. Ils étaient aussi seuls qu’ils l’avaient été à Vevey la dernière fois qu’ils s’étaient vus.

— Lilian, continua-t-il du même ton ; — il était debout devant elle, assise à sa même place, blanche comme sa robe, — Lilian, vous souvenez-vous qu’un matin vous m’avez promis d’être ma femme « dans la joie et dans la peine »… ? Et pourtant, vous vous êtes reprise tout de suite !…

— Parce qu’il le fallait, dit-elle faiblement ; et le flot des pensées torturantes monta soudain dans son âme avec une irrésistible force, dissipant la joie infinie et fugitive qui l’avait envahie à la vue de Robert. Le jour où je vous ai fait la promesse dont vous parlez, je croyais en avoir le droit ; mais, le soir même, quand vous avez été là-bas, à Genève, j’ai appris que je ne pouvais devenir votre femme…, qu’une raison très grave me le défendait.

— Et vous n’avez pas voulu même me faire connaître cette raison !… Pourquoi, Lilian, ne m’avoir pas demandé ce que je pensais de l’obstacle auquel vous faites allusion ?

— C’était impossible ! fit-elle passionnément.

— Et voilà pourquoi vous m’avez écrit des choses si cruelles, vous avez voulu me faire douter de vous ! Pourquoi vous vous êtes calomniée :

Elle l’interrompit :

— Oh ! pardonnez-moi… j’ai eu tort… mais je souffrais tant, je ne réfléchissais plus ! Je savais seulement que je ne pouvais plus vous revoir, que je devais tout faire pour vous détacher de moi, pour que vous m’oubliiez, car, cela, il le fallait absolument ?…

Il gardait toujours les mains tremblantes serrées dans les siennes.

— Lilian, répondez-moi, je vous en supplie… Aviez-vous donc pour moi si peu d’affection que vous acceptiez ainsi sans hésitation l’idée que nous ne nous retrouverions peut-être jamais ?

Elle avait une telle soif de sincérité que l’aveu jaillit de son cœur tout frémissant.

— Parce que votre bonheur m’était mille fois plus cher que le mien, je me suis résignée à être séparée de vous… Du moins, j’ai essayé de me résigner !

Une sorte de sourire étrangement lumineux passa sur la physionomie grave de Robert et détendit ses traits.

— Alors écoutez-moi, Lilian. Vous m’avez demandé tout à l’heure pourquoi j’étais revenu ? C’est que je ne vous avais pas rendu votre parole, moi, que je vous considérais toujours comme mienne et voulais retrouver mon trésor… Seulement…

Il s’arrêta, se pencha vers elle, et sa voix devint basse et tendre comme s’il eût eu peur de l’effrayer.

— Seulement, ce n’est plus Lilian Evans que je désire pour femme, mais Lilian Vincey…

Elle se rejeta en arrière avec un cri d’indicible souffrance et cacha son visage dans ses mains.

— Mon Dieu, vous savez !!! Oh ! qui vous a dit ?…

— Alors vous pensez que je vous aurais ainsi laissée disparaître sans chercher à connaître le motif qui entraînait ma Lilian à se dérober à sa promesse ?

— Mais maintenant, vous le connaissez !… Pourquoi êtes-vous ici ?… Pourquoi n’avez-vous pas eu pitié de moi et me rappelez-vous mon pauvre rêve fini ?… J’ai trop souffert, je n’en puis plus !…

Les mêmes mots lui venaient aux lèvres que sa mère avait prononcés des années auparavant. Il l’enveloppa d’un regard de suprême tendresse :

— Ma pauvre petite enfant, murmura-t-il.

Et il écarta les doigts minces qui voilaient le visage pâli.

— Lilian, mon enfant chérie, regardez-moi. Vous me demandez pourquoi je suis venu vous trouver ? Est-ce que vous ne le savez pas ?… Est-ce que depuis longtemps vous n’avez pas compris à quel point je vous aimais… Et maintenant que je vous ai près de moi, aurez-vous le courage de me repousser ?

Elle eut la tentation poignante de répondre à cet amour qui s’offrait généreusement à elle en dépit de tout, d’oublier auprès de cet homme, prêt pour elle à tous les sacrifices, la douloureuse épreuve qu’elle venait de traverser, de s’abriter sous sa protection mâle et dévouée. Mais elle l’aimait trop pour ne pas songer à lui seul, malgré l’élan éperdu de sa jeune âme qui l’emportait vers le bonheur possible.

— Oui, je dois vous repousser, reprit-elle, raidie contre son ardent désir. Je ne puis être votre femme ! Je ne puis vous apporter un nom déshonoré… Je ne veux pas que vous puissiez être insulté peut-être à cause de moi. Dans Paris, tout le monde connaîtrait bien vite cette cruelle histoire…

Il passa la main sur son visage. Ce qu’elle disait là, durant des nuits entières, il y avait réfléchi depuis le jour où Isabelle de Vianne lui avait fait sa terrible révélation, depuis qu’en Angleterre, il avait appris tous les détails du procès de Charles Vincey. L’âme déchirée et irrésolue, il était arrivé à Lugano sachant y trouver encore la famille Lyrton, altéré d’entendre parler de Lilian. Était-elle responsable, elle, l’enfant adorée, du crime de son père, le seul qui eût failli dans les deux vieilles et respectables familles dont elle descendait, et que lady Evans représentait aujourd’hui, toute la première, avec tant de dignité ?

Et cependant il avait hésité. Elle le connaissait bien, Lilian, sévère, inflexible par nature sur les questions d’honneur, jaloux que pas une ombre ne passât sur sa réputation d’homme. Il avait hésité malgré la révolte de son amour, jusqu’au jour où les naïves confidences d’Enid lui avaient révélé que Lilian souffrait, lui prouvant en même temps que la jeune fille avait toujours ignoré la malheureuse destinée de son père. Alors, soudain, les scrupules hautains qui l’arrêtaient avaient été emportés comme des feuilles mortes par un tourbillon de tempête…

Et maintenant qu’il l’avait revue, qu’il la retrouvait toujours la même, délicate jusqu’au scrupule, qu’il subissait de nouveau le charme de sa jeunesse franche, passionnée et fière, il comprenait qu’aucune insulte ne serait capable de l’atteindre quand elle, l’aimée, serait auprès de lui… N’avait-il pas, un jour, au château des Crêtes, souhaité, dans l’absolue sincérité de son âme, de lui faire un avenir heureux et béni, autant qu’une puissance humaine pouvait le permettre…

— Lilian, reprit-il avec la même tendresse absolue et grave, il ne faut plus songer au passé, ni à un malheureux homme qui a expié durement ses folies, mais à tous ceux de votre famille qui ont été des gentils-hommes, à votre mère, dont le nom est sans tache… Il faut oublier, comme je le fais, cette triste histoire dont bientôt personne ne se souviendra plus… Il faut avoir confiance en moi surtout, ma Lilian… Je vous jure que jamais un mot offensant ne pourra monter jusqu’à vous…

Il vit qu’elle allait parler… mais il l’arrêta d’un geste. Il ne voulait plus entendre une parole de refus tomber des lèvres chères… Autour d’eux, c’était toujours ce grand silence qui permet aux âmes de se parler ; à peine, au loin, une faible sonnerie de clochettes. La lumière se faisait plus douce et l’horizon se voilait sous l’approche du crépuscule. Dans cette brève minute de silence entre eux, Robert Noris eut la vision rapide de son existence passée dont le vide l’avait si souvent accablé ; ce but, cet aliment suprême de la vie qu’il avait tant désiré rencontrer, il le possédait enfin ; il lui était donné de se dévouer, jusqu’au sacrifice de son légitime orgueil d’homme, au bonheur d’un être cher…

— Lilian, acheva-t-il, et sa voix résonnait suppliante, j’ai vécu longtemps isolé, même au milieu de la foule, triste jusqu’au plus profond de mon âme, avec la conviction désolante que je dépensais inutilement mes heures ;… aujourd’hui, tout ce que je n’avais pas, tout ce dont le manque m’a si souvent fait souffrir, vous pouvez me le donner… Vous êtes toute ma joie, tout mon espoir ; par vous seule, je puis être heureux… Ma chère aimée, n’écoutez plus votre orgueil. Ayez pitié de moi, et, comme à Vevey, dites que vous serez ma femme…

Elle avait courageusement lutté, mais elle était vaincue. Elle le regarda de ses yeux pleins de lumière ; et alors, sans un mot, elle vint s’abattre palpitante et brisée sur ce cœur de sceptique qu’elle avait rendu capable d’aimer et de croire, et qui lui appartenait désormais tout entier…


FIN


PARIS


TYPOGRAPHIE PLON-NOURRIT ET Cie


Rue Garancière, 8.




TABLE DES MATIÈRES

(ne fait pas partie de l’ouvrage original)



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