Carmen (opéra)/Acte IV

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ACTE QUATRIÈME

Une place à Séville. — Au fond du théâtre, les murailles de vieilles arènes ; l’entrée du cirque est fermée par un long velum. — C’est le jour d’un combat de taureaux ; grand mouvement sur la place ; marchands d’eau, d’oranges, d’éventails, etc., etc.



Scène PREMIÈRE

LE LIEUTENANT, Deux Officiers, ANDRÈS, FRASQUITA, MERCÉDÈS, etc., puis CARMEN et ESCAMILLO.


CHŒUR
À deux cuartos,
À deux cuartos,
Des éventails pour s’éventer,
Des oranges pour grignoter !
À deux cuartos,
À deux cuartos,
Señoras et caballeros !

Pendant ce premier chœur, sont entrés les deux officiers que l’on a vu au deuxième acte ; ils ont au bras les deux bohémiennes, Mercédès et Frasquita.


PREMIER OFFICIER.
Des oranges, vite !

PLUSIEURS MARCHANDS, se précipitant.
Des oranges, vite ! En voici !
Prenez, prenez, mesdemoiselles.

UN MARCHAND, à l’officier qui paye.
Merci, mon officier, merci.

LES AUTRES MARCHANDS.
Celles-ci, señor, sont plus belles.

TOUS LES MARCHANDS.
À deux cuartos,
À deux cuartos,
Señoras et caballeros !

MARCHAND DE PROGRAMME.
Le programme avec les détails !

AUTRES MARCHANDS.
Du vin!

AUTRES MARCHANDS.
Du vin ! De l’eau !

AUTRES MARCHANDS.
Du vin ! De l’eau ! Des cigarettes !

DEUXIÈME OFFICIER.

Holà ! marchand, des éventails.


UN BOHÉMIEN, se précipitant.
Voulez-vous aussi des lorgnettes ?

REPRISE DU CHŒUR
À deux cuartos,
À deux cuartos,
Des éventails pour s’éventer,
Des oranges pour grignoter !
À deux cuartos,
À deux cuartos,
Señoras et caballeros !

LE LIEUTENANT.

Qu’avez-vous donc fait de la Carmencita ? je ne la vois pas.


FRASQUITA.

Nous la verrons tout à l’heure… Escamillo est ici : la Carmencita ne doit pas être loin.


PREMIER OFFICIER.

Ah ! c’est Escamillo, maintenant ?…


MERCÉDÈS.

Elle en est folle !


FRASQUITA.

Et son ancien amoureux, José, sait-on ce qu’il est devenu ?


LE LIEUTENANT.

Il a reparu dans le village où sa mère habitait… L’ordre avait même été donné de l’arrêter ; mais, quand les soldats sont arrivés, José n’était plus là…


MERCÉDÈS.

En sorte qu’il est libre ?


LE LIEUTENANT.

Oui, pour le moment.


FRASQUITA.

Hum ! je ne serais pas tranquille, à la place de Carmen, je ne serais pas tranquille du tout.

On entend de grands cris au dehors, des fanfares, etc., etc. C’est l’arrivée de la cuadrilla.

CHŒUR
Les voici ! voici la quadrille,
La quadrille des toreros !
Sur les lances, le soleil brille ;
En l’air, toques et sombreros !
Les voici ! voici la quadrille,
La quadrille des toreros !
Défilé de la cuadrilla. — Pendant ce défilé, le chœur chante le morceau suivant :
Entrée des alguazils.
Voici, débouchant sur la place,
Voici d’abord, marchant au pas,
L’alguazil à vilaine face…
À bas ! à bas ! à bas ! à bas !
Entrée des chulos et des banderillos.
Et puis saluons au passage,
Saluons les hardis chulos !
Bravo ! vivat ! gloire au courage !…
Voici les banderilleros !
Voyez quel air de crânerie,
Quels regards et de quel éclat
Étincelle la broderie
De leur costume de combat !
Entrée des picadors.
Une autre quadrille s’avance :
Les picadors… comme ils sont beaux !
Comme ils vont du fer de leur lance
Harceler le flanc des taureaux !
Paraît enfin Escamillo, ayant près de lui Carmen radieuse et dans un costume éclatant.
Puis l’espada, la fine lame,
Celui qui vient terminer tout,
Qui paraît à la fin du drame
Et qui frappe le dernier coup…
Bravo ! bravo ! Escamillo !
Escamillo, bravo !

ESCAMILLO, à Carmen.
Si tu m’aimes, Carmen, tu pourras, tout à l’heure
En me voyant à l’œuvre être fière de moi.

CARMEN.
Je t’aime, Escamillo, je t’aime et que je meure
Si j’ai jamais aimé quelqu’un autant que toi.

LE CHŒUR.
Bravo ! bravo ! Escamillo !
Escamillo, bravo !
Trompettes au dehors. Paraissent deux trompettes suivis de quatre alguazils.

PLUSIEURS VOIX, au fond.
L’alcade ! l’alcade,
Le seigneur alcade !

CHŒUR, de la foule se rangeant sur le passage de l’alcade.
Pas de bousculade !
Regardons passer
Et se prélasser
Le seigneur alcade.

LES ALGUAZILS.
Place, place au seigneur alcade !

Petite marche à l’orchestre. — Sur cette marche défilent très lentement, au fond, l’alcade et les alguazils qui le précèdent et le suivent. Pendant ce temps, Frasquita et Mercédès s’approchent de Carmen.


FRASQUITA.
Carmen ! un bon conseil : ne reste pas ici.

CARMEN.
Et pourquoi, s’il te plaît ?

MERCÉDÈS.
Et pourquoi, s’il te plaît ? Il est là.

CARMEN.
Et pourquoi, s’il te plaît ? Il est là. Qui donc ?

MERCÉDÈS.
Et pourquoi, s’il te plaît ? Il est là. Qui donc ? Lui,
Don José… Dans la foule il se cache… regarde.

CARMEN.
Oui, je le vois.

FRASQUITA.
Oui, je le vois. Prends garde.

CARMEN.
Je ne suis pas femme à trembler ;
Je reste, je l’attends… et je vais lui parler.

L’Alcade est entré dans le cirque. Derrière l’alcade, le cortège de la cuadrilla reprend sa marche et entre à son tour. Le populaire suit. — L’orchestre joue le motif : Les voici ! voici la quadrille… La foule, en se retirant dégage peu à peu José… Carmen reste seule au premier plan !… Tous deux se regardent pendant que la foule se dissipe et que le motif de la marche va diminuant et se mourant à l’orchestre. Sur les dernières notes, Carmen et José restent seuls, en présence l’un de l’autre.


Scène II

CARMEN, DON JOSÉ.


DUO

CARMEN.
C’est toi ?

JOSÉ.
C’est toi ? C’est moi.

CARMEN.
C’est toi ? C’est moi. On m’avait avertie
Que tu n’étais pas loin, que tu devais venir…
On m’avait même dit de craindre pour ma vie,
Mais je suis brave et je n’ai pas voulu fuir.

JOSÉ.
Je ne menace pas, j’implore, je supplie ;
Notre passé, je l’oublie,
Carmen ! nous allons tous deux
Commencer une autre vie,
Loin d’ici, sous d’autres cieux.

CARMEN.
Tu demandes l’impossible !
Carmen jamais n’a menti :
Son âme reste inflexible ;
Entre elle et toi, tout est fini.

JOSÉ.
Carmen, il est temps encore,
Ô ma Carmen, laisse-moi
Te sauver, toi que j’adore,
Et me sauver avec toi !

CARMEN.
Non, je sais bien que c’est l’heure,
Je sais bien que tu me tueras ;
Mais, que je vive ou que je meure,
Non, je ne te céderai pas !

ENSEMBLE

JOSÉ.
Carmen, il est temps encore,
Ô ma Carmen, laisse-moi
Te sauver, toi que j’adore,
Et me sauver avec toi !

CARMEN.
Pourquoi t’occuper encore
D’un cœur qui n’est plus à toi ?
En vain tu dis : « je t’adore ! »
Tu n’obtiendras rien de moi.

JOSÉ.
Tu ne m’aimes donc plus ?
Silence de Carmen, José répète :
Tu ne m’aimes donc plus ?

CARMEN.
Tu ne m’aimes donc plus ? Non ! je ne t’aime plus.

JOSÉ.
Mais moi, Carmen, je t’aime encore ;
Carmen, Carmen ! moi, je t’adore !

CARMEN.
À quoi bon tout cela ? Que de mots superflus !

JOSÉ.
Eh bien ! s’il le faut, pour te plaire,
Je resterai bandit… tout ce que tu voudras…
Tout ! tu m’entends… mais ne me quitte pas…
Souviens-toi du passé ! nous nous aimions, naguère !…

CARMEN.
Jamais Carmen ne cédera !
Libre elle est née… et libre elle mourra !

CHŒUR ET FANFARES, dans le cirque.
Vivat ! la course est belle ;
Sur le sable sanglant
Le taureau qu’on harcèle
S’élance en bondissant…
Vivat ! bravo ! victoire !
Frappé juste en plein cœur,
Le taureau tombe ! gloire
Au torero vainqueur !
Victoire ! victoire !

Pendant ce chœur, silence de Carmen et de José : tous deux écoutent… En entendant les cris de : « Victoire, victoire ! » Carmen a laissé échapper un : « Ah ! » d’orgueil et de joie… José ne la perd pas de vue… Le chœur terminé, Carmen fait un pas vers le cirque.


JOSÉ, se plaçant devant elle.
Où vas-tu ?…

CARMEN.
Où vas-tu ?… Laisse-moi !

JOSÉ.
Où vas-tu ?… Laisse-moi ! Cet homme qu’on acclame,
C’est ton nouvel amant !

CARMEN, voulant passer.
C’est ton nouvel amant ! Laisse-moi !

JOSÉ.
C’est ton nouvel amant ! Laisse-moi ! Sur mon âme,
Carmen, tu ne passeras pas !
Carmen, c’est moi que tu suivras !

CARMEN.
Laisse-moi, don José !… je ne te suivrai pas.

JOSÉ.
Tu vas le retrouver… tu l’aimes donc ?

CARMEN
Tu vas le retrouver… tu l’aimes donc ? Je l’aime !
Je l’aime, et, devant la mort même,
Je répèterais que je l’aime !

FANFARES ET REPRISE DU CHŒUR, dans le cirque
Vivat ! bravo ! victoire !
Frappé juste en plein cœur,
Le taureau tombe ! gloire
Au torero vainqueur !
Victoire ! victoire !…

JOSÉ.
Ainsi, le salut de mon âme,
Je l’aurai perdu pour que toi,
Pour que tu t’en ailles, infâme !
Entre ses bras, rire de moi…
Non, par le sang, tu n’iras pas,
Carmen, c’est moi que tu suivras !

CARMEN.
Non ! non ! jamais !

JOSÉ.
Non ! non ! jamais ! Je suis las de te menacer.

CARMEN.
Eh bien ! frappe-moi donc… ou laisse-moi passer !

CHŒUR
Victoire ! victoire !

JOSÉ.
Pour la dernière fois, démon ?
Veux-tu me suivre ?

CARMEN.
Veux-tu me suivre ? Non ! non !
Cette bague, autrefois tu me l’avais donnée…
Tiens !
Elle la jette à la volée.

JOSÉ, le poignard à la main, s’avançant sur Carmen.
Tiens ! Eh bien ! damnée…

Carmen recule ; José la poursuit. — Pendant ce temps, fanfares et chœur dans le cirque.


CHŒUR
Toréador, en garde !
Et songe en combattant
Qu’un œil noir te regarde
Et que l’amour t’attend.

José a frappé Carmen : elle tombe morte… Le vélum s’ouvre. La foule sort du cirque.


JOSÉ.
Vous pouvez m’arrêter… c’est moi qui l’ai tuée.
Escamillo paraît sur les marches du cirque. José se jette sur le corps de Carmen.
Ô ma Carmen ! ma Carmen adorée !…




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