Charles Baudelaire, étude biographique/Appendice/VI

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Étude biographique d’
Librairie Léon Vanier, éditeur ; A. Messein Succr (p. 254-272).

VI


.ETTIIES DE M"’ c ALPICK À CHARLES ASSELENEAU


[t868]. u Mon cher monsieur Asselineau,

» Pour répondre à ce que vous me demandez (i) au sujet du voyage de Charles, voici :

» D’abord, il faut que vous sachiez que mon mari, le général Aupick, adorait Charles. Quand il était enfant, il s’était beaucoup occupé lui-même de son éducation. Il était tombé sur une si belle intelligence, un esprit si curieux, si studieux, qui l’étonnait au dernier point, qu’il s’y attachait de jour en jour davantage.

» Quand sont arrivés les succès de collège, à Louisle-Grand, et les études terminées, il a fait pour Charles des rêves dorés d’un brillant avenir : il voulait le voir arriver à une haute position sociale, ce qui n’était pas

(1) Les renseignements dont Asselineau avait besoin pour sa Vie de Charles Beaudelaire. — Lettres communiquées par M. Gardet, irréalisable, étant l’ami du duc d’Orléans. Mais quelle stupéfaction pour nous, quand Charles s’est refusé à tout ce qu’on voulait faire pour lui, a voulu voler de ses propres ailes, et être auteur ! Quel désenchantement dans notre vie d’intérieur si heureuse jusque-là ! Quel chagrin ! .Nous avons eu alors la pensée, pour donner un autre cours à ses idées, et surtout pour rompre quelques relations mauvaises, de le faire voyager.

» Le général, qui était d’un port de mer, qui aimait la mer de passion, qui, à l’âge où était Charles, aurait été enchanté de naviguer, a pensé qu’un voyage par mer était préférable à un voyage par terre. Il a pu se tromper, mais il était pénétré des meilleures intentions pour mon fils. Celui-ci aurait préféré rester sans nul doute ; mais, sans témoigner de répugnance, il s’est laissé faire. C’est ainsi que, par l’entremise d’un ami, que nous avions à Bordeaux, Charles a été confié aux soins du capitaine Saur, homme honorable, gai et de beaucoup d’esprit, qui devait plaire à Charles et qui, effectivement, lui a plu. Ce capitaine parlait pour Calcutta, il devait aller plus loin ; le voyage devait durer dix-huit mois. Ils se sont embarqués fin de mai 18/n, Charles avait vingt ans. Au bout de très peu de temps, Charles est tombé dans dc> tristesses qui inquiétaient le capitaine, qui faisait Ions ses efforts pour le distraire’, sans pouvoir y parvenir ; il vivait dans un isoement complet, ne frayant pas avec les passagers, ommeir.anls pour la plupart et, officiers. S’il parlait,

n’était qnc pour émettre le désir de retourner en France.

» Un événement terrible de mer, tel que le capitaine Saur m’a écrit n’en avoir jamais vu dans sa longue carrière de marin, où ils purent presque toucher la mort du doigt, sans que Charles en fût démoralisé, cependant, vint ajouter peut-être à son dégoût pour un voyage qui, dans ses idées, était sans but. Arrivé à Maurice, sa tristesse ne fit qu’augmenter. Là, où tout était nouveau pour lui, il n’a rien vu, rien qui éveillât la faculté d’observation qu’il possédait ; il voulait à tout prix partir pour retourner à Paris, et que, s’il n’y avait pas moyen, il préférait rester à Maurice plutôt que de continuer ce voyage. Le capitaine, craignant qu’il ne fût atteint de cette maladie cruelle la nostalgie, dont les effets parfois sont si funestes, l’a vivement engagé à l’accompagner à Saint-Denis (Bourbon) et que, s’il persistait là à vouloir rentrer en France, il lui donnait sa parole qu’il lui en faciliterait les moyens. \ Bourbon, il a déclaré, comme à Maurice, qu’il voulait partir ; de sorte que M. Saur s’est entendu avec un capitaine du choix de Charles, qui s’embarquait pour Bordeaux, de l’emmener avec lui (sic). Voilà comme Charles nous est revenu au mois de février 18/42.

» Voilà tout ce que je sais de ce voyage. Les détails que je viens de vous donner, je les tiens du capitaine Saur qui me les a écrits, au retour de mon fils. Quand j’interrogeais celui-ci sur son voyage, je m’apercevais qu’il n’aimait pas à en parler. N’était-il pas de même avec les autres, avec ses amis ? Je ne sais, mais je m’abstenais. M. Saur m’a écrit aussi que Charles, qui se tenait loin des passagers, avait avec lui les manières les plus douces et les plus charmantes. Aussi le capitaine s’y était attaché. » Si Charles s’était laissé guider par son beau-père, sa carrière eût été bien différente (1). Il n’aurait pas laissé un nom dans la littérature, il est vrai, mais nous aurions été tous trois plus heureux.

» Vous êtes bien gentil d’avoir remarqué que j’ai été longtemps sans vous écrire. C’est parce que je craignais de vous importuner, sachant que ceux qui vous écrivent vous importunent, par la raison qu’il faut leur répondre. Ma santé n’est pas mauvaise, à l’exception des pauvres jambes. Mes tristesses sont toujours les mêmes, comme vous pensez. Mais je me roidis contre le découragement. Remerciez M m0 Meurice de son souvenir. Ce doit être une aimable femme. M. Malassis, dans sa dernière lettre, se plaignait de sa santé. Adieu, ami.

)) C. V ve àupick. »


Ce 24 mars [1868] (2).

« Mon cher fils, quelqu’un (M. Ancelle sans doute) a eu l’attention de m’envoyer le deuxième numéro de Théophile Gautier. Cette belle notice, si savamment

(1) Pour être transcripteurs fidèles jusqu’au scrupule, mentionnons ce commencement de phrase inachevée qui se lit sous une rature : Ceux que nous avons emmenés comme attachés d’ambassade…

(2 Le millésime est donné par celui des articles de Th. Gautier dont M me Aupick entretient ici Asselineau, et qui parurent dans Y Univers illustré (numéros des 7, i/j, 21, 28 mars, [\, 11, 18 avril 18G8). écrite et empreinte en même temps de tant de sensibilité el de tendres regrets, renferme malheureusement quelques erreurs. D’abord le nom de Dufays n’est pas celui de M. Baudelaire, mais le mien, que Charles a eu L’idée quelquefois de joindre au sien, en signant ses ouvrages (i) ; il lui est arrivé aussi d’y joindre celui (Y Vichimbaut, qui est également le mien ; mon nom de baptême est Caroline Archimbaut-Dufays.

» Charles n’a pas été, il est vrai, dans son enfance, un prodige ; mais il a toujours eu des succès et des prix dans les collèges où il a été. D’abord dans celui de Lyon, durant les quatre années que nous y avons se journé, lorsque M. Aupick y était chef d’état-major, puis à Paris, à Louis-le-Grand. À notre retour à Paris, quand mon mari l’a conduit à ce collège Louis-le— Grand, comme il était très enthousiaste de la capacité de Charles et de ses succès, il dit au proviseur : Voici un cadeau que je vais vous faire, voici un élève qui fera honneur à votre collège.

» Effectivement, il a été couronné au grand concours de 1807, en vers latins (a). Il a pu être faible dans ses examens de bachelier es lettres, je ne sais ; mais ce qui est bien positif, c’est qu’il a laissé dans l’esprit de ses camarades et de ses professeurs le souvenir d’une

(1) Les premières œuvres de Baudelaire (jusqu’en i85o), sont en effet signées indifféremment : BaudelaireDufays, Charles Baudelaire-Dufays, Pierre de Fays, Charles Baudelaire du Fays.

(2) Baudelaire obtint au Concours de 1837, classe de seconde, le deuxième prix de vers latins et le sixième accessit de version latine. grande capacité. C’est peut-être Charles lui-même qui aura dit qu’il n’avait pas été un bon écolier, car je ne l’ai jamais vu tirer vanité de ses succès de collège auxquels il n’attachait avec raison aucune importance ; ces succès, dans le fait, souvent ne présagent rien pour l’avenir.

» Peut-être feriez-vous bien de ne rien dire à Théophile Gautier de ce que je vous écris là ; il pourrait être contrarié. Les erreurs ne sont peut-être pas d’une grande importance ; il me serait pénible de mécontenter cet ami dévoué de Charles (1). J’aurais dû peut-être donner à l’avance quelques notes sur mon fils.

» M. Baudelaire n’a pas été secrétaire de Condorcet, mais son ami. Mais cela importe peu ; j’aime mieux cela que s’il avait été dit qu’il a débuté, en quittant le collège, par faire l’éducation des fds de Praslin. Ce malheureux nom de Praslin aurait fait tache dans cette belle notice. On aurait pu croire qu’il a été l’instituteur de l’assassin (2), tandis que c’est le père de l’assassin qui a été son élève. Puisque me voilà en train de vous parler de M. de Baudelaire, dont j’ai conservé un très doux souvenir, malgré la vie dorée que m’a

(1) Àsselineau se conforma sans doute au désir de M" e Aupick ; c’est ce qui explique comment les erreurs et inexactitudes signalées ci-dessus et plus loin, n’ont pas été corrigées par Gautier, quand ses articles furent réimprimés en tète des œuvres complètes de Baudelaire.

(2) LeducdeChoiseul-Praslin, pair de France, assassin de sa femme, qui fut traduit pour ce crime devant la Chambre des pairs. apportée,, après lui, le général, avec une affection bien vive qui ne s’est jamais démentie durant les trente années que nous avons passées ensemble, je ne puis résister au désir de vous donner quelques détails qui vous intéresseront peut-être sur le père de votre ami.

» M. Baudelaire était un homme très distingué, sous tous les rapports, avec des manières exquises, tout à fait aristocratiques. Est-ce étonnant, ayant vécu dans l’intimité des Choiseul, des Condorcet, des Cabanis, des M mo HelvétiusPIl avait connu tout ce monde d’élite, chez le duc de Praslin, quand il était précepteur de ses enfants. Dans ce temps-là, un précepteur, chez un grand seigneur, n’était pas dans une position quasi servile, comme le sont les précepteurs de nos jours, ainsi que les pauvres institutrices. Les enfants de Praslin ne demeuraient pas chez leurs parents, comme c’était l’usage alors dans les grandes familles. Ils avaient leur maison avec leurs précepteurs, leurs domestiques, leurs voitures. M. Baudelaire jouissait là d’une grande liberté, recevait du monde, donnait des dîners et souvent au duc et à la duchesse de Praslin.

» Quand la Révo’ution a éclaté, M. Baudelaire a dé L’élève de François Baudelaire, Charles-Ravnard-LaureFélix, duc de Ghoiseul-Praslin, 1 778-1841, sortit en 1799 de l’École polytechnique, de\int chambellan de Napoléon en i8o5, fut créé pair de France en 18 14 et se prononça en faveur de la monarchie de juillet. Il fit partie du conseil de famille réuni à la mort de FrançoisBaudelaire. ployé un bien beau caractère ; il a été héroïque. Cela m’a été confirmé par de vieux amis à lui, ses contemporains. Il a risqué vingt fois sa vie pour le duc et la duchesse qui, dans ces malheureux temps de proscription, ont dû se sauver en laissant leurs enfants à M. Baudelaire. Je ne sais s’ils étaient condamnés à mort ; mais leurs biens étaient confisqués, ainsi que ceux de Condorcet ; celui-ci était en prison.

» M. Baudelaire ayant retrouvé quelques amis de collège dans le parti révolutionnaire, et qui y étaient influents, de ces vieilles amitiés qui survivent au temps, aux événements, aux opinions, il s’est servi d’eux dans l’intérêt de ses amis, tout en leur disant de dures vérités sur la voie où ils étaient entrés, sur leurs excès, sur le but vers lequel ils marchaient, et tout cela avec une éloquence qui les subjuguait. Ils admiraient sans doute ce courage et cette audace qui semblaient courir au-devant de la mort qu’il méprisait pour lui-même, pourvu qu’il pût sauver ses amis.

» Il était infatigable dans ses démarches ; il courait, jour et nuit, les prisons, les tribunaux. Malgré tous ses efforts, il n’a pu sauver Condorcet de la mort, mais seulement de l’échafaud (1) (sic), comme vous savez.

(1) On sait que Condorcet s’empoisonna. Cette phrase ne peut signifier qu’une chose, c’est que son ami lui procura le poison qui fut l’instrument de son suicide. Le récit de M me Aupick est ici en contradiction avec d’autres récits qui ont un caractère d’authenticité. Suivant la dernière édition de la Biographie universelle et l’Éloge de Condorcet, par Arago,ce futCabanis.lc médecin et le beau-frère de l’illustre proscrit, qui lui procura le poison libérateur. Les détails, \pivs lui avoir dit adieu dans sa prison et l’avoir embrassé, il s’est occupé vaillamment de la veuve ; el par son zèle et des efforts continus, il est parvenu, à la longue, à la faire rentrer dans ses biens. Il en a fait de même, et avec le même succès, pour les Praslin ; ceux-ci. pénétrés de reconnaissance, comme ils devaient l’être, pour tant de dévouement, après que les

que M" 16 Aupick donne plus loin sur la carrière administrative de son mari, sont trop inexacts pour qu’il ne soit pas difficile d’admettre sa version au sujet de l’empoisonnement de Condorcet, à l’exclusion de celle qui parait provenir d’une source plus sûre.

Revenant sur cette question, M. de Nouvion, op. cit., conclut :

« Tout ce qu’on peut supposer, c’est que François Baudelaire aura été informé que des perquisitions allaient être faites rue Servandoni, — où habitait la veuve du sculpteur Vernet, chez laquelle le député Girondin s’était réfugiée, — et qu’il en aura prévenu Condorcet, qu’il lui aura procuré le déguisement et le laisser-passer à la faveur desquels il parvint à sortir de Paris ou qu’il se sera employé à lui préparer un asile chez Suard. Seul le procès-verbal des déclarations faites pour la rectification de l’acte de décès de Pierre Simon, le 21 pluviôse an 111 (9 février 1 7q5), par devant Jean Libert, juge de paix du canton de Passy-lez-Paris, district de Franciade, département de Paris, mêle François Baudelaire à cet événement. Il est, en effet, un des amis de Condorcet qui, à la requête de sa veuve, viennent témoigner que Pierre Simon s’appelle de son vrai nom Condorcet et qui fondent, en partie, leur reconnaissance sur ce fait qu’un exemplaire des œuvres d’Horace, trouvé dans la poche du mort, a été donné à Condorcet « par le citoyen Suard, homme de lettres, son ami. » choses ont été pacifiées et sont rentrées dans l’ordre, ils (sic) ont fait avoir une place à M. Baudelaire qui a été nommé secrétaire à la Chambre des pairs (i). Ce n’était pas alors comme le secrétaire maintenant (sic) du Sénat, qui est un haut personnage, sénateur luimême avec ^o.ooo francs de traitement. N’importe, la place était bonne pour M. Baudelaire qui n’avait rien que sa pension viagère, comme il avait été stipulé par contrat, dont il devait jouir après l’éducation terminée. Quelles étaient les fonctions alors (sic) du Secrétaire ? Je ne sais. Je sais seulement qu’il avait deux secrétaires sous ses ordres. Puis, il avait en outre d’autres fonctions : il était Conservateur du Palais et des jardins, Vérificateur, Contrôleur, ayant une grande comptabilité à tenir. C’était lui qui commandait à des artistes de son choix les tableaux et statues pour l’ornement du Palais. Voilà une vie fort occupée, n’est-ce pas ? Mais il était content, étant estimé et considéré, et dans d’excellents rapports avec le maréchal Lannes (2) et Je duc de Clément de Ris, qui étaient à la Chambre des pairs ce que le président ïroplong et le général d’Hautpoul sont aujourd’hui au Sénat. Il avait un traitement de 12.000 francs, avec le logement. Ce logement était une charmante maison avec jardin, à l’angle d’une des grilles du Luxembourg et de la rue de Yaugirard.

(1) C’est-à-dire du Sénat conservateur. Nous avons prouvé, dans l’Introduction, que M me Aupick avait commis d’autres erreurs dans tout ce qu’elle écrit ici de la situation administrative de son mari.

(2) Le maréchal Lefebvre (et non Lannes) et le comte Clément de Ris ont été préteurs du Sénat de i8o5 à i8i3. Etant petite fille, j’ai dîné là souvent, avec la famille Pérignon (i), et c’était un grand plaisir de courir dans le jardin du Luxembourg, quand il n’y avait plus personne, après que la retraite était sonnée. Il a vécu là heureux pendant dix-huit ans (2), dans cette position, marié à une femme intelligente, à sa portée, qui lui avait apporté de la fortune.

» Lorsque les Bourbons sont revenus, ils ont amené avec eux le gaspillage dans toutes les administrations. M. Baudelaire, d’une probité si sévère, si ménager de l’argent de l’Etat, ne voulait pas se prêter aux exigences de toutes les nouvelles créatures dont il était entouré. Tout le personnel avait été renouvelé, lui seul était resté. Chacun tirait à soi : qui voulait être chauffé ; qui voulait être éclairé pour rien. M. de Senneville, lui-même, donnait l’exemple. M. Baudelaire le gênait. Il lui a fait souffler dans l’oreille qu’il n’était pas bien vu, qu’il était soupçonné de regretter l’ancien ordre de choses, et enfin qu’il était bonapartiste, et que ce qu’il aurait de mieux à faire, ce serait de prendre sa retraite qui, certainement, serait belle. Il a cru devoir agir ainsi, et effectivement il a eu une belle retraite.

» Lorsque j’ai connu M. Baudelaire, c’était chez M. Pérignon, mon tuteur, chez qui j’ai été élevée, par sa femme, avec ses filles. Il avait aussi des fils. C’était une famille nombreuse, très riche, une maison prin (1) Nous avons parlé de M. Pérignon, le tuteur de M lle Archimbault Dufays, dans V Etude biographique.

(2) François Baudelaire n’a été chef des bureaux du Sénat que pendant quatorze ans, de 1800 à i8i4. cière par le luxe et la dépense. M. Pérignon et M. Baudelaire étaient d’anciens camarades de Sainte-Barbe et étaient restés très liés. Il était l’ami de la maison ; il y était choyé, fêté. J’entendais constamment faire son éloge.

)) Ce vieillard (il me paraissait vieux — j’étais si jeune ! — avec ses cheveux gris frisés et ses sourcils noirs comme de l’ébène) me plaisait par son esprit si original. On répétait souvent dans la famille (je m’en souviens) : « Baudelaire, avec son esprit si brillant, a aussi la naïveté et la bonhomie de La Fontaine. »

» Je me rappelle que les jours de gala, lorsqu’il y avait beaucoup d’invités à diner à \uteuil, campagne de M. Pérignon, et que je voyais M. Baudelaire descendre d’une voiture armoriée avec un laquais à cheveux blancs, l’air vénérable, galonné sur toutes les coutures, tout resplendissant d’or, et qui restait debout derrière lui, à dîner, pour le servir, comme c’était l’usage alors d’emmener avec soi un domestique pour vous servir à table, M. Baudelaire me faisait l’effet d’un grand seigneur. Quand, depuis, étant sa femme, je lui ai raconté cela, il me dit : « Mais, enfant, vous ne pensiez donc pas que cette voiture aux armes du Sénat et ce domestique étaient mis à ma disposition pour les convocations que j’avais à faire, et, lorsque je m’en servais pour mon compte, je ne manquais jamais de donner un louis au cocher, au retour, comme si j’avais pris une remise. »

» Si le père Baudelaire avait vu grandir son fds, il ne se serait certes pas opposé à sa vocation d’homme de lettres, lui qui était passionné pour la littérature et qui avait le goût si pur ! Il avait été répétiteur, en rhétorique, à Sainte-Barbe, pendant deux ans, tandis que le proviseur, qui l’aimait beaucoup, lui cbercbait une éducation à faire. Il aurait été bien fier de le voir entrer dans cette carrière, malgré tous les déboires, toutes les tortures qui y sont attachés, et que Théo Gautier décrit si bien ! Oh ! que c’est vrai, tout ce qu’il dit là-dessus I Mon pauvre enfant n’a-t-il pas été le martyr de sa haute intelligence ? Comme il devait souffrir, sentant sa propre valeur, lorsqu’il mendiait de l’ouvrage et qu’il était refusé durement par des éditeurs qui ne le valaient pas, sous prétexte que ce qu’il écrivait était trop excentrique ! Lorsque je suis venue passer deux mois à Paris, entre nos deux ambassades, Coustantinople et Madrid, (i) dans quelle cruelle positionje l’ai trouvé ! Quel dénuement ! Et moi, sa mère, avec tant d’amour dans le cœur, tant de bonne volonté pour lui, je n’ai pu le tirer de là !

» Je n’ai pas à me reprocher (sic), comme quelques parents dont les enfants se fourvoient pour ne pas s’être laissé guider par eux [et qui], en voyant leurs souffrances, en face de leur malheur, ont la barbarie de leur dire : Je l’avais prédit, il fallait m’ écouter [ou] autres sottises semblables, aussi dures qu’impies. Après avoir vivement lutté anciennement contre sa vocation, du moment qu’il a publié quelque chose,


(i) En i848, le général Aupick avait été nommé ambassadeur à Constantinople. En i85i, il fut envoyé, avec le même titre, d’abord à Londres, et presque aussitôt après, à Madrid. j’ai changé de langage, peut-être même, à mon insu, d’opinion ; je l’ai toujours stimulé, encouragé, tant que j’ai pu. Mais en avait-il besoin ?

)> À quelques rares défaillances près, je l’ai toujours trouvé fort ; je ne l’ai jamais vu se laisser abattre au milieu de ses plus grands malheurs, car votre ami a été bien malheureux, plus malheureux que vous ne pouvez croire ! La Vénus noire l’a torturé de toutes manières. Oh ! si vous saviez ! Et que d’argent elle lui a dévoré ! Dans ses lettres, j’en ai une masse, je ne vois jamais un mot d’amour. Si elle l’avait aimé, je lui pardonnerais, je l’aimerais peut-être ; mais ce sont des demandes incessantes d’argent. C’est toujours de l’argent qu’il lui faut, et immédiatement. Sa dernière, en avril 18GG, lorsque je partais pour aller soigner mon pauvre fils à Bruxelles, lorsqu’il était sur son lit de douleur et paralysé, et qu’il était dans de si grands embarras d’argent (sic), elle lui écrit pour une somme qu’il faut qu’il lui envoie de suite. Comme il a dû souffrir à cette demande qu’il ne pouvait satisfaire I Tous ces tiraillements ont pu aggraver son mal et pou\ aient même en être la cause.

» Je m’interromps pour lire le 3 e numéro, qui m’arrive, de la notice. Pour le coup, tout y est exact : c’est vrai, parfaitement vrai, d’un bout à l’autre ! Et dans quel beau st> le ! Comme Charles avait bien choisi son maître ! Et comme il faisait bien de marcher sur ses traces !

» Quelle longue lettre vous allez recevoir ! Je suis toute honteuse de m’être laissé aller à vous parler longuement ainsi de mon passé. Soyez indulgent. Je n’ai personne ici à qui parler de ce passé si accidenté ; dans ma solitude, je vis de souvenirs, et ces souveuirs, il m’a été bien doux de vous en faire part.

» Revenons à la notice. Qu’allez-vous faire au sujet des erreurs que je vous ai signalées ? Peut-être Théo. Gautier, qui aurait de l’ennui de s’être trompé, doit-il les ignorer. Songez que je suis reconnaissante au dernier point de cette notice, qui est admirable, et que je serais désolée de le désobliger. Je m’en rapporte donc à vous, dans cette circonstance. Faites ce que vous croirez devoir faire pour votre ami, un frère. N’êtes-* vous pas un peu son frère ? Vous l’êtes du moins dans mon Cœur.

» Votre malheureuse vieille mère. »

3.

AU MÊME

Ce jeudi [novembre 1 868] (i).

» Mon ami, si M. Théodore de Banville vous a communiqué une lettre que j’ai dû lui écrire en réponse d’une de lui, vous devez me trouver bien versatile. Je lui disais que je ne vous écrivais pas, connaissant votre répugnance pour les correspondances, et que je voulais vous laisser tranquille, et pourtant me voilà I Et non seulement je viens à vous, mais, en outre, je réclame une prompte réponse. Ecoutez : après une longue nuit d’insomnie, où j’ai beaucoup pensé aux Fleurs du mal,

(î) Cette date approximative nous est fournie par celle de la lettre suivante. où je les ai scrupuleusement ruminées, je viens vous demander de supprimer la pièce intitulée : Le Reniement de saint Pierre. Comme chrétienne, je ne puis pas, je ne dois pas laisser réimprimer cela. Si mon fils vivait, certes, il n’écrirait pas cela maintenant, ayant eu, depuis quelques années, des sympathies religieuses. Si, de là-haut, il nous voit, s’il assiste à vos efforts, mes amis, à mon désir de perpétuer sa renommée, il ne pourra pas être mécontent de cette suppression, puisqu’il savait combien je l’avais blâmé, dans le temps. Je suis trop malheureuse, j’ai devant moi en perspective une trop cruelle vie, pour ne pas chercher à échapper à un remords, et j’en aurais un, nécessairement, si je laissais imprimer cette pièce. Dans mon malheur, il me faut du moins le contentement de moimême.

» Les deux pièces, qui suivent le Reniement de saint Pierre, ne sont pas très chrétiennes non plus ; mais je ne sais si je me fais illusion, il me semble, à la rigueur, qu’elles peuvent passer pour une débauche d’imagination, pour les divagations d’un poète exaspéré et maleureux, tandis que le Reniement est carrément impie, est une profession de foi. Mon indulgence pour les utres pièces tient peut-être à l’admiration que m’inspirent les Litanies de Satan. C’est une œuvre hors ligne, sous le rapport du talent, de la forme, des vers si harmonieusement cadencés, comme une musique, car on croit chanter en les lisant, peut-être à cause de ce triste refrain, fde] cette complainte lamentable, à tous les trois vers :

Satan, prends pitié de ma longue misère 1 » Il y a, au commencement de cette pièce, quelque chose qui me plaît beaucoup :

O toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante, Engendras l’Espérance, une folle charmante !

» Comme folle charmante, appliqué à l’espérance, est heureusement trouvé ! Mais je ne veux pas vous tenir plus longtemps sur ce désir que je viens de vous exprimer, auquel j’attache une grande importance. Je vais vous quitter, mais non sans réparer un oubli. Je veux vous demander si vous voulez que je vous envoie la liste de quelques livres, peu nombreux, malheureusement, que Charles avait ici, et qui pourront peut-être vous cire agréables si vous ne les avez pas, et que je serai bien aise de mettre à votre disposition. Il y a, entre autres, un Rabelais en neuf volumes…

» Dites franchement. Je vous donne une bonne poignée de main. »

5.

AU MÊME

Lundi 28 novembre [1868].

« Vous m’avez écrit une lettre bien dure, puisque j’y trouve le mot de démission. Cette menace foudroyante aurait été faite sans doute pour m’ébranler, si ces mots magiques : Charles nest pas là pour se défendre, n’avaient pas produit instantanément un revirement dans mes idées, et c’est instantanément aussi qu’avec des larmes, j’ai fait, devant son image, le sacrifice de mes scrupules et la promesse que sa pensée resterait intacte et serait reproduite telle qu’il l’a exprimée. Et c’est encore sous cette impression solennelle que je viens vous prier de conserver la pièce.

» Sans le moindre petit grain de rancune et avec beaucoup d’affection, au contraire,

» Votre vieille amie et mère. »

5.

AL MÊME

Ce samedi 26 [décembre 1868] (1).

« Le voilà donc arrivé, ce livre tant désiré, tant attendu et dont j’osais à peine vous parler, dans la crainte de me rendre importune ! Le voilà, je le tiens, le lis et le relis sans cesse, avec des larmes, comme vous devez bien penser ; mais ces larmes sont douces comme celles que je laissais parfois échapper, quand nous causions ici tous deux de lui. Gomme vous étiez patient, ami, pour mes longues redites, comme vous étiez charmant !

» Mais revenons à votre livre que j’aime, que j’admire, et qui va m ’être si précieux ! mon ami, quelle belle, quelle heureuse idée vous avez eue là, pour la mémoire d< votre ami ! Comme je vous en sais gré ! Gomme voilà ma dette de reconnaissance vis-à-vis de vous qui

( f La date de cette lettre est donnée par celle de la publication du livre d’Asselineau, la Vie de Baudelaire, que le Journal de la librairie annonce comme ayant paru du f<) au 27 décembre 18G8 (n° 02). L’exemplaire réservé à M 11 Àupick lui fut sans doute envoyé la veille de la mise en vente. s’accumule sans cesse ! Pourrai-jc jamais m’acquitter ?

» Mais il y a une chose dont je suis très préoccupée et que je ne sais comment vous dire. Je crains d’être maladroite et de vous déplaire. Voilà : je n’entends rien du tout aux affaires de librairie et d’imprimerie ; mais j’ai toujours entendu dire que l’impression d’un livre était une chose très coûteuse. Vous avez donc dû débourser beaucoup pour ce livre, dont je vais tant jouir ! Car c’est bien moi, sans contredit, à qui il apportera le plus de joie. Je viens donc vous dire que si, par suite de cette impression, vous étiez par hasard dans un moment de gêne, vous me feriez un grand plaisir de me permettre de vous venir en aide, comme je le pourrais. Adressez-vous à moi, comme à votre mère, mon ami.

» Et moi, qui suis dénuée de toute espèce de contentement ici-bas, songez que c’en sera pour moi un bien grand que de vous obliger (î).

» Parlez donc. Si je me suis trompée, n’en parlons plus, et ne m’en voulez pas, moi qui vous aime tant !

» Votre mère et amie. »

u Vous ne m’avez toujours pas dit si je dois écrire à Th. Gautier. Je lui ai écrit beaucoup pendant la publication de ses articles composant sa notice ; mais depuis, rien, craignant de l’ennuyer. Je n’y tiens pas, mais je ne veux pas qu’il ait à se plaindre de moi, qui suis si touchée de tout ce qu’on fait pour la mémoire de mon enfant. »

(î) Tout porte à croire qu’Asselineau n’accepta pas cette offre ; mais M me Aupick, en témoignage de l’affection maternelle qu’elle lui garda jusqu’à sa mort, donna, par testament, à l’ami de son fils, la somme de dix mille francs.