Charles Baudelaire, étude biographique/Appendice/VII

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Étude biographique d’
Librairie Léon Vanier, éditeur ; A. Messein Succr (p. 273-278).

VIT


LETTRE DE Cil. ASSELENEAU À POULET-MALASSIS


[6 ou 7 septembre 1867].

« Mon cher ami, j’avais voulu vous écrire dès le lendemain des obsèques. Mais j’étais tellement fatigué, étourdi par les courses, les conversations, et aussi, vous le pensez bien, par l’émotion, que j’ai ajourné jusqu’aujourd’hui.

— » ftous aurions voulu, Banville et moi, un patronage illustre et nous avions pensé à Sainte-Beuve. Mais il est lui-même si gravement malade qu’il a fallu y renoncer. Quant à Gautier, il n’y a guère à compter sur lui, dans les cas funèbres. C’était d’ailleurs son jour de feuilleton. La tâche a donc incombé au pauvre Banville, qui, quoique malade et très ému, a fait un discours superbe qui a paru in extenso dans Y Étendard du mercredi [\ septembre, suivi de quelques mots que j’ai ajoutés au nom des amis, Théodore ayant parlé particulièrement du poète. Le numéro précédent du même journal (3 septembre) contenait un entrefilet de Vitu, très convenable et très complet. C’est à peu près tout ce qu’il y a eu de bien dans la presse, en y joi gnant une note de vingt lignes de Venillot, dans Y Univers (mardi 2 septembre, paru lundi soir), où l’on sent, à travers les réserves du catholique militant, un attendrissement réel et une sincère amitié.

» Tout le reste n’est que sottise, du haut en bas. Le Figaro, toujours bien informé, fait mourir notre ami chez le docteur Blanche. L’Avenir national, par l’organe d’un lourdaud nommé Desonnaz, parle à peu près comme le Tems (sic). Le Figaro, si bien informé la veille, a été, le lendemain, plein de dédains. Tous, petits et gros, tiennent à dire au public qu’ils ont beaucoup connu Baudelaire et qu’ils savent pertinemment qu’il était fou. M. Pierre Yéron, du Charivari, en donne même pour preuve qu’il a reçu les sacrements. Mais il paraît que la pomme est à un certain M. Yallès, de la Situation. Je n’ai pas lu l’article, mais je sais, par Monselet et par Wallon, qu’il est ignoble.

» Yous comprenez qu’il n’y aurait que duperie et danger à polémiquer avec tout ce monde-là. Il faut laisser s’abattre et crever cette nuée de sauterelles ou de crapauds. Sainte-Beuve m’a paru disposé à faire dans quelque tems (sic) une étude sur Baudelaire. Il s’y est même engagé dans une lettre à M m0 Aupick, excellente de ton et de sentiment. J’en ai pris copie, pour la publier, s’il en est besoin (1). Quant à moi, je prendrai certainement mon tour ; mais pas avant un an, de peur d’avoir l’air de me mêler à ce chœur ri (1) Voir cette lettre dans la Correspondance de SainteBeuve, t. II, p. 209-210. dicule ou de perdre ma sérénité en y pensant. La Revue libérale, qui s’imprime à Bruxelles, doit publier mardi un article de Duranty, qui, je l’espère, sera au moins révérencieux. Il y a dans le dernier numéro du Paris-Magazine quelques mots d’Ulbach, sans justesse, mais décents. Enfin le Monde illustré d’aujourd’hui a donné le portrait avec la notice de Yapereau. J’attends lundi pour savoir si Gautier, Janin, Saint^ ictor, etc. feront leur devoir.

» Baudelaire aura eu pour ses funérailles le même guignon qu’Alfred de Musset et Henri Heine. Nous avons eu contre nous la saison d’abord, qui absentait beaucoup de personnes de Paris, et le jour qui nous a obligés à distribuer les billets dans la journée du dimanche, de sorte que nombre de gens ne les ont eus que le lendemain, en revenant de la campagne. Il y avait environ cent personnes à l’église et moins au cimetière. La chaleur a empêché beaucoup de gens de suivre jusqu’au bout. Un coup de tonnerre, qui a éclaté comme on entrait au cimetière, a failli faire sauver le reste. La Société des gens de lettres a fait défaut, quoique j’eusse écrit, dès le samedi, à Paul Féval, président, pour lui dire que je comptais sur lui et sur son comité (1). Personne non plus du ministère, ni Doucet. ni Dumesnil. Les discours ont été lus devant

(r) Champfleury écrit vers la même époque à Poulet-Malassis :

« Heureusement Baudelaire ne fait plus partie de la Société. Le Féval en question eût été consulter Vapereau pour prononcer un discours sur la tombe d’un poète dont il n’a jamais lu une ligne. » (Lettre inédite). soixante personnes. La lecture s’est ressentie de ce désappointement. Théodore était très ému, moi encore plus et en colère. Nous nous sommes précipités en gens pressés de finir. J’ai remarqué comme présents : Houssaye et son fils, Nadar, Champfleury, Monselet, Wallon, Vitu, Manet, Alfred Stevens, Braquemond, Fantin, Pothey, Verlaine, Calmann Lévy, Alph. Lemerre, éditeur, Ducessois, imprimeur, Silvestre, Veuillot, etc. (1)

» Quant aux œuvres, il n’en est pas encore question. Michel Lévy est à Bordeaux pour tout ce mois. J’ai communiqué votre lettre à M. Ancelle. Il y sera fait droit.

)) M ,ne Aupick est très bien . Elle parle beaucoup de vous. Elle est tout étourdie et ravie des témoignages qui lui arrivent de tous les côtés. La pauvre dame nous est arrivée encore imbue de préjugés que lui avaient donnés contre son fils un tas d’officiers d’artillerie, amis de son mari, parmi lesquels elle vivait à Honfleur. Mais son séjour à Paris l’a tout à fait changée et tournée. Elle en est actuellement à la période d’admiration et d’enthousiasme absolus. La lettre de Sainte-Beuve l’a enlevée. J’ai eu soin d’écrire à \ . Hugo pour tâcher d’en obtenir une. Malheureusement j’apprends par les journaux qu’il est à Genève.

» La fin de votre lettre, mon ami, est mélanco (1) Plusieurs hommes de lettres, dont notamment Philarète Chasles et Emile Deschamps, MM. Ernest Prarond et François Goppée, s’étaient excusés auprès d’AsseHneau, par des lettres affectueuses et émues. lique ; je ne suis guère plus gai. Je trouve, comme vous, que notre petit monde se dépeuple. C’est irritant de voir cette génération, ce groupe, vous m’entendez, toujours frappé par la mort, par la maladie, ou arrêté par des obstacles imprévus, détourné, découragé. Cela est triste quand on pense à tout ce qu’il y avait, de ce coté-là, de talent, d’esprit et de bonne volonté.

» J’ai beaucoup vécu par l’amitié, vous le savez ; encore deux coups comme cela, et je ne sais plus vraiment ce que je deviendrais, car je sens que ce n’est que par mes amis que je trouve encore le courage de travailler, si peu que ce soit, et de croire à quelque chose. Je suis d’ailleurs dans un état de crise. Ma vie, que je croyais avoir très sagement arrangée, se dérange et je ne sais pas trop comment je vais faire. J’ai été, cet été, au moment de demander une place de bibliothécaire en province. Il se peut que,pendant cet hiver, je m’en occupe sérieusement ; car, pour tout dire, je suis dégoûté de Paris, je m’y ennuie, je n’y trouve plus personne à qui parler, et peut-être mieux vaut la solitude dans le désert que dans la foule.

» Allons, mon bon ami, au revoir. Si, parmi les journaux que je vous ai notés, il en est que vous ne [missiez pas trouver à Bruvelles, mandez-le-moi, je vous les enverrai.

» Votre Cii. Asselineau. »