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Chasses en Afrique. — De Port-Natal aux chutes du Zambèse/03

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Troisième livraison
Traduction par Mme H. Loreau.
Le Tour du mondeVolume 8 (p. 401-404).

Dîner chez un chef cafre.


CHASSES EN AFRIQUE.

DE PORT-NATAL AUX CHUTES DU ZAMBÈSE,


PAR WILLIAM-CHARLES BALDWIN,
Membre de la Société de géographie de Londres.
1852-1860. — TRADUCTION INÉDITE PAR MADAME H. LOREAU[1].




Dîner chez l’un des chefs des bords du lac. — Marche au clair de lune. — Incendie de la forêt. — À propos de lions.

15 juin. — J’arrive des bords du lac ; il m’a fallu, à cheval, à peu près deux heures et demie pour atteindre le point le plus rapproché du kraal. Léchulatébé, le chef de l’endroit, m’accompagnait et m’a donné avec la plus grande obligeance tous les renseignements qu’il a pu me fournir. Je ne pense pas que ce soit un méchant homme, mais c’est un terrible mendiant ; tout lui fait envie. Il ne paraît pas croire qu’on puisse lui refuser quoi que ce soit ; ne vous donne rien en retour, achète aux conditions qui lui plaisent, et demande un prix extravagant de ce qui lui appartient. Il est jeune, actif, chasse l’éléphant, est bon tireur et possède des fusils Wilkinson, de Nock et de Manton. Comme nous revenions du lac, il m’a invité à dîner. Le repas eut lieu en plein air et, fut servi par les plus jolies filles du kraal, qui, agenouillées devant nous, tenaient les assiettes dans lesquelles nous mangions. Elles n’avaient pour tout vêtement qu’une écharpe de peau souple, drapée au-dessus de la hanche. Des grains de verre de toute espèce, des bracelets d’ivoire, de cuivre, de fil de laiton leur décoraient la poitrine, le cou, les jambes et la taille.

Je ne crois pas qu’on puisse trouver de jeunes filles mieux faites que les Cafrines lorsqu’elles sont bien nourries. Elles ont de petits pieds, de petites mains, les bras ronds et bien modelés, les poignets et les chevilles d’une extrême délicatesse ; leurs yeux et leurs dents ne sauraient être surpassés, et leur taille est flexible et mince comme une baguette de saule.

On dit que le bonheur parfait n’existe pas sur terre ; mais de tous les mortels celui qui en approche le plus est certainement un chef de peuplade cafre ; l’opposition lui est inconnue : il a le droit de vie et de mort sur tout ce qui l’entoure, peut avoir autant de femmes qu’il en veut, et les répudier quand bon lui semble. On veille sur lui comme sur un enfant, tous ses vœux, tous ses caprices sont satisfaits ; en lui apporte de tous côtés des plumes d’autruche, des karosses, de l’ivoire qu’il peut céder aux marchands pour des objets qui le séduisent et qui dépassent tous ses rêves.

Notre dîner se composa d’un rôti de girafe, nageant dans la graisse. Les entrailles de la bête sont ici les morceaux de choix, et, préjugé à part, je vous assure que les Anglais ne savent pas ce qu’il y a de meilleur dans l’animal. À Rome, j’ai toujours fait comme à Rome, toujours mangé (quand je l’ai pu) ce qui m’a été servi, fermant les yeux si l’estomac se soulève, et pour la saveur, le fumet, la richesse du goût, rien n’approche des parties que recherchent les Cafres. Nous faisons rire ceux-ci en jetant ce qu’il y a de plus fin dans le gibier. Toujours est-il que le dîner me parut excellent. Nous l’arrosâmes d’un grand verre de Xérès, me réservant de prendre le thé quand je reviendrais au wagon.

Peut-être une femme délicate se serait-elle offusquée des moyens en usage pour fixer les couvercles sur les différents plats ; mais l’idée est très-bonne ; de cette manière tout est servi chaud et rien n’est répandu. Chaque objet était d’une propreté scrupuleuse, et une foule d’esclaves, armées d’une queue de chacal, nous préservaient des mouches. Le repas terminé, je troquai mon chapeau avec le chef contre un large pantalon de cuir ; puis il fallut y ajouter de la verroterie, un couteau, une fourchette et une cuiller. Le scélérat était sans conscience ; après m’avoir extorqué la promesse de lui donner une seconde fois du thé (je lui avais envoyé une livre en arrivant), il commanda aussitôt d’aller chercher une énorme jarre qui en aurait contenu au moins deux caisses, et il ne put retenir son indignation en voyant le peu que j’y avais mis. Ce fut alors de la farine qui devint l’objet de ses demandes ; et quand je lui dis que j’en échangerais volontiers contre du grain, il me répondit qu’il n’y en avait pas dans ses États. Il ment avec audace, et ne fait qu’en rire lorsqu’on découvre ses mensonges. On ne peut néanmoins lui refuser un excellent caractère ; mais tous les Cafres ont beaucoup d’empire sur eux-mêmes ; il est bien rare que dans leurs disputes ils en viennent aux coups. »

Peu de temps après il fallut partir. L’un des bœufs du chasseur venait d’être frappé de la maladie, et Léchulatébé, craignant pour son bétail, ne voulut pas permettre à Baldwin de rester davantage. Il y eut de beaux jours, et tant que la petite caravane côtoya la rivière, la marche fut un plaisir : mais une fois qu’on eut dit adieu à la Zouga, la soif revint torturer les voyageurs. « Nous ne sommes plus qu’à trois journées des Bamangouatos, écrivait Baldwin quarante jours après son départ du lac Ngami ; mais nous ne sommes point au bout de nos peines ; on m’assure que d’ici là nous n’aurons pas à boire. C’est la plus mauvaise saison de l’année pour franchir ce désert ; il y a bien des mois que la pluie n’y est tombée. Depuis le 17, nous voilà au 31, nous avons trouvé cinq fois de l’eau ; mais nos bœufs n’ont pas pu boire toutes les fois. Il est arrivé à mes hommes, partis d’avance pour retrouver d’anciennes fosses, de creuser jusqu’au roc, et de n’obtenir qu’une flaque d’eau boueuse d’un demi-pouce de profondeur. Le temps a été frais, le vent léger ; nous avons marché toute la nuit quand il y avait de la lune et fait ainsi beaucoup de chemin. J’ai pris à l’orient, où, dit-on, les réservoirs sont moins desséchés ; mais cela nous détourne beaucoup. L’excès de fatigue, joint à une inquiétude incessante, a ramené la fièvre ; j’ai été fort malade pendant trois jours. Il fallait néanmoins avancer, et les cahots, le grincement du vieux wagon rendaient tout sommeil impossible. Malgré ma faiblesse, j’ai tué ce matin le plus beau mâle d’une bande considérable d’élans ; une bête magnifique, plus pesante que le bœuf le plus gras ; elle a fourni autant de viande qu’il faudrait pour me nourrir jusqu’au Natal ; mais avec tous mes noirs, cela ne durera pas huit jours.

Marche au clair de lune.

11 août. — Il s’en est fallu de bien peu aujourd’hui que nous ne fussions brûlés ; nous traversions une forêt de bauhinias, tapissée d’une couche épaisse de grandes herbes sèches et blanches ; le feu avait été mis derrière nous à cinquante places différentes, et dans la direction du vent. Poussé par une forte brise, l’incendie courait avec une rapidité effroyable ; déjà depuis quelque temps la fumée nous enveloppait, lorsque je vis des lueurs rouges percer le nuage, et l’on entendit bientôt les flammes rugir et petiller. Devant nous s’ouvrait une clairière, à deux cents pas environ ; j’y courus avec la vitesse que donne le péril, et mis le feu aux grandes herbes à dix ou douze endroits. Immédiatement le nouvel incendie gronda, et les chariots, traversant la fumée d’un pas rapide, atteignirent la place que j’avais faite. À peine y étaient-ils, que les flammes se rejoignaient dans une étreinte suprême et s’éteignaient faute d’aliment. La chaleur du sol était si grande, que les semelles de nos souliers furent en partie brûlées ; nos pauvres bœufs levaient chaque pied tour à tour, ne pouvant pas y tenir, en dépit du sable que nous jetions sur le brasier.

Le moment fut critique ; je ne me rappelle pas avoir jamais ressenti d’inquiétude aussi vive. Il est certain que si le feu nous avait gagnés nous étions tous perdus.

Je mis le feu aux grandes herbes.

18 août. — Nous avons traversé aujourd’hui une rivière où il se trouvait deux pieds et demi d’eau vaseuse, — plus de fange que de liquide, — mais elle était remplie de barbeaux ; en cinq minutes mes gens ont pris quinze de ces poissons, pesant en moyenne deux ou trois livres ; il y en avait de quatre à cinq. Petits et gros étaient maigres et avaient la chair molle ; néanmoins nous les avons mangés avec beaucoup de plaisir.

Un oiseau du miel[2] a conduit tantôt mon Masara presque dans la gueule d’un lion ; il n’en était plus qu’à cinq pas, lorsqu’il aperçut le terrible animal, ramassé sur lui-même, et tout prêt à bondir. Mon homme, faisant preuve d’un grand sang-froid, au moins d’après ce qu’il nous raconte, se mit à crier d’une voix forte : « Regarde là-bas ! regarde là-bas ! » désignant en même temps un point opposé à l’endroit où il se trouvait. Là-dessus le lion s’étant détourné afin d’obéir, l’Africain en profita pour faire une prompte retraite.

Avec l’existence de ces Bakalahari qui vivent en plein air depuis qu’ils sont au monde, n’ayant aucune espèce de hutte, ces rencontres imprévues doivent être assez communes. »

Pour ce qui est de l’indicateur, que l’on a déjà accusé de pareilles méprises, Baldwin a répondu plusieurs fois à son appel, en des localités bien différentes, et c’est toujours auprès d’une ruche qu’il a été conduit. En certaines saisons, il lui est bien arrivé d’y trouver fort peu de chose, à la fin de l’hiver, par exemple, ou quand il avait plu longtemps de suite. « Néanmoins, écrit-il après une de ces recherches peu fructueuses, j’ai eu beaucoup de plaisir à suivre le pauvre petit ; il y a dans cette course amusante un intérêt qui vous passionne.

« Quand je suis arrivé, Joubert et ses fils, qui sont de très-grands chasseurs, étaient à court de munitions, Franz avait tué, mirabile dictu, avec la même balle, trois ou quatre mâles de caama, l’espèce la plus farouche, la plus difficile à rallier de toute la famille des antilopes ; et qui par surcroît, a la vie dure.

Il était dehors au point du jour, n’épargnant ni son temps, ni sa peine, se traînant dans l’herbe jusqu’à ce qu’il fût bien sûr du coup ; il n’avait dans son fusil que juste la quantité de poudre suffisante pour que la balle pût traverser la peau et arriver à l’endroit où elle donnait la mort. Il ouvrait la bête, reprenait sa balle et rechargeait son fusil. Chaque dépouille de caama, une fois tannée, lui valait de douze à quinze shillings. »

Quant aux lions, il est rare qu’ils sortent de leur retraite à la clarté du soleil ; et leur rencontre est peu dangereuse pour l’homme, dont ils évitent la présence. Baldwin, qui les a souvent troublés dans leur repos, les a toujours vus s’éloigner ; mais leur colère est terrible, quel que soit le moment auquel on les provoque. « Les lions, chose tout à fait exceptionnelle, dit notre chasseur en parlant d’un jeune boër, lui avaient tué son cheval en plein jour, et il promit d’en tirer vengeance. Peu de temps après, lui et son frère John, ayant aperçu trois lions, ils les poursuivirent. Tous deux étaient à pied ; Franz, celui dont je parle, parvint, en se traînant au milieu des broussailles, à se placer au-dessous du dernier de la bande, qui se trouvait être une lionne. Il se releva, l’attendit de pied ferme, appuya sur la détente, mais sans aucun résultat ; et, au moment où son arme un fusil à pierre, ratait pour la seconde fois, la lionne sauta sur lui, et, le déchirant, le mordant avec fureur, le mutila pour toujours. Elle lui broyait la cuisse, lorsqu’une balle de John la lui tua sur le corps.

Il y avait peu de jours que le fait s’était passé lorsque le brave enfant me le raconta. » Je l’aurais tuée, me disait-il avec le plus grand calme, si mes deux coups n’avaient pas raté ; » et le seul regret qu’il exprimât était de n’avoir pas eu un fusil à percussion.

Cependant l’attaque n’est pas toujours aussi dangereuse. Une fois apprenant par un Masara qu’il y avait un lion dans le voisinage, je partis immédiatement. L’homme qui m’avait averti refusait de m’accompagner, puis il se décida, prit la piste, la suivit pendant un demi-mille, et s’enfuit tout à coup en gesticulant comme un possédé. Le lion, à qui le vent portait mes effluves, était à demi couché sous d’épaisses broussailles situées à une soixantaine de pas. J’allai droit à lui : il me guettait d’un œil attentif ; mais avant que j’eusse mis pied à terre, il me tourna le dos et s’éloigna. Il marchait paisiblement : j’aurais eu plus d’une fois l’occasion de le tirer, si je ne m’étais dit qu’il valait mieux l’attaquer en face. Jusque là, Férus était bien disposé, il avait suivi la bête sans répugnance ; dès qu’il fut sous le vent du lion, il se mit à renâcler et se cabra violemment. De son côté, en l’apercevant, le lion rugit avec fureur et se jeta dans un hallier, son véritable fort, où sans chien c’eût été folie de le poursuivre. »


  1. Suite et fin. — Voy. pages 369 et 385.
  2. Coucou indicateur.