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Chez les heureux du monde/14

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XIV


Gerty Farish, le lendemain de la soirée donnée par les Welligton Bry, s’était éveillée après des rêves aussi heureux que ceux de Lily. S’ils étaient moins hauts en couleur, plus en harmonie avec les demi-teintes de sa personne et de son expérience, ils étaient par là même d’autant mieux appropriés à sa vision mentale : des éclairs de joie comme ceux parmi lesquels se mouvait Lily auraient aveuglé miss Farish, accoutumée, en matière de bonheur, à la maigre lumière qui brille par les fentes des existences d’autrui.

Aujourd’hui elle se trouvait le centre d’une petite illumination qui lui appartenait : une lueur douce, mais indéniable, composée de la bonté croissante que lui témoignait Lawrence Selden et de la découverte qu’il étendait son affection à Lily Bart. Si ces deux facteurs semblent incompatibles à ceux qui étudient la psychologie féminine, qu’ils se rappellent que Gerty avait toujours été un parasite dans l’ordre moral, vivant des miettes tombées des autres tables, et satisfaite de regarder à travers la fenêtre le banquet préparé pour ses amis. Maintenant qu’elle savourait une petite fête privée, il lui eût semblé d’un égoïsme incroyable de ne pas mettre un couvert pour une amie, et il n’en était aucune avec qui elle eût mieux aimé à partager sa joie qu’avec miss Bart.

Quant à la nature de la bonté croissante de Selden, Gerty n’eût pas plus osé la définir qu’elle n’eut tenté de connaître les couleurs d’un papillon en ôtant la poussière de ses ailes. Toucher à cette merveille, ce serait en détruire l’éclat, et peut-être la voir se faner et se raidir dans la main : mieux valait cette sensation d’une beauté qui palpitait hors d’atteinte, tandis qu’elle, Gerty, retenait son haleine et guettait où elle irait se poser. Et pourtant les façons de Selden chez les Bry avaient tellement rapproché le battement d’ailes qu’il lui semblait les entendre battre dans son propre cœur. Elle ne l’avait jamais vu si éveillé, si alerte à répondre, si attentif à tout ce qu’elle disait. D’habitude il la traitait avec une amabilité distraite, qu’elle acceptait et dont elle lui était reconnaissante, comme du sentiment le plus vif que sa présence pouvait sans doute inspirer ; mais elle fut prompte à percevoir en lui un changement qui supposait que pour une fois elle pouvait donner du plaisir aussi bien qu’en recevoir.

Et c’était si délicieux que ce degré supérieur de sympathie, ils y fussent parvenus par l’intérêt même qu’ils portaient à Lily Bart ! L’affection de Gerty pour son amie — affection qui avait appris à vivre de la plus maigre pitance — était devenue une véritable adoration depuis que la curiosité agitée de Lily l’avait entraînée dans l’orbite de l’active miss Farish. Quand Lily eut goûté à la charité pratique, cela éveilla en elle un appétit momentané de bien faire. Sa visite au « Cercle de Jeunes filles » l’avait mise en contact pour la première fois avec les contrastes dramatiques de la vie. Elle avait toujours accepté avec une tranquillité philosophique le fait que les existences comme la sienne avaient pour piédestal des assises d’humanité obscure. Les limbes lugubres de la médiocrité gisaient tout autour et au-dessous de ce petit domaine illuminé où la vie atteignait sa plus belle floraison, comme la boue et le grésil d’une nuit d’hiver entourent une serre chaude remplie de fleurs des tropiques. Tout cela était dans l’ordre naturel des choses, et l’orchidée baignant dans une tiédeur artificielle pouvait arrondir les courbes délicates de ses pétales sans être dérangée par la glace qui se formait sur les vitres.

Mais c’est une chose que de vivre confortablement avec la conception abstraite de la pauvreté, c’en est une autre que d’être mise en contact avec ses incarnations humaines. Lily n’avait jamais considéré ces victimes de la destinée autrement qu’en masse. Que cette masse fût composée de vies individuelles, innombrables centres particuliers de sensations, avec leurs aspirations ardentes au plaisir, leur sauvage révolte contre la douleur, — que quelques-uns de ces paquets de sentiments fussent revêtus d’une forme assez semblable à la sienne, avec des yeux faits pour contempler le bonheur, et de jeunes lèvres façonnées pour l’amour, — cette découverte donna à Lily un de ces chocs soudains de pitié qui parfois changent l’axe d’une vie. La nature de Lily n’était pas capable d’un tel renouvellement : elle ne pouvait pénétrer les besoins d’autrui qu’à travers les siens, et nulle souffrance n’existait longtemps pour elle qui ne touchait pas un nerf correspondant. Mais, pour le moment, elle était tirée hors d’elle-même par l’intérêt qu’elle trouvait à ces relations directes avec un monde si différent du sien. Elle avait complété son premier don par l’assistance personnelle qu’elle avait prêtée à un ou deux des sujets les plus engageants de miss Farish, et l’admiration amusée que sa présence éveillait chez les travailleuses harassées du Cercle donnait un aliment nouveau à son insatiable désir de plaire.

Gerty Farish n’était pas une assez profonde lectrice des caractères pour débrouiller les fils emmêlés dont la philanthropie de Lily était tissue. Elle imaginait sa belle amie déterminée par le même motif qu’elle-même : — cet aiguisement de la vision morale qui rend toute souffrance humaine si proche, si obsédante, que les autres aspects de la vie s’évanouissent dans le lointain. Gerty vivait de formules si simples qu’elle n’hésita pas à identifier le cas de son amie avec les « conversions » auxquelles l’avaient habituée ses rapports avec les pauvres ; et elle se réjouissait à l’idée d’avoir été l’humble instrument de cette rénovation. Elle avait maintenant de quoi répondre à tous ceux qui critiquaient la conduite de Lily : comme elle l’avait dit, elle connaissait « la vraie Lily », et la découverte que Selden la connaissait aussi éleva son acceptation placide de l’existence à un sens ébloui de ses possibilités, — sens exalté encore, au cours de l’après-midi, par un télégramme de Selden qui lui demandait s’il pouvait venir dîner chez elle ce soir.

Tandis que Gerty se perdait dans le tumulte heureux que cette demande causait à travers son petit ménage, Selden pensait comme elle avec intensité à Lily Bart. L’affaire qui l’avait appelé à Albany n’était pas assez compliquée pour absorber toute son attention, et il avait cette faculté professionnelle de conserver libre une partie de son esprit quand l’usage n’en était pas exigé. Cette partie de son esprit — qui à ce moment ressemblait dangereusement à l’esprit tout entier — était comblée des sensations du soir précédent. Selden comprenait les symptômes : il reconnaissait qu’il expiait, comme il avait toujours risqué de les expier un jour, les exclusions volontaires de son passé. Il avait eu l’intention d’éviter les liens permanents, non par quelque pauvreté de sentiment, mais parce que, d’une manière différente, il était, autant que Lily, la victime de son milieu. Il y avait un grain de vérité dans la déclaration qu’il avait faite à Gerty Farish qu’il n’avait jamais désiré épouser une « gentille » jeune fille : cet adjectif impliquait, dans le vocabulaire de sa cousine, certaines qualités utilitaires qui ne vont guère avec ce luxe, — le charme. Or le destin de Selden lui avait alloué une mère charmante : son portrait gracieux — sourire et cachemire ! — exhalait encore le parfum fané de cette indéfinissable qualité. Le père de Selden était de ces hommes qui font leurs délices d’une femme charmante, qui la citent, qui l’encouragent, qui la maintiennent éternellement charmante. Aucun des deux n’aimait l’argent, mais leur dédain prenait cette forme : ils en dépensaient toujours un peu plus qu’il n’était raisonnable. Si leur maison était petite, elle était parfaitement tenue ; s’il y avait de bons livres sur les étagères, il y avait aussi de bons plats sur la table. Selden père s’y connaissait en tableaux, sa femme en dentelles anciennes ; et tous deux avaient conscience de tant de retenue et de discernement dans leurs achats qu’ils n’arrivaient jamais à s’expliquer comment les factures s’élevaient si haut.

La plupart des amis de Selden auraient qualifié ses parents de pauvres ; cependant il avait grandi dans une atmosphère où des ressources limitées ne semblaient qu’une sauvegarde contre une prodigalité vaine, où les quelques objets possédés étaient de si bonne qualité que leur rareté leur donnait un juste relief, et l’abstinence se combinait avec l’élégance dans une mesure dont le chic de Mrs. Selden fournissait l’exemple : elle portait son vieux velours comme s’il était neuf. Un homme a l’avantage de se libérer de bonne heure du point de vue familial : avant même que Selden eût quitté le collège, il avait appris qu’il y a autant de manières de se passer d’argent que d’en dépenser. Par malheur, il s’aperçut que pas une n’était aussi agréable que celle que l’on pratiquait à la maison ; et ses idées sur la femme, en particulier, se nuançaient du souvenir de la seule femme qui lui eût donné son sens des « valeurs ». C’était d’elle qu’il avait hérité son particulier détachement des somptuosités : l’indifférence du stoïcien à l’égard des choses matérielles, combinée avec le plaisir qu’y sait trouver l’épicurien. Si l’on retranchait l’un ou l’autre de ces sentiments, la vie lui apparaissait mutilée ; nulle part le mélange de ces deux ingrédients n’était plus essentiel que dans le caractère d’une jolie femme.

Il avait toujours semblé à Selden que l’existence avait beaucoup à offrir en dehors de l’aventure sentimentale, et pourtant il avait une conception très vive d’un amour qui s’élargirait et s’approfondirait jusqu’à devenir le fait central de la vie. Ce qu’il ne pouvait accepter pour lui-même, c’était le pis aller d’une alliance inférieure à cet idéal, qui laisserait certaines parties de sa nature non satisfaites, tandis qu’elle imposerait à d’autres un effort excessif. Il ne voulait pas s’abandonner au développement d’une affection qui ferait appel à sa pitié, mais laisserait son intelligence intacte : la sympathie ne le duperait pas plus qu’un jeu de prunelles, la grâce de la faiblesse pas plus que la courbe d’une joue.

Mais aujourd’hui… Ce petit « mais » passait comme une éponge sur toutes ses résolutions. Ses résistances raisonnées semblaient, à cet instant, tellement moins importantes que la question de savoir quand Lily recevrait son billet ! Il se laissait aller au charme des préoccupations insignifiantes, se demandant à quelle heure elle enverrait sa réponse, par quels mots commencerait la lettre. Il n’avait aucun doute sur le sens ; — il était aussi certain de sa reddition, à elle, que de la sienne propre ; — il avait ainsi le loisir de rêver à tout l’agrément du détail, de même qu’un travailleur acharné, un matin de vacance, reste couché tranquillement et observe le rayon de lumière qui voyage graduellement par toute sa chambre… Mais si la lumière nouvelle l’éblouissait, elle ne l’aveuglait pas. Il pouvait encore discerner le contour des faits, bien que le rapport entre eux et lui fût changé. Il n’ignorait pas plus qu’auparavant ce qu’on disait de Lily Bart, mais il pouvait séparer la femme qu’il connaissait de l’image qu’on s’en faisait communément. Son esprit se reportait aux paroles de Gerty Farish, et la sagesse mondaine lui paraissait tâtonner à côté des divinations de l’innocence. « Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu », — même le dieu caché dans la poitrine de leur voisin !… Selden était dans cet état d’absorption passionnée où l’on est quand pour la première fois on capitule devant l’amour. Il aspirait à la société de quelqu’un dont la manière de voir justifierait la sienne, qui confirmerait, par une observation délibérée, la vérité à laquelle ses intuitions s’étaient élevées. Il ne put attendre jusqu’à la pause de midi, mais profita d’un moment de loisir, au tribunal, pour griffonner son télégramme à Gerty Farish.

De retour à New-York, il se fit conduire directement au cercle, où il espérait trouver un mot de miss Bart. Mais son casier ne contenait qu’une acceptation enthousiaste de Gerty, et il s’en allait, déçu, quand il s’entendit héler par une voix qui venait du fumoir :

— Hé ! Lawrence ! Vous dînez ici ?… Mangez un morceau avec moi… J’ai commandé un canard sauvage.

Il découvrit Trenor, en ses vêtements de jour, assis, un verre énorme à ses côtés, derrière les pages d’un journal de sports.

Il le remercia, mais invoqua un engagement antérieur.

— Le diable m’emporte, tout le monde a l’air d’être pris, ce soir !… J’aurai le cercle à moi tout seul… Vous savez comment je vis, cet hiver, à me battre les flancs dans cette maison vide. Ma femme avait l’intention de venir en ville aujourd’hui, mais elle a encore remis, et comment voulez-vous que je dîne seul dans une pièce où toutes les glaces sont recouvertes et sans rien sur le buffet qu’un flacon de Harvey sauce ?… Voyons, Lawrence, ayez pitié de moi, lâchez votre engagement : cela me donne le spleen de dîner seul, et il n’y a personne que ce cafard, cet imbécile de Wetherall dans tout le cercle !

— Désolé, Gus… mais c’est impossible.

En le quittant, Selden remarqua la sombre rougeur de sa face, la moiteur déplaisante de son front trop blanc, la manière dont ses bagues étaient insérées dans les plis de ses gros doigts. Certainement la bête prédominait, la bête gîtée au fond du verre… Et il avait entendu le nom de cet homme accouplé à celui de Lily !… Pouah ! cette pensée le dégoûtait ; tout le long de la route, jusque chez lui, il fut hanté par les mains grasses et plissées de Trenor.

Sur sa table, il y avait un petit billet : Lily l’avait adressé chez lui. Il en savait le contenu avant même de rompre le cachet, — un cachet gris avec la devise : « Au delà ! » au-dessous d’un vaisseau en marche… Ah ! certes il l’emmènerait au delà ! — au delà de la laideur, de la mesquinerie, de tout ce qui use et ronge l’âme !


Le petit salon de Gerty pétillait de bienvenue lorsque Selden y entra. Ce modeste mobilier — fait de bois laqué, simplement, et d’ingéniosité — lui parlait le langage qui était alors le plus doux à son oreille. Il est surprenant combien peu importent des murs étroits et un plafond bas quand la voûte de l’âme a été soudainement exhaussée. Gerty pétillait aussi, ou tout au moins brillait d’un rayonnement tempéré. Il n’avait jamais remarqué auparavant qu’elle avait « de jolis détails » : — vraiment, quelque brave garçon pouvait faire pis… Pendant le petit dîner (et là encore le « matériel » était merveilleux), il lui dit qu’elle devrait se marier : il était d’une humeur à marier l’univers entier… Comment ! elle avait fait elle-même la crème au caramel ? C’était un péché que de garder de tels talents pour soi… Il réfléchit avec un mouvement d’orgueil que Lily savait garnir ses chapeaux : — elle le lui avait dit, le jour de leur promenade à Bellomont.

Il ne parla pas de Lily jusqu’après le dîner. Durant le petit repas, il maintint la conversation sur son hôtesse, qui, toute palpitante d’être le centre de ses observations, brillait aussi rose que les abat-jour qu’elle avait fabriqués pour la circonstance. Selden prit un intérêt extraordinaire à ses arrangements de ménage, la complimenta sur l’habileté avec laquelle elle avait tiré partie de chaque pouce de sa petite demeure, lui demanda comment elle s’organisait pour donner parfois une après-midi à sa bonne, apprit qu’on peut improviser de délicieux dîners sur un réchaud, émit des généralités profondes sur les charges qu’entraîne une grande maison.

Lorsqu’ils furent de nouveau dans le petit salon, où ils tenaient tout juste comme des pièces dans un jeu de patience, lorsqu’elle eut préparé le café, et qu’elle l’eut versé dans des tasses en « coquille d’œuf », qui lui venaient de sa grand’mère, l’œil de Selden, tandis qu’il se penchait en arrière, baignant dans la chaude atmosphère parfumée, tomba sur une photographie récente de miss Bart, et la transition désirée s’opéra sans effort. « La photographie n’était pas mauvaise… mais comment la fixer, elle, telle qu’elle était hier au soir !… » Gerty fut de cet avis : jamais elle ne l’avait vue aussi rayonnante. « Mais la photographie pouvait-elle saisir cette lumière ? Il y avait un nouvel air sur son visage, quelque chose de différent… » Oui, Selden convenait qu’il y avait quelque chose de différent… Le café était si exquis qu’il en demanda une seconde tasse : un tel contraste avec la drogue aqueuse du cercle !… « Ah ! les pauvres célibataires, réduits à la nourriture impersonnelle du cercle, ou à la cuisine également impersonnelle du dîner en ville !… Un homme qui vivait en garni renonçait à la meilleure part de l’existence… » Il dépeignit la solitude sans saveur du repas de Trenor, et éprouva un moment de compassion pour le personnage… « Mais, pour en revenir à Lily… » Et il y revint encore et encore, questionnant, conjecturant, confessant Gerty, cherchant les plus secrètes pensées de la tendresse qu’elle gardait emmagasinée pour son amie.

Elle s’épancha d’abord sans réserve, heureuse dans cette parfaite communion de leurs sympathies. Le fait qu’il comprenait Lily contribuait à affermir la foi qu’elle avait dans son amie. Ils décidèrent d’un commun accord que Lily n’avait pas de chance. Gerty en donna comme exemple ses impulsions généreuses, son inquiétude et son mécontentement. « Sa vie ne l’avait jamais satisfaite : cela prouvait assez qu’elle était faite pour quelque chose de mieux. Elle aurait pu se marier plus d’une fois, — faire un de ces mariages riches qu’on lui avait appris à considérer comme le seul but de l’existence ; mais, chaque fois que l’occasion s’était présentée, elle avait toujours reculé. Ainsi, Percy Gryce avait été amoureux d’elle : tout le monde, à Bellomont, avait supposé qu’ils étaient fiancés, et, quand elle l’avait renvoyé, tout le monde avait trouvé cela inexplicable… » Cette interprétation de l’incident Gryce était trop en harmonie avec l’humeur de Selden pour qu’il ne l’adoptât pas à l’instant même, avec un éclair de mépris rétrospectif pour ce qui lui avait semblé naguère la solution évidente. Si il y avait eu renvoi — et il se demandait maintenant comment il en avait jamais douté ! — il tenait la clef du secret ; et ce n’était plus le crépuscule, mais bien l’aurore qui baignait les collines de Bellomont. C’était lui qui avait chancelé et qui ne s’était pas montré à la hauteur des circonstances, et la joie qui maintenant lui réchauffait le cœur, il aurait pu la connaître depuis longtemps s’il avait su la capturer à son premier vol.

Ce fut peut-être à ce point précis qu’une joie qui essayait ses ailes dans l’âme de Gerty tomba à terre et y demeura immobile. Gerty restait assise en face de Selden, répétant mécaniquement :

— Non, elle n’a jamais été comprise…

Et, tout le temps, il lui semblait qu’elle siégeait au centre d’une éblouissante clarté morale : la petite pièce si intime, où, un instant auparavant, leurs pensées se coudoyaient comme leurs fauteuils, grandit jusqu’à des dimensions hostiles, les séparant de tout l’espace qu’offrait à la jeune fille sa nouvelle vision de l’avenir, — et cet avenir s’étendait indéfiniment, et sa silhouette solitaire, à elle, y cheminait péniblement, simple point dans le désert.

— Elle n’est vraiment elle-même qu’avec très peu de personnes ; vous êtes l’une d’elles, — disait Selden.

Et encore :

— Soyez bonne pour elle, Gerty, n’est-ce pas ?

Et :

— Elle est capable de devenir tout ce qu’on la croit être : vous l’aiderez, n’est-ce pas, en ayant d’elle la meilleure opinion ?

Les mots frappaient dans le cerveau de Gerty comme le son d’un langage qui semble familier à distance, mais qui, de près, se trouve inintelligible. Il était venu pour lui parler de Lily, — voilà tout ! Il y avait eu, à la petite fête qu’elle avait préparée pour lui, une tierce personne, et cette tierce personne lui avait pris sa place… Elle essayait de suivre ce qu’il disait, de tenir son rôle dans la conversation ; mais tout cela avait aussi peu de sens que le mugissement des vagues pour celui qui se noie, et, comme celui qui se noie, elle éprouva que sombrer ne serait rien auprès de la peine qu’il fallait prendre pour se maintenir à flot.

Selden se leva, et elle poussa un profond soupir, songeant que bientôt elle pourrait s’abandonner aux vagues bénies.

— Chez Mrs. Fisher ?… Vous dites qu’elle y dînait ?… Il doit y avoir de la musique ensuite ; je crois bien que j’ai reçu l’invitation… (Il jeta un coup d’œil sur l’absurde petite pendule rose qui marquait cette heure affreuse pour Gerty…) Dix heures un quart ?… Je pourrais y passer maintenant : les soirées sont toujours amusantes chez Mrs. Fisher… Je ne vous ai pas fait trop veiller, Gerty ? Vous avez l’air fatiguée… J’ai parlé à tort et à travers et je vous ai ennuyée…

Et, dans le débordement inaccoutumé de ses sentiments, il déposa un baiser de cousin sur sa joue.


Dans l’atelier de Mrs. Fisher, à travers la fumée des cigares, une douzaine de voix accueillirent Selden. Une chanson était commencée lorsqu’il entra, et il se laissa tomber sur un siège près de la maîtresse de maison, cherchant des yeux miss Bart. Mais elle n’était pas là, et cette découverte lui donna un choc hors de toute proportion avec l’insignifiance de la cause : le billet qu’il avait dans sa poche ne l’assurait-il pas qu’il la verrait le lendemain, à quatre heures ?… À son impatience l’attente semblait indéfinie, et, à moitié honteux de son impulsion, il se pencha vers Mrs. Fisher pour lui demander, comme la musique cessait, si miss Bart n’avait pas dîné chez elle.

— Lily ?… Elle vient de partir… Elle avait à aller je ne sais plus où… N’est-ce pas qu’elle était merveilleuse hier au soir ?

— Qui cela ? Lily ? — demanda Jack Stepney, des profondeurs d’un fauteuil voisin. — Vraiment, vous savez, je ne suis pas prude, mais quand une jeune fille en arrive à se montrer comme si elle se mettait aux enchères… Sérieusement, j’ai songé à en parler à ma cousine Julia.

— Vous ne saviez pas que Jack était devenu notre censeur mondain ? — dit Mrs. Fisher à Selden, en riant.

Et Stepney bredouilla, au milieu de la risée générale :

— Mais elle est ma cousine, que diable, et… quand un homme est marié… Town Talk ne parlait que d’elle, ce matin.

— Oui, et c’était amusant à lire, dit M. Ned Van Alstyne, caressant sa moustache pour y dissimuler un sourire.

— Acheter ce sale journal, moi ? non pas : quelqu’un me l’a montré… Mais j’avais déjà entendu raconter ces histoires… Quand une jeune fille est aussi jolie que cela, il vaut mieux qu’elle se marie : alors on ne pose plus de questions. Dans notre société imparfaitement organisée, on n’a pas encore pris de dispositions en faveur de la jeune femme qui réclame les privilèges du mariage sans en assumer les charges.

— Eh bien, mais… si je ne me trompe… Lily est sur le point de les assumer en la personne de M. Rosedale ! — dit Mrs. Fisher en riant.

— Rosedale… juste ciel ! — s’écria Van Alstyne, laissant tomber son lorgnon. — Stepney, ça, c’est votre faute : c’est vous qui nous avez imposé cette brute !

— Ah ! que le diable vous emporte ! nous n’épousons pas Rosedale, dans notre famille ! — protesta faiblement Stepney.

Mais sa femme, qui était assise, dans une magnifique et accablante toilette nuptiale, à l’autre bout de la pièce, l’arrêta net, d’une réflexion judicieuse :

— Dans la situation de Lily, c’est une erreur que d’avoir des ambitions trop hautes.

— J’ai ouï dire que Rosedale lui-même avait été effarouché dernièrement par tous ces bavardages, — répliqua Mrs. Fisher. — Mais, en la voyant hier soir, il a perdu la tête. Qu’est-ce que vous croyez qu’il m’a dit après le tableau ? « Bon Dieu ! Mrs. Fisher, si Paul Morpeth consentait à me la peindre ainsi, le tableau monterait de cent pour cent dans dix ans. »

— Mais, sacrebleu, n’est-elle pas là quelque part ? — s’écria Van Alstyne, remettant son lorgnon avec un coup d’œil inquiet.

— Non : elle s’est sauvée pendant que vous étiez tous en bas à faire le punch… Où allait-elle, à propos ?… Qu’est-ce qu’il y a, ce soir ? Je n’ai entendu parler de rien.

— Oh ! pas à une soirée, — dit un jeune Farish inexpérimenté, qui était arrivé tard. — Je l’ai mise en voiture avant d’entrer : elle a donné au cocher l’adresse des Trenor.

— Des Trenor ? s’écria Mrs. Jack Stepney. — Mais la maison est fermée : Judy m’a téléphoné de Bellomont, ce soir.

— Vraiment ?… C’est bizarre… Je suis sûr de ne pas m’être trompé… Eh bien, mais, dans tous les cas, Trenor est là… Je… Le fait est que je ne me rappelle jamais les numéros ! — dit-il brusquement, averti par la pression d’un pied voisin et par le sourire qui faisait le tour de la pièce.

Sous la lumière déplaisante qui l’inondait, Selden s’était levé et serrait la main de son hôtesse. L’atmosphère de cette maison l’étouffait, il se demandait pourquoi il y était resté si longtemps.

Sur le seuil, il s’arrêta, se rappelant une phrase de Lily : « Il me semble que vous passez une grande partie de votre temps dans l’élément que vous désapprouvez. »

« Oui, mais… qu’est-ce qui l’avait amené là, sinon le désir de la voir ? C’était son élément, à elle, et non le sien. Mais il l’en tirerait, il l’emmènerait « au delà » !… Cet Au delà ! qui scellait sa lettre était comme un appel à la rescousse. Il savait que la tâche de Persée n’est pas terminée quand il a détaché les chaînes d’Andromède : car ses membres sont engourdis par l’esclavage, elle ne peut ni se lever ni marcher, et elle l’enlace de ses bras pendants, tandis qu’il revient à terre avec son fardeau. Eh bien, il avait de la force pour deux : c’était sa faiblesse, à elle, qui lui avait donné de la force, à lui. Ce n’était pas, hélas ! un courant de vagues pures qu’il s’agissait de remonter : il leur fallait traverser un marais gluant de vieilles associations d’idées et de vieilles habitudes, et, pour le moment, les vapeurs de ce marais le prenaient à la gorge. Mais il verrait plus clair, il respirerait plus librement en sa présence : elle était à la fois le poids mort sur sa poitrine et l’épave qui les ferait atterrir en sûreté… Il sourit au tourbillon de métaphores avec lequel il essayait de se construire un retranchement contre les influences de la dernière heure. N’était-ce pas pitoyable que lui, connaissant les motifs complexes sur lesquels reposent les jugements mondains, pût encore en subir ainsi l’autorité ? Comme élèverait-il Lily à une plus libre vision de la vie, si l’image que lui-même avait d’elle était colorée par chaque esprit où il la voyait reflétée ?

L’oppression morale lui avait donné un besoin physique d’air ; et il avançait, ouvrant ses poumons au froid pénétrant de la nuit. Au coin de la Cinquième Avenue, Van Alstyne le héla, le rejoignit et lui offrit de l’accompagner.

— Vous marchez ? C’est une bonne chose pour éliminer la fumée. Maintenant que les femmes se sont mises à fumer, nous vivons dans un bain de nicotine. Ce serait curieux d’étudier l’effet de la cigarette sur les relations des sexes entre eux. La fumée est presque un aussi grand dissolvant que le divorce : tous deux tendent à troubler l’orientation morale…

Rien n’était moins en harmonie avec l’humeur de Selden que les aphorismes de digestion de Van Alstyne ; mais, tant que ce dernier se bornait à des généralités, l’auditeur restait maître de ses nerfs… Heureusement, Van Alstyne était fier de la manière dont il résumait les phénomènes sociaux, et, avec Selden pour public, il était désireux de montrer la sûreté de son toucher. Mrs. Fisher demeurait dans une petite rue de l’Est, près du parc, et, comme les deux hommes descendaient la Cinquième Avenue, les nouvelles architectures de cette voie changeante provoquèrent les commentaires de Van Alstyne :

— Tenez, cette maison Greiner… un échelon typique de l’échelle sociale !… L’homme qui l’a bâtie sortait d’un milieu où l’on pose tous les plats à la fois sur la table. Sa façade est un menu complet d’architecture : s’il avait omis un seul style, ses amis auraient pu penser que l’argent avait manqué… Ce n’est pas une mauvaise acquisition pour Rosedale, pourtant : ça attire l’attention, et vous ébahit le touriste de l’Ouest !… Peu à peu il dépassera ce stade, et voudra quelque chose que la foule ne remarquera pas, mais devant quoi s’arrêteront les initiés… Surtout s’il épouse mon intelligente cousine !…

Selden l’interrompit par cette question :

— Et les Welligton Bry ?… Plutôt ingénieux dans leur genre, ne trouvez-vous pas ?

Ils étaient juste au-dessous de la grande façade blanche, qui, avec la riche sobriété de ses lignes, faisait penser à une taille épaisse adroitement corsetée.

— Ça, c’est le stade suivant : le désir de montrer qu’on a été en Europe, et qu’on a un idéal… Je suis sûre que Mrs. Bry considère sa maison comme une copie de Trianon : en Amérique, toute maison de marbre à mobilier doré est censée être une copie de Trianon… Quel habile homme que cet architecte, tout de même !… Comme il sait prendre la mesure de son client !… Il a défini Mrs. Bry elle-même, tout entière, par l’emploi qu’il a fait de l’ordre composite… Pour les Trenor, si vous vous rappelez, il a choisi l’ordre corinthien… exubérant, mais fondé sur les meilleurs précédents. La maison des Trenor est une de ses œuvres les plus réussies : elle n’a pas l’air d’une salle de banquet retournée… On m’a dit que Mrs. Trenor voulait construire une nouvelle salle de bal, et que c’est parce qu’elle et Gus ne sont pas d’accord là-dessus qu’elle reste à Bellomont… Les dimensions de la salle de bal des Bry doivent l’empêcher de dormir : vous pouvez être certain qu’elle les connaît aussi bien que si elle y était venue hier au soir, un mètre à la main… À propos, qui donc disait qu’elle était en ville ?… Ce jeune Farish ?… Elle n’y est pas, je le sais ; Mrs. Stepney avait raison : il n’y a pas de lumière, comme vous voyez… Gus doit demeurer sur le derrière.

Il s’était arrêté en face de l’angle occupé par les Trenor, et Selden fut forcé d’en faire autant. La maison se dessinait devant eux, obscure et inhabitée ; seule une lueur oblongue au-dessus de la porte indiquait une présence momentanée.

— Ils ont acheté la maison derrière : cela leur donne cent cinquante pieds sur la rue latérale. C’est là que sera la salle de bal, avec une galerie la rattachant au reste ; salle de billard, etc., au-dessus. Je leur ai conseillé de changer l’entrée, et d’étendre le salon tout le long de la façade de la Cinquième Avenue : vous voyez, la porte d’entrée correspond avec les fenêtres…

La canne que Van Alstyne brandissait pour achever sa démonstration retomba, sous un « hé ! » de surprise : la porte s’ouvrait et l’on voyait deux silhouettes se détacher sur le fond lumineux du hall. Au même instant, un hansom s’arrêta devant le seuil et une des deux figures, flottant dans un nuage de draperies, se dirigea vers la voiture, tandis que l’autre, sombre et volumineuse, continuait de se projeter contre la lumière.

Pendant une interminable seconde, les deux spectateurs de l’incident demeurèrent silencieux ; puis la porte se referma, le hansom se mit en marche, et toute la scène disparut comme si l’on avait tourné le bouton d’un stéréoscope.

Van Alstyne laissa choir son lorgnon, avec un sifflement discret.

— Hum ! pas un mot de cela, hé ! Selden ?… Moi qui suis de la famille, je sais que je peux compter sur vous… Les apparences sont trompeuses… et l’éclairage de la Cinquième Avenue est si défectueux !…

— Bonne nuit ! — dit Selden.

Et il s’engagea brusquement dans la rue latérale sans voir la main que l’autre lui tendait.


Seule avec le baiser de son cousin. Gerty regardait fixement ses pensées. Il l’avait déjà embrassée plus d’une fois, mais pas avec une autre femme sur les lèvres. S’il lui avait épargné ce dernier coup, elle aurait pu couler à fond tranquillement et souhaiter la bienvenue au flot noir qui la submergeait. Mais maintenant le flot noir était sillonné d’éclairs glorieux, et il était plus dur de se noyer au soleil levant que dans les ténèbres. Gerty se cacha la figure pour ne pas voir la lumière, mais elle perçait à travers toutes les lézardes de son âme. Elle avait si bien su se contenter, la vie lui avait paru si simple et si suffisante ! Pourquoi était-il venu la troubler par de nouveaux espoirs ? Et Lily !… Lily, sa meilleure amie ! En femme, elle accusait la femme. Peut-être, sans Lily, son rêve le plus cher fût-il devenu réalité. Selden avait toujours eu de l’affection pour elle : il la comprenait et sympathisait avec l’indépendance modeste de sa vie. Lui qui avait la réputation de peser toute chose dans l’exacte balance de son observation dédaigneuse, l’avait toujours considérée avec une simplicité bienveillante : elle n’avait jamais été intimidée par son intelligence parce qu’elle s’était toujours sentie chez elle dans son cœur. Et maintenant elle était jetée dehors, et c’était la main de Lily qui lui fermait la porte ! Lily, pour l’admission de qui elle avait plaidé elle-même ! La situation était illuminée par un lugubre éclair d’ironie. Gerty connaissait Selden : elle voyait combien la foi inébranlable qu’elle avait en Lily avait dû contribuer à dissiper ses hésitations, à lui. Elle se rappelait aussi comment Lily lui avait parlé de lui : — elle se voyait les rapprochant l’un de l’autre, les faisant se mieux connaître… Pour Selden, sans doute, il ignorait la blessure qu’il infligeait : il n’avait jamais deviné son ridicule secret ; mais Lily… Lily, elle, ne pouvait pas ne pas savoir ! Quand est-ce qu’une femme se trompe, en ces matières ? Et, si elle savait, elle avait délibérément dépouillé son amie, et rien que pour le plaisir d’exercer son pouvoir, puisque, même dans l’état de subite et furieuse jalousie où se trouvait Gerty, il lui semblait impossible que Lily pût désirer épouser Selden. Lily était peut-être incapable de se marier pour de l’argent, mais elle était également incapable de s’en passer, et les anxieuses investigations de Selden sur les petites économies d’une ménagère le faisaient apparaître aux yeux de Gerty aussi tragiquement dupe qu’elle-même…

Elle demeura longtemps encore dans son salon, où la braise refroidie devenait grise, et la lampe pâlissait sous son riant abat-jour. Juste au-dessous, se dressait la photographie de Lily Bart, jetant un regard d’impératrice sur toute la camelote à bon marché, les meubles étriqués de la petite pièce. Selden pouvait-il se la représenter dans un intérieur pareil ?… Gerty sentit toute la pauvreté, toute l’insignifiance de son entourage : sa vie lui apparut telle qu’elle devait apparaître à Lily. Et la cruauté des jugements de Lily frappa sa mémoire. Elle vit qu’elle avait revêtu son idole d’attributs qu’elle avait fabriqués elle-même. Quand donc Lily avait-elle réellement senti, eu pitié, compris ? Tout ce dont elle avait besoin, c’était de goûter à des expériences nouvelles : Gerty la conçut comme une créature cruelle en train d’expérimenter dans un laboratoire.

La pendule rose sonna une autre heure, et Gerty se leva d’un bond. Elle avait rendez-vous, le lendemain, de grand matin, avec une visiteuse de district, dans le quartier de l’Est. Elle éteignit la lampe, couvrit le feu, et se retira dans sa chambre pour se déshabiller. Dans le petit miroir, au-dessus de sa table de toilette, elle vit sa figure réfléchie sur le fond ténébreux de la chambre, et des larmes en effacèrent le reflet… Quel droit avait-elle à rêver les rêves de la beauté ? Un triste visage appelait un triste destin. Elle pleura doucement, tout en se déshabillant, plia ses vêtements avec sa précision habituelle, rangeant tout pour le lendemain, où il faudrait reprendre la vie ancienne comme si rien n’était venu en interrompre la routine. Sa bonne n’arrivait que vers huit heures : elle prépara son plateau à thé, le plaça près de son lit. Puis elle ferma à clef la porte d’entrée, souffla sa bougie et se coucha. Mais le sommeil ne voulait pas venir, et elle se trouvait en face de ce fait qu’elle haïssait Lily Bart. Cela l’oppressait, dans l’obscurité, comme quelque mal informe qu’il faut terrasser à l’aveuglette. Raison, jugement, renoncement, toutes les saines forces du jour battaient en retraite devant le rude instinct de la conservation : elle désirait le bonheur ; elle le désirait avec autant d’avidité et sans plus de scrupules que Lily, mais sans le pouvoir de Lily pour l’obtenir. Et, consciente de son impuissance, elle gisait frissonnante et haïssait son amie…

Un coup de sonnette à la porte d’entrée la mit sur pied : elle fit flamber une allumette et resta debout, effarée, aux écoutes. Son cœur, pendant quelques secondes, battit éperdument ; puis elle sentit le contact dégrisant du fait, et se souvint que de pareils appels n’avaient rien d’extraordinaire dans son œuvre de charité. Elle passa une robe de chambre pour répondre, et, ouvrant la porte, elle aperçut devant elle la rayonnante Lily Bart.

Le premier mouvement de Gerty fut un mouvement de répulsion. Elle recula comme si la présence de Lily jetait une lumière trop soudaine sur sa propre misère. Puis elle entendit son nom dans un cri, entrevit le visage de son amie, et se sentit enlacée et serrée par elle.

— Lily… qu’est-ce qu’il y a ?

Miss Bart la relâcha, et resta là, debout, avec le souffle court de quelqu’un qui a gagné un abri après une longue fuite.

— J’avais si froid !… je ne pouvais pas rentrer à la maison… Avez-vous du feu ?

La compassion de Gerty, répondant à l’appel rapide de l’habitude, balaya toutes ses répugnances. Lily n’était plus qu’un être qui avait besoin d’aide ; pour quelle raison, ce n’était pas le moment de s’arrêter à se le demander. La sympathie disciplinée refoula l’étonnement sur les lèvres de Gerty ; elle attira son amie, sans rien dire, dans le salon et la fit asseoir près du foyer noirci.

— Il y a du petit bois : le feu prendra dans une minute…

Elle s’agenouilla, et la flamme jaillit sous ses mains rapides. Elle brillait étrangement, cette flamme, à travers les larmes qui lui brouillaient encore les yeux, et frappa la ruine blanche qu’était le visage de Lily. Les deux jeunes filles se regardèrent en silence, puis Lily répéta :

— Je ne pouvais pas rentrer à la maison.

— Non, chérie, non… vous êtes venue ici… Vous avez froid et vous êtes fatiguée… Restez tranquille, et je vais vous faire du thé.

Gerty avait repris, à son insu, le ton calmant de sa profession : tout sentiment personnel disparaissait devant les devoirs de son ministère, et l’expérience lui avait appris que le sang doit être étanché avant qu’on puisse sonder la plaie.

Lily restait assise, tranquille, penchée vers le feu : le cliquetis des tasses, derrière elle, l’apaisait, comme les bruits familiers assoupissent un enfant que le silence a tenu éveillé. Mais quand Gerty fut debout à côté d’elle, avec le thé, elle le repoussa, et regarda d’un œil étranger la pièce familière.

— Je suis venue ici parce que je ne pouvais supporter d’être seule, — dit-elle.

Gerty posa la tasse et s’agenouilla près d’elle.

— Lily ! Quelque chose est arrivé… ne pouvez-vous me dire quoi ?

— Je ne pouvais supporter de rester éveillée, dans ma chambre jusqu’au matin… Je déteste ma chambre, chez tante Julia… alors, je suis venue ici.

Elle se dressa brusquement, sortant de son apathie, et s’accrocha à Gerty, dans un nouvel accès de terreur.

— Oh ! Gerty, les Furies… vous connaissez le bruit de leurs ailes… quand on est seule, la nuit, dans l’obscurité ?… Mais vous ne pouvez savoir… il n’y a rien pour vous rendre les ténèbres épouvantables, à vous !…

Ces mots, se projetant sur les heures que Gerty venait de vivre, lui arrachèrent un faible murmure de dérision ; mais Lily, sous l’éclat de sa propre misère, était aveugle à toute autre chose.

— Vous me permettez de rester ?… Je n’aurai plus peur quand le jour viendra… Est-il tard ? La nuit est-elle presque passée ? Ce doit être abominable de ne pouvoir dormir… chaque objet semble se dresser auprès du lit et vous dévisage…

Miss Farish s’empara de ses mains errantes.

— Lily, regardez-moi ! Quelque chose est arrivé… un accident ?… Vous avez eu peur… qu’est-ce qui vous a effrayée ?… Dites-moi… si vous le pouvez… un mot ou deux… que je puisse vous aider.

Lily secoua la tête :

— Je n’ai pas eu peur : ce n’est pas le mot… Pouvez-vous imaginer que vous vous regardez dans votre glace, un matin, et que vous vous voyez défigurée ?… que vous apercevez quelque hideux changement survenu pendant votre sommeil ? Eh bien, voilà l’effet que je me fais à moi-même… Je ne peux pas supporter de me voir dans mes propres pensées… Je hais la laideur, vous le savez… je m’en suis toujours détournée… Mais je ne peux pas vous expliquer… vous ne comprendriez pas.

Elle leva la tête et ses yeux rencontrèrent la pendule :

— Comme la nuit est longue !… Et je sais que je ne pourrai pas dormir demain… Quelqu’un m’a dit que mon père demeurait souvent des nuits sans dormir et pensant à des choses horribles… Et il n’était pas méchant, il n’était que malheureux… Et je vois maintenant combien il a dû souffrir, étendu seul avec ses pensées !… Mais moi, je suis mauvaise… je suis une mauvaise fille… toutes mes pensées sont mauvaises… J’ai toujours eu de mauvaises gens autour de moi… Est-ce une excuse ?… Je croyais pouvoir diriger ma vie… j’étais orgueilleuse… orgueilleuse !… mais maintenant je suis à leur niveau…

Des sanglots la secouèrent ; elle y céda, courbée comme un arbre sous un orage sec.

Gerty était toujours à genoux auprès d’elle, attendant, avec la patience née de l’expérience, que cette rafale de misère eût passé, lui rendant l’usage de la parole… Elle avait d’abord songé à quelque choc physique, à quelque péril couru, dans les rues, encombrées, puisqu’elle présumait que Lily revenait de chez Carry Fisher ; mais elle voyait maintenant que les centres nerveux avaient subi une autre sorte d’atteinte, et son esprit tremblant reculait devant les conjectures.

Les sanglots de Lily s’arrêtèrent :

— Il y a de mauvaises filles dans vos taudis. Dites-moi… est-ce qu’elles se relèvent jamais ? Peuvent-elles oublier, et redevenir ce qu’elles étaient auparavant ?

— Lily ! Ne parlez pas ainsi… vous rêvez…

— Ne vont-elles pas toujours de mal en pis ? Impossible de revenir en arrière… votre « moi » d’autrefois vous rejette et vous chasse.

Elle se dressa, elle étira ses bras, comme dans un excès de lassitude physique :

— Allez vous coucher, chérie ! Vous avez beaucoup à travailler, et vous vous levez de bonne heure. Moi, je veillerai ici, près du feu, et vous me laisserez la lumière… et votre porte ouverte. Tout ce dont j’ai besoin, c’est de vous sentir près de moi.

Elle posa les deux mains sur les épaules de Gerty, avec un sourire qui était comme un lever de soleil sur une mer jonchée d’épaves.

— Je ne puis vous laisser, Lily. Venez vous coucher dans mon lit. Vous avez les mains gelées… il faut vous déshabiller et vous réchauffer… (Gerty s’arrêta avec une componction soudaine.) Mais Mrs. Peniston ?… il est plus minuit ! Que va-t-elle penser ?

— Elle se couche sans m’attendre. J’ai une clef. Cela n’a pas d’importance. Je ne peux pas y retourner.

— Ce n’est pas nécessaire : vous allez rester ici. Mais il faut que vous me disiez où vous avez été. Écoutez, Lily… cela vous fera du bien de parler !… (Elle reprit les mains de miss Bart et les pressa contre elle.) Essayez de me le dire… cela éclaircira votre pauvre tête… Écoutez… vous dîniez chez Carry Fisher…

Gerty s’arrêta et ajouta dans un éclair d’héroïsme :

— Lawrence Selden est parti d’ici pour vous retrouver…

À ces mots la figure de Lily s’adoucit : de l’angoisse renfermée elle passait à la misère avouée d’un enfant. Ses lèvres tremblèrent, et ses yeux s’agrandirent sous les larmes.

— Il est allé me retrouver ?… Et je l’ai manqué !… Oh ! Gerty, il a essayé de me venir en aide. Il m’avait bien dit… il m’avait prévenue, il y a longtemps… il prévoyait que je deviendrais haïssable à mes propres yeux !

Le nom de Selden, comme Gerty l’observait avec un serrement de cœur avait ouvert dans l’âme desséchée de son amie des sources de pitié pour elle-même, et, larme par larme, Lily épancha le trop-plein de sa douleur. Elle s’était laissé tomber de biais dans le grand fauteuil de Gerty, la tête enfouie à l’endroit où s’était appuyée tout à l’heure celle de Selden, dans une beauté d’abandon qui rappela aux sens endoloris de Gerty tout l’inévitable de sa propre défaite. Ah ! point n’était besoin chez Lily de propos délibéré pour lui dérober son rêve ! Il suffisait de regarder cette grâce inclinée pour y voir une force naturelle, pour reconnaître que l’amour et le pouvoir appartiennent à celles de cette race, comme le renoncement et l’altruisme demeurent le lot de celles que les premières dépouillent. Mais, si l’enivrement de Selden semblait une nécessité fatale, l’effet produit par son nom secoua d’une dernière transe la fermeté de Gerty. Les hommes passent par des amours surhumaines et leur survivent : c’est là justement ce qui réduit leur cœur aux joies humaines. Gerty eût accueilli avec bonheur la tâche de guérir Selden : comme elle eût volontiers apaisé le patient et l’eût ramené à subir l’existence ! Mais Lily, en se trahissant, lui enlevait ce dernier espoir. La jeune mortelle sur la rive est sans recours contre la sirène éprise de sa proie : de telles victimes, le flot ne les rapporte qu’inanimées de leur aventure.

Lily, d’un bond, se mit debout et saisit fortement Gerty :

— Gerty, vous le connaissez… vous le comprenez… dites-moi… si j’allais à lui, si je lui racontais tout… si je lui disais : « Je suis foncièrement mauvaise… j’ai besoin d’admiration, j’ai besoin d’excitation, j’ai besoin d’argent… » Oui, d’argent !… C’est là ma honte, Gerty… et on le sait, c’est ce qu’on dit de moi… c’est ce que les hommes pensent de moi… Si je lui disais tout, si je lui racontais toute l’histoire… si je disais tout simplement : « Je suis descendue plus bas que les pires, car j’ai pris ce qu’elles prennent et je n’ai pas payé comme elles paient… » oh ! Gerty, vous le connaissez, vous pouvez parler pour lui : si je lui disais tout, me haïrait-il ? Ou bien aurait-il pitié de moi, me comprendrait-il, et me sauverait-il de ma propre haine ?…

Gerty demeurait froide et passive. Elle savait que l’heure de l’épreuve avait sonné pour elle, et son pauvre cœur se débattait furieusement contre la destinée. Comme une sombre rivière coulant sous la lueur de la foudre, elle vit sa chance de bonheur passer sous un éclair de tentation. Qu’est-ce qui l’empêchait de dire : « Il est comme les autres hommes » ? Elle n’était pas si sûre de lui, après tout !… Mais agir ainsi n’était-ce pas blasphémer son amour ? Elle ne pouvait le voir devant elle, lui, Selden, que sous le jour le plus noble : elle avait besoin de croire en lui dans la mesure même où elle l’aimait.

— Oui, je le connais ; il vous aidera, — dit-elle.

Et, un moment plus tard, Lily pleurait toute sa passion sur la poitrine de Gerty.

Il n’y avait qu’un lit dans le petit appartement, et les deux jeunes filles s’y étendirent côte à côte, après que Gerty eut délacé la robe de Lily et l’eut persuadée de tremper ses lèvres dans le thé chaud. La lumière éteinte, elles restèrent tranquilles dans l’obscurité, Gerty reculant contre le bord extérieur de l’étroite couchette pour éviter le contact de sa compagne. Elle savait que Lily n’aimait pas à être caressée, et, depuis longtemps, elle avait mis un frein à ses démonstrations de tendresse envers son amie. Mais, ce soir, toutes les fibres de son corps répugnaient à la proximité de Lily : ce lui était une torture que d’écouter son souffle, et de sentir le drap soulevé par cette respiration. Comme Lily se tournait et s’installait pour un repos plus complet, une mèche de ses cheveux balaya de son odeur la joue de Gerty : tout en elle était chaud, doux et parfumé ; les marques mêmes de son chagrin lui seyaient comme les gouttes de pluie vont à la rose battue. Mais, comme Gerty était étendue, les bras allongés à ses côtés, dans l’étroitesse immobile d’une effigie funéraire, elle sentit un tumulte de sanglots qui venait de ce souffle chaud si proche, et Lily, tendant sa main, chercha en tâtonnant celle de son amie et la retint serrée.

— Tenez-moi, Gerty, tenez-moi, ou je penserais à des choses, — gémit-elle.

Et Gerty, en silence, glissa un bras sous elle, en faisant comme un oreiller pour sa tête, de même qu’une mère fait un nid pour son enfant qui s’agite. Lily reposa tranquille dans ce creux réchauffant et sa respiration devint peu à peu lente et régulière. Sa main continuait de s’agripper à celle de Gerty comme pour écarter de mauvais rêves, mais bientôt la prise de ses doigts se relâcha, sa tête glissa plus profondément dans cet abri, et Gerty sentit qu’elle dormait.