Chronique d’une ancienne ville royale Dourdan/24

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CHAPITRE XXIV

INDUSTRIE ET COMMERCE.


Le point de départ de toute industrie de l’homme, c’est un besoin de la vie ; son premier élément, c’est un produit naturel et local. L’importance du besoin, la proportion et la qualité du produit déterminent la valeur de cette industrie, et en même temps la valeur du commerce qui n’est que la répartition, par l’échange, du produit selon le besoin. A ce double point de vue, la première industrie, le vrai commerce de la contrée qui nous occupe, c’est le grain avec lequel on fait le pain. Dourdan, comme entrepôt, comme marché de grains, vient de nous fournir un chapitre ; nous ne reviendrons plus sur ce sujet.

Parmi les autres industries vraiment locales qui nous apparaissent à Dourdan dès le principe, il en est quelques-unes que nous avons eu occasion de citer, mais qui, malheureusement, n’ont pas d’histoire. Les potiers sont ceux de ces anciens artisans dont les produits se sont le mieux conservés, et se retrouvent à l’état de débris dans la terre d’où ils sont sortis. Nous avons dit ailleurs[1] le grand nombre de fours qui, à l’époque romaine, existaient à Dourdan, et nous avons décrit quelques-unes des poteries découvertes au milieu ou aux environs de ces fours. L’argile « plastique, » cette première couche du terrain tertiaire, ce sédiment qui s’est déposé et moulé dans les ondulations de la vaste assise de la craie, se trouve à Dourdan sur une assez grande échelle. Les relèvements considérables de la craie autour de la ville ont fait à ce dépôt un lit qui atteint jusqu’à quinze mètres de profondeur, et, en certains endroits, offre une exploitation assez facile. La matière, comme toujours, a provoqué la fabrication. Cette fabrication paraît avoir eu plusieurs degrés de perfection, à en juger par les fragments qu’on peut étudier. On n’a pas, il est vrai, de preuves suffisantes pour attribuer à coup sûr aux fabriques de Dourdan ces poteries élégantes et brillantes dites « samiennes, » dont quelques restes sont mêlés à ceux de vases plus communs ; mais des débris de poteries rouges, au grain fin et solide, de poteries noires minces et dures, de poteries grises plus grossières, de grandes tuiles rougeâtres dont le poids et la dimension donnent lieu de penser qu’elles ont été faites sur les lieux, indiquent l’emploi de plusieurs espèces de terre et de plusieurs manières de traiter l’argile. Dans les diverses couches de glaise qu’on rencontre, dominent en effet plusieurs éléments, pyrite de fer, gypse en petits cristaux, sables plus ou moins siliceux. En général, c’est la dureté qui caractérise les fragments qu’on possède, et ils paraissent n’avoir nullement souffert de leur long séjour dans le sol. La variété, la simplicité et en même temps la netteté des moulures, dénotent une fabrication intelligente et soignée.

Pendant des siècles, cette industrie constitua, au profit du domaine, une sorte de monopole qui pourrait bien être le secret de sa décadence. On se souvient que « les fours aux pottiers » sont au nombre des accessoires et « appartenances de la prévosté de Dourdan, » donnés par Philippe le Bel à Louis d’Évreux. De Lescornay a vu aux comptes du domaine les droits du roi sur « chacun des fours à cuire pots, » et nous avons cité le compte de 1646 par Jacques de la Loy, où la « tuillerie de Dourdan » figure comme un des articles de recette. Potelet ou « le Potelet, » comme on l’appelait, à la porte de Dourdan, était une des terres souvent revendiquées par le domaine, et c’est là que paraît avoir été au moyen âge le centre de la fabrication. Lorsque Dourdan fut donné par Louis XIV au duc d’Orléans, le commissaire au terrier de 1676, Pierre Lallemant de Lestrée, rendit une sentence qui en fournit la preuve. Rappelant l’ordonnance par laquelle il avait enjoint « à toutes personnes qui prétendoient jouir des droits de fours à chaux, tuillerie, briqueterie et poterie, tant au voisinage des forêts que dans toute l’estendüe du comté de Dourdan » de rapporter leurs titres, « avec défenses de bastir et establir de nouveaux fours et de continuer l’usage de ceux qui y estoient jusqu’à ce qu’autrement il en soit ordonné, à peine de cinq cens livres d’amande, » Lallemant de Lestrée confirme dans ses droits, par jugement du 16 mars 1683, Pierre Arnaud de Junquières, seigneur de la terre « de Pottelet », qui justifie « de la possession immémoriale en laquelle ont esté ses autheurs d’avoir en ladite terre une tuillerie et four bastis et establis de tout temps, qui se trouvent d’une commodité très-notable non-seulement aux habitants de Dourdan, mais à toute la province, suivant déclaration de l’année 1599, etc. »[2]. Défense est faite en même temps à toute personne de bâtir aucun four a demi-lieue de la forêt.

Nous n’avons pas connaissance que des fours appartenant au moyen-âge aient été trouvés sur le territoire de la ville. Tous ceux qu’on y a rencontrés, du moins récemment, datent de l’époque romaine. Aucun débris vraiment intéressant de l’époque barbare ou des époques postérieures n’a été conservé, et, à en juger par l’abandon complet de cette industrie qui n’a plus un seul four à Dourdan, la décadence du métier remonte loin. C’était déjà un souvenir presque légendaire qui expliquait, il y a plus de deux siècles, les trois pots d’or sur champ d’azur des armoiries de la ville de Dourdan.

C’est un souvenir plus légendaire encore qui s’attache aux mines de fer de Dourdan. Un fait incontestable, c’est que le minerai de fer a été exploité dans la localité. Des lits épais de scories se retrouvent sur plusieurs points de la ville et aux abords de la forêt. Nous en avons trouvé un échantillon à deux mètres de profondeur dans la terre de l’ancien étang. Le Minerai, le chantier des Minières, le clos du moine des Fourneaux, attestent par leurs noms, autour de la ville, cette ancienne fabrication. Le terrain d’argile plastique offre, en effet, le minerai de fer sous forme de rognons assez riches, et il n’est pas rare d’en rencontrer dans le pays, à la surface du sol. Toutefois, il est à croire qu’à un instant donné les résultats obtenus n’ont pas paru suffisants et que les forgerons primitifs de Dourdan ont peu à peu disparu lorsque les communications plus faciles ont permis aux habitants de la vallée de se procurer ailleurs avec avantage le fer dont ils avaient besoin. Il n’existe à Dourdan aucun titre constatant cette exploitation, comme il en existe pour les forges ou « moulins à fer, » relativement récents, des territoires voisins de Longvilliers, Bandeville, Forges, etc.

Nous ne voudrions pas ranger dans la même catégorie les vignerons de Dourdan ; et pourtant il faut aussi évoquer le passé pour les retrouver : à la vérité ce passé est plus voisin de nous. On a quelque peine à se figurer aujourd’hui, en faisant le tour de la ville, qu’on est dans un pays de vignes, et l’on cherche ce vignoble de Dourdan dont les vieux titres parlent bien souvent. Il est constant cependant qu’une ceinture de vignes commençait aux faubourgs, s’étageait sur les versants de la vallée, à la place des champs et des prairies artificielles qui les recouvrent maintenant, et couronnait les côtes sablonneuses de Liphard, des Jalots, de Normont, etc. Au siècle dernier, ces vignes existaient encore en partie, et la carte manuscrite de 1743, dont nous donnons le fac-simile, indique parfaitement, par le trait convenu, cette culture tout autour de Dourdan. Il parait que le meilleur cru était celui qui s’étendait sur le versant septentrional et courait depuis la forêt jusqu’à Roinville. « Les deux costeaux, dit de Lescornay, sont garnis de vignes qui produisent de très-bon vin, celles principalement du territoire de Chasteau-Pers (qui estoit anciennement nommé Cremaux), pource que le soleil de midy les regarde directemente et à plomb. » Nous n’avons pas besoin de revenir sur les contestations nées, dès la fin du xiie siècle, entre les chanoines de la paroisse Saint-Germain, les paroissiens et les abbayes voisines, au sujet des dîmes de vin, qui étaient le plus riche revenu de l’église[3]. On connaît le beau cellier construit alors sous le prieuré pour loger les tonnes de vin de cuve, pede pressi, que les bourgeois de la ville devaient chaque année, à raison de quatre septiers par arpent. Les moines de Clairefontaine cultivaient leurs vignes sur la pente des Jalots, dépouillée par eux de ses bois ; les lépreux de Dourdan soignaient les leurs au berceau Saint-Laurent. Les moines de Morigny en avaient pour leur usage au clos Saint-Père et dans leur jardin de Grousteau. Jusque sur la lisière des bois, les vignerons disputaient leur récolte au gibier de la forêt et obtenaient du duc d’Évreux la permission de veiller la nuit avec des bâtons. Aussi venait-on des environs faire à Dourdan sa provision de vin, et le rouage et criage des vins de Dourdan et des Granges-le-Roy figuraient-ils au nombre des droits seigneuriaux que nous avons vu céder, affermer ou revendiquer par le domaine. Le vin du territoire de Dourdan se vendait sur la route d’Étampes à Paris, et les marchands de la capitale eux-mêmes s’en faisaient les débitants. Comment cette faveur s’est-elle perdue ? Comment cette culture est-elle tombée au point qu’au siècle dernier, en taxant les vignes de l’élection à 30 ou 20 sols de taille l’arpent, comme « très-fautives » et fournissant à grand’peine 5 poinçons, jauge d’Orléans, par arpent, le cadastre ne daignait pas taxer celles de Dourdan, « comme étant plus à charge qu’à profit aux vignerons qui les tenoient à très-fortes rentes ? » — Le sol avait-il été épuisé par cette culture séculaire ? Les bonnes traditions d’exploitation avaient-elles disparu avec les bons moines qui se les transmettaient jadis ? La terre des pentes, par le lavage incessant des eaux, avait-elle perdu quelques-uns de ses principes, et le déboisement des côtes avait-il amené le desséchement du sol ? Quand les rapports officiels qualifiaient de « mauvaise, » au xviiie siècle, la qualité des vins de Dourdan, on ne pouvait pas dire que ce fût pure calomnie ; par conséquent, ou cette qualité avait singulièrement dégénéré, ou les vins que savouraient nos vieux aïeux paraissaient moins bons à leurs descendants, depuis que la facilité des communications et l’échange des produits leur en avaient fait connaître de meilleurs.

Ce n’était pas seulement au sol que l’industrie locale empruntait ses éléments. Les dépouilles des troupeaux défrayaient le métier des tanneurs et mégissiers qui avaient leurs établissements sur la rivière et dans la ville basse. Une tradition anciennement constatée rapporte qu’il en existait autrefois un grand nombre à Dourdan. À la fin du règne de Louis XIII, on comptait encore sous la halle « huit étaux de tannerie » qui payaient des droits au domaine[4]. Lorsque l’administration tracassière du xviiie siècle envoya au subdélégué de Dourdan ses règlements sur les tanneurs (1752), il fut prouvé qu’il n’en existait plus un seul dans la ville, et qu’on n’en avait pas vu de mémoire d’homme, bien que le souvenir de cette industrie fût très-vivant dans la localité. On ajoutait qu’à Saint-Arnoult, le métier s’était conservé plus longtemps ; qu’en 1720, il y vivait huit tanneurs, et qu’il en restait encore un qui avait eu la malheureuse idée de prendre à ferme, pour peu de chose à la vérité, un droit perceptible sur les tanneries de Dourdan et de Saint-Arnoult, appartenant à la fabrique de Saint-Sauveur, de Paris. Comme il était le seul du métier, il payait et ne touchait rien[5]. Ce qui tuait cette industrie dans la contrée, c’était le terrible impôt sur les cuirs. Aussi le cahier des doléances du tiers état de Dourdan n’oublie-t-il pas d’en demander la suppression en 1789. — Les mégissiers avaient persisté plus longtemps ; on en comptait deux à Dourdan en 1745, et quatre en 1768, qui payaient, comme artisans, un sol par livre de taille du produit de leur travail sur les peaux, et, comme commerçants, deux sols par livre du produit de leur vente de laine.

Les ouvrages en laine ont été, pendant des siècles, le métier du pays ; aussi les fouleurs, teinturiers, apprêteurs, étaient-ils autrefois en grand nombre à Dourdan. Les rues « Haute et Basse-Foulerie » ont perpétué ce souvenir. On comptait encore en 1745 huit fouleurs et six teinturiers, et on se plaignait de la décadence. C’est que, depuis longtemps, les ouvrages en laine avaient fait place à une industrie plus relevée, celle des ouvrages en soie. Vers 1560, raconte de Lescornay, dont nous citerons textuellement ici le naïf récit « un officier de L’Escurie, que Monsieur de Guyse, seigneur usufruictier auoit estably au chasteau, voyant un jeune garçon trauailler habilement à faire des bonnets de laine et jugeant son esprit assez éueillé pour comprendre chose nouuelle, il luy fit naistre l’enuie de faire un bas (duquel les points n’estoient autres que ceux du bonnet), et pour luy ouurir le chemin luy en donna un vieil de soy sur lequel il pourroit s’instruire et prendre patron. Ceste entreprise réussit si heureusement que ce nouuel apprenty rendit un bas d’estame fait en perfection, et fut capable d’en enseigner la méthode à ses compagnons bonnetiers (desquels y auoit grand nombre en ceste ville, pource que lors on n’usoit point encores de chapeaux, ains seulement de bonnets). A leur exemple tous ceux de la ville s’y appliquèrent, et enfin furent imitez par les villages circonuoisins, voire par tous ceux de la Beaulce, jusques à huict ou neuf lieuës loing. Quelques années après, les ouuriers de la ville, plus subtils que les autres, s’adonnèrent aux bas de soye (en la façon desquels ils ne cèdent en rien à Milan) et laissèrent la laine aux Beaulcerons, les ouurages desquels toutesfois les marchands de Dourdan vont achepter sur les lieux pour (après les auoir apprestez) les vendre à ceux de Paris[6]. » On comptait alors sous la halle sept « étaux de bonneterie » qui servaient à la vente des bonnets, bas, mitons en tricot de laine.

La fabrication des bas de soie et de laine à l’aiguille subit, vers le milieu du xviie siècle, une révolution complète par l’introduction des métiers en France. Les ouvriers de Dourdan furent des premiers à s’en procurer, et Dourdan devint une véritable ville de manufacture. Le tricot à la main, beaucoup plus long à faire, fut dès lors laissé aux femmes et aux vieillards. Louis XIV ayant, par lettres patentes de février 1672, érigé en « maîtrise » la manufacture des bas de soie et autres ouvrages au métier, les fabricants de Dourdan se conformèrent aux statuts attachés sous le contre-scel desdites lettres et se réduisirent en corps de communauté[7]. L’arrêt du conseil du 30 mars 1700, où la ville de Dourdan est nommée « immédiatement après celle de Paris, » donna une nouvelle force à la manufacture de Dourdan, à laquelle la bonté renommée de ses produits assurait une vogue toujours croissante. Les « maîtres, » au nombre de trente, faisaient vivre tout le pays, suivant les rapports du temps, et cette communauté, dans ses jours de splendeur, tenait le premier rang parmi les corporations de Dourdan. Elle avait sa fête solennelle à la Saint-Louis et elle faisait faire à ses frais des services « lors des principaux événements qui intéressent le Roy et la famille royale. » Jamais elle ne se trouvait en déficit lors de la reddition de ses comptes devant le lieutenant général de police, et elle payait fidèlement tous les droits de confirmation, réunion d’offices, etc., inventés par le fisc. Les charges d’inspecteurs, contrôleurs, etc., y étaient exercées gratuitement par les gardes-jurés de la communauté. Les fils de maîtres n’avaient rien à payer pour leur réception, si ce n’est une cinquantaine de livres pour un repas offert aux gardes-jurés et 11 livres environ de droits accessoires. Quant aux étrangers, il leur fallait, pour être admis, acheter des lettres de maîtrise qui n’étaient plus taxées vers la fin qu’à 250 livres. Les brevets d’apprentissage valaient environ 125 livres.

Malheureusement, cette prospérité ne devait être que passagère, et moins d’un demi-siècle plus tard, la concurrence des puissantes manufactures de Picardie, les troubles apportés par la guerre avaient singulièrement diminué les profits des fabricants de Dourdan. L’arrêt du conseil du 25 mars 1754, autorisant indistinctement le transport des métiers dans toutes les villes du royaume, précipita la décadence. Dès 1745, sur les 30 maîtres il n’y avait plus que 12 marchands dont 4 seulement faisaient un commerce étendu. Les autres n’avaient que deux ou quatre métiers à laine, et plusieurs, quoique maîtres, se faisaient simples ouvriers et travaillaient pour les marchands. La soie se mit à renchérir d’une manière prodigieuse. En 1752, le subdélégué de Dourdan envoyait à l’intendant, qui l’en avait prié, trois paires de bas admirablement réussis, mais coûtant ensemble 52 livres 10 s. Les marchands diminuaient le nombre de leurs métiers et le salaire des artisans, car « au bureau de Paris » on n’augmentait pas les prix. Le pauvre peuple luttait avec désespoir et cherchait à soutenir la concurrence par le tricot à l’aiguille, dont le commerce était libre, si bien que la communauté jalouse s’en émut et demanda la réunion des deux commerces, comme à Orléans et à Paris. Le nombre des métiers, qui était encore de 100 en 1758, était tombé à 20 en 1772[8]. On n’entretenait plus alors cette fabrique expirante qu’en faveur de quelques anciens ouvriers chargés de famille qui, sans ce genre de travail, eussent été forcés de s’expatrier, comme le plus grand nombre l’avait fait. L’ancienne industrie finit par subsister à peu près seule et le travail à la main conserva quelque temps encore la vogue attachée au nom de Dourdan[9].

La révolution fit disparaître jusqu’aux traces de la « communauté » des fabricants de bas de Dourdan. Une heureuse circonstance s’est rencontrée qui a ramené en quelque sorte à Dourdan, sous une autre forme, une industrie analogue à la vieille industrie perdue. L’importante et honorable manufacture de MM. Dujoncquoy, installée à Ville-Lebrun, en 1835, à la porte de Dourdan, au bord de la rivière d’Orge, et complétée par la vaste maison de Pussay, fabrique aujourd’hui et exporte sur une grande échelle d’excellents ouvrages de laine spécialement destinés à la classe ouvrière et agricole, chaussons, bas drapés. Le lavage des laines, la filature, le tissage, le foulage, la teinture et l’apprêt, auxquels sont appliqués tous les progrès de l’industrie moderne, occupent un nombre considérable d’ouvriers du pays. Le cousage, détail très-important de la fabrication, est le travail journalier d’une grande partie des femmes de Dourdan, Sainte-Mesme, Saint-Martin, Corbreuse, Saint-Arnoult, Rochefort, les Granges, etc. Le tricotage est plus particulièrement réservé aux villages de Beauce. À voir, au seuil de leur demeure, travailler, comme jadis, les femmes de la contrée, on pourrait se croire encore aux jours de la vieille bonneterie dourdanaise. Les conditions seules ont bien changé : la concentration des forces, l’immense développement de la consommation ont centuplé le mouvement industriel et commercial, et les métiers de Ville-Lebrun produisent à eux seuls, chaque année, incomparablement plus que toute la communauté réunie des anciens fabricants de Dourdan.

À côté de la corporation des Bonnetiers était celle des Merciers, Toiliers, Drapiers, Épiciers, Chandeliers et Quincailliers réunis. Elle avait jurande, offices héréditaires, etc., et se gouvernait par les statuts de Chartres, homologués au bailliage de Dourdan en 1598. Ces statuts remontaient, à Chartres, à la seconde moitié du xiiie siècle. Renouvelés en 1358 par le roi Jean, confirmés par ses successeurs, ils avaient été révisés lors de la réorganisation des métiers par Colbert, en 1669. Chaque année, un service solennel le jour de Saint-Nicolas et une messe de requiem pour les défunts étaient payés par les derniers membres reçus en la communauté ; les jurés en charge étaient dépositaires d’une figure en bois doré et de deux bâtons servant le jour de Saint-Nicolas, déposés dans la chapelle Saint-Étienne. On comptait du temps de Louis XIII une quinzaine d’étaux de Merciers et autant de Drapiers sous la halle[10]. Il faut songer qu’alors Dourdan était un véritable centre où s’approvisionnaient, le samedi, presque tous les villages de l’élection. On comptait, en 1745, 18 maîtres merciers dont un tiers étaient pauvres ; en 1768, 17 épiciers, 12 drapiers, 6 fripiers. En 1776, le nombre des maîtres était de 22. La corporation eut plus d’un procès avec la communauté des fabricants de bas et fut déboutée, par arrêt, de sa prétention de vendre des bas « au métier ; » il est vrai que les fabricants furent mis eux-mêmes en contravention pour vendre du fil et coton au détail. D’autres difficultés s’élevaient à chaque instant avec les chaudronniers, et l’état du 4 septembre 1776 proposait la réunion de ceux-ci aux merciers, à cause des conflits au sujet de la quincaillerie[11].

Les Boulangers et Pâtissiers formaient un corps ayant jurande, par statuts semblables à ceux de Chartres et anciennement homologués au bailliage. Chaque année, le jour de la Saint-Honoré, ils assistaient à un service religieux, payé par le dernier membre reçu, et exhibaient leur bannière sur laquelle étaient des armoiries qu’ils avaient achetées moyennant 25 livres : tiercé en bandes de vair, desable et d’or[12]. Il n’en coûtait aux fils de maîtres pour être reçus dans la communauté qu’un repas de 30 livres ou environ, et les frais de la prestation de serment. À l’égard des « apprentifs, » outre le serment, ils devaient 30 livres qui servaient à un repas et autrefois se partageaient entre les membres. Les étrangers devaient acheter des lettres de maîtrise. On comptait à Dourdan, en 1745, 15 maîtres qui se nuisaient par leur trop grand nombre et dont pas un n’avait le moyen d’avoir « un grenier à bled. » En 1768, 14 boulangers employaient environ 1800 septiers de blé et étaient taxés tous ensemble à 90 livres de taille, à raison de 2 sols par livre du profit avoué. En 1776, sur 13 maîtres, 5 n’exerçaient plus. Les boulangers avaient eu bien de la peine à lutter contre les crises terribles du dernier siècle et les défiances de la multitude. Autrefois, c’étaient eux qui établissaient les mercuriales et fixaient le prix du pain. L’ordonnance royale de 1539 leur avait enlevé ce droit et avait ordonné les rapports hebdomadaires au greffe du bailliage et des tarifs invariables[13]. Quand les boulangers se plaignaient, l’administration faisait faire des essais de cuisson pour se rendre compte du profit.

La corporation des Bouchers avait reçu sa constitution à Dourdan, par lettres patentes de novembre 1 595, et ses statuts étaient moins exclusifs que ceux des autres communautés. Il n’y avait ni droit de réception autre que le repas volontaire de 30 livres, ni offices, ni gages, ni comptes, ni brevets d’apprentissage. Aussi les bouchers s’étaient-ils multipliés à Dourdan d’une manière exagérée. On voyait, à la fin du règne de Louis XIII, 26 étaux de bouchers sous la halle, sans compter 8 étaux à bouchers francs pour lesquels on avait dû prendre une partie des « petites halles. » Aucun village n’avait de boucherie et on ne trouvait de viande qu’à Dourdan. La réglementation sévère de l’administration supérieure ruina le métier. Plusieurs maîtres moururent insolvables. En 1745, on n’en comptait plus que 4 ; il y en avait 10 en 1768 ; 7 exerçaient en 1776. Les innombrables offices de surveillance et les droits créés par le fisc absorbaient la plus grande partie du bénéfice. Les bouchers prenaient des abonnements pour les droits d’inspecteurs, les quatre anciens et quatre nouveaux sols pour livre d’iceux, les droits de don gratuit, les deux sols pour livre sur tous les bestiaux débités, etc. Un seul boucher de Dourdan portait 957 livres, ce qui était énorme pour le temps[14]. Il y avait aussi les droits de l’église. La « dîme des agneaux » provoqua plusieurs sentences du bailliage de 1695 à 1700. Le privilége de vendre « la viande de carême » s’adjugeait chaque année au profit des pauvres moyennant une somme qui se partageait par tiers entre l’hospice et les charités des deux paroisses[15].

Bien qu’assez gênés pour la plupart, les bouchers de Dourdan, au dernier siècle, étaient très-fiers de leur corporation, et ils n’avaient pas négligé, sous Louis XIV, d’acheter des armoiries à la suite de l’édit de 1696. On n’avait pas manqué d’y mettre du rouge et ils portaient : tiercé en bande de vair, de sable et de gueules.

Les Chaircutiers avaient leur communauté et leur jurande spéciale par statuts de Chartres, homologués au bailliage en 1690. Ils avaient leurs offices d’inspecteurs, contrôleurs, leurs lettres de maîtrise, etc., mais point de service ni de repas. Au nombre de 8 maîtres en 1745, de 7 en 1768, de 6 actifs en 1776, ils avaient tous quelque autre profession, comme cabaretiers, laboureurs, jardiniers, et ne tuaient en réalité du porc que six à sept mois de l’année. Ils n’avaient pas de gros profits[16], et on proposa souvent de les réunir aux bouchers, mais l’esprit de corps s’y opposa.

La communauté des marchands cordonniers-savetiers avait adopté et fait homologuer au bailliage de Dourdan, le 4 octobre 1598, les statuts en usage à Chartres pour le métier des Sueurs (sutores), datant de 1484, et révisés en 1507[17]. Elle conservait une « représentation » de saint Crespin et saint Crespinien, qui servait le jour du service annuel dont la dépense montait à environ 24 livres. Le jour de leur réception, les fils de maîtres devaient 6 livres pour les deux jurés, une livre de cire, un repas de 24 livres, la prestation de serment avec ses honoraires, etc. Les étrangers jouissaient des mêmes prérogatives, s’ils épousaient une fille de maître et avaient travaillé dans la communauté. Sinon, les lettres de maîtrise s’achetaient 120 livres en 1767. Tous les trois mois, un droit de visite de 2 sols 6 deniers se percevait sur chaque maître au profit des jurés. Sous Louis XIII, il y avait dans la halle « 8 estaux servant au mestier de cordonnier, commençant près la montée de l’Auditoire. » Cent ans après, il y avait 10 maîtres réduits à la fourniture de la ville, car il existait des concurrents dans les environs. Cinq d’entre eux avaient deux ou trois garçons et gagnaient bien leur vie ; les cinq autres étaient souvent obligés de travailler pour leurs confrères. Une bonne aubaine, que ne négligeaient pas les cordonniers de Dourdan, était le passage des troupes ou des prisonniers de guerre à Saint-Arnoult. C’était souvent une occasion de débiter plusieurs centaines de paires de souliers.

Les Maréchaux-ferrants suivaient les statuts d’Étampes et les avaient fait reconnaître le 1er août 1665. On ne faisait pas grands frais dans la communauté, et, bien qu’elle eût payé des armoiries[18], elle se contentait d’une messe basse le jour de la Saint-Éloi. La réception ne coûtait pas cher, et celui qui reprenait le fond était dispensé de lettres de maîtrise moyennant une cinquantaine de livres que se partageaient les confrères. Les brevets d’apprentissage valaient 200 livres et se faisaient pour trois ans. Le métier n’était pas excellent à Dourdan ; aucune grande route ne traversait la ville ; on y voyait fort peu de chevaux, et le marché du samedi devait défrayer en grande partie les quatre ou cinq maîtres de la corporation. L’administration proposait de leur adjoindre les serruriers-taillandiers, avec l’horloger.

Les Chirurgiens et Barbiers n’étaient pas en jurande, mais se gouvernaient « par les statuts généraux de la Chirurgie et Barberie du Royaume. » Les deux professions étaient dans le principe exercées simultanément, mais « l’art » s’était séparé du « mestier » et les chirurgiens de Dourdan étaient devenus très-fiers[19]. Taxés à 88 livres, en exécution de l’arrêt de février 1745, ils n’avaient rien payé, se prétendant exempts. On citait à Dourdan, sous Louis XIII, Claude Mayol, docteur en faculté de médecine ; sous Louis XIV, Jacques Boudet, maître chirurgien, commis du premier médecin de sa majesté pour les rapports ; Jean de Cescaud, honoré du même titre ; Bernard de Laval, beau-frère de Pierre Le Camus, etc. Au siècle dernier, MM. Richard et Talibon se partageaient la clientèle avec un troisième confrère. Il s’était établi des concurrents dans plusieurs paroisses. Les visites au dehors étaient fort pénibles, à cause du mauvais état des chemins. Les plus pauvres personnes, « outre le gîte et la nourriture, » donnaient 12 livres. C’est ce minimum qui fut payé par l’intendance pour chacun des soixante-sept voyages faits en 1755, lors de l’épidémie de Guillerval et de Monnerville. Les médecins l’avaient bien gagné : ils avaient dû faire nombre d’états et de rapports sur la contagion, sur les médicaments et les bouillons qu’ils avaient distribués au nom de l’État. L’Hôtel-Dieu et les « charités » les occupaient beaucoup. Les règlements étaient sévères et les bénéfices assez restreints[20].

Les Barbiers-Perruquiers végétaient et se nuisaient les uns aux autres. En 1700, on comptait un seul perruquier à Dourdan ; il y en avait cinq en 1745 et sept en 1768. Deux d’entre eux, toutefois, avaient un garçon.

À côté de ces corporations régulières, enchaînées par des statuts et garanties par le privilége, s’exerçaient à Dourdan les autres commerces demeurés libres et les autres industries de première nécessité. Les Hôteliers-marchands de vin tenaient le premier rang. Nous avons, au chapitre de la « Ville, » lu en passant leurs nombreuses et antiques enseignes. Le métier, paraît-il, n’était pas mauvais, et les maisons se multipliaient rapidement au siècle dernier. « Il y a vingt cabaretiers-aubergistes, disait le rapport à l’intendance en 1745, mais il n’y a que cinq auberges en règle ; les autres sont des bouchons. Ils achètent leur vin aux vignerons du pays. » En 1768, le nombre des hôteliers était de dix et celui des cabaretiers de trente et un[21]. Bien que n’ayant pas jurande, ils étaient astreints à des droits pour les offices de contrôleurs, inspecteurs, etc., et ils avaient voulu des armoiries. Leur bannière, toujours bien suivie, portait : tiercé de vair, de sinople et d’azur.

Les Poissonniers (qui le croirait aujourd’hui ?) étaient nombreux jadis à Dourdan. Sous Louis XIII, la halle avait « huit estaux de poissonnerie. » Ce n’était pas la rivière d’Orge qui les défrayait, mais bien les « étangs du roy, » et le domaine percevait des droits sur la vente de ce poisson. — Les « Poulasliers réunissaient le commerce de « saline et marée » à celui des œufs et du beurre. — Les Jardiniers, au nombre d’une trentaine, et les Fruitiers, exploitaient le terrain autour de la ville, et comme le peuple vivait surtout de légumes, les jardins étaient d’un assez bon produit ; chaque arpent était taxé à 4 livres de taille, outre la taxe personnelle, qui variait de 2 livres à 2 livres 10 sols, suivant les forces.

Il y avait, dans l’élection, 4 à 500 arpents de terre propres à la culture du chanvre. Tous les ans, 200 arpents environ étaient ensemencés en filasse, et, en dépit des encouragements et des sollicitations de l’État, ce chiffre ne varia jamais beaucoup. Les cultivateurs vendaient une partie de la récolte à Chartres, Dourdan et Étampes, et, avec le reste, faisaient fabriquer de la toile pour leur usage chez les « tixerands » de Dourdan, qui étaient au nombre de treize il y a juste cent ans. Les Cordiers travaillaient comme aujourd’hui derrière le mur de la ville. Le chanvre était soumis à la dîme, et une sentence d’août 1505 maintenait le prieuré de Saint-Germain en possession de ladite dîme contre le curé de Saint-Pierre[22].

Une bannière à triple bande de vair, sinople et gueules, ralliait, lors des cérémonies religieuses, les Marchands de bois qui exploitaient la forêt, et sous les couleurs de vair, sable et argent, se groupaient à la fois les Charpentiers, les Menuisiers, Maçons, Bourreliers, etc., qui ne faisaient pas fortune et se nuisaient par la concurrence.

Tels étaient les principaux corps d’état qui, dans une petite ville comme Dourdan, faisaient vivre plus ou moins aisément une population laborieuse. Ainsi qu’on a pu le voir, la « corporation » ne paraît pas remonter, à Dourdan, à une époque bien reculée. Cette association des ouvriers faisant du travail un privilége et du principe de la libre élection un contre-poids aux droits du seigneur, était une des forces, une des garanties réclamées par « la commune. » Or, Dourdan, en échappant au régime communal, en conservant vis-à-vis de la royauté sa subordination et le rôle modeste que lui imposait d’ailleurs son importance secondaire, semble avoir échappé en même temps au régime industriel de la corporation et de la confrérie, du moins à l’époque où ce régime florissait dans ses indépendantes et égoïstes allures. C’est seulement au xvie siècle, lorsque la royauté elle-même prend l’initiative des corporations et des jurandes et en fait une question administrative et fiscale, que les métiers de Dourdan reçoivent des statuts (édits de 1581, 1597). L’industrie locale se façonne à cette réglementation exagérée qui impose des gênes, mais donne des garanties. Elle s’en plaint parfois et pourtant s’émeut quand Turgot veut y toucher ; et lorsque, à la veille de disparaître, les nouvelles communautés s’organisent à grands frais, le subdélégué de Dourdan chargé de l’enquête de 1776 termine son rapport à l’intendance par ces lignes instructives : « Ces corps subsistans, monseigneur, sont des éponges qu’on a seu presser au besoin ; les différentes finances qu’ils ont versées en différens temps en sont la preuve. Un ancien ministre avoit pour maxime qu’il falloit conserver les poules dont au besoin on mangeoit les œufs. Ce ministre connoissoit l’esprit nationnal : le François aime la gloriole ; le moindre privilége et la plus petite distinction lui font donner sans répugnance jusqu’au dernier écu de sa poche : qui vult decipi decipiatur. Je suis avec respect, Monseigneur, » etc. [23]. — La révolution n’hésita pas un instant à dévorer la prétendue poule aux œufs d’or, et l’un de ses premiers actes fut l’abolition complète des communautés.

La vieille halle à deux étages, sous laquelle et autour de laquelle s’abritèrent pendant des siècles les étaux du commerce de Dourdan, occupait la place de celle que nous voyons aujourd’hui, et son aspect antique, ses curieuses charpentes attestaient une origine reculée. Bâtie, dit-on, en 1228, sous la régence de la reine Blanche de Castille, mère de saint Louis, agrandie en 1450 et 1486, elle fut réparée en 1591, après le siége qui l’avait endommagée. Nos lecteurs peuvent s’en faire une idée en jetant les yeux sur le fac-simile de la vue de Dourdan, et pour les détails de construction nous renvoyons aux plans et coupes conservés à la mairie et soigneusement exécutés par M, Vanclemputte, architecte de la nouvelle halle en 1836.

Outre les marchés du samedi, deux foires annuelles attiraient à Dourdan un grand concours de vendeurs et d’acheteurs. La foire Saint-Laurent avait été très-anciennement érigée en faveur de la maladrerie, et c’est au « berceau Saint-Laurent » qu’elle se tenait, le 10 août, pour la vente des chevaux, des bestiaux et des grains. L’hospice, en héritant au xviie siècle des biens de la maladrerie, hérita en même temps des droits à percevoir à la foire Saint-Laurent. C’est ainsi qu’il était touché au profit des pauvres : pour le placage de chaque septier de grains, 1 sol — de chaque cheval, 15 deniers — d’une vache, 1 sol — d’un cent de bêtes à laine, 8 sols — d’un porc, 6 deniers — pour le langueyage d’un porc, 3 sols — pour l’essayage d’un cheval, 5 sols — pour chaque étal, 6 deniers, etc. Ces droits étaient affermés à bail au plus offrant. Des prétentions soutenues à la fois par l’hospice et la fabrique, au sujet du droit de mesurage, donnèrent lieu, en juillet 1698, à une transaction par devant l’évêque et le président de Lamoignon[24].

La foire Saint-Félicien, d’origine plus récente, est due à la grande duchesse de Toscane. Cette princesse ayant fait don en 1695, à l’Hôtel-Dieu de Dourdan, dont elle était la bienfaitrice, des reliques de saint Félicien, martyr, une fête annuelle fut instituée en l’honneur de la translation de ces reliques, le lundi qui suit le troisième dimanche de septembre. Les habitants de Dourdan voyant dans le grand concours de population attiré par cette solennité une occasion d’établir une foire nouvelle, en firent la demande par délibération du 21 septembre 1695, appuyée le 31 octobre suivant du consentement des officiers de la ville. L’administration de l’hospice, désireuse de tirer de là quelques profits pour ses pauvres, proposa un tarif de droits à percevoir par l’Hôtel-Dieu, et la grande duchesse soumit elle-même le tout à l’approbation du duc d’Orléans, seigneur de Dourdan. Un acte du conseil du prince du 9 août 1696, en autorisant la foire, renvoyait par devant le roi pour l’obtention définitive, et c’est à son cousin Louis XIV que la duchesse de Toscane alla porter en personne la requête des Dourdanais. « Il ne falloit pas moins que l’autorité de cette grande princesse, écrivait un contemporain, pour obtenir du roy l’établissement de cette foire, car quoyque le roy Louis XIV, naturellement bon et remply d’attentions aux besoins de ses sujets, fût très-porté d’inclination à répandre ses libéralités royales, il aimoit néantmoins qu’on le sollicitât et qu’on luy fist connoistre l’utilité de la chose pour laquelle on lui faisoit sa requeste, et comme cette princesse étoit fort estimée du roy, il luy accorda tout ce qu’elle luy demanda, mais franche de tous droits, avec le privilége que quiconque viendrait de fort loing pour la foire de Saint-Félicien, ne pourroit estre arresté ny inquiété pour raison de ce qu’il pouvoit devoir jusqu’à ce qu’il fût rendu chez luy en prenant un temps suffisant pour faire son voyage et conduire les marchandises qu’il amenoit et ramenoit de la foire en toute surreté, sans aucune crainte qu’elles fussent saisies. » — Les lettres patentes signées du roi furent religieusement enfermées dans la châsse avec les reliques.

Pendant les trois jours que durait cette foire, il se faisait à Dourdan, dans « le champ de foire Saint-Félicien, » en face du jeu de paume, un grand commerce de chevaux et de bestiaux, et il venait de très-loin des marchands de toute espèce : fripiers, toiliers, bijoutiers et quincailliers, qui disputaient aux bateleurs et baladins l’argent et la curiosité des paysans. Nos pères, plus naïfs que nous, saisissaient avec empressement cette occasion d’innocents spectacles, de réunions de famille et de simples réjouissances qui avaient bien leurs charmes. Ce qui attirait aussi un nombre considérable de cultivateurs, c’était l’achat des blés de semence qui avaient eu de tout temps une grande réputation à Dourdan, au dire de de Lescornay.

La foire Saint-Félicien et la foire Saint-Laurent subsistent toujours ; mais, ainsi que toutes les foires d’aujourd’hui, elles ont perdu, comme fêtes, une partie de leur vogue et de leur éclat.

Comme foire de bestiaux, la plus importante maintenant à Dourdan est la foire Ventôse, foire nouvelle qui date du commencement du siècle et se tient tous les ans le 23 février. On peut voir ce jour-là environ vingt mille moutons parqués au dessus de la ville, des troupeaux de vaches au Jeu de paume, plusieurs centaines de chevaux attachés aux parapets des fossés, et dans toute la ville un mouvement d’affaires considérable[25].

Nous avons peu de chose à dire de l’industrie et du commerce actuels de Dourdan. En dehors de l’important marché de grains dont nous avons apprécié les tendances modernes, on peut avancer que Dourdan n’est et ne sera jamais sans doute une ville « industrielle » : nous nous permettons d’ajouter qu’on ne saurait le regretter. Les vastes aménagements et les chantiers envahissants des grandes fabriques, leur mouvement inquiet, leur agglomération d’ouvriers conviennent peu à l’assiette resserrée de la vallée et de la ville, à l’esprit paisible d’une population dont les intérêts sont essentiellement agricoles. L’expérience le prouve d’ailleurs : Grillon, après un demi-siècle de coûteuses tentatives, d’éphémères réussites et de mécomptes nombreux, ne voit subsister que son moulin, et Potelet, las des essais d’usine, est redevenu une ferme. Si l’établissement d’un ingénieux et actif industriel de la localité paraît jouir d’une prospérité croissante, c’est parce qu’il répond aux besoins de la culture en lui fournissant des machines propres à aider le travail de l’homme[26]. Les vraies usines de la contrée, ce sont les moulins qui adoptent les uns après les autres tous les perfectionnements de la science moderne et doublent leur puissance pour doubler leur produit.

Le chiffre élevé et progressif des patentes, un coup d’œil jeté sur la ville prouvent suffisamment que toutes les industries et tous les commerces usuels sont aussi florissants à Dourdan que peut le souhaiter une cité de trois mille âmes. Le développement de la richesse et de la consommation, le régime de la liberté et de la concurrence ont singulièrement accru, depuis un siècle, la valeur des fonds et leur chiffre d’affaires. Communautés, corporations, priviléges, qu’on les regarde comme des lisières ou comme des entraves dans la marche sociale, sont, en tout cas, bien loin de nous. Pour Dourdan, c’est déjà de l’ancienne histoire et un souvenir plus qu’à demi effacé.

  1. Voir chapitre Ier.
  2. La minute de ce jugement est aux archives du Loiret. A. 1373.
  3. Voir chapitre IV
  4. Compte de Jacques de la Loy, 1646. — Arch. de l’Emp. Q. 1514.
  5. Rapports à l’intendance.
  6. De Lescornay, page 10.
  7. États fournis à l’intendance. — Archives du Loiret. C 72.
  8. Il était de 47 métiers à laine en 1768, et voici comment le rôle tarifé calculait alors leur mince produit : « Chaque métier peut faire par semaine 5 paires de bas de laine, soit par an 24 douzaines. Chaque douzaine revient à 30 l. et se vend 33 l. à Paris au bureau des bonnetiers. Le profit net n’est guère que de 50 sols, soit un produit annuel de 60 l. par métier. Chaque métier porte en conséquence 1 l. 10 s. de taille.

    À l’égard des ouvriers, la taille est proportionnée à leurs forces depuis 3 paires de bas jusqu’à 8 par semaine, dont ils ont 10 s. de façon l’un dans l’autre. On les a distingués en trois classes : de 50 l. de gain et 1 l. de taille ; 100 l. de gain et 1 l. 10 s. de taille ; 150 l. de gain et 2 l. 10 s. de taille. Même règle pour les métiers à soie, pour les fouleurs, teinturiers, etc. — Quant au tricot à la main, il est d’un objet plus important dans la contrée que le travail au métier. »

  9. La réclame de l’almanach d’Orléans pour 1783 est assez instructive : « Dourdan est, dit-on, le seul endroit du royaume où tous les ouvrages qui le concernent sont traités à l’aiguille. Ils sont exécutés soit en laine, en fil et en soie, dans toutes grandeurs, façons et tous degrés de finesse désirables. On y fabrique aussi au métier. — On y fait à l’aiguille des bas de laine et de fil unis et à côtes, ordinaires, fins, et très-fins ; bas de soie ordinaires, fins et très-fins, unis, à côtes, à quadrille et à côtes guillochées ; gants, mitaines de soie unies et à jour; grands et petits mitons. — On y fait aussi des bas de soie au métier ainsi que des bas de laine de toutes qualités, plus estimés et moins chers que les bas de Paris. — Les principaux marchands en gros pour cette fabrique, dont le commerce s’étend jusqu’aux provinces les plus éloignées, sont : MM. Lefort-Adam, Lefort-Latour, Lambert-Lonchamp. »
  10. « 12 étaux servant au mestier de drapier dans l’allée du milieu de ladite halle, 6 de chaque côté, commençant vers la boucherie de ladite halle, tirant vers le marché au bled — autres étaux de drapier, et 8 servant au mestier de mercier, commençant près le pied de la descente de l’auditoire, montant devers le marché au bled. — Autres commençant près la monstre de Dourdan, dévalant vers le pillory droict en ladite halle. Du cotté de ladite monstre, il y a 4 étaux un compris en la croupe de l’allée du milieu, etc. » — Comptes de J. de la Loy.
  11. Archives du Loiret. C. 72.
  12. Bibliothèque Impériale. Armorial général mss. Orléans.
  13. Par règlement du bailliage de Dourdan du 23 décembre 1617, le pain blanc de fleur de farine de 12 onces cuit et rassis valait :
    1 sol quand le septier de bon froment valait 7 l. 10 s.
    2 sols 15 l.
    3 sols 22 l. 10 s.
    et le pain bis blanc de méteil pesant 9 livres valait :
    10 sols quand le septier de méteil valait 9 l. 16 s.
    20 sols 3 deniers 18 l. 18 s.
    30 sols 38 l.
    — Voir le Chapitre précédent.
  14. La taille était fixée à 2 s. par livre du profit et le profit évalué à 4 l. par bœuf, 1 l. par veau et 10 s. par mouton. Sur 8 bêtes, le boucher était réputé tuer 1 bœuf, 3 veaux et 4 moutons. — Cadastre de 1768.
  15. Le bail qui était de 48 l. en 1683 s’élevait à 400 l. le 22 février 1786. Le preneur s’engageait dans le dernier cas à vendre seul, pendant le carême, à toute personne présentant un billet de permission du curé, de la viande de bœuf, veau et mouton à 8 s. la livre l’une dans l’autre, à peine de confiscation pour la viande de vache ou de taureau. — Archives de l’hospice. E. 8.
  16. Pour la taille, le profit était estimé à 1 livre par porc et la taille assise à raison de 2 s. par livre du profit. La consommation annuelle était évaluée à 300 porcs.
  17. Ordonnances des rois de France. XIX, 332.
  18. Tiercé en bande de vair, sinople et hermine.
  19. Leurs armes étaient : Tiercé en bande de vair, sinople et sable.
  20. Voir le Chapitre de l’Hôtel-Dieu.
  21. Rôle des tailles de la ville.
  22. Archives d’Eure-et-Loir. — Fonds de Saint-Chéron.
  23. Archives du Loiret. C. 72
  24. Archives de l’Hôtel-Dieu. B. 31. 12, 14.
  25. Cette foire portait aussi le nom de Foire-Lambert, du nom du sieur Lambert, qui avait été un des promoteurs de son institution.
  26. La grande fabrique de machines à battre, brevetées, de M. Gautreau, occupe, au-dessus de Dourdan, de vastes ateliers. — Non loin de là est la scierie mécanique de MM. Adenis.