Chronique d’une ancienne ville royale Dourdan/4

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CHAPITRE IV

PERSONNES ET BIENS D’ÉGLISE À DOURDAN AU XIIIe SIÈCLE.


Sans répéter ici ce que nous avons pu dire sur ce sujet dans les chapitres précédents, et ce que nous aurons occasion de dire dans les chapitres spéciaux que nous consacrerons plus tard aux deux paroisses de Dourdan, nous croyons utile de préciser l’état ecclésiastique de Dourdan au xiiie siècle. En énumérant quelques-uns des biens possédés alors par le clergé, nous aurons occasion de faire plus directement connaissance avec certains éléments de la vie locale.

Par suite de la donation de l’évêque Goslin, l’église Saint-Germain, devenue le prieuré Saint-Germain, était desservie par des chanoines dont le prieur était spécialement chargé du soin des âmes, prior curatus. Le collateur était l’abbé de Saint-Chéron-lès-Chartres. C’était lui qui détachait de son couvent les chanoines réguliers qui formaient le clergé de Dourdan. C’était à lui que le roi Philippe-Auguste avait dû s’adresser pour le service de la chapelle Monsieur S. Jehan du château. C’était lui, en un mot, qui conservait sur ses « frères » la haute main, et jouissait, avec son couvent, de la plus grande partie des grosses dîmes de Dourdan. Mais outre la suprématie abbatiale, il y avait la suprématie épiscopale et archidiaconale. Dourdan, nous l’avons dit, faisait partie du Grand Archidiaconé, le premier des archidiaconés du diocèse de Chartres et, dans le grand archidiaconé, il appartenait au Doyenné de Rochefort, l’un des six doyennés relevant du grand archidiacre[1]. Les archidiacres, dont l’institution n’est pas antérieure au ixe siècle, avaient, comme on sait, la charge spéciale de visiter les églises de leur archidiaconé et de veiller à la discipline ecclésiastique. Ils percevaient les revenus des cures vacantes, étaient juges ecclésiastiques de leur district et avaient une cour, un official et des sergents. Les paroisses inspectées devaient à l’archidiacre le droit, généralement converti en argent, de procuration, c’est-à-dire le gîte et la nourriture pour lui et ses gens.

L’évêque de Chartres avait sur les paroisses de Dourdan son droit de visite, et Saint-Germain figure en tête de la liste des « procurationes episcopi Carnotensis in majori diaconatu, » extraite d’un pouillé du diocèse de Chartres rédigé dans la seconde moitié du xiiie siècle[2]. D’après cette même pièce, le nombre des paroissiens de Saint Germain était alors de 220. Mais par paroissiens (parochiani) il faut entendre les chefs de famille, et en multipliant ce nombre par une moyenne de quatre têtes, comme pour l’évaluation des habitants par feux, on obtient un chiffre approximatif de 880 personnes.

L’estimation du revenu de Saint-Germain est de 80 livres[3]. C’était de beaucoup la plus riche des paroisses des environs, dont quelques-unes pourtant, comme Saint-Arnoult, Châlo-Saint-Mard, et surtout Sonchamp, étaient alors plus peuplées[4]. Par suite de donations ou en vertu du droit paroissial, Saint-Germain ou, pour mieux dire, le couvent de Saint-Chéron jouissait à cette époque de dîmes assez fructueuses et fort recherchées sur les vignes qui couvraient alors une grande partie du territoire de Dourdan. Ces dîmes furent souvent l’objet de contestations et de procédures qui fourniront dans la suite de ce chapitre plus d’un curieux détail. Comme l’église de Saint-Léonard des Granges-le-Roy avait été, en même temps que Saint-Germain, donnée à l’abbaye de Saint-Chéron, les droits et les prétentions de l’abbaye s’étendaient aussi sur ce territoire voisin de Dourdan.

Quand les chanoines de Saint-Chéron avaient pris, au xiie siècle, possession de la paroisse de Saint-Germain, ils avaient entrepris la reconstruction de l’église très-probablement sur l’emplacement d’une église plus ancienne. Des vestiges de constructions de la fin du xiie siècle se retrouvent, en effet, dans le chevet remanié du vaisseau actuel. Mais c’est au xiiie siècle que remontent le plan complet et l’exécution d’ensemble de l’édifice, faciles à reconnaître sous les modifications, les restaurations tant de fois nécessitées par les outrages du temps et surtout des hommes. Le prieuré attenait à l’église et regardait la vallée, c’est-à-dire le plein midi. Le terrain qui en dépendait, augmenté au siècle suivant par la munificence des seigneurs, entourait à peu près l’église, et s’étageait en terrasses au-dessous des contre-forts. Une belle pièce souterraine, que nous décrirons ailleurs, avec voûtes en plein cintre soutenues par des piliers aux massifs chapiteaux, existe encore sous les bâtiments du presbytère. Il est difficile de voir dans cette sorte de crypte, malgré son aspect imposant et sa construction très-ancienne, un lieu consacré au culte, une dépendance de l’église primitive. Il est beaucoup plus naturel de croire que c’était la cave, le cellier dans lequel les chanoines resserraient le vin des dîmes, tandis qu’à côté se trouvait la grange pour les dîmes de grains.

A l’extrémité orientale de la ville s’élevait le moûtier Saint-Père, au haut de la rue de ce nom, contre l’église Saint-Pierre, sur une éminence qui dominait le faubourg Grousteau et toute la prairie de Dourdan. Là demeuraient les moines de Morigny, l’abbaye étampoise dont la « vigne » symbolique avait étendu ses rameaux jusqu’à la petite ville royale de Dourdan.

Ils desservaient la paroisse qui n’était pas bien considérable : car le pouillé du diocèse de Chartres déjà cité ne lui donne que 36 paroissiens, environ 150 personnes, et ils exploitaient les terres qui dépendaient de l’église, principalement le clos Saint-Père, sis au Puits-des-Champs. Au modeste prieuré attenaient un jardin dans lequel était le cimetière des frères, et quelques vignes en terrasse sur la rue Grousteau. En 1232, un moine qui paraît avoir été un des prieurs du moûtier Saint-Pierre et qui était devenu abbé de Morigny sous le nom de Robert II, dit de Dourdan, jouissait d’une grande réputation de sagesse dans son ordre, et le cartulaire de l’abbaye[5] a conservé les règlements qu’il fit cette année-là pour le bon gouvernement de son couvent.

En 1257, sous l’abbé Nicolas, le vendredi avant la nativité de saint Jean-Baptiste, l’évéque de Chartres, Mathieu, ce prélat célèbre par son humilité et sa vie frugale, accorda un grand privilége au prieuré de Saint-Pierre. Considérant que les ressources dudit prieuré étaient tellement faibles et exiguës, adeo sunt tenues et exiles, qu’elles ne suffisaient pas à payer sans grande gêne le droit de visite ou « procuration annuelle » de l’évêque, il accorda « qu’il ne serait payé à l’avenir, pour ce droit, que trente sols parisis[6]. » Le total porté pour Saint-Pierre aux « estimations » du pouillé était de 10 livres.

Non loin de Saint-Pierre était le faubourg Saint-Laurent, qui avait emprunté son nom à la maladrerie élevée en dehors de la ville, près du chemin des Granges, au pied de la butte de Normont. Dans un repli de terrain exposé au nord et placé dans le courant d’air de la vallée, se dressait l’asile des pauvres lépreux. Un enclos renfermait des vignes et la chapelle, vaisseau oblong sans aucun ornement, percé de trois portes. L’une d’elles donnait accès aux lépreux dans les bancs qui leur étaient réservés, et ouvrait sur un jardin au bout duquel était le triste bâtiment du refuge. Il portait, suivant un titre du temps[7], le nom de Maison de Saint-Lazare : car c’étaient les religieux de cet ordre qui la desservaient. Connu dès les premiers siècles en Palestine et dévoué aux pèlerins et aux lépreux, l’ordre de Saint-Lazare avait rendu de grands services aux croisés. Chassés par les Sarrasins, ses membres s’étaient retirés en France en 1137, sous la protection de Louis VII, qui leur donna sa maison de Boigny, près d’Orléans, et la maison de Saint-Lazare, près Paris. Saint Louis les confirma à son tour, et on comptait déjà de son temps deux mille léproseries en France.

La léproserie de Dourdan, signalée, comme on le verra tout à l’heure, dès 1216, par des pièces de procédures au sujet d’un conflit depuis longtemps pendant avec les chanoines de Saint-Germain, et déjà propriétaire à cette époque de terres et de vignes sujettes à dîmes, tant à Dourdan qu’aux Granges-le-Roy, remonte évidemment aux premiers temps de l’institution, et tout porte à croire que Louis VII et sa femme la reine Adèle, les fondateurs de Saint-Lazare en France, dotèrent, dès l’origine, d’une maison de lépreux le village royal qu’ils affectionnaient, et s’entourèrent à Dourdan des religieux hospitaliers, comme ils s’étaient entourés des moines de Grandmont en créant le couvent de Louye[8].

Pour comprendre et apprécier le bienfait, il faut se rappeler la terreur légendaire qu’inspirait à tous l’affreux mal rapporté d’Orient par les croisés et dont la contagion n’épargnait personne, la séquestration absolue à laquelle on condamnait les malades, la cérémonie bizarre et lugubre par laquelle on les retranchait du monde. Un prêtre allait chercher le lépreux à sa demeure et le conduisait à l’église porté sur une civière et couvert d’un drap noir, au chant du Libera. Après une messe, célébrée suivant un rituel spécial, le lépreux, toujours couvert d’un drap noir, était porté au seuil de l’église et aspergé d’eau bénite, puis processionnellement conduit hors de la ville avec des chants de deuil. Lorsque le cortége était arrivé à la léproserie, le prêtre adressait une série de défenses au lépreux debout devant lui : « Je te défends d’entrer dans les églises, aux marchés, aux moulins, fours et autres lieux publics. — Je te défends de laver tes mains et les choses dont tu te sers dans les ruisseaux et les fontaines. — Je te défends d’aller en autre habit que celui dont usent les lépreux, » etc. Et le passant, quand il rencontrait sur son chemin le malheureux, se détournait au son bien connu de la crécelle, ou, s’il avait la charité de donner un denier d’aumône, il le laissait tomber dans l’écuelle qui lui était tendue au bout d’un long bâton. Riches et pauvres étaient soumis à ce dur ostracisme, et quand la lèpre s’était étendue sur un homme, cet homme, fût-il prêtre, fût-il noble, était fui comme la peste qu’il portait.

Une découverte intéressante est venue récemment attester l’ancienneté de la léproserie de Dourdan. Un sceau du prieur de Saint-Laurent a été trouvé dans le jardin d’une maison du faubourg d’Étampes, non loin du quartier qui portait jadis le nom de Saint-Ladre, et s’appelle encore aujourd’hui le Madre. Ce sceau, en cuivre, de forme ovale, très-bien conservé et fournissant des empreintes très-nettes, a seulement perdu l’anneau qui servait à le suspendre. Il mesure 53 millim. de long sur 33 de large. Dans le champ est gravé un agneau avec un drapel en pal. Autour se lit, en beaux caractères du xiiie siècle, la légende suivante : sm prioris sci. lavrencii. ad. cas. (causas). Ce sceau aux causes était destiné à être apposé sur les actes judiciaires émanés du prieur[9].

A quelques centaines de mètres de Saint-Laurent, s’élève le coteau des Jalots, d’où la vue embrasse tout le panorama de Dourdan et de la vallée, et dont les pentes sablonneuses, garnies de bois médiocres, se couvraient sur plusieurs points, au xiiie siècle, de vignes étagées. C’est un des lieux les plus élevés du territoire de Dourdan, et, par sa situation, sa solitude, parfaitement convenable pour un monastère. Aussi, les religieux de Saint-Augustin de l’abbaye de Claire-Fontaine, dans la forêt Yveline, fondés ou tout au moins confirmés en 1164 par l’évêque Robert, et enrichis du privilége de mainmorte par Philippe-Auguste, en 1207, avaient établi aux Jalots une sorte de colonie rurale qui exploitait les anciens champs de Biaurepère (Beaurepaire), cachés dans un repli solitaire de la vallée, au pied du coteau, non loin de Roinville, et défrichait des terres couvertes de bois pour les rendre à la culture. La maison, comme les terres, était sur la paroisse Saint-Germain, et c’est encore une question de dîmes et de droit paroissial qui mettra les religieux des Jalots en concurrence avec les chanoines de Saint-Germain.

Le prieuré de Louye, bien qu’un peu plus éloigné de Dourdan, lui appartient réellement. Il formait, au xiiie siècle, le centre religieux le plus intéressant peut-être de son territoire. Il servait de retraite aux austères bons-hommes, qui suivaient dans toute sa pureté primitive la règle sévère de leur fondateur[10]. L’inventaire des biens de Louye, dressé en 1696, ne rapporte aucun titre qui puisse faire supposer que, pendant les xiie et xiiie siècles, cette maison ait eu d’autres possessions que l’enclos donné par Louis le Jeune et les rentes en grains et en argent concédées sur les Templiers de Paris par la reine Alix. Les religieux, d’abord nombreux, y avaient été réduits, et, dans un chapitre général de l’ordre tenu à Grandmont en 1295, Louye n’est destiné que pour sept religieux seulement, et sa pension annuelle à la maison-mère fixée à 20 livres.

Les fossés d’enceinte, qui appartenaient au monastère, renfermaient un terrain d’une contenance totale de 453 arpents environ, dont 346 en bois et 96 arpents, 72 perches en terres labourables, trop ombragées par la haute futaie et ravagées par le gibier. Cette clôture extérieure ou grande clôture renfermait une enceinte intérieure ou petite clôture. Dans cette dernière se trouvaient l’église, les bâtiments claustraux et réguliers, le jardin et les dépendances servant au couvent et à l’exploitation. Ce double enclos s’appelait aussi franchise, parce qu’il jouissait des nombreux et beaux priviléges accordés à l’ordre de Grandmont par les rois et les souverains pontifes : exemption de la juridiction épiscopale et ordinaire du diocèse ; permission aux religieux de sonner les cloches et d’officier même en temps d’interdit général et d’exercer les fonctions curiales à l’égard de leurs domestiques et commensaux ; exemption de toute dîme, pour tout ce qui se recueillait dans l’enclos, de toute mouvance, cens, servitudes, tailles, logement de gens de guerre, etc. ; droit de haute, moyenne et basse justice dans l’étendue de l’enclos [11].

Dans les siècles suivants, tour à tour favorisé par les seigneurs de Dourdan, ou ravagé par la guerre, le prieuré de Louye acquit et perdit successivement des biens assez considérables et des rentes nombreuses sur le territoire de Dourdan et sur les territoires voisins. La perception d’une partie des dîmes de la paroisse Saint-Germain, en lui imposant quelques charges, forma aussi une des principales sources du revenu du couvent. Dès le xiiie siècle, c’est une matière à litige et l’occasion d’un long procès avec les chanoines de Saint-Chéron.

Nous devons mentionner enfin, bien qu’elles n’aient jamais été présentes à Dourdan que par leurs procureurs, les dames de l’Umilité-Notre-Dame, ou dames de Lonchamp, qui, par la cession de Jean Bourguignel, jouissaient du champart seigneurial à Dourdan et aux Granges. Elles ne tardèrent pas à y ajouter, par diverses acquisitions, une foule d’autres droits, qui leur constituèrent, à une certaine époque, une censive très-importante sur laquelle nous aurons occasion de revenir [12].

Voilà, en abrégé, quels étaient au xiiie siècle les principaux établissements religieux de Dourdan, et les personnages importants qui, à titre de propriété ou d’aumône, possédaient sur le territoire une partie du sol ou de ses produits. Un certain nombre de pièces du temps, qui ont échappé à la destruction, révèlent d’une manière intéressante les droits, les prétentions, les relations de ces divers personnages. Nous en donnerons ici l’analyse, en renvoyant, pour quelques-uns des textes les plus intéressants, aux pièces justificatives[13].

En avril 1209, sous le règne de Philippe-Auguste, se clôt entre les bourgeois de Dourdan — burgentes de Dordano — et le chapitre de Saint-Chéron un long différend au sujet de la dîme de toutes les vignes situées « dans la paroisse Saint-Germain, » qui n’avait point encore été payée et que les chanoines réclamaient d’après leur droit paroissial. L’affaire avait été longtemps débattue, — causa diutius agitata ; — enfin, grâce à la médiation de gens de bien, une composition et paix à l’amiable se fait par-devant trois chanoines de Chartres, juges délégués à cet effet, et les parties signent l’obligation (cyrographum) suivante : les bourgeois de Dourdan et leurs héritiers rendront annuellement, au temps de la vendange, à la réquisition des chanoines, par chaque arpent de vigne, quatre setiers de vin de cuve, pressé au pied (pede pressi), à la mesure actuelle du pays, sans augmentation ou diminution, suivant la récolte. Les vignes ne rendront rien avant la cinquième année de leur plantation. Si les chanoines se défient de la probité des détenteurs, ils pourront exiger le serment une fois et devront s’en contenter[14].

En 1217, par-devant deux chanoines de Paris, juges délégués par le pape, est signée, à la demande des parties, une transaction entre l’abbé de Saint-Chéron et le curé des Granges, « au sujet des dîmes des vignes et menues dîmes possédées à Dourdan par ce dernier. » Le procureur de Saint-Chéron revendique pour le couvent ces dîmes au nom du droit paroissial, et le curé des Granges, Barthélemi Jorri, après preuve et délibération, se décide à reconnaître qu’il rendra chaque année de bonne foi au couvent la dîme des vignes. Quant aux menues dîmes, tant qu’il vivra, il les recueillera au nom du monastère et, en reconnaissance, il devra, au jour de la collecte des dîmes, 2 deniers. Après son décès, les dîmes reviendront intégralement au monastère.

En mars 1213, une donation de l’évêque de Chartres, Renaud, aux frères de Louye devient l’origine d’un interminable procès entre Saint-Chéron et Louye. Renaud, ayant acheté « quelques dîmes menues et grosses sur les paroisses de Dourdan et des Granges » de Robert de Guillerville (de Willervilla), avec l’assentiment et mainlevée des personnages dont relevaient les terres, entre autres Hugues de Marchais (de Marchesio), les donne en pure et perpétuelle aumône aux frères de Louye[15].

Malheureusement, l’évêque mal informé donnait ce qui appartenait à un autre : le vendeur, Robert de Guillerville, détenait injustement lesdites dîmes au préjudice des chanoines de Saint-Chéron, et ceux-ci s’étaient empressés de former opposition. En conséquence, délégation de l’abbé de Saint-Victor et du prieur de Sainte-Geneviève de Paris, — premier décret du doyen de Rochefort donnant raison à Saint-Chéron et demeuré sans exécution. — Au bout d’un an, second décret du doyen de Chartres et excommunication. — Accord entre l’abbaye de Saint-Chéron et les frères de Louye, pour faire juger leur cause par des arbitres, avec une amende de 100 livres parisis en cas de dédit et cautions fournies de part et d’autre. — Sentence arbitrale, de février 1219, rendue par l’archidiacre de Paris et le chanoine Gautier Cornu, le futur archevêque de Sens, mettant les abbé et couvent de Saint-Chéron en possession de toute la dîme en blé et en vin, et menue dîme venant de Robert de Guillerville, à la charge de payer en quatre ans, au couvent de Louye, un dédommagement de 160 livres parisis, avec clauses soigneusement formulées[16]. — Confirmation, approbation du jugement par l’évèque de Chartres en mars 1219, la veille du dimanche de l’Annonciation, jour « où le sceau de l’abbaye de Saint-Chéron a été brisé en présence de l’évêque par l’abbé et le prieur, » par suite du changement d’abbé. — Enfin quittance des frères de Louye (de Auditorio) des 160 livres représentant le prix d’achat des dîmes de Guillerville, et abandon complet de leurs droits sur lesdites dîmes[17].

En même temps que les frères de Louye, les lépreux de Dourdan étaient l’objet des poursuites du couvent de Saint-Chéron. Il s’agissait aussi de dîmes de vignes injustement retenues sur les paroisses de Saint-Germain de Dourdan et Saint-Léonard des Granges. — Réclamation à laquelle les lépreux ne répondent pas, — jugement rendu contre eux à Paris par contumace, — au bout d’un an second décret par contumace, — ordre au sous-doyen de Chartres (nov. 1218) d’envoyer en possession corporelle desdites dîmes les chanoines de Saint-Chéron. — L’année suivante, mandement du chapitre de Paris au curé de la Forêt-le-Roi d’excommunier les lépreux et mendiants de Dourdan qui refusent de payer la dîme et P. Jorri qui recueille indûment celles de Semont[18]. — En janvier 1222, accord entre les parties : les lépreux paieront la dîme de leurs vignes aux chanoines de la même manière que les autres bourgeois, avec une exception pour l’enclos qui est au-dessus de leur maison de Saint-Lazare, et la vigne qui est au-dessous de la route[19].

La présence et les propriétés des moines de Clairefontaine installés aux Jalots devaient donner lieu aussi à des questions de dîmes entre la paroisse et les colons implantés sur le territoire. Chacun défendait ses prétentions, ses droits, ou ses priviléges, et c’était justice. Les éléments de la cause étaient souvent complexes, les droits confus, les priviléges obscurs, et c’était, après tout, la dîme qui faisait vivre les intéressés. Donc, le différend de Saint-Chéron et de Clairefontaine porté devant le chapitre de Paris, et soumis à un arbitrage, à peine de quarante livres parisis de dédit, se termine par un compromis, en octobre 1219, et il est convenu que les chanoines de Saint-Chéron prendront la cinquième partie des grandes dîmes des terres anciennement cultivées sur le territoire de Biaurepère de la paroisse Saint-Germain ; mais qu’ils n’auront rien à prétendre sur les terres nouvellement défrichées et la nourriture des animaux. Le couvent de Clairefontaine paiera une petite restitution pour le passé. Les chanoines de Saint-Chéron auront droit paroissial sur la maison que les chanoines de Clairefontaine possèdent sur Saint-Germain[20].

Le xiiie siècle est, pour l’église de Dourdan, l’époque des donations pieuses et des cessions charitables. L’exemple des rois est suivi par les grands seigneurs, et l’abandon de dîmes ou de menues redevances de la terre devient, pour plus d’un riche propriétaire de la contrée, un moyen de s’assurer après lui de fidèles prières ou de perpétuels anniversaires. La famille de Masserie figure parmi les plus généreuses. En mars 1230, Jean de Masserie engage au prieuré la tierce partie des dîmes des Granges-le-Roy. — En juin 1234, Jacquelin de Masserie, chevalier, du consentement de son frère Robert, fait don aux chanoines de Saint-Chéron de toute la menue dîme qu’il possédait dans les paroisses de Saint-Germain de Dourdan et de Saint-Léonard des Granges, et, en reconnaissance, lesdits chanoines s’engagent à célébrer chaque année, en mars, dans l’église de Saint-Chéron un anniversaire pour le donateur et sa famille. — En mars 1247, Jacques de Masserie et sa femme Agnès renoncent aux droits qu’ils pouvaient partager avec les chanoines de Saint-Chéron et les prieurs de Saint-Germain et des Granges, dans les dîmes des vignes établies ou à établir à Dourdan. Ils y renoncent pour eux et pour les bourgeois de Dourdan ou autres qui, de leur fait, pourraient élever quelques prétentions. Lesdits bourgeois prêteront une fois dans leur vie serment à Jacques ou à ses héritiers de ne point contrevenir aux présentes dispositions. Jacques, sa femme et leurs héritiers toucheront, une fois dans leur vie, cinq sous parisis par chaque arpent des vignes susdites, suivant l’estimation des arpents qui sert de base à la récolte des dîmes par les chanoines et prieurs.

En mai 1233, donation par Perrot Joly de la dîme qu’il avait à Dourdan et confirmation par Pierre Joly, en novembre.

En mai 1235[21], cinq hostises sises devant l’église de Saint-Germain sont données aux chanoines de Saint-Germain de Dourdan par Renaud du Château, avec les droits et revenus y attachés : trois sous et un setier d’avoine pour cens et taille de chacun des hôtes ; plus les corvées, droits de forragium, roagium, tunleium, justitia fusi sanguinis et latronis. En reconnaissance, chaque jour, les chanoines, à la première heure, célébreront une messe « dans l’oratoire du Crucifix » et entretiendront à toujours d’huile une lampe allumée. Les trois sœurs de Renaud, leurs maris, leurs fils et leurs filles, donnent leur consentement à cette donation ; Pierre de Masserie s’en porte garant et de nombreux témoins assistent.

En 1248, le samedi avant Lætare, Nicolas Esgaré et Euphémie sa femme donnent en pure aumône à l’abbé de Saint-Chéron la cinquième partie d’une maison située dans la censive du prieur de Saint-Germain et touchant sa demeure, et lui vendent les quatre autres parties pour la somme de 12 livres. Suivent le consentement de Sédélie, femme de Guillaume de Broë, de Pierre et d’Erembard, enfants de Nicolas et d’Euphémie.

En mars 1254, Mathieu de Papilion donne au prieuré de Saint-Germain de Dourdan, pour l’anniversaire de son père et le sien, une vigne sise près de la fontaine de Bonniveau (Bonnivallis), dans la censive du prieur.

Il y avait déjà longtemps, au xiiie siècle, que « religieus home le prieur de Saint-Germain de Dourdan et si prédécesseur pour raison de leur meson et de leur prieuré de S. Germain, » étaient « en possession de prandre et recevoir au moulin de Choiseler un mui de blé de rante chacun an. » C’est ce que confessa devant Gille Cortoys et Nicholas Deville, prévôts de Dourdan, « le mardi après les brandons, » l’an 1281, Julienne de Choiseler, veuve d’Amauri de Choiseler, en présence de plusieurs témoins, entre autres du meunier Jehannot[22].

En 1290, Jeannot, fils de Robert le Charretier (Quadrigarii), donne au prieur de Saint-Germain une rente annuelle de 4 setiers de vin, pour l’anniversaire de sa mère et de sa belle-mère.

  1. L’évêché de Chartres, le premier des suffragants de la métropole sénonaise, mesurait près de 200 kil. de long sur 160 de large, et absorbait, en totalité ou en partie, la Beauce, le Saltus du Perche, les Pagi Chartrain, de Dreux, de Madrie, de Pinserais, de Dunois, de Vendôme et de Blois, c’est-à-dire les anciens districts administratifs que l’érudition moderne a groupés sous la rubrique « civitas Carnotensis » du Notitia provinciarum et civitatum Galliæ, et qui se retrouvent assez bien dans la division en archidiaconés.

    Le grand archidiaconé renfermait trois cantons du Perche, et s’étendait sur le Chartrain et l’Étampois. Il comprenait dans ses six doyennés (Épernon, Auneau, Rochefort, Brou, Nogent-au-Perche, Courville) 223 églises paroissiales.

    Le doyenné de Rochefort, qui représentait une fraction de l’ancien pagus Stampensis, renfermait tout l’Étampois chartrain et une partie de la Beauce. Sur les soixante-sept paroisses qu’il comprenait, cinquante-et une appartiennent aujourd’hui au diocèse de Versailles ; Dourdan est de ce nombre. — Voyez de Lépinois et Merlet, Cartulaire de N.-D. de Chartres. Introd., p. XLVII, etc.

  2. Cité au cartulaire de Saint-Père de Chartres, publié par M. Guérard, in-4o, 1840, tome I. — Tiré d’un manuscrit de la Bibl. Imp., coté cart. 43, et d’un manuscrit de la bibl. de Chartres, connu sous le nom de livre blanc.

    A la suite de la paroisse Saint-Germain, fournissent procuration à l’évêque dans le doyenné de Rochefort : Saint-Pierre de Dourdan ; — l’abbaye de Claire-Fontaine ; — Bonnelle (Bonella) ; — Saint-Arnoult ; — Bretencourt (Bertocuria) ; — Boinville-le-Gaillard (Boenvilla), etc.

  3. La livre valait environ 25 fr. à la fin du xiie siècle, et comme le pouvoir de l’argent est de nos jours quatre fois plus faible qu’il ne l’était alors, la livre valait environ 100 fr. de notre monnaie. (Guérard.)
  4. Voici la comparaison avec plusieurs paroisses des environs :
    PAROISSES. PAROISSIENS. ESTIMATIONS. COLLATEURS.
    Foresta Regis
    (La Forêt-le-Roy).
    72 30 livres. Le grand archidiacre.
    Granchie Regis
    (Les Granges-le-Roy).
    90 40 L’abbé de Saint-Chéron.
    Ruppis-Fortis
    (Rochefort).
    224 60 Le seigneur du lieu.
    Roinviletta
    (Roinville).
    57 35 Le grand archidiacre.
    S.-Karaunus
    (Saint-Cheron-Montcouronne).
    78 30 Idem.
    S.-Arnulphus in Aquilina
    (Saint-Arnoult-en-Yveline).
    290 30 L’archevêque de Paris.
    S.-Cyriacus
    (Saint-Cyr).
    104 30 Le grand archidiacre.
    Vallis S.-Germani
    (Le Val Saint-Germain).
    186 30 Idem.
    Danesi cum Capellâ
    (Denisy, annexe de Sainte-Mesme.)
    56 20 L’abbé de Josaphat.
    Suus Campus
    (Sonchamp).
    360 60 L’abbé de St-Benoît-s.-Loire.
    Chalotum S.-Medardi
    (Châlo-Saint-Mard.)
    290 30 L’abbé de Josaphat.
    Abluyez
    (Ablis).
    244 50 Idem.
  5. Voyez Cartul. de Morigny, Robert II, 13e abbé.
  6. Voir cette pièce intéressante dans les Antiquitez de la ville d’Estampes, par le P. Bas. Fleureau. — Paris, 1683, p. 536.
  7. Vide infra.
  8. Voir le chap. consacré à l’Hôtel-Dieu.
  9. On pourra voir ce sceau dans la collection de la ville de Dourdan. Il vient d’être offert par M. Desjardins, qui l’avait trouvé dans le terrain de la maison qu’occupe aujourd’hui, au faubourg d’Étampes, M. Constant Clément.
  10. Tellement sévère, qu’elle fut modérée en 1247 par le pape Innocent IV, et par Clément V en 1309. Lors de la réformation de l’ordre, en 1317, la maison de Louye, dont le supérieur portait le nom de correcteur ou maître, fut érigée en prieuré-chef, et se vit annexer les monastères de Bois-Saint-Martin et des Moulineaux, au diocèse de Chartres, et celui de la Coudre ou de Sainte-Radegonde, au diocèse de Sens. — Voir Recueil de chartes et pièces relatives au prieuré de Notre-Dame des Moulineaux publié par M. A. Moutié. — Inventaire de 1696 et journal de dom Nicod. Archives départ. d’Eure-et-Loir. — Hermant, Hist. des ordres religieux.
  11. Pour justification de tous ces droits et priviléges, le prieuré de Louye conservait dans ses archives un manuscrit ancien, écrit en caractères gothiques, et aujourd’hui perdu, contenant cent rôles de parchemin, où étaient les bulles, règles et priviléges concédés à l’ordre.
  12. Le rôle des cens dus à l’abbaye pour l’an 1340, conservé aux archives d’Orléans, sur un parchemin à demi-effacé, de 0,90 centim. de long, contient des noms de personnes et de lieux intéressants pour l’histoire locale de cette époque. Nous en donnons ici un échantillon sous forme d’extrait, d’après une fidèle copie faite pour nous par l’aimable et savant archiviste du Loiret, M. Maupré :

    « La fame feu Gilet Mahi, pour sa terre de l’Estanc, 3 deniers ; item, pour sa meson des Vergiers, 5 sols.

    Agnès la Bernine, pour sa vingne des Ourmeteaux, 9 deniers.

    Guillaumia Cornille, pour sa vingne dessus l’Estanc, 5 deniers.

    Perrot le Roy, pour la meson qui fu à la Cornillele, 1 denier.

    Item, pour la meson qui fu Sirou, 3 deniers.

    Colin Gautier, pour la terre qui fu Tirboilleau, 2 deniers, obole.

    La fame feu Thomas le Prince, pour sa meson des Bordes, 6 sols.

    Houdon la Girarde, pour sa terre de Vau Roullet, 12 deniers.

    Robin du Pont, pour ses haires de la Sauçoye (la Saussaye), 22 deniers, ob.

    Gautier Renier, pour sa terre de Longue Raye, 9 deniers, ob.

    Item, pour sa terre de Saint-Ladre, 6 deniers.

    Micheau Guillart, charon, pour sayre (sa haire) de la Sauçoye, 6 deniers.

    L’Oustel-Dieu, pour sayre de la Sauçoye et pour sa noue, 14 deniers.

    Item, pour sa vingne des Baleiz, 5 deniers, ob.

    Guiot le Chandelier, pour saire (s’ ou sa aire) de la Sauçoye, 1 denier.

    Nolet Caperon, pour sa meson des Vergiers, 20 deniers.

    Jehan Taudin, pour ses ayres de la Sauçoye, 2 deniers.

    Jehan le Texier, pour ses courtiz de l’Estanc, 4 sols 8 deniers, etc., etc.

    Ce sont les cens ad dames de Lonc Champ, receus ad Granges le Roy, le jour de Sainct Remi, qui furent jadis ad dames de Breban, l’an de grace mil CCC XLIIII.

    Noulin Cheron, pour demi quartier de vingne en Mont-Gilebert, tenant à la femme feu Jehannot le Preste, 5 deniers, poitevine.

    Jehannin Quinefaut, pour quartier et demi de vingnes en Mont-Gilebert, tenant à Thenot Baril, 3 deniers.

    Jehannin Vivien, pour quartier et demi de vingnes en Mont-Gilebert, tenant à Thenot Lermite, 4 deniers, obole.

    Jehannot Vivien poie p. (par) achange.

    Thenot Lermite, pour demi quartier de vingnes en Mont-Gilebert, tenant à Symart Orry, 3 oboles.

    Les enfants Jehan Chelaut, pour un quartier de vingnes en Mont-Gilebert, tenant à Thenot Ourry, 3 deniers.

    Item, pour demi quartier de vingnes en isse lieu (in hocce loco), tenant à Thenot Lermite, 3 oboles.

    La fame feu Gilot Guinebert, pour trois quartiers de vingnes en Mont-Gilebert, tenant ad enfans Robin de la Croix, 6 deniers, obole.

    Johannin Provost, pour un quartier de vingnes en Mont-Gilebert, tenant à Colin de Loye, 2 deniers, obole. »

    Ce qui précède représente 11 lignes d’un rôle de 77 centim. de long, écrit des deux côtés, sur parchemin, et comportant 150 lignes environ, du même intérêt. (A. 1387.)

  13. Ces pièces, toutes inédites et originales, sont tirées des Archives d’Eure-et-Loir, fonds de l’abbaye de Saint-Chéron. — M. A. Moutié en a fait, avec une scrupuleuse exactitude, des copies qu’il a bien voulu nous communiquer.
  14. Voir pièce justificative V.
  15. Pièce justificative VI.
  16. Pièce VII.
  17. Vidimus de l’official de Chartres des pièces du procès, en 1251.
  18. Pièce VIII.
  19. Pièce IX.
  20. Pièce X.
  21. Et, peut-être bien antérieurement, vers 1178. — Voir pièce justificative XI.
  22. Pièce XII.