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Contes inédits (Poe)/Poésies/À

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Traduction par William Little Hughes.
Contes inéditsJules Hetzel (p. 302-303).
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À


Naguère, l’auteur de ces rimes, dans la folie de son orgueil intellectuel, soutenait « le pouvoir des mots[1] », — niait que le cerveau humain pût concevoir une pensée que la langue humaine ne soit capable d’exprimer : et aujourd’hui, comme pour railler cette vanterie, deux mots, — deux mélodieux dissyllabes étrangers, — notes italiennes faites seulement pour être murmurées par les anges qui rêvent sous les rayons de la lune et dans « la rosée suspendue comme une chaîne de perles sur le mont Hermon, » ont remué au fond de l’abîme de son cœur des pensées peu semblables à des pensées, et qui sont l’âme de la pensée, — des visions trop splendides, bien trop fantastiques, bien trop divines pour que le séraphique harpiste lui-même, Israfel[2] « qui possède une voix plus douce que toute autre créature de Dieu, » puisse espérer rien chanter de pareil ! Et moi, mes talismans sont brisés ! La plume impuissante tombe de ma main qui frémit. Avec ton cher nom pour thème, bien que l’ordre me vienne de toi, je ne saurais écrire ; — je ne puis ni parler ni penser ; hélas ! je ne puis sentir, — car ce n’est pas sentir que de me tenir immobile sur le seuil doré de la porte grande ouverte des Rêves, à contempler en extase un site radieux, tressaillant, tandis que je vois à droite, à gauche, tout le long de la perspective, dans une auréole de vapeurs empourprées, au loin où le tableau se termine, — une seule image, la tienne !



  1. Poe a laissé une nouvelle qui porte ce titre.
  2. « L’ange Israfel, dont le cœur a pour fibres les cordes d’un luth, et dont la voix est plus douce que celle de toute autre créature de Dieu. » (Koran.)