Contes inédits (Poe)/Poésies/Le Corbeau

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Traduction par William Little Hughes .
J. Hetzel (pp. 293-301).
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LE CORBEAU


I

Un soir, par un triste minuit, tandis que faible et fatigué, j’allais rêvant à plus d’un vieux et bizarre volume d’une science oubliée, tandis que sommeillant à moitié, je laissais pencher ma tête de çà, de là, j’entendis quelqu’un frapper, frapper doucement à la porte de ma chambre. « C’est un visiteur, murmurai-je, qui frappe à la porte de ma chambre —

Ce n’est que cela et rien de plus. »


II

Ah ! je m’en souviens comme d’hier ; — c’était pendant le froid décembre, et chaque tison isolé dessinait, en expirant, son fantôme sur le parquet. Je souhaitais vivement le jour ; — en vain j’avais cherché dans mes rêves l’oubli de mes peines, l’oubli de ma Lénore perdue, — de l’incomparable et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore

Et qu’ici-bas, on ne nomme plus.


III

Et le bruissement triste, soyeux et incertain de mes rideaux violets me fit tressaillir, — me causa de fantastiques terreurs jamais ressenties jusqu’alors ; de sorte que, pour calmer les battements de mon cœur, j’allais me répétant : « C’est quelque visiteur qui veut entrer, quelque tardif visiteur qui veut entrer dans ma chambre —

Un visiteur et rien de plus. »


IV

Enfin mon âme reprit courage ; sans plus hésiter : « Monsieur, dis-je, ou bien Madame, je vous demande mille pardons ; mais le fait est que je sommeillais, et vous avez frappé si doucement, vous avez frappé, frappé si faiblement à la porte de ma chambre, que c’est à peine si je suis sûr d’avoir bien entendu. » À ces mots, j’ouvris la porte toute grande…

L’obscurité et rien de plus !


V

Le regard plongé dans les ténèbres, je restai là, surpris, effrayé, plein de doutes, rêvant ce que jamais mortel n’avait osé rêver auparavant ; mais rien n’interrompit le silence, pas un bruit révélateur, sauf un seul mot dit à voix basse, le mot : « Lénore ? » J’avais murmuré ce mot, — l’écho en murmurant me renvoya le mot « Lénore ! » —

Ce seul mot, pas un de plus.


VI

Rentrant dans la chambre, l’âme en feu, bientôt j’entendis frapper un peu plus fort qu’auparavant. « Bien sûr, me dis-je, on a frappé au volet de ma fenêtre. Voyons ce que c’est, explorons ce mystère ; — calme-toi un moment, mon cœur, que j’éclaircisse ce mystère. —

C’est le vent et rien de plus. »


VII

Ici, je poussai le volet, — alors entra chez moi, avec maint frémissement et maint battement d’ailes, un superbe corbeau, un corbeau des temps bibliques. Il ne m’adressa pas le plus léger salut ; sans s’arrêter ni hésiter un seul instant, mais avec un air de grand seigneur ou de grande dame, il alla se percher sur la porte de ma chambre, — se percher sur un buste de Pallas, juste au-dessus de la porte de ma chambre, —

S’y percha, s’y installa et rien de plus.


VIII

Alors, comme l’oiseau d’ébène amusait ma peine et me faisait sourire par le roide et grave décorum de la contenance qu’il gardait : « malgré ta tête chauve et déplumée, toi, lui dis-je, tu n’as pas l’air d’un poltron, ô maigre, sombre et vénérable corbeau, échappé des rives de la Nuit. Peut-on savoir de quel nom on t’honore sur la rive plutonienne ? »

« Jamais ! » répliqua le corbeau, « Jamais plus ! »


IX

Je fus grandement émerveillé d’entendre ce disgracieux volatile parler aussi clairement, bien que sa réponse eût peu de sens et bien peu d’à-propos ; — car, il faut en convenir, jamais mortel ne fut assez heureux pour voir un oiseau de cette espèce s’installer au-dessus de sa porte, — un oiseau ou tout autre animal se percher sur le buste sculpté au-dessus de sa porte,

Et répondre au nom « Jamais plus ! »


X

Mais le corbeau, montant sa garde solitaire sur le buste aux traits placides, ne prononça que ce seul mot, comme s’il y eût épanché son âme tout entière. Il ne dit pas autre chose, pas une de ses plumes ne s’agita. Mais comme je venais à peine de murmurer : « Bien des amis ont pris leur vol, — demain, lui aussi s’en ira par le chemin qu’ont pris mes espérances ! »

L’oiseau répéta : « Jamais plus ! »


XI

À cette réponse si opportune qui venait rompre le silence, je me sentis tressaillir de nouveau. « Sans doute, me dis-je, sans doute il me débite la somme de son savoir ; c’est l’élève de quelque maître infortuné que le malheur impitoyable a poursuivi sans relâche, jusqu’à ce que ses chansons n’eussent plus qu’un seul refrain, — jusqu’à ce que le glas de ses espérances ne sonnât plus qu’un sinistre refrain :

« Jamais ! Jamais plus ! »


XII

Comme le corbeau amusait ma peine et m’arrachait un sourire, je roulai soudain mon fauteuil en face de l’oiseau, du buste et de la porte. M’enfonçant dans le velours, je me mis à enchaîner une pensée à l’autre, me demandant ce que cet oiseau des temps bibliques, cet oiseau de présage, ce corbeau sombre, disgracieux, maigre et de mauvais augure, voulait dire en croassant ainsi :

« Jamais ! Jamais plus !


XIII

Cherchant à sonder ce mystère, mais sans adresser une syllabe à l’oiseau, dont le regard de feu me consumait le cœur, — tout occupé de ce rêve et de bien d’autres, je m’allongeai, la tête doucement reposée sur le coussin de velours où tombaient les rayons de ma lampe, sur le coussin de velours violet qu’éclairaient les rayons de ma lampe,

Mais qu’Elle ne pressera jamais plus.


XIV

Alors je crus sentir dans l’air plus dense les parfums d’un invisible encensoir, balancé par de Séraphins dont les pas tombaient avec un bruit métallique sur le parquet tapissé[1]. « Infortuné, m’écriai-je, ton Dieu t’annonce un peu de répit ; — par ces messagers, ton Dieu t’envoie du répit et l’oubli des souvenirs de ta Lénore. Bois, oh ! bois ce doux népenthès et cesse de pleurer ta Lénore. »

Le corbeau répéta : « Jamais plus ! »


XV

« Prophète, m’écriai-je, hôte de malheur ! Oiseau ou démon, prophète pourtant sous forme d’oiseau, que tu sois un envoyé du Tentateur, ou que la tempête te pousse, tourmenté mais non effrayé, vers ma solitude ensorcelée, — vers mon foyer hanté par les Terreurs, n’importe ! — Dis-moi franchement, je l’implore, — est-il un baume pour ma souffrance ! Réponds, réponds, je t’en supplie. »

Le corbeau répéta : « Jamais plus ! »


XVI

« Prophète, redis-je, hôte de malheur ! Oiseau ou démon, prophète pourtant sous forme d’oiseau ! Par le ciel arrondi sur nos têtes, par le Dieu que tous deux nous adorons, dis à mon âme accablée de douleur si, dans un lointain Éden, elle reverra une sainte jeune fille, une incomparable et rayonnante jeune fille que les anges nomment Lénore. »

Le corbeau répondit : « Jamais plus ! »


XVII

« Que ce mot soit le signal de ton départ, oiseau ou démon ! criai-je en me redressant d’un bond. Reprends ton vol à travers l’orage, regagne la rive plutonienne ! Ne laisse pas ici une plume noire pour me rappeler le mensonge que tu viens de proférer ! Abandonne-moi à ma solitude, quitte ce buste au-dessus de ma porte ; retire ton bec de mon cœur, retire ton spectre de mon seuil. »

Le corbeau répéta : « Jamais plus ! »


XVIII

Et le corbeau, immobile, demeure perché, toujours perché sur le buste blanc de Pallas, juste au-dessus de ma porte ; son regard est celui d’un démon qui rêve, et la lumière de la lampe, qui l’inonde, dessine son ombre sur le parquet ; de cette ombre qui tremble sur le parquet, mon âme

Ne sortira jamais plus !

  1. Whose foot-falls tinkled on the tufted floor.