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Contes inédits (Poe)/Poésies/La Dormeuse

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Traduction par William Little Hughes.
Contes inéditsJules Hetzel (p. 303-306).
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LA DORMEUSE


I

À minuit, au mois de juin, je me tiens sous la lune mystique. Une vapeur indistincte, somnifère, un semblant de rosée, s’exhale de ses bords dorés et tombe doucement, goutte à goutte, sur le tranquille sommet des montagnes, puis se glisse, léthargique et mélodieuse, jusqu’au vallon universel. Le romarin se balance sur la tombe, le lis flotte sur la vague ; enveloppant la brume autour de son corps de pierre, la ruine s’affaisse dans le repos. Pareil au Léthé, là-bas, le lac paraît dormir d’un sommeil qui ne s’ignore pas et ne voudrait pour rien au monde se réveiller. Toute Beauté dort ! — et voyez, sa croisée ouverte aux vents du ciel, Irène repose avec ses destinées !


II

Ô dame rayonnante, est-il bien que ta croisée reste ouverte à la Nuit ? Les brises folâtres se laissent tomber du haut des arbres et la franchissent en riant ; les brises incorporelles, troupe féerique, vont et viennent à travers ta chambre, agitant d’une façon si fantastique, si effrayante, au-dessus de la paupière close et frangée qui cache ton âme endormie, ce rideau de baldaquin ! Sur le parquet, le long des murs, les ombres se montrent et disparaissent comme des fantômes. Ô dame aimée, ne crains-tu rien ? Pourquoi rêves-tu ici, et quels sont tes rêves ? Sûrement, tu es venue de loin, à travers l’Océan, émerveiller les arbres de ce jardin ! Étrange est ta pâleur ! étrange ton costume ! étrange surtout la longueur de tes cheveux, la gravité de ce silence solennel !


III

La dame dort ! Oh ! puisse son sommeil si prolongé ne pas être moins profond ! Puisse le ciel la prendre sous sa sauvegarde ! Lorsqu’elle quittera cette salle pour un séjour moins mondain, cette couche pour un lit plus froid, je prie Dieu de lui tenir les yeux toujours fermés, tandis que les vagues fantômes passeront dans leurs linceuls.


IV

Elle dort, mon amour ! Oh ! puisse son sommeil si prolongé ne pas être moins insensible ! Puissent les vers ramper bien doucement autour d’elle ! Tout au fond de l’antique et sombre forêt, rouvrez pour la recevoir un vaste caveau ; — une tombe habituée à refermer sur un drap mortuaire blasonné aux armes d’une noble famille ses panneaux noirs et triomphants qui se déploient comme une paire d’ailes ; — un sépulcre lointain, isolé, contre le portail duquel la trépassée, aux jours de son enfance, a lancé mainte pierre oiseuse ; — un mausolée à la porte sonore duquel cette pauvre fille du péché n’arrachera plus un écho qui la fasse tressaillir à l’idée que les morts ont gémi au dedans.