Correspondance de Voltaire/1753/Lettre 2542

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Correspondance : année 1753
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 38p. 13-14).
2542. — À M. ROQUES.
Leipsick, avril.

Je suis tombé malade à Leipsick, monsieur, et je ne sais pas encore quand je pourrai en partir[1]. J’y ai reçu votre lettre du 22 mars. Elle m’étonnerait si, à mon âge, quelque chose pouvait m’étonner.

Comment a-t-on pu imaginer, monsieur, que j’ai pris des lettres de La Beaumelle pour des lettres de Maupertuis ? Non, monsieur, chacun a ses lettres. Maupertuis a celles où il veut qu’on aille disséquer des géants aux antipodes, et La Beaumelle a les siennes, qui sont l’antipode du bon sens. Dieu me garde d’attribuer jamais à un autre qu’à lui ces belles choses qui ne peuvent être que de lui, et qui lui font tant d’honneur et tant d’amis ! On vous aurait accusé juste si on vous avait dit que je m’étais plaint du procédé de Maupertuis, qui alla trouver La Beaumelle à Berlin pour l’envenimer contre moi, et qui se servit de lui comme un homme profondément artificieux et méchant peut se servir d’un jeune homme imprudent.

Il me calomnia, vous le savez ; il lui dit que j’avais accusé l’auteur du Qu’en dira-t-on, auprès du roi, dans un souper. Je vous ai déclaré[2] que ce n’était pas moi qui avais rendu compte à Sa Majesté du Qu’en dira-t-on ; que ce fut M. le marquis d’Argens. J’en atteste encore le témoignage de d’Argens et du roi lui-même. C’est cette calomnie, d’après Maupertuis, qui a fait composer les trois volumes d’injures de La Beaumelle. Il devrait sentir à quel point on a méchamment abusé de sa crédulité ; il devrait sentir qu’il est le Baton dont Bertrand s’est servi pour tirer les marrons du feu[3] ; il devrait s’apercevoir que Maupertuis, le persécuteur de kœnig et le mien, s’est moqué de lui ; il devrait savoir que Maupertuis, pour récompense, le traite avec le dernier mépris ; il devrait ne point menacer un homme à qui il a fait tant d’outrages avec tant d’injustice.

Non, monsieur ; il ne s’est jamais agi des quatre lettres de La Beaumelle, que jamais je n’ai entendu attribuer à Maupertuis ; il s’agit de la lettre que La Beaumelle vous écrivit, il y a six mois, lettre dont vous m’avez envoyé le contenu dans une des vôtres, lettre par laquelle La Beaumelle avoua que Maupertuis l’avait excité contre moi par une calomnie. J’ai fait connaître cette calomnie au roi de Prusse, et cela me suffit. Ma destinée n’a rien de commun avec toutes ces tracasseries, ni avec cette infâme édition du Siècle de Louis XIV ; je sais supporter les malheurs et les injures. Je pourrai faire un Suplément[4] au Siècle de Louis XIV, dans lequel j’éclaircirai des faits dont La Beaumelle a parlé sans en avoir la moindre connaissance. Je pourrai, comme M. Kœnig, en appeler au public[5]. J’en appelle déjà à vous-même. S’il vous reste quelque amitié pour La Beaumelle, cette amitié même doit lui faire sentir tous ses torts. Il doit être honteux d’avoir été l’instrument de la méchanceté de Maupertuis, instrument dont on se sert un moment, et qu’on jette ensuite avec dédain.

Voilà, monsieur, tout ce que le triste état où je suis de toutes façons me permet à présent de vous répondre. Je vous embrasse sans cérémonie.

  1. Arrivé à Leipsick, le 27 mars, à six heures du soir. Voltaire y demeura vingt trois jours avec Colini. Ce fut dans les premiers jours d’avril qu’il écrivit à Maupertuis la Lettre du docteur Akakia au natif de Saint-Malo, imprimée tome XXIII, page 583. — Vers le 21 du même mois, Voltaire arriva à Gotha, où il passa trente-trois jours chez Louise-Dorothée de Saxe-Meiningen, duchesse de Saxe-Gotha.
  2. Voyez la lettre 2470.
  3. Allusion à la fable de La Fontaine intitulée le Singe et le Chat.
  4. Voltaire avait déjà, en grande partie, composé ce Supplément, qu’il dédia plus tard à Roques.
  5. Voyez la lettre 2518.