Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4027

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Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 40p. 283-284).

4027. — À M. GEORGE KEATE[1].
Aux Délices, 16 janvier 1760 (n. s).

You are not, dear Sir, like most of yr countrymen, who forget their friendships contracted in terra so soon as they are pent up in their islad. You remember me I am indeed yr friend, since you are a man without préjudices, a man of every country. Had I not fixed the seat of my retreat in the free corner of Geneva, I would certainly live in the free kingdom of England ; for though I do not like the monstrous irregularities of Shakespear, though I admire but some lively and masterly strokes in his performances, yet I am confident no body in the world looks with a greater vénération on yr good philosophers, on the croud of yr good authors ; and I am these thirty years the disciple of yr way of thinking. Yr nation is at once a people of warriours and of philosophers. You are now at the pitch of glory, in regard to publick affairs ; but I know not whether you have preserv’d the reputation yr island enjoy’d in point of litterature when Addison, Congreve, Pope, Swift, were alive. However, you kan not be so low as we are. Poor France, at the present time, has neither navy, nor money, nor plate, nor fame, nor wit, We are at the ebb of all.

I have read the life of Mad. de Pompadour, printed at London. Indeed, Sir, ’tis a scurrilous book. I assure you there is not one page of truth.

Pray, in case some good book appears into yr world, let me be inform’d of it[2].

Adieu, mon cher jeune philosophe, je compte sur votre souvenir, et je vous aimerai toujours.

Y for ever,


Voltaire.
  1. Communiquée à l’Illustrated London News, par M. John Henderson, esq. (voyez la lettre 3875). L’original, en anglais, est de la main de Voltaire.
  2. Traduction : Vous n’êtes pas, cher monsieur, comme beaucoup de vos compatriotes, qui oublient leurs amitiés contractées sur le continent aussitôt qu’ils sont rentrés dans leur île. Vous vous souvenez de moi. Je suis, à la vérité, votre ami, depuis que vous êtes un homme sans préjugés, un citoyen de tous pays. Si je n’avais pas fixé le lieu de ma retraite près du libre territoire de Genève, j’aurais certainement voulu vivre dans le libre royaume d’Angleterre : car, quoique je n’aime pas les monstrueuses irrégularités de Shakespeare, je ne laisse pas d’admirer les traits de génie qui brillent dans ses créations ; j’ai la certitude que personne n’a plus de vénération pour vos bons philosophes, pour la foule de vos bons auteurs. Voici trente ans que je suis votre disciple dans la manière de penser. Votre nation est à la fois un peuple de guerriers et de philosophes. Vous êtes maintenant au faîte de la gloire, quant aux affaires publiques. Mais je ne sais si vous avez gardé la réputation dont votre île jouissait, sous le rapport de la littérature, lorsque Addison, Congrève, Pope, Swift, étaient vivants. En tout cas vous ne pouvez être aussi bas que nous. Pauvre France ! aujourd’hui elle n’a plus ni marine, ni monnaie, ni vaisselle d’argent, ni renommée, ni esprit. Nous sommes au déclin de tout.

    J’ai lu la Vie de Mme de Pompadour, imprimée à Londres. En vérité, monsieur, c’est un livre bouffon. Je vous certifie qu’il ne s’y trouve pas une page de vérité.

    Je vous prie, si quelque bon ouvrage paraît parmi vous, de m’en informer.