Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4360

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Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 85-87).

4360. — À M. THIERIOT.
8 décembre.

Je n’ai pas un moment à moi, mon cher ami ; je suis, depuis un mois, accablé de travail et d’affaires. Plus on vieillit, plus il faut s’occuper. Il vaut mieux mourir que de traîner dans l’oisiveté une vieillesse insipide ; travailler, c’est vivre.

Quand Mlle Rodogune[1] viendra, elle sera bien reçue. Mme Denis ne lui a point écrit de lettre, mais deux lignes au bas de ma lettre.

M. Le Brun est le maître de son Ode, mais il ne devait pas, je crois, faire imprimer ma prose[2].

Je vous prie de dire à M. de Bastide[3] que si je trouve quelques rogatons qu’il puisse insérer dans son Monde, je vous les adresserai. Pardon si je ne lui écris pas. Je ne sais auquel entendre. La journée n’a que vingt-quatre heures.

Votre ouvrage[4] thèologico-judaïco-rabbinico-philosophique est peut-être fort bon, mais j’aimerais autant qu’on n’eût pas mis le titre de Berne, et à monsieur l’Oracle des philosophes, pour faire croire que c’est moi qui suis le rabbin. Heureusement on ne m’y reconnaîtra pas.

Mme la première présidente Molé[5] ferait bien mieux de me payer soixante mille livres que son frère, le banqueroutier frauduleux Bernard, m’a volées, à moi et à ma nièce, que de gémir sur le bien que je fais à Mlle Corneille, et qu’elle ne fait pas.

Vous me dites que Lefranc de Pompignan n’a pas voulu aller à l’Académie ; je le crois : il y serait mal accueilli. Il alla se plaindre, ces jours passés, à monsieur le dauphin, qui dit tout haut :


Notre ami Pompignan pense être quelque chose[6].


Qui est l’auteur de l’Homme de lettres[7] ? Il y a du bon.

Qui est l’auteur du Savetier[8] ? Apparemment quelqu’un de la profession. Le gaillard savetier[9] de La Fontaine vaut mieux.

Je m’intéresse à l’abbé du Resnel ; je suis de son âge. Je m’intéresse à Ballot[10], et plus à vous. Vous avez donc soixante et trois, et moi soixante-sept. Je suis quelquefois assez gai pour mon àge ; demandez à Lefranc.

Vale, vive, scribe, lætare.

Venez ici, vous et vos nerfs.

  1. Voltaire, en appelant ainsi Marie Corneille, faisait sans doute aussi allusion à la représentation de RHodogune, donnée par les acteurs de la Comédie française au profit de François Corneille ; voyez une note sur la lettre 4320.
  2. Voyez tome XXIV, page 159.
  3. Voyez ci-dessus, la lettre 4323.
  4. L’Oracle des anciens fidèles, pour servir de suite et d’éclaircissement à la sainte Bible ; Berne, 1760, in-1’2. Voltaire, dans sa lettre à Damilaville du 12 juillet 1703, attribue cet ouvrage à Bigex. (B.)
  5. Bonne-Félicité Bernard, mariée, en 1733, à Matthieu-François Mole, nommé premier président du parlement le 12 novembre 1757.
  6. Il paraît que ce fut en s’adressant au président Hénault que le dauphin cita ce vers, le dernier de la satire de Voltaire intitulée la Vanité. Voyez les Mémoires de Mme du Hausset, page 129, édition de 1824.
  7. L’Homme de lettres, traduit de l’italien de Bartoli, par le Père de Livoy, ne parut qu’en 1768, en deux volumes in-12. Ce fut en 1774 que Bignicourt reproduisit, sous le titre de l’Homme du monde et l’Homme de lettres, ses Pensées, publiées en 1755. Le discours en vers de Chamfort, intitulé l’Homme de lettres, est de 1766. Je crois donc que l’ouvrage dont Voltaire veut parler est celui qui est intitulé Amusements d’un homme de lettres, ou Jugements raisonnes et connus de tous les livres qui ont paru pendant l’année 1759 ; Paris, 1760, in-12 ; qui n’est toutefois autre chose (au titre près) que la Semaine littéraire, publiée, en 1759, par d’Aquin de Chàteaulyon et de Caux. (B.)
  8. Irus ou le Savetier du coin, Genève (Paris), 1760, petit in-8o de 23 pages, est un poème satirique de Grouber de Groubenthall, mais qu’on attribuait à Voltaire, sans doute parce qu’on se rappelait les vers de son premier des Discours sur l’Homme ; voyez tome IX.
  9. Livre VIII, fable ii.
  10. Voyez tome XXXIII, page 505, et les Mémoires de Marmontel, livre IV. Voltaire a signé des noms de Matthieu Ballot une de ses Pompignades en 1760 (voyez les Oui, dans les Poésies mélées, tome X.