Correspondance de Voltaire/1760/Lettre 4369

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Correspondance : année 1760
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 41p. 94-96).

4369. — À M. HELVÉTIUS.
12 décembre.

Mon cher philosophe, il y a longtemps que je voulais vous écrire. La chose qui me manque le plus, c’est le loisir ; vous savez que ce


· · · · · · · · · · · · · · · La Serre
Volume sur volume incessamment desserre[1].


J’ai eu beaucoup de besogne. Vous êtes un grand seigneur qui affermez vos terres ; moi, je laboure moi-même, comme Cincinnatus : de façon que j’ai rarement un moment à moi.

J’ai lu une héroïde d’un disciple de Socrate[2], dans laquelle j’ai vu des vers admirables. J’en fais mon compliment à l’auteur, sans le nommer. La pièce est un peu raide. Bernard de Fontenelle n’eût jamais ni osé ni pu en faire autant. Le parti des sages ne laisse pas d’être considérable et assez fier. Je vous le répète, mes frères, si vous vous tenez tous par la main, vous donnerez la loi. Rien n’est plus méprisable que ceux qui vous jugent ; vous ne devez voir que vos disciples.

Si vous avez reçu un Pierre, ce n’est pas Simon Barjone ; ce n’est pas non plus le Pierre russe que je vous avais dépêché par la poste ; ce doit être un Pierre en feuilles que Rohin-mouton devait vous remettre. Je vous en ai envoyé deux reliés, un pour vous, et l’autre pour M. Saurin. Il a plu à messieurs les intendants des postes de se départir des courtoisies qu’ils avaient ci-devant pour moi ; ils ont prétendu qu’on ne devait envoyer aucun livre relié. Douze exemplaires ont été perdus : c’est l’antre du lion.

De quelles tracasseries me parlez-vous ? Je n’en ai essuyé ni pu essuyer aucune. Est-ce de frère Menoux ? Ah ! rassurez-vous ; les jésuites ne peuvent me faire de mal ; c’est moi qui ai l’honneur de leur en faire. Je m’occupe actuellement à déposséder les frères jésuites d’un domaine qu’ils ont acquis auprès de mon château. Ils l’avaient usurpé sur des orphelins, et avaient obtenu lettres royaux pour avoir permission de garder la vigne de Naboth[3]. Je les fais déguerpir, mort-dieu ! Je leur fais rendre gorge, et la Providence me bénit. Je n’ai jamais eu un plaisir plus pur. Je suis un peu le maître chez moi, par parenthèse. Vous ai-je dit que le frère et le fils d’Omer sont venus chez moi, et comme ils ont été reçus ? Vous ai-je dit que j’ai envoyé Pierre au roi, et qu’il l’a mieux reçu[4] que le Discours et le Mémoire de Lefranc de Pompignan ? Vous ai-je dit que Mme de Pompadour et M. le duc de Choiseul m’honorent d’une protection très-marquée ? Croyez-moi, mes frères, notre petite école de philosophes n’est pas si déchirée. Il est vrai que nous ne sommes ni jésuites ni convulsionnaires, mais nous aimons le roi, sans vouloir être ses tuteurs[5], et l’État, sans vouloir le gouverner.

Il peut savoir qu’il n’a point de sujets plus fidèles que nous, ni de plus capables de faire sentir le ridicule des cuistres qui voudraient renouveler les temps de la Fronde.

N’avez-vous pas bien ri du voyage de Pompignan à la cour avec Fréron ? et de l’apostrophe de monsieur le dauphin :


Et l’ami Pompignan pense être quelque chose[6]?

Voilà à quoi les vers sont bons quelquefois ; on les cite, comme vous voyez, dans les grandes occasions.

J’ai vu un Oracle[7] des anciens fidèles ; cela est hardi, adroit, et savant. Je soupçonne l’abbé Mords-les d’avoir rendu ce petit service.

Dieu vous conserve dans la sainte union avec le petit nombre ! Frappez, et ne vous commettez pas. Aimons toujours le roi, et délestons les fanatiques.

  1. Ce vers est le vingtième de la parodie connue sous le titre de Chapelain décoiffé, attribuée à Boileau.
  2. Un disciple de Socrate aux Athéniens, héroïde ; à Athènes, Olymp. xcv, an I, in-8° de seize pages. On a attribué cet ouvrage à Voltaire. Barbier dit qu’il est de Marmontel ; mais il n’est dans aucune édition de ses Œuvres. (B.)
  3. Les Rois, liv. III, chap. xxi.
  4. Voyez page 69.
  5. C’était la prétention du parlement.
  6. Voyez la lettre 4360.
  7. Voyez ibid.