Correspondance de Voltaire/1762/Lettre 4872

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Correspondance : année 1762
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 42p. 78-79).

4872. — À M. D’ALEMBERT[1].
À Ferney, 29 mars.

Mon cher et grand philosophe, vous avez donc lu cet impertinent petit libelle d’un impertinent petit prêtre qui était venu souvent aux Délices, et à qui nous avions daigné faire trop bonne chère. Le sot libelle de ce misérable[2] était si méprisé, si inconnu à Genève, que je ne vous en avais point parlé. Je viens de lire dans le Journal encyclopédique un article[3] où l’on fait l’honneur à ce croquant de relever son infamie. Vous voyez que les presbytériens ne valent pas mieux que les jésuites, et que ceux-ci ne sont pas plus dignes du carcan que les jansénistes.

Vous aviez fait à la ville de Genève un honneur qu’elle ne méritait pas ; je ne me suis vengé qu’en amusant ses citoyens. On joua Cassandre ces jours passés sur mon théâtre de Ferney, non le Cassandre que vous avez vu croqué, mais celui dont j’ai fait un tableau suivant votre goût. Les ministres n’ont osé y aller, mais ils y ont envoyé leurs filles. J’ai vu pleurer Genevois et Genevoises pendant cinq actes, et je n’ai jamais vu une pièce si bien jouée, et puis un souper pour deux cents spectateurs, et puis le bal : c’est ainsi que je me suis vengé.

On venait de pendre un de leurs prédicants[4] à Toulouse, cela les rendait plus doux ; mais on vient de rouer un de leurs frères[5], accusé d’avoir pendu son fils en haine de notre sainte religion, pour laquelle ce bon père soupçonnait dans son fils un secret penchant, La ville de Toulouse, beaucoup plus sotte et plus fanatique que Genève, prit ce jeune pendu pour un martyr. On ne s’avisa pas d’examiner s’il s’était pendu lui-même, comme cela est très-vraisemblable. On l’enterra pompeusement dans la cathédrale ; une partie du parlement assista pieds nus à la cérémonie ; on invoqua le nouveau saint ; après quoi la chambre criminelle fit rouer le père à la pluralité de huit voix contre cinq. Ce jugement était d’autant plus chrétien qu’il n’y avait aucune preuve contre le roué. Ce roué était un bon bourgeois, un bon père de famille, ayant cinq enfants, en comptant le pendu ; il a pleuré son fils en mourant, il a protesté de son innocence sous les coups de barre. Il a cité le parlement au jugement de Dieu. Tous nos cantons hérétiques jettent les hauts cris ; tous disent que nous sommes une nation aussi barbare que frivole, qui sait rouer et qui ne sait pas combattre, et qui passe de la Saint-Barthélémy à l’Opéra-Comique. Nous devenons l’horreur et le mépris de l’Europe ; j’en suis fâché, car nous étions faits pour être aimables.

Je vous promets de n’aller ni à Genève ni à Toulouse ; on n’est bien que chez soi.

Pour l’amour de Dieu, rendez aussi exécrable que vous le pourrez le fanatisme qui a fait pendre un fils par son père, ou qui a fait rouer un innocent par huit conseillers du roi.

Mandez-moi, je vous prie, quel est le corps que vous méprisez le plus ; je suis empêché à résoudre ce problème.

Intérim, vous savez combien je vous aime, estime, et révère.

  1. Cette lettre fut imprimée, étrangement défigurée, dans un journal anglais (voyez n° 5010) ; Voltaire s’en plaint encore dans les lettres 5021 et 5062.
  2. Vernet, auteur des Lettres critiques d’un voyageur anglais ; voyez tome XXV, pages 491 et 492.
  3. Le Journal encyclopédique du 15 mars contient, pages 73-77, un article sur l’ouvrage de Vernet.
  4. Rochette ; voyez la note 3, tome XLI, page 490.
  5. Calas.