Correspondance de Voltaire/1764/Lettre 5716

La bibliothèque libre.
Correspondance : année 1764GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 43 (p. 278-279).

5716. — À M.  LEKAIN.
18 juillet.

Mon cher grand acteur, le petit ex-jésuite auteur de ce malheureux drame m’est venu trouver ; il faut encourager la jeunesse : je l’ai engagé à retravailler son ouvrage, et il doit vous être remis. Je doute fort que, malgré tous ses soins, vous trouviez un libraire qui veuille l’imprimer ; il n’y a que les succès qui enhardissent les libraires. Je crois que votre intérêt serait de reprendre la pièce sans annoncer de corrections, mais en distribuant de nouveaux rôles : il se pourrait que cette pièce, bien représentée, plût au moins à quelques amateurs. Je sais que le sujet n’en est pas fort touchant ; je sais même que l’Opéra-Comique, où l’on joue les contes de La Fontaine[1], et où il n’est question que de tétons, de baisers, et de jouissances, inspire beaucoup de froideur pour tout spectacle sérieux ; mais il y a un petit nombre de gens qui aiment les sujets tirés de l’histoire romaine ; et si ce petit nombre est content, vous tirerez alors quelque parti de l’impression. L’auteur m’a conjuré de vous engager à ne point demander de privilège ; il vous prie encore de supprimer ce titre emphatique de Partage du Monde[2], titre qui promet trop, qui ne tient rien, et qui n’est pas le sujet de la pièce. Il prétend que vous pourriez obtenir un ordre des premiers gentilshommes de la chambre pour jouer sa pièce à Fontainebleau : c’est une vraie pièce de ministres ; vous en donneriez quelques représentations à Paris ; cela demanderait peu de travail. Voyez ce que vous pouvez faire ; mandez-moi vos idées, afin que je les communique au jeune auteur. Je vous embrasse du meilleur de mon cœur.

Si vous voulez absolument faire imprimer l’ouvrage du petit défroqué, je pense qu’il faudra changer ses a en o. Il a voulu suivre mon orthographe, cela lui ferait tort ; on le prendrait pour un disciple.

N. B. Si vous prenez ce stérile parti d’imprimer sans jouer, si vous jouez sans imprimer, si vous gardez le manuscrit du prêtre sans imprimer ni jouer ; en un mot, quelque chose que vous fassiez, il vous prie de retrancher au quatrième acte, scène troisième, tout ce qui est entre ces deux vers :


Elle coûtera cher, elle sera fatale…
· · · · · · · · · · · · · · ·
Adieu ; que mon épouse, en apprenant mon sort[3]

Plus on retranche en prose, en vers, en tout genre, excepté en finance, moins on fait de sottises.

  1. On avait mis sur le théâtre de la Foire, en 1740, la Servante justifiée ; en 1753, On ne s’avise jamais de tout. Depuis la réunion de ce théâtre à la Comédie-Italienne, on y donna cette dernière pièce, le Tonnelier, et quelques autres comédies à ariettes, dont le sujet est pris dans les Contes de La Fontaine.
  2. La suppression fut faite. (B.)
  3. Ces vers eux-mêmes ont été changés ; voyez tome VI, pages 225-226.