Correspondance de Voltaire/1765/Lettre 6062

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Correspondance : année 1765
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 44p. 22-23).

6062. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
10 juillet.

Je dépêche à mes anges le dernier mot du petit prêtre tragique ; il vient de m’apporter ses roués, les voilà. Vous ne sauriez croire à quel point ce petit provincial vous respecte et vous aime. « Je sens bien, m’a-t-il dit, que mon œuvre dramatique n’est pas digne de vos anges ; le sujet ne comporte pas ces grands mouvements de passions qui arrachent le cœur, ce pathétique qui fait verser des larmes ; mais on y trouvera un assez fidèle portrait des mœurs romaines dans le temps du Triumvirat. Je me flatte qu’on trouvera plus d’union dans le dessein qu’il n’y en avait dans les premiers essais ; que les fureurs de Fulvie sont plus fondées, ses projets plus dévoilés, le dialogue plus vif, plus raisonné et plus contrasté, les vers plus soignés et plus vigoureux. Le sujet est ingrat, et les connaisseurs véritables me sauront peut-être quelque gré d’en avoir surmonté les difficultés. »

Je vous avoue que j’ai à peu près les mêmes espérances que le petit novice ex-jésuite[1]. Si vous trouvez la pièce passable, pourrait-on la faire jouer à Fontainebleau ? Les places sont prises. Ce serait peut-être un assez bon expédient de faire présenter la pièce à M. le maréchal de Richelieu par quelqu’un d’inconnu que Lekain détacherait, ou par quelque actrice que Lekain mettrait dans la confidence de l’ouvrage, sans lui laisser soupçonner l’auteur. Cette démarche est délicate ; mais je parle à des politiques, à des conjurés qui peuvent rectifier mes idées, et les faire réussir.

J’ai reçu de quelques amis d’assez amples paquets contre-signés Courteilles, qui n’ont point été ouverts, et qui sont venus très-librement à mon adresse. Vous avez fait enfin, divins anges, précisément ce que je demandais ; vous m’avez instruit de ce que contenait la demi-page[2]. Permettez que je pousse la curiosité jusqu’à demander si le maître de la maison l’a vue, ou si elle n’a été que jusqu’à monsieur son secrétaire.

Je voudrais bien que M. le duc de Praslin protégeât fortement M. d’Alembert ; il ferait une action digne de lui.

Respect et tendresse.

  1. Auteur supposé du Triumvirat.
  2. Celle dont il est parlé tome XLIII, pages 565 et 571.