Correspondance de Voltaire/1765/Lettre 6088

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Correspondance : année 1765
Garnier (Œuvres complètes de Voltaire, tome 44p. 43-44).

6088. — À M. LE COMTE D’ARGENTAL.
22 auguste.

Il faut d’abord rendre compte à mes anges du voyage de Mlle Clairon. Elle a joué supérieurement Aménaïde ; mais, dans l’Électre, elle aurait ébranlé les Alpes et le mont Jura. Ceux qui l’ont entendue à Paris disent qu’elle n’a jamais joué d’une manière si neuve, si vraie, si sublime, si étonnante, si déchirante. Voilà ce que vous perdez, messieurs les Welches ; mais vraiment j’apprends que vous en faites bien d’autres : vous ne voulez pas qu’on grave Mme Calas et ses enfants ; vous craignez que cela ne déplaise à M. David et à huit conseillers de Toulouse. Graver Mme Calas ! la grande police ne peut souffrir un pareil attentat[1]. Ma foi, messieurs les Welches, on vous siffle d’un bout de l’Europe à l’autre, et il y a longtemps que cela dure ; cependant je vous pardonne en faveur des âmes bien nées et véritablement françaises qui sont encore parmi vous, et surtout en faveur de mes anges. J’espère que l’attention polie qu’on a eue pour messieurs de Toulouse n’empêchera pas que l’estampe ne soit très-bien débitée.

J’ai deux grâces à vous demander : la première, de vouloir bien me dire ce que c’est qu’un M. Barreau que je soupçonne être employé dans les bureaux des affaires étrangères. Il m’a envoyé de Versailles quelques remarques sur le Siècle de Louis XIV qui me paraissent d’un homme parfaitement instruit de tous les détails. C’est une bonne connaissance à cultiver.

Vous pourriez encore me dire s’il y a eu des secrétaires d’ambassade en titre d’office, avant qu’on eût proposé ce titre à cet étonnant et extravagant d’Éon de Beaumont, qui travaillait aux feuilles de Fréron avant d’être capitaine et plénipotentiaire. M. de Saint-Foix[2], ou celui qui est chargé du dépôt, pourrait vous dire s’il y a eu en effet des secrétaires d’ambassade à Venise nommés par la cour ; s’il y a eu un traitement et des honneurs affectés à cette place, et si J.-J. Rousseau en a joui lorsqu’il accompagna M. de Montaigu dans son ambassade de Venise[3].

Ces petites notices sont nécessaires aux barhouilleurs comme moi, qui se mêlent d’être historiens, et à qui l’on fait toujours des chicanes. Vous me ferez un extrême plaisir de me fournir quelques instructions sur ces bagatelles, comme vous m’en avez fourni sur la prétendue ambassade du marquis de Talleyrand en Russie.

À propos de Russie, l’impératrice a écrit une lettre charmante au neveu de l’abbé Bazin. Vous voyez comme elle en use avec les Français, et vous sentez bien que feu monsieur son mari aura tort devant la postérité.

Respect et tendresse.

  1. Voyez lettre 6096.
  2. Voyez une note sur la lettre 6125.
  3. Voyez la lettre de Voltaire à Hume, du 24 octobre 6125.